« Une évidence trompeuse » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

« J’essayais de me rappeler combien de fois je m’étais accroupi sur le macadam pour déchiffrer des signes, mais je savais que c’était la première fois que je le faisais à Hulett. Situé dans le coin nord-est des Black Hills dans le Wyoming, Hulett est surtout connu pour être le lieu où se trouve Devils Tower.

Je contemplais l’asphalte, où les petits cailloux brillaient, encore mouillés après l’averse du matin, et soupirai. Avec l’avènement de l’ABS, il était vraiment difficile d’estimer correctement la vitesse d’un véhicule impliqué dans un accident, plus encore par temps de pluie. »

Je n’en rate aucun, Walt Longmire, Henry Standing Bear et l’indispensable Vic sont comme des amis qu’on est content de retrouver. Au fil des livres, j’aime de plus en plus Vic, pas lisse, pas délicate – en apparence – avec sa canine plus longue qui apparait presque comme une menace quand elle sourit. Ce sont ces détails qui font que j’aime lire Craig Johnson, cet humour tendre ou vache ou les deux, la profonde humanité que dégage son écriture, avec un Walt sensible, juste, un vrai bon shérif.

J’ai retrouvé ici avec plaisir ces personnages et cette écriture, alors que l’intrigue elle-même ne m’a pas tellement captivée. Beaucoup de moteurs et de gros engins qui font du bruit, pas mal d’armes à feu, des rassemblements de bikers

« La foule devant le Capt’n Ron’s Rodeo Bar au coin envahissait la rue dans une célébration joyeuse de la loi sur les conteneurs ouverts, qui autorisait la consommation de boissons alcoolisées en plein air pendant la semaine du rassemblement. La fête battait son plein, et les notes de Statesboro Blues des Allman Brothers nous parvenaient par les portes battantes du saloon.

Je me tournai vers l’Ours.

-Deux des Allman Brothers sont morts dans des accidents de moto, qu’est-ce que ça t’inspire?

-Que si tu es un des Allman Brothers, tu ne devrais pas piloter une moto. »

des fachos bas de plafond, sales types et de pauvres imbéciles. Lola est intéressante par contre. Parce qu’elle fut un amour de Henry qui se méfie d’elle comme de la peste, parce qu’elle est ambigüe, et c’est si bien écrit qu’on la tient nous aussi à distance en lisant.

« -Lola, il y a des vies en jeu.

Elle eut un petit rire narquois.

-C’est drôle, parce que c’est exactement ce dont j’essaye de te convaincre depuis deux jours.

Elle accrocha ses pouces dans les passants de son jean et se tourna d’un mouvement plein de coquetterie vers moi.

-Imaginez ma surprise: je suis venue ici à la recherche d’un chevalier rouge revêtu d’une armure étincelante, et tout ce que je trouve, c’est un Watson aux basques de son Sherlock Holmes. Vous n’avez qu’à remettre mon arme là où vous l’avez prise.

Sur cette dernière phrase, elle pivota sur ses talons et alla rejoindre la cohue du bar, les bras levés au-dessus de la tête, claquant des doigts et ondulant tout en chantant sur C.C.Rider de Jerry lee Lewis. »

J’ai préféré d’autres romans de Craig Johnson ( » Little bird » et « Tous les démons sont ici » en tête ) .

Pourtant j’aime tellement les personnages, et malgré une intrigue longue à démêler, un peu éclatée dans tous les sens, j’ai lu avec plaisir ce livre parce que cet écrivain est bourré d’humanité, de tendresse pour ses personnages, drôle dans ces deux cas aussi.

« J’ai reçu un appel il y a environ une demi-heure de la part de Mme Hirsch, qui vit en face, là. Elle a un problème de vessie irritable, et elle a aperçu un grand type en train de marcher sur le toit de ce bâtiment et un autre type qui entrait par la porte de devant.

-Pourtant je croyais que j’avais été vraiment furtif.

-Difficile d’échapper à la vigilance d’une vessie irritable.

-Je vais demander que quelqu’un me brode cette phrase au point de croix et je l’accrocherai sur le mur de mon bureau. »

Un jeune homme – le fils de Lola – est grièvement accidenté et hospitalisé entre le vie et la mort, un rassemblement de motards se prépare à Hulett. . Tout est très mêlé, gang de motards, Lola…et même Henry Standing Bear, l’enquête sera speed et pleine de nœuds. Pleine de bruit et de courses dans des véhicules monstrueux.

Vic est ici championne en tous genres, conduite de véhicules lourds, ball- trap, sans parler de son charme unique et de son verbe fleuri:

« Le sourire de Vic se crispa, et les muscles de sa mâchoire se contractèrent un tout petit peu.

