« La suédoise » – Giancarlo de Cataldo – Métailié NOIR, traduit de l’italien par Anne Echenoz

« Prison de Rebibbia, aujourd’hui

Deux jours après son arrestation, Vitaliano Currò, trente ans, étoile montante du clan ionien du même nom, reçut la visite de l’auxiliaire de cantine. En théorie, le contact entre un prévenu en cellule d’isolement et un détenu de longue date était interdit, mais les interdits ne comptent pas quand on appartient à une famille puissante et que l’on dispose des bonnes relations. »

Grand plaisir de lecture, pour moi le second roman de cet auteur en solo, et j’ai été captivée dès les premières phrases. Nous voici à Rome, quartier des Tours, quartier comme l’indique son nom d’immeubles, de gens pauvres, et, comme on va le lire, de négoces illicites et dangereux. Ici vit la Suédoise, qui n’a de suédois que ses cheveux blonds. Elle, c’est Sharo, blonde grande et mince, mais  renfrognée, une mère invalide, des petits boulots qui s’enchaînent et enfin un petit ami qui trafique des substances illicites et dangereuses. Je précise que l’histoire se déroule en période Covid, presque la fin de l’épidémie.

Ainsi commence ce roman épatant, épatant parce qu’il parle de pas mal d’autres choses que de la pègre à la petite semaine, de quartiers pauvres où tous les trafics se promènent à ciel ouvert, ce roman tellement bien écrit et bâti va nous emmener dans les pas de Sharo, dans son ascension. Elle va gagner en autorité, en initiatives, en ressources et en maturité. Vraiment il est impossible de ne pas l’aimer, malgré ce qu’elle fait, pas possible de ne pas la trouver intelligente et super débrouillarde. Avant l’ascension, des petits boulots et les inconvénients qui vont avec, le patron d’un bar louche:

« Mais le mari de Cinzia  ne voulait rien entendre. Il était hors de contrôle. Rouge, excité, peut-être avait-il pris quelque chose. Il tenta de repartir à l’assaut. Sharo se sentait sur le point de perdre sa clairvoyance. Elle sentait monter la colère. Elle essaya encore la manière douce, lui dit de se calmer, que Vito et le reste de la bande pouvaient arriver d’un moment à l’autre, que ce serait une honte par rapport à Cinzia qui l’aimait tant, qui était folle de lui.

-Mais je m’en fous de Cinzia, c’est toi que je veux! »

Mais que fait-elle, au juste? Et bien elle va peu à peu mener le bal des trafics de substances dangereuses dans son quartier, sur sa moto et tenant la dragée haute à tous les gars du quartier sans qu’ils mouftent vraiment – parce qu’elle est très très douée -, elle va surtout rencontrer le Prince. C’est là que l’auteur est vraiment fort, et malin, nous amenant à ce Prince, aristocrate seul et qui s’ennuie, semble-t-il, qui vit dans son château au milieu de beaux objets, oui mais seul. C’est lui qui va protéger Sharo – et elle en aura besoin -, lui faire découvrir aussi un autre monde que celui des tours. Sous cette protection Sharo va devenir quelqu’un qui compte.

« Le prince, sans se départir de son sourire, leva son verre à la santé de Sharo.

-Vous ne dansez pas, Sharo?

-Pourquoi, vous auriez envie…

Le prince la prit par la main et ils s’élancèrent sur la piste de danse. Sharo pensa que sa vie était un beau bordel mais qu’il lui arrivait des choses hors du commun. Qu’elle voulait partir des Tours et qu’elle n’avait pas l’ombre d’un fiancé, mais qu’elle dansait avec un homme charmant, pédé, d’accord, mais au fond qu’est-ce qu’on s’en fout. Que danser était magnifique, qu’ils risquaient tous gros à rester serrés comme ça » dans cette boîte à sardine, mais allez, pour une nuit, ce putain de virus pouvait bien aller au diable, non? »

L’histoire serait bien simple si la mafia, la grosse, la vraie et authentique ne la remarquait pas. Et puis il y a ce Prince mystérieux auquel la jeune femme s’attache:

« La vérité était que le Prince lui manquait. Leurs bavardages lui manquaient, son ton empreint de condescendance, d’affection, mais qui réussissait à la surprendre avec une perfidie subtile. Depuis qu’il était parti, il lui avait envoyé deux messages vocaux. Puis plus rien. Et son téléphone semblait constamment éteint et hors réseau. Elle était allée quelques fois au palais et avait tout trouvé fermé. « 

L’ascension de la Suédoise, talonnée par Fabio, Jimmy, Motaro, figures du quartier des Tours et du trafic local, sera fulgurante mais pas sans périls ni sans retombées.

