« Bondrée » – Andrée A. Michaud – Rivages/ Noir

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. « 

J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !

« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »

Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentant une narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.

« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »

De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.

« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »

Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».

« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »

Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.

« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »

Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse. 

« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.

Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.

*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.

Quelques mots et puis « Turbulences »- David Szalay- Albin Michel/ Grandes traductions, traduit par Etienne Gomez

Bonjour tout le monde, bonjour mon petit monde…

Eh bien si, j’ai lu et beaucoup…Je suis sortie de ce temps étrange avec le sentiment de m’être bien nourrie de beaux textes – tout en faisant des efforts pour privilégier cette nourriture plutôt que celle du frigo… – Mais quelque chose a fait une différence avec mes habitudes, et ce sont les livres numériques, sur ma liseuse toute neuve. J’ai lu, mais je n’ai pas réussi à écrire. Il faut s’accoutumer. Quand je lis mes bons bouquins de papier, que je regarde la couverture, le toucher des pages, le bruit de celles -ci qui tournent, quand je me promène dans le livre, quand surtout – attention, ça va faire mal à quelques unes et quelques uns d’entre vous – quand … JE CORNE LES PAGES ! , eh bien, même si je peux faire ça avec la liseuse, et surligner et tout ça quoi, eh bien au moment d’écrire je ne m’y retrouve pas. Dans ma routine de livrophage, je ne prends jamais de notes, mais je retrouve toujours le moment du livre où j’ai lu une phrase marquante, étonnante, forte, belle, drôle, je ne souligne même pas, je retrouve. Et bien plus difficilement sur la liseuse. Il va falloir que je m’habitue, mais en bonne vieille lectrice rat de bibliothèque, qui aime le toucher sensuel du livre – ah ! s’endormir avec un livre ! – , cette expérience technologique, bien qu’agréable par certains côtés a mis à bas ma capacité à transmettre. Mais ne vous réjouissez pas trop vite, ce n’est pas définitif ! J’ai encore de belles tranches empilées sur mes étagères, et en quantité conséquente pour les mois à venir. Alors donc, je tente quand même ici en mode plus bref que d’habitude ( cette lecture date d’avril)  ma première recension numérique.

Sur ma liseuse et pour l’inaugurer, j’ai lu un très beau recueil de nouvelles, enfin ça ressemble à un recueil de nouvelles, mais c’est bien un roman, un roman décousu que la lecture recoud. J’ai beaucoup aimé ce livre et il s’agit de « Turbulences » de David Szalay

« LGW-MAD

Lorsqu’ils rentrèrent de l’hôpital, elle lui demanda s’il voulait qu’elle reste. « Non, ça ira », répondit-il.

Elle lui reposa la question plus tard dans la journée. « Je te dis que ça ira. Tu devrais rentrer. Je vais regarder les vols. »

-Tu es sûr, Jamie?

-Oui, sûr. Je vais regarder les vols. » ;Cette fois, son ordinateur portable était déjà ouvert.

Debout à la fenêtre, elle scrutait la rue d’in œil morne. Les maisons jumelées de Notting Hill et les minces arbres nus lui étaient désormais une vision familière. Arrivée depuis plus d’un mois, elle avait vécu dans l’appartement de son fils pendant qu’il était à l’hôpital. Il avait appris en janvier qu’il souffrait d’un cancer de la prostate, d’où les semaines de radiothérapie à St Mary’s.Le médecin avait dit qu’il faudrait attendre un mois avant de lui passer un scanner pour mesurer le succès du traitement.

« Il y en a un demain après-midi, vers dix-sept heures. Iberia. Gatwick-Barajas. Ça te va? »

C’est ici la première rencontre avec un des douze personnages de ce qui ressemble à des histoires courtes. On comprend ici que la femme, la mère de cette introduction au voyage est une dame âgée. La suite la décrit dans l’avion qui l’emmène à Madrid.

Mon article sera court parce que ce livre laisse une sensation assez indescriptible, il y a dans ce texte quelque chose d’ineffable, qui ne se dit ni ne s’écrit. Tout y est subtil et il y a là beaucoup d’intelligence. Ces douze personnages vont tous prendre des vols les emmenant non pas vers ce qu’on nomme pompeusement « leur destin », mais vers d’autres personnes connues, en en croisant d’autres, inconnues, avec lesquelles, par un regard, une conversation, un accident va se tisser un réseau humain. Ces lieux de rencontres, de frôlement, pourrait-on dire, ce sont les aéroports et les espaces clos de l’avion. Les turbulences des vols font écho à celles des vies de ces passagers qui se déplacent dans cette dimension « neutre » que sont le ciel, l’air, la hauteur et le ronron des moteurs; jusqu’à la secousse, le trou d’air, la perturbation qui vous agrippe aux accoudoirs.

« L’avion atterrit à Doha juste après l’aube. Un bref instant, le ciel se teinta d’un rose coquillage et le monde aperçu depuis le tarmac par le hublot revêtit une apparence de douceur. Shamgar connaissait bien cette heure, la seule où sortir était un plaisir. Il passait ses journées dehors, courbé sur une plante, les mains couvertes de terre odorante. Son jardin lui avait manqué pendant ces cinq jours à Kochi. »

Cette lecture simple en apparence mais en réalité très profonde, mélancolique aussi parle de notre monde qui semble accessible dans sa totalité, mais qui pourtant garde ses secrets, ceux de la vie des femmes et des hommes, infimes particules dans ce grand tout, qui ici se croisent et se rencontrent, interagissent sans le savoir. L’auteur mêle infime et infini et par douze vols nous fait faire un tour du ciel, un tour du monde en prenant des chemins de traverse, les vies et les destins de ses personnages…Pour moi, c’est une grande réussite et ce livre m’a touchée. Beaucoup.

Une des raisons est personnelle, au sujet des avions et des aéroports.

Quand j’étais gosse, je rêvais de monter en avion, ça a été une envie puissante très très longtemps. Pas juste voyager, mais être là-haut. J’ai vu un avion de près gamine, pour un mariage au restaurant de l’aéroport de Bron. La nuit, avec ma petite sœur ( nous devions avoir 7 et 4 ans ), le nez collé à la grande vitre, vue sur les pistes et les avions clignotant de partout, s’élançant en avant jusqu’à cet instant où le nez se lève et où le monstre décolle…magique !

Je n’imaginais même pas que ce soit aussi énorme, un avion, et ça m’impressionnait et ça me faisait rêver. Il a fallu que j’atteigne mes 54 ans pour enfin être passagère, et j’ai tellement aimé ça…

Et puis il y a les aéroports. Lyon c’est petit, mais Roissy…c’est un choc pour une campagnarde invétérée comme moi. Un choc et une expérience. S’asseoir et observer, écouter le bruissement de cette cohue humaine, des gens en transit, et tous ceux qui travaillent, nettoient, surveillent…Je ne sais pas faire ce qu’a fait ici David Szalay, mais il y a réellement de quoi laisser divaguer l’esprit, imaginer, rêver et réfléchir.

Je précise que je n’ai pris l’avion que 3 fois dans ma vie, et ce en 5 ans, dont une pour aller voir ma fille expatriée au Canada ( me le pardonnera-t-on ?), mon plus long vol. Revenant du Pays de Galles, dans le ciel limpide, voir la frange d’écume de la Manche sur le sable, survoler les boucles de la Seine et apercevoir la Tour Eiffel.

En chemin vers  Montréal, me dire que je survole le Labrador ! C’est, ça a été pour moi peut être le seul rêve d’enfant réalisé, et je le dis: j’adore voyager en avion. Mais je n’en abuse pas, vous en conviendrez, 3 vols en deux tiers d’une vie…

Bref, ce livre m’a plu pour ça, et bien sûr pour la délicatesse de l’écriture qui brode la dentelle humaine de vol en vol, de ville en ville, sur cette boucle:

LGW-MAD / MAD-DSS / DSS-GRU / GRU – YYZ / YYZ – SEA / SEA- HKG / HKG- SGN / SGN – BKK- DEL / DEL – COK / COK – DOH / DOH – BUD / BUD – LGW

 

« Victor Kessler n’a pas tout dit » – Cathy Bonidan – éditions La Martinière

« Prologue

La tranquillité est un don du ciel. Il ne faut pas croire qu’elle va de soi.

Je n’aurais pas imaginé, à vingt ans, que je regretterais un jour les ruelles de mon village, le paysage monotone des forêts dans la brume et la répétition inlassable des jours sans aspérités. Je pense à tout ce qu’on a écrit sur moi depuis le début de cette histoire. Les journalistes se sont régalés. C’est leur métier. Mais jamais, non jamais je n’ai lu un résumé limpide des événements.

L’exercice est périlleux car les faits sont troublés par le filtre des souvenirs. Les sentiments eux aussi ont pollué le terrain. »

Je découvre Cathy Bonidan avec ce roman volontiers qualifié de policier. S’il y a une enquête – et pas strictement policière –  ce roman sensible et je trouve assez mélancolique aborde des sujets qui m’ont beaucoup touchée. D’autant qu’ici l’écriture est belle, chaque mot en bonne place, pas de « pathos », juste une empathique et fine analyse des douleurs de l’enfance, des familles et des couples qui dysfonctionnent, mais aussi de la province, de la vie des milliers de petits villages avec leur école – ce qu’il en reste encore – , le café, la coiffeuse et les histoires qui circulent, vraies ou fausses amenant parfois de lourdes conséquences.

S’emparant avec force d’une époque, les années 70, d’un lieu marqué plus tard par plusieurs faits divers sordides, les Vosges, et d’un milieu, les écoles élémentaires, qu’elle connait bien puisqu’elle est institutrice ( c’est le terme qu’elle affectionne pour nommer son métier ), Cathy Bonidan construit un récit à deux voix, celle de Victor Kessler, un vieil homme, et celle de Bertille, notre héroïne si attachante. L’art du portrait, Bertille:

« Dans la galerie marchande, une femme blonde avance à contre-courant. Son cou long et obstiné brave le flot des clients, mais chaque mouvement est hésitant et ressemble à une excuse. Impossible de distinguer la couleur des yeux qu’elle garde baissés sur ses notes. Comme toutes les personnes qu’on croise dans la vraie vie, elle est insipide. Si on la catapultait dans un feuilleton télévisé diffusé à l’heure du dîner, elle serait maquillée, habillée avec des vêtements colorés qui relèveraient son teint pâle. Alors elle serait belle, sans doute et les téléspectateurs envieraient son aisance et sa simplicité. Mais, sous l’éclairage cru des néons qui accentuent ses cernes, l’enfant qu’elle était transparaît en filigrane. Une petite fille sage, en apparence attentive, épaules rentrées pour limiter la place qu’elle occupe au troisième rang de la classe. »

Bertille est enquêtrice pour un institut de sondage et elle travaille ce 3 décembre 2017 auprès des consommateurs présents dans un centre commercial. Elle va ainsi vouloir interroger un vieil homme, Victor André/Kessler, mais il va faire un malaise; elle va récupérer son cabas qu’elle a l’intention de lui ramener à sa sortie de l’hôpital, mais ce cabas à la doublure décousue contient l’histoire d’une vie et d’une histoire tragique. Ce sera un virage dans la vie de Bertille, un moment qui va changer sa vie.

« Sa rencontre avec Victor André fut un des moments clés de son existence, une de ces charnières que l’on identifie des années plus tard, lorsqu’on entame l’automne de sa vie et qu’on se retourne, en se demandant comment on en est arrivé là. »

Quand je dis une, ce sont en fait des vies entières et leurs secrets qui sont dans les pages écrites par Victor.

« Aujourd’hui, je revois l’année scolaire 72-73 comme la meilleure de ma vie. Ça ne devrait pas. Après tout, c’est à partir de là que tout a basculé et que mon avenir s’est profilé comme la suite sans fin de journées éclairées au néon et de douches collectives. Pourtant c’est un fait, je repense à cette année et le sourire force mes lèvres. Lorsque la porte de la classe se refermait, je vivais un moment magique. La sensation de quitter la réalité pour accéder à un monde protégé. La proximité des enfants sans doute. »

Bertille ne pourra pas s’empêcher de lire ces pages et d’en ressortir très chamboulée, intriguée, sa curiosité affûtée. Elle est dans une situation personnelle difficile – euphémisme – et va se lancer dans une enquête sur cet homme accusé des pires horreurs, qui a passé 30 ans en prison sans jamais vraiment se défendre. Au sujet des enfants, Victor écrit:

« Du haut de mon mètre quatre-vingt-six, je devais leur sembler immense et indestructible. […] Demander la vérité aux enfants est un acte de maltraitance. L’enfant est là pour mentir, parce que le mensonge est un rêve. En lui demandant de dire la vérité, toute la vérité, on lui ouvre la porte d’un monde triste et immuable où le jeu ne repart pas à zéro tous les matins, une partie dans laquelle on n’a qu’une vie. »

C’est ça qui intrigue Bertille, ça qui va l’emmener à Saintes-Fosses où sa vie

malgré elle sera transformée à travers ce qu’elle va découvrir.

« La chambre donne sur la vallée. Ici et là quelques maisons punaisent le paysage et égratignent de rouge son camaïeu de gris et de vert. Mais la forêt résiste. Elle panse ses plaies et dégouline depuis les sommets arrondis jusqu’aux abords des serpents de bitume. Devant la fenêtre ouverte, le froid mordant prend possession de Bertille sans qu’elle oppose la moindre résistance. »

Elle va démêler les nœuds de sa propre histoire en découvrant celle de Victor Kessler et des habitants des lieux qui y sont liés, elle va trouver un soutien parfois rétif du gendarme Christophe Houdin et une amie en la personne de Nadine Lecomte. Cette femme l’accueille dans sa pension de famille, et fêtera la fin de l’année en sa compagnie et celle de Gabin, pittoresque patron du café de Saintes-Fosses, taciturne et bougon ( j’adore ce portrait ! ):

« Alors, pour meubler la matinée, je retournai au café de Saintes-fosses.

J’y découvris son nouveau patron, absent lors de ma dernière visite. Un homme pachydermique: le corps massif, les gestes lents et mesurés. Je l’observai d’un œil pendant que mon thé infusait. Il répondait à chacun sur un ton bourru qui n’engageait pas à faire la conversation, pourtant, les clients restaient accoudés au comptoir, sans paraître rebutés par son impolitesse. De temps en temps, la stature imposante lâchait un grognement qui suffisait à relancer la discussion de l’autre côté du comptoir. On parlait de la météo ou de l’actualité et celui qu’on appelait Gabin, participait à tous les débats sans jamais ouvrir la bouche. Je bus deux grandes tasses de thé avant d’avoir l’occasion d’être seule face à lui. Il ne me laissa pas finir ma phrase.

-Je sais qui vous êtes. Mon commis m’a raconté que vous aviez déjà questionné mes clients. Payez votre thé et sortez, j’ai rien à vous dire. »

Le journal de Victor et l’enquête de Bertille qui rédige au jour le jour son propre compte-rendu sur cette affaire, curieusement se mêlent, entre souvenirs d’enfance et souvenirs d’école si intimement liés, et souffrances d’adultes malmenés. Le secret, les non-dits sont centraux dans cette histoire, puisqu’ils sont à l’origine d’erreurs, de jugements erronés et de nombreuses souffrances. Le lecteur peu à peu découvre le destin de Bertille, et celui de Victor, mais aussi de Simon et Céline:

« Une petite fille adorable devenue une adolescente souriante puis une jeune femme rayonnante. Les anciens du village mettaient en avant l’aide qu’elle avait apportée à sa famille et l’amour qu’elle vouait à son frère. Bref, on ne tarissait pas d’éloges sur la poupée blonde qui avait illuminé le salon de coiffure de Saintes-Fosses après avoir ensoleillé les bancs de l’école communale. « 

La qualité de l’écriture met en lumière des thèmes durs et forts, l’enfance maltraitée, les conséquences des maltraitances, les violences conjugales, la détresse et la solitude des victimes. C’est bien là le sujet majeur, le cœur de l’histoire et ce qui en fait la finesse et l’intelligence. Bertille est bouleversante, et on ne peut que s’attacher à cette femme non pas fragile mais fragilisée par une histoire très violente et infiniment triste, une jeune femme qui n’a plus confiance en elle, qui se sent coupable, son parcours est un calvaire.

« Les premières personnes qui me croisèrent se mirent à crier et appelèrent la police.

Ensuite, tout alla très vite. »

J’ai aimé, avec une certaine nostalgie, ce monde des écoles rurales. Je suis née, comme mes sœurs et frères, dans une de ces petites écoles qui sentent la craie, le vieux plancher et j’y ai grandi, en trois lieux différents. J’ai connu ces ambiances villageoises faites de potins et de ragots parfois, mais ce sont des choses que les enfants ignorent jusqu’à un certain âge. Eux vivent comme Simon, comme des enfants, Simon qui a bien assez à faire avec sa vie de gosse; Simon, petit frère de la belle Céline dont tout les garçons sont amoureux…Et Victor n’y échappe pas.

 » Pendant cette confession, elle s’était approchée de moi jusqu’à pratiquement se lover dans mes bras. Je fermai les yeux et le sentiment de plénitude que je ressentis à cet instant fut tel que je lui promis de faire tout ce qu’elle me demandait et qui tenait en un seul mot: rien. Je réussis tout juste à ce qu’elle me jure qu’elle viendrait me voir si jamais  son frère récidivait. Elle me remercia et m’embrassa tendrement sur la joue avant de quitter la classe. »

Saintes-Fosses, de prime abord sympathique village, va révéler des secrets monstrueux grâce à Bertille. Elle va vivre ces moments avec intensité et se libérera elle aussi d’un lourd fardeau personnel.

« Bien sûr, ces pages rédigées après coup sont loin de votre histoire, mais elles sont nécessaires pour moi. Car en écrivant, je comprends une chose: en me penchant sur votre passé, en plongeant quarante-quatre ans en arrière, je réussis à gommer tout ce qui m’est arrivé depuis. Ma vie, mon enfance, ma naissance. En 1973, mes parents ne s’étaient même pas encore rencontrés. »

Dans ces brumes vosgiennes, on s’attache fort aux personnages, et la finesse du propos fait de ce roman intelligent, au style limpide, un très beau moment de lecture, plein d’humanité et de douceur, malgré les vies fracassées dont il est question. La fameuse résilience sauvera Bertille.

« En vivant ici avec Nadine, Victor, j’ai découvert le bonheur d’être attendue quelque part et cette sensation a créé un manque a posteriori. Je ne me souviens pas qu’on se soit inquiété pour moi, auparavant. »

Je suis loin de vous dire tout ce qui se tisse et se dénoue dans ce livre, bien sûr; s’y mêlent des souvenirs qui font mal, un présent retrouvé, des ombres effacées, des taches dissoutes…et tout ça sans aucune lourdeur, ni de style ni de ton. On est amené à la fin de ces destins sans quitter le fil, et pour arriver au fin mot de l’enquête vraiment aux derniers chapitres. Je ne peux que vous conseiller de regarder chez Nyctalopes l’article qui lui est consacré et surtout l’entretien avec Cathy Bonidan, une femme discrète, secrète et extrêmement sympathique.

 

« La nuit féroce » – Ricardo Menéndez Salmón – éditions do, traduit par Jean-Marie Saint-Lu

« Portique.

En se réveillant, Labeche sent la chaleur des animaux qui imprègne sa peau comme un parfum antique. Dans les yeux profonds et doux des vaches les mouches dansent leur rituel secret. Le temps, dissous dans ce regard qui observe négligemment le cours du monde, semble avoir acquis la paresse du miel. La paix est un peu plus qu’un simple mot: la paix peut se respirer.

Un rayon de soleil tombe à l’aplomb sur la poitrine de Labeche, comme un javelot de pure lumière, et ouvre un cercle de bonheur, une monnaie d’or, presque, sur sa peau émaciée. Il y a au-dehors une rumeur d’eau, comme si une rivière léchait les pieds de l’étable. Et plus loin encore, au caprice du vent, on devine un chœur de rires. »

Un petit bijou que ce court texte. Une nouvelle plus qu un roman, mais si aboutie qu’elle atteint la perfection. Comme c’est extrêmement court ( 130 pages très aérées ), cet article sera très court lui aussi.

« — Aux mains d’un homme on connaît son âme, philosophe le maître de maison en coupant le pain.

— Aux mains d’un homme on peut connaître son travail.
L’âme, jusqu’à aujourd’hui, personne ne l’a vue.
Homero soutient le regard du maître de maison. Ses mots — sa réplique — vibrent dans l’air comme des notes de cithare. Et la note, comme par enchantement, tarde à
se briser. »

Le récit se situe dans les années 30 en Espagne, dans le village imaginaire de La Promenadia, dans les Asturies. Le personnage principal est Homero, maître d’école, surnommé le pique-au-pot, car s’il a un salaire, il est nourri par les habitants, à tour de rôle. Homero, un homme hanté par son passé. Un meurtre, deux « vagabonds » et la noirceur humaine se met en route avec à sa tête un prêtre qui entraîne sa meute.

« De tous les plaisirs que connaît l’homme, aucun n’est plus grand que celui de causer de la douleur. La contemplation de la beauté ou la transe de l’amour physique ne peuvent se comparer avec la jouissance de briser un os.
Et le fait que les philosophes n’aient pas encore trouvé de raison convaincante décisive, irréfutable, pour justifier cette caractéristique de la nature humaine, est un des plus profonds mystères qui soient. »

Plutôt qu’en écrire plus, et en ces temps difficiles pour les maisons d’éditions indépendantes, et exigeantes comme celle-ci, je vous invite à vous promener sur le site. Visitez, explorez et laissez-vous tenter. Mais celui-ci, ne passez pas à côté.

Ce genre de texte, c’est une sorte de miracle tant c’est parfait dans la forme, dans l’écriture, et bien sûr le propos ne peut échapper dans toute sa noirceur, sa profondeur et sa poésie.

 » Parce que c’est du mal qu’il s’agit, voilà de quoi il s’agit. Parce que ce qui se résout ici cette nuit, ce n’est pas si la grâce, la rédemption ou le châtiment existent ou non, mais s’il y a une justification pour ce que nous faisons, pour ce que nous pensons, pour cette vie qui nous est échue . »

Si on ajoute à ça la beauté de l’objet lui-même, avec ces dessins si expressifs, on a là un ouvrage à lire et faire lire largement et absolument.

« Dans les petits villages l’enfer est toujours grand. »

Du très grand art.

« Marcher la vie – Un art tranquille du bonheur »- David Le Breton- Métailié/ Suites

« Se mettre en marche »

Comme Ulysse, il est nécessaire parfois d’accomplir le tour du monde et de se perdre en mille folies avant de rejoindre Ithaque. Même si l’issue était au flanc de la colline d’à côté ou sur les berges du fleuve à deux pas de sa maison, il fallait ce détour, parfois au bout du monde, pour en prendre conscience. Ce lieu est toujours innombrable car nous ne cessons de le chercher. Tout voyage participe de cette quête d’un lieu où exister se ferait en toute évidence dans une sorte de reconnaissance immédiate et de ravissement. Chacun cherche le lieu de sa renaissance au monde. Une sorte de magnétisme intérieur nous guide, une volonté de chance à saisir en toute confiance. »

Un ouvrage qui m’a absolument emballée tant je m’y suis trouvée, retrouvée. Autant vous dire qu’à peine ce livre refermé j’ai été saisie d’une furieuse envie de partir dans un de ces lieux où j’ai vécu, ressenti, expérimenté ce dont parle l’auteur avec tellement de poésie et de justesse. Une des choses les plus difficiles pour moi durant ce long confinement a été ce pitoyable kilomètre et cette heure misérable qui étaient censés nous oxygéner et nous dérouiller les jambes dans notre décor habituel.

 « Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j’imagine, comme je pense par une sorte de mobilité de l’être et de besoin de légèreté. »

Georges Picard- « Le vagabond approximatif »

 

David Le Breton a déjà une œuvre conséquente au sujet de la marche- sans parler de son impressionnante production sur d’autres sujets-. Si j’ai bien compris la marche a été dans sa jeunesse un moteur, un secours, une acquisition de liberté et de connaissance de soi et du monde au sens le plus large, de tout ce qui est la vie. Une médecine douce en quelque sorte.

 « Certes, une marche régulière contribue à la santé, mais s’y astreindre pour cette seule raison serait une forme de puritanisme, un devoir à accomplir propice à l’ennui.

Le marcheur se met à nouveau debout, il reprend corps, il mobilise des ressources demeurées inconnues s’il était resté sédentaire et emprisonné  dans les mêmes routines, il redécouvre son corps sous un autre jour, et nombre de maux liés au manque d’exercices physiques s’effacent au long des heures et des jours.Cet effort n’est jamais vécu comme tel, la marche n’est pas un devoir, mais un jeu, un détour pour trouver l’insouciance qui fut celle de l’enfance avec parfois des comportements exubérants dans la solitude, souvent sans témoin, où l’on danse, où l’on chante, dans l’oubli radical des exigences de présentation de soi qui sont au cœur du lien social.»

Et aussi, dans le chapitre « Marcher pour guérir », Primo Levi, libéré d’Auschwitz:

« J’avais marché pendant des heures dans l’air merveilleux du matin, l’aspirant comme un médicament jusqu’au fond de mes poumons délabrés. Je n’étais pas très assuré sur mes jambes, certes, mais je sentais un besoin impérieux de reprendre possession de mon corps par la marche, de rétablir le contact rompu depuis presque deux ans avec les arbres, l’herbe et la lourde terre brune où l’on sentait frémir les germes de vie, avec le souffle puissant qui charriait  le pollen des sapins, de vague en vague. »

 

Je crois bien que l‘auteur a ici abordé absolument tout ce que peut représenter le fait de marcher. Du premier chapitre, «  Se mettre en marche » au dernier « Mélancolie du retour », tous les aspects sont regardés et contés, largement illustrés de citations venues des nombreux auteurs qui ont écrit sur leurs expériences. Des plus fameux, R.L.Stevenson, Jacques Lacarrière, Thoreau ou John Muir à des auteurs plus « confidentiels », rien que pour les références proposées ce livre est une mine d’or, pour des voyages immobiles, ceux que nous, amoureux des textes faisons grâce à la littérature, mais aussi bien sûr pour les nombreux chemins cités à pratiquer et ce dans le monde entier.

Des remarques étonnantes, comme ici Hazlitt en 1822, « qui se décrit comme un homme éminemment sociable » sur la solitude et non sans humour:

 «Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul. Je ne vois pas en quoi il serait spirituel de marcher et de converser en même temps. Quand je suis à la campagne, je souhaite végéter comme elle. Je ne suis pas là pour critiquer les haies et le bétail.»

À propos des lieux, lumière, temps qu’il fait, l’auteur cite Henry Miller en Grèce :

 « Ici, la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre porte et fenêtre du cœur, dénude, expose, isole dans une félicité métaphysique  qui éclaire toute chose à son insu (…).En Grèce, on est pris du désir de se baigner dans le ciel.On voudrait se débarrasser de tous ses vêtements, prendre son élan et sauter dans l’azur (…) Pierre et ciel, ici, se marient. »

Sur le paysage, Albert Camus:

 « Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m’emplissait d’une vie odorante et j épousais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres.Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. »


La philosophie, la psychologie et la poésie sont amenés simplement, de manière compréhensible et claire. Il est bien sûr aussi question d’écologie et de sciences sociales, l’auteur relate les expériences menées avec de jeunes gens à la dérive, il parle des malades en rémission ou pas qui se lancent sur le Camino
 ou autre grand itinéraire et peu à peu oublient les douleurs physiques ou morales, il parle aussi de notre temps qui nous laisse plus souvent statiques que mobiles. Ce livre parle de vivre ! C’est un livre absolument lumineux. Il serait idiot de paraphraser, j’ai préféré mettre quelques extraits, illustrer de morceaux choisis, et de quelques photos personnelles.
Marcher…s’ancrer, appartenir au monde, se recentrer pour mieux s’ouvrir à l’univers, y retrouver notre place dans le mouvement de nos pas, le rythme de notre souffle et de notre cœur qui bat. Se taire et écouter, sentir et ressentir. Sous un angle plus personnel, mon plus vif souvenir de cette expérience se situe en Lozère,une marche à deux qui nous amena en lisière de forêt face au plateau doux de l’Aubrac, ondulant sous la brise, l’ombre des nuages flottant sur les pâturages, et un silence comme je n’en ai plus retrouvé, la paix. Je garde depuis profondément en mémoire ces instants où assis sur un tronc, silencieux, nous nous sommes nourris de cet air aux parfums d’herbe et de résine, de la brise sur nos joues et du silence. Un temps réparateur.

Dans « Que ma joie demeure», Jean Giono:

« Les hommes, au fond, ça n’a pas été fait pour s’engraisser à l’auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller dans sa curiosité, connaître, c’est ça connaître. »

Découverte enthousiasmante de cet auteur, de cet homme solaire écouté il y a peu sur Arte ( merci Arte! ). Merci aussi aux éditions Métailié d’éditer des ouvrages d’une telle qualité.

Dans sa conclusion bouleversante:

 « Plus jeune je suis parti pour un voyage que je pensais sans retour. Je voulais disparaître . C’était au Brésil. J’y ai fait ma traversée de la nuit pour me convaincre de vivre. J’éprouvais la beauté de villes comme Rio, Recife, Sao Luis, Belem, Manaus, je marchais sans fin mais rien à l’époque ne ralentissait ma chute, le sentiment que mon existence n’avait pas de sens. C’est le retour seulement qui m’a soudain donné la conviction d’une sorte de renaissance, d’une ordalie favorable. Les voyages, même en Amazonie, sont les déguisements subtils d’une sorte d’immobilité. Ils ne mènent jamais qu’à soi quel qu’en soit leur itinéraire, même le plus invraisemblable. Mais ils sont des révélateurs d’une alchimie intérieure. Finalement le vrai voyage c’est de se quitter soi, non de partir ailleurs.[…]
Même si au fil du temps j’ai trouvé un centre de gravité, encore aujourd’hui, quand je suis seul, je marche sans fin dans les villes ou ailleurs. À toute marche il manque un pas de plus qui amène à la reprendre demain et encore. Toutes donnent envie de recommencer. »

Un livre magnifique, une ressource infinie, en écrivant et en le feuilletant à nouveau, j’en suis encore très émue. Gros coup de cœur… Je vous renvoie à un article que j’avais consacré à R.L. Stevenson, personnage fascinant, et à l’exposition permanente qui lui est consacrée à la mairie du Monastier sur  Gazeille, en Haute-Loire, petite ville qui fut le point de départ du voyage avec Modestine.