« Rade amère » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

« Brieuc était sur le point d’entrer. La pluie furieuse s’interrompit brutalement, on aurait dit la reprise de souffle d’une sorcière hystérique entre deux incantations. Il profita de ce répit inattendu, descendit les deux marches et poussa fortement la porte avant de subir la suite du déluge en suspens. Une courte pause sur le seuil, dégoulinant. Bien que lourde et massive, il sentait la pièce de chêne derrière lui, vibrante et craquante à chaque rafale rageuse arrivée tout droit sans escale depuis l’autre côté de l’océan. »

Épatant petit roman noir que j’ai lu dans la journée, fait pour être lu d’une traite et dont j’ai adoré la fin.

Et pas que. D’abord cette histoire est très bien construite et très bien écrite. Le ton est vigoureux, allant au gré des vents de la mélancolie à l’humour bien senti voire même à la franche rigolade, de la colère à l’apaisement de l’amour, avec des personnages en nombre restreint qui font que l’action est resserrée et sans temps mort. Des pauses, comme l’accalmie dans la tempête bretonne quand la vie du personnage principal, Caroff, retrouve la douceur de Marie et de Gaëlle, sa femme et sa petite fille.

Tout est fait pour me plaire en commençant donc par le lieu, la Bretagne, le Finistère, Brest. En une saison choisie bien que j’hésite entre fin d’automne ou hiver, difficile à dire mais en tous cas : il pleut à seaux et le vent souffle fort !

Ensuite, le sujet: Caroff, marin qui a été mis au ban parce qu’il a accidentellement provoqué la mort d’un matelot de 16 ans, se trouve sans emploi, sans argent, accepte un « contrat » de Delmas, truand du sud, consistant à récupérer des colis en mer la nuit. Delmas va lui envoyer deux sbires…Et là, c’est pour moi un des passages d’anthologie qui m’a fait exploser de rire. Voici, pleins d’assurance, 180/Toni et Tarik/Yann. 180, c’est le nom d’un burger, Toni c’est ainsi que le nomme sa maman, Tarik, c’est parce que Yann songe à peut-être se convertir !

Moi je vous le dis, rien que pour ce chapitre 8, « 180 », le livre vaut qu’on le lise. Ce n’est pas le seul passage drôle- qui n’est pas QUE drôle – l’arrivée de Delmas en Bretagne n’est pas mal non plus. Son idée de la Bretagne, à lui le méditerranéen, en un petit florilège !

Chapitre 7 – Les chapeaux ronds :

[…] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. »

« Jamais, jamais de sa vie il n’était allé si loin au nord. Passer la Loire, la Loire, non mais autant dire le fleuve Jaune! C’était plus la France là, c’était pas possible tout ce vert, et ces noms à coucher dehors…Un coup à attraper une trachéite… »

« C’était de l’air agressif en mouvement, venu d’un grand nulle part lointain, sombre et anonyme. Une sorte de cauchemar aérien sans visage. Ouais, voilà… »

Delmas va à son tour expliquer à ses hommes ce qu’est la Bretagne:

« -Là-haut, vous savez? La Bretagne, vous voyez? La côte, les pêcheurs…

Les hommes s’étaient regardés en silence, opinant vaguement, pas concernés pour un sou. Il avait cru bon de faire le malin pour mieux se faire entendre.

-Bon, la Bretagne donc…Des plages désertes forcément, tellement il gèle, des crabes et des cirés jaunes un peu partout, des bonnets, des crêpes, des coiffes, misère…Il paraît qu’ils sont saouls toute la sainte journée…

A ce stade tout le monde avait commencé à ricaner, même son oncle avait semblé plus attentif. Puis, très vite:

-On a saisi. Les chapeaux ronds, les bayous…

-Les binious.

-OUAIS, c’est ce que j’ai dit ! Bon ! Et alors? On sait tout ça ! Va au fait. »

S’il y a cet humour, l’auteur pratique néanmoins la tragédie avec talent – ça ferait un très bon film – et Caroff n’est qu’un homme acculé, rejeté, qui doit faire vivre sa famille, et quitter la caravane dans laquelle ils vivent. 

Ensuite il y a Jos Brieuc qui après un divorce dont il a du mal à se remettre, recommence une vie: il crée son entreprise Taxi Rade Services, un transport entre Brest et les îles ou d’autres lieux plus près par voie maritime. Ses premiers clients sont un couple âgé dont l’homme, René est en fin de vie à cause d’un cancer. Le vieux couple va se prendre d’amitié pour Jos. Ici Gouézec écrit avec beaucoup de délicatesse cette rencontre et ce lien qui se tisse, comme il exprime parfaitement la solitude de Jos, son bonheur de rencontrer Babeth. Puis Caroff avec sa fille et sa femme, tendre, attentionné, aimant, Caroff désespéré d’en arriver où il en est. La langue est forte et belle, elle a du souffle.

Les destins de Jos et Caroff vont se percuter, mais je ne vous dis pas quand ni comment, ni pourquoi.

Voici donc un très très bon livre, parce que cette idée de breton de confronter Bretagne et côte d’Azur permet de se moquer allègrement du sud et de ses caricatures, sans négliger pour autant les molosses avinés des cafés brestois, toujours prêts à la bagarre et quelque peu bas de plafond, comme les frères Marric. 

C’est aussi un très très beau livre sur la vie dure, sur la solitude et l’abandon, sur la mort et l’amour, dans un décor parfait pour le drame.

– Petit aparté : Je pense que vous savez comme j’aime ce que je connais de la Bretagne – et ce Finistère dont il est question ici en particulier – comme j’aime cette sauvagerie* qui s’impose partout, dans les côtes déchiquetées par l’eau, les vents, les galets qui roulent, dans cet océan inlassable qui impose sa force à la terre qu’il lèche sans relâche, les ciels, ces ciels si changeants, ces masses de nuages qui arrivent et s’en vont, vous laissant trempé et salé, des cieux qui s’ouvrent et se referment sur vous. De ce que je connais de la Bretagne, j’ai tout aimé. Si on me laisse un jour échouée sur la baie des Trépassés, il n’y aura pas plus heureuse que moi. –

* Sauvagerie : Caractère rude, inhospitalier, peu accessible d’un lieu, d’un site où la nature est restée sauvage.

Ici vous verrez qui va gagner à la fin de ce livre que j’ai adoré entre autres pour cette fin absolument géniale, mais aussi pour les éclats de rire dans le drame, pour la belle et forte écriture, pour Caroff, Marie et Gaëlle, pour Brieuc et Babeth, pour Josette et René et pour 180 et Tarik. Et pour la Bretagne.

« Ses yeux bleus » – Lisa Hågensen – Actes Sud/actes noirs, traduit par Rémi Cassaigne

« En m’engageant sur le chemin qui menait chez Olofsson, j’ai vite décidé de ne pas garer la voiture en évidence devant la maison – je m’apprêtais quand même à la cambrioler. Helge avait bien ouvert un chemin dans les bois avec ses machines, non ? Oui, il était là. Bossu et boueux, certes, mais je m’y suis quand même risquée, pour arrêter la voiture après un coude. Revenue sur le chemin de gravier, je me suis retournée: ma voiture était invisible. J’ai continué à descendre jusqu’à la maison et j’ai regardé alentour avant de gravir le perron. »

Premier tome d’une trilogie par cette auteure suédoise. La 4ème de couverture dépeint l’héroïne comme une « sorte de délicieux croisement entre Bridget Jones et Hercule Poirot », et c’est bien vu. Lecture facile et plaisante, souvent assez drôle, parfaite pour un moment de détente. On entre directement dans le vif du sujet – j’aime assez ça – et on ne dénouera le sac de nœuds qu’à la toute fin après de nombreuses péripéties, déconvenues, frayeurs et découvertes macabres.

Raili Rydell, bibliothécaire quarantenaire vient en vacances d’été dans un chalet au bord d’un lac. Olofsson est son voisin, homme taiseux mais serviable et surtout plein d’histoires étranges sur l’endroit et ses habitants. Ses paroles sont souvent vagues, mais Raili comprend qu’un enfant du couple voisin a disparu sans que personne ne s’en inquiète, y compris les parents…Raili est sceptique jusqu’au jour où Olofsson est retrouvé noyé. Raili peut dire adieu à ses vacances réparatrices ( aussi, si elle n’était pas si curieuse ! ):

« Le but des vacances, c’est de se reposer. En tous cas, c’est mon avis. Je suis absolument contre l’idée de chercher sans cesse de nouvelles activités, se développer, voir de nouveaux endroits et se stresser à tourner en rond comme un lapin Duracell. Autrement dit, six semaines dans un petit chalet en pleine cambrousse me convenaient parfaitement. Cependant, ça aurait été encore plus parfait sans cette migraine carabinée. »

Je ne dis rien de plus si ce n’est que nous embarquons pour une enquête tragi-comique – enfin comique c’est mon point de vue ! – dans laquelle rôde Satan lui-même, des personnages étranges, qui disent des choses étranges, qui ont soudain un regard effrayant, bleu de glace et la voix qui change, etc…. La nature, la forêt et le lac prennent un visage inquiétant. Sans compter les cachets aux effets secondaires déplorables, des champignons et des amis douteux et une baisse de moral considérable chez Raili:

« Le chagrin est égoïste. Je l’avais déjà compris à la mort de ma mère.J’avais trente ans, elle cinquante-cinq. Égoïste, oui: j’écris même mon âge avant le sien. Mais c’est à moi qu’elle manque. Elle, elle est morte. Rien ne lui manque. Je pense. Personne ne sait comment c’est d’être mort. J’imagine ça comme un sommeil profond. Comme celui dont le réveil nous tire quand il sonne aux petites heures et qu’on ne demande qu’à se retourner dans le lit et se rendormir. Disparaître dans la nuit. Si c’est ça, c’est bon d’être mort. »

Cet extrait, je vais vous sembler cynique, me fait sourire…Mais j’aime bien l’état d’esprit de Raili.

Dans le récit s’incruste le XVIIème siècle et ses chasses aux sorcières, on en comprendra le sens au cours du récit de Raili:

« Novembre, an de grâce 1670

Elle était une épouse de Satan, une chance qu’il s’en soit aperçu. Maintenant, cela ne dépendait plus de lui. La commission de lutte contre la sorcellerie allait s’en occuper.

Des mois de tourment l’attendaient, il serait rongé par le doute et l’angoisse, mais n’en savait  rien encore. À la fin, cependant, il aurait la certitude de ne pas avoir agi injustement. il mourrait avec la conscience tranquille, le bon pasteur. »

En cette année 1670, on assistera à un accouchement terrifiant, digne d’un bon vieux film d’horreur; et pourtant – si vous le lisez vous me direz si ça vient de moi, trop terre-à-terre, incrédule et oui, cynique – mais ça m’a plutôt bien amusée.

En fait, je pense qu’il y a un peu cette intention d’amuser de l’auteure, qui la plupart du temps en pleine situation dramatique, dangereuse ou délicate glisse LE détail hyper réaliste qui démystifie; parce que Raili est bibliothécaire, pas détective, et quand elle s’improvise dans ce rôle, elle n’a pas tous les outils ou pas les bons ! Et puis pourtant elle résout l’affaire, notre quarantenaire maladroite et éclaire un long pan de l’histoire de ces lieux et des gens qui s’y trouvent..

Je dirais pour conclure que ce livre m’a bien distraite et ça fait du bien, d’autant que ce n’est jamais ni idiot, ni totalement impossible, bien écrit ( j’oublie de dire que Raili a un langage parfois assez fleuri, j’aime !) . La suite au prochain épisode  

« Ah, au fait, mon chalet est à vendre. Sur le site hemnet.se. Il suffit de saisir Lövaren, si vous êtes intéressé. »

« Kentucky straight » – Chris Offutt – Gallmeister/Totem, traduit par Anatole Pons

                                                  En exergue :

« Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite. »

Mark Strand , »Another place »

« La sciure.

Personne  sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »

Gros plaisir de lecture avec ce court recueil de nouvelles, dont ces premiers mots disent déjà bien l’atmosphère de ce coin du Kentucky, qui en fait n’existe pas ( j’ai vérifié ), peut-être pour en rendre l’isolement avec encore plus de force et c’est une réussite.

Dans la première nouvelle, « La sciure », un jeune garçon nous parle de lui, de ses parents et de son frère, d’un chiot à la vie brève, et de ce qu’il sait et connaît:

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. »

Il va s’inscrire pour passer son certificat de fin d’études (diplôme du lycée) qui peut lui permettre d’obtenir un emploi. On se dit le voici tiré d’affaires:

« En passant le certificat, pour la première fois de ma vie je m’entêtais pour faire quelque chose, plutôt que pour ne rien faire. »

mais la chute de l’histoire est inattendue, ce qui en fait toute la qualité.

C’est en cela que ce recueil est si bon: rien ne va dans le sens de « la morale », du bon goût ni de la bienséance, rien ne va comme on pourrait le souhaiter. Il y a là de la violence, de la misère, le travail comme un bagne et de la magie aussi comme dans  « Ceux qui restent », encore un jeune garçon, Vaughn et son grand-père, Lije.

Il y a là la magie de la nature, son côté inquiétant bien sûr – car ici on n’est pas dans le romantisme béat, on en est même très très loin !  – qui est son côté fort, plus fort que nous autres humains.

« Un énorme cerf émergea des buissons, seize cors majestueux se dressant sur sa tête effilée. Il n’en avait jamais vu de taille pareille. Les chasseurs les tuaient avant qu’ils atteignent cet âge. La bête se tenait calme et immobile, observant Vaughn. Son regard sombre avait la profondeur de l’éternité.

-Grand-père, murmura Vaughn.

Le vent soulevait les feuilles autour du cerf qui battait en retraite. Vaughn dévala la pente jusqu’à Lije, qui se tenait devant les chênes géants. Le raffut du cerf résonnait au milieu des arbres.

-Je l’ai vu, dit Vaughn. J’ai vu le cerf.

-Non, répondit Lije. C’est lui qui s’est montré. »

Dans « Blue LickRiver », encore un bout de jeune vie, un gamin, son frère, son père fichu en prison,sa mère en allée, et Granny, la grand-mère gentiment surnommée « j’t’emmerde salope » ( ! ) . Et puis une dame de l’aide sociale, qui détecte le gamin précoce:

« La dame qui parlait bizarre m’a donné un test de dix pages du genre à vous rendre aveugle, où il fallait cocher des petits cercles pas plus gros qu’un œil de bébé poisson-chat. Quand j’ai terminé, elle a dit que j’étais précoce. puis elle m’a appelé son pauvre chéri et je me suis mis en rogne, rapport à papa qui m’a appris à jamais laisser quelqu’un dire qu’on était des pauvres. »

Scènes de chantier, scènes de billard, de tables de cartes, cultures illicites, scènes de chasse à l’ours, avec des pumas, des orages dantesques, la foudre et la pluie, un témoignage de solitude et de fatigue de la vie sur un magnétophone , « Dernier quartier »: :

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. Aujourd’hui, il ne me reste pas grand-chose à faire qu’attendre l’hiver, puis le printemps. le temps s’amasse comme les broussailles. On brûle à l’automne et tout ce qu’on retient, c’est la lueur des braises. Je vois des tas de cendres partout où je pose les yeux. »

Un point commun: la misère sous toutes ses formes, l’alcoolisme, l’illettrisme, la bêtise, la méchanceté aussi. Comme vous me connaissez bien, vous comprendrez que les nouvelles avec les gosses m’ont touchée, d’autant qu’on y trouve une sorte de destin tout  tracé, une inéluctabilité terriblement dramatique. 

Voici un très beau recueil, cruel et pourtant parfois tendre, impitoyable avec l’humanité et finalement assez désespéré à mon sens.

En jouant au billard, on écoute ça :

« Le miel du lion » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard


« Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de Sécession.

Kennison Mountain, telle une houle blanche sous la floraison des châtaigniers. Les pétales s’accrochaient à la vareuse des soldats. Il suffisait de toucher une branche pour les voir tomber comme des flocons de neige. Quarante ans plus tard, un fléau dévasterait la châtaigneraie, mettant définitivement un terme à l’été blanc. Eugene Helena serait alors chef de la minorité au Sénat, un homme coutumier des pressions qui, à une poignée près, faillit devenir vice-président. »

Voici un grand roman, grand par le pan d’histoire qu’il nous raconte, par les personnages qu’il nous fait rencontrer et grand par l’écriture, riche et puissante, qui semble couler toute seule et quel résultat enthousiasmant !

Voici une fois encore tout ce que j’aime dans la littérature américaine : on me raconte une histoire avec un lyrisme plein de fougue mais sans emphase; l’auteur fait confiance à ses lecteurs, il compte sur leur intelligence pour percevoir, sentir, comprendre de quoi il s’agit, tout ce dont il s’agit car il y a foison de sujets, foison de personnages aussi. Point ici de lourdeur et de pré-mâché, ni de prêt-à-penser.

Voici un livre profondément politique, un tableau frappant par sa vérité, sa réalité humaine et sa beauté violente.

« Ils avaient grandi dans la famine. L’enfance, c’était la lecture épisodique de la Bible, les sermons éculés, l’abécédaire moisi, une page arrachée dans un catalogue et lue juste avant de se torcher le cul avec. Cur trouvait réconfortant de savoir que, de l’autre côté des océans, des hommes pensaient eux aussi de la sorte. Ils les considéraient comme des amis, comme des prophètes.  » Les modes de commerce actuels sont un leurre pour les membres méritants et actifs de la société, alors qu’ils enrichissent continuellement les vauriens. », répétait Neversummer à Cur. Neversummer était capable de réciter des passages entiers avec une précision telle que beaucoup croyaient ses discours improvisés.  « La civilisation finira dans le chaos si les travailleurs continuent à être ignorés. Le pouvoir est entre les mains des forces productives. Allons-nous l’utiliser? Le vote n’est qu’une considération secondaire. » »

Voici un livre très noir aussi car le constat qu’on en tire, le visage qui apparaît de nos sociétés dites modernes n’est guère souriant.

À travers le destin de plusieurs et nombreux personnages, ce nouvel auteur extrêmement doué raconte un désastre écologique, raconte des révoltes ouvrières, raconte des amitiés et des amours, il met en scène de manière magistrale les restes en lambeaux d’une guerre, et c’est en grand artiste qu’il nous plonge au cœur de la vie dans ces camps de bûcherons, à l’aube du XXème siècle. En Virginie – Occidentale en 1904, c’est la Cheat River Paper & Pulp créée par trois ex-soldats new-yorkais qui règne sur la chaîne des Allegheny:

« Le pays ressemblait à un barbouillage d’enfant dans les tons de vert: épicéas et sapins sur les sommets, feuillus sur les contreforts et sur les flancs des montagnes. On rase, on remonte deux kilomètres et on répète mille fois. »

Nous nous installons parmi « Les Loups des bois », bûcherons venus de toutes parts y compris d’Irlande, d’Italie, d’Europe de l’Est, on rencontrera même – un de mes personnages préférés – un syrien colporteur pacifique qui aime les livres. Et puis quelques femmes en ville à Helena, quand il y a un peu d’argent à dépenser pour boire un verre et chercher un peu d’amour, il y a Zala la Slovène qui se révélera importante dans l’histoire.

« Zala s’appelait maintenant Sally Cove – le nom lui seyait, comme on dit qu’une robe sied à une femme. Zala l’avait adopté voilà des années lorsqu’elle avait été embauchée au bureau de l’administration, sachant que les autres écorcheraient son nom d’épouse en riant, et depuis elle n’en avait jamais changé ni éprouvé le besoin. Elle préférait Sally Cove, voulait être américaine, anglophone, estimait qu’abandonner sa patrie n’était pas une grande perte – ce petit pays faible qui n’avait ni frontières, ni armée, ni même le vernis de la respectabilité. »

Sally/Zala recherche son mari Victor et défend le mouvement encore souterrain des Woodworkers, syndicat mené par l’Italien Caspani. Neversummer, l’agent Green, Sarah, McBride, Blue Ruin, Seldomridge et le bon Gayab…et tous les ébrancheurs,  scieurs, les Loups de la forêt et leur quotidien en un panorama vertigineux.

Mais le personnage principal est Cur, qui a en lui toutes les facettes de cette humanité laborieuse, tous les appétits et toutes les craintes, toutes les révoltes et les espoirs, et c’est lui qu’on retrouvera à la fin du roman, alors que des années plus tard les autorités du lieu envisagent de reboiser les montagnes , et qu’il va retrouver Sarah, son amour de toujours.

Je pourrais vous écrire des pages descriptives de tout se qui se passe dans ce roman, j’ai préféré vous en dire sobrement tout le bien que j’en pense. Dire aussi que cette lecture m’en a remémoré deux autres, chroniquées sur ce blog. La première, c’est celle de « Serena » de Ron Rash qui à sa façon magistrale a lui aussi décrit ces camps de bûcherons, mais dans un autre scénario, plus resserré. La seconde, plus proche, est celle du livre de Franck Harris « La bombe » traduit en français pour la première fois par les éditions de La dernière goutte. Il raconte le massacre de Haymarket et les révoltes des travailleurs derrière leur chef Louis Lingg, auquel fait allusion ici un des grands patrons de la compagnie, Randolph, avec un cynisme si représentatif de sa classe:

« Randolph regrettait de ne pas avoir siégé à la cour le jour où Louis Lingg s’était écrié:  » Je hais votre État ! Tuez-moi pour ce crime! » Il aurait répliqué: »D’accord! ». Comme cela aurait été cocasse. »

Je pourrais tout vous dire, mais je préfère vous mettre sur le chemin de l’article de mon ami Wollanup chez Nyctalopes. Il exprime très bien tout ce qu’il y a à dire, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter.

Si, une petite musique peut-être

Et un dernier extrait, superbe:

« Lorsque la Compagnie se retirerait, les chemins de rondins des Loups pourriraient et sombreraient dans la boue; leurs villes disparaîtraient des cartes; même les Absentéistes, leurs dieux, seraient effacés des mémoires, sans parler de leur modeste lutte. Nulle statue ne leur serait dressée. Seuls demeureraient le climat et ses caprices lointains, implacables. Il considéra Asa, à l’autre bout de la scie. Être aspiré par le sillage d’un autre était une vie exécrable. Ces pensées laissaient Cur de marbre. Il ne regrettait rien, il regrettait tout. Il fallait bien remplir le temps qui passe d’une manière ou d’une autre et c’était ce qu’il avait fait. Il n’était qu’un travailleur, maintenant, deux bras reliés à la machine qu’était son corps. Il détestait les essaims anonymes qui grouillaient dans ces cités où il n’avait jamais mis les pieds. Ils prenaient tout. Ils prenaient sa terre, sa vie et ses années. »

Très belle et très riche lecture !

« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »