« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dan ssa voix, elel ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 « .

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

« L’eau rouge » – Jurica Pavičić – éditions Agullo, traduit du croate par Olivier Lannuzel

« VESNA

(1989)

Pour commencer, Vesna se souvient du temps qu’il a fait.

C’était une journée chaude et splendide de septembre, comme si le ciel se moquait d’eux par avance. La brise marine avait adouci la chaleur de l’été indien durant tout l’après-midi. Et quand le soir était tombé, un soupçon agréable de fraîcheur, annonciateur de l’automne, s’était glissé dans les rues, dans les cuisines et dans les chambres.

Vesna ne se souvient pas seulement du temps qu’il a fait. Elle se souvient aussi de l’espace. »

En le commençant, je n’étais pas certaine d’accrocher à ce livre. En tous cas à l’écriture car pour le reste, l’histoire est très prenante, c’est bien une enquête sans tellement de policiers. La narration est simple et sobre, et c’est sur la longueur que j’ai commencé à vraiment aimer pour finalement au bout de 50 pages filer droit jusqu’au bout de la vie de quelques habitants de Misto, village de Dalmatie.

Divisé en quatre parties allant de 1989 à 2017, on va suivre les pas et la vie de plusieurs personnages. On écoute Vesna et Jakov, les parents, Mate le frère jumeau de Silva, Adrijan, un amoureux de Silva, puis Gorki qui fut policier et devient agent pour un promoteur immobilier, Brane l’amoureux « officiel » de Silva, devenu marin sur un cargo de fret, Elda qui est un peu comme un miracle, en particulier pour Mate qui est mon personnage préféré. Au cœur de l’histoire, Silva, adolescente turbulente de 17 ans, disparait lors de la fête des pêcheurs à Misto, en Dalmatie. Elle allait à l’école à Split, où elle était pensionnaire.

La mère de Brane Rokov, portrait:

« Uršula s’est adressée à Mate sans descendre dans la cour et sans l’inviter à monter. Elle reste là-haut à le regarder de ses yeux bleu-gris clair qui la rendent encore jolie.

Il y a trente ans, Uršula était la plus belle fille de Misto – c’est ce qu’à coutume de dire le père de Mate. Il dit cela devant Vesna et Mate n’a jamais eu l’impression qu’elle tirait de cette constatation une quelconque jalousie. On admire Uršula comme on admire un vase grec ou des vestiges archéologiques: comme quelque chose de beau qui s’est abîmé irrémédiablement il y a longtemps. Qui aurait pu penser qu’elle terminerait là-bas, au fin fond du village, ajoute alors Vesna. On l’imaginait partir faire sa vie loin d’ici, dit-elle, et elle est là, sur les terres des Rokov, avec Tonko, dans cette maison sale recouverte de poussière plastique. »*

(*Tonko répare des bateaux, la poussière est due à l’abrasion des résines.)

Mate devant l’absence de sa sœur:

« Parfois, pas souvent, Mate se glisse en douce dans la chambre de sa sœur. Il s’y introduit quand Vesna ne fait pas attention, mais Vesna ne fait plus attention à rien. Il pousse la porte sur laquelle est écrit Keep out, entre dans la pièce, mais n’allume pas la lumière. Il s’assoit simplement sur le lit, il écoute, il respire. La chambre garde encore l’odeur de Silva: un parfum rêche, ténébreux, Mate se souvient que Silva l’appelait du patchouli. L’odeur a imprégné les taies d’oreiller, les vêtements, le pyjama, même les rideaux. »

L’enquête commence alors que la Yougoslavie se disloque, le régime de Tito est à l’agonie, et ces bouleversements feront que l’enquête sur la disparition de Silva tournera court, malgré la bonne volonté de Gorki Šain.

On va voir les parents, d’abord obstinés, acharnés et effondrés de chagrin céder peu à peu au découragement, le couple de Vesna et Jakov se rompra et seul Mate, sans rien dire, à l’insu de son épouse Doris, Mate qui a un bon emploi fera des voyages partout en Europe sur les traces éventuelles de sa sœur. Il a créé une page FB, a mis des alertes, il part, frappe aux portes, téléphone, prend des trains et des avions, avec une assiduité, un courage, une volonté incroyables. Mate est très attachant, c’est quelqu’un de droit et de fidèle à ses valeurs, seul son mariage sera de ce fait rompu, il cache à Doris ces voyages, sa quête, parce qu’il sait qu’elle n’approuve pas, mais on sent aussi que ce mariage ne durera pas de toutes façons. On souhaite fort à Mate de retrouver sa sœur, mais il va trouver Elda. Beau personnage aussi qui va éclairer la vie de Mate, et éclairer la fin du roman. Elda et sa mémoire sont une clé.

« Car le souvenir ne peut aller contre les faits. Et les faits montrent que ce samedi aux alentours de onze heures, Silva était à Misto, pas à Split. Ils montrent qu’elle n’a disparu de Misto que le lendemain matin, après avoir annoncé son départ à un garçon du coin. Dimanche, pas samedi, elle a dû s’esquiver et gagner Split au petit matin. Dimanche, pas samedi, elle s’est présentée au guichet de la gare routière, a acheté un billet et s’est fait la belle quelque part. Voilà ce que montrent les faits combinés. Le récit s’enchâsse, il est logique, pas de trou. Elda a donc fini par le croire. Et elle a commencé elle-même à le colporter, comme s’il s’agissait d’une vérité avérée digne de foi.

Mais maintenant elle sait. Elle voit avec une limpidité cristalline que ce matin à la gare, ce n’était pas un dimanche mais un samedi. »

Il s’agit bien d’un polar auquel se mêle l’histoire de ce pays, polar avec Gorki qui va revenir des années plus tard à Misto sous un autre chapeau, Gorki qui en remettant les pieds dans cet endroit où il a lâché une enquête sans aboutir à quoi que ce soit y voit toutes les capitulations. Car: Silva est-elle vivante? A-t-elle juste fugué en ayant préparé son départ ? Une possible implication avec un trafic de drogue lui a-t-elle attiré des ennuis? Vivante, ou morte, Silva? Et qu’est devenu un pays qui mis en morceaux se vend aux investisseurs étrangers, qu’en penser et comment y vivre?

Du début à la fin ce très très bon roman, premier polar croate traduit en France, m’a tenue en haleine. Il n’y a ni bruit ni fureur, ni sang ni coups, ni sirènes ni coups de feu, mais des vies qui se déroulent avec un trou, un vide dans les histoires, cette absence qu’on ne peut expliquer… Les couples se délitent, les parents, Vesna et Jakov ( j’aime bien Jakov aussi, beau portrait de cet homme épuisé, tari ), Mate et Doris, comme leur pays, ils se défont. Il sera question aussi de la guerre du Kosovo avec Adrijan, soldat en 1995, aux prises avec la police durant l’enquête, il tombe par hasard sur une des affichettes posées partout par Jakov et Mate au moment de la disparition.

« Ce visage, il s’en souvient bien. Il retrouve la même expression mutine, le nez froncé, plein d’une colère perpétuelle. Il reconnaît cette mèche qui tombe au milieu du front et couvre son œil gauche. Ici, au beau milieu des montagnes de Bosnie, sur ce bout de papier, Silva Vela ressemble en tout point à la fille dont il se souvient.

Et tandis que le bidon en plastique se remplit d’eau, Adrijan est debout, il a les yeux rivés sur ce pan de mur près de la porte des WC et sur ce visage resté figé, inaltéré depuis toutes ces années. Ce visage qui a chamboulé sa vie. »

Cette lecture a quelque chose de magnétique, sans doute c’est par la sobriété de l’écriture qui reste sur une sorte de ligne peu soumise aux variations, mais qui nous tire comme un aimant derrière les mots, sous la narration, là où frémissent les sentiments, les émotions, les colères, dans une retenue qui finalement capte totalement l’attention. Cette sobriété de l’écriture va de pair avec une grande délicatesse, une certaine pudeur dans l’expression des émotions. Je ne sais pas si je dis bien cette main ferme mais pourtant douce qui m’a tenue tout au long, pour enfin savoir. C’est une atmosphère de déclin si bien rendue, celle du pays, celle des gens, celle de Misto qui tombe entre les mains de promoteurs de résidences de vacances, des vieux qui résistent et des jeunes qui partent, laissant cette petite ville livrée à un futur triste.

« Il doit le reconnaître: les Irlandais ont mis le paquet. ils ont investi de l’argent et fait ce qu’il fallait pour l’inauguration de Misto Sunset Residence.

L’aménagement du lotissement, c’est du cinq étoiles. En une journée compacte, une entreprise horticole a planté des lauriers-roses, des oliviers, de la lavande et du romarin dans les espaces verts. La pierre polie des escaliers et des sentiers resplendit au soleil, les rames et les bancs ont été fraîchement peints et lustrés. Pour l’événement, Smart Solutions a loué une dizaine de catamarans qui flottent en ce moment, amarrés au vieux môle de l’armée communiste yougoslave. »

La fin est terriblement mélancolique, on y retrouve une Uršula en majesté – je trouve – et un Gorki fataliste, j’ai beaucoup aimé ce roman, vraiment. Mate, dans la chambre de Silva, regarde ses cassettes ( vous souvenez-vous de nos cassettes? … ).  Parmi celles de Silva se trouve Mark Knopfler que je choisis parmi d’autres, parce qu’il m’évoque beaucoup de – beaux –  souvenirs. 

À écouter le son à fond, Brothers of arms

« Plus jamais nuit » – Mirko Bonné – éditions du Typhon, traduit par Juliette Aubert-Affholder

« La nuit ne différait en rien de la journée. Seule la couleur manque aux choses, nous disions-nous.

« Le lit est le lit, la chambre, la chambre. Le couloir est le couloir et l’escalier, l’escalier blanc. »

La porte était la porte et elle était fermée.

Dehors, le jardin est toujours le jardin pendant la nuit, nous disions-nous. Et Ira savait, tout comme moi, que chacun devait apprendre à rester seul, même la nuit. Aux innombrables nuits passées dans notre lit commun succédèrent les longues années où chacun dormait dans sa chambre. Chacun vécut bientôt dans son propre appartement, avec des placards pour ses propres affaires, se faisait ses propres idées et supportait autant que possible sa peur seul. »

Voici une belle lecture. Comment qualifier ce roman… Sans aucun doute le cœur de l’histoire est l’amour intense entre un frère et une sœur. C’est ce qui soulève, génère tout ce qui se déroule dans la vie du narrateur, Markus, dans cette histoire douce, tendre, mais pas exempte de tensions. Dans la famille allemande de Markus, il y a eu et il y a encore beaucoup de non-dits, des silences, des omissions dans l’histoire qui finissent par constituer cette nuit dont Markus veut sortir, pour qu’il ne fasse plus jamais nuit.

Ira sa sœur est morte après des années de dépression, de troubles psychiques, et un fils au père envolé, Jesse, qu’on rencontre adolescent. Ira a légué sa maison à ses parents pour qu’ils y vivent avec Jesse, qui lui a eu une famille d’accueil quand sa mère allait mal.

Quant à Markus, accablé de chagrin à la mort d’Ira, il est dessinateur et travaille pour un ami éditeur. Il illustre des livres comme celui que Kevin lui soumet, un document sur les lieux du débarquement en Normandie; il doit dessiner des ponts qui furent important pendant cette période. Ce sera pour lui l’occasion de tenter une vraie rencontre avec Jesse qu’il connait peu. Période de vacances, ça tombe bien car les parents du meilleur ami de Jesse, Niels, séjournent en Normandie où ils entretiennent un vieil hôtel. C’est ce qui va convaincre Jesse d’accompagner son oncle. Au bord de l’océan, il est question des grues, avec la petite sœur de Niels

Le livre raconte l’approche pour apprivoiser le garçon que je trouve très attendrissant, intelligent, gentil. Et si des disputes, pas toutes liées à la différence d’âge, surviennent, les deux hommes vont bien finir par s’entendre et s’apprécier. C’est l’occasion pour Markus d’évoquer Ira, de savoir ce que Jesse en a gardé en lui.

Voici pour ce qui lance le reste, un parcours de paysages décrits comme un dessinateur dessine, de conversations et de rencontres. La beauté du livre repose sur des personnages très attachants – je garde une réserve sur la mère de Markus que je n’ai pas beaucoup aimée – et une quête de paix douloureuse pour Markus qui ira jusqu’au dépouillement – bien qu’il garde en poche l’argent son compte en banque fermé, de quoi voir venir…Voir venir quoi au juste?

Markus n’arrive pas à dessiner ce que Kevin lui a demandé, il n’arrive plus à dessiner comme il le faisait. Et pourtant il va croquer encore, sur des bouts de papier, sur des coins de nappe, comme ça, pour rien, un visage, un oiseau, une ligne d’horizon…J’aime énormément le dessin, et j’admire les gens qui dessinent, ça me fascine totalement, alors j’ai aimé Markus, son œil est branché en direct avec le geste de la main, mais pourquoi n’arrive-t-il pas à faire de ces ponts ce qu’il en attend? Avec en toile de fond l’histoire de ces combats de la seconde guerre mondiale et les ponts, l’auteur parvient à tisser les lieux avec des vies et des personnes, d’hier et d’aujourd’hui, amenant des pistes de réflexion sur notre relation à l’histoire et aux lieux, nous, notre vécu, et notre propre histoire. Une réussite.

Des rencontres, des instants où l’on parle, mange, boit, des moments consacrés aux oiseaux avec le père de Niels, des moments qui flirtent avec un peu plus que le flirt avec la mère de Niels sans jamais aller au-delà, et puis ce double d’Ira, et une fin splendide, très touchante, triste et lumineuse à la fois.

Ce livre lu en ces temps obscurs et incertains m’a fait du bien; il a été apaisant, il parle d’amour, de perte et de renouveau, il parle de beauté et la promenade normande est vivifiante. On s’y plonge et ça coule comme l’eau fraîche et chantante des ruisseaux du bocage normand. Coup de cœur pour Jesse, bien qu’il ne soit pas le plus présent dans le roman, il est très important, car il sera le vecteur de changements et d’une renaissance aussi pour Markus.

Très beau roman, tendre et poétique.

« Revolver » – Duane Swierczynski – Rivages/Noir, traduit par Sophie Aslanides

« Stan Walczak

7 mai 1965

L’agent Stanislaw »Stan » Walczak avale généralement la bière par litres, mais cette après-midi chaude de printemps, il y va doucement. Du dos de sa main épaisse il essuie la sueur qui perle sur son front. Il fait 23° et l’air est très moite.  Son sang polonais ne supporte pas l’humidité.

Il jette un coup d’œil à son équipier, George W. Wildey. Contrairement à Stan, Wildey transpire rarement. Et il ne boit pratiquement jamais. mais il a décrété qu’après la semaine qu’ils viennent de passer, une petite mousse était tout à fait appropriée. Stan ne pouvait qu’être d’accord.

Ils sont en civil mais toute personne qui entrerait dans le bar les repérerait immédiatement. À North Philly, jamais un Blanc ne traînerait avec un Noir, à moins que ce ne soit de la flicaille sous couverture.

Techniquement, ils font tous deux l’école buissonnière. »

Très chouette lecture que cette enquête au long cours et cette histoire de famille, qui est au cœur du livre. Construit sur trois époques, trois générations de Walczak policiers, l’histoire commence avec Stan et son collègue George. Équipe peu classique pour cette époque puisque George est noir, et que le mouvement des droits civiques bat son plein dans cette Amérique raciste. Walczak et ses origines polonaises, lui, aime bien bosser avec George, le duo fonctionne. Stan et George sont abattus dans un bar cet été 1965.

La construction du roman est vraiment un  point fort – ça ferait à mon avis une excellente série – chaque chapitre fait de trois parties, une par époque, on suit ainsi un événement de son origine à l’interprétation qui en sera faite ensuite . En même temps que les enfants devenus eux aussi policiers on apprend pas mal de choses sur Stan, George, la police de Philadelphie, le racisme, l’immigration et ses strates, la politique de cette ville. De Stan on passe à Jim son fils, qui inlassablement va chercher à comprendre la mort de son père – un coupable a été arrêté et ressort de prison – puis la petite-fille Audrey qui va à son tour chercher à comprendre ce double meurtre dont la conclusion n’a jamais convaincu personne.

« Elle n’est pas belle à tomber, elle le sait. Mais elle attire l’attention d’un certain type d’hommes, quand elle veut. Surtout avec une main posée sur le juke-box, les hanches qui se balancent, en sirotant un cocktail. Assez rapidement, quelques hommes d’affaires entre deux âges cravatés l’entourent, étonnés qu’elle connaisse ces morceaux; ils lui donnent des billets d’un dollar (« tu choisis, jolie » ), et bientôt lui offrent des verres. Des vodkas.

Skyrockets in flight…

Elle n’aurait jamais du revenir. »

Dans sa playlist

Audrey est celle qui va dénouer les fils et reconstruire la véritable histoire, celle du double meurtre et celle de la famille . Formidable personnage que cette Audrey bien imbibée, directe et sans filtres, j’adore cette fille qui au fond contient beaucoup de colère et beaucoup de chagrins.

« Quand Audrey sort du terminal, l’air chaud et humide la gifle en plein visage. Ses longs cheveux noirs fouettent l’air en tous sens, comme les serpents de Méduse. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se cramponne à son petit sac de voyage – oh oui, cette visite sera courte, la culpabilité ne fournit de motivation que pour vingt-quatre heures, pas plus – et elle cherche la limousine. Pour sa peine, on lui a promis une limousine.

Pas de limousine.

En fait de limousine, c’est un minivan. Honda elle sait-pas-quoi bleu cyanose, vieux de quelques années, cabossé ici et là.

Pour l’accueillir, une belle-sœur, la seule qui lui parle; qui gesticule et crie, dépêche-toi, dépêche-toi, on va être en retard. Des gamins qui poussent des cris de joie derrière. Attends, non, ce ne sont pas des cris de joie. Des hurlements.

Ça va être un cauchemar.

Putain, on lui avait promis une limousine. »

C’est sans doute pour ça, comme vilain petit canard mis à distance, qu’elle va avoir tant de hargne, tant d’objectivité aussi, tant de culot qui vont lui permettre d’éclairer d’un jour tout nouveau cette enquête, sa propre histoire et celle des Walczak.

J’ai été heureuse de retrouver Sophie Aslanides sur la traduction de ce livre, en particulier pour l’humour bien présent ici et le ton décalé, des choses qu’elle maîtrise à merveille dans ses traductions de Craig Johnson.

J’ai lu ce livre d’un trait, c’est très très bon, c’est très visuel, on découvre un bout de l’histoire de Philly et de sa population, on voit aussi cette dynastie de flics « ordinaires » qui pour les générations les plus neuves cherchent une vérité et j’ai été très contente que ce soit Audrey la tatouée arrosée au bloody mary qui dénoue tout ça !  

Beaucoup d’empathie pour Jim aussi, un très beau personnage également:

« Aux veillées, on est censé s’agenouiller et dire une prière pour le défunt. Mais tout ce que Jim pensait, du haut de ses douze ans, c’était que son père avait un air pas du tout naturel. On aurait dit qu’ils l’avaient remplacé par un mannequin de cire. Le jeune esprit de Jim s’est attardé sur cette idée quelques instants. Quelque part, là, dehors, un gang retenait son père en otage, et attendait que son fils vienne le sauver.

Mais non. Quelqu’un l’avait abattu de plusieurs coups de feu. Maintenant que Jim était tout près, il voyait les dégâts que les pompes funèbres avaient eu du mal à réparer.

Alors, en touchant la manche de l’uniforme d’apparat de son père, il a dit une courte prière. Il a fait une promesse.

Je vais trouver l’homme qui t’a fait ça.

Et je vais le faire payer.« 

On entend Dylan, beaucoup, et puis  » de la soul de merde » – dixit Stan à George, et puis les Kinks ( je ne vous parle même pas d’une polka polonaise…mais si ça vous dit, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=7uxyg1aUaoI

Atmosphère très bien rendue par une écriture sans fioritures mais pleine d’esprit et de second degré, bref, du bon polar à déguster d’un shot !