« Rien pour elle » – Laura Mancini, éditions Agullo, traduit par Lise Chapuis et Florence Courriol ( Italie )

41nbH89ATwL._SX195_« 1943 – L’abri antiaérien

Rome, San Lorenzo

T’as pris l’argent?

Non, il ne l’avait pas pris.

Il la regarda, deux pièces de monnaie brûlées à la place des yeux, sans un mot.

Rosa se leva brusquement et sortit de l’abri comme une furie. Personne, dans la pièce, ne tenta de la retenir parce qu’il était juste qu’elle cherche à récupérer l’argent: ces sous-là, c’était la sueur du front de son mari.

Quand la porte s’ouvrit à nouveau, tout le monde se tourna vers elle. Il lui manquait une chaussure, elle dit si je l’avais ramassée, à l’heure qu’il est, je serais écrasée sous le toit. »

Un beau roman italien, roman de femme, sur d’autres femmes, et plus d’une fois j’ai été  secouée par cette histoire d’amour, de non-amour ou de désamour…une histoire brutale qui va raconter la vie de Tullia, de son enfance à l’âge adulte, de son enfance jusqu’à la mort de sa mère, la terrible et terrifiante Rosa.

C’est aussi l’histoire de la vraie naissance d’une femme qui va passer d’épreuve en épreuve sans broncher, une fillette qui aime tant son père et qui court les rues de Rome et les salons de coiffure avec une valise aussi lourde qu’elle, pour vendre des produits cosmétiques. Sans broncher, la petite Tullia dans ses chaussures éculées brave les rues du matin au soir pour gagner quelques sous qu’elle ramène à la maison mais pour autant se fait copieusement rudoyer. C’est d’alors que s’impose sa devise, cette phrase en exergue:

« Ce jour-là j’avais décidé que je ne baisserais jamais les yeux la première. »

C’est la misère à la maison dominée par Rosa, une véritable ogresse qui dévore le cœur de sa fille Tullia en particulier, la petite est certaine que sa mère ne l’aime pas. On ne sait d’ailleurs pas si Rosa aime qui que ce soit. On comprend plus tard, que même si cette femme est méchante – c’est bel et bien le cas – elle est aussi « dérangée ». Un peu d’enfance 319px-View_of_Capistrellode Tullia, dans le petit village des Abruzzes, à la campagne à l’abri des bombardements

« Ce qui commandait le moindre de nos mouvements, c’était l’imagination. Le paysage nous entourait comme en une étreinte, il transformait les gestes de chaque jour en un conte merveilleux. Nous ramassions du bois, nous épluchions les pommes de terre, écossions les petits pois. Les gamins du pays, une fois surmontée leur jalousie pour notre situation particulière de réfugiés de guerre, nous avaient mis au centre de toutes leurs aventures. Quand arrivait le moment de former des équipes, ils rivalisaient pour s’adjuger le maximum de Romains. Ils avaient laissé les récits de la grande ville supplanter les histoires d’horreur, jusque- là privilégiées, presque toujours situées dans le cimetière de Capistrello, qu’ils connaissaient par cœur à force de les raconter et re-raconter.

Mon père nous surveillait avec plaisir, il disait ces gamins sont en train de devenir de vrais sauvageons. Des bêtes, voilà ce qu’ils sont, et des bêtes ils restent, marmonnait ma mère sans regarder ni lui ni nous. »

De 1943, dans les abris durant les bombardements, cette triste enfance, jusqu’à 1990, on va suivre les pas de Tullia, jeune femme qui après avoir eu un enfant dans une histoire sans suite va s’endurcir et travailler dur, comme une damnée, affligée par sa fille bien peu sympathique, une enfant puis adolescente qui à part dans sa plus tendre enfance jamais ne sera tendre avec sa mère. Elle reviendra vers elle malgré tout lorsqu’elle-même sera mère d’un petit garçon. Souvenir encore de son frère Saverio, en visite:

« Quand j’étais d’humeur un peu plus tonique, je parvenais à transformer la visite du jour de fête en comédie. Je saisissais une note gaie dans le regard de Saverio – deux pupilles gonflées et rondes comme le reste de son corps – et quelque chose me chuchotait c’est mon frère, si nous ne nous entraidons pas, comment finirons-nous? Il pouvait arriver, les meilleurs dimanches, qu’un brin de son esprit d’autrefois se manifeste, un signe de son aptitude à écouter, cette expression docile, encore capable d’accepter une vision simple, mais amusante de la réalité. Des yeux, il me disait tu t’en souviens, Tullia? et des yeux je lui répondais ah ça oui, je m’en souviens.

Mais le plus souvent l’angoisse s’emparait de moi. »

Je ne ferai pas une longue chronique, je suis très loin de vous raconter quoi que ce soit de toute cette vie si âpre et si ingrate, mais je m’attarde juste sur cette femme qui m’a touchée par sa force et sa capacité à résister. Tullia est une combattante, et au fil du temps on la voit se débrouiller absolument seule. Elle travaille dur, elle n’accompagnera jamais les mouvements de grève de l’usine où elle travaille, elle est devenue une individualiste parce que dans cette Italie qui change c’est pour elle la seule manière d’avancer. Elle n’est pas sans cœur pour autant, mais n’entretient que peu de relations. Les passages les plus bouleversants  – pour moi – sont la mort du père et l’histoire de la petite Aurora, qui verra le jour à cause d’un médecin qui suggère que l’état mental de la mère serait amélioré par le fait d’avoir des enfants…Je crois que ce sont ces événements qui vont définitivement casser quelque chose en Tullia. Casser quelque chose mais lui construire une armure qui nous la fait sembler dure, presque froide. Mais moi je la trouve très attachante pourtant. L’écriture est si subtile qu’elle laisse juste percevoir les émotions si bien gardées, le chagrin si bien retenu. Sa fille Marzia, une peine de plus:

« Quand je m’aperçus de sa disparition – je ne pouvais savoir que c’était la première d’une très longue série – je réfléchis rapidement sur ce qu’il convenait de faire. Téléphoner à son travail et leur dire que je ne me sentais pas bien. Descendre au rez-de-chaussée et passer tout l’immeuble au peigne fin. Au cas où je ne la retrouverais pas, appeler ses amies, en surmontant la honte de déranger leurs parents. La police, je ne voulais même pas y penser. J’aurais fait n’importe quoi pour la retrouver et la ramener à la maison, dans cet appartement où nous vivions seules mais respectables, imparfaites mais contentes d’être ainsi et pas autrement, malgré la directrice adjointe et tous ceux qui n’avaient jamais rien compris à notre monde.

Courage, trop de temps avait déjà passé. J’enfilai en vitesse mes chaussures et me précipitai dans l’escalier. »

cocktail-g3a133beaa_640C’est après plusieurs progressions professionnelles, quand elle sera mise en cuisine, que quelque chose va naître en elle – et j’ai aimé que ça se passe ainsi – et c’est à partir de ce travail que Tullia va muter à tous points de vue.

Pour moi, cette transformation toujours décrite avec la même écriture sobre – ce qui pour moi s’oppose à l’emphase – , est une véritable naissance de cette femme qu’on a suivie comme détachée du reste de la société. Est-ce dû à l’écriture, cette impression? Je le crois et c’est une volonté de l’autrice qui a vraiment trouvé la voix de narratrice-observatrice d’elle-même, la voix  de Tullia. C’est comme si elle se regardait vivre, elle reste à distance d’elle-même et j’ai beaucoup aimé ce choix narratif, qui ressemble à un journal mais en différé. 

C’est un juste et intéressant regard porté sur une femme qui va traverser quelques décennies d’histoire de l’Italie en regardant droit devant. Reste la relation à la mère, la fin de vie de celle-ci et les pages sobres mais bouleversantes pourtant sur la mort de cette mère dure et froide. De très beaux portraits avec toujours une écriture très tonique. Laure Mancini a une voix bien particulière et je l’ai beaucoup aimée, cette voix rythmée, vive, acérée.

640px-Verano_Pincetto_01

Un bon roman avec ce personnage qui en fait n’est pas attachant de prime abord et que l’on doit un peu apprivoiser pour lui tenir compagnie au long de son histoire. Bien construit et très bien écrit sans jamais donner des justifications ou des explications. Juste l’histoire d’une femme, l’idée que s’en construit une lectrice ou un lecteur. Et un personnage dont on comprend bien plus clairement, à la fin du récit de Tullia qu’elle a tenu à distance ses chagrins d’enfant autant qu’elle a pu, jusqu’à la délivrance, la mort de Rosa:

« Je préférais voir en elle la bête qu’elle était, la considérer dans toute son intelligence, craindre une de ses offenses gratuites, me découvrir toujours aussi incapable d’encaisser ces coups bas qui me blessaient tandis qu’elle; ignorant le mal qu’elle avait fait, recommençait à ramasser ses mèches en une tresse sévère. Distraite, lasse de sa propre méchanceté. Mais folle, non, ça, jamais, ce n’était pas possible, folle était une définition intolérable qui manquait de respect à nous tous, plus encore qu’à notre mère.

Elle nous avait créés un à un puis jetés à la rue, jouant de longs fils invisibles que sa maladie tirait pour réduire la distance. C’était elle encore, rusée et dominatrice, qui nous appelait pour régler ses comptes, maintenant que le soleil tremblait, indécis, derrière le store tordu de la salle d’hôpital.

Relève-toi, dis-je sans que personne n’entende, même mes démons. »

Beau livre bien plus riche que ce petit aperçu. En 1949, en Italie, sort ce film:

« L’enfant lézard » – Vincenzo Todisco,éditions ZOE, traduit par Benjamin Pécoud

« L’enfant ouvre d’abord l’œil droit, puis le gauche. Il a la tête à deux endroits. Une fois à Ripa, où rien ne peut lui arriver, et une fois à l’appartement, où il doit compter ses pas. Quatre pas jusqu’à la table, deux jusque sous le buffet, un grand pas jusqu’à l’évier et dix petits pas de la cuisine jusqu’au milieu du long couloir. le point le plus éloigné est la stanza in fondo, la chambre du fond. En cas d’extrême urgence, il faut à l’enfant exactement vingt-trois pas pour y atteindre la grande armoire.

Dehors aussi, l’enfant veut compter ses pas. Mais la lumière vive frappe son visage et l’aveugle.

La nuit surgissent les loups. Il faut marcher à pas feutrés. Mais les loups le trouvent quand même. Ils se penchent sur son lit et montrent les crocs. L’enfant appelle doucement Nonna Assunta: » Parle-le moi, chuchote-t-elle, parle-moi et serre les poings, alors les loups ne te feront rien. » »

Ce début étrange est l’ouverture d’un roman très particulier, un roman à l’écriture sans fioritures, semblable à la vie des personnages, et ce qui pour moi le qualifie le plus c’est un roman sans joie. On a le cœur serré pratiquement tout le temps en lisant cette histoire de « l’enfant lézard ».

Mais qui est donc cet enfant qui compte ses pas, se terre sous le buffet, se cache sur l’armoire, se déplace sans bruit, grimpe, rampe et se tapit ?

« Au début le père n’a le droit de rester que neuf mois par an dans le pays d’accueil, et même moins quand le travail manque. Il habite au baraquement ou trouve à se loger chez des connaissances. Il rentre ensuite au pays pendant trois mois. Tant que la mère n’a pas d’emploi stable, elle ne peut l’accompagner dans le pays d’accueil qu’à titre de touriste. prononcer ce mot la fait rire: « C’est plutôt une vie de gitans qu’on mène. »

À Ripa, la mère doit se rendre utile. Elle le fait à contrecœur et dit qu’elle n’a pas eu de jeunesse. Il y a la mère d’autrefois qui était beaucoup plus jolie et celle d’aujourd’hui qui s’assied au bord du lit et regarde dans le vide. »

Il faut savoir que l’auteur a écrit ce livre en allemand, il est le fils d’immigrés italiens installés en Suisse allemande. C’est le premier livre qu’il écrit dans cette langue, qu’il qualifie de « langue de tête » en opposition je suppose à sa « langue de cœur »: les précédents étaient en italien. Je ne me suis pas penchée sur sa biographie, me contentant de ce qui est dit en 4ème de couverture. Et je ne peux évidemment pas m’empêcher de penser qu’une part de son expérience de vie compose cette terrible histoire, sans pour autant que ce soit la sienne ou celle de sa famille d’ailleurs, mais par ce biais, il parle de cette vague d’immigration italienne des années 60/70, et plus globalement des travailleurs dits « déplacés ».

« Nonna Assunta se rend au cimetière avec l’enfant. Ils se tiennent par la main en silence. Elle lui montre les tombes et lit les noms inscrits sur les pierres. Certains aïeuls sont enterrés là. Sur la tombe de Nonno Eraldo, il n’y a pas de photo. Nonna Assunta dit qu’elle n’en a pas.

Entre-temps le printemps est arrivé. Le visage de Nonna Assunta pâlit quand elle annonce à l’enfant: »La semaine prochaine, tes parents viennent te chercher. Ça n’est pas autorisé normalement, mais ta mère veut t’avoir avec elle, il faut la comprendre. »

Les parents de l’enfant, le père d’abord, puis la mère, quittent leur pauvre village pour travailler dans un pays plus riche, Allemagne, Suisse ? Mais l’un ou l’autre accepte les adultes, des bras, des mains, de la main d’œuvre, mais pas les enfants. La mère va confier l’enfant à la grand-mère tant aimée, Nonna Assunta, le cœur aimant de ce petit garçon si spécial…Mais la mère ne supportera pas la séparation si longue d’avec son petit; il voyagera caché , entrera en douce, furtivement dans le pays « d’accueil », et sera tenu enfermé dans l’appartement, devra être silencieux et invisible à d’autres yeux que ceux des parents.

Mais outre cette vie qui n’est pas celle que doit avoir un enfant, il est tout de même particulier, ce gosse. On n’arrive pas à lui donner un visage, il n’est qu’un corps qui glisse d’ici à là sans bruit, incolore, inodore, silencieux. Il y aura une sorte d’émancipation peu à peu, l’enfant créera des liens, sortira en cachette et toujours aussi furtivement; mais caché, il l’est plus que physiquement, il est comme annihilé par ces années d’invisibilité forcée, privé d’une existence au monde.

« Les parents comptent les années et en sont maintenant arrivés à 1970. La mère continue à sursauter quand on sonne à la porte, et elle continue à pleurer quand l’enfant lézard s’accroupit dans un coin et s’égare dans ses monologues,ou qu’il disparaît et reste introuvable.[…]

Tandis que la mère ne voit pas d’issue, qu’elle se tait et pleure et que le père augmente le volume de la télévision, l’enfant lézard gratte le mur avec ses ongles. Il parle seul à voix haute et bute à tout bout de champ sur ses phrases, si bien que le père finit par se boucher les oreilles face au téléviseur qui marche à plein volume. »

Je ne peux pas en dire plus, mais le fond de l’histoire c’est une forme perverse de maltraitance de ce « pays d’accueil » qui n’accueille pas les enfants nés ailleurs. Il y a le patron, le père qui travaille comme un damné, la mère qui va travailler aussi et cet enfant lézard, seul. Et le silence, et la peur de tous, parents et enfant – hanté par des loups –  et l’éveil du garçon qui grandit et sait qu’il existe un dehors.

C’est une histoire terrible. Seule la Nonna est lumineuse, chaleureuse, les quelques passages de la famille italienne, Nonna, tante Melinda, les oncles et Emmy l’amie inespérée donnent un semblant de vie à ces jours laborieux, durs, tristes…mais même les quelques heures arrachées au travail n’offrent que des ombres de sourires. L’image du lézard est parfaite, animal à sang froid, furtif, fuyant, insaisissable…mais que c’est triste collé au mot « enfant »…

« L’enfant lézard ne cesse de s’aménager de nouvelles cachettes et il faut des heures aux parents pour le retrouver. il traverse les pièces comme un Indien qui approche à pas feutrés, sans laisser de trace. Il campe derrière les rideaux, se drape dans les couvertures, rampe sous le lit, enroule son corps dans les tapis, se glisse dans le panier à lessive et se couvre de linge, grimpe entre les vêtements dans l’armoire. Il peut rester parmi les robes et les manteaux jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune lumière qui perce les fentes. La mère passe en revue toutes les cachettes, mais il y en a toujours une qu’elle ne connaît pas encore. »

Il faut se préparer un peu pour cette lecture qui peut affecter le moral, en ces temps qui (re) confinent. On y ressent une solitude intense et inquiétante. C’est donc un très bon livre, remarquable par sa capacité à nous faire éprouver ce qu’il diffuse, et c’est en cela que sa lecture n’est pas aisée. Mais c’est vraiment un sujet qui reste d’actualité, sur la séparation, la privation de liberté et les liens humains qui nous sont si nécessaires pour le rester nous, des êtres humains.

Le disque préféré de la mère, comme une réminiscence de jeunesse, de joie, d’énergie…toutes disparues.

ICI, un lien très intéressant . Et un AUTRE

 

« Ceci n’est pas une chanson d’amour » – Alessandro Robecchi – éd. L’aube noire, traduit par Paolo Bellomo avec le concours d’ Agathe Loriot dit Prévost

« Zéro

Les urgences les plus proches sont à l’hôpital Gaetano Pini, via Crivelli; tous les Milanais qui sont déjà tombés sur la glace ou qui ont eu leurs gambettes fracturées d’une façon ou d’une autre le savent. En partant du viale Tibaldi, il faudra cinq minutes, mais ils ont tous compris qu’il n’y aura pas d’urgence.

Ainsi l’ambulance prend son temps, n’allume pas la sirène – certainement pas – mais les gyrophares oui, pour le brouillard plus qu’autre chose.

Puis le chauffeur les éteint en descendant la rampe d’accès à l’hôpital, et deux gars en blouse blanche sortent de l’accueil.

Le premier s’allume une cigarette.

Le second fait un signe à la fille qui sort de l’ambulance côté passager. Médecin urgentiste, bénévole en service. Mignonne.

Une question muette. Elle secoue la tête.

Avec des gestes habituels, rodés, presque mécaniques, ils descendent le brancard. Il est recouvert d’un drap.

Ils le poussent à l’intérieur, comme un chariot de supermarché. La jeune médecin en orange juste derrière le gars à la blouse blanche. L’autre docteur éteint sa cigarette sous ses sabots, et aspire une bouffée de brouillard milanais.

Il est tout juste une heure.

Les gens conduisent vraiment comme des cons.

Et il en a encore jusqu’à six heures.

Fait chier. »

Premier roman de cet italien qui m’a vraiment fait passer de belles heures de lecture; j’ai d’abord beaucoup ri et j’ai trouvé un style, une façon d’écrire personnelle, originale, comme le dit la 4ème de couverture, c’est un livre « savoureux…et inquiétant. »

C’est l’histoire d’un homme de télévision qui va se prendre au jeu d’une enquête à la suite d’une tentative d’assassinat sur sa personne. Située à Milan, l’intrigue tentaculaire, dévoile les dessous pas très propres de cette grande ville. Carlo Monterossi, la victime, aidé d’un journaliste

« Oscar Falcone. Intrigant, fouilleur, journaliste d’enquête, rat des archives, aventurier, précaire du savoir, infiltré spécial, expert en périphéries, déviances, marginalisation, buveur d’apéritif, joli cœur, menteur et affreusement habile pour tout ce qui peut être fait en marge du Code pénal.

Une fois Carlo lui a rendu un service.

Depuis, Oscar lui en a rendu des milliers. »

et de Nadia, une pro du numérique,

« D’abord Nadia, c’est obligé.

Nadia Federici, sa championne, son département Recherche & Développement.

Vingt-huit ans, yeux verts devenant gris quand elle a les boules. Donc gris, le plus souvent. Hargneuse. Difficile. Capable de faire n’importe quoi très bien et en très peu de temps, te faisant sentir idiot tellement ça a été facile pour elle.

S’il y a une chose à trouver, elle la trouve.Le prix du beurre à Tokyo. La liste des concessionnaires Honda en Thaïlande. Le système de retraite belge. Les gens disparus. Ceux qui sont réapparus. Où est enterré Garrincha. La déclaration de revenus de n’importe qui. Les procès. Les hospitalisations.

Numérique de naissance.

ADN précaire. »

va entamer une investigation assez longue et assez dangereuse –  à la plus grande satisfaction de la lectrice que je suis –  toute émaillée de dialogues désopilants, de caractères plus tordus les uns que les autres.

A ceci il faut ajouter un regard sans pitié sur la société milanaise et sur l’histoire de ce pays. Sont mis à mal surtout l’aristocratie de la ville et l’ultra-droite. Ces couches de la société vont se trouver confrontées non seulement à Monterossi et son « équipe » mais aussi à un duo de gitans qui cherchent justice et à une paire de tueurs à gages que j’ai trouvés plutôt sympas, bien plus que les aristos, les antiquaires véreux et autres hommes d’affaires pourris. Les histoires et les chasses s’imbriquent. Monterossi veut savoir qui lui en veut; l’auteur en profite bien évidemment pour se moquer avec une formidable virulence de la télévision et de ses émissions racoleuses.

« La Grande Télé Commerciale – l’incomparable Usine à Merde – semblait n’attendre que ça.

Pendant un an, ils l’appelèrent « le projet ». Ils avaient mis à disposition du projet la présentatrice la plus en vue, Flora De Pisis, ainsi que des structures, du personnel, une rédaction sélect arrachée à d’autres prestigieuses émissions – comme Épate-la en cuisine ou Quand la justice se trompe –, des auteurs capables d’écrire des scénarios inspirés comme « Et vous, monsieur Procopio, qu’avez-vous pensé lorsque Maria vous a quitté? », un studio étincelant dont les lumières devenaient chaque jour plus claires et plus intenses, pourchassant l’âge de la présentatrice qui apparaissait désormais auréolée d’une lueur extraterrestre.