Vous comprendrez qu’il n’y a pas une seconde d’ennui à cette lecture, qui se déguste avec délices tant c’est fin, bien écrit, intelligent, et même parfois franchement drôle. Sur le thème de la mafia et de sa force, ici vont s’opposer la mafia albanaise et la mafia locale, et notre jolie suédoise va naviguer sur son scooter dans ce milieu qu’elle côtoie depuis son enfance. Personnage attachant – moi, je l’admire même si elle commet des horreurs – parce qu’elle est intelligente, fine, futée. La vie dure l’a rendue débrouillarde.

Giancarlo de Cataldo signe ici un très très beau roman ( roman « tout court » sans qualificatif ) qui se dévore avec délectation et d’une traite en ce qui me concerne. Par l’auteur de « Romanzo criminale », de « Alba Nera » et puis co-auteur de « Suburra » et de « Rome brûle » en compagnie de Carlo Bonini, et d’autres encore.

Magnifique histoire, avec un personnage complexe et très attachant, une écriture pleine de finesse et de délicatesse, malgré le milieu décrit et pour un roman extrêmement noir finalement, une fin mystérieuse ou inattendue, c’est selon comment on la lit . Gros coup de cœur pour moi, j’ai adoré cette « suédoise » italienne sur sa moto et son prince charmant si élégant et ambigu. Deux très beaux personnages, complexes à souhait. Coup de cœur absolu !

La devise du clan mafieux d’Achille:

« U tti scurdari’i dduve veni e a ccu ne c’ apparteni. »

« Veniceland » – Olivia Dufour, éditions Boleine

« Bulletin météorologique du mardi 23 mai – ALERTE CANICULE

La vague de chaleur qui s’abat sur l’Italie risque de durer au moins jusqu’à la fin de la semaine. On attend des températures exceptionnelles, dépassant les 40° sur toute la péninsule. La nuit, le thermomètre ne devrait pas descendre en dessous de 28°. Les régions du nord seront particulièrement touchées. L’alerte canicule est déclenchée en Vénétie. »

Ce roman est ainsi rythmé par des bulletins météo, ceux de Venise où se déroule l’histoire.

C’est un roman sur le sur-tourisme et le réchauffement climatique, le premier accélérant le second avec son cortège de conséquences désastreuses . Venise, cette merveille italienne bâtie sur un lieu si fragile déjà, est ici assaillie par tout en même temps: la chaleur intense, les paquebots et la montée des eaux ainsi aggravées, et puis la foule humaine qui se déverse et occupe les lieux où le vénitien ne trouve plus sa place, celle d’habitant de la ville. Ainsi les commerces de la vie quotidienne sont remplacés par des boutiques pour touristes qui y trouvent tout le « folklore » vénitien – les masques entre autres – made in China. A toute heure du jour et de la nuit, les visiteurs mangent, boivent, circulent, font du bruit mais surtout ils consomment et l’argent rentre. Mais l’habitant de Venise, lui, est énervé, contrarié, comme aussi les militants écologistes. La presse:

« IL GAZETTINO

Une septuagénaire jetée à la rue par un promoteur étranger

Un millier de manifestants étaient rassemblés hier pour protester contre l’expulsion de Nina. L’immeuble où se trouve son appartement a été racheté par un promoteur singapourien. Celui-ci a obtenu l’autorisation de la municipalité de le transformer en hôtel. Pour Nina, ce départ forcé est une catastrophe. Cela fait plus de cinquante ans qu’elle vit dans cet appartement. Surtout, elle ne sait pas où elle va être relogée. La pénurie de logements à l’intérieur de Venise devrait la forcer à aller vivre sur la terre ferme. « Nous ne la  laisserons pas à la rue », promet le Père Antonio, bien connu des Vénitiens pur son engagement aux côtés des habitants qui luttent contre les promoteurs. »

Dans Venise sous un soleil de plomb, les partisans du tourisme et ceux de la modération vont se livrer bataille silencieusement. En fait le feu couve, des événements se produisent, inquiétants. Qui a vu Venise sait la beauté du lieu et sa fragilité. J’y suis allée il y a un petit plus de 40 ans et c’était déjà assez fou, la foule partout, mais les paquebots ne créaient pas leurs déferlantes, pas encore.

