« Sans terre » – Marie-Ève Sévigny – éditions Le mot et le reste

« Depuis que la ville a lancé son concours horticole, une légion d’entrepreneurs paysagistes a pris d’assaut le silence des rues cossues, si bien que, parmi les rares passants levés à cette heure matinale, personne ne s’étonne quand le camion-benne remonte bruyamment l’avenue Victoria. Il faut dire que l’allure de la conductrice n’annonce aucune mauvaise intention : quinquagénaire à la silhouette juvénile, la tresse blonde sous la casquette rouge, elle conduit prudemment son véhicule dont la bâche gonflée trahit le lourd chargement. »

Encore un bon roman québécois, un roman policier dans lequel l’enquêteur est retraité de la police, tous l’appellent « Chef » et il n’est pas censé faire quoi que ce soit sur cette Île d’Orléans quand on trouve le corps sans vie d’un ouvrier agricole guatémaltèque, pas très loin du chalet en flammes de Gabrielle Rochefort.

« OIES BLANCHES ET MARÉE NOIRE:

L’OLÉODUC INCONTINENT

DE CLIFFLINE ENERGY

FINANCÉ PAR VOTRE MINISTRE

CON$CIENCIEUX. »

Gabrielle Rochefort, cette blonde à casquette rouge, est une activiste écologiste, qualifiée de terroriste par certains pour ses actions virulentes auprès de la compagnie pétrolière Cliffline Energy en particulier. Elle a fait déjà de la prison et à sa sortie a été accueillie par Marie-Louise, sa cousine. Le Chef raconte:

« À sa sortie, Gabrielle a été recueillie à l’Île par sa cousine, Marie-Louise Plante, une femme chaude et moelleuse comme une brioche du matin. « Plante », c’est plutôt heureux, pour un cultivateur. Mais si tous les Lacroix ne finissent pas curés, à l’Île, planter sans s’appeler Plante, ça ne fait pas sérieux. Ils sont une trentaine dans le bottin à le croire de père en fils. Gabrielle s’est installée à la pointe est de l’Île –  à Saint-François, sur la grève, dans l’ancien chalet familial, qui avoisine le domaine de Marie-Louise. Selon ses conditions de libération, elle devait se présenter  une fois par semaine au poste de police que je dirigeais à Saint-Pierre. Du coup, mon long fleuve tranquille est devenu une épopée en vingt volumes. Je ne m’en remettrai sans doute jamais. »

Le Chef, son ancien amant, va tenter d’éclairer ces deux faits, un mort et un incendie, un peu gêné aux entournures par sa relation avec Gabrielle et par son statut de retraité. Pour l’aider il y a Fortuné, Violette Fortuné, elle n’est pas en retraite, jeune et au caractère solide.

L’histoire se déroule sur l’île d’Orléans sur le Saint Laurent et face à la ville de Québec, où Marie-Louise a son exploitation agricole; elle embauche des sud-américains pour travailler chez elle. Elle considère qu’elle les traite bien humainement, ils sont nourris et logés correctement, mais elle leur interdit de se syndiquer. Allez savoir pourquoi…Marie-Louise n’est pas une mauvaise femme, mais elle gère son affaire épaulée par un contremaître qui lui est un sale type, raciste et violent et quand Linares est retrouvé mort, c’est lui qu’on envisage comme coupable. Gabrielle, devant cette mort et son chalet ravagé par les flammes, pense, elle, à un complot du gouvernement qui veut la faire taire. Et c’est parti pour une enquête assez compliquée pour le Chef.

De sacrés personnages ici, avec cette coriace Gabrielle, qui ne se démonte devant rien, Violette Fortuné qui ne donne pas sa part aux chiens côté répliques

« Plus que mon ancienne subalterne, Violette était ma sœur, ma fille, ma mère, ma grande complice. Je savourais d’ailleurs cette rare absence d’ambiguïté, moi qui avais le brevet des amours compliquées.« 

et Marie-Louise; trois beaux portraits de femmes volontaires et indépendantes néanmoins avec de multiples nuances dans ces deux qualités. C’est là que se joue la personnalité du livre: pas d’angélisme.

Quant au Chef, lui…ah je l’ai adoré, c‘est mon préféré ! Il fréquente régulièrement et parfois en urgence son psychothérapeute qui est… libraire.

« C’est mon thérapeute qui m’a fait découvrir les aventures du commissaire Verhoeven, policier teigneux poursuivi par ses amours tragiques. « Mon thérapeute », c’est ainsi que j’appelle mon libraire, petit homme aux t-shirts excentriques, capable de réunir dans une même phrase Batman, les préromantiques allemands et les chansons de Johnny Cash, tout en griffonnant des on écriture illisible da recette de chili. Il faudrait un jour arriver à télécharger ces cerveaux-là pour les conserver dans la mémoire collective. »

Il aime ses livres, les romans policiers, son voilier, sa chienne Karla avec laquelle il a de jolies conversations

« -Écoute ça, Karla: Il promenait son chien, une chose assise à ses pieds que Dieu a dû bricoler un jour d’immense fatigue. Tu ne trouves pas que ça ressemble au carlin de Mme Coutu? Ma fidèle d’entre toutes les fidèles a à peine ouvert un œil – et l’a aussitôt refermé pour signifier qu’il était encore trop tôt pour lui faire composter sa carte du temps. »

 et plus trop son épouse Nathalie qui batifole avec un pompier…mais lui a  eu Gabrielle, il n’a plus personne et se repose, enfin, essaye.

« Pour rester dans le domaine nautique, je dirais que notre couple était un fleuve à l’étale qui manquait de vent: ni elle ni moi n’arrivions à donner un bon coup de pagaie, que ce soit vers le rapprochement ou la rupture. »

J’ai aimé ici beaucoup ces personnages, et la qualité de l’écriture pleine de second degré et d’humour. L’argument enquête sert de base pour évoquer le sujet des travailleurs déplacés et le traitement qu’on leur impose, et bien sûr l’écologie et ses combats. Mais c’est sans jamais tomber dans la démonstration lourde.Tout le livre reste à hauteur d’humanité, en nuances et sans emphase. Comme c’est un roman québécois écrit par une québécoise, il n’y a pas de scènes d’extase devant les paysages; ici, c’est un territoire où vivent et meurent des femmes et des hommes, ainsi que la nature, comme partout ailleurs dans le monde et c’est sans concession. C’est ça que j’ai aimé.

Décidément, pour ce que j’en explore pour le moment, la littérature québécoise est une mine de très bons textes. J’en apprécie particulièrement le ton et l’humour. Lecture très agréable, avec mention très bien aux clins d’œil nombreux aux mordus de littérature, policière en particulier.

« J’ai toujours été fasciné par les lecteurs; ils ont beau se taire, leurs yeux luisent devant les pages, et j’aime imaginer ce qui les agite tandis que rien ne se passe à l’extérieur. C’est comme observer un détenu et son avocat à travers un miroir sans tain, alors que le micro est éteint: on les voit converser, une main devant la bouche, et on se sent exclu d’un monde dont ils négocient la part de mensonge et de vérité. La solitude du lecteur est probablement la plus proche de celle de l’artiste ou du criminel – un terrain de jeu exclusif où on n’obéit qu’à sa propre loi. »

Dans les remerciements, l’auteur écrit:

« Le thérapeute  de Chef existe, il se nomme Marco Duchesne et travaille à la Librairie Pantoute, ma maison. »

 

Cette librairie est à Québec, si vous y passez et avez besoin d’un thérapeute…

Quelques mots et puis « Turbulences »- David Szalay- Albin Michel/ Grandes traductions, traduit par Etienne Gomez

Bonjour tout le monde, bonjour mon petit monde…

Eh bien si, j’ai lu et beaucoup…Je suis sortie de ce temps étrange avec le sentiment de m’être bien nourrie de beaux textes – tout en faisant des efforts pour privilégier cette nourriture plutôt que celle du frigo… – Mais quelque chose a fait une différence avec mes habitudes, et ce sont les livres numériques, sur ma liseuse toute neuve. J’ai lu, mais je n’ai pas réussi à écrire. Il faut s’accoutumer. Quand je lis mes bons bouquins de papier, que je regarde la couverture, le toucher des pages, le bruit de celles -ci qui tournent, quand je me promène dans le livre, quand surtout – attention, ça va faire mal à quelques unes et quelques uns d’entre vous – quand … JE CORNE LES PAGES ! , eh bien, même si je peux faire ça avec la liseuse, et surligner et tout ça quoi, eh bien au moment d’écrire je ne m’y retrouve pas. Dans ma routine de livrophage, je ne prends jamais de notes, mais je retrouve toujours le moment du livre où j’ai lu une phrase marquante, étonnante, forte, belle, drôle, je ne souligne même pas, je retrouve. Et bien plus difficilement sur la liseuse. Il va falloir que je m’habitue, mais en bonne vieille lectrice rat de bibliothèque, qui aime le toucher sensuel du livre – ah ! s’endormir avec un livre ! – , cette expérience technologique, bien qu’agréable par certains côtés a mis à bas ma capacité à transmettre. Mais ne vous réjouissez pas trop vite, ce n’est pas définitif ! J’ai encore de belles tranches empilées sur mes étagères, et en quantité conséquente pour les mois à venir. Alors donc, je tente quand même ici en mode plus bref que d’habitude ( cette lecture date d’avril)  ma première recension numérique.

Sur ma liseuse et pour l’inaugurer, j’ai lu un très beau recueil de nouvelles, enfin ça ressemble à un recueil de nouvelles, mais c’est bien un roman, un roman décousu que la lecture recoud. J’ai beaucoup aimé ce livre et il s’agit de « Turbulences » de David Szalay

« LGW-MAD

Lorsqu’ils rentrèrent de l’hôpital, elle lui demanda s’il voulait qu’elle reste. « Non, ça ira », répondit-il.

Elle lui reposa la question plus tard dans la journée. « Je te dis que ça ira. Tu devrais rentrer. Je vais regarder les vols. »

-Tu es sûr, Jamie?

-Oui, sûr. Je vais regarder les vols. » ;Cette fois, son ordinateur portable était déjà ouvert.

Debout à la fenêtre, elle scrutait la rue d’in œil morne. Les maisons jumelées de Notting Hill et les minces arbres nus lui étaient désormais une vision familière. Arrivée depuis plus d’un mois, elle avait vécu dans l’appartement de son fils pendant qu’il était à l’hôpital. Il avait appris en janvier qu’il souffrait d’un cancer de la prostate, d’où les semaines de radiothérapie à St Mary’s.Le médecin avait dit qu’il faudrait attendre un mois avant de lui passer un scanner pour mesurer le succès du traitement.

« Il y en a un demain après-midi, vers dix-sept heures. Iberia. Gatwick-Barajas. Ça te va? »

C’est ici la première rencontre avec un des douze personnages de ce qui ressemble à des histoires courtes. On comprend ici que la femme, la mère de cette introduction au voyage est une dame âgée. La suite la décrit dans l’avion qui l’emmène à Madrid.

Mon article sera court parce que ce livre laisse une sensation assez indescriptible, il y a dans ce texte quelque chose d’ineffable, qui ne se dit ni ne s’écrit. Tout y est subtil et il y a là beaucoup d’intelligence. Ces douze personnages vont tous prendre des vols les emmenant non pas vers ce qu’on nomme pompeusement « leur destin », mais vers d’autres personnes connues, en en croisant d’autres, inconnues, avec lesquelles, par un regard, une conversation, un accident va se tisser un réseau humain. Ces lieux de rencontres, de frôlement, pourrait-on dire, ce sont les aéroports et les espaces clos de l’avion. Les turbulences des vols font écho à celles des vies de ces passagers qui se déplacent dans cette dimension « neutre » que sont le ciel, l’air, la hauteur et le ronron des moteurs; jusqu’à la secousse, le trou d’air, la perturbation qui vous agrippe aux accoudoirs.

« L’avion atterrit à Doha juste après l’aube. Un bref instant, le ciel se teinta d’un rose coquillage et le monde aperçu depuis le tarmac par le hublot revêtit une apparence de douceur. Shamgar connaissait bien cette heure, la seule où sortir était un plaisir. Il passait ses journées dehors, courbé sur une plante, les mains couvertes de terre odorante. Son jardin lui avait manqué pendant ces cinq jours à Kochi. »

Cette lecture simple en apparence mais en réalité très profonde, mélancolique aussi parle de notre monde qui semble accessible dans sa totalité, mais qui pourtant garde ses secrets, ceux de la vie des femmes et des hommes, infimes particules dans ce grand tout, qui ici se croisent et se rencontrent, interagissent sans le savoir. L’auteur mêle infime et infini et par douze vols nous fait faire un tour du ciel, un tour du monde en prenant des chemins de traverse, les vies et les destins de ses personnages…Pour moi, c’est une grande réussite et ce livre m’a touchée. Beaucoup.

Une des raisons est personnelle, au sujet des avions et des aéroports.

Quand j’étais gosse, je rêvais de monter en avion, ça a été une envie puissante très très longtemps. Pas juste voyager, mais être là-haut. J’ai vu un avion de près gamine, pour un mariage au restaurant de l’aéroport de Bron. La nuit, avec ma petite sœur ( nous devions avoir 7 et 4 ans ), le nez collé à la grande vitre, vue sur les pistes et les avions clignotant de partout, s’élançant en avant jusqu’à cet instant où le nez se lève et où le monstre décolle…magique !

Je n’imaginais même pas que ce soit aussi énorme, un avion, et ça m’impressionnait et ça me faisait rêver. Il a fallu que j’atteigne mes 54 ans pour enfin être passagère, et j’ai tellement aimé ça…

Et puis il y a les aéroports. Lyon c’est petit, mais Roissy…c’est un choc pour une campagnarde invétérée comme moi. Un choc et une expérience. S’asseoir et observer, écouter le bruissement de cette cohue humaine, des gens en transit, et tous ceux qui travaillent, nettoient, surveillent…Je ne sais pas faire ce qu’a fait ici David Szalay, mais il y a réellement de quoi laisser divaguer l’esprit, imaginer, rêver et réfléchir.

Je précise que je n’ai pris l’avion que 3 fois dans ma vie, et ce en 5 ans, dont une pour aller voir ma fille expatriée au Canada ( me le pardonnera-t-on ?), mon plus long vol. Revenant du Pays de Galles, dans le ciel limpide, voir la frange d’écume de la Manche sur le sable, survoler les boucles de la Seine et apercevoir la Tour Eiffel.

En chemin vers  Montréal, me dire que je survole le Labrador ! C’est, ça a été pour moi peut être le seul rêve d’enfant réalisé, et je le dis: j’adore voyager en avion. Mais je n’en abuse pas, vous en conviendrez, 3 vols en deux tiers d’une vie…

Bref, ce livre m’a plu pour ça, et bien sûr pour la délicatesse de l’écriture qui brode la dentelle humaine de vol en vol, de ville en ville, sur cette boucle:

LGW-MAD / MAD-DSS / DSS-GRU / GRU – YYZ / YYZ – SEA / SEA- HKG / HKG- SGN / SGN – BKK- DEL / DEL – COK / COK – DOH / DOH – BUD / BUD – LGW

 

« Une baignoire de sang » – Béatrice Hammer – éditions Alter Real

« Quel drôle de métier j’ai choisi, se disait Gloria Basteret tout en montant rapidement les quatre étages qui la séparaient de son prochain cadavre. Ne débouler dans la vie des gens que quand ils sont morts. Rencontrer leurs parents, leurs amis, apprendre à les connaître, reconstituer leur vie, s’attacher à leurs petits défauts, tout ça pour rien, à part une obscure idée de la justice qui est si rarement juste.

Le temps passant, c’était le genre de pensées qui envahissaient de plus en plus souvent l’esprit  de la jeune femme. »

Béatrice Hammer m’a proposé la lecture de son dernier roman, dans un genre qui m’a semblé apte à me plaire. Et puis Béatrice Hammer m’a parue sympathique ( et elle l’est ! ).

La lecture de ce livre a été facile et agréable; le genre de livre qui ne demande pas trop de concentration, émaillé d’un humour certain, de personnages sympathiques et plutôt bien croqués. J’ai pourtant trouvé l’ensemble un peu inégal. Bon, le titre d’abord qui quand même réduit le livre à un infime élément du livre, qui n’est pas un livre où « ça saigne » à tout va. Ensuite l’emploi du présent pour la narration. Le premier chapitre me convient, imparfait et passé simple, puis sur les suivants, l’auteure passe au présent. J’ai toujours eu du mal avec le présent de l’indicatif qui me semble plat; parfois ça passe, parfois non. Et là ça m’a gênée et ça n’engage que moi. Pour finir, des petites choses peu crédibles, comme le cheval miniature qui arrive dans l’appartement de Gloria… Certes, l’animal existe et certaines personnes le choisissent comme animal de compagnie, mais en appartement…Bref, je ne vais pas entrer dans le détail, mais ça: bof bof…Par ailleurs, c’est plutôt bien écrit, il y a du tempérament mais si quelques réflexions justes sont amenées c’est parfois de façon un peu ostentatoire.

« Elle n’est pas encore complètement rangée des voitures, son charme opère encore, témoin Rachid…Mais que dirait-on d’elle si elle avait une liaison avec un homme de cet âge? La dissymétrie flagrante entre les droits des hommes et ceux des femmes à avoir une vie sexuelle sans encourir de jugement moral la révolte. »

Petit coup d’œil sur la vie de Gloria:

« La pression s’était accumulée en elle sans qu’elle s’en aperçoive, et les pensées noires la submergeaient de plus en plus souvent, au point qu’elle se demandait s’il ne serait pas temps pour elle de changer de métier. Une question toute rhétorique, car Gloria élevait seule ses deux enfants, et n’aurait pas pu se passer, ne serait-ce que quelques semaines de son salaire et de ses primes, lesquelles lui servaient, pour l’essentiel, à payer les baby-sitters dont elle faisait grand usage, n’ayant pas de famille susceptible de s’occuper à sa place de sa grande fille de douze ans et de son petit bout de six. »

Je vous vois en train de vous dire mais enfin pourquoi a-t-elle lu le livre jusqu’au bout et pourquoi écrit-elle ??? J’ai lu ce livre et j’en parle pour un personnage, et c’est Mina.

Les chapitres alternent entre l’enquête de Gloria et sa vie de famille que la jeune femme nous livre avec humour. Mais mon personnage préféré du livre, celle qui fait battre le cœur du livre c’est Mina. Là c’est différent, Mina nous parle à nous en direct, et c’est fort; ce qu’elle nous donne à « lire » c’est son journal intime, non écrit, celui qu’elle porte en elle, son histoire, sa terrible histoire et sa vie. Ici Mina enfant:

« C’est le soir et personne va venir me border. Je n’ai pas été sage. En tout cas c’est ce qu’elle m’a dit. Si personne ne veut s’occuper de toi, c’est que tu n’es pas assez sage. Si tu devenais sage, on ferait un dossier pour toi, et puis quelqu’un viendrait et t’emmènerait, tu aurais de vrais parents comme les autres. Mais tu cries, tu pleures, tu fais des scènes, alors évidemment, on ne peux pas te proposer aux gens qui ont besoin d’un enfant.[…]

De toute façon, je sais que je ne suis pas gentille. Sinon jamais ma mère m’aurait abandonnée. Elle m’aurait vue, et elle m’aurait trouvée tellement mignonne qu’elle aurait jamais eu la force de me laisser. »

C’est une réussite, car ça sonne juste, c’est rugueux et sombre, et ça rend un peu terne l’autre volet, c’est à dire Gloria, assez rigolote  mais parfois un peu bécasse – et ça ne colle pas avec le reste, par exemple parce qu’elle bosse bien -. Elle est séparée d’un époux bipolaire, et elle assume tout toute seule, en particulier ses deux enfants, Violette et Léo, qui sont je trouve de gentils gosses. Quant à la mère de Gloria elle n’est pas très sympa quant à son chef, Quintré, un pas marrant qui lui fait regretter Arici. Lui, en retraite, était toujours pour elle alors qu’elle débutait dans ce métier, c’est lui qu’elle va voir quand ça ne va pas. Elle s’en tire bien malgré tout, malgré un boulot qui l’absorbe énormément, elle s’en sort, et avec sa petite quarantaine bien vigoureuse, elle drague sec, Gloria !  Kalter le légiste et son collègue si jeune Rachid…Ces passages sont assez drôles d’ailleurs,  mais j’ai vraiment et de très loin préféré Mina et sa vie à la rue, son langage très personnel, Mina et la petite souris, Mina qui va s’encastrer dans l’enquête de façon imprévue.

« Et elle se met à raconter, d’une voix un peu hachée, mais sans hésitation comment, un an plus tôt, alors qu’elle vivait dans un squat, elle avait entendu parler d’une fille, une journaliste, qui faisait le tour des popotes à sa recherche. Elle montrait partout une photo qui venait de prison.

-Les flics, au squat, on aime pas ça. Les journalistes non plus. Ils ont fait trop de mal, avec leurs reportages. Ils bousillent tout, poursuit Mina.. Celle-là, elle s’est fait recevoir. Comme elle insistait pour me voir, on l’a foutue à poil, pour vérifier qu’elle avait pas une caméra planquée. Ça a pas dû lui plaire, mais elle a pas moufté. Après j’y suis allée.

Gloria écoute avec intensité.

Julie- puisqu’il s’agissait de Julie- semblait vraiment contente d’avoir trouvé Mina. Elle l’avait emmenée manger dans un bon restaurant.

-Elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour avoir l’air normal, mais c’était une vraie bourge, explique Mina. Qui mettait des grands mots partout, et qui parlait de vérité. Ça lui suffisait pas d’avoir une mère. Il lui fallait un père aussi. »

Ah oui, au fait !  L’enquête, car il y en a une bien menée, plutôt tortueuse et  très intéressante. Dans la baignoire de sang, gît une « sirène », une jeune femme prénommée Julie qui n’a pas de père et qui est, était, une acharnée de la vérité. Julie était pigiste au « Lapin déchaîné » (!) et a mis le doigt sur une sombre histoire de laboratoire pharmaceutique aux pratiques douteuses.

« Gloria était arrivée devant la porte.

La jeune femme qui était allongée, les veines ouvertes, dans sa baignoire rouge sang, lui fit l’effet d’une sirène, avec ses longs cheveux baignant dans la soupe rouge et ses traits réguliers. Par une sorte de mimétisme, Gloria bloqua sa respiration pendant qu’elle observait le cadavre. Toujours se fier aux premières impressions, avait coutume de dire Arici. »

Elle n’a pas découvert que ça d’ailleurs, mais une histoire plus intime, plus personnelle va lui tomber dessus, provocant sa rencontre avec Mina.

Dans ce court passage, il y a une des ces « maladresses » qui ont un peu contrarié l’ensemble, ici quand l’auteure écrit « la soupe rouge » qui contrarie l’image plutôt poétique de la sirène. « L’eau vermeille » aurait pu convenir pour l’image, enfin il me semble. C’est l’amorce donc de l’enquête de la sémillante Gloria, toujours au bord de l’épuisement mais qu’un frôlement de main réveille, qu’une question qui surgit exalte…une résistante pleine de ressources ! Si la jeunesse de Rachid l’électrise, la prévenance de Kalter la fait fondre. Quant à Mina, elle « adoptera » Momo son compagnon de pont, jusqu’à la fin.

« J’avais fait attention à ce qu’il soit bien habillé, j’avais demandé qu’on le rase, et j’avais volé un beau pyjama, pour qu’il ait l’air comme chez lui à l’hôpital. Les infirmières m’ont aidée, elles ont compris que c’était important. Y avait que Momo qui comprenait pas. Il rigolait, disant que la toilette du mort, on la ferait après, et qu’on le laisse nature. Mais en vrai il était content d’avoir l’air de n’importe qui. »

Je m’arrête là, mais si j’écris sur ce livre aujourd’hui, un livre facile et distrayant, c’est qu’il trouvera un public, c’est plaisant à lire malgré les défauts – qui peut-être ne concernent que ma lecture, c’est possible aussi – . Il y a Gloria, Kalter, Rachid, mais aussi celles et ceux qu’on va apercevoir, la mère de Julie et Julie, Léo et Violette, les amis de Julie, Arici, Quintré, la mère de Gloria…Et Mina, Mina qui sauve le livre à mon avis. Parce que Mina est celle qui prend le plus chair ici, celle dont la voix porte loin, celle qui m’a touchée, la plus vraie en tous cas. Et c’est elle qui a le mot de la fin.

« Dans les livres d’images, l’enfer, c’est quand il fait trop chaud. Il y a des flammes, des démons, des marmites et des petits diablotins qui font bouillir de l’huile et vous y jettent en ricanant.

Mais en vrai, s’il existe, l’enfer, moi je sais qu’il est froid.

Froid comme le dessous du pont au moment le plus froid de l’hiver.

Avec un vent glacial qui souffle et qui amplifie tout, un vent glacial qui ne s’arrête pas et qui pénètre entre nos cils, dans nos narines et à peu près partout.

Ce vent n’est pas qu’une impression, quand il est là on refroidit plus vite

. Et quand on est tout froid c’est qu’on est mort.

On s’en rend pas bien compte, parce que le froid, avant de vous tuer, vous engourdit et vous envoie des rêves; on s’en aperçoit pas, qu’on est juste en train d’y passer. »

« Yonah ou le chant de la mer » – Frédéric Couderc – éditions Héloïse d’Ormesson

« Un vent léger montait de la mer. Des bourrasques tièdes s’enroulaient autour des arbres, caressaient les racines aériennes des ficus, aux cimes les feuilles tremblaient, projetant des ombres sur les façades blanches et arrondies des immeubles Bauhaus. Les oiseaux du crépuscule survolaient le vaste toit-terrasse et ici, la fête commençait. Les Stein comptaient sur la présence d’une centaine d’amis. Une bonne moitié se pressait dans la cage d’escalier au plâtre poli avec incrustation de nacre. Les formes géométriques de la maison blanche, cette fluidité horizontale, les laissaient surgir à l’air libre, les uns après les autres. »

C’est le second roman que je lis de Frédéric Couderc. Le premier, « Aucune pierre ne brise la nuit », m’avait tentée pour son sujet et son lieu, les échos encore présents en Argentine des dictatures des années 70. Ici, nous sommes en Israël, à Tel Aviv chez la famille Stein. Zeev et Hélène, une rencontre, une histoire d’amour sur fond de « Life on Mars »:

« Hélène avait  rencontré Zeev à Paris, lors d’une soirée à la Cité Internationale universitaire. Bowie tombait du ciel avec Life on Mars, elle aussi semblait extraterrestre, longue tige, joues creusées, créature un peu androgyne et très sexy. Ils s’étaient observés un moment, les notes cristallines du piano, les riffs de guitare, la voix comme une plainte, un slow avait suffi pour qu’ils s’étreignent et amorcent leur aventure cosmique. »

Frédéric Couderc, écrivain voyageur, aime porter ses pas dans des lieux dont l’histoire, ancienne ou pas mais toujours vive est propice au romanesque. Mêlant habilement une situation politique à des histoires individuelles, guerres d’hier et conflits d’aujourd’hui ( ou l’inverse ), il parvient à un résultat tout à fait intéressant, bien écrit, et très bien documenté évidemment. Cet assemblage permet de donner des informations sur des sujets toujours brûlants par le prisme d’une histoire plus intime, en se focalisant sur un personnage précis, ici Abie Nathan, pacifiste des années 70. Il créa une radio pirate émise depuis le bateau The voice of peace, radio du même nom œuvrant à la réconciliation israélo-palestinienne.

Un réalisateur venu de Hollywood veut tourner un biopic sur ce personnage qui fut l’ami du couple Stein, Zeev et Hélène. La famille Stein, brillante socialement, intellectuellement et économiquement est ici le point de départ pour un flash-back sur cette époque où on croyait faire bouger les lignes pacifiquement. Mais Frédéric Couderc, à travers cette famille, montre aussi les espoirs déçus, et des intimités qui vont se révéler. Et au fait, qui est Yonah ?

Yonah est la fille belle et brillante du couple, mais qui peine à trouver sa place derrière des parents si lumineux, si visibles, elle qui travaille au Museum d’Histoire Naturelle – jolie idée, cette fille qui suit des fouilles, belle métaphore ! -. Zeev, le meilleur ami d’Abie, sera le conseiller du réalisateur Eytan pour le tournage du film. Ce sera une immersion dans cet univers bien réel de guerre latente, entre Tel Aviv et Gaza, entre la jet set d’un côté et la misère de l’autre.

Pour ma part, je ne parlerai pas plus ici de ce pan du livre qui est un révélateur pour parler des Stein, ces gens bien, qui veulent bien faire, ce couple si merveilleux que ses enfants s’en sentent un peu écrasés, bien qu’admiratifs. Ils sont comme des dieux au panthéon de leur communauté.

L’image de ce couple qui lors d’une fête somptueuse dans leur tout aussi somptueuse villa Bauhaus, fête ses noces d’émeraude, cette image projetée pour nous au début du roman en met plein la vue, c’est certain. Ce qu’a très bien réussi l’auteur, c’est l’opération « lézardage » de tout ça, car peu à peu les fêlures, les trous, les défauts vont apparaître, et c’est un démontage en règle de ces images éblouissantes, de cette apparente perfection qui se met en route. Le résultat, ce seront des personnages plus humains, plus vrais, et finalement plus attachants.

Je trouve que Frédéric Couderc a su construire le livre d’une très belle façon. On va rencontrer en cours de route l’absent, le fils Rafaël qui s’est enfoui ou enfui dans l’ultra orthodoxie. Chaque pas des personnages trace un chemin dans cette histoire, des noms, des lieux, des défaites et des espoirs. Un de mes personnages préférés est Yussef que je trouve juste, touchant et intelligent. Et puis Yonah, bouleversante Yonah, « colombe » en hébreu. Divorcée, deux enfants, et un mal-être profond. Elle est en errance, comme son pays, comme les terres, indéfinies, vagues, en souffrance.

Pas un moment d’ennui, l’écriture est très vivante, nerveuse et mêle parfois ironie et tendresse avec beaucoup de talent.

Tel Aviv, Gaza sous l’œil de Hollywood, de nombreuses pages font revivre Abie Nathan, et pour moi ce personnage est une découverte, comme certains de ces faits et cette situation dont on sait que si longtemps après elle perdure. 

Pour le couple Zeev et Hélène, l’édifice se fendillant de toutes parts, après une traversée du désert le sentiment que ces deux êtres flamboyants pussent être immortels prendra fin. Mais une sorte de paix finira par régner sinon en Israël, au moins dans la famille Stein.

On peut rêver qu’un jour vienne la fin de ce conflit…mais c’est plus que très difficile. En tous cas, je vois ce roman comme un hommage à ceux qui se sont battus pacifiquement pour la paix ( bizarre expression, »se battre pacifiquement « , non? ), des êtres faillibles, comme tout le monde, mais qui ont fait du mieux qu’ils ont pu, et ça, c’est déjà pas mal.

Un roman bien écrit, bien bâti et qui m’a appris pas mal de choses, je vous le conseille !

La voix de la paix !

« Des lendemains qui hantent » – Alain Van Der Eecken – Rouergue Noir

« C’est une nuit sans sommeil. Martial Trévoux se décide à se lever. Les pieds nus sur le carrelage de la cuisine, une main sur la poignée du frigo, il tremble un peu. Dans quelques heures, il sera prêt. Il en est sûr, tout à fait prêt.

Martial a eu plusieurs semaines pour se préparer, pour devenir cet homme qui a du mal à tenir la boîte de bière glacée qu’il plaque sur son front tant il tremble. Cette nuit, il lui semble l’avoir toujours connue.

Toujours commença dans l’après-midi du 17 décembre 1999, la veille des vacances de Noël. Martial avait promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu voulait que ses copains voient la voiture de son père, une Renault Scénic 4×4 toute neuve, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Lucien venait d’avoir sept ans. »

Clairement, j’ai adoré ce livre, un vrai polar, bien tortueux, souvent drôle, souvent triste, une écriture remarquable autant dans la description, le portrait, que dans les dialogues et la narration. Ajouter à cela une histoire assez noire, bref, pas moyen de lâcher ou de s’ennuyer en compagnie de Martial Trévoux, greffier de son état. Martial, bien mal en point en ces jours de fêtes…

« Il était à peine une heure du matin, Martial traversait des bourgs clignotant d’illuminations pisseuses. Des paquets d’humains sortaient des églises, endimanchés de foi œcuménique. Le courant majoritaire dinde et marrons fraternisait avec la chapelle homards et chapon, le blouson de skaï côtoyait le loden dans une débauche de bienveillance truffée d’amour du prochain pour les siècles des siècles, disons toute la nuit ou presque. Lorsqu’un groupe se trouvait à portée de phares, Martial devait se maîtriser pour ne pas foncer dessus, écraser la terre entière ne l’aurait pas apaisé. »

Le départ du roman est effrayant qui met en scène très vite, dès les premières pages, une fusillade dans l’école élémentaire de Souvré. Tout va démarrer dans une grande pagaille, car à Souvré on a guère l’habitude de tels événements. L’histoire se déroule à l’époque du naufrage de l’ERIKA, tandis qu’une tempête se forme sur Terre-Neuve et menace l’Europe à l’aube du XXIème siècle. Il émane de tout ça une ambiance chaotique, et le pire pour Martial est donc ce qui se passe dans cette école, celle devant laquelle il attend son fils de 7 ans. La fusillade, une institutrice qui tombe et Martial qui se rue vers le petit garçon à la parka rouge, son fils…Sauf que…Et voici une enquête qui démarre, délicate, compliquée

« -Monsieur le juge, l’enquête préliminaire débouchera-t-elle sur l’ouverture d’une instruction?

Micoulon reprit pied, il se retrouvait sur un terrain familier.

-J’ai vu le procureur, effectivement, uns instruction va être ouverte, la décision est prise.

-Vous en serez chargé?

-C’est-à-dire que M.le procureur prend son temps, s’il prenait sa décision aujourd’hui, c’est chez moi que l’affaire viendrait, ainsi que l’indique le tableau de roulement, mais s’il attend après-demain c’est Ducouen qui en sera chargé. C’est l’homme des affaires délicates, le plus diplomate, le plus politique d’entre nous, il sait marcher sur des œufs, une vraie ballerine le Ducouen, enfin je veux dire un homme d’expérience. Il me semble que le procureur va attendre un jour ou deux avant d’ouvrir cette instruction.

Micoulon leva les yeux et croisa le regard de Martial.

-Trévoux, cette enquête ira à son terme, tous les aspects seront examinés, explorés, soyez assuré que la justice remplira son rôle. Ducouen aime la lumière, mais c’est un bon magistrat. Je suis avec vous, Trévoux, ne l’oubliez pas, vous pouvez me parler si vos le souhaitez.

Martial baissa la tête et regagna son bureau.

-Monsieur le juge, qui attendons-nous pour cette audition? »

 

Martial voudra comprendre ce qui s’est passé surtout en découvrant que ce sont deux adolescents qui ont tiré; évidemment il y a une enquête dont une des questions cruciales est comment les garçons ont pu se procurer de telles armes, des armes tracées en ex-Yougoslavie, des armes de guerre, et quelle est la motivation d’un tel acte. Sans oublier, qui est derrière ce drame.

« Antony Lude avait été retrouvé serrant la crosse en plastique noir d’un M61, la version yougoslave du Skorpion tchèque. Un projectile tiré par cette arme avait tué l’institutrice Mme Loti. Antony portait également un pistolet M57. C’est avec cette arme qu’il avait blessé un brigadier de police et deux enfants. Son Skorpion s’étant enrayé, il semble qu’ensuite il avait tiré au hasard dans la cour de Jean Zay avant d’être abattu. »

On va alors pénétrer un monde fait de policiers intègres et d’autres pas, de juges, d’avocats, un monde rempli de mensonges et Martial qui lui veut la vérité.

Dans toute cette faune judicière, policière et truandesque, il y a Dédé, par exemple:

« […]l’ex-commissaire Désiré, dit Dédé les bonnes manières, ancien second du service des courses et jeux, ancien directeur du cercle Friedland.  Savoir que Désiré était la mémoire du petit monde des jeux était à la portée de n’importe quel briscard de la Grande Maison, le trouver c’était tout autre chose. Dédé les bonnes manières avait disparu, quelques jours après que des Corses à l’accent marseillais eurent remplacé des Marseillais à l’accent corse à la tête du cercle. Depuis, le patron débarqué du Friedland n’avait plus donné signe de vie. Les optimistes pensaient que Dédé avait rejoint le paradis exotique où il planquait une partie de son pognon, les autres, les réalistes, l’imaginaient plutôt dans un sous-bois en train d’observer la pousse des campanules côté racines. Ils n’avaient pas tout à fait tort. »

C’est donc une histoire entre deux eaux, où les ripoux se fondent fort bien dans le paysage policier et judiciaire, mais c’est aussi un livre qui parle de la souffrance d’un homme, de son désarroi et de sa colère et qui rencontrera quand même de ceux qu’on nomme les gens bien. Angèle et Régis:

« Deux nuits de dérive, houle de malheur, écume de sang, rage des temps de haine. Martial surgit du gros temps malade d’être en vie. Régis et Angèle lui avaient ménagé une cabine dans une des chambres de la maison, ils s’étaient relayés pour le veiller. Il semblait parfois revenir au monde et hurlait soudain. Ils étaient là pour lui dire que tout allait bien alors qu’eux-mêmes se sentaient emportés par la lame. Tout était devenu épais, pesant, ils chuchotaient comme dans la maison d’un mort. »

L’auteur possède le talent de dessiner des personnages avec une grande précision y compris dans le caractère, l’humour est souvent présent même au milieu de moments dramatiques, mais quels beaux personnages !

Achenbauer:

 » Martial avait téléphoné au commandant Achenbauer. Il avait arraché un rendez-vous, maintenant, tout de suite. Il connaissait le policier pour l’avoir vu au palais. C’était un type froid, glacial même, un bon flic, disait-on. D’après les psychologues cliniciens du bar-tabac-PMU Le Narval où il allait boire un demi de temps en temps, sans dire un mot: il était autiste, ce mec. On le considérait comme un chef d’enquête efficace, sans état d’âme. On ne l’aimait pas, mais on l’appréciait. »

Quand tout est plombé, il dégoupille la noirceur avec un Régis par exemple, un type lettré et féru d’histoire culinaire, qui prépare les plats de la Rome antique, au grand dam de Martial. Ou bien avec Lally et sa langue affûtée, ici s’adressant à Achenbauer:

« -Vous voulez attendre la mort dans votre commissariat pourri. On vous appelle le muet là-bas. Si vous ne voulez plus vivre, pourquoi pas vous flinguer tout de suite, dans les chiottes, votre calibre dans la bouche comme les copains? Une bastos dans le chignon et on n’en parle plus. Vous faites chier, vous faites vraiment chier !

-Lieutenant Lally, vous vous égarez. Cette fois je crois que c’est la mienne. Venez, on va s’en jeter un. c’est moi qui régale. »

Rien n’est laissé au hasard, et le réseau complexe que va découvrir Martial, cet homme dont la vie vient d’être renversée, dont le cœur vient de sombrer, qui n’aspire qu’à trouver la réponse et la raison de ce qui s’est passé, ce réseau , on va en tirer les fils un à un avec lui . Dans le chaos complet de ce qui semblait pourtant évident et droit, Martial, jusqu’à l’épuisement va mettre au jour la vérité.

Pas une nanoseconde d’ennui, j’ai beaucoup apprécié l’écriture, le ton choisi, un langage du quotidien mêlé de poésie, des dialogues percutants, et une ambiance vraiment formidable.

Je ne vous ai rien dit encore, et ce sera la fin, de la cuisine de Régis, savant cultivé sur l’histoire de la gastronomie, au temps de Lucullus, goûtez un peu ou plutôt sentez…

« Régis les attendait. Au premier son de cloche, il fut sur le pas de la porte. Angèle patientait dans la cuisine, elle n’était pas seule. Achenbauer fut saisi par l’odeur de poisson pourri et remarqua que personne ne semblait s’apercevoir que ça puait comme dans la cale d’un chalut échoué depuis des mois. Martial embrassa Angèle et son regard se porta sur la femme qui regardait à la fenêtre. Lucile se retourna, s’avança vers lui et prit sa main.

-Comment vas-tu? »

Pour la recette, vous avez tout ce qu’il faut dans cet excellent roman.

« Achenbauer n’eut aucun mal à contacter Martial qui se trouvait dans son appartement, assis sur son canapé, écoutant Mulatu Astatke en lisant Saint-Simon. Le greffier était devenu un familier du jazz éthiopien et de la cour de Versailles. »

Un auteur plein de caractère pour un scénario au cordeau :  coup de cœur !