Ils avaient mené des études de marché qui avaient prédit exactement ce qui allait arriver: très grande pénétration dans les couches inférieures de la population, public féminin mais pas que, excellentes probabilité de créer ce qu’on appelle un phénomène social entraînant la conquête d’un public plus « sélect », dépenses minimes, rendement élevé, d’éventuelles émissions collatérales du genre En attendant Crazy Love ou Crazy Love, l’après ou encore Crazy Love, émotions en slow motion.

Comme dans le cochon, tout aurait été bon. »

Remarquable, non ? Là s’arrête le vague aperçu de l’histoire; mais je reviens sur la qualité de l’écriture, sur le ton persifleur à souhait, railleur, plein d’une colère parfaitement maîtrisée et sur cet humour qui fait mouche à tous les coups. Jamais vulgaire bien que cru, tendre avec les uns, féroce avec les autres; on saisit très bien de quel côté penche l’auteur. Le duo de gitans comme celui de tueurs à gages attirent une vive sympathie – mais si ! – et de plus en plus en allant au dénouement. ( je me retiens fort de vous en dire plus à leur propos, tant ils sont extraordinaires ). Et puis il y a Milan de laquelle ce diable d’auteur dresse un portrait saisissant ( je n’y suis jamais allée ), toujours rempli d’humour et d’amour quelque peu contrarié. J’ai adoré tous ces passages, je vous en propose un, trop court, mais il faut bien que je vous en laisse à découvrir !

« Milan n’est pas une ville qui se regarde les yeux droit devant soi. Pour vraiment la comprendre, il faut regarder vers le bas, là où les sous-sols grouillent de trafics, dépôts, laboratoires, couseurs de sacs, laveurs de tapis, empileurs de données informatiques, d’artisans réfugiés dans les caves parce que l’atelier sur rue coûte trop cher ou que le hangar a été saisi par la banque, ou que les employés ne sont que deux, alors qu’avant, madame, ils étaient vingt, si vous saviez.

Ou alors il faut regarder vers le haut, où les bâtiments du début du XXème siècle ont poussé par lévitation, avec des surélévations, des excroissances verticales. Les combles du quatrième étage ont servi de fondations pour le cinquième, le sixième, pour le rooftop. Des protubérances presque absurdes, architecturalement répugnantes, qu’on dirait collées sans style, sans élégance. Certaines mieux réussies que d’autres. Certaines avec une terrasse et une vue pas mal du tout comme celle-ci.

Par ici, les Navigli« , par là, le reste du monde.

On a bien sûr de l’amitié pour Monterossi, Nadia, Marcia…Monterossi pratique l’autodérision avec vaillance et persévérance. Parlant de lui à la troisième personne, il s’affuble de qualificatifs qui m’ont fait sourire ( judicieusement placés dans l’action )

L’homme qui fuit, L’homme froid, L’homme avec la tête sur les épaules, L’homme qui ment…ou encore Le Peigneur de vies

 Il regarde son activité avec un salutaire recul; il vaut mieux, ce n’est pas terrible terrible. Dans le jargon de la « Grande Usine à Merde », il peigne:

« […] peigner veut dire adapter l’histoire à sa « spécificité télévisuelle ». Embellir la laideur, dramatiser la banalité, exciter l’ordinaire. Il suffit de prendre une vendeuse de grande surface, qu’elle soit mignonnette, de lui inventer un passé de mannequin, une carrière qui aurait été lumineuse si seulement… la maladie de sa mère…son frère toxicomane…son père écrasé par un tracteur…

Et voilà un beau coup de peigne dramatique.

Coupe, couleur et brushing.

Il s’opposait, résistait, s’entêtait. Carlo la mule.

« N’arrondissons pas les angles, disait-il, laissons-les rire pour de vrai, pleurer pour de vrai, et pas parce que c’est écrit sur le scénario. »

En un mot, laissons-les s’enfoncer tout seuls. Et ils s’enfonçaient, ah ça oui, ils s’enfonçaient. »

La tentative de meurtre sur lui sera salutaire, il va s’ébrouer de toutes ces ridicules pantomimes et va trouver mission à sa hauteur. Sig Sauer, Maserati, Bulgari , BMW Z4, K100 Grand Power, vieux fascistes collectionneurs, pourris en tous genre contre Carlo Monterossi, Nadia, Gitans justiciers et fiers à bras sympas…l’intrigue est épatante, pas une nanoseconde d’ennui. Absolument jubilatoire pour moi, ce livre m’a fait du bien. 

Chez Carlo trône Bob Dylan, en image sur les murs et en musique, il accompagne tout le livre.

Voici un roman remarquable qui m’a réjouie au plus haut point tant par le propos que par la voix de cet auteur, à suivre attentivement. Brillant, drôle, intelligent, gros coup de cœur !

« La vie parfaite » – Silvia Avallone – Liana Levi/Piccolo, traduit par Françoise Brun

Première partie

Trois kilos quatre cents

Ça montait d’on ne sait quel univers enfoui dans son corps. Loin dans sa chair, comme arrivant d’un pays étranger.

Puis ça augmentait, irradiait depuis le nombril jusqu’à l’infini. Soixante secondes, précises, régulières. Elle savait qu’elle allait lui briser les reins. Grandir encore. Devenir géante, comme Rosaria , sa mère, abandonnée la veille sur le canapé, comme ce téléphone dans le couloir, qui n’avait pas sonné depuis des années; les yeux de Zeno quand il lui avait dit : »Partons. »

Son cœur allait s’arrêter, comme tout ce qui ne peut pas guérir. Adele le savait. »

Quand le premier roman de Silvia Avallone fut publié, ce « D’acier » exceptionnel, j’ai été véritablement heureuse d’entendre une voix aussi belle et talentueuse parler de l’adolescence dans une cité ouvrière, et les deux gamines Anna et Francesca sont restées inoubliables. Puis est paru « Marina Bellezza », que j’ai aimé aussi, qui lui aussi explorait les vies de jeunes gens en Italie en temps de crise, les rêves qui se brisent sur le chômage et la précarité;  mais c’est dans « La vie parfaite » que je retrouve très fort ce que j’ai tellement aimé dans « D’acier ». Les filles sont encore adolescentes, dans cet entre-deux hésitant et difficile, dans la cité des Lombriconi, à la périphérie de Bologne.Si j’ai trouvé que le livre aurait pu être un peu resserré, il a été pourtant un grand plaisir de lecture. Avec cette petite Adele, pas tout à fait 18 ans, et enceinte, déjà…Les Lombriconi, une vue de dehors:

« Une femme à son balcon, en train de fumer. Les cheveux desséchés par les décolorations, la peau ternie par la nicotine et le regard marqué par les heures supplémentaires. Elle était en jogging, ou peut-être en pyjama, observant la cour en bas où s’était rassemblé un groupe de jeunes en scooter. Zeno fut certain qu’elle cherchait parmi eux le visage absent de son fils.

À d’autres fenêtres, à d’autres balcons des sept tours qui enserraient les Lombriconi sur trois côtés, comme pour les assiéger, il y avait des dizaines de femmes semblables. Plus jeunes, plus vieilles. À demi cachées derrière un rideau, ou le front plissé contre la vitre. Des pinces à linge à la main, un petit miroir de maquillage, un portable. Toutes identiques dans leur façon de regarder dehors, tels des oiseaux coincés dans un colombier. »

Les Lombriconi, vue de dedans :

« Petit, Manuel D’Amore était bon au foot, il savait tirer et marquer des buts. […]

Ce jour-là, il était rentré en nage et mort de soif, et il avait trouvé sa mère par terre, la bouche en sang.

Par la fenêtre ouverte, à travers les rideaux, on entendait les coups frappés dans le ballon et les insultes.

Il l’avait crue morte. Pendant un long moment, cloué sur place dans l’entrée, la porte encore entrebâillée, tout s’était effondré autour de lui.

Ce n’était pas la première fois que son père la frappait, il le faisait tout le temps, mais au point de la tuer… Manuel savait qu’elle n’était pas jolie. elle était trop grosse, elle s’habillait comme un homme: jeans larges, grands pulls noirs jusqu’au cou. Jamais un bijou, les cheveux coupés très court. Mais c’était sa mère, personne ne la remplacerait. 

Il avait trouvé le courage de s’approcher. S’était penché sur elle et l’avait vue respirer : elle était seulement évanouie.

Le monde de Manuel avait recommencé à tourner. »

Manuel écoute Eminem: Lose yourself

J’ai aimé Adele intensément le temps de cette lecture dans laquelle les filles et les femmes sont à l’honneur, bien que les personnages masculins ne soient pas négligés.

Le test:

« Ça doit être bon, maintenant », dit Claudia.

Adele vérifia l’écran de son portable: « Deux minutes quarante et une.

-C’est bon. »

Elles se retournèrent. Il était là, sur le lavabo: un objet inoffensif qui ressemblait à un stabilo. Elles s’approchèrent. Toujours se tenant la main. En nage, le cœur battant. Mais certaines, au fond, que rien ne leur arriverait, que ce n’était qu’une mise en scène, une saynète comme à l’école. Où on faisait comme si. »

Les filles m’ont séduite, attachée. Le sujet principal autour duquel tournent les vies, c’est la maternité et la féminité, à tous les âges et pas toujours en phase. Mais les hommes et les garçons pour autant ne sont pas juste des ombres autour, non. Mon préféré est bien sûr Zeno, grand jeune homme dégingandé et surtout lycéen au centre ville. ce qui le démarque, alors qu’il vit aux Lombriconi.

Zeno, amoureux silencieux d’Adele et qui de sa fenêtre scrute sa vie pour écrire son roman:

« La « vie privée », aux Lombriconi, était un bien grand mot. Si on voulait, on connaissait les secrets les plus noirs des gens. La nuit, en tendant l’oreille, on entendait le ronron des ventilateurs mais aussi le frottement des draps.

Les façades des blocs d’immeubles formaient un zigzag, comme un dessin d’enfant. On s’épiait en coulisse depuis les balcons et les fenêtres des mêmes étages, par la fenêtre de la salle de bains ou celle de la cuisine. Sans compter la multiplicité des points de vue, depuis les tours en face ou à côté, les bancs et les murets de la cour, où il  y avait toujours quelqu’un pour regarder. Le concepteur de ce quartier devait avoir eu des visées littéraires. Zeno, d’ailleurs,n’était ni un espion, ni un fouineur.

Il écrivait.

Il aurait pu passer des heures dans cette position inconfortable, à regarder Adele débarrasser. »

Les personnages de Silvia Avallone ne sont pas tous du même milieu et elle les mêle habilement, faisant se rencontrer des attentes qui s’emboîtent et qui vont créer des liens. Mais pour tout vous dire, ce sont ces adolescentes de la cité qui m’ont totalement bouleversée. Les descriptions que l’auteure en fait sont d’une grande justesse, sur le langage, les tenues, les rencontres, et surtout quand elle entre dans leurs pensées et qu’elle saisit leurs peurs, leurs angoisses, leurs attentes qu’elles savent inatteignables et finalement leur ingénuité sous des airs dégourdis et bravaches. C’est un grand talent de Silvia Avallone, cette empathie avec ces jeunes filles.

