« Marta et Arthur » – Katja Schönherr – ZOE éditions, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

 » Elle avance à peine dans ce vent, sur le sable mou, et le cuir de ses bottes est mouillé depuis longtemps. Il n’y a personne sur la plage en dehors de Marta. Des centaines de carapaces abandonnées, de fines pattes cassées et de pinces rejetées par les flots sont éparpillées sur le sol; un champ de bataille de crabes morts. Le vent frappe Marta au visage, le froid est mordant. Les vagues heurtent violemment les brise-lames en pierre et s’écrasent. Le lourd ciel anthracite enfonce l’horizon dans l’eau. Prélude à une tempête enragée.

Environ à mi-hauteur entre la digue et la mer, quelqu’un a disposé un cercle de pierres dans le sable. Il est presque entièrement recouvert. Ça devait être là, à cet endroit, se dit Marta en s’arrêtant. Elle sort un sac en plastique plié de la poche de son manteau. Puis elle s’accroupit et commence à le remplir de sable. »

Le roman débute avec la mort d’Arthur. Intéressant choix de narration que ce va-et-vient entre la fin et l’histoire de ce couple. Lecture faite avec un recul viscéral que j’ai ressenti face à ces personnages, Marta et Arthur. Cela donne une lecture à distance face à ce couple franchement pas sympathique. Mais je m’attache pourtant à la lecture et très vite m’obsède une question: Mais pourquoi ?

L’auteure je crois s’applique particulièrement à décrire froidement tout le parcours de ces deux personnes. Marta est lycéenne quand elle rencontre Arthur, un professeur – et un grand écart d’âge. Dès le début, je me suis dit oh mais noooon ce n’est pas possible, elle ne va pas avoir une histoire avec ce type, extrêmement antipathique !  ( et moche comme je me l’imagine ) Et si, elle l’a.

« L’encre se brouilla. Il laissa ainsi son empreinte digitale sur le cahier de Marta. À la maison, Marta recopia son empreinte au format A3. Elle passa des heures penchée sur ce labyrinthe, avec le sentiment de s’approcher de cet homme à chaque ligne.

Mais en fait. En fait, Mr Baldauf ne lui plaisait pas du tout. Quand elle le regardait en cachette, elle trouvait toujours quelque chose de nouveau qui la dérangeait. Ses dents, jaunies par le tabac. Son col, beaucoup trop strict. Son nez, déformé. Sa moustache, vieillotte. Et pourtant, Marta ne pouvait pas s’empêcher de penser continuellement à  cet homme. Elle savourait le sentiment de lui plaire et était toujours fébrile à l’idée de le revoir. »

Mais est-ce une histoire d’amour? Qu’est-ce qui fait que Marta va poursuivre cette relation, si jeune ? Son histoire familiale? Une recherche insoupçonnée d’affection, d’amour, de stabilité? Oui, mais pourquoi avec ce type? Voilà, ça commence comme ça, l’auteure m’a hameçonnée et c’est parti pour tout lire, en état parfois de sidération, tenue à distance par autant de stupidité – en apparence car il y a sûrement un traumatisme chez Marta pour s’enferrer là dedans, non ?

C’est bien là une relation sado-masochiste, avec Baldauf odieux, dur, railleur, méprisant ( je le hais !!! ) et une Marta qui endure au début avec un sentiment d’être aimée, elle est jeune. Et bête je trouve. Quand Arthur va récupérer les affaires de Marta chez sa mère.

« Arthur rentra à la maison et parut très content. Dorénavant – et bien qu’elle doive ménager son pied – , elle s’occupa du ménage d’Arthur avec beaucoup de zèle; heureusement, sa grand-mère lui avait appris tout ce qui était important. »

et peu regardante sur le respect

« Une fois, Marta le chatouilla sous son aisselle béante en disant: « Guili-guili. »

Arthur sursauta. Puis il lui cracha au visage. Marta fit mine de rire tandis que la salive au dentifrice d’Arthur lui coulait sur le nez, mousseuse. »

J’ai aussi bien du mal à aimer Marta, sans en penser grand chose, mais elle génère en moi une totale incompréhension. C’est ça qui fait tout l’intérêt de ce roman, c’est que ces deux ne sont en aucun cas attachants. Car Marta a un travail, de quoi se débrouiller seule…Ce qui la taraude, c’est sans doute l’idée d’être aimée…Mais alors, pourquoi ne choisit-elle pas le gentil et charmant Georg, son collègue de travail? Mais pourquoi ??? Je saisis le côté pervers, malsain d’Arthur, un vrai de vrai sale type…Oui, mais…En fait il faut aller jusqu’au bout pour saisir le choix de Marta et qui est Marta. Entre l’histoire du couple, les funérailles d’Arthur ponctuent le récit. Bien étranges funérailles, l’application de Marta à ce sinistre spectacle, rituel, adieu ? Où l’on comprend que tout n’est pas si simple, ou si tranché.

« En entrant dans la chambre, elle est accueillie par un mur d’air vicié. La pièce est surchauffée. Comme jamais. « Bonjour », murmure Marta en tenant le sac en hauteur, comme si Arthur pouvait mieux le voir ainsi, malgré le torchon qui couvre son visage. Elle ouvre le rideau et s’approche d’Arthur. Elle commence à lui retirer ses chaussettes. Puis elle se baisse pour dénouer le sac poubelle. Les poissons frétillent et bruissent toujours. Marta retire la mousse des marais du sac et la met sur la tête d’Arthur, l’arrange pour en faire une coiffure d’algues. Puis elle rabat précautionneusement le torchon vers le bas de façon à dégager son front ridé; les yeux restent couverts. Elle laisse une tige de mousse des marais dépasser sur son front comme un fougueux accroche- cœur. »

Et puis il y aura Michael, le fils, qui bébé pleure beaucoup, qui dort bien peu et Marta en mère; là, on commence à s’interroger. On a pitié de Marta, et elle fait un peu peur et elle devient inquiète, quand Michaël grandit.

« Michaël leva la tête. Un regard que Marta n’avait jamais vu entre eux glissa  d’Arthur à Michaël, du père au fils, et il y avait dans ce regard quelque chose de tellement intime, une si profonde compréhension mutuelle que Marta prit aussitôt peur. L’adolescent pouffa de rire, Arthur l’accompagna de son rire sonore, et Michaël se tenait déjà les côtes avant que ça puisse lui faire mal. Ils riaient de Marta.

Dans le miroir: son visage à elle, ses taches de rousseur. En arrière-plan: la moquerie. »

Le seul que j’aie aimé franchement est Georg – Michael est peu présent dans l’histoire sauf tout petit et ado mais éclaire la fin -. Le seul être normal est Georg. Georg aime Marta, lui; Georg sourit, est respectueux, gentil et intelligent…Mais Marta a choisi Arthur…et je vous le dis: c’est incompréhensible !

« Georg rit et prit congé en faisant son fameux salut temporal.

Marta sentit son cœur battre la chamade. Elle lâcha Neptune et suivit Georg.

-Georg!

-Oui, dit-il en se retournant.

-Est-ce que tu as tenu ta résolution?

-Ma résolution de toujours dire ce que je pense?

-Oui.

-Non, répondit-il. Mais tu fais bien de me le rappeler: je reprendrai la même l’an prochain.

-Tu veux que je te dise ce que je pense maintenant?

Georg réfléchit avant de répondre, en regardant le ventre de Marta:

-Il ne vaut mieux pas. C’est trop tard? Ça ne me sert plus à rien si tu commences à être franche maintenant. »

Ce livre parle donc des actes manqués, des décisions fatales, des choix dont on ne sait d’où ils viennent, c’est un roman noir, oui, je ne pouvais pas le lâcher, tenue par une colère sourde. Comment un choix va diriger une vie, comment deux personnalités si peu faites pour s’assortir vont entrer en guerre avec effets collatéraux. Beaucoup de choses s’éclairent dans la seconde moitié de ce roman si bien construit. 

Moi je dis: « Chapeau !  » à Katja Schönherr d’arriver à ce résultat, à savoir un coup de cœur pour l’histoire de ces deux personnages repoussants, chacun à sa manière, et pour une écriture glacée, glaçante et parfaite.

Cette citation de dernière page, attribuée à l’ancien directeur de l’Office fédéral de police criminelle allemande, Horst Herold.

« Si on allumait des bougies, la nuit, sur les tombes de tous ceux qui en réalité ont été assassinés, nos cimetières seraient bien éclairés. »

« Tordre la douleur » – André Bucher – Le Mot et le Reste

« 2015

Un petit soleil souffreteux qui patine et vieillit lui aussi. Depuis le temps qu’il brille. Deux nuages rôdent, ils s’approchent, adoptent la forme des mains sans  parvenir un seul ensemble à l’attraper. Illusion et espoir, l’ombre et la lumière empêtrées dans l’attente d’une solution. Une allégorie de l’ineffable, lancinant théâtre où le chagrin et la douleur jouent à guichets fermés. »

Ma première lecture d’André Bucher, ce fut « Le cabaret des oiseaux », un pur enchantement d’une intense poésie. Ce fut un gros coup de cœur, et j’ai aimé ensuite « Le pays qui vient de loin » et « Pays à vendre ». Ce dernier je lui ai acheté lors d’une dédicace à la Maison de la Presse de St Chély d’Apcher, pour une foire dans le village. Comme lui, j’aime ces régions propices à la poésie, à la contemplation de paysages; il vit dans la vallée du Jabron. Vous trouverez facilement des topos sur son parcours atypique et sur sa vie.

