« Lalie en l’air » – Anne-Sophie Kalbfleisch – La Brune au Rouergue – Andrea Saltini, pour l’image de couverture

« Aux enfants

qui étaient

qui sont

qui seront »

 

« Ralph

Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »

Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :

« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.

Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »

Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.

Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:

« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »

Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:

« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »

La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. 
Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. 
Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.

Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. 
Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. 
Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage.
Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture.
C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.

 

« Chaleur » – Joseph Incardona -Pocket

  Suomi                                  

« Heinola.
Ça sonne comme le nom d’une actrice de porno alternatif scandinave.
Tanya Hansen. Saana Blond. Katja Keane.

On n’est pas loin: Heinola est une ville de Finlande. Le porno alternatif implique: choix des partenaires, recherche du plaisir, refus de l’humiliation. Les acteurs eux-mêmes décident du planning de tournage. Le « PA » évoque ainsi une sexualité exhibitionniste consensuelle et authentique. L’équivalent d’un label « bio « . Doux, équitable, et intello

Le porno progressiste. »

J’avais lu ce livre quand je l’ai acheté, mais pas encore chroniqué, je viens de le relire avec une jubilation rare et je vous en fais une courte présentation, 154 pages réjouissantes qui m’ont beaucoup fait rire, mais un texte qui en fait est sombre, qui parle de vanité, de sexe, de défis, de sexe, d’amour, et de sexe encore. Mais comment parle-t-il de sexe?  C’est ça qui rend ce livre finalement si sensible, et très noir. Niko, en star du porno:

« Le peignoir ouvert autour de ses hanches, celui qu’il endosse sur les plateaux, entre deux prises. Dans son dos, cousues en lettres d’or sur les géométries léopard, on peut lire: « Pas de cerveau, pas de migraine ». Niko traîne ses tongs dans le couloir, s’arrête, les enlève et continue de marcher pieds nus sur la moquette. »

Revenons au titre, « Chaleur », puisqu’il s’agit d’un concours de sauna en Finlande ( ça a été interdit depuis quelques années).
Voici donc le jour venu de ce concours dans lequel vont s’affronter, comme à chaque fois, les deux champions. Mais l’éternel gagnant, c’est Niko, star du porno finlandais, et Igor, un ancien militaire russe assez mal en point qui compte bien gagner pour cette ultime compétition, comme vous le verrez hyperviolente et dangereuse.

« Niko Tanner est la star locale.Trois fois champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.

Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions?
Personne ne s’en souvient. ». 

Les saunas affichent une température de 110°, des hommes viennent du monde entier se confronter à cet enfer, mais donc, les deux champions, ce sont Igor et Niko, ce dernier: celui qui gagne toujours.

Niko dans sa vie de star du porno, à l’hôtel, lucide:

« Son érection a monté d’un cran et il ne s’en cache pas.
De toute façon, il est sur le déclin. Un jour il sera tellement gros qu’il ne bougera plus de son lit et se contentera de bander. Le cul est ce qui reste quand tout le reste a foutu le camp, l’amour et les roses. »

Igor, lui, est un peu au bout de tout, de sa vie, donc. Il aimerait partir avec un peu de réconfort, cramé mais victorieux du sauna. Et de Niko. Même si on peut dire qu’il y a un lien entre eux, dans cette confrontation pas « amicale », il y a, oui, quelque chose qui les unit, la volonté de gagner, de se dépasser et surtout de dépasser l’autre. Niko, serein, n’a pas l’ombre d’un doute quant à sa victoire finale. Et quant à Igor, en réalité, il fait de la peine et enrage:

                                        « Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte à son sujet: ses talents naturels, Niko les a toujours soumis à une discipline qui compense ses excès.
Quoi qu’il en soit, ce fils de pute est là. Le problème avec ce genre d’adversaire, c’est que Dieu est son pote et que sa résistance dépend beaucoup de combien Dieu désire s’inviter dans la boîte avec eux.
On referme la porte.
230 degrés Fahrenheit.
Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus.
La seule chose qui vaille la peine.
Le plus beau cadeau que Dieu ait transmis à l’homme: la souffrance.
Amen. »

Quand la fille d’Igor déboule au concours on lit alors des pages pathétiques. On comprend l’humiliation d’Igor. Et son combat sans merci, ce concours qu’il désire plus que tout remporter. Sa vie de père est compliquée, celle d’époux on n’en parle pas, sa carrière de militaire a pris fin. Sa fille Alexandra est ici un très beau personnage, qui est dans une « course au plaisir » sans parvenir à quoi que ce soit de satisfaisant, une terrible frustration:

« Heinola ne lui fait pas penser au nom d’une actrice porno scandinave. Le nom suggère plutôt celui de l’avion qui a lâché sa bombe sur Hiroshima.