Voici la 4ème de couverture qui n’en dit pas trop:

« Le matin de Pâques, Adele quitte le quartier Labriola et part accoucher, seule. Parce que l’avenir n’existe pas pour les jeunes nés comme elle du mauvais côté de la ville, parce qu’elle n’a que dix-huit ans et que son père est en prison, elle envisage d’abandonner son bébé. À une poignée de kilomètres, dans le centre de Bologne, le désir inassouvi d’enfant torture Dora jusqu’à l’obsession. Autour de ces deux femmes au seuil de choix cruciaux, gravitent les témoins de leur histoire. Et tous ces géants fragiles, ces losers magnifiques, cherchent un ailleurs, un lieu sûr, où l’on pourrait entrevoir la vie parfaite. Avec un souffle prodigieux et une écriture incandescente, Silvia Avallone compose un roman poignant sur la maternité et la jeunesse italienne écartelée entre précarité et espoir. »

C’est un résumé parfait, et j’espère que les petits extraits que je vous livre vous tenteront.

Écoutez-la, Silvia Avallone, écoutez-là : 

Un très beau livre, fort, humain, social, militant. Je rajoute qu’à l’heure du confinement, on imagine sans peine la vie aux Lombriconi, derrière les rideaux…Silvia Avallone sans aucun doute doit y penser, elle qui saisit si bien ces quartiers, leur vie, leurs vies et leur âme. Et qui nous montre en héroïnes toutes les femmes de ce quartier. Coup de cœur !

« Les Mains vides » – Valerio Varesi – Agullo/Agullo noir, traduit par Florence Rigollet

« Ce jour-là, la ville attendit vainement la pluie. Quelques nuages prometteurs avaient pourtant fait leur entrée vers dix heures du matin en direction du duomo, mais bien vite ils s’étaient dissipés sous la chape de plomb. Le soleil avait recommencé à chauffer les immeubles comme un feu doux doux un bouilli, et Soneri s’était remis patiemment à transpirer dans sa chemise de lin. Juvara souffrait davantage et s’était fait toiser quand il avait tenté de rallumer le climatiseur en panne: après la pluie manquée, plus d’illusions possibles, la canicule tendrait son piège et la chaussée collerait sous les gaz d’échappement et les voitures brûlantes.Le commissaire ouvrit les fenêtres et reçut au visage un souffle de vache. »

C’est ma première rencontre avec le commissaire Soneri et c’est une belle rencontre. Un personnage comme je les aime, c’est à dire intelligent, fin, au caractère complexe et puis aussi un homme qui aime manger. Je sais, ça peut sembler curieux, mais je trouve que ce goût de la table est un vrai indice sur le caractère. Soneri aime manger de bonnes choses et aime fumer des cigares Toscano. Il mange comme on se soigne:

« Le commissaire passa à côté du Regio et vagua un moment avant de tomber sur le Milord. En poussant la porte, il  se demanda si c’était la faim ou le besoin d’apaiser ses amertumes matinales qui l’avaient guidé jusque là.Rien d’un hasard, en tout cas. Les tortelli d’Alceste étaient un traitement temporaire mais efficace. Il retrouva sa forme en retournant à la Questure, aidé par la promesse d’averse qu’on lisait dans le ciel. »

La pieuvre, celle qu’on voit sur la couverture et la petite, toujours là à la fin est celle qui étend ses bras puissants sur la ville de Parme. La ville fond sous une canicule aussi étouffante que les bras de cette pieuvre et tout le monde est un peu à cran. Un poids pèse sur la cité et Soneri va devoir trouver des ressources en lui et dans son équipe pour affronter le réseau inextricable qu’il va découvrir au fil de l’enquête.

Un commerçant du centre ville a été roué de coups à mort et puis on a volé au vieux Gondo son accordéon. Lui est une figure de la ville, un vrai musicien qui s’est mis au service de tous, un peu poussé par la misère….

« -Je veux mon accordéon, murmura-t-il de manière quasi imperceptible.

-Il faut nous aider, alors », insista Soneri, persuadé que le vieux avait vu ses agresseurs.

Mais pour toute réponse, Gondo se tourna de l’autre côté. D’un seul coup, le commissaire souffrit d’un trop-plein de chaleur et de sueur, une impuissance insupportable.[…]Il se rappela alors le motif purement personnel de sa venue. Sa colère contre la bêtise du monde et son inguérissable arrogance l’avaient conduit au musicien. Et puis il connaissait Gondo: l’hiver, sa musique envahissait la cité brouillardeuse, ultime soupir d’une ville romantique blafarde et finissante, noyée sous un anonymat luxueux et ordinaire. Pourtant, ce vol ne relevait pas de sa compétence et, si odieux fût-il, ce n’était qu’un petit larcin. »

C’est le point de départ d’une enquête qui va très vite devenir complexe et tentaculaire, s’étalant sur un réseau de sociétés derrière lesquelles se cachent « un nouveau type de criminels », et toutes les « petites mains » moldaves, calabraises, roumaines, placées au front. Rien n’est plus comme avant, y compris dans le grand banditisme.

Je ne peux bien sûr pas vous faire avec moi tirer le fil de ce chemin de piste que va suivre avec une rare ténacité le commissaire, mais je vais parler plutôt de la « veine » de ce roman de haute qualité. Une veine qu’on peut dire classique de roman policier, avec une écriture sobre et précise, une construction du récit qui sur une intrigue compliquée travaille sur la rigueur de la narration :  on ne se perd pas – et pourtant, il y a du monde ! – et on suit la pensée et la réflexion de Soneri sans perdre pied. C’est un livre clairement politique, on y sent une sorte de désespérance, une lassitude et une grande colère.

