« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« Seul avec la nuit » – Christian Blanchard – Belfond

« Prologue

Afrique du Nord, le printemps

La soudure rouillée était tombée depuis longtemps. L’interstice qui en résultait serait providentiel. Quelques millimètres de lumière. L’air entrait. En quantité pas suffisante pour tout le monde. Elle s’en était rendu compte au fil des heures. Sa chance: avoir été poussée dans ce coin. Son corps allongé, pressé contre la paroi verticale. La tête collée au toit, brûlant la journée et glacial la nuit. Quelques centimètres entre le faux plafond recouvrant la cargaison et la tôle ondulée extérieure du conteneur.

Elle ne savait pas combien de gens étaient entassés. Elle avait été la première à y entrer. La plus jeune. On ne discute pas. »

Ainsi commence ce roman publié sous le genre « thriller ». Pour moi c’est simplement un bon roman, noir mais pas seulement, que j’ai lu très rapidement parce que les personnages m’ont attachée à eux, parce que le sujet est fort, révoltant et hélas tout à fait concret. C’est avec une grande sensibilité mais sans rien taire que Christian Blanchard aborde des thèmes qui résultent des mêmes réseaux mafieux; pour commencer, les passeurs et l’exploitation d’enfants migrants pour la mendicité. On les ampute, on les loge, les nourrit et ils ramènent l’argent qu’ils mendient aux feux des carrefours, sans oublier qu’on les accoutume à une drogue pour qu’ils restent dociles; exploités pour la prostitution et aussi pour le trafic international d’organes qui implique de bons médecins et chirurgiens avec leurs équipes qui transplantent de leur plein gré ou pas des organes dont ils connaissent l’origine ou pas.

« Une dernière porte s’ouvrit et on lui ôta sa cagoule.

Petite pièce blanche, très lumineuse. Deux entrées. Le chirurgien mit quelques secondes à s’habituer àla luminosité. Il n’était pas seul. Deux femmes étaient assises sur un banc.

Le ravisseur prit la parole.

-Voilà une nouvelle équipe réunie. Vous avez quelques minutes pour faire connaissance avec les deux femmes, qui, elles, se sont déjà plusieurs fois retrouvées ici. Je vous suggère de ne pas trop en dire. Moins vous en saurez les uns sur les autres, mieux vous serez protégés. N’échangez pas vos adresses ni numéros de téléphone. Soyez suspicieux les uns envers les autres. Certes , vous allez devoir constituer une équipe, mais si l’un de vous est pris, les deux autres tomberont si vous en savez trop.

Quant à nous, moi, mes hommes et mon organisation, nous ne risquons rien. Je vous conseille fortement de me croire. »

Les victimes de la seconde catégorie peuvent aussi servir pour le premier usage. Horrible…En fin de livre, l’auteur met en note un rapport publié par Global Financial Integrity qui place le trafic d’organes humains parmi les 10 premières activités économiques illégales du monde, ainsi que Mediapart qui a fait un recensement des pays qui pratiquent couramment ce trafic.

Quant à l’exploitation d’enfants pour la mendicité, il cite un article de Slate.fr et un rapport conjoint de l’Unicef, de Human Rights Watch et du département d’état des Etats Unis.

Après le prologue, les chapitres alternent lieux et personnages. On est chez Gilles Patrick, chirurgien, « invité » à réaliser quelques opérations. L’ambiance est campée avec force dès le départ. De chapitre en chapitre, on va chez Némo et la petite rescapée qu’il récupère assise au bord d’un pont, Muette, silencieuse comme son surnom l’indique. Clairement, j’ai adoré Némo et Muette. D’une part, j’ai toujours aimé les trains, les gares, les voies ferrées, et Némo vit dans une voiture ( et pas dans un wagon, attention ) qu’il a aménagé pour y vivre son chagrin, y boire du rhum et se goudronner les poumons à la Gitane.

« Le matin, rien n’est très clair.

Je suis vieux. Muscles, articulations…Mon corps est rouillé. Je mets de plus en plus de temps à me lever. Je détends chaque membre. Mes pieds dans des chaussons d’un autre âge.

Mes poumons sifflent. Le goudron des clopes sans filtre. Excité par les déviances de la veille, un troupeau de bisons traverse ma tête devenue une savane sauvage. Au mieux, une nuée de mouches prend ma cervelle pour une viande appétissante.

Aujourd’hui, je suis saturé d’insectes bourdonnants.

Les yeux mi-clos, je sors de ma chambre et m’affale sur le canapé. Pas prêt. Je retourne me coucher. Le temps que mes neurones se connectent.

Allongé sur le dos, je regarde le plafond voûté. Une toile d’araignée me nargue dans un coin. Je l’enlèverai plus tard. Tout est nickel chez moi et doit le demeurer. Pas nécessairement bien rangé, mais propre. Tant que mon environnement restera net et clean, je garderai la tête hors de l’eau. »

Quand on sait son histoire, on pardonne tout. Il vit seul et commence à perdre la vue. Muette va surgir dans sa vie, il va la recueillir et ils vont former un drôle de duo. Il faudra du temps (celui du livre) pour comprendre son mutisme.

« Est-ce que je ne fais pas une grosse connerie en sauvant cette gamine? Pas certain qu’elle ait voulu sauter. Peut-être ne le saurai-je jamais.

Je ne suis pas l’abbé Pierre, non plus. Je m’appelle simplement Némo, je suis un vieil alcoolique, les poumons chargés à mort de nicotine et tapissés d’une belle couche de goudron. Je vais bientôt crever…mais avant, il y a de fortes chances pour que je devienne aveugle.

Alors, vieux ! Pour une fois, fais une bonne action. Sauve cette gamine.

Essaie ! »

Ensuite il y a Diarra et Sayid, encore un duo assez sidérant celui-ci.

« Sayid et Diarra étaient inséparables. Ils étaient devenus amis par hasard mais aussi par nécessité. Un lien les unissait l’un à l’autre. Toute la journée, une corde reliait Diarra à Sayid…et Sayid à Diarra.

