« MIRIAM
1924
Elle roula sur ses jambes.
Lourde, épaisse goutte de sang. Elle se glissa des profondeurs de son corps efflanqué et se rua sur ses jambes. Trébucha près du genou pointu où elle s’arrêta l’espace d’une seconde pour inspecter le chemin devant elle. Emprunta l’intérieur du mollet, entre les tendres petits poils blonds de son duvet de jeune fille et se heurta frontalement à sa chaussette blanche. Pfff!…Le coton l’absorba instantanément. Le rouge foncé se fondit dans ses fils, ralentit son cours et se mit à serpenter vers le fond de sa chaussure aussi élimée qu’un crâne chauve. Là, elle s’enfonça dans l’invisible et s’apaisa. »
Quelle belle découverte, encore ! Vous constaterez que je commence à explorer l’Est de l’Europe, et avec quel bonheur !
Nous sommes ici en Bulgarie dans les années 20. L’autrice raconte l’histoire de sa grand-mère et celle de son père, celle qu’on lui a racontée; mais en romancière et donc par la fiction, elle prend de la distance sur cette histoire et comme on le lit au fil des pages, la complaisance n’est pas de mise. Construit en insérant des chapitres de dialogues entre elle et ses personnages, ce questionnement prend une forme vraiment judicieuse et plus critique.
Voici donc Miriam, fille de Theotitsa et Todor. Cette mère a perdu un grand nombre d’enfants à leur naissance ou en bas âge, et Miriam, surnommée Mila est la première qui a résisté, suivie de sa petite sœur Miya.
Ce roman est magistral: une leçon d’écriture, de narration, un exemple de ce que le roman d’une vie, de vies, peut être, l’épopée d’une famille, bientôt amputée du père, dégringolade de la mère avec ses deux garçons, errance dans ces Balkans où la religion détermine à peu près tout.
« Et Ahmed, que tu vois là-bas, sous l’arbre, Ahmed, qui est d’une autre confession, quand il ouvre les siens, j’y suis toute entière ! Je colle un morceau de vase cassé. Comme une bouchée de pain avalée. J’y retourne comme la dernière goutte d’eau dans une terre sèche. Je m’imprègne et pousse, crois et fleuris, donne des fruits et pourris. Je m’endors entre ses bras, je me rends. Je meurs et renais sans même savoir que la mort se sépare de la vie…Ça me suffit. Alors remonte dans ta barque, pêcheur, détache-la et pars, avant que je ne te garde dans ma mémoire, précisément ainsi et précisément ici – à me parler de foi quand je te parle de vie ! ».
Miriam, bouleversante, vive et forte, puis veuve qu’on voit s’amenuiser, comme va changer sa relation avec ses garçons, eux petits encore dont on voit la vie devenir si difficile. Le plus grand en sera réduit à mendier devant une église. Miriam prendra des décisions, fera des choix qui n’en sont pas vraiment. La pauvreté grandissante la poussera à des extrêmes que la narratrice interroge. Et ça nous ramène aisément à ici et maintenant, sur l’intolérance, sur l’émancipation féminine, sur les ravages de la guerre. La vie quotidienne, de la lumière à l’ombre, est dépeinte avec finesse, parfois avec humour, c’est un vrai regard sur des visages, des voix, des corps. C’est magnifique. Tout en étant émouvant, ça génère de la colère, parfois aussi, surtout dans la première partie, des sourires. Le petit monde de la rue dans une vie presque tranquille jusqu’à l’exil.
« C’est comme ça qu’elle doit la regarder, cette ville, depuis le petit bout de terre qui flotte sous ses pieds, la seule terre ferme sur laquelle elle pose le pied depuis qu’Ahmed s’en est allé. Dessinée, envoyée de quelque part, inventée, non vécue. Istanbul, ce sixième de sa vie jusqu’à présent, allait rapetisser et tenir dans ses années à venir, et sa présence dans son cœur se rétrécirait et s’assécherait, jusqu’à devenir, un jour, une petite graine, grosse des histoires et des sentiments de Miriam.
On entend la première sirène. Il en reste trois, encore. À la deuxième, elle ira à l’intérieur, elle se réfugiera dans le coin le plus sombre et elle ne sortira pas avant que le bateau n’ait pris le large. C’est ce qu’elle s’est promis, c’est ce qu’elle fera, c’est ainsi qu’il le faut. Pour l’instant, ce n’est que la première sirène. »
Ce qui fait la force de ce livre remarquable, c’est l’absence de « bons sentiments ». Tout sonne juste, concret même. Malgré la dureté que s’impose Miriam, la même qu’elle va imposer à ses fils, elle est un symbole de l’endurance, de la résistance, de la ténacité. Athée dans un monde religieux, Miriam subira plus que de raison une terrible punition dont souffrira toute sa famille. Je passe sur les années de bonheur, son enfance avec sa petite sœur, les parents aimants. Le début est lumineux même si plane une ombre, des ombres, celles des enfants morts. Puis tout va se défaire tout doucement. Seul l’amour de Miriam pour ses garçons, que la réalité lui enjoint de faire taire, seul cet amour contrarié par la rudesse de l’exil, seul donc cet amour restera avec entêtement.
Il m’est difficile de raconter plus. Ce roman est pour moi une authentique découverte de lieux que je ne connais pas, d’une histoire que je connais très peu, et je me dis que finalement le monde ne change pas beaucoup, les humains non plus, c’en est assez désespérant. La lutte de Miriam pour survivre est pour moi un symbole fort et ce roman sublime, doit mener à s’interroger sur la valeur d’une vie humaine.
« Miriam se pencha par-dessus le bastingage du pont inférieur, attrapa à deux mains la chemise de son fils et y planta les doigts de toutes ses forces. Elle le souleva bien haut, et, l’espace d’un instant, la silhouette enfantine resta en suspens dans les airs, comme la lessive essorée de Theotitsa. L’homme, qui tremblait sous le petit corps de l’enfant, le poussait par-dessous de toutes ses forces, le plus haut possible. Ils ressemblaient à de la cire de bougie en train de fondre qui, contrairement à toute logique, coulait vers le haut. À un moment donné, toute la sculpture de cire vacilla, son intégrité se rompit et l’enfant retomba de l’autre côté du bastingage. Ils s’écroulèrent aux pieds des marins, sous les soupirs des gens en partance et les larmes de ceux venus dire au revoir. Miriam resta à genoux devant son fils jusqu’à ce qu’il se relève timidement. Puis elle ouvrit grand les bras et Haalim y sombra.
L’appel de la sirène du bateau se glissa dans le vacarme de la ville, il étouffa un instant toutes les paroles et les pensées et s’envola avec les mouettes vers l’horizon. »
Je remercie les éditions des Syrtes ainsi que Nelly Mladenov de m’avoir permis cette lecture d’exception. Sortie le 25 août.