Ce roman donc est politique, écologiste et met en scène les partis qui s’opposent, avec ceux que je nomme « les faux-jetons », ceux qui doivent jouer sur tous les tableaux et ne pas trop se mouiller dans un sens ou un autre, et puis les autres, les militants qualifiés d’intégristes, et sans aucun doute certains sont plus virulents que d’autres, la presse, qui reste timide, et enfin les Vénitiens, excédés, bougons, mais qui pour une bonne part gagnent de l’argent grâce à cette foule. Le résultat est un problème complexe et une question d’équilibre, entre les intérêts pécuniaires de certains et la volonté de protéger la ville de l’autre. Enfin, je n’oublie pas de très belles pages sur l’art et sur la beauté du monde, et l’inquiétude:

« -Savez- vous pourquoi Venise est la plus belle ville du monde? » interrogea Andréa tandis qu’un serveur approchait un plat de petits fours.

Marco en prit un.

« Parce que la civilisation sublime ici la nature, autant que la nature sublime la civilisation. C’est cela le mystère de Venise. Cette union parfaite de l’eau, du ciel et de la pierre. Elle va mourir ensevelie sous le déséquilibre engendré par la folie humaine, comme la planète et comme l’homme. On ne peut rien contre cela. »

Je n’en dis pas plus, parce qu’il y a un suspense, des questions au fil des pages, des voiles qui se lèvent sur certains « mystères » jusqu’alors inexpliqués. Bien écrit, engagé tout en gardant l’intérêt littéraire. Ce livre se lit facilement et avec plaisir ! Ces quelques mots de la fin:

« Le prêtre jeta un dernier regard à la lagune. Elle n’avait jamais été aussi belle. Alors qu’il se retournait pour se diriger vers l’escalier, un moineau vint se poser sur son épaule, bientôt rejoint par un deuxième, puis un troisième. Antonio s’immobilisa pour ne pas les effaroucher. Il pleurait. »

Et bien sûr, sur la scène de l’opéra de Venise, la Fenice, on entend:

« Le Duc »- Matteo MELCHIORRE- éditions Métailié, traduit de l’italien par Anne Echenoz et Serge Quadruppani

« Le dos du dragon

Les corneilles étaient peut-être une dizaine. Elles braillaient. Elles craillaient. Elles voltigeaient. Elles étaient aveuglées, furieuses. Elles tournoyaient dans une mêlée exaspérée, s’acharnant entre elles. Puis soudain elles se séparèrent, fuirent dans des directions opposées et dans le ciel dégagé resta un emmêlement d’ailes, une bagarre confuse qui tournait et tourbillonnait pour finalement, comme atteinte par un coup de fusil, tomber à pic dans le vide. »

Que voici donc un roman merveilleux !  Je l’ai savouré lentement – c’est un gros livre ! – et j’ai pris un immense plaisir à cette histoire italienne. A la fois drôle et poétique, parlant de la vie d’un village de montagne avec ses traditions, ses chefs et ses suiveurs, ceux qui possèdent, ceux qui travaillent, bref, un village, presque comme tant d’autres. Presque seulement parce que ce village a des personnages forts en caractère, une nature de même. Un jeune châtelain de retour en son domaine va sans le vouloir semer la zizanie, lançant cette histoire sur un conflit de forêts, les siennes, et celles de l’autre homme fort du coin, Fastréda. Je vous mets ici un extrait assez long qui à lui seul dépeint fort bien la relation des deux hommes ! C’est sur cette base que tout le livre est bâti, et je le répète, c’est absolument réjouissant et accrocheur, jusqu’au bout. On peut si on le veut « philosopher » sur ce roman, on peut juste se réjouir à chaque page de cette histoire de rivalité, c’est tellement bien écrit !