Sayid n’avait plus de jambes. Elles avaient toutes les deux été sectionnées au niveau des genoux. Diarra, lui n’avait plus de bras droit. »

Jeunes, les garçons, 11, 12 ans, on ne sait pas bien, mais ce sont encore des enfants. Champions du gobelet tendu au carrefour, toujours bien rempli et qu’ils ramènent sagement au Grand Serge, le boss de l’entrepôt qui entretient à minima sa cohorte de pauvres gosses en se faisant un joli pactole. Et puis il y a Aïcha, jolie gamine lybienne de 13 ans, survivante de l’ignoble conteneur et qui sera exploitée elle aussi par de sales types.

« Grincement des portes métalliques suivi d’une violente lumière. Déplacement d’une partie de la cargaison. Le faux plafond s’effondra. Des corps humains en décomposition tombèrent sur la tête des douaniers et des dockers les plus proches.

Elle glissa et se retrouva enchevêtrée avec les cadavres. Il lui fallut plusieurs secondes avant de réussir à lever un bras et à émettre un cri.

-Vivante ! Je suis vivante !

Elle pensa que son calvaire était terminé. 

En réalité, il commençait. »

Dans le monde « normal », il y a la famille d’Elodie, qui attend un rein. Il y a Elodie dont on fera vraiment la connaissance à la fin du roman, une jeune fille intelligente, sensible, qui va vouloir savoir d’où lui est arrivé ce rein en elle providentiel qui mettra fin aux dialyses.

Ces histoires vont se rejoindre bien sûr, dans un récit sans temps mort. Parfois on sourit avec Diarra et Sayid, des gosses qui doivent oublier qu’ils en sont, et qui pleins de ressources arriveront à échapper au Grand Serge. Leurs discussions sont à la fois drôles, émouvantes et tristes. Comme tous ces personnages à la marge, tous sont des gens qui se cachent et qui ont appris à s’échapper, à filer au plus vite, à se rendre invisibles.

« Les deux garçons n’avaient jamais eu envie de mendier. Mais aujourd’hui, les angoisses de la nuit ne les avaient pas quittés. Quelque chose d’important venait de changer. Depuis longtemps, la naïveté de l’enfance les avait abandonnés, mais les affres du manque, le retour des souffrances des membres disparus les avaient encore endurcis. Sayid et Diarra venaient de se défaire d’un dernier reste d’innocence.

Ils allaient prendre leur destin à bras- le- corps. »

Je ne rentre pas dans les détails de tout ce qui se passe pour vous laisser le plaisir de la lecture. Mais en tous cas, jamais l’ennui.

Ce livre qui se lit sans difficulté, avec une construction impeccable dans ses enchaînements, ce livre m’a particulièrement touchée par son sujet, par l’empathie de l’auteur pour ses personnages, Némo, Muette, Diarra, Sayid et Aïcha. Voici un coup de gueule sans esbroufe mais plein de saine colère, de tendresse et de fraternité. Némo et sa voiture, Némo qui voit la vie en noir et blanc, Némo est le seul adulte à même de secourir ces gosses perdus, de les aimer aussi. Le « beau monde » se trouve écorché par la plume  de l’auteur, qui pourtant ne tombe jamais dans le manichéisme, ni dans le clivage grossier. Si Mohamed par exemple semble faire mine de se racheter un peu, il reste une ordure; et le Dr Gilles Patrick, lui, reste un homme digne de ce nom. Quant à Élodie c’est une jeune fille intelligente et sensible.

« Elle avait cependant obtenu une réponse: son rein ne lui avait pas été offert mais avait été volé…pour elle. Elle n’avait jamais demandé cela. Non, jamais. Plutôt mourir que vivre avec un rein volé.

Elle éprouva un violent dégoût. Ils l’avaient trahie…Déshonorée…Salie. Elle serait toujours différente de celle qu’elle était auparavant.

Sa seule envie à ce moment : fuir.

Quitter ses parents. Quitter cette vie…Peut-être même l’abandonner…Simplement mourir. »

Ce livre est bien sûr très noir, mais il est aussi question de résilience je trouve, c’est la lumière du livre, celle qui manque dorénavant à Némo, arrivé au bout du chemin dans sa voiture, sur ses rails, quelque part sur une voie de garage de la gare de triage de Villeneuve-Saint- Georges. Et seul avec la nuit, Némo; comme ces enfants, seuls avec la nuit, chacun à un moment donné.

Je salue Christian Blanchard qui écrit un roman que tout le monde peut comprendre aisément, un roman à mettre entre toutes les mains, un roman bourré d’amour pour tous ces échoués d’ailleurs. Votre livre, Monsieur Blanchard, m’a émue, mise en colère et espérant que votre propos ne reste pas dans l’ombre.  Bien sûr, on entend parler de tout ça ici et là, mais je crois en la force de la littérature, capable de créer des liens avec des inconnus, les mêmes que ceux qu’on croise sans les voir. Et soudain, par la force des mots, ils deviennent visibles et vrais. On est pas près d’oublier Diarra et Sayid. Et tous ces gens sur les voies de garage.

Les deux dernières phrases, alors que Némo est définitivement seul avec la nuit :

« Elle prit la corde à Diarra et tira un peu plus fort.

-Pas question de mollir, les garçons…on doit avancer. »

Jacques Higelin que Némo  chantonne à tout moment. « Je suis amoureux d’une cigarette »…adaptée

 

« Tout ce que nous allons savoir » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet

« Douzième semaine

Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dis-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur arrêterait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi. »

Je ferme à l’instant ce très beau roman plein de sentiments houleux, plein de souffrance et d’amour, de culpabilité et de rage…

Melody Shee, trente-trois ans, nous raconte son histoire à partir de sa douzième semaine de grossesse. Dans la vie, elle enseigne lecture et écriture aux gens du campement voisins, des gens du voyage au caractère ombrageux, aux coutumes finalement pas si différentes de celles des Irlandais, marquées par une ferveur religieuse à demi païenne, par un sens de l’honneur parfois bien déplacé, un sens de la famille qui sait cruellement faire fi de l’affection tant le jugement d’autrui compte.  Melody et la jeune Mary Crothery subissent un peu la même punition, le même bannissement, la même désapprobation de leur communauté. Parce qu’elles n’ont pas respecté les codes, parce qu’elles se veulent libres, parce qu’elles enfreignent les règles tacites de ce qui doit se faire.