-T’es venu pour me niquer le cerveau, Bob? Parce que si c’est le cas, tu vas finir par te faire niquer toi-même. (D’un grand geste elle désigna l’installation sophistiquée. )

Ce parcours de golf avec un fusil est amusant, mais j’essaye de toucher des salopards qui me tirent dessus depuis que j’ai vingt ans, alors si effectivement tu essayes de me niquer la tête, va te faire niquer, toi, sinon je te niquerai.

Abasourdi, il resta muet un moment, puis, visiblement ne sachant pas quoi faire d’autre, il me regarda. Je souris.

-C’est pas une blague, et ça fait mal.

Il resta encore quelques instants puis, sans dire un mot, partit à grandes enjambées.

-C’était de Hemingway.

Nutter rit.

-N’importe quoi.

-Elle a un T-shirt du département de la police de Philadelphie avec cette phrase écrite dessus, lui dis-je.

Vic sourit.

-J’adore ce T-shirt, c’est un de mes préférés. »

Comme toujours, des références littéraires, ici Sir Arthur Conan Doyle. Si la nature est moins présente – une des raisons pour lesquelles j’ai moins aimé ce livre que d’autres –  on sent l’amour de l’auteur pour son Wyoming, un des éléments constants de ses livres.

Walt Longmire, homme droit. Walt selon Vic, poésie…

« […] Walt; quelle que soit la manière dont tu considères ce que tu fais, que ce soit un boulot, un devoir ou – quand je te regarde en action –  un art, tu y excelles, et de mon point de vue, tu le fais pour de bonnes raisons, toujours. (Elle se planta devant moi .) Tu n’agis pas pour cette femme, ni poussé par une espèce de sens du devoir à la con ou une construction philosophique appelée justice, mais pour ce gamin qui n’a plus les moyens de se défendre. Je te jure, tu es l’enquêteur qui se met au service les laissés-pour-compte. Ceux dont plus personne n’a rien à foutre, tous ces gens qui sont à la marge – c’est pour eux que tu t’engages et c’est pour ça que je t’aime. (Je la regardai fixement.) Cette dernière phrase venait de moi seulement. (Je ne la quittai pas des yeux.) Et si tu ne dis pas ou ne fais pas quelque chose maintenant tout de suite, je vais te mettre un coup de pied dans les couilles. »

Voila, pas le meilleur, mais pour ma part le trio de choc Walt, Vic et Henry me réconforte toujours, et bon…on en a bien besoin ! Musique !

 

« Plus jamais nuit » – Mirko Bonné – éditions du Typhon, traduit par Juliette Aubert-Affholder

« La nuit ne différait en rien de la journée. Seule la couleur manque aux choses, nous disions-nous.

« Le lit est le lit, la chambre, la chambre. Le couloir est le couloir et l’escalier, l’escalier blanc. »

La porte était la porte et elle était fermée.

Dehors, le jardin est toujours le jardin pendant la nuit, nous disions-nous. Et Ira savait, tout comme moi, que chacun devait apprendre à rester seul, même la nuit. Aux innombrables nuits passées dans notre lit commun succédèrent les longues années où chacun dormait dans sa chambre. Chacun vécut bientôt dans son propre appartement, avec des placards pour ses propres affaires, se faisait ses propres idées et supportait autant que possible sa peur seul. »

Voici une belle lecture. Comment qualifier ce roman… Sans aucun doute le cœur de l’histoire est l’amour intense entre un frère et une sœur. C’est ce qui soulève, génère tout ce qui se déroule dans la vie du narrateur, Markus, dans cette histoire douce, tendre, mais pas exempte de tensions. Dans la famille allemande de Markus, il y a eu et il y a encore beaucoup de non-dits, des silences, des omissions dans l’histoire qui finissent par constituer cette nuit dont Markus veut sortir, pour qu’il ne fasse plus jamais nuit.

Ira sa sœur est morte après des années de dépression, de troubles psychiques, et un fils au père envolé, Jesse, qu’on rencontre adolescent. Ira a légué sa maison à ses parents pour qu’ils y vivent avec Jesse, qui lui a eu une famille d’accueil quand sa mère allait mal.

Quant à Markus, accablé de chagrin à la mort d’Ira, il est dessinateur et travaille pour un ami éditeur. Il illustre des livres comme celui que Kevin lui soumet, un document sur les lieux du débarquement en Normandie; il doit dessiner des ponts qui furent important pendant cette période. Ce sera pour lui l’occasion de tenter une vraie rencontre avec Jesse qu’il connait peu. Période de vacances, ça tombe bien car les parents du meilleur ami de Jesse, Niels, séjournent en Normandie où ils entretiennent un vieil hôtel. C’est ce qui va convaincre Jesse d’accompagner son oncle. Au bord de l’océan, il est question des grues, avec la petite sœur de Niels

Le livre raconte l’approche pour apprivoiser le garçon que je trouve très attendrissant, intelligent, gentil. Et si des disputes, pas toutes liées à la différence d’âge, surviennent, les deux hommes vont bien finir par s’entendre et s’apprécier. C’est l’occasion pour Markus d’évoquer Ira, de savoir ce que Jesse en a gardé en lui.