« Je sentis le charme dangereux du défi faire son chemin dans mes journées. Il me suffisait d’apercevoir la propriété de Fastréda par les fenêtres de la villa pour que je sois saisi du désir de défier ce souverain sournois. Il me suffisait d’entendre prononcer son nom pour que mon sang s’échauffe. Il me suffisait de regarder la Montagne, en direction de mes bois, pour me sentir victime d’une insulte qu’il fallait venger au plus vite. En  outre, chose inédite par rapport aux principes auxquels je m’étais tenu jusqu’ici, il me suffisait de prendre en main les papiers de la boiserie pour qu’une voix lointaine me murmure que j’étais toujours un Cimamonte, et qu’en tant que tel j’étais appelé à défendre ma personne et mes biens des affronts, des insolences et de l’impudence de Fastréda. Fastréda voulait commander? Très bien. Qu’il commande. Qu’il gouverne Vallorgàna. Qu’il règne sur la Montagne. Qu’il agisse en seigneur sur Val Fonda. Mais je ne lui permettrais certainement pas de me piétiner pour maintenir en vie son délirant machin féodal. »

Un jeune aristocrate, héritier d’un manoir quelque peu délabré dans lequel il s’installe, cerné par des forêts dont une part lui appartient. Il veut remonter le domaine, retrouver les archives et l’histoire de sa famille, revenir à la source en quelque sorte de son histoire familiale. C’est sans compter avec Fastréda, jusqu’alors l’homme fort du village, propriétaire de forêts comme notre Duc et c’est sur ce sujet que l’affrontement va commencer: les forêts et leurs limites floues. A quoi va s’ajouter l’amitié – amitié? –  qui se noue entre le Duc et Maria, fille de Fastréda, et vous l’avez compris, c’est bien délicat…y compris pour une raison dont je ne vous dis rien. Mais le chapitre 11, lui, vous en apprendra de bien bonnes.

« Je regardais la villa. Ce n’était qu’un sépulcre nu, une arche vide. Des murs, rien d’autre. Et à mon signal, j’en étais certain, elle s’écroulerait, renversant sa propre histoire et s’enterrant dans ses propres décombres.

Il ne lui restait, véritablement, que moi. Elle me regardait. Elle ne demandait que mon amour et ma présence. Elle ne demandait rien d’autre que ma fidélité: « Reste », dit-elle, « si tu t’en vas, je suis perdue. ».

-Alors, sois perdue, lui dis-je. Meurs. »

La fin? Non, pas tout de suite. Avec un incroyable talent, qui sait mêler le côté dramatique de cette histoire à son aspect frisant parfois le ridicule, dans une sorte de combat silencieux et lancinant, ce jeune auteur écrit là un superbe roman associant la beauté des paysages, la rudesse des âmes locales, la soif de pouvoir, noblesse, amour, histoire, tout ça dans un mouvement qui nous emporte dans les pages sans vouloir s’arrêter. J’ai tour à tour ri, été touchée, j’ai vu les forêts malmenées par les vents, les hommes au café, la fille de Fastréda s’éprendre du Duc. Et puis les incendies, les tempêtes dans les paysages et  les personnages, et puis, forcément il y a les corneilles.

La nature, forte – insoumise? – est ici la plus puissante, c’est elle qui mène le bal des tempêtes, de toutes les tempêtes. Ce sont ici les forêts qui décident en premier lieu de la vie des hommes. Qui doivent finir par se soumettre, par admettre. Je ne suis absolument pas certaine de rendre justice à ce merveilleux roman, un de ceux comme on n’en lit pas très souvent. Un roman d’aventure, d’histoire(s), d’amour, un roman qui fait l’introspection des personnages avec force, vigueur, justesse et un peu de dérision, sans jamais entraver la lecture qui file. Je n’ai pas envie d’écrire plus et de tout raconter, c’est un livre merveilleux, que j’ai savouré tout en voulant le dévorer, un bon gros livre dont on a pas envie de sortir. Premier roman et coup de maître !

Bravo, j’ai a- do- ré !!!!

Une chanson traditionnelle piémontaise:

« Dans la maison de mon père » – Joseph O’Connor, Rivages – traduit par Carine Chichereau (Anglais/Irlande)

« Septembre 1943: les forces allemandes occupent Rome. Le chef de la Gestapo, l’Obersturmbannführer Paul Hauptmann, règne par la terreur.

La faim est partout présente . Les rumeurs suppurent. L’issue de la guerre est loin d’être sûre.

Les diplomates, réfugiés et prisonniers alliés évadés risquent leur vie en tentant de trouver asile au Vatican, le plus petit État du monde, pays neutre et indépendant situé au cœur de Rome.

Un groupe d’amis improbable menés par un prêtre courageux se retrouve soudain au cœur du danger.