« -[…]Mais les troupeaux me font peur. Il faut toujours qu’ils aillent où on leur dit d’aller et qu’ils disent merci à ceux qui montrent les crocs et choisissent à leur place. Ils n’ont jamais d’idées, alors forcément, ils sont bien contents que les autres en aient. Tous à la queue leu leu derrière celui qui crie le plus fort. »

La cohue de tailleurs et complets- vestons à l’entrée semblait confirmer l’opinion de Soneri. »

La chose que je trouve la plus remarquable ici, c’est l’ambiance de cette ville – que je ne connais pas – qui sous la chaleur intense semble se liquéfier, devenir floue, laissant apparaître sa décadence en cours, cette décadence due à celle du monde, des sociétés du moment où les « affaires » et la corruption règnent.

« Il savait qu’il vivait les derniers moments d’une ville en voie d’extinction, où lui et tant d’autres avaient vécu pendant des années en s’appropriant les rues et les cafés. Aujourd’hui, le décor était le même, mais de nouveaux acteurs avaient pris la relève.

Il se laissa guider par ses rêvasseries qui l’emmenaient au hasard des trottoirs déserts, le long des murs qui empestaient parfois la pisse. Une fois chez lui, l’image de Gerlanda lui revint à l’esprit, son avidité vaine et son pouvoir hargneux qui cependant ne l’avaient pas préservé de la chute. Car tout passe, et pour Roger aussi, le moment était venu de quitter la scène. »

La délinquance a changé de genre, a changé de cibles et de procédés. Le truand d’aujourd’hui réside dans des sphères où on préférerait qu’il ne soit pas…Mais on le voit partout, régnant en maître dans le monde de l’argent, des affaires et de la politique. Si dans ce roman ceci est dit sans démesure, c’est néanmoins ce qui est dit et Valerio Varesi met en Soneri une grande colère qui va devenir une grande fatigue, lui qui dans les rues de Parme peine à reconnaître sa ville accablée de toutes parts, par la canicule et par les morts, les crimes, les trafics de cocaïne et l’usure qui partant de peu finit de façon pyramidale vers les hauteurs. Beau personnage que Gerlanda, qu’on finit presque par trouver sympathique, tant ceux qui vont lui succéder sont affreux, et ses conversations avec Soneri donnent lieu à des pages admirables ( chapitres 7 et 11 ) et un regard impitoyable sur une société dont Gerlanda le prêteur dit:

« -Ils sont responsables de leur situation, répondit l’autre. D’après vous, pourquoi sont-ils endettés? Certainement pas à cause de la conjoncture économique ou de véritables besoins, ni pour manger. Je vais vous les donner, moi, les raisons: avidité, présomption, désir de paraître. En un mot: futilité. Voilà l’origine de leurs dettes. Rien que des enfants gâtés élevés dans le confort et incapables de supporter la moindre gêne ni la moindre privation. Certains se sont ruinés pour s’acheter des voitures de luxe, d’autres ont tout dépensé pour des femmes ou pour suivre des projets trop ambitieux, d’autres encore se croyaient qualifiés, mais ne l’étaient pas. Aucun n’a de véritable projet de vie, tous derrière leurs fantasmes ou leur apparence, la chose la plus stupide et vaine qui soit.

-Maintenant, c’est vous qui parlez comme un curé, constata Soneri.

-Peut-être, mais moi, je ne donne jamais l’absolution. »


Je regrette de n’avoir pas lu les précédents livres de Valerio Varesi, pour voir l’évolution de Soneri, ici énervé, fatigué, déçu d’un peu tout, sauf d’Angela son amie-amour. Il m’a fait penser par certains côtés au Kurt Wallander du grand Henning Mankell, dans sa ténacité, son côté un peu obsessionnel de ses enquêtes et dans son caractère sombre. Soneri et Parme et le tonnerre qui roule, et la chaleur infernale… Il faut aussi dire que toutes les scènes dans la ville sont remarquables, l’écriture est vraiment belle et forte. Plus je feuillette les pages de ce livre pour en parler et plus j’en retrouve la beauté des descriptions, la force de mots choisis, et un fond tellement intelligent…bref, vraiment un livre marquant pour moi.

Excellent roman, j’ai eu beaucoup de plaisir à cette écriture impeccable, à accompagner ces policiers souvent retenus, empêchés par la hiérarchie, j’ai aimé quand Valerio Varesi décrit Parme dans sa torpeur torride. Très chouette lecture que je conseille vraiment à ceux qui aiment le roman policier qui n’est pas que ça.

La fin:

« Il était fatigué de tout. Il avait l’impression de ne servir à rien, il voulait tout laisser tomber. Il se sentait raillé, bafoué, et seul, avec ses idéaux abstraits. Il avait envie de blasphémer, de mettre des coups. Il était étonné par sa capacité d’indignation, à son âge. C’était sans doute un signe d’intégrité, il s’en serait volontiers passé. Des années qu’il enrageait, des années que rien ne changeait. Il arriva chez lui avant d’être surpris par la chaleur de la rue. Il passa devant le miroir et lut sur son visage tout l’abattement qu’il éprouvait. Jamais il ne s’était senti à ce point les mains vides. Il éteignit son téléphone portable, sachant que le sommeil serait le seul moyen de fuir l’insupportable. »

Lino Ventura est né à Parme :