« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.

« Rhapsodie balkanique » – Maria Kassimova-Moisset, éditions des Syrtes, traduit par Marie Vrinat ( Bulgarie )

« MIRIAM

1924

Elle roula sur ses jambes.

Lourde, épaisse goutte de sang. Elle se glissa des profondeurs de son corps efflanqué et se rua sur ses jambes. Trébucha près du genou pointu où elle s’arrêta l’espace d’une seconde pour inspecter le chemin devant elle.  Emprunta l’intérieur du mollet, entre les tendres petits poils blonds de son duvet de jeune fille et se heurta frontalement à sa chaussette blanche. Pfff!…Le coton l’absorba instantanément. Le rouge foncé se fondit dans ses fils, ralentit son cours et se mit à serpenter vers le fond de sa chaussure aussi élimée qu’un crâne chauve. Là, elle s’enfonça dans l’invisible et s’apaisa. »

Quelle belle découverte, encore ! Vous constaterez que je commence à explorer l’Est de l’Europe, et avec quel bonheur !

Nous sommes ici en Bulgarie dans les années 20. L’autrice raconte l’histoire de sa grand-mère et celle de son père, celle qu’on lui a racontée; mais en romancière et donc par la fiction, elle prend de la distance sur cette histoire et comme on le lit au fil des pages, la complaisance n’est pas de mise. Construit en insérant des chapitres de dialogues entre elle et ses personnages, ce questionnement prend une forme vraiment judicieuse et plus critique.

Voici donc Miriam, fille de Theotitsa et Todor. Cette mère a perdu un grand nombre d’enfants à leur naissance ou en bas âge, et Miriam, surnommée Mila est la première qui a résisté, suivie de sa petite sœur Miya.

Ce roman est magistral: une leçon d’écriture, de narration, un exemple de ce que le roman d’une vie, de vies, peut être, l’épopée d’une famille, bientôt amputée du père, dégringolade de la mère avec ses deux garçons, errance dans ces Balkans où la religion détermine à peu près tout.

« Et Ahmed, que tu vois là-bas, sous l’arbre, Ahmed, qui est d’une autre confession, quand il ouvre les siens, j’y suis toute entière ! Je colle un morceau de vase cassé. Comme une bouchée de pain avalée. J’y retourne comme la dernière goutte d’eau dans une terre sèche. Je m’imprègne et pousse, crois et fleuris, donne des fruits et pourris. Je m’endors entre ses bras, je me rends. Je meurs et renais sans même savoir que la mort se sépare de la vie…Ça me suffit. Alors remonte dans ta barque, pêcheur, détache-la et pars, avant que je ne te garde dans ma mémoire, précisément ainsi et précisément ici – à me parler de foi quand je te parle de vie ! ».

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Miriam, bouleversante, vive et forte, puis veuve qu’on voit s’amenuiser, comme va changer sa relation avec ses garçons, eux petits encore dont on voit la vie devenir si difficile. Le plus grand en sera réduit à mendier devant une église. Miriam prendra  des décisions, fera des choix qui n’en sont pas vraiment. La pauvreté grandissante la poussera à des extrêmes que la narratrice interroge. Et ça nous ramène aisément à ici et maintenant, sur l’intolérance, sur l’émancipation féminine, sur les ravages de la guerre. La vie quotidienne, de la lumière à l’ombre, est dépeinte avec finesse, parfois avec humour, c’est un vrai regard sur des visages, des voix, des corps. C’est magnifique. Tout en étant émouvant, ça génère de la colère, parfois aussi, surtout dans la première partie, des sourires. Le petit monde de la rue dans une vie presque tranquille jusqu’à l’exil.

« C’est comme ça qu’elle doit la regarder, cette ville, depuis le petit bout de terre qui flotte sous ses pieds, la seule terre ferme sur laquelle elle pose le pied depuis qu’Ahmed s’en est allé. Dessinée, envoyée de quelque part, inventée, non vécue. Istanbul, ce sixième de sa vie jusqu’à présent, allait rapetisser et tenir dans ses années à venir, et sa présence dans son cœur se rétrécirait et s’assécherait, jusqu’à devenir, un jour, une petite graine, grosse des histoires et des sentiments de Miriam.

On entend la première sirène. Il en reste trois, encore. À la deuxième, elle ira à l’intérieur, elle se réfugiera dans le coin le plus sombre et elle ne sortira pas avant que le bateau n’ait pris le large. C’est ce qu’elle s’est promis, c’est ce qu’elle fera, c’est ainsi qu’il le faut. Pour l’instant, ce n’est que la première sirène. »

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Ce qui fait la force de ce livre remarquable, c’est l’absence de « bons sentiments ». Tout sonne juste, concret même. Malgré la dureté que s’impose Miriam, la même qu’elle va imposer à ses fils, elle est un symbole de l’endurance, de la résistance, de la ténacité. Athée dans un monde religieux, Miriam subira plus que de raison une terrible punition dont souffrira toute sa famille. Je passe sur les années de bonheur, son enfance avec sa petite sœur, les parents aimants. Le début est lumineux même si plane une ombre, des ombres, celles des enfants morts. Puis tout va se défaire tout doucement. Seul l’amour de Miriam pour ses garçons, que la réalité lui enjoint de faire taire, seul cet amour contrarié par la rudesse de l’exil, seul donc cet amour restera avec entêtement.

Il m’est difficile de raconter plus. Ce roman est pour moi une authentique découverte de lieux que je ne connais pas, d’une histoire que je connais très peu, et je me dis que finalement le monde ne change pas beaucoup, les humains non plus, c’en est assez désespérant. La lutte de Miriam pour survivre est pour moi un symbole fort et ce roman sublime, doit mener à s’interroger sur la valeur d’une vie humaine.

« Miriam se pencha par-dessus le bastingage du pont inférieur, attrapa à deux mains la chemise de son fils et y planta les doigts de toutes ses forces. Elle le souleva bien haut, et, l’espace d’un instant, la silhouette enfantine resta en suspens dans les airs, comme la lessive essorée de Theotitsa. L’homme, qui tremblait sous le petit corps de l’enfant, le poussait par-dessous de toutes ses forces, le plus haut possible. Ils ressemblaient à de la cire de bougie en train de fondre qui, contrairement à toute logique, coulait vers le haut. À un moment donné, toute la sculpture de cire vacilla, son intégrité se rompit et l’enfant retomba de l’autre côté du bastingage. Ils s’écroulèrent aux pieds des marins, sous les soupirs des gens en partance et les larmes de ceux venus dire au revoir. Miriam resta à genoux devant son fils jusqu’à ce qu’il se relève timidement. Puis elle ouvrit grand les bras et Haalim y sombra. 

L’appel de la sirène du bateau se glissa dans le vacarme de la ville, il étouffa un instant toutes les paroles et les pensées et s’envola avec les mouettes vers l’horizon. »

Je remercie les éditions des Syrtes ainsi que Nelly Mladenov de m’avoir permis cette lecture d’exception. Sortie le 25 août.

« Les routes » – Damien Ribeiro-éditions du Rouergue/La brune

41i-4IvFqkL._SX195_« Sur les chantiers quand approche l’heure du repas, les hommes font taire les pelles dans de profondes bassines d’eau. Là, ils lavent leurs mains, rincent une tomate, une pomme, à grands éclats, puis l’un siphonne un peu d’essence dans la bétonnière, l’autre rassemble des sacs de ciment vides, des bouts de polystyrène, du bois de palette. La surface des bassines redevient lisse et se nimbe d’une pellicule calcaire tandis qu’on allume un feu. L’épaisse fumée fait croire à une tombée de nuit. »

Après ces phrases qui entament le roman, on assiste au repas de ces ouvriers du bâtiment, puis un court paragraphe parle des incendies qui chaque été embrasent le Portugal, parle des pompiers, de ce qu’ils sentent, ressentent et font. Et on accède ensuite à l’histoire qui se déroule de 1955 à 1995, trois générations d’hommes nés au Portugal, ceux qui y sont restés, ceux qui en sont partis, certains revenus, pas d’autres. Ce roman parle de l’exil de la génération de Salazar, ceux qui fuyaient. Puis ceux qui partaient plus tard, pour une vie « meilleure ». Hélène, l’épouse française de Fernando:

carnations-ge14b82236_640 » La révolution des Oeillets était vieille d’un an quand elle avait rencontré Fernando mais elle le considérait tout de même comme un réfugié politique. Pour principal acte de résistance, il déplaisait à ses parents; cela comblait ses aspirations de grand air, de révolte et d’horizon. Pour lui plaire déjà, elle avait appris les paroles de la chanson Grãndola, Villa Morena qui figuraient à l’intérieur de la pochette du disque de José Afonso. C’est la chanson de votre révolution, tu devrais la connaître. Vous avez mis fin à la dictature sans aucun coup de feu, tu te rends compte? Les Français ont coupé des milliers de têtes et vous, pas un mort, avec des militaires à la manœuvre en plus! » Un œillet rouge avait fleuri au Portugal et chacun projetait ses rêves sur le petit État. »

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Ainsi de 1955 à 1995, on suit des hommes, de la même famille, mais qui s’éloignent inexorablement les uns des autres. Par leurs choix, par leurs perspectives de vie, ceux qui restent, ceux qui partent et parfois reviennent, un peu, mais pas pour toujours.  Le dernier homme c’est Arthur, dont le prénom, choisi par sa mère française rompt définitivement les amarres avec la famille portugaise, sauf qu’Arthur ressemble, sous ses airs un peu inconsistants, à un nouveau prototype. Fernando, son père l’entrepreneur, celui qui « réussit » en bâtissant des maisons « contemporaines et design « , Fernando est l’axe de ce roman. Fernando et son fils qui ne réussit pas au football:

« Arthur n’avait rien du fils Guimarães. Et si sa pratique du français lui avait donné une impression idiote de sophistication? S’il avait voulu qu’Arthur fût le fils de Guimarães ou n’importe lequel des autres gamins de ses compatriotes doué avec un ballon, Fernando aurait peut-être dû lui apprendre la rudesse du portugais. Il y avait renoncé par orgueil, presque par superstition, pour faire cesser une espèce de malédiction révélée par Hélène: » C’est bizarre, tu es portugais, mais tu n’as aucun accent, ou alors un léger accent de Marseille. Tous les autres, quand ils parlent, on croirait des Lisboètes expliquant son trajet à un touriste français. Tes copains, ils vivent ici depuis  dix ans, on dirait qu’ils sont encore là-bas. » Même s’il partageait son avis, cette remarque l’avait blessé. »

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Je ne vois pas quoi vous dire de plus. Ce roman n’est pas un livre d’action, on le lit en observateur genre entomologiste, mais ce serait trop froid, il y a un déchirement dans les personnages, y compris chez Fernando. J’ai beaucoup aimé cette histoire, avec un peu d’affection pour ceux qui restent, et puis, et puis, une fin tragique et magnifique, qui se lit comme une allégorie, de la solitude, de l’incompréhension, de la destruction…Ce que dit Damien Ribeiro, clair et bien sûr juste:

En commençant cette lecture, je n’étais pas certaine d’y trouver beaucoup d’intérêt. Qu’est ce qui a fait que finalement je l’ai lu avec plaisir – un plaisir grandissant au fil des pages?. Grâce au ton, ironique et doux amer, tendre parfois et rude aussi, grâce à une écriture pleine de finesse. Bref, très bien écrit, on ne s’attache pas spécialement à un personnage ou à un autre, on les observe, s’éloignant les uns des autres, avec des envies différentes, des choix différents. Je trouve que c’est une réussite.

Finir avec la grande Amãlia Rodrigues, et ce pays qui inspire le respect et l’affection:

« Lettres à Mina » – Thuân – éditions Riveneuve, traduit par Yves Bouillé

« Paris, le 19 octobre 2017

Mina,

C’est la première fois que j’écris sur toi. De mon séjour en Russie soviétique, j’ai écrit sur Ludmila, sur notre chambre à toutes les trois, sur le balcon donnant sur la forêt de châtaigniers, sur notre petite cuisine, dont il fallait constamment allumer la lumière même en plein jour, sur la neige qui tombait incessamment pendant des semaines et sur tant d’autres choses que j’ai déjà oubliées…Mais sur toi, jamais. J’ai pour habitude de ranger le passé dans des tiroirs que j’ouvre de temps à autre, pour voir comment je pourrais l’utiliser. Aujourd’hui, le tiroir portant ton nom s’est ouvert en grand. Je te salue, ma chère amie ! »

Très joli livre, assez original pour qu’il se démarque de beaucoup d’autres. La construction en particulier est très « maline » et surtout l’idée qu’on découvre peu à peu dans cette correspondance. Mon post sera court. Le livre est court et il faut arriver assez loin pour comprendre vraiment ce qui se passe chez notre narratrice, ce qu’elle est en train de faire en écrivant ces lettres à Mina qui vit à Kaboul. Quant à elle, la rédactrice des lettres, elle est vietnamienne, et puis enfin elle reçoit des lettres de Pema qui vit à Saigon et écrit:

Lettre de Pema

Mon amour, il pleut à nouveau des cordes sur Saigon. En pleine saison sèche. Personne n’a eu le temps de s’y préparer. Le ciel, les arbres, les motos, les gens, tout est détrempé. Au marché devant ma porte, il n’y a que le vendeur d’imperméables et la vendeuse de ché aux trois couleurs qui arrivent encore à joindre les deux bouts. Dans la détresse, les pauvres ont toujours besoin de faire des achats et de manger, mais ils n’achètent que le strict nécessaire et mangent ce qu’il y a de moins cher. Tout le reste est laissé de côté. Je traverse le marché en lunettes noires pour ne pas voir le désespoir dans les yeux des marchands ambulants. »

Mina fut donc la colocataire de celle qui écrit, en Russie soviétique. La lettre est datée 2017 et c’est en 1991 que la Russie soviétique a cessé d’exister. Mina vit à Kaboul, et l’auteure reçoit des lettres de Pema qui elle vit à Saigon. Et c’est étrange, même si ça ne m’a pas fait cillé durant la lecture, car ces lettres sont juste belles et touchantes et c’est après qu’on s’interroge comme ici, car cette lettre de Pema est adressée de Kaboul à l’homme qu’elle aime, mais c’est notre conteuse qui nous la livre

« Le désespoir de ces gens causé par la pluie me hantera durant plusieurs jours, comme l’odeur du poisson mort. Depuis Kaboul, tu ne peux sans doute pas te l’imaginer. Là-bas, j’ai l’impression que tout est différent d’ici. Ils connaissent bien l’odeur des morts, mais ils ne connaissent pas celle du poisson mort. Ils ne se sont jamais désespérés à cause de la pluie . Mais pourquoi te parler sans arrêt de la pluie et de l’odeur du poisson mort, alors que je suis seulement en manque de toi ? »

On est donc ici dans une correspondance qui voyage. La « conteuse » – il me plait de la nommer ainsi – écrit depuis une petite chambre mansardée parisienne, son refuge alors que son époux Arthur  – d’origine juive hongroise – et son fils Viktor sont en vacances. De là, elle voyage avec sa plume, elle écrit. Des lettres.

Elle nous envoie loin à travers cette correspondance, et nous fait rencontrer Mme Chiên et Monsieur Chat – je l’aime beaucoup, lui –  ces deux personnages qui vont être au cœur d’une enquête de la conteuse.  Elle nous emmène dans la communauté vietnamienne de Paris, chez sa concierge etc…

« -Vous connaissez l’adresse de Madame Chiên? 

-Non, mais le monsieur Viêt kiêu…

-Le monsieur Viêt kiêu?

-Il s’est bien vanté de son immense villa à Chevilly-Larue.

-Vous vous rappelez son nom?

-Eh bien, Monsieur Chat, quoi d’autre?

 Cette fois, c’était mon tour de rire comme une possédée. Si cette vieille folle de Françoise Legrand avait entendu ça, elle se serait tordue de rire autant que moi ! – Môôôn Dieu, une madame Chien en couple avec un monsieur Chat, quels noms à coucher dehors, c’est un coup du destin! À mes côtés, la patronne du Saigon Cali Tailor riait, tête renversée, secouant les épaules, montrant toutes ses dents dont presque la moitié étaient plombées, avec ses cheveux gris à la naissance du front et des tempes. Cela la rendait assez vulgaire, mais elle ressemblait toujours à une ancienne taxi-girl du Saigon Maxim’s en fin de carrière. »

Tout ça est relaté à Mina, et se mêle aux souvenirs communs… Ce ne serait pas si original s’il n’y avait pas l’insertion entre les lettres d’articles de presse authentiques ( Le Point, Le Huffigton Post, Le Monde, Paris Match, L’Obs, Ouest France et Challenges ) qui tous relatent des « nouvelles d’Afghanistan », le plus souvent sur la guerre, les femmes et l’exil, introduisant le monde tout ce qu’il y a de plus réel à cette correspondance, cet Afghanistan où vit Mina.

 Les lettres de Pema que nous livre la conteuse sont pour moi parmi les plus beaux passages. Il pleut à seaux à Saigon, mais…. Saigon ne s’appelle plus ainsi depuis 1975…Et on s’en fiche en lisant ce livre, ça arrive à mon cerveau, mais après m’être glissée dans le flux des lettres, douces, souvent drôles, souvent intrigantes, curieuses…Saigon où Pema se languit d’amour, tandis que la conteuse frémit au souvenir de Vinh, l’amour en ligne de fond, et s’entremêlent des pays lointains d’où nous arrivent des échos, on y évoque la Russie, mais aussi donc le Vietnam, Kaboul, et au final la France et la crise des migrants. Et on se demande: mais que devient donc Mina? Dans Kaboul en guerre, que devient donc Mina?

« Avec la multiplication des attentats et des enlèvements en plein Kaboul, la famille de Hama comme bien d’autres ne fréquente plus les restaurants, évite les rassemblements et ne voyage plus dans le pays aux routes infestées de talibans. Alors pour les noces, on s’autorise un budget sans limite. Il y a quelques années, une jeune chercheuse, Rima Kohli, s’est intéressée aux effets du maquillage sur les Afghanes, confrontées à la guerre depuis quatre décennies et particulièrement brimées par les talibans. 

« Les femmes ont le plus souffert au plan psychologique, émotionnel et mental des effets de cette guerre. Les faire se sentir jolies génère une énergie positive et prépare le terrain à un travail plus profond », estimait-elle. Pour les plus conservateurs, les salons de beauté restent sulfureux et Athena ne se fait aucune illusion: « Même aujourd’hui, des années après (la fin ) des talibans, ils peuvent nous menacer, nous devons rester prudents. »

 (AFP, L’Obs, mai 2017 ) 

Cette correspondance à sens unique, on s’en aperçoit en avançant avec l’enquête que mène la conteuse, cette correspondance n’est que prétexte. Mais à quoi ? Je vous laisse le découvrir. C’est une très jolie lecture, très intéressante et originale, pleine de poésie, d’humour et de tendresse. Mais c’est aussi une incitation à réfléchir sur ce monde où les gens circulent, fuient le plus souvent évidemment sous une contrainte, question de vie ou de mort. Ceci est ici exprimé sans lourdeur mais au contraire avec une grande délicatesse. C’est aussi le chemin d’une création suivi de l’intérieur.

Vraiment bien, ce livre…j‘ai beaucoup aimé.