« Les ardents » – Nadine Ribault – Le Mot et le Reste

« L’hiver avait détérioré le château de Gisphild. Les hommes du hameau avaient donc été appelés, ainsi que ceux des villages environnants, pour en consolider les palissades. Soumis aux vents marins, à l’humidité des longs automnes, aux gels d’hiver sans fin, à la moisissure qui en suçait les parois de bois, les pieux et les pentes, à l’enfer redoutable d’attaques régulières, le château menaçait de crouler, réduit à rien de plus, sur sa motte, qu’à la chair et aux os d’une femme solitaire qui, dans son donjon, retranchée, faisait régner à ce point sa loi qu’elle décidait de la vie de chacun et menait au-delà de l’épouvante ce qu’il est d’usage d’appeler le pouvoir. »

Magnifique, parfaite amorce pour ce roman qui m’a vraiment fait voyager dans le temps et dans ces Flandres maritimes que je ne connais pas. Plein d’une poésie tout à la fois délicate et cruelle, voici l’histoire d’Isentraud en son château de Gisphild à la fin du XIème siècle, dans les Flandres maritimes. Elle mène d’une poigne de fer sans pitié son domaine, ses sujets et la vie de son fils Arbogast.

Ce livre se démarque beaucoup de ce que je lis depuis un bon moment. Et ça a été un incroyable plaisir que cette écriture comme de la dentelle, riche et fluide en même temps et si fine dans son propos. Sous forme de conte ou de fable, Nadine Ribault, nous dépeignant à sa manière que je trouve unique le monde d’hier, démontre avec force que rien ne change réellement. Que les relations humaines sont immuables, que le genre humain est ainsi fait, plein de forces contraires.

Il n’est pas facile de parler de cette histoire toute brodée d’une poésie délicate, parfois drôle ( avec le personnage d’Inis qui a un côté « venu de l’antique » ) et parle pourtant d’un monde dur, agonisant sous la violence d’Isentraud et sous le mal des ardents. La moisissure, le froid, l’humidité rongent les palissades, mais le feu de la maladie ronge, lui, les esprits et les corps.

« Quand, surgissant de l’inconnu et du mystère, l’étrangère était apparue au château, qu’elle était descendue du chariot qui l’amenait, pour se retrouver face à Isentraud, ses sourcils, ses longs cheveux noirs  et sa peau pâle dénonçant ses origines romaines, le sang d’Isentraud n’avait fait qu’un tour. Les yeux plissés, le visage implacable, elle avait décoché les flèches du refus le plus viscéralement haineux qui se pût concevoir d’une telle union. « 

Je n’entrerai pas dans le détail, c’est une histoire à lire, chapitre après chapitre au long des trois parties. Il y a un décor, somptueusement peint, décrit avec des couleurs, des odeurs, des sensations au bruit de la mer et du vent. Les lieux, les paysages ont une extrême importance pour l’atmosphère, en particulier pour cet hiver assassin de la seconde partie, cet hiver qui va faire trembler sur ses bases la rude Isentraud et son fief. L’auteure maîtrise à la perfection l’art de placer le lecteur, la lectrice, dans ce décor, on le voit, on sent le froid ou la brise, on perçoit les lumières, et on perçoit aussi le danger, la menace; c’est de la magie pure !

« D’un pas incertain, percevant de plus en plus le froid appuyé contre sa poitrine essoufflée, il marchait et son corps semblait s’allonger, se déformer, puis se rétrécir, rapetisser et se tasser. La lumière qui régnait là s’ébattait de toutes parts et le garçon était convaincu d’avancer vers l’extrémité de ce royaume de blancheur glaciale aux allures de banquise.

-Ah ! murmura-t-il. Comme voici remuées mes entrailles et les cheveux me dressent sur la tête, pire qu’à avoir vu des fantômes. Et plus de voix pour crier cette fois. Voici les portes de l’au-delà.

De temps à autre, une trouée se faisait et, brusquement, une colline céleste apparut au-dessus de laquelle étaient suspendus deux oiseaux tels deux sourcils noirs dans un visage qu’emmuraient les arêtes des arbres. Inis tressaillit et s’arrêta net, tremblant des pieds à la tête. C’était l’île aux ajoncs, méconnaissable. Et là, devant l’île qui ne ressemblait plus à une île, un corps était couché. »

Il y a un mariage, celui d’Arbogast avec la belle Goda ramenée d’une autre contrée. Sous l’influence de sa mère, qui déteste cette brune étrangère, Arbogast, soumis, se mettra à détester sa femme et la condamnera à un isolement qu’elle va transformer pour survivre en une sorte d’ascèse au service des plus pauvres. Superbe femme que Goda, qui incarne si bien l’exclusion et la résistance.

« Quand il visitait son épouse, Arbogast, auquel sa mère avait donné des ordres indiscutables, voyait sa résistance et que le pain et l’eau qu’on lui donnait la nourrissait presque aussi bien qu’un festin. Le silence régnait. Arbogast s’asseyait. Goda se rasseyait à son tour derrière sa broderie et reprenait le fil de laine qu’elle tirait précédemment. Son visage était blême. elle baissait ses paupières violettes.