À Noël, il n’est plus possible de faire marche arrière. »

Personnellement, ce sont les livres que j’ai le plus aimé qui me sont difficiles à chroniquer. Celui-ci, lu en peu de temps, impossible à lâcher, est de ceux-là. Ces premiers mots pour dire que j’ai été totalement happée par l’histoire ( inspirée de faits authentiques dont je ne savais rien ) de ce prêtre irlandais hors normes, captivée par tous les personnages qui gravitent autour de lui, par l’atmosphère de Rome occupée, par la foule italienne qui malgré la guerre est encore riche en verve, en couleurs, en saveurs, par l’écriture absolument exceptionnelle, qui ne renonce ni à l’humour, ni à la familiarité, ni à la poésie, une écriture extrêmement vivante.

Il y a là de nombreuses scènes descriptives du Vatican et de ses zones souterraines,  d’autres d’une Rome telle un dédale d’où, si on la connaît, on peut échapper à une poursuite, se cacher, feinter, tromper l’ennemi. Rome sous les bombes, aussi.

Et cet ennemi est partout, aboyant, maltraitant, grossier. Mêlés à la foule italienne, les soldats allemands dénotent terriblement. Car Rome et les Romains ne renoncent pas à continuer de vivre et à lutter. Bien malin qui pourra deviner lesquels vont se joindre au réseau initié par le prêtre Hugh O’Flaherty , attaché au Vatican, afin de permettre le sauvetage de près de 5000 juifs et soldats alliés. Passage qui décrit lors d’un concert le comportement des nazis:

« Un conventicule de brutes fascistes est arrivé dans la loge royale, fumant avec ostentation, ils ont bruyamment ouvert un jéroboam de prosecco, dérangeant tout le monde afin de montrer leur importance, mais le public a feint de ne rien remarquer. Les lumières se sont éteintes, Proietti a fait son entrée d’un air hautain. Il est monté sur l’estrade tel un roi romain des temps anciens, saluant le public d’un léger mouvement de tête avec ce curieux mélange de reconnaissance et de dédain que manifestent les plus grands.

L’ouverture a commencé, puis le premier acte de I Capuletti e i Montecchi de Bellini. Pendant un quart d’heure, tout s’est passé somptueusement, jusqu’à ce que ces ânes se mettent à braire dans la loge royale; les fascistes étaient ivres. Ils avaient amené avec eux des dames de petite vertu; les infortunées créatures, embarrassées par les sifflets ébrieux de leurs compagnons, ont tenté de les faire cesser, mais leurs supplications n’ont eu pour effet que d’enhardir ces rustres. »

Ce roman époustouflant se lit comme un thriller. Le rythme est soutenu, alternant les voix, et si les faits sont historiques, ils sont romancés d’une façon merveilleuse. Je n’ai pas ressenti une seconde d’ennui. Marianna de Vries, Delia Murphy Kiernan ( chanteuse Irlandaise), Sir d’Arcy Osborne ( ambassadeur britannique auprès du Saint Siège ), John May, Sam Derry – (https://www.hughoflaherty.com/index.cfm/page/samderry  )  – Enzo Angelucci, Contessa Giovanna Landini, vont se succéder en témoignages au fil du roman. Le groupe formera même un orchestre de chambre, histoire de se souder pour le grand jour, le Rendimento. Le livre est construit comme un compte à rebours, et en 3 actes: Acte I: Le Chœur, Acte II: Le solo, Acte III: Le Chasseur et enfin Le Coda  final. Tout ici évoque le théâtre, que ce soient les décors, les dialogues…Sauf que le fond n’a rien d’imaginaire.

La contessa Giovanna Landini va se confesser auprès de Hugh, réflexion sur le désespoir ( pour vous donner une idée de la splendeur de l’écriture ):

« Et à l’époque, un grand fantôme me tenait dans ses griffes. Le prince suprême des fantômes. Le désespoir.

Le désespoir paré de ses diamants de glace et de chagrin, de ses robes de brume scintillante. Dans ses yeux, l’étrange lumière qui attire les navires vers les brisants; dans son deuil, dix mille chœurs. Vous pouvez tenter de jouer avec lui, mais les cartes sont truquées; il sait qu’il finira par gagner. Ce qu’il vous offre, c’est de l’opium, mais cent fois plus fort. Il n’est rien d’aussi enivrant, d’aussi étourdissant qu’un parfait désespoir.

