« La mariée de corail » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube/Noire

La mariée de corail - 1« La robe de mariée

Le bruit mouillé qui réveille Angel Roberts, c’est celui de l’eau qui se déchire sous le poids d’une cage qui tombe. C’est une trappe à homards, elle en est certaine; elle a entendu des milliers de fois l’éclat de la mer qui se fend et se referme sur le piège, ce son chuintant comparable à celui d’un voile qu’on met en lambeaux.

Elle sourit, satisfaite de sa déduction, puis tente d’identifier le martèlement sonore qui l’accompagne. Ça ressemble au claquement qu’émet sa chaîne d’ancre, mais ce n’est pas le cliquetis précis de sa vibration métallique sur le davier. Il faut dire qu’elle n’utilise pas souvent cette chaîne. Ni l’ancre, d’ailleurs. »

Second épisode de cette série qui met en scène le policier Joaquin Moralès ( le précédent :  « Nous étions le sel de la mer » ), qui se trouve ici confronté à la mort d’Angel Roberts, femme peu commune puisqu’elle avait son propre bateau de pêche, Angel la capitaine d’un homardier. C’est dans celui-ci qu’elle sera retrouvée morte et c’est ainsi que Moralès commence une enquête tortueuse. Car ici, en Gaspésie, on ne parle pas trop aux « étrangers » surtout s’ils sont de la police. On règle les choses entre soi, enfin on essaye. Les familles ont une longue histoire autour de la pêche, la première ressource de la région, leur vie est dure surtout depuis que la pêche à la morue a été suspendue et remplacée par la pêche à la crevette.

Jimmy Roberts, interrogé par Moralès, parle de sa sœur Angel:

« Il secoue énergiquement la tête de gauche à droite, joue de nouveau avec son paquet de cigarettes.

« Ma sœur Angel m’a offert de travailler pour elle, y a deux ans, mais j’ai dit non. J’aurais dû y aller, mais la fierté mal, placée, on connaît ça, dans la famille. Sauf que, des fois, j’allais la voir, sur le long de la côte. Je la regardais être capitaine, arrangée avec sa salopette orange pis ses grosses bottes, partir avec ses cages au printemps, le bateau enfoncé dans la mer, pis je mentirais si je disais que je l’enviais pas. Elle partait même dans le gros temps pour montrer qu’elle était autant capable que les gars. Elle s’assoyait à la barre pis elle mettait de la musique reggae dans son bateau.  Du reggae! Elle voulait que ses aides- pêcheurs se sentent en vacances, j’imagine. »

Il secoue encore la tête.

‘J’avais aucune raison de la tuer. Je l’aimais, Angel. Je l’enviais parce qu’elle faisait de bonnes affaires Elle avait du cran, du chien pis de la jugeotte. Tout ce que j’ai pas. C’était ma grande sœur. J’y ai jamais dit, mais je l’admirais. Je suis pas un ange, mais j’y aurais jamais fait de mal. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé ce beau personnage de flic, gêné aux entournures par sa rupture avec sa femme. Joaquin va retrouver son fils Sébastien qui le rejoint, lui aussi contrarié par son épouse qui le trompe. C’est une des plus belles parties de ce roman, d’ailleurs, que ces retrouvailles du père et du fils, tous deux maladroits, finalement se connaissant peu et qui vont réellement se découvrir, dans une approche prudente mais pleine de bonne volonté.

« Jeudi 27 septembre

Ils ont veillé tard. Sébastien s’était mis en devoir de montrer à son père les mouvements de danse qui s’accordent avec la musique de Control Machete, mais Joaquin a secoué la tête: les gestes de son fils étaient trop saccadés. On danse pour séduire, c’est connu. Comme les oiseaux. Les oscillations du corps doivent être plus souples, chiquito.

« T’écoutes la musique, mais il faut la prendre; tes mouvements partent des bras et des pieds, mais ils doivent venir du ventre, du centre du corps, et se répandre. »

C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils. »

Bien sûr, le cœur du roman est l’enquête pour découvrir qui a tué la belle pêcheuse Angel Roberts. C’est aussi là que réside le charme du livre, dans cette Gaspésie qui vit un peu avec ses propres règles. Ainsi on va trouver au cœur de l’intrigue les questions de propriété, en particulier concernant les bateaux de pêche. Et ce sera sur ce sujet qu’il maîtrise peu que Joaquin devra enquêter. Si les personnages sont pittoresques, ils ne tombent pas dans la caricature, et s’ils sont néanmoins retors, quand on n’est pas du cru et qu’ il est bien difficile de défaire les nœuds, il faut au minimum un Joaquin Moralès obstiné pour débrouiller une telle affaire, semée de barrages par ses protagonistes. 

Les histoires de famille, les mensonges, les trahisons, tout ceci sera bien complexe à débrouiller pour Joaquin, captivé et distrait par une vertèbre de la nuque de sa collègue, irrésistible… Roxane Bouchard a un humour fin et délicat. D’un détail elle fait un point qui capte bien l’attention. Je le dis sans hésiter, je trouve ce deuxième volume plus prenant que le précédent. Je le trouve plus abouti dans sa construction, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Je ne finis pas par la dernière phrase, mais par ceci, Bruce Roberts désemparé et en colère:

Au quai

« Le pêcheur lève des yeux sans méfiance, juste emplis de désarroi.

« C’est de l’hostie de misère humaine, tout ça. Les Cyr en voulaient à mon grand-père parce qu’il négociait sur rien au magasin des Hyman, mon père en voulait aux Cyr parce que Firmin m’engageait, les Cyr en voulaient à mon père parce qu’il pêchait dans leur zone, Clément m’en voulait parce qu’il disait que j’avais tué son père, mon père lui en voulait d’avoir marié Angel… Ça finit pus! […]

Regardez-moi aujourd’hui, à raconter encore cette histoire-là. Des fois, je me demande pourquoi je suis devenu pêcheur! On est à la merci de tout le monde: du gouvernement qui décide, des acheteurs qui veulent pas payer, de Cyr qui sont enragés pour une poignée de crevettes, de mon père qui parle depuis quinze ans de sa crisse de morue, des secrets de mon frère qui braconne avec les bandits de Babin, de ma sœur qui s’est tuée. Regardez-moi: j’ai un diplôme en biologie marine, mais je suis endetté comme mes ancêtres, les mains dans la graisse, devant un enquêteur habillé ben propre qui me demande comment la vie m’a sali. »

Si ça, ce n’est pas de la belle littérature… Pour moi, plus fort que le premier.

« Le jour des corneilles » – Jean-François Beauchemin – éditions Libretto

Amazon.fr - Le jour des corneilles - Beauchemin, Jean-François - Livres« Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n’y manquait: depuis l’eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu’à l’âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait encore nos paillasses, la table, une paire de taboureaux, et puis l’alambic de l’officine, où père s’affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible. »

Voici un des premiers romans de cet auteur, dont j’ai chroniqué « le roitelet », court roman bouleversant sur les troubles psychiatriques, particulièrement la schizophrénie, et l’amour entre deux frères, histoire tendre et tragique.

Donc, on m’a offert il y a déjà quelques années celui-ci, écrit en 2004, qui reçut le prix France-Québec et a été adapté au cinéma en 2012 par Jean-Christophe Dessaint, un film que j’ai raté à sa sortie au cinéma. Et je pense qu’il attendait son heure, un creux dans mes lectures, envie de quelque chose de différent.

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Je pense que Jean -François Beauchemin porte un intérêt tout particulier aux troubles mentaux, il en parle avec compassion, intelligence, finesse, mais sans filtre. Ainsi du manque d’amour:

 » Mais père m’aime-t-il, m’aime-t-il seulement ?  » Ainsi parlais-je. Dès lors, je décidai de ceci : il me faudrait savoir, savoir absolument, désormais, si père me chérissait. Plus encore : il me faudrait voir son sentiment, le toiser comme on toise toutes choses en domaine de la Terre. […] De toute manière, pouvait-on concevoir de vivre, de circuler d’un bout à l’autre de l’existence sans que le regard encontre le sentiment ? Peste soit de cette introuvableté ! On voit bien l’arbre, la pluie, le poisson-chat, et ce n’est que juste phénomène : ces choses-là nous sont indispensables au vivre. Ainsi de l’amour. »

Il faut s’accrocher pour avancer ici avec ce père et ce garçon qui vivent en forêt, retirés du monde extérieur. On a d’ailleurs du mal à situer l’époque. On se pense en un obscur Moyen-Âge en la présence de ces deux êtres. mais sans doute pas comme on le perçoit en avançant dans le récit. Le fils, en besoin de vocabulaire :

« C’est à ce moment-là qu’amour établit sa paillasse en ma personne. C’est là aussi que je pressentis que parole donne vie à toutes choses en les baptisant d’un nom. J’appris le nom de père, puis celui de Manon, et ce fut pour moi comme si ces personnes commençaient à vivre véritablement : je les vis pour la première fois. Je toisai en ces noms-là comme je toisai en miroir ma face délivrée de ses crasses : ce fut révélation, et saisissement. »

20220904_175240Car c’est le fils qui raconte son existence, devant un tribunal qui le juge pour meurtre. Son récit, son plaidoyer pour qu’on le comprenne est donc ce roman, tout aussi bouleversant que « Le roitelet ». Car il est une fois encore question de troubles mentaux qui ont isolé le père. Le fils commence en racontant sa venue au monde, la mère morte, et lui…

« Car s’il me faut aujourd’hui tourner pour vous les pages de mon existence, il me faudra aussi, par même occasion et pour mieux traduire mon récit, ouvrir le livre de la vie de père, si étroitement emmaillotée à la mienne. Cela afin de vous instruire meilleurement des circonstances où je fus conduit à achever mon prochain, puis enseigné de vocabulaire et, enfin, mené ci-devant vous et les membres de ce tribuneau pour trancher mon cas. »

Une des difficultés du roman est la langue qu’utilise le narrateur, le fils. Il répète sans cesse qu’il n’a pas le langage. C’est donc une langue faite de mots improbables, bricolés, mais qu’on arrive finalement très bien à comprendre. C’est insoutenable la vie que va mener cet enfant, puis ce jeune homme au côté d’un père dément. Il n’y a pas d’autre mot. C’est la mort de son épouse bien-aimée qui a causé cette folie, mais on comprend à la fin qu’il n’y a pas que ça.

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Je ne vais rien raconter, mais les quelques extraits vous permettront de vous faire une idée ce qu’est ce livre, pas aisé, pas confortable, parfois à donner la nausée. Ce qui dit à quel point l’écriture est puissante, elle va creuser loin et en fait accroche. J’ai voulu très vite lire jusqu’à la fin, pour comprendre l’indicible de cette histoire.

Si vous aimez sortir des clous et des sentiers battus, ce texte forcément va vous égarer loin sur les chemins de traverse. Il m’a fallu du temps pour sortir de cet univers. L’adaptation cinématographique est un film d’animation, pour les enfants, et ça me laisse perplexe, car il a dû falloir retirer ce qui fait la force et le côté insoutenable de cette histoire. Bref. Ce livre est un coup de cœur, pour le sujet difficile, pour l’écriture incroyable, pour l’inventivité qu’il a fallu à l’auteur pour cette histoire; et je finis par cette phrase:

« Beauté est seule grammaire qui vaille. »

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