-Tu nourris les gueux, reprochait le seigneur de Gisphild. Nous les détestons. si tu les nourris en dehors des jours d’aumône, ils viendront chaque fois plus nombreux. Je te défends de le faire. À Gisphild, on apporte le fruit de son labeur. Personne ne vient la main tendue. »

Parmi les autres personnages, outre l’ami d’Arbogast, Bruny, comme tous au service d’Isentraud

« -Ah ! Bruny ! s’exclamait Arbogast avant d’aller prendre du repos pour mieux combattre le lendemain. Si tu savais les sempiternels cauchemars que je fais où les fauves ont tôt-fait de déglutir ma chair ! Ton amitié seule, au réveil, me rassure. »

il y a Inis le chevrier, une sorte de faune, léger, railleur, coquin et malin.

« Inis le chevrier était là, à l’exacte démarcation des deux espaces, rigide, telle une statue d’albâtre au sommet d’un escalier, assis sur une grosse pierre, sur la peau de chèvre qui ne quittait que rarement ses épaules et dont les petits sabots durs roulaient à intervalles réguliers sous l’effet de la brise printanière. […] Le garçon avait une étrange allure, ainsi perché, ses jambes ne touchant plus terre, à croire que, gardien du globe graniteux qui venait de tomber de la nuit, le faune s’interrogeait pour trouver le moyen, par quelque mélodie subtile, de rendre à ce dernier un mouvement singulier. Assurément l’arrivée du chevalier avait figé le garçon qui s’apprêtait à jouer du pipeau. »

Le jeune chevrier un peu plus loin s’en donne à cœur joie avec les chambrières

« Hou !  Le beau petit lapin qu’on a levé là ! « 

Et il y a la belle Abrielle qui attrapera de son regard sombre le cœur de Bruny, sans renoncer à sa tâche.

« De sire Bruny, on avait toujours dit qu’il était un superbe aventurier, bien entraîné, beau comme le soleil, vaillant, valeureux, rapide, redouté et fervent, ayant un courage de fer; et d’Abrielle, que l’on couvrait de fleurs les traces de ses pas, lui dédiant des vers, l’invitant à danser pour les fêtes de mai, que jamais, d’œil mortel, on n’avait contemplé une si belle créature, son corps ayant tout du feu qui, de loin, vous transportait d’ébahissement, vous attirait et de près, vous brûlait la cervelle, qu’une fois entre les mains d’un homme, il enflammait les entrailles de ce dernier. Abrielle, disait-on, était une enchanteresse aussi bien qu’une fieffée sorcière. »

Sa tâche est de soigner Baudime d’abord, puis tous les malades. Baudime est un des premiers ardents, Baudime l’ermite, le sage qui peignait des enluminures dans un grand scriptorium

« […] Je savais faire des pourpres extraits des plus beaux murex qui fussent, des filigranes de vermillon, des initiales magnifiques, mais je m’ennuyais des petites gens qui, mourant sous les pieds des grands, éclaboussaient la terre d’un plus sombre abécédaire. « Ah ! leur ai-je dit à tous, je ne toucherai plus un livre et n’y peindrai plus une lettrine, entendez-vous, car au fond de ces écoles, voyez-vous, on nous fait ignorants ». »

Baudime le révolté qui en de très belles pages raconte l’histoire d’Abrielle et la sienne à Bruny, énonçant avec une force rare des vérités qui dix siècles plus tard sont toujours vraies.

« Enfin, de retour à Gisphild, j’ai contracté le mal des Ardents. J’ai vu la première tache du Diable sur mes doigts et elle s’est étendue, noire, brûlante et puante. Je ne sentais plus le bout de mes membres et j’entendais des voix. La chaleur me cuisait la chair. ma peau a commencé à partir en lambeaux. Enfin j’ai perdu ces doigts- là.

-Où veux-tu en venir? interrompit Bruny.

-À ceci : ce ne sont pas nos idéaux qui doivent voler en éclats, ce sont les têtes des bourreaux.

Bruny se leva pour partir

-En ce domaine, poursuivit le vieil homme, on n’a que mépris pour autrui, on ne se soucie de rien d’autre que de pouvoir, de guerre et de refuser l’asile à l’étrangère. On laisse mourir à petit feu. On fait mine de rien. On bafoue la justice. On parle avec deux bouches. On enferme. On torture. Et tout ne se passe pas comme il faudrait. Dévisager Isentraud, c’est en crever. »

Ce mal, c’est l’ergotisme qui provoque des douleurs brûlantes comme le feu et une gangrène des membres. Par la voix de cet homme, l’auteure expose avec beaucoup d’intelligence son propos tellement contemporain. 

La seconde partie du roman est un hiver ainsi dépeint:

« Un vent lugubre hurlait et de longues cordelles de brouillard couchaient, nuit et jour, dans les fossés, au pied du château. Cet hiver prenait l’allure d’une fin et transperçait les êtres de sa violence tandis que la mer, à ce point grondante, luttant du pied de ses vagues contre le gel qui la voulait prendre, donnait l’impression que, sous peu, elle bondirait par-dessus les dunes et viendrait se blottir dans la lande, croyant ainsi échapper au froid. »

Mais le grand froid était partout, visiteur de mauvais aloi. »

Le mal des ardents, insidieusement, silencieusement, gagne le domaine d’Isentraud. Il commence en sourdine d’abord, puis de façon plus apparente, et le combat contre ce fléau est une extraordinaire allégorie. 

