« La route de Lafayette » – James Kelman – Métailié/ Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« Il était cinq heures et demie du matin quand son père le réveilla. Murdo resta au lit cinq minutes de plus. Il devait réfléchir à beaucoup de choses. Mais c’était tout, réfléchir; il avait bouclé ses bagages la veille. Il ne tarda pas à se lever pour descendre prendre son petit-déjeuner. Papa avait terminé le sien et procédait aux dernières vérifications des interrupteurs électriques, robinets de gaz, robinets d’eau et poignées de fenêtres. Dans deux heures les gens iraient à l’école. Murdo et son père allaient en Amérique. »

Voici un livre que j’ai aimé de plus en plus au fil des pages. C’est un livre au rythme lent et qui se déroule en fait dans la tête et par la voix du jeune personnage Murdo, adolescent de 16 ans qui vient de perdre sa mère à la suite d’un cancer. Il a aussi perdu sa grande sœur Eilidh de la même maladie, quelques années plus tôt. Et dans le cœur de Murdo, dans son esprit, il y a un chagrin incommensurable que seule la musique console. Car Murdo est musicien, accordéoniste assez doué. C’est là sa seule joie, sa seule consolation. Car s’il a son père, celui ci est assez mutique, il passe son temps plongé dans des livres et sur lui aussi pèsent la perte et la solitude.

Le livre commence au départ d’Écosse vers l’Amérique du père et du fils. Un oncle et une tante vivent en Alabama et les reçoivent chez eux pour deux semaines de vacances. C’est donc Murdo qui relate ce long chemin, ces embûches pour ces deux âmes en peine peu habitués à quitter leur coin isolé d’Écosse.  Arrivé aux USA non sans peine, Murdo en se promenant en ville rencontrera un groupe de musiciens qui jouent du zydeco et ils l’inviteront à un grand festival qui se déroule en Louisiane. C’est alors que ce séjour un peu morne prendra des airs d’aventure pour le jeune garçon.

La rencontre musicale de Murdo avec Sarah Edna et Queen Monzee-ay:

« Montre-moi montre-moi. Elle aurait aussi bien pu le crier. mais c’était chouette et il se lança, utilisant un truc sur lequel il avait travaillé quelque temps plus tôt. Il le connaissait sur le bout des doigts et pouvait en faire ce qu’il voulait, ajoutant quelques fioritures à cette nouvelle façon de jouer. C’était bien, il le savait. Queen Monzee-ay était concentrée sur la façon dont il jouait, ne lui adressant que de brefs sourires. Elle s’approcha de lui et rit, C’est toi les croûtons mon garçon![…]

Lorsqu’ils s’arrêtèrent pour faire une pause Sarah et elles lui firent des révérences amusantes et lui-même s’inclina de manière ridicule. Queen Monzee-ay demanda, Depuis combien de temps est-ce-que tu joues de l’accordéon, Murdo ? »

Sur scène, Queen Monzee-ay chante un titre de Clifton Chenier qui fut le premier à utiliser l’accordéon pour jouer du blues.

Je veux dire à quel point l’auteur parvient à nous rendre vivant, authentique, touchant ce jeune Murdo qui sans cesse gamberge -l’écriture réussit à la perfection à rendre ses ruminations, ses pensées obsessionnelles -, et c’est un garçon foncièrement gentil (non, ce n’est pas un gros mot ), sans violence mais avec en lui un sentiment profond d’injustice pour la mort si jeune de sa sœur qu’il adorait et pour celle de sa mère qui manifestement faisait le lien entre lui et son père. La relation avec le père est faite de non-dits, parfois on a le sentiment d’une tension très forte, mais ça retombe toujours, pas un mot plus haut que l’autre, pas d’éclat, mais alors reste quelque chose , une incompréhension, une crainte de Murdo du jugement de son père. 

