« Nous serons un jour d’été » – Cécile Schouler et Sébastien- Les éditions du Panseur

Avant- propos:

« Ce livre est un dialogue né il y a trente ans et qui se poursuit encore aujourd’hui.
Lorsque tout a commencé, Cécile avait seulement douze ans, collégienne lambda, muette et invisible. Lui s’appelait Sébastien, et était à peine plus âgé.

Cécile n’a jamais su son nom, il tentait sans doute de l’oublier. Fugueur pas mal de temps, Sébastien vivait de manche et de prostitution: aucun nom ne saurait porter ça. »

Peut-être avez vous lu le post que j’ai écrit sur le premier livre de Cécile Schouler, « Comme une lanterne sur les ruines », dans lequel nous faisons connaissance avec ces deux très jeunes gens que Jacques Prévert et sa poésie va réunir sur un bout de trottoir, là où s’est posé Sébastien. Drogué, seul, il se prostitue pour acheter ce qu’il veut se mettre dans les veines. Mais je vous renvoie sur le blog, à cet article afin de mieux comprendre celui-ci, un livre à deux voix, celle de Cécile, vivante, et celle de Sébastien, mort.
Donc, ici, voici l’âge qui a avancé, la vie qui a continué, et cette conversation éprise de liberté, pleine d’un amour comme il en naît à l’adolescence, comme peu se poursuivent à l’âge adulte, pour autant que la vie soit encore présente.
Mon post est court parce que commenter cet échange entre ces deux êtres qui s’aiment, s’aimaient tant, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut les lire. Cécile devenue adulte écrit encore et Sébastien lui répond par-delà le temps.
Comme le dit l’éditeur en 4ème de couverture: en un résumé concis mais complet:

« Avec une pudeur et une poésie phénoménale, ce récit à quatre mains est un dialogue au-delà de la mort entre un jeune poète exceptionnel, et une femme qui traverse l’enfer pour saisir, au bout du tunnel, un matin d’été qui a enfin la gueule de l’espoir. »

Ce nouveau recueil mêle les deux voix, Cécile qui se raconte et c’est d’une violence, d’une cruauté parfois qu’on a le souffle coupé par tant de chagrin. Puis Sébastien qui lui, de sa poésie fait un manifeste pour la vie et ses blessures, ses manques, ses ratés. Pages de gauche Cécile dit, raconte, pages de droite, Sébastien se livre. Croisant leurs voix au-delà de la mort, de l’absence, du silence, au-delà du temps qui a passé. toujours sous la houlette de Jacques Prévert, leur lien.

La voix de Cécile:

« Comme à l’époque, on mêle nos mots ensemble.

Je prends des phrases dans le ventre du chien et je les noue à celles qui sont dans le mien.

Dans les vides qui se creusent, on glisse des mots orphelins.

Des mots qui sont ni de toi ni de moi, mais de « nous » qu’on ne devient pas et qui pourtant nous tient tout entier. »

Et celle de Sébastien en écho:

« Il y a des mots qui s’écrivent seuls.

Ils profitent que les vannes soient ouvertes et filent avec les autres.

Je ne sais pas d’où ils viennent.
Aval ou amont. Ils dévalent comme des torrents et remontent comme des geysers.

Un jour, ils recouvriront ma langue. Ils me feront à la fois Arche et Déluge pour quitter la terre. »

Tous deux parlent d’un amour fou et c’est bouleversant et beau, tous les deux parlent de douleur(s), parlent des élans vertigineux qui les tiennent serrés ensemble, sans nul doute pour toujours.
C’est beau, c’est cruel, c’est ici encore un livre émouvant dans lequel Cécile, au-delà de la mort et du chagrin, se raconte elle, son chemin, son retour à la vie. Je vous laisse découvrir. On ne peut pas « résumer » la poésie, et même, je trouve, la commenter, hors « technique », la poésie se lit, s’écoute et se retient en soi.

Je remercie l’éditeur Jérémy Eyme de m’avoir fait confiance en me livrant ces vies et ces mots.

« On sera un perpétuel jour d’été.
On sera immortels.