Grande histoire dans laquelle l’amour, l’amitié sont mis à l’épreuve, mais parviennent à résister sur la base chancelante de temps sombres et violents. Grands portraits de femmes puissantes, l’une en cruauté et goût de la toute puissance et du pouvoir, les deux autres en persévérance, patience, obstination, pleines de compassion et de tendresse…Goda et Abrielle, la brune et la blonde, amies envers et contre tout, ces deux femmes arrivent à mener un combat qu’on sait, hélas, en partie perdu d’avance, mais apportent  aux ardents qu’elles soignent un réconfort bienveillant et obstiné. Elles sont les figures qui illuminent cette histoire, comme Inis, mais lui est plutôt commentateur qu’acteur, il apparaît par moments, comme une ponctuation.

Dans une ambiance décrivant en même temps la décadence, la pourriture et la profonde humanité de Goda et Abrielle, porteuses d’amour, et de générosité, résistantes, ce roman est construit parfaitement en une boucle qui se referme en beauté, sur des pages sublimes.

« -Inis, dit Abrielle, c’en est fait. Bientôt, à Gisphild, resteront la terre, la mer, les arbres, les oiseaux et le faucon songeur planant au-dessus des ruines. Amour est un tyran cruel, dit-on ! Et j’ai connu l’homme le plus parfait du monde. Il est entré à l’intérieur de mon cœur. Mort ou vif, il y occupe toute la place, il n’en sortira jamais et nul autre n’y entrera. »

Mon article est je le sais incomplet, imparfait pour ce roman si beau. Je n’ai certes pas le talent de Nadine Ribault, mais en tous cas, j’espère vous amener à lire ce livre. Quoi qu’il en soit, c’est un gros coup de cœur pour cette rentrée. L’écriture est d’une beauté et d’une précision qui font de ce livre une lecture envoûtante, pleine de personnalité et extrêmement riche en sujets de réflexions sur notre monde. J’espère que les quelques extraits que je partage vous porteront vers ce roman si fort, si beau et pertinent.

Demain, je vous propose un entretien que Nadine Ribault a eu la gentillesse de m’accorder, qui a donné lieu à des échanges vraiment passionnants. Une magnifique découverte littéraire et humaine.

« Et qu’importe la révolution? » – Catherine Gucher – éditions Le mot et le reste

« C’est le 26 novembre que le désir du voyage s’est imposé, sans laisser le moindre espace au doute, ce jour de fin d’automne, devant l’écran de télévision. Juste avant, par la fenêtre, elle regardait la nuit déverser son encre noire sur les collines environnantes. Une vague énorme déferla sur elle, en une minute à peine, au moment où retentit dans le poste « Hasta la victoria siempre », comme un nouvel appel à la révolution. Et le grand vent de l’histoire monta en elle, le même qu’autrefois, jusqu’alors enfermé dans un compartiment bien clos de sa tête, pour l’oublier sans doute, parce qu’il n’est plus temps, à soixante-huit ans. Du moins, c’est ce qu’elle imaginait jusqu’à ce jour. »

Première expérience pour moi avec cette maison d’édition marseillaise. Un joli roman, dont pourtant j’ai préféré la première moitié à la suite, plus centrée sur l’histoire d’amour entre Jeanne et Ruben. Mais ça se lit avec plaisir car l’écriture est de qualité, avec de très beaux passages poétiques liés à la nature. Et puis en fait j’ai bien aimé retrouver des endroits que je connais, le plateau ardéchois et Cassis. Les deux premières pages sont une très belle accroche  avec le portrait de Jeanne 

« Jeanne fait partie de ces femmes qui embellissent avec l’âge. Depuis qu’elle s’est installée sur les hauts plateaux d’Ardèche, de petites rides lui sont venues, soulignant le contour de ses yeux qui puisent leur vert dans la rivière échevelée. Elle a un peu épaissi mais ses rondeurs la rendent plus séduisante.Et lorsqu’elle marche, de son pas sûr, le long des drailles chaudes, à la recherche d’essaims perdus ou de l’or noir des chênes, elle donne immanquablement envie de la suivre tant son allure est promesse. »

puis un peu plus loin ces lignes que j’aime beaucoup sur la mort, comme elle est vécue dans ces lieux:

« Et parfois débarque un mort inattendu, jeune, beau, plein de vie et de promesses, qui prend toute la place: dans les salles à manger autour du gâteau de foie, à la messe, au bistrot rouge…On ne voit plus que lui, on n’entend plus que lui et rien ne sert de le concurrencer avec quelques adultères. L’amour ou le sexe ne font pas le poids face à la mort soudaine. Parce qu’elle porte en elle ses relents d’aventure qui aurait mal tourné; et l’aventure, quand vient l’hiver, c’est ce qui manque le plus ici. Mais les années précédentes, en l’absence de mort fulgurante, il a fallu se contenter de cas plus classiques. »

Voici donc Jeanne et ses amis, Jeanne fâchée avec son fils qui ne la comprend pas, à qui elle a manqué en fait. Voici Jeanne, produit pur jus des révolutions des années 70, des idéaux plein la tête, des rêves de monde meilleur plein les yeux, et un tenace refus de ne plus y croire. On pourrait voir ici un florilège de clichés liés à cette époque. Ruben est un réfugié espagnol qui a fui le franquisme et Jeanne une pasionaria éprise de Fidel Castro; elle partira à Cuba fêter la révolution mais Ruben ne la suivra pas. Et aussi cliché que cela puisse paraître c’est ce qui est pour moi le plus intéressant, les points de vue divergents de Jeanne et Ruben. Car Ruben qui a fui la guerre, passant d’Oran à Paris, Ruben ne veut plus voir de drapeaux sanglants, quelle que soit la cause du sang versé, pour lui, elle n’est jamais bonne.