Voici pour ce qui lance le reste, un parcours de paysages décrits comme un dessinateur dessine, de conversations et de rencontres. La beauté du livre repose sur des personnages très attachants – je garde une réserve sur la mère de Markus que je n’ai pas beaucoup aimée – et une quête de paix douloureuse pour Markus qui ira jusqu’au dépouillement – bien qu’il garde en poche l’argent son compte en banque fermé, de quoi voir venir…Voir venir quoi au juste?

Markus n’arrive pas à dessiner ce que Kevin lui a demandé, il n’arrive plus à dessiner comme il le faisait. Et pourtant il va croquer encore, sur des bouts de papier, sur des coins de nappe, comme ça, pour rien, un visage, un oiseau, une ligne d’horizon…J’aime énormément le dessin, et j’admire les gens qui dessinent, ça me fascine totalement, alors j’ai aimé Markus, son œil est branché en direct avec le geste de la main, mais pourquoi n’arrive-t-il pas à faire de ces ponts ce qu’il en attend? Avec en toile de fond l’histoire de ces combats de la seconde guerre mondiale et les ponts, l’auteur parvient à tisser les lieux avec des vies et des personnes, d’hier et d’aujourd’hui, amenant des pistes de réflexion sur notre relation à l’histoire et aux lieux, nous, notre vécu, et notre propre histoire. Une réussite.

Des rencontres, des instants où l’on parle, mange, boit, des moments consacrés aux oiseaux avec le père de Niels, des moments qui flirtent avec un peu plus que le flirt avec la mère de Niels sans jamais aller au-delà, et puis ce double d’Ira, et une fin splendide, très touchante, triste et lumineuse à la fois.

Ce livre lu en ces temps obscurs et incertains m’a fait du bien; il a été apaisant, il parle d’amour, de perte et de renouveau, il parle de beauté et la promenade normande est vivifiante. On s’y plonge et ça coule comme l’eau fraîche et chantante des ruisseaux du bocage normand. Coup de cœur pour Jesse, bien qu’il ne soit pas le plus présent dans le roman, il est très important, car il sera le vecteur de changements et d’une renaissance aussi pour Markus.

Très beau roman, tendre et poétique.

« Le manège des erreurs – Une enquête du commissaire Montalbano » – Andrea Camilleri – Fleuve noir , traduit par Serge Quadruppani

« À cinq heures et demie du matin, pas pile mais pas loin alentour, ‘ne mouche, qui semblait depuis longtemps canée, collée à la vitre de la fenêtre, ouvrit tout à coup les ailes, se les nettoya soigneusement en les frottant bien bien puis prit son envol et un peu après vira pour s’en aller se poser sur la table de nuit.

Là, elle resta un moment immobile à bader la situation, puis elle fonça dans la narine gauche de Montalbano qui dormait de bon cœur. »

Retrouver Montalbano, sa Sicile riche en couleurs et son langage tout aussi coloré, c’est tellement bon en ce moment ! Et puis, j’ai trouvé cet opus particulièrement drôle – en commençant avec cette scène de guerre contre la mouche –  et bien rythmé.

« Et comme il n’y a pas de trois sans quatre, règle inventée dans l’instant, il eut la certitude absolue que lui, au tout début de la matinée, il avait tué par erreur une mouche innocente qu’il avait prise pour la coupable.

Avant de sortir, selon son habitude, il se jeta un coup d’œil dans le miroir. Il avait un œil cerclé de bleu, qu’on aurait dit celui d’un clown de cirque, et une oreille enflée.

Tant pis, de toute manière, il ne devait pas participer à un concours de beauté. »

Notre Montalbano est vieillissant, toujours aussi gourmand, fumeur et buveur de whisky mais aussi pris d’accès de mélancolie dont il s’ébroue grâce à la vie trépidante du commissariat de Vigata.

« Voilà, s’arépétait-il: c’tes doutes, c’tes peurs, ils te viennent passque t’es plus tout jeune et que les tracas de l’âge t’ôtent l’assurance et les certitudes de la jeunesse. »

Ce n’est pas tant que les meurtres se multiplient, mais l’équipe est bien bien aux taquets, vive et prompte à se lancer dans une enquête !

Ici, il y a des meurtres, des enlèvements et des mensonges, de fausses pistes et de vraies intuitions, de jolies femmes et des banquiers, des amoureux éconduits et des vengeances. Les portraits sont parfois railleurs et sans indulgence:

« Alessandro Lo Curzio avait la quarantaine à peine passée. Grand, élégant, sportif, parfumé, bronzé, sourire que pour le supporter il fallait des lunettes de soleil.

On le devinait destiné à la brillante carrière de tant de dirigeants d’aujourd’hui: rapide ascension fût-ce en vendant sa mère au plus offrant, arrivée au sommet, très rapide chute en Bourse de la société ou de la banque ou Dieu sait quoi, disparition des dirigeants, réapparition un an plus tard à un poste plus ‘mportant. »

Vigata prend vie avec ces personnages, ici donc banquiers ou employées de banque, commerçants, avocats… et bien sûr nos policiers préférés. Dans cet épisode de belles employées de banque (je précise « belles », parce que c’est ainsi )  sont enlevées puis retrouvées très vite, plus ou moins blessées mais jamais trop, et un vendeur de matériel électronique disparaît. Les deux faits ne semblent pas être en lien et Montalbano va un peu patauger mais grâce à sa ténacité, sa finesse aussi, ainsi qu’à un collectif qui carbure à fond, l’affaire va s’éclaircir. ( chapitre douze, brainstorming d’enfer et grosse avancée dans l’enquête ) . La relation de Montalbano avec le Questeur est toujours aussi tendue, et ici elle sera drôle aussi, mais en attendant, rendez-vous:

« En entrant dans l’antichambre du questeur, il mata sa montre. Neuf heures moins cinq.

-J’ai un rendez-vous avec Mr le Questeur, annonça-t-il à un agent assis derrière une table.

Le type regarda une feuille qu’il avait devant lui.

-Oui, je sais, dottor Montalbano, mais Mr le Questeur est occupé. Si vous voulez bien patienter…

Montalbano s’assit sur un petit canapé qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui de son dentiste.

C’te pinsée, d’un coup et sans raison apparente, lui fit ‘mmédiatement sentir une certaine douleur à la dernière dent de la mâchoire supérieure gauche.

Il la toucha prudemment du bout de la langue. Ça faisait mal, pas à discuter. Il fut pris d’un brusque énervement et commença à s’agiter sur le sofa.

Rin au monde ne l’effrayait comme de devoir s’asseoir sur le fauteuil du dentiste. Seuls les condamnés à mort, quand on les mettait sur la chaise électrique, éprouvaient semblable terreur. »

Ce qui fait tout le charme et ce qui accroche, c’est réellement l’ambiance de ce commissariat et les personnages hauts en couleur, Montalbano mais aussi Fazio, Mimí

« -Mimí, tu ne peux pas imaginer les efforts que me coûtent les paroles que je vais te dire: tu as été vraiment bon et…

-Arrête-toi là, passqu’avec l’effort terrible que tu es en train de faire, tu risques de te choper une hernie. »

et l’inénarrable Catarella –  celui-ci c’est quand même le clou du spectacle ! – , les dialogues épatants, le langage fleuri et imagé, et saluons une fois encore – même s’il m’a fallu plusieurs livres pour en savourer le sel – saluons donc l’épatante traduction de Serge Quadruppani ( il la présente en début de livre, et c’est bien ! Ici, on pinse et on besogne  ! ).

« Catarè, je vais rester ici jusqu’à 3 heures de la nuit. J’attends des coups de fil ‘mportants. Toi, à quelle heure tu débauches?

-À 10 heures, dottori.

-Et qui est-ce qui vient à ta place?

-Intelisano, dottori.

-Quand il arrive, dis-lui qu’avant de prendre son service, il doit me parler.

-Dottori, j’ademande compression et pardonnement, mais moi, Intelisano, j’y dis rin.

Montalbano s’étonna. La fin du monde était proche? Catarella s’arefusait d’exécuter les ordres.

-Catarè, qu’est-ce qui te prend?

-Il me prend qui si vosseigneurie reste ici jusqu’à 3 heures, moi je reste ici jusqu’à 3 heures et si vosseigneurie reste jusqu’à 4 heures, moi je reste ici jusqu’à 4 heures et si vossei…

-C’est bon, c’est bon, l’interrompit le commissaire. »

Montalbano marchant sur la jetée et songeant à sa Livia, tous deux prenant de l’âge, Montalbano se consolant, verre d’alcool, cigarette et petit plat savoureux d’Adelina,

« Vu le fait qu’il n’avait plus rin à faire et qu’il était tard, Montalbano s’en retourna à Marinella.