On sera toujours bien. »

« Les mandragores » – Marius Degardin, éditions Le Panseur

« Partie I – Saint Ambroise

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. les vieilles cloches de Saint -Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait, les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. »

Voici un premier roman assez impressionnant, tant par sa maturité que par son écriture. C’est qu’il est tout jeune cet écrivain- là, 22 ans ! Je n’entends pas ici vous faire un long développé de cette histoire folle ni rentrer dans le détail. C’est une sorte de flot, de vague tempêtueuse qui brasse cette fratrie et ce quartier, qui ballotte ces enfants – car ils sont encore des enfants – et les habitants – dont beaucoup de « marginaux » ( je mets entre guillemets car les marginaux ne sont pas les mêmes pour chacun de nous ). Ceux-ci parfois aident ces gosses, parfois bien et d’autres mal. L’écriture est si vive et si nerveuse, qu’on ressent ce mouvement totalement voué à la survie, vaille que vaille et coûte que coûte. L’auteur nous lance dès la première page dans Paris sous la pluie, avec son personnage narrateur, Benito, le petit dernier d’une famille de 4 enfants, l’aîné, Primo, puis Piero, puis Chiara et, enfin notre ami Benito  (qui maudit son père de lui avoir donné ce prénom ) .

C’est la famille Cipriani, des enfants vivant seuls dans une ancienne pizzeria. Laissés là livrés à eux -mêmes.

« Remontez le pavé de la Folie-Méricourt et au fond de la rue, vous pourrez pas rater Le Jardin d’Eden. On le reconnaît de loin grâce à ses néons roses qui brillent dans la nuit et à ses non-dits. Naturellement, j’avais jamais pu y entrer parce qu’on me l’avait toujours interdit. Quelquefois seulement, quand Piero découchait pendant plusieurs nuits, je devais m’y rendre pour demander au vieux proxénète africain des nouvelles de mon frère. Moïse était gêné parce qu’il savait très bien pourquoi Piero ne rentrait plus. Il m’expliquait alors, très gentiment, que mon frère avait trop bu et qu’il était pas en mesure d’aligner deux pas. Mais moi j’insistais pour qu’on me rende mon grand frère, j’avais besoin de lui et de ses histoires pour dormir! Alors le mac me le rapportait sur son dos comme un déménageur. Il était fort, Moïse, un vrai truc à effrayer les mauvais clients. »

Le plus jeune Benito, donc, a 18 ans, et c’est lui qui avec une verve et une rage incroyables nous conte l’histoire. Ces jeunes gens survivent, et Benito, lui, entend bien s’en sortir, entend bien mener cette famille ailleurs qu’à la misère définitive. Benito jamais ne se laisse abattre. Le quartier compte un milieu interlope mais compatissant, quoi que, pas toujours. Quand la mère annonce son retour après avoir disparu de leurs vies 10 ans durant, les enfants et l’équilibre de leur vie commune qui tenait du miracle, va devenir fragile, et je n’en dis pas plus, c’est tout bêtement magnifique et bouleversant. J’ai un faible tout particulier pour Chiara la combattante, si attachante, la fille du lot. De la pizzeria vide à l’hôpital psychiatrique en passant par les bars, la rue, les bordels, voici le chemin d’un garçon.

« A l’aube

Voilà des semaines que j’écris sur cette table bancale de l’hôpital. Piero pionce devant moi, avec une machine qui bat la mesure de ses rêves. La santé revient, c’est certain. Tu voulais que je te raconte la mer, je t’ai livré mes mandragores, encore toutes terreuses et baveuses. Elles étaient profondément enracinées dans un endroit où le langage n’arrivait pas à pénétrer, là où les mots étaient encore trop faibles, le vocabulaire trop mou pour qualifier le vécu. C’est l’herbier de mon existence que tu as entre les mains. Une forme de Saint-Jacques de papier. […]

« Tutto passa » a marmonné Piero dans son coma. »

Je ne vous propose ici que quelques extraits caractéristiques de l’écriture, du ton et du style. Je trouve toujours un peu vain – et très difficile – d’écrire sur un livre ( même si le goût du partage me pousse à continuer à le faire ) et très difficile aussi de donner à entendre la corde centrale, la note majeure, celle qui vibre et qui va résonner en nous – tout ça ne dit jamais vraiment ce que j’ai ressenti, compris, perçu – . La corde de ce roman vibre fort, croyez moi. Alors lisez « Les Mandragores » ( tiens, au fait, pourquoi les mandragores? ). Cette maison d’édition, Le Panseur, nous livre là un magnifique roman. Et ce jeune auteur m’a bluffée du début à la fin. BRAVO !