Ruben est mon personnage préféré, sans aucune hésitation. Ruben est un personnage de tragédie, traumatisé et solitaire. Ruben ne supporte pas la violence, Ruben est un être doux et inconsolable. Il vit à Cassis,déambulant dans les ruelles, il se décide un jour à écrire à Jeanne, son amour jamais éteint.

« Le cri d’une mouette claque dans le ciel de Méditerranée. Ruben tourne son regard vers la barrière rocheuse dégoulinante de lumière, de l’autre côté de la baie. À Oran, il a appris à aimer la mer. À Paris, c’est cette lumière de l’eau mariée au ciel qui lui manquait le plus. Il se relève et s’engage dans la montée. Il marche maintenant d’un pas rapide. Son corps balance au bout de ses longues jambes noueuses. Son regard se perd au fond de la traverse du Soleil, au-delà de la villa maure qui en marque l’entrée. C’est là, derrière les murs lézardés, dans le jardin de broussailles baigné de la lumière que réverbère l’ocre des façades, que Ruben fait halte, chaque jour. « 

Ainsi Catherine Gucher nous raconte  un amour qui se réactive, alors que Jeanne entend Raul Castro, en novembre 2016, annoncer la mort de Fidel son héros et que juste après arrive la lettre de Ruben. Je n’en dirai pas plus. Simplement Jeanne et Ruben vont se retrouver et c’est – si j’ai bien compris – du point d’interrogation du titre dont il est question dans ce roman. Que mettent en balance nos choix d’un moment? Avons-nous des « secondes chances » ? Faut-il renoncer ou avancer ? On rencontre aussi  dans ce livre les Munoz, un très beau vieux couple, touchant, mais à vous de lire.

Il m’a semblé que Manuel, le fils en colère, est une charnière que Jeanne ne veut pas voir, une charnière avec le présent. On a de la peine pour lui, et on regarde Jeanne, femme libre (?), avec un regard interrogatif, sceptique quant à sa relation avec lui. En particulier lors de ce réquisitoire de Noël, quand Manuel voit sur les murs les photos révolutionnaires de sa jeune mère d’alors:

« Manuel se redresse, repousse violemment sa chaise, jette sa serviette au sol. Tous les regards sont tournés vers lui. Il est blême, la mâchoire contractée. Il se dirige vers Claude, arrache la photo du mur et la brandit au-dessus de sa tête en hurlant:

-Mais quand finirez-vous de vous raconter des histoires?J’ai l’impression d’avoir affaire à de vieux adolescents. De quoi parlez-vous? Vous ne savez rien de la liberté. Parfois je me demande même si vous avez vraiment cru à cette fable que vous vous racontiez, juste pour avoir l’impression d’être différents des autres, d’être moins soumis…Mais qu’avez-vous fait de vos talents? Qu’avez-vous fait pour les autres? Et cette liberté que vous prétendiez nous donner, il a fallu qu’on la trouve ailleurs…Vous vous êtes enfermés et vous nous avez enfermés dans vos dogmes. Vous ne vous demandez pas pourquoi nous sommes partis? »

Pour finir, Jeanne et Ruben feront renaître leur amour de ses braises ( pas de ses cendres ), avec un voyage à Madrid, et à Cuba. Là où Jeanne saisira ce qu’a voulu lui dire son fils, je crois. À son retour vers l’Ardèche, elle dit à son ami Paul qui l’attend à l’aéroport:

« -Tu nous raconteras Cuba?

-J’ai été heureuse de découvrir le musée de la révolution, de revoir la baie de La Havane et de flâner sur le Malecón…je n’ai retrouvé aucun de mes amis d’autrefois. Même le rhum n’avait pas le même parfum. tout était différent. J’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir. Et j’ai compris pourquoi Ruben doutait de la révolution. À Santiago, j’ai dit adieu à Fidel. Une page s’est tournée…C’est peut-être le début de la vieillesse?

-Ou seulement la fin d’une illusion. »

C’est Ruben qui reste présent en moi à la fin de cette lecture. Je l’aime dans ses déambulations solitaires à Cassis, je l’aime dans ses crises d’angoisse dont il ne peut se défaire. Un très beau personnage qui ayant vécu la terreur eut le goût de la liberté . Deux termes dont on pourrait discuter, liberté et révolution. On en comprend bien dans ce livre la complexité et les interprétations qu’on peut en faire.

Aux illusions perdues, au renoncement, au bonheur trouvé dans les choses simples et dans l’amitié, à ce qui fait de nous des êtres humains dignes de ce nom…De multiples réflexions toujours d’actualité, même si comme Jeanne et ses amis, il est grand temps d’admettre que les temps et les gens et les sociétés ont changé. 

Je ne saurai trop conseiller la lecture de Leonardo Padura pour Cuba, un regard d’une vie à l’intérieur – car il vit depuis toujours à Cuba et n’a pas l’intention de s’en aller – pour l’avoir écouté avec délectation raconter ses années Fidel et la suite, lire Padura, pour ça et son immense talent.

Quant à ce livre, c’est – comme ça m’arrive souvent – en essayant de le partager avec vous que j’en saisis plus profondément la complexité. 

Bonne lecture ! 

En mode OFF

Pour aborder la rentrée littéraire de l’automne, j’ai besoin d’une pause. La chaleur intense invite à rester au frais et à lire. Aussi je vous laisse un peu pour aller me promener ( oh, rien d’exotique, petit séjour dans le Morvan, petit tour plus tard près de Marseille ), et pour lire sans écrire ( ben oui, c’est ça le plus difficile ! ) Les vacances, les vraies, seront hors saison peut-être. Peut-être car on ne peut jamais dire de quoi demain sera fait. C’est pourquoi je m’en vais vous laisser quelques semaines, sauf s’il me vient quelque chose d’ici là, un texte, une histoire, un clin d’œil, une image…J’avais prévu de vous raconter deux choses vécues depuis mai, n’y suis pas arrivée, alors je vous dis juste bonnes vacances, et lisez !

Enfin une chanson, une ambiance, Calexico, muy caliente, un groupe qui me fait voyager avec son plus grand succès « Crystal Frontier » ( et parce que côté lecture, je suis au Mexique…)

Bonnes vacances à tous ! 

 

« Quand sort la recluse » – Fred Vargas – Flammarion

« Adamsberg, assis sur un rocher de la jetée du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pêche quotidienne, amarrer, soulever les filets. ici, sur cette petite île islandaise, on l’appelait « Berg ». Vent du large, onze degrés, soleil brouillé et puanteur des déchets de poisson. Il avait oublié qu’il y a un temps, il était commissaire, à la tête de vingt-sept agents de la Brigade criminelle de Paris, 13ème arrondissement. Son téléphone était tombé dans les excréments d’une brebis et la bête l’y avait enfoncé d’un coup de sabot précis, sans agressivité. Ce qui était une manière inédite de perdre son portable, et Adamsberg l’avait appréciée à sa juste valeur. »

Une amie m’a prêté depuis des mois ce roman, et quel bonheur de retrouver Adamsberg ! Une vraie pause plaisir pour l’été, un livre lu en quelques heures car quand Fred Vargas vous embarque, on ne la lâche pas. Je n’ai loupé que le livre précédent, mais sinon, j’ai tout lu y compris les nouvelles et les romans graphiques  (avec Edmond Baudoin) .

J’avais oublié à quel point j’aime cette écriture et cette atmosphère si agréables, ces dialogues si percutants, ces personnages vraiment pas ordinaires dans ce commissariat parisien, et puis l’humour. Bien sûr une fois encore l’histoire et l’intrigue vont être tortueuses à souhait. Adamsberg est rentré de vacances en Islande à la grande satisfaction de l’équipe, mais Danglard lui, est inquiet:

« Mais qu’un esprit brumeux s’en aille en un pays brumeux lui semblait en revanche périlleux et gros de conséquences. Danglard craignait des retombées difficiles, voire irréversibles. Il avait sérieusement envisagé que, par effet de fusion chimique entre les brumes d’un être et celles d’un pays, Adamsberg ne s’engloutisse en Islande et n’en revienne jamais. L’annonce du retour du commissaire  à Paris l’avait quelque peu apaisé. Mais quand Adamsberg entra dans la pièce, de son pas toujours un peu tanguant, souriant à chacun, serrant les mains, les inquiétudes de Danglard furent aussitôt ravivées. Plus venteux et ondoyant que jamais, le regard inconsistant et le sourire vague, le commissaire semblait avoir perdu les pans de précision qui charpentaient néanmoins ses démarches, comme autant de jalons espacés, mais rassurants. Désossé, dévertébré, jugea Danglard. Amusant, encore humide, pensa le lieutenant Veyrenc. »

On rencontre des araignées, loxosceles rufescens, les araignées recluses et inévitablement ça nous mènera à ces femmes recluses apparues au Moyen-Age selon Danglard. Le même Danglard m’apprend ici la racine du prénom Irène – celui de ma mère –  Les circonvolutions complexes du cerveau de notre commissaire Adamsberg vont générer des tas de « proto-pensées », de ces bulles obsédantes qui le laissent tout à coup tétanisé en plein déplacement, figé et hagard.