Révélation sur elle-même, déflagration atomique.

Ce qui lui manque, c’est le plaisir.
Depuis le début, depuis toujours.

« Did hear I’m crazy, yes, I do

So fuck the father and fuck you too »

Oh, merde.

Un bel orgasme, long et modulable, qui la ferait crier.
Enola Gay, le champignon atomique dans sa poitrine. »

Quant au beau et invincible Niko, abordons son métier de star du porno. Il est là accompagné de deux jeunes femmes, pour quelques tournages « hot ». Ces scènes n’ont jamais quoi que ce soit de glauque, de malsain, Niko est un pro, il se ménage et ménage les jeunes femmes qui l’accompagnent. C’est là, je trouve, le magnifique talent de Joseph Incardona, ne pas tomber dans le sordide ou le malsain. Car ça ne l’est à aucun moment. Niko fait son travail avec respect des partenaires, et si je laissais parler le fond de ma pensée, je dirais qu’il est un homme honnête, respectueux, et conscient aussi de ses limites. En lisant ce formidable petit livre, vous comprendrez ce que je veux dire par là. Et dans le sauna:

« Au troisième jour, les corps deviennent plastiques et fondent. Les peaux tendres se confondent avec la sueur molle de la graisse. On se demande d’où vient toute cette eau, comment il est possible de générer autant de liquide tout en restant encore entier, masses de chair assises sur leurs fesses, bras croisés serrés contre la poitrine pour que le coeur n’explose pas. […]

Les organisateurs guettent devant la porte vitrée, demandent par gestes si tout va bien, et les concurrents, pouce levé, indiquent le contraire de ce que disent leurs yeux. Ce sont des hommes, et ils sont perdus. Ce sont des hommes en capsule, des astronautes immobiles. Parce que avant tout, avant toute chose, avant l’intelligence qui s’obstine et se défait, ils sont des corps dans un lieu et dans un temps donné.
À l’extérieur, le public ne sait pas, ne connait rien, c’est pour ça qu’il est public. Le public est lâche et veule et profane. Le public est ce bloc indistinct qu’Igor ignore et que Niko méprise. Ces bouches que le Révérend voudrait sauver par le martyre. Que le Turc ne comprend pas. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Chaleur », je ne fais ici qu’une ébauche j’espère tentatrice, j’ai parlé précédemment de « Stella et l’Amérique », et lire cet auteur a été un plaisir incroyable. Ce pourrait être violent, ça l’est, dans le fond du sujet, mais Joseph Incardona fait en sorte qu’on ne ressente véritablement ni dégoût, ni répulsion, avec des personnages, surtout ici, plus vrais que nature, c’est à dire au plus proche du genre humain. Enfin, bon, quand même, le résultat du sauna révulse un peu…Mais c’est magnifique dans sa « crudité » même. Dans mes personnages favoris, il y a Alexandra, fille d’Igor, je l’ai beaucoup aimée.

Je ne vous donne qu’un petit peu du ton de ce livre, et un bel exemple de l’écriture que je trouve merveilleuse de justesse, de finesse. Joseph Incardona écrit avec élégance sur un sujet qui peut rebuter et en lisant vous comprendrez de quoi je parle. L’élégance est aussi dans le tournage des scènes pornos, mais oui car jamais glauque, avec un Niko pédagogue – mais oui encore! – et tellement sympathique. Ce qui est un choix intéressant. La fille d’Igor, Alexandra, une fois encore, est un très beau personnage, très touchante et peut – être bien la plus solide et lucide du lot.
Je ne vous propose que quelques extraits pour vous donner une idée de cette écriture que je trouve exceptionnelle, et assez unique en tout.
Vous l’avez compris, je suis admirative du talent indéniable de Joseph Incardona, et suis heureuse de savoir que plein d’autres lectures m’attendent. 

Ce livre est une perle par son écriture, par l’absence de toute vulgarité sur un sujet qui pourrait l’être sous d’autres plumes; tout ça respire une franche humanité, lucide, observatrice des replis humains. Je me garde bien de vous donner les phrases finales. Une fin pas forcément attendue ( pas attendue du tout d’ailleurs ). 

Énorme coup de cœur, une écriture unique, brillante et pleine de nuances. Bref: j’ai adoré !

Une chanson: 

https://www.youtube.com/watch?v=5yX3Z7lnMuc&list=RD5yX3Z7lnMuc&start_radio=1

 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Lapiaz » – Maryse VUILLERMET – Rouergue Noir

« Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.

Même longtemps après.