J’ajoute ici une chanson que j’adore,un extrait de mon film préféré de François Truffeau, qui semble n’avoir aucun rapport avec le livre, mais moi je trouve que si, il est en phase avec l’enfance délaissée – quelque soit la manière, avec ou sans parents – en phase avec l’enfance qui se débrouille, enfance de gosses qui grandissent seuls.  ( sinon, que des chansons niaises…).

Et voilà, bravo Marius, votre roman est bouleversant !

« Brittany » – Larissa Behrendt, éditions Au vent des îles,traduit de l’anglais par Lise Garond ( Australie )

« DELLA »

« J’aurais dû me douter que Kiki serait incapable de se réjouir pour moi en apprenant que je partais en voyage à l’étranger. Cette femme en a toujours voulu à la terre entière depuis qu’on est toutes petites. Ça ne me fait plus ni chaud ni froid  maintenant, cette façon qu’elle a de faire la moue, de hausser les sourcils quand elle veut montrer qu’elle désapprouve.

-Ne compte pas sur moi pour m’occuper de tes animaux, a-t-elle dit.

_T’inquiète, je me suis arrangée autrement, lui ai-je répondu, même si on savait toutes les deux que ce n’était pas vrai.

Elle n’allait pas me pourrir le moral cette fois-ci. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de partir en vacances. La vérité c’est que je n’ai jamais quitté l’Australie. »

J’ai volontairement passé le préambule de ce roman qui parle de Brittany, de sa disparition . Brittany est une des filles de Della et la fillette a brusquement disparu. Enlevée? Assassinée? Aurait-elle fugué? On ne le sait pas, mais cette petite fille sera comme un fantôme au fil de l’histoire, tapie furtive entre les lignes. Della et Jasmine sont des femmes aborigènes des Nouvelles Galles du Sud, mère et fille. La disparition de Brittany reste une barrière entre elles et un lot de questions sans réponses. Pour la première fois elles partent en voyage ensemble en Angleterre pour un cheminement sur les pas des grandes plumes classiques anglaises. Un voyage qui dans ses profondeurs est une tentative de réconciliation entre les deux femmes; Jasmine, la fille, en veut à sa mère qui a un penchant pour l’alcool, et qui avait pas mal bu quand Brittany a disparu. De nombreuses incompréhensions pourrissent la relation de Jasmine et de sa mère ( qui l’appelle Jazzie et ça l’agace fort ! ). Della, parfois inconséquente, aime néanmoins sa fille, il y a beaucoup de maladresse et de difficulté dans leur communication, mais on comprend le nuage sombre de non-dits, le chagrin non exprimé de la perte de Brittany. Ce voyage se veut rédempteur, réparateur. Jasmine songe:

« Parfois les gens font des choses qui restent des énigmes. Je n’ai jamais compris pourquoi mon père avait épousé ma mère si les Noirs lui déplaisaient autant – elle avait la peau foncée, celle d’une femme à l’évidence aborigène, pas comme moi et Leigh- Anne dont la peau claire pouvait « presque » passer pour blanche. S’il l’avait aimée, encore, j’aurais compris, mais on en a jamais vu le moindre signe. Il s’aimait surtout lui-même. Bien les que tous les Noirs et la plupart des Blancs réunis. »

Je ne vous cache pas que ce que j’ai préféré dans ce roman, c’est ce circuit littéraire. Jasmine, Tessa, les deux femmes célibataires et un professeur font un groupe assez curieux et hétérogène, c’est parfois très drôle, mais ce que j’ai préféré c’est quand il est question de Shakespeare, de Dickens et des sœurs Brontë, et Jane Austen, mes plumes anglaises préférées. Et à son propos, le professeur Finn pérore, machiste à souhait:

« -Henry James pensait aussi que Miss Austen ne savait pas ce qu’elle faisait, techniquement parlant, a poursuivi le professeur.

-Henry James était très conscient de ses propres techniques d’écriture. Jane Austen n’a laissé aucune trace écrite de ses réflexions sur le sujet, mais ça ne signifie pas qu’elle n’en avait pas. Simplement nous n’y avons pas accès. Et cette absence a nourri toute une tradition de condescendance à son égard, a répliqué Sam d’un ton acide.

-Essentiellement de la part d’hommes, d’ailleurs, a ajouté Meredith. »

Mais évidemment, ce n’est pas un hasard, l’autrice tisse là un lien entre Della, sa fille Jasmine, et les écrivains et écrivaines qui jalonnent ce circuit littéraire et érudit. Tout au long du circuit, commenté par le professeur, les vies de ces femmes et hommes sont un peu le miroir d’une époque, qui finalement ne s’avère pas si différente de la nôtre. De très belles pages d’ailleurs sur les femmes, rudoyées par le prétentieux professeur Finn, Monsieur je sais tout. Oui, il en sait des choses, mais il lui manque le cœur essentiel à la compréhension d’un auteur, d’une autrice, et de leurs textes. Enfin c’est mon avis qui vaut pour tel !

Je fais ici un post court. J’ai bien aimé ce livre mais il m’y a manqué quelque chose de l’ordre de la chaleur humaine, il y a beaucoup de distance entre les personnages, soit à cause de leur histoire, comme Della et Jasmine, soit à cause de leur statut social et culturel, pour les autres. Reste un circuit littéraire sur lequel j’ai bien aimé me promener, avec toujours au cœur Dickens, cet écrivain humaniste qui faisait des lectures publiques dans les rues de Londres.

Un joli roman, où la relation mère-fille complexe et torturée de remords et de chagrins est pour moi le cœur du récit, ce qui le porte à travers la littérature, à travers aussi des vies pleines d’embûches; c’est un voyage littéraire intéressant, agrémenté d’une pointe d’humour mais aussi d’une certaine nostalgie. Des non-dits, des peines, la vie comme elle est parfois, muette et douloureuse, mais on y trouve de temps en temps une rédemption. 

Parfois grâce à la littérature, ici dans le cœur et les yeux de Jasmine et de Della, tout trouve son sens, et ce texte si juste prend ici une couleur profondément humaniste.

Et moi j’aime la musique élizabéthaine:

« Highlands » – Jérôme Magnier-Moreno, collection Le sentiment géographique, Gallimard – Préface de Grégoire Bouillier

Highlands par Magnier-Moreno« Bleu pétrole

Londres, Euston Station, vendredi 24 mai 2013

21 heures

Sans m’arrêter de marcher sur le quai du Caledonian Sleeper, le train bleu pétrole qui m’emportera cette nuit vers le nord de l’Écosse, je fouille la poche arrière de mon jean et constate avec un léger affolement qu’il ne me reste plus qu’un seul et dernier Xanax. Je le manipule donc aussi précautionneusement que si c’était un œuf Fabergé, ce précieux comprimé ovoïde, puis le porte à mes lèvres et l’avale sans eau, de l’expert et affreux mouvement de déglutition du héron happant tout rond un poissonnet. »

C’est peu dire que je suis heureuse de retrouver Jérôme Magnier-Moreno dans un second voyage, ici vers le vert paradis des pêcheurs à la truite, l’Écosse. Et quel voyage. Je viens de relire la chronique que j’avais commise pour « Le saut oblique de la truite » et ma foi, je ne regrette rien de ce que j’y ai écrit. C’est avec un intense plaisir et  beaucoup d’émotion que j’ai reçu ce deuxième roman, qui comme l’auteur-  excusez-moi Jérôme, mais personne n’y échappe – a mûri, a pris du relief et de l’intensité.