Murdo parle de sa sœur à tante Maureen, totalement bouleversant:

« C’est pas des souvenirs, elle est là, c’est tout. Murdo jeta un coup d’œil aux autres femmes. Elles écoutaient.T’entends ça dans les chansons. Je serai toujours avec toi, et c’est vrai. Eilidh est toujours avec moi. C’était ma grande sœur et c’est toujours ma grande sœur et ça me fait pleurer quand j’y pense. Je le sais. Murdo haussa les épaules. C’est plus fort que moi. J’arrive pas à m’en empêcher et je m’en fiche. Si elle avait pas été là quand maman est morte je sais pas ce qui se serait passé. C’est Eilidh qui m’a aidé à tenir le coup. Murdo secoua la tête et garda les yeux fixés sur le tapis. Je me fiche de Dieu et de  Jésus et de tous ces trucs-là, je suis désolé, les gens disent qu’elle est partie et qu’elle est avec Jésus, je suis désolé mais c’est pas vrai, elle est avec moi. Elle a vécu sa vie. C’est la seule qu’elle a eue. Ma grande sœur, c’était une fille super et une vraie personne. C’est ma grande sœur, voilà qui c’est. »

Je veux louer le style, l’écriture très particulière de James Kelman, le mode narratif choisi pour cette histoire triste mais qui rayonne pourtant de la personnalité si attachante de Murdo. On l’aime ce garçon, on a envie en fait de le consoler. Il ne juge jamais, il observe et a des idées parfois bien arrêtées, mais reste curieux en particulier en regardant, écoutant la petite communauté pieuse autour de l’oncle et de la tante – ce qui donne à l’auteur l’occasion d’une « étude » de cette société semi-rurale ou plutôt  semi-urbaine. La tante Maureen, qu’il va adorer, saura lui prodiguer les gestes tendres et consolateurs, les signes d’affection dont il est privé. Vraiment Murdo m’a beaucoup émue. Tout va s’éclairer dans sa vie quand il suivra la route de Lafayette en douce et retrouvera ses amis, quand il montera sur scène avec la reine du zydeco Queen Monzee-ay et ses musiciens. Quand il sera discrètement amoureux de la jolie Sarah.

Queen Ida, la première femme accordéoniste à diriger un groupe de zydeco, le Bon Temps Zydeco Band

Murdo découvre le festival de Lafayette

« Les gens engloutissaient des plats à emporter et buvaient de la bière. Partout où tu regardais. Des hamburgers et d’autres trucs. Il avait besoin de manger. […] Les gens dansaient dans la rue, vivement éclairée dans le noir. Il y avait de tout. Les types portaient des chapeaux de cow-boys, des gilets et des jeans. Les femmes portaient n’importe quoi, shorts et jupes courtes; sandales, bottes de cow-boy de couleurs vives, talons hauts, jupes longues, jeans, n’importe quoi. Plein de jeunes partout. »

 

La fin est belle pour ce roman si particulier dans son écriture, dans la façon lancinante de faire s’exprimer Murdo – c’est ce qui en fait vraiment sa personnalité, son originalité – et Murdo est inoubliable. La joie de Murdo passe par son accordéon, par la musique qui lui permet mieux que tout autre moyen d’exprimer tout ce qu’il retient en lui. Quand il reçoit en cadeau l’accordéon turquoise :

« Murdo s’assit sur la chaise avec l’étui sur les genoux et 

l’ouvrit.

Le turquoise se trouvait à l’intérieur. C’était le turquoise. Murdo le regarda en fronçant les sourcils, le turquoise. Ils avaient oublié de le changer. […] C’est pas le bon accordéon, dit Murdo.

Quoi ?

C’est pas le bon. Murdo secoua la tête et s’apprêta à le sortir, mais le laissa à l’intérieur. Joel avait dû voir celui qu’il avait acheté chez le prêteur sur gages en ouvrant l’étui. C’était son étui, alors quand Joel l’avait ouvert il avait forcément vu l’accordéon. Il avait dû le sortir pour mettre le turquoise à la place. Il l’avait donc sorti, puis il avait mis l’autre, le turquoise. Murdo le regardait fixement. Il regarda papa. Papa, dit-il, ils me l’ont donné. Papa…

Quoi ?

Papa. Murdo se mit à pleurer.

Papa se pencha sur lui.

Murdo ferma résolument les yeux pour tenter d’arrêter les larmes mais il n’y arrivait pas, n’arrivait pas à arrêter de chialer. Je suis en train de chialer, dit-il. Je suis en train de chialer papa je chiale tout le temps. »

Et je vous laisse le plaisir de lire la suite de cet extrait en lisant ce très beau roman.

Un livre puissamment émouvant.

« Né d’aucune femme » – Franck Bouysse – La manufacture de livres

« L’homme

Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre.

Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. « 

A peine sortie du destin de la merveilleuse et bouleversante « Grace » de Paul Lynch, voici ma rencontre avec Rose. Ici aux premières prises avec les maîtres (mère et fils), glaçante rencontre:

« Ce qui me frappait, c’était la tristesse, et aussi quelque chose d’autre, qui me mettait déjà mal à l’aise avant même d’en savoir plus sur cette famille. J’ai essayé d’avaler une bouchée de légumes froids, mais j’étais tellement tendue que j’ai recraché. Alors j’ai fait la vaisselle et tout rangé, en espérant avoir mémorisé la place des couverts et des ustensiles. Puis je me suis assise sur une chaise. J’étais vidée. Je me suis remise à pleurer. Je suis montée dans ma chambre en pleurant toujours, et j’ai pleuré encore sur mon lit en pensant que je m’arrêterais plus jamais de pleurer, même quand les larmes couleraient plus, et en même temps je répétais, mon nom c’est Rose, c’est comme ça que je m’appelle, Rose. »

Nous sommes ici du côté de la vallée de la Vézère  avec Rose dont l’histoire est celle de l’enfermement, de l’asservissement contraint, mais contre lequel elle va lutter grâce à un caractère bien trempé et surtout par l’écriture.

C’est ici que se joue toute la profondeur et la force de ce très beau roman que nous offre Franck Bouysse, et si j’utilise ce verbe, « offrir », c’est que réellement les livres sont des cadeaux qui nous sont faits. Quand je lis, je suis dans le même état que quand je vois un film au cinéma ( au cinéma et pas ailleurs ), c’est un décor, des voix qui viennent à moi, des visages, des corps et des sentiments qui naissent…Bref, Franck Bouysse sait parfaitement créer cet état de totale immersion, ici dans le triste destin de la petite Rose, 14 ans, vendue par son père comme en ayant 16 afin d’être servante chez le maître de forge.

Archives d’Indre et Loire – 1893 – Autre lieu, même vie

C’est encore ici la misère qui va pousser ce père à jeter sa fille, qu’il aime pourtant, vers un sort atroce.

« Sais-tu combien ton père t’a vendue. J’ai dû prendre du temps pour encaisser, avant de répondre. J’ai relevé la tête. Combien vous m’avez achetée, vous voulez dire. Son sourire s’est élargi. Si tu veux, qu’il a dit. J’aimerais mieux pas le savoir, si ça vous fait rien. Il a alors pris un air gentil qui sonnait faux, comme tout le reste. Tu lui en veux. On a toujours été pauvres, et y a pas tant de façons que ça d’en sortir un peu, de la pauvreté. Tu ne réponds pas à ma question. Si, je crois bien que c’est ce que j’ai fait. Tu vois, moi, même si j’étais le plus pauvre des hommes, je ne crois pas que je vendrais ma propre fille, il a dit, avec une mine qui se voulait peinée.[…]J’avoue que j’étais perdue. Vous avez jamais été pauvre, j’ai dit. »

Je serais bien bête de vous raconter tout ce qui va se dérouler, car il y a là une véritable intrigue, des révélations qui apparaissent doucement, et si l’on est perspicace on perçoit l’horreur cachée sous les mots, et ce roman est bel et bien un roman très noir et cruel, éclairé de grands pans de lumière parce que Rose à 14 ans, c’est une enfant, elle a du caractère, une solidité qui même mise à mal la gardera résistante, dans tous les sens du terme, mais elle est une enfant, avec parfois une naïveté, une candeur touchantes, des rêves et des envies. 

Il y a des passages éblouissants, quand Rose est saisie par des envies de baignade alors qu’elle lave les draps à la rivière par exemple

« J’ai tiré un drap, et je me suis penchée pour le faire tremper. C’est à ce moment-là que ça m’est tombé dessus, sans prévenir, un grand chamboulement dans moi, des frissons qui froissaient ma peau, comme si cet endroit m’enveloppait, me protégeait. La coulée de l’eau, les chants des oiseaux, le bourdonnement des insectes, et le soleil aussi […] Je crevais d’envie de me déshabiller et d’aller me baigner, pour que le reste de mon corps rejoigne le drap et ma main qui le tenait. »

ou encore quand elle découvre sa fascination pour l’écrit et l’envie d’écrire,ou bien quand elle sort sa vieille poupée de la commode

« Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

Personnellement, comme femme c’est aussi la colère qui surgit au fil des pages, car on le sait bien qu’encore aujourd’hui, des enfants vivent ce genre de choses…On ne peut même pas penser « ça n’existe plus », vous voyez ce que je veux dire, je suppose.