« Entre temps, Voisenet était revenu à son poste, réalisant en entrant que la pièce, en effet, sentait fortement le vieux port. Touts fenêtres ouvertes, un violent courant d’air passait sur les bureaux et chacun s’était débrouillé pour caler ses dossiers, qui avec des porte-crayons, qui avec ses chaussures, qui avec des boîtes de conserve dérobées dans l’armoire aux réserves du lieutenant Froissy, pâtés de sanglier, mousse de canard au poivre vert.Ce nouvel aménagement hétéroclite des tables donnait à l’ensemble une allure de vide-grenier ou de vente de charité, et Adamsberg espérait que le divisionnaire n’aurait pas l’idée subite de venir rechercher lui-même sa berline, et découvrir la moitié de la Brigade déchaussée dans une salle puante. »

L’enquête très improbable et très peu officielle au début va commencer dans l’odeur infernale de la murène en attente de cuisson par la maman de Voisenet, avec un fait divers et des morts par venin d’araignées dont on pense que les pesticides et le réchauffement climatique ont accru la toxicité. C’est juin, il fait chaud, le commissariat est dans les courants d’air qui semblent s’infiltrer partout, y compris dans les esprits que les piqûres de la recluse vont mettre aux aguets, en commençant évidemment par le lunaire Adamsberg. Qui avant toutes choses, et alerté par Retancourt va faire coffrer un sale type qui fait maigrir d’effroi la petite Froissy. Sur quoi, il va embrayer sur les recluses, celles qui tuent autour de Nîmes. Les araignées et les autres, les bourreaux et les victimes, et un sinistre orphelinat. Des viols, des violences et des vengeances

Le fils du médecin qui tenait l’établissement, lui-même Dr Cauvert médecin, auteur d’une somme sur les enfants qui passèrent dans les lieux: « 876 orphelins : 876 destins »

« -Mon père! dit le docteur en éclatant de rire. De l’eau fraîche, du jus de pomme? Je n’ai rien d’autre. Car vous vous en doutez, mon père, à tant s’occuper de ces gosses en détresse, ne m’a pas beaucoup vu. Moi, son seul enfant, je suis passé inaperçu. Invisible! Il ne s’est jamais rappelé un seul de mes anniversaires. Grâce soit rendue à la miséricorde – il rit de nouveau –  j’avais ma mère, ma sainte mère. Glaçons? Moi je n’ai pas voulu d’enfants. J’ai vu trop d’orphelins pour croire en la pérennité d’un père, vous pensez. »

Vous connaissez Adamsberg…Et vous connaîtrez mieux ici aussi son équipe qui a évolué depuis les origines. Le bleu Estalère qui idolâtre Adamsberg, Retancourt incroyable Violette qui n’a rien d’une fleurette, Froissy nourrisseuse de merles, qui ne décolle pas de son ordinateur, championne toutes catégories de recherches sur le net comme le dormeur compulsif Mercadet

« Comme Froissy, explorer les millions de chemins du net était une promenade qu’il effectuait à grande vitesse, employant tous les biais, chemins de traverse et raccourcis, tel un fugitif excellant à couper à travers champs sous les barbelés. Il aimait cela. Et plus la tâche était colossale, plus il l’aimait. »

 Voisenet passionné de zoologie,

« Il rejoignit le bureau de Voisenet.

-Lieutenant, peut-on confondre les effets d’une morsure de recluse et ceux d’une morsure de veuve noire?

-Jamais de la vie. La veuve noire décharge un venin neurotoxique, la recluse une venin nécrotique. pas le moindre point commun. »

Noël le tatoué qui casse volontiers les gueules des cons, le chat La Boule qui veille sur la photocopieuse, Lamarre et Kernorkian, Mordent et Justin…Et puis il y a Danglard, l’érudit, l’élégant, celui-là même qui écluse du vin blanc toute la journée, et qui ici sera le seul non seulement à ne pas suivre son vieil ami et collègue Adamsberg dans son périple à la Magellan sur les eaux troubles de cette enquête, mais qui de surcroît tentera de diviser l’équipe afin qu’il ne poursuive pas ses recherches. En gros, il deviendra « un vrai con « .

« Adamsberg monta prévenir Noël, qui s’envoyait une bière dans la salle du distributeur de boissons, aux côtés de Mercadet qui dormait.

-Vous le veillez, lieutenant?

-Les réunions me donnent soif. Pourquoi m’avez-vous empêché de lui casser la gueule ce matin? Il s’est conduit comme un porc. Lui, Danglard.

-Exact, Noël. Comme un porc, mais comme un porc au désespoir. On e frappe pas un porc au désespoir.

-Pas faux, reconnut Noël après un moment. Plus jeune, j’aurais dû y penser parfois. Et comment va-t-il revenir? Je veux dire: comment le vrai Danglard va-t-il revenir si un bon coup de poing ne le réveille pas?  J’ai vraiment pensé qu’un sérieux coup ferait sauter en éclats sa putain de face de con. Enfin, je l’ai pensé après. »

C’est Adamsberg lui-même qui se chargera du coup de poing:

« Le commissaire ferma la fenêtre et se retourna vers son adjoint.

-Revenu, Danglard?

-Revenu.

Adamsberg redressa la chaise et tendit un bras pour aider le commandant à se relever et s’asseoir. Il examina rapidement le bleu qui grandissait sur le maxillaire inférieur.

-Attendez-moi une seconde.

Il revint cinq minutes plus tard avec une poche de glace et un verre. 