Notre pêcheur vit un très mauvais moment, et file vers l’Écosse après un conflit dans son couple. Il s’en va vers les Highlands, tout empreint du souvenir de ses vacances là-bas avec ses parents; triste, chagrin, il gobe du Xanax comme les truites gobent les mouches. J’ai l’air de plaisanter, mais pour dire vrai, ce livre m’a vraiment beaucoup touchée.

« Bruits de pistons, orchestre de sommiers à ressorts, symphonie mécanique qui va m’accompagner jusqu’à demain matin 8 heures et demie, heure à laquelle j’arriverai dans le nord de l’Écosse, à Inverness.

L’effet tranquillisant de l’ultime Xanax se diffuse peu à peu à mes bras et mon ventre tandis que mes jambes se mettent à flotter tels de flaccides tentacules de poulpe. Je sens le fluide cotonneux panser les écorchures, calmer la souffrance, et ce n’est pas sans gourmandise que je m’apprête à passer une nuit régressive dans le ventre du train, loin de Paris et de l’Himalaya d’emmerdes que j’y laisse. »

Cet écrivain, peintre connu sous le nom de Rorcha, a une façon très personnelle d’écrire. C’est en particulier son ton, si changeant, qui va de l’ironie frondeuse au plus sombre désespoir, qui oscille entre humour décalé et profonde angoisse, et son écriture qui ressemble pas mal à ses tableaux faits d’ombres et de lumières, éclatants dans les turquoises, les jaunes, les oranges mais pleins d’aspérités et d’ombres dans les bruns, les bleus nuit, ou les bleus pétrole, ce sont ces éléments qui font de lui une voix originale et très attachante. Je dirais qu’il écrit comme il peint, avec ce qu’il est, qui il est, et ce qu’il vit. Tant dans sa vie concrète que dans sa vie secrète. Dans ce livre-ci, j’ai ressenti beaucoup d’angoisse, jointe à une sourde colère, mais pourtant sans jamais tomber dans le pathos, l’ironie et l’autodérision désamorçant toute tentative d’apitoiement. C’est ce qui fait de ce texte sa qualité, une belle manière de « calquer » le mental du narrateur avec le décor.

Donc, voici notre homme en route vers l’Écosse. Le train. Défilent peu à peu les paysages, tandis que les souvenirs remontent. La première partie, c’est à dire le voyage en train est très empreint de mélancolie, de chagrin même, tout autant que de colère arrosée de whisky. Notre homme rumine sur la dispute, sur la potentielle rupture, il pense à son fils aussi. Mais le second personnage de ce livre est pour moi sa mère, cette mère tant aimée et si aimante, si délicate – on le sait, on le sent à la façon dont son fils parle d’elle – et tout ça m’a vraiment émue. En cela, ce livre est plus mûr que le premier, comme l’âge du narrateur. Les couleurs en tête de chapitre n’évoquent pas, à mon sens, seulement les paysages, mais aussi l’humeur de la plume. Un superbe passage sur la mère, si bonne et bienveillante.

« Bien sûr on ne t’a jamais assez remerciée pour cela – nous autres petits salopards – , pas du tout assez, et j’ai mal chaque fois que j’y repense. Certes, ce n’était pas ton style de courir après les remerciements, mais quand même, ça t’aurait fait plaisir qu’il y en ait eu un peu plus, c’est certain.

Un jour, un soir plutôt, où nous étions comme d’habitude posés les pieds sous la table, tu t’étais mise à pleurer. Pourquoi? C’était la fête des Mères, et personne n’avait pensé à te la souhaiter, sans même parler d’un cadeau…Rien n’effacera jamais l’invisible raclée de tes pleurs silencieux ce soir-là. »

Notre  potentiel pêcheur cherche donc une forme d’oubli plus que la résolution d’un conflit. Viennent les descriptions des paysages, et c’est un enchantement, malgré la pluie, malgré le froid, malgré le fait que notre héros se perd et va se trouver dans une posture inquiétante voire dangereuse. . On ressent chaque particule de la nature, le végétal, l’atmosphère et chaque goutte de brume et de pluie, la tourbe où les pieds s’enfoncent. La pêche n’aura pas lieu parce que le potentiel pêcheur, suivant une rivière comme il suit ses souvenirs d’enfance, se perd, se casse la figure, glisse, tombe… bref. La suite, vous la lirez. 

« L’horizon, renversé comme un jouet cassé, barre le ciel d’une diagonale sombre.

Étendu face contre terre, dos vrillé, bras et jambes tremblants, je me dis que j’ai dû m’évanouir après être tombé de la falaise. Avec précaution je déplace mes membres ankylosés. Mal partout, crampes, os glacés jusqu’à la moelle, mais pas de douleur aigüe qui pourrait laisser craindre une blessure grave. Lentement je me retourne sur le dos.

Voilà, j’y suis.[…]

Puis mes yeux se rouvrent et mon regard s’élève le long des escarpements rocheux, là-haut dans le ciel à nouveau bleu des Highlands. Un aigle royal y plane en son tour de ronde, et, passant devant le soleil, me soustrait un instant à l’éblouissement. »

J’ai été touchée, amusée, et enfin captivée par cette histoire qui échappe à mon sens à tous les clichés. Un texte très personnel, unique, drôle et émouvant. 

Je remercie Jérôme Magnier Moreno pour la confiance qu’il m’a accordée . C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert ce second livre qui est aussi un très bel objet . Un très beau livre mêlant avec finesse les angoisses, la colère et le chagrin de cet homme qui vit ici une expérience qui n’était pas celle qu’il avait prévue. J’ai beaucoup aimé, le mélange d’humour acidulé et une sorte de mélancolie tendre. En tous cas, l’auteur a mûri et sans flagornerie, je trouve que c’est vraiment une écriture, un ton, très originaux.

Bref, je conseille ! Et comme j’aime bien un peu de musique, ces Ecossais là, à Glasgow, m’ont bien plu…

« Prendre son souffle » – Geneviève Jannelle, éditions Québec Amérique

Prendre son souffle par Jannelle« Il eut mieux valu que je ne te rencontre jamais, amour de ma vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. Reste qu’il y a  de ces jours où, au plus profond de mon ventre, je souhaiterais ne pas avoir traîné au lit, ce matin-là. J’aurais eu le temps de prendre un café à la maison et ne me serais pas trouvée sur ton chemin de cycliste pressé, mon latté à la main. Tu ne m’as pas renversée mais c’est tout comme. »

Un roman d’amour insensé, magnifique, bouleversant. Cru et cruel. Ces deux adjectifs vont très bien à cette histoire. Loin de ce qui peut exister de pire dans les romans d’amour, voici un livre qui nous atteint en plein cœur avec ce que la vie parfois peut nous réserver d’amour, de passion folle mais aussi de violence et de cruauté. Nous donner un immense bonheur pour nous l’arracher dans d’odieuses souffrances. C’est de ça dont il est question ici. D’amour fou et de douleur inextinguible.

Un jour ordinaire, « accident » de vélo, une rencontre fortuite et l’éblouissement, la folie des corps qui se met en marche, l’emballement des cœurs, le souffle coupé à la première rencontre. L’amour fou, quoi…

Les corps. Parlons-en… Le corps d’Eden, – car ce beau jeune homme sportif se prénomme ainsi -,  son corps donc, comme le furent ceux de sa sœur et de son frère –  est atteint de « l’ataxie de Friedrich », maladie neuro – dégénérative invalidante puis fatale.

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginé bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux- tu, c’est tout moi, ça: curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. Un père alcoolique? Des parents séparés à couteaux tirés depuis toujours? Une famille rongée par de vieilles chicanes intestines? Un frère en prison? Ou encore une famille née de l’inceste, où ton père et ta mère étaient en fait frère et sœur? J’étais loin du compte. »

On l’apprend assez vite parce qu’Eden se doit de le dire à cette femme dont il est éperdument amoureux. Il va lui expliquer ce mal qui lui a enlevé deux êtres chers. Alors ils vont vivre intensément, voyager partout dans le monde, dévorer la vie autant que possible.

« Tu voulais voir le monde et je voulais te voir voir le monde. Alors nous avons vidé nos banques de vacances compulsivement et pris des semaines à nos frais quand ça ne suffisait pas. Ça ne faisait pas l’affaire de tous les patrons, alors nous bougions. Ciao bye! »

C’est cet amour fulgurant que nous raconte l’autrice avec un incroyable talent qui essaye d’éviter les larmes – ou presque -. Elle raconte la soif et l’urgence pour ce couple à vivre intensément chaque moment.

