« La jeunesse est un cœur qui bat » – Dominique FABRE, éditions ARLEA, La rencontre

« Ce matin j’ai eu le bus pour aller au bahut. J’aime bien le prendre quand il est tôt. Souvent je me retrouve avec des Sikhs qui reviennent de l’aéroport de Roissy où ils ont travaillé de nuit. Il y a aussi des gens du bâtiment, des femmes de ménage, tout le monde dort plus ou moins la tête contre la vitre. « 

Dominique Fabre, professeur d’anglais dans un collège de banlieue, est donc un de ces travailleurs fatigués. Lui se rend au travail, elles et eux en reviennent aux heures matinales, les travailleurs de nuit, hommes et femmes au service des autres, dans les hôtels, les aéroports, sur les chantiers… Lui va éduquer leurs enfants. Il est au bout de sa carrière, c’est sa dernière rentrée, sa dernière année au collège, ses derniers élèves dont il nous parle dans ce livre doux amer, qui oscille entre l’amour du métier, malgré tout, avec, la fin venant, un regard qui déjà change sur les enfants. Ce regard qui va peu à peu s’éloigner d’eux avec il me semble un rien de nostalgie anticipée, peut-être, je n’en suis pas certaine. Mais toujours de l’attention, une observation fine même si elle est désabusée.

Pas certaine car ce métier n’est pas de tout repos, contrairement à ce que parfois on voudrait nous donner à croire et à penser. Et éduquer, enseigner, faire grandir et apprendre au minimum à réfléchir un peu, je ne crois pas que ce soit facile.  (Aparté : je suis fille d’un instituteur de campagne – je sais on dit professeur des écoles maintenant…pffff  -, ma sœur aînée a été prof de français et d’anglais en collège, j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans des  » logements de fonction  » donc dans des écoles et bien sûr, comme vous j’ai été élève – de mon père, entre autres -)

Mais revenons à Dominique et à sa dernière année dans son métier d’enseignant. J’ai lu pas mal de livres de D. Fabre, j’ai toujours aimé sa douceur, son regard sur le monde qui l’entoure. J’ai retrouvé ici tout ce que j’aime dans son travail – d’écrivain – et sa façon de nous présenter ses élèves, ses collègues aussi, les rigueurs parfois un peu stupides de certaines règles, la difficulté parfois à créer une communication , ou une compréhension entre les différentes communautés scolaires, enfants, parents, profs, administration. La principale, à Mr Fabre:

« La principale était vraiment souriante, dans un milieu pas trop porté sur la douceur. Elle revenait de congé maladie, une grave dépression suite à son divorce. Elle m’avait reçu dans son grand bureau au rez-de-chaussée, sous le préau. Elle prenait son temps pour bavarder, s’intéressait aux élèves, à ses collègues. Je regardais ses yeux clairs, entre le bleu et le gris.

-Je crois, voyez-vous, qu’on ne peut pas faire ce métier à moitié. Nous sommes le seul rempart contre cette barbarie, monsieur Fabre. Il ne faut pas renoncer, en aucun cas nous ne pouvons abandonner notre mission…On y arrive, à force de persévérance, au milieu de l’hostilité…Nous devons ouvrir les portes…Former les femmes et les hommes de demain, les citoyens, monsieur Fabre! (…)

Oui elle était vraiment sympa. Elle devait prendre des cachets genre Xanax et Temesta. Ses yeux clairs, son regard un peu voilé, son sourire un peu absent. »

Mon post sera court, parce que je ferais de la paraphrase très vite et j’aurais une mauvaise note à cette copie ! – mais j’ai lu ce livre avec un sentiment parfois de nostalgie, avec le souvenir aussi de certains de mes professeurs – dont une prof de lettres en sixième, toute neuve, intimidée face à une classe avec quelques durs à cuire ( du genre à tourner leur bureau côté mur du fond, tournant le dos aux autres, et parlant à voix haute..).Cette jeune prof, pâle et frêle, je ne l’ai jamais oubliée, elle me faisait de la peine et je l’aimais beaucoup, j’aimais cette matière aussi. Et il faut bien dire que j’étais sans aucun doute aussi très timide, voire craintive, et mon regard sur elle me faisait penser que je n’étais pas seule. enseigner demande des capacités et qualités importantes et nombreuses, les savoirs certes, mais aussi de la stratégie face à certains enfants, de l’adaptation, de l’autorité, de la force et du courage. l’auteur ici, parlant de lui, de ses collègues, nous présente ce « petit monde » de l’école, plus grand qu’il n’y parait. L’idée du « sanctuaire », vous voyez ? Pas si simple. Il y a les mots, les consignes, les conseils, etc etc… et il y a la réalité, et il faut s’adapter. Tout ça je l’ai lu dans ce beau livre, jamais donneur de leçon, jamais simpliste,  où l’humour vient dénouer parfois l’angoisse qui monte, l’auteur dépeint à merveille les difficultés du métier, mais aussi ses joies et ses émotions, ses déceptions et le revers de la médaille, parfois.

« Bon. Je crois que c’est bientôt terminé, mine de rien. J’ai gardé pour moi des horreurs et des secrets, évidemment. Je me suis rappelé ce matin des merveilleuses premières semaines de cours en demi-groupe, pendant la Covid. Les gosses en demi-classe redécouvraient le plaisir d’être ensemble, de se parler autrement qu’au téléphone ou sur l’ordi, le plaisir aussi d’être prof, parmi les autres. Les jolis masques de toutes le couleurs que certains confectionnaient. IL y a tant d’autres choses ! mais bon. On ne peut pas tout raconter, ni ne pas raconter. Comme tous les profs, j’aurai passé des milliers d’heures en cours, corrigé des milliers de copies. Ça ne veut strictement rien dire, au bout du compte, et de ceci il ne restera bientôt à peu près rien, si ce n’est ces rencontres. Je suis devenu plus consciencieux avec le temps…Quelle différence pour eux? Je ne sais pas. N’empêche que ce doit être une chance de passer sa vie ainsi, entouré de centaines de jeunes gens. On finirait par  croire que le temps ne nous mangera pas de la même façon que les autres. il avance pourtant du même pas. »

Ce que je veux dire, enfin, c’est qu’en lisant Dominique Fabre, j’ai repensé à ma scolarité, à l’enfant que j’étais, à celles et ceux de ma classe, et je me suis dit qu’au fond, les enfants n’ont pas tant changé que ça. Ce sont leurs conditions de vie qui ont changé, le monde est devenu plus dur, pour les parents qu’on voit dans ce livre souvent démunis, travaillant dur pour peu, dans ce monde où grandir n’est pas chose facile, Mr Fabre, ce sont des gens comme vous qui les y aidez, un peu, beaucoup, la vie s’en mêle, ce n’est pas simple, c’est vrai, mais l’implication de professeurs attachés à leur métier, tentant de garder « la foi » vaille que vaille, ça, c’est important. Et puis, et puis, le nom de mon père était Fabre . 

Vous écrivez là un très beau livre, j’ai été très touchée et émue souvent, j’ai ri aussi quand même pas mal de fois, et pour cela, merci.

                          « Parfois

      je voudrais refaire tous mes pas

      jusqu’au dernier enfant qui sort

        de la dernière salle de classe

           et ferme bien la porte

          juste avant de descendre

                    dans la cour

                         désolée. »

« Ce n’est qu’un début, commissaire Soneri » – Valerio Varesi – éditions Agullo, traduit par Florence Rigollet ( Italie )

Ce n'est qu'un début, commissaire Soneri par Varesi« Les dépressifs aiment le spectacle de la pluie. Le commissaire Soneri ne savait plus où il l’avait lu et fut rassuré de constater que lui ne l’était pas du tout. D’une sale humeur, peut-être, mais dépressif, certainement pas. Toute cette pluie s’agitant dans un vent capricieux, les rues réduites à des torrents, les façades sombres et trempées, les chauffeurs impuissants dans les embouteillages se défoulant à coups de klaxon l’avaient tellement foutu en rogne qu’il avait décidé de prendre des dispositions. Tout d’abord, éviter les réunions du questeur, ensuite, et de manière générale, rester à distance. Enfin, se trouver un peu de distraction. »

Comme pour pas mal d’autres séries au personnage récurrent, je prends le train en marche. C’est le deuxième roman de Valerio Varesi que je lis et c’est un vrai bonheur de retrouver le commissaire Soneri, dans Parme en hiver, sous la pluie. Car ce personnage, cet homme nostalgique et souvent désabusé – mais pas blasé – est attachant.

pavement-g3ca7f05cb_640Notre commissaire va ici faire face à la mort d’un ancien « camarade » révolutionnaire, et au « suicide » d’un inconnu, le même jour. Rien ne semble relier les deux morts. L’histoire nous démontrera que ce n’est pas si évident que ça. Le commissaire Soneri est attachant pour de multiples raisons, dont la droiture, la capacité d’attention qui est une qualité majeure dans son métier, une grande honnêteté intellectuelle. Par exemple dans sa manière de regarder sa ville, Parme et sa pluie.

De piste en piste, de lieux en lieux, parfois avec son amie amante Angela, il va mener ses enquêtes sur les meurtres. Dans la première partie du roman, après avoir recueilli les premiers constats sur les lieux, il s’avère que la pendaison évidemment ressemble plutôt à un suicide avec une étrange mise en scène – quant à la mort d’Elmo, Guglielmo Boselli, un militant communiste de l’année 68 dans les mouvements étudiants c’est assez clairement un assassinat.

« …chef de meute, un type qui enflammait les foules pendant les assemblées, dans les cortèges de tête et les affrontements avec les flics, ou les fascistes – qui à l’époque, étaient considérés comme du pareil au même.

vespa-gbd9f61f5f_640Toutefois, à l’inverse de la Vespa, le commissaire n’avait pas reconnu Elmo, étendu sur la pelouse, trempé et perclus de blessures. Et ce n’étaient pas les coups de couteau qui en étaient la cause: c’était le temps qui avait provoqué les dégâts les plus grands. »

Le commissaire Soneri chez qui le meurtre d’Elmo éveille ses propres souvenirs, alors…

« Il était fatigué d’explorer le passé: il n’offrait que de la douleur. »

Ainsi le roman va se dérouler comme une enquête, bien sûr, avec des tâtonnements, des excursions en Ligurie, mer ou montagne, pour rencontrer des témoins, des gens qui connaissaient Elmo, mais c’est surtout le pendu qui va donner du fil à retordre à Soneri.

626px-Anolini_in_brodoSi vous avez lu Valerio Varesi, vous savez qu’il aime la bonne nourriture, qu’il préfère la mer à la montagne et que la nostalgie l’accompagne pas mal. En cela il est attachant. Tous les passages de ses escapades, professionnelles ou pas, en compagnie d’Angela sont comme des pauses; il y a une telle complicité entre ces deux personnes, une compréhension mutuelle, un amour si clair, c’est très agréable à lire parce que les dialogues sont si fins, rendus avec beaucoup de simplicité, sans emphase ou exagération. Tout est dans la bonne mesure chez Valerio Varesi. Qui plus est, c’est une enquête où l’émotion affleure souvent chez le commissaire. On a ici un aperçu de ces années révolutionnaires en Italie, des dérives qui suivirent, des renoncements, peu à peu…l’âge venant.

Reste que c’est bel et bien un polar, avec deux enquêtes qui d’une certaine façon ont un lien qui parle de la société italienne, de politique aussi. Avec des temps lents, des accélérations parfois, et puis ça joue les montagnes russes et les coupables seront bel et bien dévoilés. Soneri, et le chef, une fin pessimiste – comme le roman finalement, qui parle des désillusions – .

« – Je ne suis pas sûr qu’il soit autant coupable que ça, jugea le commissaire.