C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface. »

Nous voici dans le Jura, année 1977, dans la ferme de la famille Satin, des paysans qui travaillent dans un environnement de montagne difficile, mais c’est le leur. Bernard le fils et Arlette son épouse chasseuse de vipères, vivent aussi dans cette ferme, c’est ici que s’est construite leur vie avec leur petit garçon Paul, sous la houlette des parents, des gens simples, bienveillants et durs à la tache, comme l’exige ce lieu rude. Car le relief comme le climat sont difficiles, mais ça leur convient, la question d’ailleurs ne se pose même pas, c’est d’ici qu’ils sont, c’est ici qu’ils travaillent et vivent. Isabelle, elle, est la compagne de Tony, ce couple est arrivé là et tente de se faire accepter, ça se passe d’ailleurs assez bien avec le père Satin. Quant à Isabelle, fragile, elle est poussée dans les retranchements de sa confiance et de sa peur:

« – Et j’y pense, vous voulez peut-être faire un tour dans ma cabine, il fait bien chaud là-dedans et je vous ramènerai après!

Il plaisantait en plus, comme il avait dû s’amuser à la voir se débattre dans se phares! Comme ils sont énervants, ils aiment ça ici, contempler les bêtes prises au piège, les garennes s’enfuir dans les phares des voitures, les sangliers se jeter contre des barrières et les défoncer dans leur rage d’échapper aux chiens et de survivre. Ils aiment tester, faire peur, toujours dans la limite  entre la plaisanterie et la mise à l’épreuve, et s’arrêter, juste à temps. Elle souriait, incapable de répondre, comme si elle comprenait et appréciait la plaisanterie, elle reprenait son souffle, furieuse, gênée, humiliée, mais elle était passée, sauvée, elle a pressé le pas, elle a dû finir par crier, non, merci, au revoir, et elle a filé, le cœur battant encore longtemps. »

La narration est essentiellement assurée ici par le patriarche, un homme sensé, plutôt doux et loin d’avoir l’esprit fermé, en tous cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Preuve en est l’accueil plutôt bienveillant – et curieux bien qu’un rien sceptique – qu’il va faire à Tony et Isabelle, un couple marginal qui envisage une société et une vie différentes de celles des villes. C’est le père Satin qui le premier va nouer un lien avec Tony, grâce aux ruches de ce dernier, qui intriguent beaucoup le vieil homme et ça se passera plutôt bien. Ainsi, une sorte d’amitié va les lier un temps, Tony initiant le paysan à l’apiculture. Et on sent ici de vrais liens se nouer, grâce à la curiosité du père Satin, et la gentillesse de Tony. On se dit que là, les esprits s’ouvrent. 

« Je suis monté souvent cet été -là, j’avais pas grand- chose à faire, je voulais pas être sur le dos de mon fils Bernard qui, petit à petit, me remplaçait mais supportait pas mes conseils, alors, j’allais voir Tony.

J’avais encore les jambes pour monter, mais sans me presser, et pis, j’aime pas ces lapiaz, c’est traître, je pense aux veaux qui sont tombés, j’imagine, au fond, le squelette d’un beau renard, ou d’un chevreuil et je me rappelle les vieilles histoires, qu’on y jetait aussi les bébés qu’on voulait pas. »

C’est sans compter avec la fragilité d’Isabelle, qui finalement ne s’adapte pas très bien à la rudesse du pays, elle dont la balafre du visage intrigue. Isabelle, le maillon faible de l’installation du couple. Quant à Tony, il s’adapte plutôt bien et s’entend bien avec le vieux Satin. 

En attendant, la triste Isabelle va marcher seule sur le bord des falaises, déprimée, quand arrive Bernard qui la voyant ainsi va la réconforter; il est touché par sa fragilité, sa balafre au visage et il va arriver ce que vous supposez avec justesse, Bernard va avoir une relation charnelle avec elle – je suis extrêmement correcte dans mon choix de vocabulaire, pour ne choquer personne -là, sur la falaise. 

Bref, vous l’aurez compris, tout par en vrille et le calme du hameau et de la famille Satin vont s’effriter. Ce livre aurait beaucoup moins d’intérêt sans le trouble que va semer l’arrivée du second fils Satin, Daniel. Une blessure dans la famille; Daniel sort de prison et revient chez ses parents, qui l’accueillent malgré tout, on ne sait pas trop ce qui l’a poussé en tôle, mais au fond, ça n’a que peu d’intérêt pour la narration. Ce qu’on comprend plutôt assez vite, c’est que Daniel est un pilier de bar, et qu’il boit comme un trou. La prison n’a nullement changé ça. S’en suit une série d’événements qui vont affliger le père Satin, comme Bernard qui va s’enticher de Séverine, laissant Arlette  sur le carreau, Arlette qui va faire de son mieux avec son petit Paul. Daniel, Bernard et Séverine vont bien jouer tous les trois, et assistant à tout ça, désemparés, les parents Satin. Le père, au départ de Tony et Isabelle:

« Je savais pas quoi dire pour le retenir sans trop poser de questions, et pour lui expliquer aussi qu’on avait été contents, un moment, de les connaître, de leur apprendre un peu notre façon de vivre et comment eux aussi, ils nous avaient apporté de la nouveauté, du sang frais. J’aurais voulu dire que je les aimais bien, que je regrettais la bagarre avec Bernard, leur départ, mais chez nous, on sait pas bien exprimer les sentiments. J’aurais voulu lui payer un coup à la maison aussi, ça se fait, mais j’osais pas, à cause de Bernard. Et pis, c’est vrai qu’à la fin, ça s’est gâché avec lui, j’avais un peu perdu confiance, alors tout ce que j’ai trouvé à dire, ça a été:

-On a bien rigolé, hein?

Il a eu l’air surpris, il m’a regardé avec son drôle d’air, il m’a serré la main, bien fort, il m’a tourné le dos et s’est mis à marcher le long de la route, assez vite, sans se retourner. J’ai suivi longtemps des yeux le point rouge de son sac, je l’ai vu disparaître au virage, toujours le même, celui qui marque le départ du chemin de la Louvière. J’avais beaucoup de peine.

Tout était allé si vite, c’était comme un rêve. »

Le père est pour moi le plus beau personnage, cet homme qui fait de son mieux, ni buté ni borné, cet homme va aller de déception en désarroi, et il est celui que je préfère dans cette histoire qui finit de façon si glauque et triste. C’est bien un drame qu’écrit Maryse Vuillermet, je verrai bien cette histoire adaptée au cinéma…

Je ne peux pas vous laisser sans les dernières phrases, d’une infinie cruauté:

« Oui, la vie est cruelle, mais ça, je l’ai toujours su, pas qu’avec moi, avec tous, bêtes et gens. Mais pas plus qu’un chasseur qui descend un sanglier et qui sait que la bête blessée fait des kilomètres pour perdre tout son sang et mourir seule, pas plus que le vieux Maurice qui a attaché son chien derrière le tracteur pour le punir et l’a traîné devant ses gamins jusqu’à ce qu’il soit écorché vif sur le goudron de la route, pas plus que celui qui a fait naître simplet, le fils Berthet, le Serge, qui va travailler à l’usine comme une machine toute sa vie et mourir sans avoir connu la femme, et pas plus que mon fils Daniel, le malheureux, qui a peut-être commis le pire et va errer toute sa vie, loin de nous. »

Terrible.

 » Les arbres ici parlent aussi l’arabe » – titre allemand : « In der Fremde sprechen die bäume arabisch » – Usama Al Shahmani, traduit par Lionel Felchlin, éditions La Veilleuse

« L’arbre de l’amour

Le mot « randonner », je l’ai entendu pour la première fois en 2002. C’était en mai, peu après mon premier anniversaire en Suisse, quand j’ai fait la connaissance de Mme Wunderlin, la tante de Bilal, mon colocataire au foyer pour requérants d’asile. Elle passait rendre visite à son neveu, un jeune Irakien arrivé en Suisse en 2001 -six mois avant moi. Cette femme, la cinquantaine, ressemblait aux Suissesses, elle était svelte, maquillée discrètement, vêtue simplement, elle savait donner une importance et un charme particuliers aux choses qu’elle appréciait. Mais quand elle évoquait ses vagues souvenirs et son enfance perdue à Bagdad et El-Qurnah, une petite ville du sud de l’Irak, la tristesse cachée dans ses yeux noirs trahissait ses profondes racines irakiennes. »

Je n’ai pas pu raccourcir cette introduction qui déjà à elle seule dit le sujet, présente le cadre, et puis immerge dans une écriture magnifique ( traduction de même) qui m’a portée de page en page par sa douceur, sa finesse, dans la mélancolie du narrateur, qui jamais ne sombre dans la noirceur. Le camp de réfugié:

« Quelque temps plus tard, j’ai repensé à cette marche sans but. J’étais déprimé, la place manquait, le reste aussi d’ailleurs. Chaque résident du foyer bloquait le passage, tout le monde s’en plaignait. Mais j’avais bien le droit d’aller marcher, je me suis dit.

Je n’étais pas équipé pour une balade en forêt. Je n’avais qu’une paire de chaussures « de loisirs ». Je n’ai appris ce terme que plus tard. En ce temps-là, je ne savais pas que chaque paire de chaussures appartient à une catégorie, en Suisse. »

Quel magnifique texte. Usama a fui l’Irak pour trouver refuge en Suisse où il entame une procédure d’asile. Puis il apprend que son frère Ali, resté à Bagdad, a disparu. Le jeune homme rempli de chagrin, de peur, d’inquiétude, va trouver un refuge en marchant en forêt, et ce sont les arbres avec lesquels il va se familiariser – comme à la marche -, ce sont ces arbres, ces chemins, la nature et ses possibilités d’évasion qui vont l’amener au bout de sa quête de « guérison ». Car Usama, bien que son épouse l’ait accompagné, reste sur l’image de son frère Ali disparu, et de sa mère emplie de chagrin et Usama est empli d’inquiétude.

Usama parle de sa grand-mère:

« C’était sa manière d’être. Elle ne justifiait jamais rien. Même quand elle parlait d’elle-même ou de ses sentiments, elle s’en sortait avec peu de mots. Elle était analphabète, fille d’un paysan originaire d’un village proche des vestiges de Babylone. Au début du XXe siècle, l’école qu’elle aurait pu fréquenter n’existait pas encore, elle tirait sa sagesse de sa grand-mère et de son père. Elle me racontait de merveilleuses histoires de déserts et de héros qu’elle avait le don de rendre vivants. Ma grand-mère a représenté pour moi la première source de savoir. »

Ce sera grâce a ses marches en forêts, grâce aux arbres, aux chemins de campagne qu’il trouvera un certain apaisement. Quitter son pays natal, fuir la guerre en laissant une part de soi et de sa famille, aborder le monde occidental, la Suisse, y demander l’asile  – une pièce de théâtre qu’il a écrite l’a obligé à fuir l’Irak – , tous ces événements font de lui un être fragilisé, souvent triste, même s’il combat l’abattement.

« J’étais dans une forêt entre Amriswil et Romanshorn. Je ne sais plus exactement comment le lieu s’appelait. La plupart des arbres étaient nus, le soleil brillait à travers les branches et faisait des feuilles mortes une mer étincelante. Le son de mes pas m’apaisait et la distance entre ma peur et moi augmentait à mesure que je m’approchais de l’arbre.

Chaque jour la forêt m’enseignait quelque chose de nouveau. »

Ce seront réellement ses marches en forêt et les arbres qui lui apporteront une forme d’apaisement, moins de sentiment de solitude. Les arbres, comme le dit le titre parlent aussi l’arabe, ils parlent au cœur et aux émotions, ils sont là, plantés et penchés sur Usama sur les chemins.

Quel livre touchant…Un récit autobiographique douloureux et tendre à la fois, une histoire que je trouve vraiment représentative de ce que peut être l’exil – enfin je le pense -, la douleur à apaiser vaille que vaille, et le choix de résister, écrire encore, et marcher, et recevoir en soi la force calme des forêts, des arbres, des amis silencieux et bienveillants, les recevoir comme des âmes sœurs. Je sors de cette lecture emplie de sensations, celles que je connais déjà des bienfaits de la marche et de la marche en forêt en particulier. Usama, lui, a besoin de résilience, mot galvaudé mais qui ici a son sens le plus fort, et ce seront ces arbres et les sentiers qu’il va parcourir qui vont l’aider, en l’éveillant je crois à une autre manière de considérer le monde, et la vie. À propos de la langue et de son usage:

« Je préfère m’exprimer en arabe lorsque j’écris sur la patrie. Bien que mon quotidien se déroule principalement en allemand et que l’arabe soit quelque peu passé au second plan, cette situation a l’avantage d’avoir créé une certaine distance avec ce sujet, comme à travers un voile délicat.

Mais quand je n’ai pas entendu un mot de dialecte du sud de l’Irak pendant des semaines, je vais en forêt déclamer des mots, je les prononce comme mes parents et mes grands-parents. Je savoure ce rythme lent qu’on a là-bas. « 

Je ne dis rien de ce qui concerne ses échanges avec sa famille, au téléphone quand c’est possible, et cette quête d’Ali qui fend le cœur. Souvenirs, mélancolie et marche en forêt, l’écriture de Usama Al Shamani est d’une infinie poésie et ce livre m’a profondément émue et touchée. Je vous invite vraiment à lire ce texte tellement beau, fort, intelligent. Un bijou.

Il est clair que ce bref article ne dit pas tout, mais je préfère m’en tenir à ce que j’ai ressenti.

Un gros coup de cœur rempli d’émotion.