« Brittany » – Larissa Behrendt, éditions Au vent des îles,traduit de l’anglais par Lise Garond ( Australie )

« DELLA »

« J’aurais dû me douter que Kiki serait incapable de se réjouir pour moi en apprenant que je partais en voyage à l’étranger. Cette femme en a toujours voulu à la terre entière depuis qu’on est toutes petites. Ça ne me fait plus ni chaud ni froid  maintenant, cette façon qu’elle a de faire la moue, de hausser les sourcils quand elle veut montrer qu’elle désapprouve.

-Ne compte pas sur moi pour m’occuper de tes animaux, a-t-elle dit.

_T’inquiète, je me suis arrangée autrement, lui ai-je répondu, même si on savait toutes les deux que ce n’était pas vrai.

Elle n’allait pas me pourrir le moral cette fois-ci. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de partir en vacances. La vérité c’est que je n’ai jamais quitté l’Australie. »

J’ai volontairement passé le préambule de ce roman qui parle de Brittany, de sa disparition . Brittany est une des filles de Della et la fillette a brusquement disparu. Enlevée? Assassinée? Aurait-elle fugué? On ne le sait pas, mais cette petite fille sera comme un fantôme au fil de l’histoire, tapie furtive entre les lignes. Della et Jasmine sont des femmes aborigènes des Nouvelles Galles du Sud, mère et fille. La disparition de Brittany reste une barrière entre elles et un lot de questions sans réponses. Pour la première fois elles partent en voyage ensemble en Angleterre pour un cheminement sur les pas des grandes plumes classiques anglaises. Un voyage qui dans ses profondeurs est une tentative de réconciliation entre les deux femmes; Jasmine, la fille, en veut à sa mère qui a un penchant pour l’alcool, et qui avait pas mal bu quand Brittany a disparu. De nombreuses incompréhensions pourrissent la relation de Jasmine et de sa mère ( qui l’appelle Jazzie et ça l’agace fort ! ). Della, parfois inconséquente, aime néanmoins sa fille, il y a beaucoup de maladresse et de difficulté dans leur communication, mais on comprend le nuage sombre de non-dits, le chagrin non exprimé de la perte de Brittany. Ce voyage se veut rédempteur, réparateur. Jasmine songe:

« Parfois les gens font des choses qui restent des énigmes. Je n’ai jamais compris pourquoi mon père avait épousé ma mère si les Noirs lui déplaisaient autant – elle avait la peau foncée, celle d’une femme à l’évidence aborigène, pas comme moi et Leigh- Anne dont la peau claire pouvait « presque » passer pour blanche. S’il l’avait aimée, encore, j’aurais compris, mais on en a jamais vu le moindre signe. Il s’aimait surtout lui-même. Bien les que tous les Noirs et la plupart des Blancs réunis. »

Je ne vous cache pas que ce que j’ai préféré dans ce roman, c’est ce circuit littéraire. Jasmine, Tessa, les deux femmes célibataires et un professeur font un groupe assez curieux et hétérogène, c’est parfois très drôle, mais ce que j’ai préféré c’est quand il est question de Shakespeare, de Dickens et des sœurs Brontë, et Jane Austen, mes plumes anglaises préférées. Et à son propos, le professeur Finn pérore, machiste à souhait:

« -Henry James pensait aussi que Miss Austen ne savait pas ce qu’elle faisait, techniquement parlant, a poursuivi le professeur.

-Henry James était très conscient de ses propres techniques d’écriture. Jane Austen n’a laissé aucune trace écrite de ses réflexions sur le sujet, mais ça ne signifie pas qu’elle n’en avait pas. Simplement nous n’y avons pas accès. Et cette absence a nourri toute une tradition de condescendance à son égard, a répliqué Sam d’un ton acide.

-Essentiellement de la part d’hommes, d’ailleurs, a ajouté Meredith. »

Mais évidemment, ce n’est pas un hasard, l’autrice tisse là un lien entre Della, sa fille Jasmine, et les écrivains et écrivaines qui jalonnent ce circuit littéraire et érudit. Tout au long du circuit, commenté par le professeur, les vies de ces femmes et hommes sont un peu le miroir d’une époque, qui finalement ne s’avère pas si différente de la nôtre. De très belles pages d’ailleurs sur les femmes, rudoyées par le prétentieux professeur Finn, Monsieur je sais tout. Oui, il en sait des choses, mais il lui manque le cœur essentiel à la compréhension d’un auteur, d’une autrice, et de leurs textes. Enfin c’est mon avis qui vaut pour tel !

Je fais ici un post court. J’ai bien aimé ce livre mais il m’y a manqué quelque chose de l’ordre de la chaleur humaine, il y a beaucoup de distance entre les personnages, soit à cause de leur histoire, comme Della et Jasmine, soit à cause de leur statut social et culturel, pour les autres. Reste un circuit littéraire sur lequel j’ai bien aimé me promener, avec toujours au cœur Dickens, cet écrivain humaniste qui faisait des lectures publiques dans les rues de Londres.

Un joli roman, où la relation mère-fille complexe et torturée de remords et de chagrins est pour moi le cœur du récit, ce qui le porte à travers la littérature, à travers aussi des vies pleines d’embûches; c’est un voyage littéraire intéressant, agrémenté d’une pointe d’humour mais aussi d’une certaine nostalgie. Des non-dits, des peines, la vie comme elle est parfois, muette et douloureuse, mais on y trouve de temps en temps une rédemption. 

Parfois grâce à la littérature, ici dans le cœur et les yeux de Jasmine et de Della, tout trouve son sens, et ce texte si juste prend ici une couleur profondément humaniste.

Et moi j’aime la musique élizabéthaine:

« Le collectionneur de serpents et autres nouvelles » – Jurica Pavičić , traduit par Olivier Lannuzel (Croatie)

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            À Terence Malick

1.

Le 13 mars 1992, le recruteur de l’armée a sonné à la porte de notre maison à Trogir. Il a déboulé au beau milieu du café turc de ma mère. Elle lui a ouvert et il lui a remis un bout de papier blanc à en-tête. C’est comme ça que la guerre patriotique a commencé pour moi. »

C’est le troisième livre que je lis de cet auteur croate. Ses deux premiers romans m’ont emballée, surtout « La femme du deuxième étage » si sobre et beau sur un destin de femme, et puis voici un recueil de nouvelles, mais c’est plus original que ça, parce qu’en fait je dirai que c’est plutôt une même histoire éclatée, comme éclatent les bombes et les tirs durant cette guerre en Croatie, comme éclatent les familles et les couples. Avec la guerre, dévoreuse de vies en toile de fond, juste là dans les paysages et les hommes, un paramètre inéluctable.

Serb_T-55_Battle_of_the_BarracksC’est la confirmation du très grand talent de Jurica Pavičić. On retrouve parfois les mêmes personnages d’une nouvelle à l’autre, les vies et les destins s’imbriquent. Se rencontrent ici les histoires d’amour, de trahison, de jalousie, la guerre qui génère des « cas de conscience » difficiles, et puis la solidarité elle aussi bien présente tout autant que les petitesses de voisinage, les mesquineries, les jalousies, les violences familiales. Un regard acéré et tendre sur un pays et sa population qui veulent se relever. Scènes de violence, scènes de mariage, de funérailles, la vie des villages et la guerre, tout se fond et crée une atmosphère unique , balayée par la bora. On retrouve l’attention portée aux femmes, si fort dans « La femme du deuxième étage », chez cet écrivain au cœur large et ouvert.

20230716_142338 » Depuis que je suis dans la police, on nous appelle pour tout et n’importe quoi. Pour une limite de terrain renversée, un ivrogne qui hurle, quelqu’un qui met la musique trop fort ou qui a coupé un figuier dont les branches dépassaient d’un mur. Mais personne ne nous appellera jamais parce qu’un mari a battu sa femme. L’été, quand les fenêtres demeurent ouvertes, on entend dans certaines maisons des choses qu’on ne devrait pas. On perçoit des disputes, des cris, parfois même des coups et des gémissements. Alors on ferme portes et fenêtres, on pose un doigt sur ses lèvres. « C’est pas nos affaires », chuchotait ma mère, en bouclant les battants pour que mes oreilles d’enfant n’aillent pas entendre ce qu’il ne fallait pas. »

Je ne vais pas écrire bien plus. Pour les nouvelles, surtout dans cette construction si fine, je trouve que c’est un peu vain. Je veux insister sur la qualité de la narration, sur la construction de l’ensemble, et je me dis que cet auteur-là, je le suivrai encore. Il y a chez lui une sensibilité et un regard si juste sur le monde et les gens; précis et parfois empli d’une belle poésie qui rend hommage aux gens simples, aux vies « ordinaires » rendues fortes et belles sous cette fine plume. 

640px-Sotin,_asking_for_the_truth,_Croatia« Il posa la brosse à dents et s’observa dans le miroir. Un visage était là qui le regardait, comme si ce n’était pas le sien mais celui d’un étranger qui aurait emménagé dans sa carcasse. Le visage d’un homme bien plus âgé que lui, aux pattes grisonnantes, au menton épaissi, aux bras ramollis par l’absence d’exercice. Un vieillard avait pris sa place dans le miroir. »

Sans aucun doute une de mes plus belles découvertes de ces dernières années, et encore très émue par cette lecture. Je conseille ce livre, les autres et un coup de chapeau aux éditions Agullo pour ce beau travail éditorial. Une chanson, le mariage de Marija et Frane et le narrateur, épris de l’épousée. Livre à ne pas manquer.