Pour commencer, il voulut voir ce que lui avait préparé Adelina. Apparemment, la bonne avait lâché la bride à son imagination.

Un plateau de hors-d’œuvre de la mer suffisant pour trois pirsonnes et un grand plat de bouquets géants bouillis, pur concentré de mer, à assaisonner à l’huile, sel et citron.

La soirée était paisible. Il disposa les couverts dans la véranda et se régala. Le tiléphone eut la courtoisie d’attendre, pour sonner, qu’il ait englouti le dernier morceau de crevette.

À cette heure, c’était sûrement Livia.

-Bonsoir, ma chérie, dit-il en se collant le combiné à l’oreille.

-C’est Bonetti-Alderighi.

Putain, Môssieur le Questeur qu’il avait tendrement appelé « chérie »! Il en resta coi. »

ce léger voile de mélancolie chez le commissaire donne au livre une nuance douce, presque tendre, mais la vigueur de l’équipe qui enquête évite que ça aille plus loin. Et tout ça est plein de tonus.

Magnifique opus ! J’en veux encore ! Je termine avec cette belle valse sicilienne.

« Swag » – Elmore Leonard- Rivages/Noir, traduit par Elie Robert-Nicoud et préface – épatante – de Laurent Chalumeau

Message important : ON NE LIT LA PRÉFACE QU’APRÈS AVOIR LU LE ROMAN, D’ACCORD ?

« On voyait une photo de Franck sur un encart publicitaire dans le Detroit Free Press avec tous les autres vendeurs affables de Red Bowers Chevrolet. Et sus la photo on pouvait lire Franck J. Ryan. Il affichait un beau sourire, une moustache bien taillée et un costume d’été dans ce tissu un peu brillant avec ces fils qui font penser à des petits accrocs.

On voyait une photo de Stick sur le casier judiciaire de la police de Detroit au 1300 Beaubien. Et sous la photo on pouvait lire Ernest Stickley, Jr., 89037. Il portait une chemise hawaïenne avec des voiliers et des palmiers. Il l’avait achetée à Pompano Beach en Floride. »

Et ainsi commence ce roman, avec la sobre présentation des deux héros de cette histoire, Franck et Stick, première rencontre. Stick fauche une voiture, Franck appelle la police, et nos deux lascars se retrouveront à la sortie du tribunal qui prononce un non-lieu pour Stick. Un taiseux ce garçon, on ne le fait pas parler comme ça…Rencontre donc et première conversation:

« […]Ça remonte au temps où je jouais au basket. C’est le diminutif de mon nom de famille, Stickley.

-Ah ouais? Moi aussi je jouais au basket. Tu jouais dans l’Oklahoma?

-Non, ici. je suis né à Norman. Mais ça tu dois déjà le savoir, non ? « 

Franck hocha la tête.

-Pourtant t’as pas l’accent.

-Je l’ai perdu à force de déménager. Ma famille est venue s’installer ici finalement, mon père a travaillé chez Ford à l’usine de Rouge pendant vingt-trois ans. »

Franck avait l’air de trouver ça intéressant.

« On a beaucoup en commun. Mon vieux travaillait à l’usine Ford à Highland Park. Je suis né à Memphis dans le Tennessee, je suis arrivé à Detroit quand j’avais quatre ans et j’y ai vécu presque toute ma vie, à part les trois années que j’ai passées à L.A. »

Je n’avais jamais lu Elmore Leonard, mais à force d’en entendre parler…Et je dois dire que j’ai passé un très bon moment, j’ai beaucoup ri et en même temps il y a de la finesse dans ce livre, Stick est particulièrement attachant; c’est un gars du sud, qui vient de la cambrousse, ses raisonnements sont souvent pleins de bon sens, il réfléchit, soupèse…Et il sait être gentil avec les femmes et en pince pour Arlene.

« Arlene adorait leur appartement. Elle lui dit qu’elle le trouvait cool, on se serait cru en Californie. Stick trouvait qu’Arlene aussi était plutôt cool, assise sur  le tabouret en bambou dans son petit costume de bain, ses pieds nus qui s’enroulaient autour du barreau et les jambes légèrement écartées. Il lui prépara un Salty Dog une fois qu’elle lui eut expliqué comment il allait faire. Il gardait la bouteille de vodka à portée de la main et buvait son bourbon à petites gorgées pendant qu’elle lui expliquait ce que c’était d’enfiler une tenue métallique argentée avec des bottes blanches et poser pour des photos promotionnelles sous les spots brûlants et tout le reste. […] Et c’est comme ça qu’il l’avait amenée à prendre une douche. »

Quant à Franck, il joue le beau gosse avec son costume brillant, il a grandi à Detroit et ressent sûrement pas mal d’ennui à vendre des automobiles…Il attend donc Stick à la sortie du tribunal et les voici tous deux embarqués dans une nouvelle vie.

« -Stick…je te parle de simples braquages à main armée dans le genre quotidien. Les supermarchés, les bars, les pompes à essence, ce genre de trucs. Les statistiques montrent, et là, c’est pas moi qui parle, c’est les statistiques, que c’est avec les braquages à main armée qu’on a un maximum de rentabilité pour un minimum de risques. Et maintenant, écoute-moi bien. J’imagine parfaitement que deux types qui savent ce qu’ils font et qui font les choses professionnellement, qui bossent main dans la main, peuvent se faire trois à cinq mille dollars par semaine.

-Tu peux aussi faire vingt-cinq ans à Jackson, répondit Stick. »

C’est là un exemple caractéristique de ce roman et du brio développé dans les dialogues. Tout l’intérêt repose dans les désaccords constants entre Franck et Stick qui finissent pourtant toujours par trouver un consensus sur la base d’argumentations contradictoires. Sauf qu’ils ont le même but et que là dessus, ils sont d’accord !

Voici deux formidables personnages, deux braqueurs à la petite semaine, leur affaire marche bien, c’est parfois un peu sur le fil mais ça marche. Ils commencent à mener une vie entourés de jolies nanas au bord d’une piscine. Franck a les dents un peu plus longues que celles de Stick et lui propose un plan avec un dénommé Sportree épaulé par ses propres hommes, un coup dans le plus grand magasin de Detroit, un travail d’équipe, et Franck est plein d’assurance…

Bande -son, Billy Crash Craddock

Le point fort de ce roman, c’est ce duo Franck/Stick et en particulier les dialogues entre eux deux. Oh comme ils m’ont fait rire ! Et comme je l’ai dit plus haut, c’est Stick qui emporte mon attendrissement, parce qu’il est plus malin que Franck, plus fin, son côté méfiant et taiseux me plait sans oublier qu’il a un cœur tendre ( enfin… souvent…). L’écriture est formidable car jamais Elmore Leonard n’en fait trop, tout est à juste dose ce qui rend l’ensemble bien plus crédible, bien plus juste et bien plus percutant. Certaines scènes sont vraiment des morceaux de maître, comme les beuveries autour des filles et de la piscine, un humour à froid et sans emballage superflu, comme j’aime, et les dialogues au cordeau, très nombreux, sont un vrai régal. Enfin, tous ces gangsters se trucident entre eux, blancs ou noirs et il s’avère que finalement, presser la gâchette n’est pas si difficile pour Franck et Stick. Le roman se termine en beauté, avec un dialogue de maître, court extrait :

« Pourquoi est-ce que tu crois que j’ai pris la peine d’établir des règles? Tu te souviens des dix règles? On se conduit comme des hommes d’affaires et personne n’est au courant de nos affaires? Tu te souviens de ça? »

Et Stick lui répondit:

« Franck, tu pourrais pas fermer ta gueule? »

Point final ! Je ne vois rien à dire de plus, sinon je vous raconterai les aventures de Franck & Stick, ça vous gâcherait le plaisir; simplement il faut impérativement lire la préface après le roman, elle m’a vraiment intéressée et aussi bien fait marrer. Bonne lecture !

« La rivière en hiver » – Rick Bass – Christian Bourgois éditeur, traduit par Brice Matthieussent

« Elan

C’est Matthew qui a tué l’élan. J’essayais seulement d’apprendre comment on faisait.

Durant ma première année dans la vallée, j’ignorais presque tout, mais lorsqu’il ne resta qu’une semaine de chasse avant la fin de la saison et que je n’avais toujours pas de viande, j’en savais assez pour demander de l’aide à Matthew. Les gens m’ont dit qu’il n’aimait pas les nouveaux arrivants et qu’il ne m’aiderait pas, qu’il n’aiderait personne – , mais quand je suis allé à son chalet pour le lui demander, il m’a répondu qu’il le ferait, juste une fois, que je devrais observer et apprendre: il ne chasserait qu’une seule fois un élan pour moi. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Rick Bass dans ce recueil de nouvelles. Très longtemps aussi que je n’avais pas lu un beau recueil de ce genre que j’affectionne, surtout quand c’est un auteur tel que celui-ci qui nous l’offre.

J’avais été émerveillée, enchantée par « Le livre de Yaak ». Rick Bass  a une écriture très poétique et son amour comme sa connaissance de la nature sont  un voyage avec lui et ses personnages.  Cette première nouvelle, qui pourtant raconte la chasse et la mort d’un élan ( terrible ) puis l’interminable trajet de retour pour ramener la dépouille de l’animal jusqu’à la maison, cette nouvelle est parfaite pour planter un décor et une atmosphère et pour cette raison parfaite pour ouvrir le recueil. Cela nous dit : voilà: ici, en hiver, la vie est comme ça, rude, glacée, vivre ici demande des ressources physiques et psychologiques de haut niveau. Et c’est ici que nous vivons et c’est ici que nous voulons et aimons vivre. 

Mais ce recueil a une autre particularité. Quand il y en a un, le narrateur est un homme, et surtout dans plusieurs nouvelles, on lit de merveilleuses choses sur les relations père/fille. Comme la seconde, « Ce dont elle se souvient », emplie de mélancolie, celle-ci m’a vraiment touchée. Les dernières phrases

« Elle se souvient s’être arrêtée à l’arche de pierre, au seuil du parc, pour qu’ils puissent faire une photo, son père installant l’appareil sur le capot, déclenchant le retardateur, puis courant vite la rejoindre. Haletant, après avoir sprinté contre le vent, comme s’il remontait le temps. Son bras enserra les épaules de Lilly. Que notre cerveau doit être vaste, pense-t-elle aujourd’hui, pour se rappeler des choses aussi infimes, fondamentalement inutiles et éphémères! Comment quiconque ose-t-il dormir ne serait-ce qu’un instant? »

Suit « L’arbre bleu », le père et ses deux filles. Wilson est bûcheron, il a eu pas mal d’os cassés durant ses années de travail mais tout s’est réparé. Lucy a neuf ans et Stephanie douze. Avec Belinda, mère et épouse, ce quatuor vit en pleine nature. Ce texte est d’une infinie beauté et parle d’éducation, d’enseignement au sens général de ce qu’on aimerait que sachent nos enfants, ce qu’on trouve important qu’ils sachent, aiment et comprennent. Wilson admire ses filles et leur apprend à connaître bien leur milieu de vie, savoir essentiel comme on le verra en lisant cette nouvelle. Savoir vivre et survivre sans trop d’encombres dans un milieu qui peut être hostile. Un léger différend entre Belinda et Wilson existe sur le sujet. Ces deux enfants sont intelligentes et elles devront partir pour étudier, et bien que Wilson l’admette, il a de la peine à l’imaginer.

Si dans « Elan » c’est cet animal qu’il fallait ramener, et c’était deux hommes, ici, c’est le sapin de Noël, papa et ses filles et c’est splendide, plein de subtilité et de tendresse attentive. Entre la vie quotidienne et ce que l’auteur appelle « le doux rêve de l’existence de Wilson « , on sent dans cette écriture la fragilité des êtres, la précarité de l’humain et la force de la nature, la force de ses éléments comme certains animaux, les arbres, le froid et le chaud. L’arbre bleu est celui éclairé le soir d’ampoules peintes en bleu devant la maison; la fin:

« Et Wilson a beau savoir qu’il ne peut pas faire que sa mémoire devienne leur mémoire, il s’attarde un moment, les yeux rivés à l’arbre bleu éclairant la nuit. Mais déjà la magie du moment s’estompe et, dans la seule obscurité après cette longue marche, ses filles n’étant plus à ses côtés, la vision se brouille comme un feu qui meurt, jusqu’à n’être rien de plus qu’un joli arbre bleu dans la forêt sombre. Et à son tour Wilson descend d’un bon pas vers le chalet, vers les vestiges de cet instant, en espérant qu’il n’a pas entièrement disparu. En espérant qu’eux-mêmes, tous les quatre, demeurent prémunis contre les ravages invisibles du temps. »

Deux nouvelles sont plus longues, « Chasseur de baux » et « Coach », la première parle de l’exploitation pétrolière et des procédés utilisés par les pétroliers pour acquérir des terres qui en recèlent, mais à la façon de Rick Bass. C’est par le récit que nous fait un de ces « chasseurs de baux », un brave jeune homme qui fait un travail dans lequel il a souvent peur de se perdre, de s’éloigner trop de ce qu’il est.

« Durant quelques mois, dans la banlieue de Tupelo, il y avait eu au bord de la route un jeune ours noir, à peine plus vieux qu’un ourson, enfermé dans une cage à barreaux mal soudés, pour attirer des spectateurs qui devenaient ensuite des clients, mais cet ours ressemblait à un pénitent bourrelé de remords; là non plus je ne me suis jamais arrêté, passant chaque fois à toute vitesse, jusqu’au jour où la cage et l’ours ont disparu. »

C’est un monde de requins, pour les hommes et pour la nature. Lui-même n’est pas toujours très net dans sa vie sentimentale, entre ses étapes régulières chez Geneviève, dans le Mississipi et la secrétaire du tribunal, Penny, qui est radieuse quand elle le voit, et à laquelle il ne cédera finalement pas. Mais surtout, il y a le travail de « sape » qu’il doit mener auprès de la vieille et pauvre Velda, peu glorieux, même s’il n’a pas vraiment le sentiment de mal se comporter. Il est poli, aimable, mais néanmoins il sait bien ce qu’il fait.

C’est un homme qui n’est pas vraiment tiraillé mais la fin de la nouvelle et les constats qu’il fait sur sa vie au cours de son récit montrent un homme insatisfait, qui a beaucoup de regrets, dont celui de s’être un peu perdu de vue.

« J’avais créé tout cela, j’étais responsable du monde que je contemplais à présent. Cette pensée m’a donné le vertige. J’ai battu en retraite loin du cercle de lumière brûlante, rugissante, j’ai gravi la pente d’une colline proche, à la lisière de la forêt. L’obscurité m’a apaisé. Je me suis allongé sur le flanc de la colline et j’ai regardé ce feu qui éteignait les étoiles, effaçait tout sauf lui-même. J’ai senti la terre trembler et cette flamme rugir non seulement au-dessus, mais en dessous, jaillir à la rencontre de nous tous. »

Dans « Coach », c’est un entraîneur d’équipes féminines de basket qui parle de sa vie, de ses errances, et qui se bat contre le postulat:  » forger le caractère est plus important que gagner des matchs », pour lui, il faut gagner pour prendre de l’assurance et la défaite finit par user au lieu de renforcer. La fin:

« C’est un spectacle enivrant: cette étape évanescente et néanmoins prolongée de la jeunesse. Une fois encore, il se tient sur cette lisière. Dissimulant son désir secret – « Je dois gagner » -, il leur sourit. Cela ne dure qu’un instant, qui s’enfuit déjà, mais il monte sur le podium, rejoint un lieu et un temps où et durant lequel personne ne vieillira jamais, ni ne se verra diminué, mais à la place brûlera d’une flamme claire, pure et propre, et où chacune d’elles – ainsi que Coach – sera, seulement si elles peuvent gagner, toujours aimée. »

Entre ces deux nouvelles longues une très courte, qui donne son  titre au recueil, et qui est glaçante à tous points de vue; on suit Brandon, 15 ans, qui va voir ressortir de la rivière gelée le pick-up dans lequel son père s’est noyé. Je ne dis rien de celle-ci, mais oui, glaçante, c’est le bon adjectif.

« Trente hommes et femmes et soixante mains, quatre chevaux: lorsqu’ils se mirent à tirer, le pick-up commença à bouger. La force requise dépassait l’entendement. La ligne, maintenant tendue, tressautait tel un muscle, comme si elle venait de prendre vie. Ils tirèrent, une main après l’autre, et sentirent le pick-up quitter le fond, son poids énorme malmené par le courant. »

Avant-dernière, à la fois touchante, énervante, drôle dans le genre douce-amère: Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique. Où on retrouve Wilson et ses deux filles, mais il a eu les côtes cassées une fois encore et n’a plus retravaillé, Belinda l’a quitté et il boit consciencieusement et comme un trou. Stephanie a dix-huit ans et Lucy quinze. Elles aiment leur père de façon inconditionnelle. Elles en sont les gardiennes, les épaules et les bras, et aussi parfois le cerveau. Parce que Wilson, malgré tous ses efforts de résistance, boit et boit encore. En résumé, il part en voyage avec elles au Pérou et au Chili. Et elles auront beau veiller, il sombrera encore. C’est magnifique la façon dont Rick Bass parle sans jamais émettre de jugement moral, dans l’une ou l’autre des nouvelles on a du mal à se dire, tiens, le méchant est là, le gentil ici, non, pas possible, mais personnellement j’ai eu du mal à ne pas en vouloir à Wilson. La dernière nouvelle, « Histoire de poisson », et sa fin avec cette fête alcoolisée m’a donné un goût amer dans la gorge, et une vision de l’humanité proche de ce qu’on peut imaginer d’une fête en enfer.

Je ne peux résumer mon sentiment sur toutes les choses essentielles que dit Rick Bass à travers ses personnages – je pense aussi à la femme ivre et démontée dans « Ce dont elle se souvient », probablement ma nouvelle préférée. Ce livre est généreux, proposant avec objectivité une variation des angles de vue, de multiples façons de regarder le monde. J’ai été très émue par cette lecture et très impressionnée par le talent d’écriture de cet écrivain, qui même dans les situations les plus prosaïques sait amener de la poésie et de la réflexion, une philosophie parfois légèrement vacillante sous les coups du sort, c’est un livre rempli d’amour et ça fait du bien.

J’ai beaucoup beaucoup aimé.