On ne comprend jamais que l’espoir, si tant est qu’on le rencontre, apparaît dans les petites choses du quotidien, pas à la manière d’une annonce venue d’en haut. Dans l’arôme d’un plat qu’on cuisine, une phrase de Vivaldi. Une poignée de main. Une conversation.

Voilà ce qui s’est passé ce jour-là dans les jardins de la villa Umberto. L’espoir m’attendait dans la sala Bernini. »

C’est là l’immense talent de l’auteur, de construire  une œuvre romanesque aussi vive, nerveuse, crédible, avec des faits historiques. On s’attache fort à Hugh, si peu ordinaire, on aime ses acolytes, permanents ou ponctuels. Et la visite de Rome, du Vatican, et surtout de leurs dessous est absolument incroyable et éblouissante.

À un rythme haletant, sans temps morts, Joseph O’Connor nous raconte un pan d’histoire héroïque, avec humanité, humour, grâce et générosité. Je crois que ce livre d’une grande richesse peut atteindre un très large public. En tous cas moi, je suis absolument conquise, je vous conseille vivement cette lecture. Histoire, amitié, courage et plein d’autres choses, par une écriture splendide s’assemblent pour un roman parfait. Dans un flux plein de vie et d’énergie, le courage, la fidélité à des idéaux, l’amitié et la résistance nourrissent un texte brillantissime.

« Le chant des innocents » – Piergiorgio Pulixi – éditions Gallmeister, traduit par Anatole-Pons Reumaux (italien)

                                                                        « Prologue

Le chant des innocents par PulixiJe t’ai vue ce matin. Avec lui. Je t’avais dit de l’oublier, et tu ne m’as pas écoutée. Tu n’as rien écouté du tout. Sale pute…Tu croyais quoi, que je n’allais pas m’en rendre compte, c’est ça? Tu pensais que je mentais, que toutes ces menaces étaient juste des paroles en l’air? Quelle conne…Il est à moi. Combien de fois je te l’ai répété? Mais tout est ma faute, finalement. J’aurais dû passer des paroles aux actes il y a bien longtemps. J’aurais dû intervenir au premier signal, à la première humiliation. mais je ne me tromperai plus. Non, ma chérie. Tu vas t’en mordre les doigts. Tu vas regretter chaque baiser, chaque caresse. Tu vas regretter la chaleur de ses bras, parce que la chaleur que tu vas sentir maintenant, c’est celle des flammes de l’enfer où tu brûleras pour l’éternité. Parce que c’est là qu’est ta place: en enfer. Et c’est moi qui vais t’y expédier. Très bientôt…Dès que tu mettras la clé dans la serrure…Tu ne m’entendras même pas… Me voilà… »

Bonne découverte chez Gallmeister que ce polar italien. Je rencontre pour la première fois Vito Strega qui va enquêter sur une série de meurtres sanglants commis par des adolescents. L’inspecteur a été suspendu, mais sa collègue Teresa Brusca lui demande de travailler discrètement sur cette enquête avec elle car après un premier meurtre, d’autres lui succèdent et l’inspectrice a besoin d’un coéquipier; elle connait les qualités de Vito et sa sensibilté, mais surtout sa fragilité de par son caractère sanguin parfois. Il a d’ailleurs ordre de voir une psy régulièrement. Ce qu’il n’aime mais alors pas du tout ! Présentation du personnage:

-Je veux qu’il soit bien clair que je suis ici contre mon gré, dit Vito Strega après les salutations d’usage.

-En vous tenant ainsi sur la défensive, vous ne faites qu’attiser mon intérêt…Vous savez comment fonctionnent les psys, non?

-Je n’ai pas besoin d’un psy.

-Bien, alors prouvez-le moi.

Le policier remua sur sa chaise. C’était un homme imposant. En sa présence, le cabinet semblait avoir subitement rétréci, remarqua Livia Salerno. Et elle avec.

-Qu’est- ce que vous attendez de moi?

– Commencez par me dire comment vous allez. Vous m’avez l’air en pleine forme.

-Écoutez, est-ce que tout ça est vraiment nécessaire? Vous ne pouvez pas me faire signer la feuille de présence, et on  n’en parle plus?

-Nous ne sommes pas à l’école, commissaire.

