« Sois sage, bordel ! » – Stina Stoor -éditions Marie Barbier, traduit sous la direction d’Elena Balzamo

« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.

Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »

Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.

La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden –  où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.

Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte. 

« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.

-Et pas des jouets pour les gosses!

Non, pour sûr.

-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.

C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.

Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »

Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle  « Parcours balisé »

« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »

Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise, l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.

Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:

« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »

Une  bien étrange histoire…

Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge. 

Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.

Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père:

« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Marta et Arthur » – Katja Schönherr – ZOE éditions, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

 » Elle avance à peine dans ce vent, sur le sable mou, et le cuir de ses bottes est mouillé depuis longtemps. Il n’y a personne sur la plage en dehors de Marta. Des centaines de carapaces abandonnées, de fines pattes cassées et de pinces rejetées par les flots sont éparpillées sur le sol; un champ de bataille de crabes morts. Le vent frappe Marta au visage, le froid est mordant. Les vagues heurtent violemment les brise-lames en pierre et s’écrasent. Le lourd ciel anthracite enfonce l’horizon dans l’eau. Prélude à une tempête enragée.

Environ à mi-hauteur entre la digue et la mer, quelqu’un a disposé un cercle de pierres dans le sable. Il est presque entièrement recouvert. Ça devait être là, à cet endroit, se dit Marta en s’arrêtant. Elle sort un sac en plastique plié de la poche de son manteau. Puis elle s’accroupit et commence à le remplir de sable. »

Le roman débute avec la mort d’Arthur. Intéressant choix de narration que ce va-et-vient entre la fin et l’histoire de ce couple. Lecture faite avec un recul viscéral que j’ai ressenti face à ces personnages, Marta et Arthur. Cela donne une lecture à distance face à ce couple franchement pas sympathique. Mais je m’attache pourtant à la lecture et très vite m’obsède une question: Mais pourquoi ?

L’auteure je crois s’applique particulièrement à décrire froidement tout le parcours de ces deux personnes. Marta est lycéenne quand elle rencontre Arthur, un professeur – et un grand écart d’âge. Dès le début, je me suis dit oh mais noooon ce n’est pas possible, elle ne va pas avoir une histoire avec ce type, extrêmement antipathique !  ( et moche comme je me l’imagine ) Et si, elle l’a.

« L’encre se brouilla. Il laissa ainsi son empreinte digitale sur le cahier de Marta. À la maison, Marta recopia son empreinte au format A3. Elle passa des heures penchée sur ce labyrinthe, avec le sentiment de s’approcher de cet homme à chaque ligne.

Mais en fait. En fait, Mr Baldauf ne lui plaisait pas du tout. Quand elle le regardait en cachette, elle trouvait toujours quelque chose de nouveau qui la dérangeait. Ses dents, jaunies par le tabac. Son col, beaucoup trop strict. Son nez, déformé. Sa moustache, vieillotte. Et pourtant, Marta ne pouvait pas s’empêcher de penser continuellement à  cet homme. Elle savourait le sentiment de lui plaire et était toujours fébrile à l’idée de le revoir. »

Mais est-ce une histoire d’amour? Qu’est-ce qui fait que Marta va poursuivre cette relation, si jeune ? Son histoire familiale? Une recherche insoupçonnée d’affection, d’amour, de stabilité? Oui, mais pourquoi avec ce type? Voilà, ça commence comme ça, l’auteure m’a hameçonnée et c’est parti pour tout lire, en état parfois de sidération, tenue à distance par autant de stupidité – en apparence car il y a sûrement un traumatisme chez Marta pour s’enferrer là dedans, non ?

C’est bien là une relation sado-masochiste, avec Baldauf odieux, dur, railleur, méprisant ( je le hais !!! ) et une Marta qui endure au début avec un sentiment d’être aimée, elle est jeune. Et bête je trouve. Quand Arthur va récupérer les affaires de Marta chez sa mère.

« Arthur rentra à la maison et parut très content. Dorénavant – et bien qu’elle doive ménager son pied – , elle s’occupa du ménage d’Arthur avec beaucoup de zèle; heureusement, sa grand-mère lui avait appris tout ce qui était important. »

et peu regardante sur le respect

« Une fois, Marta le chatouilla sous son aisselle béante en disant: « Guili-guili. »

Arthur sursauta. Puis il lui cracha au visage. Marta fit mine de rire tandis que la salive au dentifrice d’Arthur lui coulait sur le nez, mousseuse. »

J’ai aussi bien du mal à aimer Marta, sans en penser grand chose, mais elle génère en moi une totale incompréhension. C’est ça qui fait tout l’intérêt de ce roman, c’est que ces deux ne sont en aucun cas attachants. Car Marta a un travail, de quoi se débrouiller seule…Ce qui la taraude, c’est sans doute l’idée d’être aimée…Mais alors, pourquoi ne choisit-elle pas le gentil et charmant Georg, son collègue de travail? Mais pourquoi ??? Je saisis le côté pervers, malsain d’Arthur, un vrai de vrai sale type…Oui, mais…En fait il faut aller jusqu’au bout pour saisir le choix de Marta et qui est Marta. Entre l’histoire du couple, les funérailles d’Arthur ponctuent le récit. Bien étranges funérailles, l’application de Marta à ce sinistre spectacle, rituel, adieu ? Où l’on comprend que tout n’est pas si simple, ou si tranché.

« En entrant dans la chambre, elle est accueillie par un mur d’air vicié. La pièce est surchauffée. Comme jamais. « Bonjour », murmure Marta en tenant le sac en hauteur, comme si Arthur pouvait mieux le voir ainsi, malgré le torchon qui couvre son visage. Elle ouvre le rideau et s’approche d’Arthur. Elle commence à lui retirer ses chaussettes. Puis elle se baisse pour dénouer le sac poubelle. Les poissons frétillent et bruissent toujours. Marta retire la mousse des marais du sac et la met sur la tête d’Arthur, l’arrange pour en faire une coiffure d’algues. Puis elle rabat précautionneusement le torchon vers le bas de façon à dégager son front ridé; les yeux restent couverts. Elle laisse une tige de mousse des marais dépasser sur son front comme un fougueux accroche- cœur. »

Et puis il y aura Michael, le fils, qui bébé pleure beaucoup, qui dort bien peu et Marta en mère; là, on commence à s’interroger. On a pitié de Marta, et elle fait un peu peur et elle devient inquiète, quand Michaël grandit.

« Michaël leva la tête. Un regard que Marta n’avait jamais vu entre eux glissa  d’Arthur à Michaël, du père au fils, et il y avait dans ce regard quelque chose de tellement intime, une si profonde compréhension mutuelle que Marta prit aussitôt peur. L’adolescent pouffa de rire, Arthur l’accompagna de son rire sonore, et Michaël se tenait déjà les côtes avant que ça puisse lui faire mal. Ils riaient de Marta.

Dans le miroir: son visage à elle, ses taches de rousseur. En arrière-plan: la moquerie. »

Le seul que j’aie aimé franchement est Georg – Michael est peu présent dans l’histoire sauf tout petit et ado mais éclaire la fin -. Le seul être normal est Georg. Georg aime Marta, lui; Georg sourit, est respectueux, gentil et intelligent…Mais Marta a choisi Arthur…et je vous le dis: c’est incompréhensible !

« Georg rit et prit congé en faisant son fameux salut temporal.

Marta sentit son cœur battre la chamade. Elle lâcha Neptune et suivit Georg.

-Georg!

-Oui, dit-il en se retournant.

-Est-ce que tu as tenu ta résolution?

-Ma résolution de toujours dire ce que je pense?

-Oui.

-Non, répondit-il. Mais tu fais bien de me le rappeler: je reprendrai la même l’an prochain.

-Tu veux que je te dise ce que je pense maintenant?

Georg réfléchit avant de répondre, en regardant le ventre de Marta:

-Il ne vaut mieux pas. C’est trop tard? Ça ne me sert plus à rien si tu commences à être franche maintenant. »

Ce livre parle donc des actes manqués, des décisions fatales, des choix dont on ne sait d’où ils viennent, c’est un roman noir, oui, je ne pouvais pas le lâcher, tenue par une colère sourde. Comment un choix va diriger une vie, comment deux personnalités si peu faites pour s’assortir vont entrer en guerre avec effets collatéraux. Beaucoup de choses s’éclairent dans la seconde moitié de ce roman si bien construit. 

Moi je dis: « Chapeau !  » à Katja Schönherr d’arriver à ce résultat, à savoir un coup de cœur pour l’histoire de ces deux personnages repoussants, chacun à sa manière, et pour une écriture glacée, glaçante et parfaite.

Cette citation de dernière page, attribuée à l’ancien directeur de l’Office fédéral de police criminelle allemande, Horst Herold.

« Si on allumait des bougies, la nuit, sur les tombes de tous ceux qui en réalité ont été assassinés, nos cimetières seraient bien éclairés. »

« L’enfant de la prochaine aurore » – Louise Erdrich – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait -, notre monde régresse. Ou progresse. Ou peut-être marche en crabe, d’une façon qui nous échappe encore. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre quelqu’un finira par mettre un nom sur ce que nous vivons, mais je n’arrive pas à imaginer comment tout ce qui nous entoure et tout ce qui est en nous pourrait être réparé. L’invisible, les quanta à l’origine de notre création sont mêlés aux événements en cours. Quoi qu’il soit en train de se passer, nous sommes abreuvés de flashs infos sur la manière dont la situation sera gérée – de simples conjectures, en réalité, sur ce qui nous attend- et c’est pourquoi j’écris ce récit. »

Je ne pouvais pas couper cette introduction qui se doit intégrale pour comprendre ce qu’est ce roman. J’aime énormément Louise Erdrich, certains romans plus que d’autres et celui-ci n’est pas dans mes préférés, mais sincèrement, on ne peut confondre la voix, la plume de cette auteure avec aucune autre. Mêlant poésie et langage familier avec un talent fou, ici c’est la voix de Cedar, jeune femme ojibwe adoptée par un couple blanc qui raconte. Elle parle à son enfant à naître comme on écrit un journal. Elle lui parle pour le rassurer, le préparer, lui dire comme elle l’attend avec impatience, lui dire comme déjà elle l’aime infiniment. Très jolie forme donc pour ce roman assez effrayant, présentant un monde dans lequel la religion et le totalitarisme sont en train de prendre les rênes, en particulier sur les femmes enceintes et les enfants à naître.

C’est quand Cedar décide d’aller rencontrer sa mère biologique que tout commence. La famille Potts est décrite avec humour, car jamais d’angélisme chez Louise Erdrich. La mère biologique:

« Elle tend les bras et s’avance vers la voiture. Elle transpire un peu dans son débardeur noir moulant, qui laisse apparaître des bretelles de soutien-gorge roses, et son pantacourt noir et évasé. Son corps bien proportionné, aux allures d’ours, est tout en graisse musclée, et elle a un joli visage aux traits réguliers. Elle est jeune. Elle a d’étincelantes dents blanches et de petits yeux noirs rieurs et fuyants. Sa chevelure châtain, balayée de mèches rousses, est retenue au sommet de sa tête par une de ces pinces crabes en plastique, de couleur bleue, et elle porte des perles aux oreilles. de vraies perles, on dirait. Je descends de la voiture dans l’air chaud et suffocant. »

Elle a à maintes reprises décrit la vie dans les réserves et la tristesse de ces endroits (« Love medicine », par exemple, terrible ). Sur la route, premiers signes:

« 9 août

Le lendemain matin, je prends la route qui va vers le nord pour me rendre chez les Potts. J’ai de fulgurantes bouffées d’émotion. Tout ce que je vois en chemin – sapins, érables, centres commerciaux, compagnies d’assurance et boutiques de tatoueurs, herbes folles des fossés et gens dans les maisons – , tout est physiquement en équilibre sur ce point de transition entre le présent des choses et le grand, l’incompréhensible changement à venir. Et pourtant rien ne me semble franchement insolite. Un peu calme peut-être, et certains sermons annoncés sur les panneaux d’affichage des églises sont plus alarmants que d’habitude. La Fin des Temps est arrivée ! Êtes -vous prêts pour l’Enlèvement? Dans un champ immense et vide se dresse un panneau sur lequel on lit: La Future Maison du Dieu Vivant. »

La mise à l’abri de Cedar va prendre alors l’allure d’une course poursuite sans savoir vraiment qui la poursuit, avec une méfiance envers chaque personne rencontrée, y compris ses plus proches, comme Phil, le papa de l’enfant à naître. Ainsi elle va se retrouver à l’hôpital de Fairview Riverside, chambre 624, après un appel mystérieux de Mère. Ce sont clairement ces chapitres que j’ai préférés, la seconde partie du roman jusqu’à la fin et le dénouement dont je ne vous dirai rien si ce n’est que c’est à pleurer…Belle et froide et blanche de neige.

Remarquable écriture et ici un ton piquant, la voix de Cedar est acérée, teintée d’humour noir, désabusé, colérique et assez désespéré, et puis sans pleurnicherie. Les personnages sont très intéressants, on ne sait jamais qui est de quel côté, la suspicion est constante, la défiance même envers les plus proches, cet « état autoritaire » sème le trouble. C’est curieux, cet état de fait me semble familier. Quand la supercherie idéologique mène le monde à la baguette par des procédés douteux et à des fins douteuses. Jusqu’où ? Cedar et Phil s’aiment et se marient,

« Pendant la journée, le regard perdu dans la végétation touffue et bruyante qui s’étend derrière la maison, je pense au bonheur physique que nous partageons, Phil et moi. Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

C’est beau, n’est-ce pas? On sent ici chez Louise Erdrich de la colère et du chagrin, un livre que je suppose écrit à l’ère trumpiste. Parfois un peu dur à suivre pour moi, j’ai tout de même éprouvé un grand plaisir grâce à l’écriture et dans le ton, dans la douceur, l’intelligence et l’humour de cette jeune mère qui écrit à son enfant à venir sans niaiserie, jamais, au contraire avec lucidité, humour, et tendresse…La filiation, l’identité et l’autochtonie sont présentes tout au long de l’histoire en un questionnement profond et assez désespéré. Le seul espoir, cet enfant que porte Cedar en une constante intimité. Naissance.

 » Tu étais bleu, très légèrement. Au fur et à mesure que tu respirais, tu as rosi, puis rougi, et le duvet soyeux qui couvrait ta peau s’est mis à miroiter comme du cuivre. Tes membres veloutés se sont dépliés, souples et forts. Tu as renversé la tête en arrière. Tes yeux étaient du bleu ardoise des yeux de nouveau-né, mais en plus foncé, brûlant déjà de vivre. Tu as soutenu mon regard et j’ai glissé mon doigt dans ta main. Tu m’as dévisagée en t’agrippant avec une force implacable, et j’ai scruté l’âme du monde.

C’est toi, ai-je dit. Cela a toujours été toi. »

Et puis des références à Hildegarde de Bingen, cette femme incroyablement poétique, romanesque, courageuse, tout comme Sainte Kateri.

« Hildegarde de Bingen passa sa jeunesse enfermée dans un abri de pierre. Ses parents décrétèrent qu’elle devrait vivre en recluse et, lors d’une cérémonie funéraire, elle fut claustrée, probablement à l’âge de sept ans. Au moins, elle avait Jutta, son guide spirituel. Il y avait une fenêtre par laquelle on lui donnait à manger. Et une ouverture par laquelle on lui glissait une poubelle. Pas surprenant qu’Hildegarde ait eu des visions bouleversantes.

Tout est pénétré de connexions, pénétré de relations. »

Louise Erdrich est sans aucun doute une des plus grandes plumes venues d’Amérique c’est pour moi incontestable.

Je sors finalement de cette lecture assez sidérée, parce que ce livre est terrifiant et beau. 

« Je reste tranquille, seule.

Et je me rappelle maintenant que j’y étais, la dernière fois qu’il a neigé au paradis. J’avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. […]Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l’enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l’air et il n’y a rien d’autre que de la blancheur. Je suis ici, et j’étais là-bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre? »

Questions à Gilles Sebhan, à propos de « Noir diadème »

                                   Entretien avec Gilles Sebhan, à propos « de Noir diadème »

Bonjour Gilles et tout d’abord je vous remercie d’avoir accepté d’échanger avec moi. J’ai lu votre série jusqu’à ce 4ème livre avec toujours un grand plaisir, un grand intérêt et aussi une certaine appréhension. L’univers dans lequel circule le lieutenant Dapper est pour le moins troublant et inquiétant. Mais cela tient bien sûr au sujet :  le meurtre, les enfants, la folie, la filiation et la sexualité. Ici, ce sujet est encore plus prégnant, notamment par l’éveil de Théo qui a grandi et par Dapper lui-même.

J’ai trouvé dans ce roman comme quelque chose qui surgit chez les personnages et les révèle à eux-mêmes, surtout chez Théo et Dapper. Pouvez-vous me dire comment vous faites avancer les personnages de la série, cette progression des états d’esprit, les introspections et les évolutions qui en découlent.

 – Je n’avais rien prémédité en commençant l’écriture de la série, à vrai dire je ne savais pas qu’il s’agirait d’une série, j’avais juste en tête l’image d’un homme qui se retrouve au milieu d’une allée de centre psychiatrique et éprouve une sorte d’épiphanie. A la fin du paragraphe, l’homme était à la recherche de son fils disparu et l’enquête était lancée. Les personnages sont apparus ainsi au fil de l’intrigue, avec une nécessité qui m’échappe. Ensuite j’ai tenté de prolonger le plus loin possible les métamorphoses que les événements faisaient subir à mes personnages. Je voulais que tous soient issus d’un traumatisme d’enfance et je voulais mener le plus loin possible les conséquences de ce traumatisme.

Le sujet des migrants et en particulier ici des jeunes migrants est abordé sous l’angle de l’exploitation humaine et des réseaux mafieux qui prospèrent autour de cette misère. Dites-m’en plus sur ce choix pour ce roman-ci  .

Dans le volume précédent, le centre psychiatrique termine en cendres. Le royaume des insensés, comme je l’appelle, a donc disparu. Il me fallait un nouveau lieu pour Noir diadème, mais je voulais que ce lieu soit un fantôme de lieu, un lieu qui fait le deuil de lui-même, et c’est pourquoi j’ai pensé à ce terrain vague qu’occupe de jeunes migrants. Puisque les adolescents de la série sont désormais sans terre, je trouvais juste de les associer à ces jeunes migrants qui sont en exil , sans papier, perdus dans ce non-lieu. Le trafic d’organes, c’était encore une façon d’accentuer leur morcellement et la déshumanisation à laquelle ils sont soumis par la société.

La place des femmes dans vos romans est intéressante, elles semblent, comment dire…plus saines d’esprit, plus concrètes, plus aptes à prendre des décisions. Et peu nombreuses. Comme Anna et Hélène qui finalement n’atermoient pas longtemps, et puis Marlène, qui même fragile parvient à savoir ce qu’elle veut. Les hommes beaucoup moins. La sexualité et ses troubles avec Théo, et même Dapper, sont plus complexes pour les garçons semble-t-il que pour le couple Anna /Hélène par exemple non ? Comment peut-on interpréter ceci ?

– Il y a une grande solitude des femmes dans cette série, elles sont à la fois fortes, ou disons qu’elles sont traversées par des forces, et désespérées. Quelque chose s’est brisée en elles et elles tentent sans cesse d’échapper au rôle qu’on veut leur assigner. J’ai beaucoup pensé au film The Hours qui met en parallèle la vie de plusieurs femmes, dont l’une est l’écrivaine Virginia Woolf qui finit par se suicider en avançant dans l’eau les poches pleines de pierres et une autre qui ne peut faire autrement que d’abandonner son fils et son mari que pourtant elle aime. On ne peut pas toujours expliquer pourquoi la vie nous plonge dans le désespoir et je voulais montrer, surtout dans le cas d’Anna, le vide qui s’est creusé en elle et que rien ne peut venir combler.

Enfin la folie ici est toujours présente, mais c’est surtout la folie « ordinaire », faite de fantasmes, de peurs, d’interprétations de choses diverses perçues comme des signes. Est-ce que je me trompe en disant que tout est « folie » dans vos livres ?

– Je ne sais pas si tout est folie car la ville dans laquelle se passe la série est elle bien trop sage. Disons plutôt que tous les personnages qui prennent du relief dans Le royaume des insensés ont partie liée avec le désordre mental : des adolescents psychotiques, un enfant traumatisé après son enlèvement, un journaliste qui est victime de somatisations intempestives, oui tout le monde semble secoué par un trouble qui lui fait percevoir le réel autrement. Mais c’est précisément ce qui m’intéresse dans cette folie, qu’elle oblige à regarder autrement le monde. On envisage trop souvent la folie comme une impuissance. C’est une souffrance, sans aucun doute, mais c’est aussi une manière différente, et parfois fascinante, d’envisager les manifestations du monde.

Je vous laisse conclure ?

– Le prochain livre évoquera les conséquences des événements évoqués tout au long de la série. On retrouvera la plupart des personnages mais une quinzaine d’années plus tard, parce que je voulais vraiment concevoir ce cycle comme une plongée dans le temps et j’avais le désir qu’on perçoive sur chaque personnage, surtout les enfants devenus adultes, le passage des années. C’est bien sûr un idéal impossible à atteindre, mais j’ai sans doute rêvé de transposer La recherche du temps perdu dans le cadre du roman noir. Comme dit Proust, on cherche toujours à imiter un chef d’oeuvre. Et cette tentative est toujours un échec. Mais parfois, on rate mieux que d’autres….

Je vous remercie pour cette conclusion prometteuse, et pour avoir bien accepté ces quelques questions.