Le collectionneur de serpent
C’est la confirmation du très grand talent de Jurica Pavičić. On retrouve parfois les mêmes personnages d’une nouvelle à l’autre, les vies et les destins s’imbriquent. Se rencontrent ici les histoires d’amour, de trahison, de jalousie, la guerre qui génère des « cas de conscience » difficiles, et puis la solidarité elle aussi bien présente tout autant que les petitesses de voisinage, les mesquineries, les jalousies, les violences familiales. Un regard acéré et tendre sur un pays et sa population qui veulent se relever. Scènes de violence, scènes de mariage, de funérailles, la vie des villages et la guerre, tout se fond et crée une atmosphère unique , balayée par la bora. On retrouve l’attention portée aux femmes, si fort dans « La femme du deuxième étage », chez cet écrivain au cœur large et ouvert.
» Depuis que je suis dans la police, on nous appelle pour tout et n’importe quoi. Pour une limite de terrain renversée, un ivrogne qui hurle, quelqu’un qui met la musique trop fort ou qui a coupé un figuier dont les branches dépassaient d’un mur. Mais personne ne nous appellera jamais parce qu’un mari a battu sa femme. L’été, quand les fenêtres demeurent ouvertes, on entend dans certaines maisons des choses qu’on ne devrait pas. On perçoit des disputes, des cris, parfois même des coups et des gémissements. Alors on ferme portes et fenêtres, on pose un doigt sur ses lèvres. « C’est pas nos affaires », chuchotait ma mère, en bouclant les battants pour que mes oreilles d’enfant n’aillent pas entendre ce qu’il ne fallait pas. »
« Il posa la brosse à dents et s’observa dans le miroir. Un visage était là qui le regardait, comme si ce n’était pas le sien mais celui d’un étranger qui aurait emménagé dans sa carcasse. Le visage d’un homme bien plus âgé que lui, aux pattes grisonnantes, au menton épaissi, aux bras ramollis par l’absence d’exercice. Un vieillard avait pris sa place dans le miroir. »
Notre commissaire va ici faire face à la mort d’un ancien « camarade » révolutionnaire, et au « suicide » d’un inconnu, le même jour. Rien ne semble relier les deux morts. L’histoire nous démontrera que ce n’est pas si évident que ça. Le commissaire Soneri est attachant pour de multiples raisons, dont la droiture, la capacité d’attention qui est une qualité majeure dans son métier, une grande honnêteté intellectuelle. Par exemple dans sa manière de regarder sa ville, Parme et sa pluie.
Toutefois, à l’inverse de la Vespa, le commissaire n’avait pas reconnu Elmo, étendu sur la pelouse, trempé et perclus de blessures. Et ce n’étaient pas les coups de couteau qui en étaient la cause: c’était le temps qui avait provoqué les dégâts les plus grands. »
Si vous avez lu Valerio Varesi, vous savez qu’il aime la bonne nourriture, qu’il préfère la mer à la montagne et que la nostalgie l’accompagne pas mal. En cela il est attachant. Tous les passages de ses escapades, professionnelles ou pas, en compagnie d’Angela sont comme des pauses; il y a une telle complicité entre ces deux personnes, une compréhension mutuelle, un amour si clair, c’est très agréable à lire parce que les dialogues sont si fins, rendus avec beaucoup de simplicité, sans emphase ou exagération. Tout est dans la bonne mesure chez Valerio Varesi. Qui plus est, c’est une enquête où l’émotion affleure souvent chez le commissaire. On a ici un aperçu de ces années révolutionnaires en Italie, des dérives qui suivirent, des renoncements, peu à peu…l’âge venant.

Car c’est le fils qui raconte son existence, devant un tribunal qui le juge pour meurtre. Son récit, son plaidoyer pour qu’on le comprenne est donc ce roman, tout aussi bouleversant que « Le roitelet ». Car il est une fois encore question de troubles mentaux qui ont isolé le père. Le fils commence en racontant sa venue au monde, la mère morte, et lui…


« Son frère ne serait plus jamais le même. Cette douleur et ce chagrin ne l’abandonneraient plus. Il passerait toute sa vie à la frontière de la folie, en quête perpétuelle de quelque chose auquel se raccrocher, une justification, une excuse, un but. Pendant des années elle avait elle-même été cette justification, cette excuse, ce but. elle en était consciente. C’est pourquoi il était si intrusif, si autoritaire, si écrasant, c’est pourquoi il essayait de contrôler sa vie intérieure: il était convaincu de la protéger d’un ennemi qu’il avait lui-même invoqué, du fantôme de cette nuit sur la route 1, impossible à exorciser. »