-OK. Je sais comment ça marche. J’ai…

-Un diplôme en psychologie, un en philosophie, et un en droit, et vous avez exercé deux ans comme psychologue clinicien avant d’entrer dans la police, je sais. Vos collègues ont bien fait leurs devoirs. Drôle d’association de matières…dit-elle en enlevant ses lunettes.

-Je ne parlais pas de mes études. J’ai simplement tué une personne dans l’exercice de mes fonctions, ce qui arrive quand on fait mon métier, dit le commissaire Strega en passant une main sur son visage mal rasé. »

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flickr.com/…/photolist-buKFhN-bHF4bn-bJi1KD

Je découvre cet auteur et ici, avec cet homme sensible, intuitif et aussi assez instable, c’est une enquête bien complexe qui se joue. Vito Strega va découvrir avec effroi ces meurtres sanglants, très violents, commis par de très jeunes gens  ( le premier crime décrit est commis par une fille de 13 ans ).

 Strega va vite comprendre que derrière ces adolescents criminels se tient un marionnettiste, Le Marionnettiste, un manipulateur qui choisit ses « mains armées » parmi des jeunes fragiles psychologiquement, solitaires, mal aimés, asociaux d’une façon ou d’une autre. Ces tueurs liés par un secret, vont devenir l’obsession de Vito Strega, et le meneur de ce réseau criminel sera une cible à découvrir et à anéantir. 

640px-Black_cat_(1)Mêlées à cette enquête difficile, les affaires de cœur du commissaire sont elles aussi tout sauf simples. Entre son épouse qui l’a quittée et son amoureuse du moment, pris dans ses contradictions, ses colères et ses coups de cafard, Vito Strega néanmoins va travailler à résoudre cette enquête ô combien sombre, violente et tortueuse. Son seul vrai repos est auprès de Sofia, chatte fidèle, mais un poil caractérielle, comme lui.

« Il laissait une fenêtre ouverte en permanence, jour et nuit, pour lui permettre d’entrer et sortir à sa guise. Elle était lunatique et capricieuse. Et susceptible.

Quand Vito rentra chez lui, elle n’y était pas. C’était curieux: d’ordinaire à cette heure, elle revenait à l’appartement pour manger. Il comprit que son absence était un signe: elle voulait le faire payer pour avoir ramené Teresa chez lui et compromis leur équilibre. Parce que plus encore que lunatique, Sofia était d’une jalousie maladive. »

Ainsi tout au long d’une enquête qui va le hanter, avec ses ennuis amoureux, ses colères plus ou moins froides , il va vite être obsédé par ces crimes atroces, et épaulé de Teresa, il va piétiner, puis peu à peu tirer un fil qui finira par le mener à un résultat glaçant. Vito écoute du jazz, Miles Davis

Je n’ai pas lu les précédents romans de cet auteur. Peut-être y était-il question de la suspension de Strega. Pour moi, il est tout neuf. Il me manque donc quelque chose, mais pour autant, même si je trouve que la vie sentimentale de Vito tient un peu trop de place, j’ai bien aimé cette histoire, avec ce flic colérique, cette Sofia exclusive.

Le livre se termine à Noël, Teresa téléphone à Vito:

« -Un meurtre vient d’être commis. Une famille entière, trucidée. Un des trucs les plus trash que j’aie jamais vus. Les enfants avaient huit  et dix ans., ils n’avaient pas encore déballé leurs cadeaux. je me suis demandé si quelqu’un les ouvrirait un jour, ou s’ils finiraient à la poubelle comme ça. Bref, tu viens jeter un œil ou tu préfères te noyer dans l’alcool?

Il ne prit pas la peine de répondre. Il se contenta de toucher son bandage à la main droite.

-OK, comme tu voudras…dit Teresa en se levant.

Alors qu’elle tirait le rideau pour sortir du compartiment, la voix de Strega lui parvint.

-Toute la famille, tu as dit? demanda-t-il, les yeux encore rivés aux pages du livre.

-Oui.

Il contempla le liquide vert éclairé par la flamme des bougies.

-Vous avez une idée de qui a pu faire le coup?

-Absolument aucune.

-Merde! J’ai toujours détesté Noël, dit Strega en fermant son livre. »

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Bien sûr, Vito Strega se lève, souffle les bougies, ferme son livre, prend sa carte et son insigne.

« -Le temps de me rafraîchir et j’arrive.

Teresa sourit.

Bon retour parmi nous, Strega, pensa-t-elle. »