Donc, voici Melody, enceinte du jeune, très jeune Martin. Point de départ, cette folie sensuelle qui saisit la jeune femme alors qu’elle apprend à lire au bel adolescent. Melody n’est pas heureuse, Melody semble subir tout ce qui lui arrive avec une certaine résignation, la juste punition de son inconséquence. Et des envies de mort lui viennent souvent, alors elle se raisonne:

« Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, que ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière. Je sens l’immobilité de mon bébé, comme s’il se cachait de mes pensées. »

Elle va nous raconter son mariage avec le beau Pat, connu, aimé, adoré depuis le lycée, à présent parti après des années d’un mariage tempétueux qui se finit à couteaux tirés, triste, tristement. De l’éblouissement de l’amour qui surgit à la déchirure de l’amour qui se mue en haine. De l’adolescence effervescente à l’âge de raison, lucide.

« […] et Pat a enlevé son casque d’un grand geste tout en marchant, ses cheveux mouillés par la sueur étaient rejetés en arrière et découvraient son front, le soleil éclairait son visage et ses yeux bleus brûlants fixaient les miens et il a posé une main sur son cœur en passant vers la ligne de touche dans l’air frais du soir et mes jambes ont cessé de me porter à tel point que j’ai cru tomber, et Breedie Flynn répétait : Oh c’est pas vrai, Melody, c’est toi qu’il regarde, et elle me serrait le bras et Dieu comme j’aimais ce garçon, comme j’aimais ce garçon. »

Terrible…

« Vraiment. Voilà tout ce qu’il a fini par dire. Je te dégoûte vraiment? C’était une vraie question.

J’ai chuchoté la réponse en serrant les dents. Oui, Pat, putain, tu me dégoûtes. Et c’était là, dit et entendu, pensé par l’un et cru par l’autre, et à partir de là plus rien ne pouvait être choquant, et nous étions libres de nous livrer à n’importe quelle indignité, n’importe quelle dépravation; notre langue elle-même était dégénérée. Nous en avons bien profité. Nous avons laissé notre rage devenir cette chose vivante et folle. Elle est devenue notre enfant, notre douleur incarnée. »

Elle va nous raconter la perte de son amie Breedie Flynn, sa trahison odieuse et la culpabilité face au chagrin qu’elle a causé à cette belle amie aux yeux bleus et au cœur si fragile. Et pire que ça. Dans ses heures de solitude, pense Melody:

« Toutes les traces que nous avons laissées disparaîtront, et tous les souvenirs de toutes les choses que nous avons faites mourront, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Il n’y a rien de plus à faire, maintenant que nous avons commis nos ultimes atrocités. » 

Elle va nous parler de sa mère disparue, une femme assez froide, mais elle va aussi nous raconter son père, le papa dont on peut rêver, tendre, doux, aimant même si la vie de sa fille le heurte dans sa religion, il a un cœur qui tolère et pardonne, car il aime sa fille plus que tout.

« Papa et moi étions debout à la tête du cercueil, à notre place d’endeuillés, Mercure et Vénus devant notre soleil éteint, les frères et sœurs de ma mère à nos côtés comme des planètes lointaines, avec une ceinture d’astéroïdes de cousins près des portes, alignés le long du couloir. »

Elle va nous raconter son corps et ses bébés perdus, sauf celui qu’elle porte là, celui qui s’est accroché et à qui elle va parler car c’est un peu à lui aussi qu’elle se raconte, comme pour le prévenir de qui est sa mère, ce dont elle est capable, capable de folie amoureuse et de cruauté. De compassion et de dédain.

Bref, ce livre est un véritable maelström où le tempérament colérique irlandais et l’orgueil sombre des gitans vont se percuter. Où l’on découvre que tout ça se ressemble assez.

Mary Crothery, qui a le don de lire dans les esprits, jeune blondinette assez véhémente mais emplie de chagrin par la punition et le rejet de sa mère, Mary devient la nouvelle amie de Melody qui lui apprend à lire à elle aussi. On peut même dire que l’enseignante est amoureuse de cette gamine, comme elle le fut de Martin. Une attirance vers ce « peuple du vent », et quand Mary est tabassée, à l’hôpital:

« C’est votre fille ? J’ai secoué la tête. Votre sœur ?

Non, j’ai dit, mon amie. Et ce mot, amie, ne semblait plus avoir de force, de sens qui ne soit vague et imprécis; il n’avait pas le pouvoir, une fois prononcé, d’exprimer tout ce que Mary Crothery  était pour moi. »

Il y a chez ces gens du voyage quelque chose qui attire Melody. La liberté qu’on leur suppose est pourtant bien relative. Entre les lieux de vie parfois précaires, les codes d’honneur, le machisme qui fait se marier les filles très jeunes, les marchandages autour de ces mariages…Le père de Melody connait leur histoire:

« Les gens du voyage sont les seuls vrais Irlandais, a déclaré mon père à table l’autre jour. Vous n’avez pas de sang mêlé avec les Vikings, ni avec les Normands, ou les Anglais, ni avec personne. Vous étiez des guerriers et des chefs de clan et des rois. À l’origine, votre peuple vivait sur la colline de Tara. Les princes de l’Irlande, voilà ce que vous étiez. »

Cette communauté va être très importante dans l’histoire à partir de la rencontre de Melody avec Mary. Et voici deux destins de femmes. Pas question ici de raccourcis douteux pour parler de leur condition, non. Aucune n’est tout à fait victime ou coupable ou plutôt chacune est les deux.

C’est ici qu’est le talent superbe de Donal Ryan, c’est que tout simplement – même si en fait ce n’est pas simple – il dépeint des vies de femmes et d’hommes sous leur jour le plus vrai, sous la lumière crue de leur courage et de leur lâcheté, ses portraits sont sans concessions mais sans aucun jugement, et je crois qu’on peut tous se reconnaître dans leurs faiblesses, leurs bassesses et leur grandeur. C’est magnifique et émouvant d’un bout à l’autre. La relation entre Melody et son père est particulièrement bouleversante, si pleine d’amour inconditionnel que…ça fait envie.

Une fin pour moi un peu inattendue, une fin magnifique.

« Ils sont partis maintenant, sur la route, et ce sont de vrais enfants du vent, ils prennent soin l’un de l’autre et ne reviendront peut-être jamais. Mais moi je pense que si. Et ils me trouveront peut-être ici, et je serai peut-être heureuse, et ma pénitence aura peut-être pris fin. »

J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre qui ne se lâche pas; on écoute Melody et on se reconnaît parfois; la langue est d’une grande beauté, pleine de poésie. Donal Ryan parle d’amour avec grâce et pudeur. Les parents, un jour:

« Et par un jour ensoleillé j’ai vu depuis le fond du jardin mon père qui se tenait aussi à la fenêtre, ils étaient face à face et ils se sont embrassés un instant sur les lèvres avant de s’écarter l’un de l’autre et j’ai ressenti un bonheur inconnu. Mais ça n’est arrivé qu’une fois. »

J’ai eu souvent les larmes aux yeux; cette lecture se fait en parfaite harmonie avec l’ambiance des ciels irlandais. Melody et Mary sont entrées dans mon cœur de lectrice avec ces héroïnes qui m’ont touchée dans de nombreuses lectures ( les femmes de Robin MacArthur, Grace de Paul Lynch ou Rose de Franck Bouysse ).

Quand Melody fait connaissance avec son fils :

« Tout ce qui peut être connu est là, derrière ces yeux. Il me connaît, il sait tout de moi, toutes les choses les plus terribles, et il m’aime quand même. Il faut que je le tienne contre ma peau nue et que je le regarde, et que je le regarde encore, ou bien tout ça n’aura servi à rien. Il faut que j’embrasse ses joues et son nez et ses yeux et ses oreilles et sa tête adorable et que je porte ses doigts à mes lèvres et que je sente son souffle et que je le respire et que je prenne son odeur pour l’enfermer dans mon âme. Je dois connaître l’amour parfait, le genre d’amour qui existe au-delà de toutes les choses terrestres.

Très beau livre, tourmenté et tendre, coup de cœur !

Le titre du roman est un vers de William Butler Yeats:

« Un silence brutal » – Ron Rash – Gallimard/La Noire, traduit par Isabelle Reinharez

« Alors que le soleil colore encore la montagne, des êtres aux ailes de cuir noir tournoient déjà à faible hauteur. Les premières lucioles clignotent, indolentes. Au-delà de cette prairie des cigales s’emballent et ralentissent comme autant de machines à coudre. Tout le reste paré pour la nuit, hormis la nuit elle-même. Je regarde l’ultime lueur s’élever au-dessus de la rase campagne. Au sol des ombres suintent et s’épaississent. Des arbres en cercle forment des rives. La prairie se mue en étang qui s’emplit, à la surface des dizaines de suzanne-aux-yeux-noirs. »

 

Ron Rash, toujours parfait. Ce livre commence avec un court préambule, une descente dans la grotte de Lascaux, subtile métaphore sur les profondeurs, ce qui s’y cache, ce qui en resurgit, et sur la créativité que génère la nature quand on y est en phase, quand elle nourrit, enchante et effraie aussi. Le propos est plein de finesse et on le comprend mieux au fil des pages. Ne pas négliger la phrase en exergue extraite du livre   « Le chant du monde » de Jean Giono, auteur qu’admire Ron Rash. Car rien n’est hasard ici, la construction à plusieurs voix et l’avancée dans le récit, tout est au millimètre sans qu’on s’en aperçoive. Travail d’orfèvre.

Becky aux enfants en visite au parc:

« Je parie qu’il y a autre chose que vous ne savez pas. Que des jaguars et des perroquets vivaient autrefois dans ces montagnes. Presque tout le monde pense que les perroquets ont disparu il y a plus d’un siècle, mais moi je connais un monsieur, et lui il dit qu’il en a vu en 1944. Du coup, j’ai envie de croire qu’il en reste quelques-uns par ici, pas vous ? »

Les enfants firent signe que oui.

Je leur montre un nid de colibri vide, leur permets de toucher une carapace de tortue boîte , d’autres petites bricoles. enfin nous remontons au-delà du pont pour aller nous asseoir sur la berge. »

On se souvient déjà de l’évocation des perroquets dans « Une terre d’ombre ».

Tout ce livre est ainsi plein de nuances, de pensées en filigranes, plein de touches délicates, répétées, qui amènent à percevoir le fond très riche du propos. On a le sentiment que Ron Rash, auteur de plusieurs recueils de poésie dans son pays, tend inexorablement à cette vocation première de poète, dans ce livre plus que jamais à travers le personnage de Becky. Becky qui aime, protège, transmet son savoir aux enfants et aux visiteurs dans le parc régional de Locust Creek. Becky qui défend le vieux Gerald malgré les accusations qui pèsent sur lui.

« Bientôt Gerald et moi serons assis sur sa galerie, une bassine en fer-blanc tambourinant au fur et à mesure qu’y tomberont les haricots effilés. Tu n’as pas davantage de famille que moi, m’avait-il lancé quand je lui avais appris que mes parents étaient morts et que j’étais fille unique. Il m’avait parlé de son fils, de sa femme et de sa sœur, tous disparus avant lui malgré leur plus jeune âge. J’en ai assez d’être oublié ici-bas, avait-il avoué un jour, les yeux embués de larmes.

Mais oublié jamais vous ne le serez par moi. Jamais par moi. Jamais. »

Et puis il y a Les, une fois encore dans l’œuvre de Ron Rash, ce shérif un peu las, mais surtout brave homme plein de compréhension et de compassion ( on se rappelle des shérifs de « Un pied au paradis » et de « Serena » ).

L’intrigue est construite sur la découverte de truites empoisonnées dans le parc et de Gerald, qui incarne la génération respectueuse de la nature, accusé par Tucker. Lui appartient à la génération du monde des affaires et de l’argent et il gère le parc en pensant avant tout à l’argent qui entre dans les caisses grâce au tourisme, en particulier les pêcheurs. Becky va soutenir Gerald bec et ongles, Les va jouer le modérateur, bref, il y a bien une enquête qui est surtout prétexte à nous offrir des pages merveilleuses sur la beauté de la nature à travers les yeux de Becky qui souvent va écrire dans le calme des lieux. De la poésie dans laquelle Becky invente un vocabulaire:

« le nid du colibri au bord de la prairie – un dé de paille

les ailes du colibri – vitrail animé dans un soudain scintillement

de soleil

des fleurs des champs oscillent dans leur florabondance

les ailes de papyrus grinçantes de la sauterelle »

Je dois dire que ma perception de cette lecture a été forcément influencée par les deux conférences avec Ron Rash que j’ai écoutées, car j’ai lu le roman après. Et j’ai bien retrouvé les colères de l’homme face au traitement que les hommes de pouvoir – économique, industriel – infligent à leur environnement, mais aussi face à la pauvreté grandissante de certaines régions, comme ces Appalaches délaissées par ce qui existe de pouvoirs publics, écoles, services postaux, sociaux  ou médicaux et fatalement emploi. Ceci entraînant cela, la jeunesse rencontre la meth, une sorte d’atroce fatalité. J’ai lu un grand nombre de livres traitant de ce fléau. Je dois dire que la rencontre de Les accompagné de ses adjoints Jarvis et Barry avec Robin, Greer et le bébé vous balance un sacré direct à l’estomac dont comme Barry, on a du mal à se remettre.

« Le pire, c’était de trouver un enfant sur les lieux. On arrivait souvent près de la maison ou du mobil-home sans rien savoir. Et puis on repérait un jouet ou un petit pot de bébé, et on avait les tripes nouées. Des trucs qui en temps normal sont associés au bonheur, comme un nounours ou une tétine, devenaient d’aussi mauvais augure que des phares brillants au fond d’un lac. »

Je dirais aussi que le passage du prêche du pasteur Waldrop est un morceau d’anthologie – où l’on voit que Ron Rash a, en plus de tout le reste, le sens de l’humour – tant ce sermon est drôle.

Court passage, le début du sermon:

« Et Pierre il était là, avec le Christ tout-puissant juste devant lui. Lui, le gars qu’on appelle toujours la pierre de l’Église et qui pataugeait sans plus de grâce qu’une mule à trois pattes. Pensez donc. Le même Pierre qu’avait vu les paralytiques filer au petit trot sans un faux pas, des aveugles les yeux baignés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Pierre, il avait assisté à tout ça. Ses propres yeux avaient vu les morts tourniller pour se sortir de leur linceul comme le papillon de nuit se débarrasse de son cocon. Avez-vous déjà assisté à ce spectacle-là dans vos bois et dans vos champs, mes frères et mes sœurs? Moi, oui. C’était l’après-midi et le cocon j’ai cru que c’était rien qu’une merde de renard. »

Enfin on retrouve ici cette écriture profondément sensible et poétique, mais aussi pleine de vigueur et d’élan. J’ai écouté l’homme parler de sa grand-mère (ici, c’est celle de Becky), des heures qu’il passait chez elle à apprendre le nom des plantes, des fleurs, des insectes, à se poster pour regarder en silence la faune, et on comprend bien son affection pour Giono. Il y a une foule de choses dans ce roman, une foule d’actions et de déroulements tendres mais cruels et violents aussi, comme un reflet assez fidèle de la vie de ces personnages au cœur des Appalaches.

Le tout étroitement encastré dans le décor.

« Un champ fauché apparaît, les chaumes blonds noircis par un vol d’étourneaux. Sur mon passage, le champ semble s’élever dans les airs, jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il a en-dessous, puis reprendre sa place.[…] La volée décolle à nouveau et cette fois continue à monter, un tourbillon qui s’amenuise comme aspiré par un tuyau, puis le déploiement d’un rythme brusquement relâché, qui se charge en entité alors qu’elle se plisse et se déplisse, descend au fil de l’air tel un drap claquant au vent.[…] Que pourrait y voir un enfant? Un tapis volant soudain devenu réalité? Des bancs de poissons nageant dans l’air? La volée vire à l’ouest et disparaît. »

J’ai eu le privilège d’écouter Ron Rash échanger avec le grand James Sallis, avec lequel il partage comme le dit si justement Wollanup chez Nyctalopes une grande humanité ( les deux sont poètes avant d’être romanciers ). J’ai aimé Becky et beaucoup Les, shérif amateur d’art et personnage essentiel à la communauté, intelligent, sensible et compréhensif ; peut-être bien incarnent-ils deux facettes d’un même personnage qui aime l’art et la nature, qui est apte à la révolte comme apte à la tendresse, une part traumatisée et l’autre solide…je me suis assez retrouvée dans les aspirations de ces deux êtres qui s’aiment de loin.

Chez Gerald par Becky:

« Tandis que s’éteint l’ultime clarté du soir, un bouleau blanc scintille tel un diapason frappé. Je laisse le vélo à la maison forestière et traverse la prairie. J’ai besoin de sentir la terre ferme. L’air est frais, pas froid, mais Gerald prépare une flambée. Comme toujours il y a dans l’âtre une bûche de pommier. À cause de ses jolies couleurs quand elle brûle, dit-il. Il dispose le bois d’allumage te le papier journal avec autant de soin que s’il nouait une mouche de pêche à la truite, puis il gratte une allumette. Sous les chenets le spore du bois aux pointes rouges s’épanouit. Le feu ruisselle autour des brindilles, enfle et se rassemble, s’élève en tourbillons tandis que les étincelles crépitent, éclaboussent lentement la pierre du foyer.

Sur le bois de pommier poussent des plumes rougejaunevert et le perroquet disparu semble jouer le phénix au milieu des flammes. Les paumes de Gerald s’ouvrent comme pour bénir le feu, ou peut-être pour que le feu le bénisse. Combien de milliers d’années contenues dans ce geste, sa promesse de lumière, de chaleur et de prompt repos. »

Ce roman est à placer parmi les meilleurs livres – et je les ai tous lus, romans et nouvelles – de cet écrivain qui pour moi est un des plus brillants représentants de la littérature américaine contemporaine.

« Et peut-être pour la dernière fois, je pris la roue de Mist Creek Valley, pas jusqu’au bout mais assez longtemps pour réveiller des souvenirs. J’allumais la radio, une station de vieux tubes country. Johnny Cash chantait la dure expérience des champs de coton en Arkansas. Il y avait dans sa voix une douleur que toute la renommée et les richesses qu’il avait acquises n’avaient jamais pu guérir. Son frère était mort lorsqu’ils étaient enfants et, pour une raison quelconque, on l’avait poussé à se sentir coupable. »

Et moi, j’ai choisi cette chanson :

Avant de finir sur les réflexions de Les, départ à la retraite:

« C’est ce qu’on ressent tous à l’approche de la retraite, me dis-je pour me rassurer. C’est un changement, et n’importe quel changement peut être angoissant parce qu’on perd pied. Puis je réfléchis à ce que je ne ferais pas – plus de visites pour informer de braves gens qu’une catastrophe était arrivée à une être cher. Plus jamais je n’aurais à entrer dans une maison où l’on fabriquait de la meth et où un enfant inhalait du poison. Non, m’ennuyer de temps en temps, ce serait parfait. »

Beau travail de traduction pour un roman parfait.

 

« La place du mort » – Jordan Harper – Actes Sud/actes noirs, traduit par Clément Baude

« Craig le Fou

Pelican Bay

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Craig Hollington, dit le Fou, pensionnaire à vie de la prison de Pelican Bay, chef du gang de prisonniers connu sous le nom de Force Aryenne, soit de tous les Blancs véreux de Californie, passait sa vie dans une cellule de sécurité maximale éclairée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il n’avait pas le droit de posséder d’objet plus solide qu’un coton- tige. Deux fois par semaine, on déplaçait sa cabine de douche devant sa cellule pour l’empêcher de voir les autres prisonniers. Mais c’était un dieu fait d’autres hommes. »

Voilà : une semaine que je rame pour écrire sur ce livre que j’ai adoré. Un peu de fatigue et puis en fait trop de choses à dire de ce roman, alors je vais vous livrer ce que j’en ai pensé un peu en vrac, sans vraie chronologie par rapport au récit, mais c’est comme ça. Ce roman bien que relativement court est très riche, et s’il est toujours si bon de lire des choses de cette qualité, c’est beaucoup plus difficile ( pour moi en tous cas ) d’en parler. Pour ne rien révéler, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. J’espère donc que malgré tout je serai parvenue à vous donner envie, c’est le seul but.

« Il ne restait donc plus que Polly et son père, sans rien d’autre entre eux que l’air sale et le silence, comme un duel dans les westerns que son beau-père aimait regarder.

« Polly, dit son père d’une voix aussi rêche que la laine. Tu me connais ? Tu sais qui je suis ? « 

Sa langue était trop pâteuse pour qu’elle puisse parler. Elle se contenta de faire oui de la tête. Sans vraiment réfléchir, elle passa son bras derrière elle, là où la tête de l’ours dépassait de son sac à dos, et lui serra l’oreille. Ça lui fit du bien, comme toujours. Elle réprima une envie de sortir l’ours et de le presser contre sa poitrine.

« Écoute-moi bien, dit son père. Tu vas venir avec moi. Tout de suite. C’est pas le moment de faire des histoires. « 

Il se retourna et remonta la rue. Le cerveau de Polly lui disait de ne pas le suivre.[…] Il lui disait de crier au secours, au secours, au secours.

Elle n’en fit rien. Même si elle  avait très envie de s’enfuir à toutes jambes, elle le suivit. L’envie de s’enfuir, l’envie de crier au secours, elle les enfouit là où elle enfouissait tout le reste. Qu’aurait-elle bien pu faire d’autre ? »

Bien sûr un roman noir, d’autant plus intéressant pour moi qu’il se déroule dans un milieu sur lequel je n’ai pas encore lu grand chose pour le moment; je découvre un peu plus ici la Force Aryenne américaine ( pas besoin que je vous fasse un dessin sur l’idéologie de ce gang, idéologie sur laquelle l’auteur ne s’étend pas, pas besoin car on comprend très bien très vite ). On reconnait les membres de ce gang aux éclairs bleus tatoués sur les bras. Plus il y a d’éclairs, plus de contrats ont été exécutés… Sous la plume très talentueuse de Jordan Harper, grâce à deux personnages ( trois, puis quatre…) extrêmement touchants, une cavale va commencer, une course tendue contre la montre. Car Craig Hollington a mis un contrat sur la tête de Nate McClusky qui au début du livre sort de prison. Mais pire, il a également mis un contrat sur son ex-femme Avis et sa fille Polly, 11 ans.

« Tu as tué ma mère? demanda quelqu’un en elle, tout haut.

-Non, répondit son père.

-Mais elle est morte », dit quelqu’un en elle.

Le regard qu’il lui lança était la seule réponse dont elle avait besoin, mais il  le dit quand même.

« Oui, Polly, je suis désolé… »

La chose à l’intérieur d’elle sortit sous la forme d’un cri de guerre. Elle attrapa la poignée de la portière. Elle ouvrit. Elle regarda le gravier sur la route, brouillé par la vitesse. Elle sauta. »

À ce propos, je trouve la couverture assez exceptionnelle, dérangeante bien sûr à cause du gros calibre dans la menotte ; si on regarde bien le visage de la fillette il est saisissant par son côté « rien à perdre », déterminé, buté et triste; bref j’adore cette couverture. Je ne suis pas certaine que « triste » soit le bon adjectif pourtant 

« Elle avait beau avoir les épaules voûtées d’une loser et cacher son visage derrière ses cheveux, cette fille avait des yeux de tueuse. […]. Polly ne faisait de mal à personne, sauf à la peau autour de ses ongles et à la chair de ses lèvres, qu’elle rongeait au sang. Alors les yeux de tueuse, Polly s’en foutait pas mal. En tous cas jusqu’au jour où elle sortit par la porte principale du collège de Fontana et resta plantée là, à regarder son père dans les yeux.

Des yeux de tueur, pour le coup. Ils étaient d’un bleu passé, exactement comme les siens, mais avec quelque chose sous la surface qui fit battre la chamade au cœur de Polly. Plus tard elle apprendrait que les yeux ne reflètent pas seulement ce qu’ils voient, mais aussi ce qu’ils ont déjà vu. »

Les premières phrases du livre vous sembleront violentes, et oui bien sûr il y a de la violence dans ce livre, et même beaucoup, mais ce qui va se dérouler ici est beaucoup plus profond que juste ça, beaucoup plus sensible, et je n’hésite pas à le dire beaucoup plus sentimental, je dis sentimental, oui. Si simplement, comme ça:

« Ça lui faisait mal de le regarder. Une vraie douleur au centre de sa poitrine. Les battements de son cœur semblaient dire : sauve-le, sauve-le, sauve-le, sauve-le.[…]

Polly nettoyait les plaies de son père. C’était une bonne infirmière. Elle avait déjà fait ça.

« C’est fini, dit-elle en enduisant de pommade une entaille qui zébrait son torse . On peut t’emmener à l’hôpital.

-Pas tout de suite. Si je me fais attraper maintenant, je suis mort dans pas longtemps. Ce Boxer m’avait l’air réglo, mais pas  non plus le genre à payer sa dette à un mort. Il faut que je reste caché jusqu’à ce que Craig Hollington soit mort.

-S’il te plaît, dit Polly. S’il te plaît. Je veux pas que tu meures.

-Occupe-toi de moi. C’est toi la plus douée.

-Et ensuite, est-ce qu’on ira à Perdido ?

-Et ensuite, Perdido. »

Polly ne connait presque pas son père et un jour le voit arriver alors qu’ Avis et son nouveau mari viennent d’être tués. Nate vient chercher sa fille à la sortie de l’école, première fois:

« Elle resta là sans bouger, paralysée par la peur.

Peut-être n’aurait-elle même pas besoin de hurler ou d’appeler au secours. N’importe lequel des adultes présents pouvait voir que quelque chose n’allait pas. Son père n’avait pas l’air à sa place ici, au milieu des autres parents, qui avaient tous des corps mous de parents et des yeux doux de parents. Lui, il avait le visage taillé dans le roc et des tatouages sur tout le corps, du genre de ceux que les garçons de sa classe dessinaient au dos de leurs cahiers, des dragons, des aigles, des hommes armés de haches. Ses muscles paraissaient si gros, si dessinés, qu’on aurait cru qu’il n’avait plus de peau, comme si ses tatouages étaient gravés à même le muscle. »

En tous cas moi ce livre m’a prise aux tripes; écrit en chapitres courts dont le titre indique les lieux et le personnage au centre de l’épisode, j’aurais pu le finir en deux heures, mais j’ai pris mon temps parce que c’est dur et ça secoue fort côté sentiments, parce qu’on s’attache et qu’on craint la fin, et puis parce que c’est bon évidemment et on fait durer.

Prison de Pelican Bay

« Il trouva le mari d’Avis la tête fracassée, face contre le lit, en caleçon, comme s’ils l’avaient chopé dans son sommeil. Il remarqua le ruban adhésif collé aux fenêtres et une machine à bruit blanc : c’était la chambre de quelqu’un qui dort le jour. Il se rappela alors que le type faisait le troisième quart à l’usine de batteries.

Ils avaient dû le buter en premier. Avis était morte en se battant, sur le sol, son couteau de cuisine à la main. Son corps tordu, son visage tourné de côté, découvrant l’étoile tatouée sur son cou : Nate savait qu’il n’oublierait jamais tout ça. »

Nate va embarquer la petite qu’il connait donc si peu et tromper la mort en mettant au point un plan pour sauver leurs deux vies, sans oublier de dévaliser les réserves d’argent de La Force Aryenne afin de ne manquer de rien quand ils auront atteint Perdido pour y couler des jours tranquilles.

« Elle jouait avec l’ours. Il posa une patte en visière au-dessus de ses yeux et bougea la tête comme pour dire: je monte la garde. À l’affût des éclairs bleus tatoués. »

Il l’emmène d’abord chez la grosse Carla:

« La femme qui était derrière le comptoir devait avoir le même âge que son père, ou dix ans de plus. Son père l’avait appelée la grosse Carla. Ça lui allait comme un gant. Elle était grosse de partout, depuis ses seins qui débordaient d’un tee-shirt de motard jusqu’à ses bras tout ronds, en passant par ses grands yeux marron et ses cheveux crêpés. »

Puis commence une cavale haletante, sanglante, avec des rencontres d’individus plus louches les uns que les autres, parmi eux des policiers, des bons – Park – 

« Park roula jusqu’à la maison de Carla à une vitesse de flic. Les phares des voitures en face projetaient des formes bizarres dans ses yeux. Parmi ces formes, il vit la petite fille. Celle qui l’avait appelé. Celle qu’il avait laissée tomber.

Il l’avait loupée. Il ne la louperait plus.

Park arriva en trombe devant l’immeuble. Il écrasa la pédale de frein, les pneus crissèrent. Il laissa sa voiture sur l’emplacement réservé aux pompiers, à la je-vous-emmerde-je-suis-flic. Il grimpa deux par deux les marches jusqu’à l’appartement de Carla. Bam bam bam contre la porte, à la je-vous-emmerde-je-suis-flic. »

et des mauvais – Jimmy, Houser – et ceci constitue le cœur de l’action et l’intrigue.

On retrouve l’inévitable univers de la meth, des fabricants aux trafiquants aux consommateurs, avec une faune interlope pas très rassurante et étroitement tenue par la Force Aryenne.