-Que voulez-vous dire?

– Rien, rien…Je pense qu’il peut bénéficier d’un certain nombre de circonstances atténuantes. Et que le problème est plus général. Qu’en somme ce n’est pas seulement le problème de Filippo et de son père…Il n’y  a  plus de continuité entre générations, tout est à recommencer. Même les enfants des révolutionnaires sont de droite.

-D’accord, commissaire, mais quel genre de discours tenez-vous? Qu’avons-nous à voir avec la politique et tout ce qui s’ensuit? se récria Coriani.

-Rien, rien… , répéta Soneri, déçu et rempli d’amertume. Nous, on est seulement là pour ramasser les morceaux. »

Valerio Varesi trace les traits de notre temps, ses travers, ses dégradations, abordant des thèmes politiques, sociaux et humains. Sans grand optimisme, c’est certain. Avec un talent indéniable, ce qui donne une très bonne littérature. Formidable.

« Le temps nous transforme , on a souvent l’impression que nos actes passés ne nous appartiennent plus, ou qu’ils appartiennent à une autre personne qu’on aurait enterrée petit à petit, jour après jour. »

Et comme Parme, c’est aussi lui…

« La Furieuse – Rives et dérives » – Michèle Lesbre, éditions Sabine Wespieser

« Dans mes nuits inquiètes, parfois, surgit l’étang et son beau silence que seules les grenouilles troublaient. C’est toujours l’été. J’ai dix ans et pourtant je suis vieille. J’entends les voix éteintes, je vois les corps disparus. J’ai peur de quitter ce paysage et m’abandonne à son discret battement de cœur. »

Voici un très beau texte de Michèle Lesbre, plutôt court, et pas un roman. Il s’agit là plutôt, partant du souvenir tendre de l’étang chez ses grands -parents Léon et Mathilde, d’une promenade nostalgique et mélancolique. Parlant de Léon:

« Son humour ne m’échappait pas, ni sa pudeur. Il écrivait des poèmes  en douce, petites fugues clandestines, et il entrait dans son jardin comme en son royaume. Depuis ce temps lointain, l’image brumeuse de l’étang n’est autre que celle de ma petite patrie. »

Promenade au fil de rivières d’ici et d’Europe, berges arpentées au fil des voyages, et au fil du temps. Comme l’indique le second titre, « Rives et dérives », ce texte mêle histoire des années passées et perpétuité des rivières. Faits marquants, politiques en particulier, qui font un fracas terrible dans des millions de vies et constance des eaux qui continuent de s’écouler, en charriant des bribes de cette histoire, glanant dans ses tourbillons des déchets, de vieux restes qui se dilueront en descendant vers l’aval. L’eau qui coule n’est pas comme le temps de nos vies, qui passent et finissent. Les rivières, silencieuses, continuent incessamment leur chemin, sortant parfois de leur lit, ou d’autres fois s’y asséchant.

C’est à une promenade dans ces voyages au fil des eaux que l’autrice nous convie, de confidences et réflexions, sur la vie, le monde, sur l’âge aussi. Du Danube à la Loue et la Furieuse, on rencontre les fantômes de l’histoire du XXème siècle, les pires, maîtres des dictatures, et les meilleurs, artistes, peintres, cinéastes et écrivains. Mais ce que j’ai préféré, c’est la fin du livre, avec la Loue et Gustave Courbet, cet esprit libre et vif comme cette rivière. Ornans, la Furieuse, la Loue. Peinte par ce grand homme.

« Toute sa vie, Gustave peindra les paysages de son enfance, leurs mystères, leur force.« 

 Michèle Lesbre nous livre ici un bouquet de souvenirs très mélancoliques qui se retrouvent pourtant éclairés par la présence tendre de ses grands-parents et par ses jours ensoleillés à Ornans, sur les traces de la Furieuse – quel joli nom pour une rivière ! – sur les berges de la Loue. Elle y parle de nombreuses rivière, mais elle dit de la Loire, d’où son originaires ses grands -parents:

L’air de rien, la Loire s’est faufilée dans « La petite trotteuse », pour avaler la montre de mon père retrouvée longtemps après sa mort, et je suis bien obligée d’admettre, même si sur le moment l’idée ne m’est pas venue, qu’elle m’a insidieusement attirée lorsque j’écrivais « Chemins ». J’ai laissé la péniche dériver jusqu’au pont où la narratrice et son chien adoptif accompagnent des mariniers et où, soudain, toute ma famille défile comme à la fin d’un spectacle.[…]Depuis ma naissance, la Loire coule en moi. »

Ci-dessous, « Scène de la Loire » – William Turner ( entre 1826 et 1830)

C’est un livre court et très émouvant, qui parle aussi de l’âge, du temps qui passe et du monde qui change, pas toujours comme on le souhaiterait, hélas, mais il n’y a pas d’aigreur chez cette femme, qui égrène au fil des eaux des lectures, des souvenirs, une vie, des vies et des histoires, petites et dites grandes, avec tendresse et lucidité.

« Je me souviens de « La jetée » de Chris Marker, une ville anéantie par la guerre, ou la catastrophe nucléaire qui arrivera peut-être un jour. Dans ce roman-photo, comme l’avait défini son auteur, l’homme dont on fouille la mémoire retrouve l’image de son enfance, qui le poursuit depuis toujours.

Celle qui ne me quittera jamais est celle de ce petit étang, de son silence, de Léon et Mathilde, que la Furieuse a réveillée en moi. C’est l’origine du monde qui est le mien. »

« Le Signal – Récit d’un amour et d’un immeuble » – Sophie Poirier – éditions Inculte

Le-Signal« Cette station balnéaire n’était pas comme les autres.

Les tamaris tordus? Mais tous les fronts de mer ont les mêmes arbres penchés.

Les trottoirs, de ce rose fané, avec des fissures?

Ces vieux panneaux de signalisation en ciment effacés, absurdes; une flèche bleu marine n’indique rien, sauf un but évident, une seule route; un sens interdit, d’un rouge pâle; une interdiction de tourner à droite devenue un monochrome blanc à peine lisible, on pouvait s’engager par erreur, s’en excuser.

Un front de mer délavé, souvent ensablé, inauguré en 1963. »

Un petit livre qui m’a émue, touchée et captivée aussi. J’en suis ressortie avec de nombreuses images en moi, des souvenirs, des souvenirs d’émotions.

« Le Signal n’a jamais été caché derrière de hauts murs, façon résidence sécurisée. Au contraire, seulement des bordures en ciment, la dune et le parking presque mélangés, Accès direct à la plage. Depuis l’évacuation, l’immeuble a été entouré d’un fin grillage à larges mailles, sur lequel sont accrochés quelques panneaux censés nous empêcher: Interdit d’entrer – Propriété privée. Certaines barrières sont déjà soulevées, d’autres affaissées. Sur la façade côté océan, des fenêtres brisées, et quelques baies au rez-de-chaussée largement ouvertes sur les appartements. »

Au-delà de ce Signal, cet immeuble pour vacanciers modestes, bâti désinvoltement sur la plage, au plus près de l’océan, au-delà de cet immeuble donc, voué à la destruction par l’érosion accélérée par le réchauffement climatique,  au-delà, il y a une réflexion merveilleuse et touchante sur les « objets » de nos attachements. Sur ce qui nous fait fondre le cœur, à nous seul parfois, sans que personne d’autre ne comprenne…Pourquoi Sophie Poirier est-elle tombée amoureuse de cet immeuble, barre de béton aux multiples yeux braqués sur l’océan?

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Ce petit livre lumineux et tendre nous raconte cet amour et je me suis sentie vraiment émue parce que je crois qu’il m’est arrivé aussi de tomber en arrêt devant des lieux, des bâtisses qui peuvent sembler – comment dit-on?… sans « âme », oui c’est ça, « sans âme »… Mais l’âme d’un lieu et d’un bâtiment, qu’est ce que c’est sinon ce que nous -mêmes y mettons? De nous, de ce qui nous constitue? En y posant simplement le regard, y sentir la vie, en lambeaux, en courants d’air. Un objet laissé là, une chaise, un rideau qui flotte, des livres…

« Comme je n’abîmais rien, ne faisant que passer et regarder, sur la pointe des pieds dans leur vie, je chuchotais au lieu de parler, je me sentais proche d’eux, de leur histoire, alors que j’étais illégalement chez eux, dans une propriété privée, et comme les autres, à pénétrer leur domicile. Une intruse de plus, animée d’une pulsion scopique double: voyeuse de vies et de mer. »

L’autrice ressent lors d’un voyage en Grèce la même émotion devant un hôtel désaffecté et sa vue sur la mer, ses jardins livrés à eux-mêmes. Il y a l’idée derrière ce récit, enfin c’est ce que j’ai ressenti, l’idée des fantômes, ceux des vies qui ont été bousculées par l’évidence de la destruction, de la fin inéluctable.

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« Pourtant, il fallait le voir dans la belle lumière du soir, quand la mer se retirait loin et qu’on le regardait depuis l’eau. L’équilibre de sa forme radicale, le soleil qui brillait dans les vitres, cette couleur beige qui éclatait – on peut dire de mille feux, il avait l’air en or.

Je suis tombée amoureuse de cet immeuble. »

Intéressant, le mot « verrue » qui vient à la bouche des passants, ceux qui ici n’avaient rien ni acheté ni loué, cet immeuble sans autre vraie ambition que d’être un lieu de vie sur la plage et face à la mer pour des personnes qui n’en auraient pas les moyens ailleurs. Ceux de derrière, invités devant. Si vous voyez ce que je veux dire. Erreur fatale, hélas, c’était sans compter avec les éléments naturels et est advenue l’expulsion, cette grande violence – l’immeuble doit être écroulé cette année. Et pour l’autrice, la gorge nouée:

« Je ne savais pas quoi faire de cette perspective. j’aurais voulu que mon amour s’arrête avant. Je ne savais pas si je serais capable d’assister à l’effacement.

Mais.

Je n’arrive pas à le dire.

Mais, 

Mais, c’est peut être du courage de le détruire.

Comme nous devrions trouver le courage de nous défaire de nos anciennes habitudes. »

Sophie Poirier – lisez-la – dit ici ce qu’elle a perçu, l’enchantement, le bruissement doux des murmures des murs, des pièces saccagées, des vitres brisées. Ce qu’elle a ressenti en passant derrière les palissades, clandestine et curieuse. Devant une baie fêlée face à la mer.

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On trouve aisément de nombreux articles de presse sur ce Signal, mais personnellement, je préfère le rencontrer, au bord de la destruction, sous la plume émouvante et poétique de Sophie Poirier. Obsolescence programmée, parfois sans s’en rendre compte, un bâtiment à la mauvaise place, alors qu’on le pensait à l’endroit idéal. Défaut d’anticipation…Reste la poésie, l’attachement. Beaucoup d’émotion à cette lecture. Plusieurs photos en noir et blanc en fin de recueil qui serrent le cœur. Je remercie l’autrice pour le prêt de ces trois si belles photographies d’Olivier Crouzel .

C’est un très beau récit, sur le sujet, sur la forme et le fond et à la presque fin:

« 1970, mon année de naissance et première date de livraison prévue pour les appartements de la résidence Le Signal. Cinquante ans entre les deux. Je grandis dans les antithèses: ce qui était bon est devenu dangereux, ce en quoi il fallait croire n’a pas eu lieu, ce qui a été conçu comme un confort moderne et inaltérable va disparaître un jour de marée haute.

Cela complique mon rapport au monde.

Cela induit de douter.

Cela induit l’humilité.

J’en reviens à la poésie: pour être heureux, regarder la mer tous les jours, ça pourrait suffire. »

Vous pouvez visiter le site de Sophie Poirier, autrice:

http://www.lexperiencedudesordre.com

Et celui d’Olivier Crouzel, artiste:

http://www.oliviercrouzel.fr

« Une cathédrale à soi » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

9782743653071« Vous savez comment c’est quand on a bourlingué trop longtemps et qu’on s’est trop souvent donné du cran à l’aide de quatre doigts de Jack accompagnés d’une bière pour faire passer, ou avec n’importe quelle sorte de cachetons à portée de main. Et si ça ne suffisait pas, peut-être en doublant la mise le matin venu avec une demi-douzaine de grands verres de vodka agrémentée de glace pilée, de cerises et de tranches d’orange, pour bien renvoyer à la cave araignées et serpents.

Waouh !  Quel pied ! Qui aurait cru que nous allions mourir un jour? »

Oublié, « New Iberia Blues ». Voici un roman d’une intense beauté, d’une intense profondeur dans le regard porté sur l’humanité. Et puis voilà, il y a tout le bonheur et l’émotion à retrouver Dave Robicheaux et Clete Purcell en très grande forme. L’amitié, la fraternité, la solidarité de ces deux-là sont ici extrêmement émouvantes, on sent l’affection forte que porte l’auteur à ces deux compères, et on les aime de la même manière. Je ne sais pas si c’est mon état du moment, mais ils m’ont bouleversée du début à la fin. Mangrove_Swamp_Wikstrom_1902Plus que jamais, James Lee Burke infiltre les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus laid comme dans ce qu’elle a de plus beau, les deux se confondant, se heurtant dans un combat constant. Un des personnages importants, Marcel LaForchette détenu à la prison de Huntsville:

« Je suis sorti du lycée, diplômé, à dix-sept ans. Au même âge, la même année, Marcel entamait une peine de trois à cinq ans dans une prison pour adultes pour vol de voiture. Il n’était encore qu’un petit poisson quand il fut dévoré et servit de jouet à une demi-douzaine de dégénérés. Vous savez ce qu’il y avait de plus bizarre, chez Marcel? Il ne se fit jamais tatouer, et ceci dans un environnement où les hommes portaient des manches longues, des épaules aux poignets, ce qui en disait long sur leur carrière de prisonniers. »

Clete et sa photo dans la poche, triste mémoire de la crasse que peut être un homme, un groupe d’hommes, une communauté entière, la photo de cette femme et de ses enfants marchant vers la mort dans une chambre à gaz que Clete brandit, Clete le vengeur et ses répliques percutantes prend ici je trouve une dimension de géant.

cadillac-1439944_640« Il y a des années, il avait arraché une photo en noir et blanc d’une histoire illustrée de la Deuxième Guerre Mondiale, et il la gardait dans son portefeuille, protégée par une pochette en celluloïd. La photo montrait une femme voûtée montant un chemin de terre avec ses trois petites filles. La femme et les enfants portaient des chiffons sur la tête, et avaient le dos couvert de manteaux bon marché. La plus jeune des fillettes était tout juste en âge de marcher. On ne pouvait voir ce qu’il y avait au bout du chemin. À l’arrière-plan, il n’y avait ni arbres, ni herbe.

Ce grand écrivain qu’est Burke est au plus juste dans cette confusion des sentiments qui par révolte contre des actes ignobles engendre une autre violence vengeresse. Rien n’est  simple dans cette histoire qui oppose les Balangie et les Shondell, Shakespeare fait son apparition, car Johnny et Isolde, jeunes et beaux, s’aiment, font de la musique ensemble et vont être les victimes des rivalités mafieuses de leur famille, prêts qu’ils sont à mourir si l’un d’eux disparait.

swamp-4544970_640« Nous roulâmes jusqu’au Vieux Carré, Clete gara sa Caddy à son bureau, puis nous prîmes un dîner tardif au Acme Oyster House, sur Iberville. Après avoir quitté le domaine des Balangie, nous avions peu parlé, en partie parce que nous étions en colère et honteux, que nous soyons ou non prêts à l’admettre. Des gens dont la fortune provenait des narcotiques, de la prostitution, de la pornographie, de prêts avec usure, du racket et du meurtre nous avaient virés comme si nous avions été de modestes flics en patrouille ignorants et indignes de se trouver dans leur maison. »

Dante aussi est de l’histoire, avec les descentes aux enfers, les revenants, les apparitions, les brumes et les flammes. J.L. Burke et Dave sont, comme « Dans la brume électrique », hantés par l’histoire. Celle des soldats confédérés, mais aussi celle des guerres du XXème siècle, mais aussi la leur propre avec tout ce qui les hante, les obsède et qui tout en les faisant avancer les abat parfois.

« Je me rappelle encore les étincelles dans le ciel du soir, la lueur des paillotes, les hurlements des enfants. Je me dis que je n’avais pas le choix. Est-ce que je dis la vérité? Encore aujourd’hui, je déteste ceux qui assurent que je n’ai  rien fait de mal. Je les déteste avant tout pour leur sophisme et pour la main qu’ils me posent sur l’épaule tandis qu’ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Et pour finir, je me déteste moi-même. »

raccoons-3854734_640Tout ceci donne lieu à des pages sublimes, et je pèse le qualificatif. Tant dans les scènes d’action que dans les contemplations mélancoliques, aussi bien dans les dialogues, en particulier les conversations des deux amis rehaussées d’humour, que dans les moments songeurs de Robo – joli surnom – , on atteint là un niveau impressionnant de talent pour parler de ce que sont les hommes et de la consolation que peut apporter la nature. Comme cette introspection de Dave, un soir.

« Ce soir- là je m’assis à la table de jardin, et nourris mes chats, deux ratons-laveurs et une opossum qui portait ses bébés sur son dos et s’invitait à un repas gratuit à chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Si l’on est enclin à la dépression, le déclin du jour peut s’infiltrer dans votre âme, vous serrer le cœur et éteindre la lumière dans vos yeux. Lors de ces moments où je suis tenté de laisser dériver mes pensées dans l’ombre finale, je recherche la compagnie des animaux et essaie de prendre plaisir à voir la transfiguration de la terre au moment où le dernier éclat du soleil est absorbé par les racines et les troncs des arbres, les bouquets de belles-de-nuit et le Teche lui-même à marée haute, alors que la lumière est scellée sous l’eau et brille dans le courant comme des pièces d’or ondulantes. »

Les deux familles abritent en leur sein des horreurs, des perversions et commettent des actes immondes; ici surgit le Moyen Age, celui de l’Inquisition, et plus tard la légende arthurienne où là encore les apparitions surviennent au-dessus des eaux. Dave et Clete sont ici chevaliers en mission en un duo impeccable et implacable, dans les brumes du bayou Teche et de ses revenants; ces deux hommes imparfaits mais qu’on aime tant ( peut-être pour leurs « imperfections » ), mènent l’enquête avec leurs tripes, leur cœur et leur cerveau. Je les aime.

cajun-5354597_640 Histoire, poésie, la grande culture de l’auteur qui pour autant ne renonce pas à l’humour… un roman impressionnant.

Les dernières phrases un rien apocalyptiques avant l’épilogue:

« De petits grêlons commencèrent à cliqueter sur le toit du pont, puis grossirent en taille, en volume et en rapidité jusqu’au moment où ils rebondirent comme des balles de ping-pong sur tout le bateau, la fraîcheur de leur blanche pureté nous coupant du monde, faisant cesser le vent, dentelant les vagues gonflées, créant un opéra métallique de glace et de métal que n’aurai pu atteindre la Cinquième Symphonie de Beethoven.

Mais ce n’est pas terminé. Je vais essayer de vous expliquer. Vous voyez, tout ça est la faute de Clete Purcel. Comme l’aurais dit Clete, j’te raconte l’essentiel, Marcel. J’te raconte pas d’craques, Jack. »

Un très grand James Lee Burke.