« Nous vivions totalement dans le moment présent. 

Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir? »

Quand la maladie va faire véritablement son entrée dans leur vie de couple, ils vont tout tenter. Eden a dit à Anaïs qu’elle devra le quitter quand il ne pourra plus lui faire l’amour. Et quand ce moment arrive, après avoir usé de quelques stratégies pour quand même s’aimer encore, quand la tragédie va exploser dans leurs cœurs et leurs corps, ils feront appel à un homme, un troisième, pour les ébats sexuels. Il s’avérera que ça ne pourra pas fonctionner longtemps. Vous lirez pourquoi, et comment Anaïs, finalement, accompagnera Eden jusqu’au bout, après des détours infructueux. Rien que d’écrire ceci, j’ai des frissons dans le dos. 

« Me prendre dans tes bras semblait difficile. Tes mains répondaient mal. Ta tête reposait dans un drôle d’angle. Toi autrefois si beau, si fort, si viril, tu ne t’allais plus à la cheville. Tu étais…si diminué. Ça me faisait mal. Chaque jour, ça me serrait le cœur à m’en donner des douleurs à la poitrine. Te voir trébucher sur mon nom. Te voir laisser tomber un objet. Un autre. Un de plus. Te voir te lever péniblement de ton fauteuil pour aller cueillir un livre trop haut et y retomber comme si tu venais de gravir le Kilimandjaro. Mal, mal, mal, j’avais mal. Tout le temps, chaque fois que je te regardais.

Ce soir-là, me recroqueviller sur tes genoux a été ma façon de ne pas te regarder. Enfouir ma tête contre ton torse et fermer les yeux.

-Va-t’en ‘naïs. Lé pas to tard. »

Quoi qu’il en soit, je ne raconte rien de plus, ce roman est d’une grande force, d’une infinie tristesse, mais aussi très très beau dans une écriture qui nomme les choses sans détours; mais il dit aussi que la vie, même comblée d’amour, parfois ne peut pas être sauvée, que la mort avance comme une ombre jusqu’à ce qu’elle envahisse tout et que c’est inexorable et fatal. Le cœur d’Anaïs ne cessera de battre pour son homme, Eden, le seul, son unique amour.

« Un deuxième amour ne ferait que porter ombrage à la grandeur de ce que nous avions eu, toi et moi. Comme si c’était imitable. Remplaçable. Et ça ne l’était pas. »

Alors vous savez, je ne suis pas une grande adepte des histoires d’amour comme seul sujet d’un livre. Mais là, réellement, c’est bien plus qu’une histoire, c’est une sorte de leçon qui n’en a pas l’air. Une leçon de vie, à garder pour quand ça va mal, pour les jours qui parfois deviennent ténébreux, pour les découragements. Une leçon magnifique, jusqu’au bout. 

Contrairement à ce qui est dit en 4ème de couverture, je ne crois pas qu’Anaïs fasse « les pires choix ». Pour moi, non, tout au contraire, avec un énorme courage elle choisit de vivre son amour, quelles que soient les souffrances qu’elle endurera.

Un très beau livre, fort, difficile parfois, très troublant aussi. J’ai vraiment adoré cette histoire qui, je pense, peut donner également à réfléchir sur ce qu’on attend de la vie. Bravo. C’est un gros coup de cœur.

Anaïs écrit à Eden, le temps des adieux, quatre dernières pages bouleversantes, juste un extrait:

« J’ai écrit ces deux dernières phrases lentement, alignant les mots un à un, chacun portant tout le poids de mon amour pour toi: « Je ne sais pas si j’ai su t’aimer correctement. De la bonne façon. Mais je t’aime. » et pouf.

Après le point final, de battre, mon cœur s’est arrêté.

De battre, ou de se battre. C’est selon.

Mais il s’est littéralement arrêté. »

Gros coup de cœur et j’ai choisi ce morceau pour dire adieu à Eden: