« Les Amazones » – Jim Fergus – Cherche-Midi, traduit par Jean-Luc Piningre

« Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear – Tome 3 de la trilogie « Mille femmes blanches »

 » 25 novembre 2018

Finalement, je préfère ne pas confier toute l’histoire à Jon W. Dodd. Elle m’appartient, à moi et à ma famille, au peuple cheyenne et plus encore aux Cœurs vaillants. Alors personne ne la racontera mieux que moi. Dois-je rappeler que les Blancs, après nous avoir envahis, avaient chargé leur armée de nous massacrer? Qu’ils nous ont confisqué nos terres, notre mode de vie, notre culture? Pour accélérer les choses, ils ont décimé notre frère le bison, qui était notre moyen d’existence et dont les troupeaux peuplaient jadis nos vastes prairies. Pratiquement exterminés, il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au parc de Yellowstone, contre trente millions au départ. Quant à nous, ceux qui ont survécu aux guerres, nous avons été parqués dans des réserves, avec interdiction d’en sortir. Les Blancs nous ont volé notre langue et nos enfants, qu’ils ont envoyés étudier dans leurs écoles religieuses après leur avoir rasé la tête »

Ainsi commence le dernier volume de cette belle trilogie. Une lecture facile, intelligente et intéressante et même si mon préféré des trois est « La vengeance des mères » – sans doute le plus noir des trois – on retrouve avec un intense plaisir la plume de Jim Fergus et son attachement à l’histoire tragique du peuple natif de son pays.

Sans angélisme, il aura su nous parler tout au long des pages de l’histoire de ces peuples, et en particulier les Cheyennes. Nous dépeindre leur cadre de vie, leur mode de vie, leur culture, leur richesse et leurs faiblesses, leurs défauts, ceux inhérents à l’espèce humaine dans son ensemble, ni plus ni moins. Sans doute il n’est pas facile pour un Blanc de parler ainsi de cette histoire avec autant de subtilité. Pari tenu.

Et puis bien sûr, sur ces trois livres il est question de femmes; et je sais gré à cet auteur d’avoir su si bien parler de ces mille femmes blanches et plus largement nous parler des femmes. Je ne révélerai rien en disant que l’échange des mille femmes blanches contre des chevaux à l’origine du roman est fictif, n’est-ce pas ? Bien que la rencontre entre Little Wolf et le président Grant et la proposition soient réels, l’échange, après avoir exploré plusieurs sources, semble ne pas avoir eu lieu.

Avec cette communauté aux multiples origines et aux tempéraments de toutes sortes, qu’on connait bien à présent et qu’on va quitter à regret, c’est un tendre et admiratif hommage aux femmes que nous offre Jim Fergus. C’est aussi une fresque sur une histoire de liens, d’amours possibles, de compréhension possible, de partage. Mais aussi évidemment l’histoire d’une dépossession totale, d’une extermination voulue, et de résistance. 

« -[…] Savais-tu que les trois-quarts des Indiens d’Amérique, l’Alaska y compris, vivent aujourd’hui dans des villes et non dans des réserves? Beaucoup de nos filles sont enlevées en pleine rue et tombent dans les griffes des réseaux de prostitution. Ils s’attaquent à nous puisqu’ils bénéficient d’une totale impunité. Ils profitent du racisme institutionnel de ce pays, du fait que l’État fédéral ne tient pas de base de données à jour des indigènes qui disparaissent chaque année. Portant les chiffres du FBI indiquent qu’elles sont deux fois plus nombreuses que les Blanches dans ce cas, alors que nous sommes un groupe de population moins important. »

On peut aisément dire et écrire pas mal de lieux communs sur le sujet, c’est pourquoi je vais ici mettre le focus sur un point abordé de façon assez brève mais qui me semble important – voire une entrée vers un autre roman ?  – , et sur une héroïne dont j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il adviendra d’elle : Molly Standing Bear, descendante de ces femmes, celle qui va porter l’histoire des siennes et des siens à la connaissance du plus grand nombre, par le biais des journaux de May Dodd, de Molly McGill et de Margaret Kelly dont elle a en quelque sorte la garde.

Ces carnets que nous lisons depuis 2013 à raison d’un tome tous les 3 ans. Le récit se clôt avec cette nouvelle Molly du XXème siècle, guerrière nomade à sa manière, au caractère qui n’a rien à envier à celui de ses ancêtres, et prête à livrer un combat d’actualité : les disparitions de femmes autochtones non élucidées. Le problème est le même au Canada d’ailleurs, et voici quelques articles qui m’ont semblé intéressants:

https://theconversation.com/femmes-amerindiennes-assassinees-ce-genocide-qui-embarrasse-lamerique-du-nord-118526

Et vous pouvez regarder le film Wind River, que j’avais vu à sa sortie au cinéma.

Où l’on comprend que le peuple blanc n’en a pas fini avec l’humiliation et la spoliation des peuples natifs, ni avec la violence qui leur est faite par un traitement inégalitaire, le mépris et un refus des droits essentiels.

Outre le fait que ce livre nous décrit le courage de ces femmes, blanches ou pas, la nécessaire solidarité qui fera leur force, leur ouverture d’esprit aussi, Jim Fergus dénonce encore, sans grandes envolées mais par des détails toujours choisis et bien placés l’abandon dans lequel elles sont face à la violence des hommes et comment elles survivent à ça, malgré tout. Aucunement manichéen, toujours pesé, dosé, le texte prend alors une vraie crédibilité. Quelques scènes bien « sauvages » avec l’infect Jules Séminole qui pour la énième fois attaque May et son amie Wind:

« -Mon bel amour, en voilà des méchancetés ! Il est donc temps de la refermer ta gueule de putain, a-t-il rétorqué en nouant à nouveau son immonde foulard sur mes lèvres. Pour que Jules et ses amis profitent de toi sans entendre les horreurs que tu profères. Mais voilà qui devrait te mettre du baume au cœur,; quand nous en aurons fini avec toi et que Cuts Women t’aura découpée, c’est Jules qui aura le plaisir de porter ta petite chatte à son poignet, en souvenir de nos ébats… »

Enfin, j’ai lu des pages magnifiques sur les paysages, sur l’amour, sur les jeux et les travaux des jours ordinaires de ces peuples qui ont habité mon enfance et ont sans aucun doute modelé mon imaginaire sur l’Amérique, cette même Amérique où l’on construit des murs et où on continue à tuer. Jim Fergus de sa plume douce amère sait dire tout ça, et nous remplit d’affection pour ces femmes, blanches ou pas. Et nous offre aussi des scènes comme celle-ci:

« Nous avançons de front, Phemie, Pretty Nose et moi, chacune sur notre cheval, moi entre elles deux. Martha nous suit sur son courageux petit âne, Dapple, puis ce sont Astrid, Maria et Carolyn, côte à côte derrière elle. C’est une belle journée d’été. Après une vague de chaleur, la brise nous rafraîchit, l’air est plus doux et le ciel dégagé d’un bleu profond. Nous traversons une prairie vallonnée que les Indiens appellent le pays des herbes courtes, riche en herbe aux bisons, où les jumelles ont sans doute coupé les quelques brins que j’ai trouvés dans leur sac-médecine. Comme il a beaucoup plu en ce début d’été, l’herbe et les fleurs sauvages ont poussé en abondance. Assez hautes, cependant, pour effleurer le ventre des chevaux, elles ondulent sous le vent comme une houle légère en exhalant leur doux parfum. À distance, un troupeau épars de bisons profite paisiblement de ces riches pâtures. »

Je préfère donc avant tout vous proposer quelques extraits choisis. J’ai écouté Jim Fergus il y a quelques années à Brive, à la veille de l’élection de Donald Trump. En l’écoutant, j’ai entendu un homme calme, posé et bienveillant. Il a raconté comment il est arrivé à s’intéresser aux peuples autochtones, quand enfant avec ses parents il partait en promenade en voiture et passait aux portes des réserves. Il regardait, s’interrogeait, puis il a cherché, puis il a compris et enfin devenu adulte et l’écrivain que nous savons, il nous a écrit ces trois merveilleux romans. On ne peut que l’en remercier. Et le lire, bien sûr !

Je termine avec un extrait de la lettre que Molly Standing Bear  – son histoire en résumé de la page 160 à la page 170 – laisse à son amoureux Jon, le journaliste chargé de publier les carnets.

« Mon cher Jon, donc, je te laisse mes carnets et tu as la permission de les reproduire par petits bouts dans ton magazine. En revanche, tu n’as pas celle de modifier quoi que ce soit dans les récits de May et de Molly. Que tu approuves ou pas la façon dont je les ai arrangés, je veux qu’ils paraissent exactement tels quels. Si je découvre le moindre changement, je serai forcée d’attacher ton scalp à ma ceinture…et je ne plaisante pas. Cela vaut aussi pour mes commentaires. Comme je parle cru, notamment de sexualité, tu seras sans doute gêné par certains. Tu feras avec, petit Blanc. Tu n’allais pas te cacher derrière ton bureau, déguisé en rédacteur en chef jusqu’à la fin de ta vie. Il faut bien que je te mouille (façon de parler ).

Nous nous sommes bien amusés, hein cow-boy? »

« Le Quaker » – Liam McIlvanney – Métailié Noir, traduit par David Fauquemberg

« Prologue

Cet hiver-là, la photo d’un jeune homme blond au sourire narquois envahit tous les arrêts de bus et les vitrines de marchands de journaux de la ville. Ce même visage était punaisé aux panneaux de liège des salles d’attente des médecins, ou exposé sous verre dans les bibliothèques municipales. Chacun avait sa petite idée sur le propriétaire de ce visage. Les rumeurs bruissaient dans l’air comme de l’électricité statique. Le Quaker travaillait comme magasinier à la boulangerie Bisland’s. Il était installateur pour la compagnie de gaz écossaise, soudeur au chantier naval Fairfield’s. Le Quaker bossait comme serveur au vieux pub du Bay Horse. »

Très contente de retrouver les éditions Métailié avec ce très bon roman policier écossais. Roman policier, mais aussi un regard sur le Glasgow des années 60/70 plein de réalisme, avec une ambiance vraiment réussie. L’intrigue est inspirée d’un fait divers, et l’enquête va jusqu’à un aboutissement qui au final n’en est pas totalement un – et ça, j’aime bien -.

« Une deuxième grosse tempête frappa la ville le 25 janvier, ce jour où l’on célèbre le poète Robert Burns. C’est le lendemain de la tempête, au petit matin, que l’on retrouva Numéro Trois gisant dans  une arrière-cour de Scotstoun, le corps massacré, tel un objet saccagé par le vent. Le sourire involontaire de Marion Mercer alla rejoindre ceux de Jacquilyn Keevins et Ann Ogilvie sur les unes à scandale du Record, du Tribune et du Daily Express. »

Trois femmes ont été assassinées, violées et mutilées selon ce qui ressemble au rituel d’un serial killer. Mais les enquêteurs de la Quaker Squad, cellule dédiée à cette affaire, pataugent, malgré des mois et des mois de travail. Alors bien sûr, il n’est pas possible de s’en tenir à un échec, même si les meurtres ont semble-t-il pris fin, même si la population a semble-t-il tourné la page de la peur, malgré tout ça, la hiérarchie envoie Duncan McCormack pour faire un audit et tenter de relancer de nouvelles pistes, de nouvelles façons d’aborder les faits ou  – et de préférence – de boucler le dossier sans trop de bruit même sans résultat.

« -Bref. Vous prévoyez quoi pour la suite ?

McCormack jeta son mégot par la fenêtre ouverte.

-Je prévois de garder les yeux grand ouverts. Je prévois de passer en revue tous les éléments dont nous disposons. D’écrire un rapport honnête.

-Je vois. De nous retirer l’affaire, vous voulez dire. D’abréger nos souffrances.

-La décision ne m’appartient pas, inspecteur.

-Regardez-nous dans les yeux quand vous nous baiserez, hein ? On mérite au moins ça. »

Parmi les points forts de ce roman, les relations complexes qui vont prendre forme au sein de la Quaker Squad; McCormack regardé avec suspicion et en face de lui, l’esprit de corps peu enclin à intégrer un enquêteur externe, jugé par l’équipe comme un simple moyen de mettre le doigt sur leur incapacité à résoudre le dossier. Donc, une forte animosité dans l’équipe, et une belle étude sans concession d’un corps professionnel et de sa hiérarchie ( les chefs Flett, Levein, Cochrane ne sont pas très attachants, au minimum…). Sauf que McCormack, l’enfant de Ballachullish, n’a pas été élevé comme ça, ne voit pas les choses comme ça et n’entend pas se laisser pervertir, quoi qu’il lui en coûte.L’auteur m’a enchantée par son ton assez amer sans être cynique et son regard sur ce que devient Glasgow.  Et sur ce que lui devient.

« Chez lui, ce soir-là, McCormack contemplait les longs cous des grues de l’autre côté de la ville, dans l’éclat bleuissant du soir. La fenêtre de son séjour lui renvoyait son fantôme, l’image d’un homme qui aurait pu être quelqu’un d’autre. L’inspecteur principal Duncan McCormack, patron de la brigade volante. Il se représenta la chose. « 

Le nouvel arrivé va reprendre tout le dossier et saura résister et trouvera même en Goldie un allié inattendu, au vu des difficultés entre eux au début. En marge de cette enquête, la police va devoir retrouver un gang qui s’empare d’un trésor de bijoux dans une salle des ventes en moins d’une heure. La tête pensante est un nommé Paton, un free lance venu de Londres mais né à Glasgow, fameux perceur de coffres-forts.

« Il découpa en dés sa pièce de jambon et regarda les joyaux défiler. Il s’agissait du butin d’un cambriolage perpétré dans une maison de vente aux enchères. Les voleurs étaient entrés par effraction dans les locaux de la société Glendinnings, sur Bath Street, ce mardi matin à l’aube. Si vous reconnaissez l’un de ces bijoux, merci de contacter le numéro inscrit au bas de votre écran. »

Des liens vont surgir, hasardeux et incompréhensibles le plus souvent, entre les deux affaires, laissant perplexe McCormack  qui va avancer ainsi de retournements de situation en hésitations, de sermons du chef en petits pas en avant qui l’incitent à continuer. Un des fils tirés au cours de l’enquête est lié à une chanson populaire, » Mary Hamilton »:

Grâce à la ténacité de cet inspecteur viendra le dénouement. McIlvanney, avec une plume assurée, raconte cette longue et difficile enquête sans un temps mort, dans un Glasgow qui mute et dont les chantiers mettent à jour le sordide, dans une ville tenue par la mafia locale. Les passages dans lesquels les victimes racontent leur mort sont vraiment bons, mettant à point nommé les derniers instants de ces femmes comme une ponctuation, et une sorte d’appel ou de rappel :  » N’oubliez pas qu’elles étaient des personnes vivantes parmi nous, écoutez leur dernier souffle, leur dernière pensée. »

« Ann Ogilvie – […] Je suis restée allongée là tout le jour d’après, toute la nuit suivante, à cent mètres de mes enfants, de ma sœur Deirdre. C’est Deirdre qui a fini par me trouver.

J’ai entendu ses talons sur le bois brut du plancher, ses pas qui s’approchaient par à-coups, comme si elle n’arrivait pas à se décider, tac…tac-tac-tac…tac tac. Puis son souffle coupé quand elle a vu mes jambes, la manière dont elle a franchi les derniers mètres sur la pointe des pieds, et son visage terrifié penché sur mes yeux morts comme si elle regardait au fond d’un puits. 

Trente-six heures auparavant, je me préparais pour sortir. »

L’auteur donne tour à tour « la parole aux victimes et aux enquêteurs », mais surtout, avec un grand sens du portrait, nous fait aimer quelques personnages de façon inattendue. Si bien sûr McCormack avec ses zones sensées être des zones d’ombre à cette époque, m’a été tout de suite très sympathique, c’est je crois Alex Paton, le perceur de coffre que j’ai préféré, parce qu’il est intelligent, parce que peu à peu son histoire nous est dévoilée, parce que je le trouve très doué dans son job…Bref, j’aime bien ce brigand-là…Un extrait qui dit d’où vient Paton

« Il avait passé pas mal de temps au Trou.

Le Trou, c’était la cellule disciplinaire. En bas d’un escalier étroit, dans un sous-sol aveugle, humide et noir. Le secret de Paton, c’est que le Trou ne lui avait jamais fait grand-chose. L’obscurité avait quelque chose de bienveillant. Elle pouvait vous envelopper, vous absorber, jusqu’à ce que vous fassiez partie d’elle. Ce qui inquiétait les autres jeunes – l’absence de fenêtres, les ténèbres épaisses – ne le dérangeait pas. À travers la fenêtre noire du Trou, on pouvait s’échapper vers un riche néant obscur. on pouvait disparaître. »

Ajouter à ces personnages les décors, logements, bars, pubs, ruelles sombres, cimetière, lieux de crimes, immeubles en démolition où subsistent des résidus de pauvres vies, petit jour ou ciel changeant, un peu de l’air vif des Highlands quand Paton part faire du camping ( …! ) , ajouter encore les effluves de bière et de whisky et le regard inquiet de Duncan McCormack, et vous avez ce très bon livre dans lequel les réponses ne viennent qu’à la toute fin et, même si on est suspicieux tout au long des pages, la fin est une apothéose de révélations, une fin qui, comme je le dis au début de ma parlotte, n’en est pas totalement une. Une suite peut-être avec ce Duncan McCormack attachant ? Je ne dirais pas non !

McCormack et Goldie vont manger, boire et réfléchir au Blue Bird Café, et entendent Donovan

Excellent moment de lecture, un bon vrai polar, plus violent dans ce que sont les personnages que dans les actes, et Glasgow versant sombre.

Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman ) 

 

« Atmore, Alabama »- Alexandre Civico – Actes Sud/Actes Noirs

« Williams Station Day

7 h 45

Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle. À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. »

Ce court roman sera sans conteste parmi mes gros coups de cœur de la rentrée. Je découvre avec bonheur cet auteur dont voici le 3ème livre. Un texte resserré et qui à mon avis, dans le style, dans l’écriture, atteint à la perfection. Chaque mot ici prend tout son sens, rien d’inutile, point d’ornements mais une poésie créée juste par la façon d’assembler les mots choisis avec soin, les phrases et les chapitres courts et la lecture se fait comme une respiration. Ainsi le décor est planté sobrement mais précisément.

« Je la regardais, cette Amérique, et me suis dit qu’elle dégueulait d’Amérique. De ses propres signes, de ses clins d’œil à elle-même. Cette Amérique avec sa peau grenue, ses vergetures et son fond de teint mal étalé, ses routes larges, ses lumières qui éclairent le jour, ses couleurs stridentes, elle était telle que je l’avais laissée dans ma jeunesse, un peu plus fausse sans doute encore, mais cela venait peut-être de moi. »

Il en ressort un sentiment qui m’a accompagnée tout au long de la lecture; un sentiment de solitude, celle que ressent au fond chacun des personnages, une tristesse qui dit l’absence de perspective, et un regard sur cette Amérique électrice de Trump assez impitoyable. Néanmoins, l’auteur me semble moins sévère envers les femmes d’Atmore qu’envers les hommes, tous ces hommes accrochés au comptoir du bar, pleins d’assurance et de certitudes, pleins de haine et de misère intellectuelle, pleins d’ennui. Je ne les aime pas. Il m’est difficile de leur trouver des excuses, voire impossible. 

 » Bruce m’a interrogé sur ma religion et j’ai répondu, évasif, baptisé catholique. Il s’est levé et m’a serré la main, chaleureux. J’avais peur que vous soyez musulman. Si vous aviez été musulman, on n’aurait pas pu continuer à parler, vous comprenez. Je les déteste, les musulmans. Je croise un musulman, je le bute, j’ai un flingue pour ça. on a tous un flingue ici, et si on croise un musulman, on le bute. »

Ou aussi

« Ici, c’est l’Amérique, vous savez, la vraie. Chez vous on croit que l’Amérique c’est les côtes, New York, Hollywood, mais la vérité de l’Amérique, c’est ici. La communauté. On est entre nous, en communauté. Et ceux qui n’en font pas partie n’en font pas partie. »

Alors que les femmes, Betty ou Mae engendrent plutôt de la compassion indulgente, parce qu’elles gardent des sentiments et de l’humanité, Mae pour son fils qu’elle va voir en prison et Betty envers Eve.

« Je suis désolée, a dit Betty.

Aucune importance.

Elle vient presque tous les jours, c’est une paumée, a-t-elle ajouté comme pour l’excuser. Elle est toujours dure avec moi, toujours un peu méchante, mais je sais que ce n’est pas une mauvaise personne. Elle porte juste un costume trop grand pour elle. »

Joli, non ? 

Que dire de l’histoire elle-même? Infiniment triste, une histoire de perte, de deuil, de désir de vengeance pour le narrateur dont on ne connait pas le nom, un professeur qui a quitté son travail et son pays, la France, pour rôder autour de la prison d’Atmore, Alabama.

« J’avais quitté Paris quelques heures plus tôt après avoir empaqueté rapidement mes affaires dans la valise noire. Mon billet d’avion fumait encore. Plus de chat à nourrir, tout juste une porte à claquer sur des fenêtres aux volets clos, un parquet aux lattes écartées, poussière débordant des rainures, une odeur rance de frigo en fin de mois et la porte d’une chambre que je n’avais jamais pu rouvrir. »

Quand il arrive a lieu la grande fête annuelle, le Williams Station Day, fête de la fondation d’Atmore. Et le livre se déroule sur 33 jours. Des flashes de souvenirs éclaboussent le narrateur et le terrassent, alors il boxe; dans une salle et contre les murs de sa chambre.

« J’ai fait des pompes, des abdos, puis j’ai attaqué le mur. J’ai frappé, poings serrés, trois phalanges légèrement avancées. J’ai frappé, une main après l’autre, j’ai frappé contre le mur blanc, de plus en plus vite, de plus en plus fort. J’ai arrêté en voyant la trace rouge se former sur la cloison. »

C’est aussi une histoire d’errance pour Eve, fille d’un couple de Mexicains immigrés aux US, gamine défoncée qui vit de son corps déjà abîmé, dans un vieux mobil-home.

« Mes parents sont mexicains, moi je suis née ici, juste de l’autre côté de la frontière, ça fait de moi une dreamer, une rêveuse.

Elle a montré la pièce qui nous entoure avant d’ajouter, il est beau mon rêve, tu ne trouves pas? Ils inventent des mots qui ajoutent du malheur au monde. »

Elle lit beaucoup, elle est intelligente, elle va partager avec notre conteur le goût des mots, du vocabulaire – que partage j’en suis sûre l’auteur avec eux, ainsi le ciel n’est pas « constellé d’étoiles », mais « infesté d’étoiles » et ça, ça a un sens –  On ne saura pas grand chose de ce qui a amené Eve à cette situation, à se retrouver dans cette ville raciste jusqu’au plus profond de ses tripes, où les machos immondes s’essuient les pieds sur les gens comme elle.

« C’est normal, je déteste ces gars, ils s’emmerdent autant que moi mais eux sont fiers de s’emmerder. La soirée où ils ont cassé la figure à un Français sera racontée pendant plusieurs années. » 

Des liens vont se créer entre Mae, Betty, Eve et le narrateur et la fin est absolument bouleversante, c’est un coup de poing final qui m’a chopée et laissée KO. Vraiment quel beau et puissant texte…

Les quelques extraits que je partage avec vous pour illustrer cette écriture pour moi parfaite ne sont que des miettes, mais ce livre est pour moi de ceux à lire à voix haute. En le parcourant pour vous en dire ces quelques mots, j’en ressens encore la force et la portée émotionnelle. Un livre qui reste.

La phrase retenue par tous ceux qui ont lu ce livre, je pense:

« Ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule. »

et pour moi, cette autre:

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

Chez Eve, on écoute Willie DeVille, « Across the borderline »

Demain, conversation avec Alexandre Civico.

Jean-Claude IZZO à l’honneur

Une fois n’est pas coutume, je partage avec vous ces événements autour du si regretté Jean-Claude IZZO. Ce seront des lectures, de la musique, des photos un peu partout à Marseille et aux environs qui rendront un bel hommage à cet auteur irremplaçable.

Je vous joins donc le programme complet et en particulier la prestation de Jacques Ibanès, qui m’a contactée à ce sujet, à la médiathèque Marcel Pagnol à Aubagne.

Programme_IzzoItinéraireS_28pages 16 septembre v2

dépliant Izzo