« Quand vous vous retrouvez dans les collines qui surplombent Los Angeles, le monde est sens dessus dessous. Au-dessous de vous, le ciel nocturne est une terre noire; en bas, les millions de lumières de la ville scintillent comme un bol rempli d’étoiles. Qu’ils soient arrivés dans un monde sens dessus dessous paraissait normal à Polly. Elle-même était sens dessus dessous. »

Mais pour moi ce qui commence c’est avant tout une rencontre et une histoire d’amour entre Nate et Polly, et c’est je crois ce qui fait la différence de ce livre, ce qui en est la profondeur, la force, ce qui le remplit d’émotions puissantes ( pour faire court j’ai pleuré). Nate est une force de la nature selon l’expression consacrée, et Polly n’est certainement pas une gamine très commune. Le personnage de Nate est hanté par le souvenir de son frère Nick qui fut celui qui le forma « au métier » de braqueur, de tueur. Parce que oui, c’est ce qu’est Nate, il n’est pas en prison pour rien…Je le concède Nate n’est pas un enfant de chœur, mais pour autant j’affirme qu’il reste un homme sensible, sa rencontre avec Polly va mettre ce cœur au jour, et ça ira très loin.

Vous aurez compris que le troisième personnage est l’ours, double de Polly qui ne la lâche jamais, un vieil ours borgne en peluche avec lequel elle bavarde silencieusement. Il parle pour elle, elle s’exprime à travers lui, il fait des gestes, des mimiques, parfois c’est ce qu’elle pense vraiment, parfois ça sert à conjurer la peur ou à la crier, et bien sûr cet ours sans nom la console et la rassure. On pourrait dire que c’est un objet transitionnel même si à 11 ans ça peut sembler étrange, mais plutôt que de jargonner psy, je dirai plus simplement que cet ours, qui se révèle très important, très utile et dont Polly ne peut se passer, cet ours est Polly.

« Elle fit semblant de donner une grosse part de chili à l’ours. Avec ses pattes, l’ours éloigna un pet de ses fesses. Il gloussa en silence. Son père rigola entre deux bouchées de son propre chiliburger. Polly et lui rigolèrent ensemble, et c’était comme entendre une chanson qu’elle n’avait pas entendue depuis longtemps. »

Rencontre de Scubby – goûteur- avec Polly et son ours:

« Toc-toc-toc.[…]

Scubby se dirigea vers la porte. Il colla son œil sur le judas.

Un ours en peluche borgne le regardait fixement.

Psychose amphétaminique. L’excès de dope ajouté à l’adrénaline avait transformé son cerveau en une tablette de chocolat fondu.

Il se remit devant le judas. Il trouva un angle différent. Il regarda le plus loin possible. Il vit que l’ours était dans un sac à dos, dont sa tête dépassait. Il vit le haut du visage de la personne portant le sac à dos. Une fille avec des yeux à la Kurt Cobain et des cheveux rouge cerise.

Pour la cavale, la fillette se coupera les cheveux et les teindra en rouge cerise, et au fil du récit, pour l’aider, pour qu’elle puisse se défendre, son père va lui apprendre comment étrangler quelqu’un  -…-, comment prendre le dessus en toutes circonstances; elle va se muscler, elle va lutter avec Nate, et ce qui est très bien montré c’est que le père va s’attendrir quand Polly va s’endurcir. C’est une gosse qui fait plus que son âge, sans doute plus mûre qu’il ne le faudrait à 11 ans; moi Polly m’a totalement bouleversée, Nate aussi à sa façon, de voir ce père en devenir, et leur vie à deux – trois –  à laquelle vient se greffer Charlotte dont Nate est tombée amoureux… Cette histoire toute violente qu’elle soit est magnifique où chacun se révèle sous un jour nouveau, inattendu, et ceci fait vaciller l’action constamment sans pourtant la mettre en péril.

« Quand ils se retrouvaient seuls tous les deux, son père n’arrêtait pas de parler. Il racontait des histoires de famille. Il lui parla de son frère Nick, qui savait rouler à moto sur une seule roue, qui en taule avait assommé un type en  huit secondes. Elle lui raconta son combat avec le chien. Il applaudit. Il prit son visage entre ses mains rugueuses et dit qu’il était fier, et son œil unique se mouilla, comme les yeux de Polly.

Ils parlèrent de Perdido. De ce qu’il y feraient. Polly bronzerait au soleil. Son père deviendrait un grand pêcheur. L’ours apprendrait le surf. »

Le livre se remplit d’amour au fil des pages, un amour à la vie à la mort, assez désespéré car il se bâtit sur la peur, sur la nécessaire solidarité et sur un instinct de survie, survie qui apparaît essentielle à présent que Nate et Polly se sont découverts, tout ça écrit d’une façon remarquable. Bien sûr, le scénario ne suffit pas, à ça s’ajoutent des élans poétiques, une écriture qui se module en rythme, en nervosité ou en douceur, magnifique, c’est un très très beau et très bon livre. Le rythme variant au fil de la course poursuite, on sort parfois essoufflé et le cœur battant de certains passages. Ce livre compte 266 pages, c’est court et ce format est parfaitement adapté à l’histoire.

J’ai vraiment adoré cette lecture. Beaucoup d’action, mais aussi beaucoup de scènes d’échanges entre Nate et Polly, si bien écrits qu’on se sent comme posté là à les observer s’apprivoisant et s’aimant, y compris quand ils luttent, quand ils s’opposent. Et pour tous les autres, peinture parfaite d’un milieu, je vous assure que vous serez saisi, empoigné avec force. En écrivant, en relisant, ça me produit encore le même effet, puissant et bouleversant.

On entend « You dropped a bomb on me « 

J’allais oublier :

« Elles remontaient la colline dans la nuit, et la lune leur dévoilait le tracé de la piste qui sinuait jusqu’au sommet. La cahute formait une masse noire contre le ciel. Au-dessus, Vénus scintillait.

La planète d’où je viens.

Il était dans cette cahute. Polly le savait. Elle sortit avant même que Charlotte ait coupé le contact. En bondissant hors de la voiture, elle serra l’ours fort contre elle.

Je viens de Vénus. »

Gros coup de cœur, un de plus pour ce début d’année qui me comble.