En tous cas, j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver dans ce court roman ce qui m’a tant plu chez lui, à savoir son talent à parler de la nature ( et j’éviterai de parler de « nature writing », même si on retrouve chez cet écrivain les thèmes de cette veine littéraire américaine, l’échelle et les points de vue diffèrent ), c’est ce que je préfère dans ses livres. Je crois que j’aimerai lire un texte de lui sans présence humaine – s’il en existe un, je suis preneuse  ! -. Néanmoins, André Bucher sait faire de très beaux portraits et ici j’adore Bernie; il est pour moi, humainement, le résultat du chagrin et de l’amour, amour vécu, perdu, chagrin installé mais pansé vaille que vaille par une vie dans les montagnes, entouré de nature; Bernie donne vie aux pages que j’ai préférées.

« Le ciel s’ajourait de rose et le soleil se couchait lentement sur la cime enneigée, criblant de ses ultimes rayons par réflexion les sombres parois du versant opposé. La ligne blanche de l’horizon jaunissait et se voilait peu à peu. En contrebas, dans l’étreinte des gorges, la rivière soulignait de son méandre paresseux les bosquets, de saules, d’aulnes et de trembles. »

Sur fond de manifestation de gilets jaunes, plusieurs vies vont se voir bouleversées. Celles de Sylvain et Solange, frère et sœur qui perdent leur mère Sarah

« Après avoir déposé en hommage un petit chardon pourpre au dos de velours sur son écrin de piquants qu’il épingla comme une broche à une gerbe de fleurs, Sylvain fut enclin à s’allonger auprès de la tombe de Sarah et de lui avouer à quel point il se sentait seul, ne pouvant se résigner à se séparer d’elle. »

celle d’Elodie, responsable de la mort de Sarah, celle d’Edith qui fuit un mari violent, et par rebond, celle de Bernie. La vie de Bernie est déjà cernée de chagrin après la mort de son fils de 42 ans, Thomas, qui entraine la séparation d’avec son épouse Annie.

Souvenir de Thomas, enfant.

« Bernie avait hissé son gamin sur ses épaules et imitant le cri du hibou, il faisait mine de s’envoler. La lune se pavanait, son disque argenté oscillait doucement, elle tournoyait telle une toupie à la parade. Thomas, survolté, battait des mains, allongeant ses petits bras pour la toucher pendant que des centaines d’étoiles somnolentes et paresseuses striaient le ciel de leurs providentielles flèches de lumière et cris silencieux. »

Bernie s’installe dans les hauteurs des Alpes- de- Haute -Provence, amoureux de la forêt et des arbres qu’il entretient avec amour et passion, se sentant là entouré de bras amis .

Tous ces personnages vont interagir de près ou de loin, jusqu’à une fin lumineuse et réconfortante. Une fin qui laisse se dégager l’horizon des personnages, une autre vie, un autre lieu et d’autres espoirs.

Il en faut, du réconfort, car l’histoire se déroule en hiver, l’auteur évite ainsi l’image prévisible de la Haute Provence en été, la présentant plutôt dans sa réalité nue et crue de la mauvaise saison .

« Le lendemain, six décembre, Bernie ne risquait pas d’en oublier la date, des tourbillons cernèrent en continu puis disloquèrent l’énorme masse épandue dont des lambeaux blafards se détachaient en claquant pire que des draps suspendus à un étendoir.

La pluie vint s’en mêler durant deux jours sans discontinuer, lestant la couche neigeuse d’un poids tel que les chênes, les érables et peupliers, encore pourvus de leur frondaison, ne purent le supporter. Le vent en embuscade s’offrit une ultime apparition, parachevant le travail.

Bernie, très affecté, inventoria les dégâts. La forêt ravagée, des centaines d’arbres déracinés, scalpés, mutilés sur pied, qu’il conviendrait hélas d’abattre.

Il révisa son jugement, les arbres également étaient capables de souffrir. »

Et puis ça met en phase le décor et les humeurs des personnages, touchés par le chagrin, le deuil, la colère, le désir de vengeance, mais aussi la soif d’amour et de réconfort. Bernie sait donner de la compassion et de l’amitié autant aux êtres qu’aux arbres en souffrance, c’est en cela qu’il est mon préféré. Il offre un répit, une attention désintéressée. J’aime Bernie. Il fait à lui seul de ce livre un livre plein d’amour.

C’est un très beau livre, rugueux parfois et en même temps très sensuel, André Bucher traite ses personnages avec respect, tendresse et tient à distance les malfaisants d’une plume ferme sans haine stérile.

Lecture qui enveloppe la lectrice, ça se lit d’une traite. Et au risque de me répéter: j’aime Bernie. Je termine comme le livre avec Élodie:

« Dehors, un océan laiteux cernait le garage. De la terrasse, elle distinguait au loin le village engoncé sous son manteau blanc. Un animal cloué au sol et empêché de bondir. Tout autour, les montagnes, ces belles endormies et le ciel couleur de cendres, sa chape de plomb refermée sur leur sommeil. Parfois sur la route, entre les congères, l’ombre fantôme d’une voiture, vite engloutie par le silence.

Elle huma l’air et son odeur singulière. Les fruits en coton de la neige se répandaient à nouveau sur la plaine comme un doux duvet sur une blessure. »

Vous trouverez ci-dessous dans les commentaires une interview d’André Bucher, partagée avec moi par Benoit