Alors je vous laisse les pages les plus dures, les plus tristes, les plus désespérées de la vie de Rose, mais on a du mal à s’en remettre…Juste une phrase:

« Je possédais encore un corps avec des bras, des jambes et une tête pour penser, mais en vrai j’étais morte, enfermée, bien décidée à laisser fondre le dedans de ma tête pour qu’on puisse plus rien me prendre. »

Le « Manuel des pieuses domestiques » de 1847 demande de refréner ses sentiments et d’être charitable envers ses maîtres : « La charité est une vertu chrétienne que vous êtes obligé de pratiquer bien plus envers vos maîtres qu’envers tout autre quel que soient leur caractère ou leurs mauvaises habitudes. Dieu ne vous demandera pas compte des péchés de vos maîtres mais des vôtres. La charité doit donc vous porter à excuser, à supporter avec patience ceux que vous avez choisi pour les servir ». Edifiant

 

L’écriture reconnaissable entre toutes de Franck Bouysse emporte, pleine d’envolées et d’images poétiques aussi bien avec la beauté qu’avec l’immonde, une capacité à adapter le niveau de langage à l’époque et à renouveler son sujet, toujours d’une grande justesse, comme avec la poupée surgie du tiroir et cette douleur de la petite… J’ai beaucoup aimé la forme aussi, différents points de vue en chapitres relativement courts. Rose s’adresse à nous directement, puisque c’est à partir de son journal que se déroule la restitution de son histoire tragique, affreuse de maltraitance, d’abus de toutes sortes. Et Edmond également à travers sa pensée. La jeune fille sera traitée comme un objet, avec une cruauté inouïe et ce jusqu’à la fin…J’ai aimé Rose, bien sûr, je l’ai aimée tendrement avec cette envie de lui prendre la main, de la réconforter, de la réchauffer face à ces cœurs froids, ces esprits immondes ou lâches qui l’entourent. Lire n’est pas anodin, lire révèle des tas de choses en nous et de nous, et c’est pour moi un des bonheurs les plus forts de la lecture.

« C’est terrible de se dire qu’il y a rien qui me rappelle dehors, à part ces initiales dans la pierre, contre celles de mes sœurs. En vrai, j’existe pour personne. Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir. »

Rose a su me toucher profondément, par l’écriture bouleversante de l’auteur sur certains moments particulièrement violents de sa vie; j’ai donc pleuré, bien sûr, sur le destin de cette enfant qui devient adulte trop vite et trop brutalement. Mais il y a aussi la mère de Rose, elle aussi une femme « sacrifiée », elle a peu de voix, mais quand il est question d’elle, c’est extrêmement percutant, j’ai beaucoup aimé ce  personnage; quand elle retourne chez sa propre mère, et voici trois générations de femmes à la vie dure – euphémisme – mais fortes, dignes…Un superbe hommage de l’auteur à ces mères, filles, épouses…à toutes nos sœurs passées, présentes et à venir. Et il faut en remercier l’auteur qui sait saisir la complexité de ces vies et leur dire tant de tendresse.

Impossible de finir sans vous évoquer Artémis, la belle jument couleur charbon, dont l’image viendra au secours de Rose dans les pires instants, une expérience révélatrice et troublante, mais vous le lirez vous-même, ce sera bien mieux.

Je n’ai pas besoin d’écrire plus, mais on est tenu jusqu’à la toute fin, l’intrigue est très très bien menée. J’ai aimé ce livre dont le sujet et l’écriture m’ont secouée assez fort. Une lecture et une jeune Rose que je n’oublierai pas.

« Grace » – Paul Lynch- Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marina Boraso

« Octobre du déluge. Dans la première clarté du jour, sa mère vient à elle et l’arrache au sommeil, la soustrait à un rêve qui lui parlait du monde. Elle la tire, elle l’entraîne, la panique éperdue lui fuse dans le sang. Surtout ne crie pas, pense-t-elle, ne réveille pas les autres, il ne faut pas qu’ils voient maman dans cet état. Mais aucun son ne peut franchir ses lèvres, sa langue est liée, se bouche scellée, alors c’est son épaule qui s’exprime à sa place. Elle proteste d’un craquement, son bras est comme une branche pourrie que l’on casse d’un coup sec. Affleurant d’un lieu où les mots n’ont pas cours, lui vient la conscience d’un détraquement de l’ordre des choses. »

« Hypnotique » et « hallucinatoire », les deux qualificatifs pour ce roman impressionnant, pour cette écriture fascinante. Grace est jetée sur les routes un jour d’octobre par sa mère Sarah, enceinte d’un énième enfant. Le père est Boggs, second époux. Certes, la gosse est envoyée en ville par sa mère pour travailler car nous sommes en 1845 en Irlande, alors que les pommes de terre pourrissent dans les champs, la famine tue et il faut trouver subsistance, c’est la grande famine. Mais Grace, adolescente, est aussi chassée par sa mère car l’œil torve de Boggs se fait inquiétant quand il regarde la belle jeune fille. Sarah faisant ce geste violent veut sauver sa fille.