-Appliquez ça et avalez ça, dit-il en lui tendant le comprimé. Attention c’est de l’eau.[…]  » 

Je n’oublie pas Veyrenc, l’ami du Béarn à la chevelure léopard, esprit fin qui connait si bien son ami Jean-Baptiste, Veyrenc, fin bec par philosophie:

« Sans être sourcilleux sur la nourriture, Veyrenc n’avalait pas n’importe quoi avec l’indifférence d’Adamsberg. Il estimait que l’ordinaire était déjà assez difficile à vivre et la vie assez âpre à fréquenter pour qu’on ne bousille pas l’éphémère bien-être des repas. »

La garbure arrosée de madiran sera souvent au menu des deux béarnais, Veyrenc n’étant pas insensible à la patronne Estelle qui le sert, sa main sur son épaule.

Enfin resurgit Mathias le préhistorien, chargé de fouiller le lieu où se tenait le pigeonnier dans lequel vécut cette recluse qui terrifia Adamsberg enfant. Et Mathias voit arriver Violette Retancourt, portrait, vision : 

« La vue de Retancourt suspendit Mathias au milieu d’un lancer de pioche, dont il laissa retomber le fer au sol. Le lieutenant, nota Mathias, l’arbre de la forêt d’Adamsberg, paraissait égaler sa taille. Et chez cette femme qui même nue aurait parue armée, un très intéressant visage dessiné au pinceau fin. Mais malgré des lèvres sans défaut, un nez étroit et droit, des yeux d’un bleu plutôt doux, il n’aurait pu dire si elle était jolie, ou attirante. Il hésitait, la suspectant de pouvoir modifier son apparence à son gré, entre les deux versants de l’harmonie ou de la disgrâce, à son choix. De même de sa puissance: purement physique ou psychique? Simplement musculaire ou nerveuse? Retancourt échappait à la description ou à l’analyse. »

Suivez cette équipe si attachante sur la piste de 9 salopards, sur celle d’un assassin ( ou de plusieurs ?), sur celle des araignées et des recluses. J’ai beaucoup aimé l’interprétation donnée à l’histoire de la chèvre de Mr Seguin. Et les boules à neige d’Irène.

Quel talent que celui de Fred Vargas, vraiment ! J’ai une fois encore appris deux ou trois choses ici, j’ai beaucoup ri, parce que c’est la championne du dialogue surréaliste et de la réplique qui fait mouche. Et tout ça avec poésie, finesse, intelligence, un livre parfait pour l’été, mais n’importe quand en fait. Alors donc, quelques morceaux choisis intégrés ici pour vous, et si ce n’est pas encore fait, foncez chez les recluses !

« Adamsberg remontait les rues vers chez lui, opérant des détours inutiles, les mains enfoncées dans ses poches, ses doigts enserrant la boule à neige. Le navire emportait son ancre, le navire emportait l’Yraigne. Demain, Lucio  rentrait d’Espagne. Il lui raconterait l’araignée, à la nuit, assis sur la caisse en bois. Et Lucio ne pourrait rien lui opposer: toutes les piqûres, morsures, blessures avainet été grattées, jusqu’au sang.

Il se rappelait la voix de Lucio, devant la maison de Vessac, à St Porchaire. Qui le poussait à creuser encore tandis que lui pensait à fuir. Et Lucio avait seulement dit:

-T’as pas le choix, mon gars. »

Gros gros plaisir de lecture!

« By the rivers of Babylon » – Kei Miller- Zulma de Poche, traduit par Nathalie Carré

« Il est possible qu’August Town, sur les collines de St Andrew, en Jamaïque, tire son nom du « Matin d’août »  ( Augus Mawnin), le 1er août 1838, date à laquelle les esclaves du pays furent libérés. La notoriété de l’endroit se développa ensuite car il abrita les débuts du prophète Bedward. La célébrité de Bedward, suivi par des centaines de fidèles, atteignit son paroxysme lorsqu’il annonça qu’il était Dieu et pouvait voler. »

Dictionnaire des toponymes de Jamaïque

Le prêcheur volant

D’abord, vous devez imaginer le ciel (bleu et sans nuage, si cela peut aider), ou bien le noir irradiant de la nuit. Puis – et c’est important – vous imaginer, vous, au milieu de ce ciel, flottant à mes côtés. En dessous de nous, le disque vert et bleu de la Terre. »

Parfois, je me demande si je dois ou peux écrire sur certains livres. Parce que j’ai des lacunes historiques, géographiques, philosophiques sur le sujet, et puis aussi de temps en temps je reste un peu comme dans une bulle après une lecture, avec des odeurs, des musiques, des voix. Et alors j’ai peur de dire des sottises, peur de ne pas rendre justice au travail de l’auteur et à son esprit.

« -Écoutez-moi, mes enfants ! Les ti-moun qui sont nés de la bonne couleur dans ce pays, ou les ti-moun qu’ont reçu tite-cuiller en argent, qui sont nés dans la bonne société…Cette marmaye-là meurt pas de dysenterie…

-Nan, c’est vrai.

-Cette marmaye meurt pas des piqûres-moustiques…

-Nan, nan !

-Ou de morsure de rat ou de l’eau sale qu’on boit ou de c’est-quoi-qu’est-ce qu’ils vous disent qu’est la cause de la mort de vos ti-moun. Pasque nos ti-moun meurent d’être nés tout en bas, tellement bas qu’on creuse ti-peu la terre et qu’on trouve la tombe ! »

Bedward mit la main devant sa bouche et secoua la tête, comme si son discours l’avait lui-même surpris. »

Voilà, ce livre est de ceux-là…Je ne connais grosso modo du mouvement rastafari et de la Jamaïque que quelques noms fondateurs comme Haïlé Sélassié Ier, la musique reggae de notre ami Bob avec l’odeur de la ganja et les dreadlocks qui l’accompagnent, et bien sûr l’esclavage qui succéda à une colonisation espagnole imposée sur cette île dès l’arrivée de Christophe Colomb puis britannique au XVIIème siècle ; vous voyez à quel point c’est sommaire. Mais je veux tout de même en dire quelques mots, parce que c’est en tous cas un livre plein de poésie, avec ce parler particulier; il y fait chaud, on y vit avec intensité, tout y est assez extrême, la beauté, la pauvreté, la chaleur… 

La construction tient en 3 parties qui permettent de ne pas perdre le fil en chemin: 

Le prêcheur volant,

« Car voici la vérité: chaque jour contient bien plus que la somme de ses heures, de ses minutes, de ses secondes. De fait, il ne serait pas exagéré de dire que chaque jour contient en son sein toute l’histoire. »

C’est ainsi que tout commence

« Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur – la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée l’écorce de sa personnalité. »

et enfin L’autoclapse :

« En bas, c’est Augustown. Un endroit dont on peut dire qu’il a été brinquebalé d’un autoclapse à l’autre comme si ceux-ci déferlaient, ouragans sur la vallée. Un mot étrange, autoclapse. Que je ne vous ai pas encore expliqué. Ce n’est pas le genre de mots répertoriés dans l’Oxford Dictionary, mais si vous avez sous la main un dictionnaire qui fait une place aux parlers populaires des Caraïbes et de la disapora, alors vous trouverez peut-être une entrée qui ressemble à cela:

AUTOCLAPSE, n. ( dialecte jamaïcain) : Désastre imminent; calamité; le plus grand trouble qui soit. Prononcé [otɔklaps] ou [hotɔklaps] en raison de la tendance des Jamaïcains à ajouter un h aspiré devant les voyelles. »

Voici donc un livre dans lequel j’ai appris beaucoup; l’histoire du mouvement rastafari y est contée en particulier avec Alexander Bedward, le prêcheur volant; ceci constitue la toile de fond de l’histoire principale, de ces « petites » histoires humaines qui peuvent donner de grandes leçons – pas de morale, non, mais de vie – l’histoire de Ma Taffy, de Claudia, de Gina et de Kaia, petit garçon dont l’humiliation subie à l’école va déclencher un autoclapse et un mouvement de révolte dans la petite ville d’Augustown.

« Vous pourriez vous arrêter sur ce fait: lorsque les rastafari, hommes et femmes, ces enfants de Sion, ces fumeurs de chanvre, ces chanteurs de reggae, quand ils entonnent des chansons comme If I had the wings of a dove ou I will fly away to Zion, ces chansons font référence à Bedward. De telles chansons, entonnées au bon moment, peuvent élever un homme ou une femme jusqu’aux cieux. »

 C’est la culture rasta qui va être blessée et vous lirez ce qu’il adviendra. Cette famille est celle de Ma Taffy qui éleva ses nièces comme ses filles; elle est maintenant aveugle mais a une autre acuité qui lui permet de sentir ce qui l’entoure; c’est une femme remplie d’amour pour le petit Kaia. Je regrette que la 4ème de couverture dise directement ce qui va déclencher le séisme, je ne le fais pas.

« Augustown a ses rythmes et ses habitudes qui définissent le quotidien, le banal-ordinaire, le pas-la-peine-d’en-parler. Ce pour quoi même Cocoa ne dresse pas une oreille. Oui, même Cocoa, le chien à trois pattes qui a l’habitude de retourner chaque poubelle pour s’offrir à dîner et qui, chaque soir, s’endort si profondément dans son nid-de-poule que les voitures doivent klaxonner ou passer en pleins phares pour qu’il se réveille et s’extirpe de son trou. Même lui ne dresse pas une oreille. »

On a le droit d’être attrapé dès les premières pages, je pense, et avec force. Gros coup de cœur pour Ma Taffy et sa famille et pour Madame G. L’auteur fait des femmes de superbes personnages et rend un bel hommage à leur force et à leur combativité. Pourtant évitons l’angélisme, jusqu’aux années 80 le mouvement rastafari comme beaucoup d’autres diabolise la femme qui représente la tentation et la luxure, etc etc, je ne vous fais pas un dessin. En tous cas il semblerait que les choses aient changé.

« Souvent les souvenirs lointains nous happent de manière violente- comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s’accompagne alors d’un cœur qui s’emballe, d’yeux écarquillés, d’une bouche figée dans un Oh de surprise. »

En tous cas, ce petit livre parle de colère, de révolte, de résistance, d’amour évidemment, avec une grande poésie. Une écriture très originale.

Je me contente donc de vous donner quelques extraits choisis et ne vais pas plus discourir. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce petit livre par lequel j’ai rencontré une île, un  peuple, une culture. Il m’en reste quelque chose de fort et d’entêtant . Il y a bien sûr Peter Tosh et Bob Marley, mais aussi Jimmy Cliff, qui ici nous donne une belle version de « By the rivers of Babylon », une transe bouillante:

Bonne lecture en musique !