Et le premier chapitre du livre est déjà d’une force et d’une beauté inouïes.

« Elle s’allonge, attentive à la pulsation du monde. Le chant des oiseaux qui prennent congé du jour. L’air piqueté du grésillement des insectes. Et, plus proches, les bruits issus de son propre corps. Le crissement de son crâne nu au creux de son bras replié. Son souffle court, prisonnier de sa bouche. Quand elle plaque ses mains sur ses oreilles, elle entend qui s’élève un grondement de tonnerre lointain, assez puissant pour noyer son cœur. Tout près, plus proche que tout le reste sous les cognements sourds du cœur, le hurlement silencieux de l’effroi. »

On va ainsi suivre Grace ( le prénom a été choisi avec soin ) sur les routes du pays ravagé par la faim, par la pauvreté et l’automne puis l’hiver seront de la partie. Grace n’est pas seule dans ce voyage. Son petit frère Colly l’accompagne, enfin, le fantôme de Colly logé dans le cerveau et le cœur de la gamine. Sa poitrine naissante bandée, en vêtements de garçon, le crâne tondu, il faudra au moins ça et une dose de courage phénoménale à la petite pour ne pas être trop embêtée, et pour trouver de la tâche.

Si je savais en être capable, je vous détaillerais un peu ce road trip qui emmènera Grace, flanquée de rencontres masculines, forcément, qui lui poseront questions, problèmes, frissons, terreur, du Donegal à Limerick, par des chemins semés de visions hallucinées de cette Irlande affamée qui rend chacun potentiellement capable du pire pour un peu de nourriture..

Ce que je veux dire de ce superbe, fantastique roman, c’est l’écriture absolument unique de Paul Lynch. Un ami m’a fait découvrir cet écrivain avec « La neige noire » et je ne peux que le remercier de m’avoir offert cette découverte. Une fois encore, la littérature irlandaise se montre aux plus hauts sommets. Ce pan d’histoire si souvent raconté prend ici une allure quasi mystique dans le chemin de la jeune fille, avec à la fin l’aspect religieux omniprésent dans cette île noyée de légendes et de mythes, cette religion sectaire qui permet tant de choses ignobles. Et de m’émerveiller devant le talent à illuminer une histoire si ténébreuse avec grâce, par Grace.

Je finirai en parlant d’elle, elle qui on le comprend très bien, en compagnie incessante de Colly, bavard, farceur, frondeur, elle qui avec ce fantôme comble sa solitude, sa peine, elle qui compte sur cet agaçant gamin aimé tellement, elle qui compte sur Colly pour lui garder la force de survivre chaque jour, en trimant, en volant, en dormant dans tous les lieux les plus improbables…Et d’imaginer cette fillette déguisée en garçon, qui finit de devenir adulte sur cette interminable route de douleur, en chassant enfin les fantômes. Fillette trop tôt mûrie, prise dans le chagrin et la terreur comme une libellule dans l’ambre, poursuivie par la faim, par la mort qui la guette elle n’aura de cesse d’avancer toujours, de vivre encore. Colly va lui devenir insupportable, elle veut le chasser mais il est là, virevoltant et sans cesse jacassant . Il la hante, mais la protège aussi. 

Elle va chercher loin au fond d’elle, Grace, pour continuer:

« Ce sont des démons, dit Colly, sûr et certain, les hommes-démons des routes…

Ferme-là ! Ferme-la ! Ferme-la !

Le monde s’est effondré en ne laissant que ces deux hommes. Je courrai par toutes les routes d’Irlande, se dit-elle, je courrai toute la nuit jusqu’au matin, jusqu’à ce que vos chevilles se brisent, et même boiteux vous continuerez à me suivre.[…]. Elle se sauve à travers champs, un, deux, puis un fossé où elle s’égratigne, et elle est terrifiée à l’idée que ses jambes pourraient se dérober, terrifiée par ces deux démons à forme humaine et ce qu’ils vont lui faire, et tout à coup il ne reste que la nuit, et les ombres de l’esprit se fondent aux ombres du monde. »

Bien sûr il y a là, encore une fois, un regard acéré sur cette époque et plus globalement sur nos sociétés dans lesquelles ont dominé, dominent encore et toujours les puissants. Non pas les plus courageux, les plus honnêtes ni les plus aimants, mais les plus riches, les plus corrompus et les plus vils.

Sombre, dites-vous? Oui, sombre; mais par Grace plein de beauté, par la nature, plein de vie, par Grace et par la terre, plein de force. Traînant à sa suite des personnages inoubliables, comme Bart, puis Jim. Si elle s’en sort en vie, Grace ne reviendra au monde que par petits bouts, grâce à l’amour de Jim et à sa propre force, indestructible.

De rencontre en rencontre, d’amitiés hésitantes en amours tentant de naître, Grace, merveilleuse, lumineuse, émouvante héroïne, incarne à elle seule toute la force de l’Irlande si souvent mise à mal, et tout le courage des femmes. Il faut saluer ici un immense écrivain, une plume magique qui vous fait décoller dans une autre dimension de l’écriture et du pouvoir des mots. Et une fin éblouissante pour un exceptionnel roman, coup de foudre…

« Par un matin bleu, Jim l’éveille en plein rêve, viens avec moi, chuchote-t-il, et quand elle sort de la maison les bois éclatent de couleurs, un violet éclos en l’espace d’une nuit et que le jour épanouit à son plus haut degré. L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim:

Cette vie est lumière. »

 

« Un petit chef d’œuvre de littérature » – Luc Chomarat – Marest éditeur

« C’était un petit chef d’œuvre de littérature. Sur l’étagère, malgré son peu de volume, il n’hésitait pas à tutoyer Proust.

-Comment vas-tu?

-Non mais, dites donc, le rembarrait Proust, qui était un peu à cheval sur les bonnes manières.

Il plaisait beaucoup aux filles. Sur l’étagère, il était très entouré. Eugénie Grandet, La Dame aux Camélias, Madame Bovary et La Comtesse aux pieds nus.

Elle était un peu susceptible.

Mais globalement, ça se passait bien. »

Un petit livre friandise, à déguster comme un chocolat- c’est de saison – , tout enrobé de cacao amer, fondant, croquant, mi-figue, mi-raisin…Bref : un joli moment de lecture, extrêmement drôle, à savourer sans modération.

« Ce n’était pas un de ces petits livres faciles, qui parlent d’amour, comme les magazines, les horoscopes ou les livres faciles.

Il disait, par exemple, que l’amour était sans importance. Quelque chose qui ne valait pas la peine qu’on en parle.

Évidemment ce fut rapporté en haut lieu. Il y eut un certain agacement. L’amour faisait bien marcher le commerce. »

Chocolat, friandise…Pour autant pas trop de sucre dans ce petit objet de très belle forme pour parler du livre, de sa vie à notre époque. Ceci est l’histoire d’un petit bouquin promis à un grand destin, et il faut le lire pour savoir ce qu’il en advient. Inutile de dire plus sur un texte très court ( 136 courtes pages très aérées ), je vous propose juste quelques extraits. Je ne peux manquer ce chapitre où un blogger se prend une bonne baffe dans sa gueule:

« Après tout, s’il n’aimait pas le monde de l’édition il n’avait qu’à rester dans sa province. Il y eut même un blogger influent pour l’assassiner: c’est très male écrit, notait-il sur son blog. Ce n’est m’aime pas originale. »

Et l’entrée au Super U:

« Le test définitif, c’était le test du Super U. Ils étaient très peu à passer le test du Super U avec succès.La plupart n’essayaient même pas. Ce mois-ci on y trouvait Calendar Girl, comme tous les mois. Et Marc Lévy, Musso, Pancol et Gavalda.

Kawabata s’était fait refouler à l’entrée, naturellement.

-Un problème? interrogea le directeur.

Le vigile haussa les épaules.

-Un niakoué qui faisait des histoires. Je pense qu’il a compris maintenant.

Schopenhauer non plus n’avait pas pu rentrer,mais il prenait ça avec philosophie. »

Sous l’aspect de la farce, de belles références littéraires, une intéressante réflexion sur notre rapport au livre et sur le commerce qui en est fait, le tout avec un grand talent dans la concision; pour moi, une belle rencontre avec cet auteur que je découvre, et je le remercie de ce moment de rire intelligent. Je revois  plusieurs fois pour vérifier mon orthographe, et je finis avec Rosebud, entendu en lisant.

 

« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »