« Mon désir le plus ardent » – Pete Fromm -Gallmeister/Americana, traduit par Juliane Nivelt

« Prologue

Les coups d’œil. Les regards ébahis. Les œillades furtives. Ils plongent Dalt dans une fureur biblique. À deux doigts du châtiment divin. Du calme, mon grand, ce n’est pas pour moi. Une vieille chouette en fauteuil roulant, le bras secoué de spasmes? Ils en ont vu d’autres. Allons, allons. Ce qui fait tourner les têtes, ce qui décroche les mâchoires, c’est Dalt en train de pousser le fauteuil. Dalt, l’inspiration originelle du David de Michel-Ange, maqué par une harpie? Évidemment qu’ils nous fixent, évidemment qu’ils se posent des questions. Je m’en pose bien, moi.

Mais si je suis dans un bon jour, que les mots glissent facilement le long de mes synapses en loques, je leur dis:

-Et encore, ça, ce n’est rien. Vous devriez nous voir au lit.

Voilà qui leur en bouche un coin. »

Voilà. C’est ainsi que commence ce roman qui m’a totalement bouleversée, émue, mais aussi amusée. Vous entendez ce ton ? Cette ironie douce amère?  C’est la voix de Maddy qui va nous raconter son histoire, indissociable de celle de l’homme de sa vie, Dalton, le beau, très beau Dalton. Tous deux sont des guides de rivière dans  le Wyoming. Leur rencontre, alors que Maddy, 20 ans, vit avec Troy qui en a 32 et qu’elle a juré de ne jamais s’éprendre d’ un garçon de son âge, leur rencontre est indescriptible; ce sont deux aimants qui se rapprochant un peu ne peuvent que se retrouver collés l’un à l’autre, avec la certitude que c’est pour toujours, c’est une fusion charnelle et mentale aussi ( je n’aime pas le mot « spirituelle » pour ces deux-là ) . Alors pour tout vous dire je ne suis pas une adepte du roman d’amour. Quand l’amour est le sujet central. Pourtant ici c’est le cas, c’est un amour incroyable, comme chacun de nous je pense peut en rêver, en espérer la rencontre dans sa vie. Et pourquoi alors est-ce que j’ai autant aimé ce livre? Mais parce qu’on a ici une écriture, un tempérament absolument prodigieux et jamais jamais de sirop. J’avais connu le même émerveillement en lisant « Lucy in the sky », et surtout « Comment tout a commencé », plein d’une tension terrible (si vous l’avez lu, vous souvenez-vous de la chasse à l’hirondelle d’Abilene ? Inoubliable. )

Donc Maddy et Dalt se rencontrent, se percutent, se mélangent. Il y a la rivière, la Buffalo Fork, Maddy qui pêche dans son coin secret, elle est douée, elle est en totale harmonie avec ce milieu et elle revit en pensée sa première nuit avec Dalt.

« Mais dans les ombres qui m’entourent, tout est frais, immobile. Je frissonne et je sors un peu de soie, levant à peine le bras pour lancer, pas plus que nécessaire; c’est tout ce dont je me sens capable dans mon état. Je pose la nymphe et je la laisse couler, j’attends.

Ravagés. C’est le seul mot qui commence à s’en approcher. J’aimerais parler une langue étrangère, connaître un verbe que je pourrais conjuguer à l’infini. Je l’ai ravagé. il m’a ravagée. On s’est ravagés.

« Dévoragés » […] »

Ils vont se marier les pieds dans la rivière et c’est merveilleux de les écouter se parler, ils ont un formidable sens de la répartie et leurs conversations volent au -dessus de l’eau ponctuées de rires, de jurons ( Maddy aime jurer), de blagues douteuses, mais surtout il y a une charge sensuelle et émotionnelle incroyable. Le talent de Pete Fromm pour ces évocations me laisse muette d’admiration. Il arrive à faire de ces scènes sans jamais aucune niaiserie, des scènes carrément érotiques, c’est beau, c’est fort, j’ai adoré ça !

Bien sûr si tout se passait ainsi, ils vécurent vieux et eurent beaucoup d’enfants, ce serait vite à faire bailler…Mais Pete Fromm a aussi le talent de jeter le dysfonctionnement à point nommé; la tension érotique s’augmente d’une tension dramatique quand Maddy apprend qu’elle est atteinte de sclérose en plaque ( je ne dévoile rien, c’est en 4ème de couverture), et enceinte alors que Dalt est en Mongolie comme guide:

« -SP? Vous voulez parler de sclérose en plaques?

Il avait esquissé une pantomime de tristesse, léger haussement d’épaules, lèvres pincées, regard navré, avant de prendre la fuite aussi vite que Wu, comme s’il venait de traverser le mur, me laissant échouée sur une plage de papier froissé, ne sachant que faire, où aller, essayant de respirer normalement: inspiration, expiration – c’est tout ce dont je me souviens. Mais je n’ai que vingt- sept ans, merde. Je cours les rivières. Je franchis tous les rapides, même les pires, sans la plus petite hésitation. J’ai une santé de fer. Moi, dans un fauteuil roulant, secouée de spasmes, tête pendante, mains sur les genoux, agitées de courants invisibles? »

Ils attendaient cet enfant, ils savent depuis le début qu’ils feront des enfants. Là ils savent avec une éblouissante certitude que ce sera un garçon et comme c’est au moment du voyage en Mongolie, il s’appellera Attila ! Atti. Des scènes à la fois drôles et tristes avec les tests de grossesse, Maddy prise de vertiges avec un poisson à faire empailler et un test de grossesse à la main:

« J’ai l’impression d’être restée des heures sur la cuvette, le cul engourdi, rouvrant les yeux après chaque nouvelle vague, le petit signe « + » bleu me fixant depuis sa fenêtre alors que Dalt, à l’autre bout du monde, est injoignable.

Ce n’est pas une façon de l’apprendre, et je n’arrive pas à croire que je n’aie pas fait ce test débile dès mon premier jour de retard. Qui sait quels dommages ont pu causer tous ces IRM, puisque je n’ai pas mis les docteurs au courant de mon état, puisqu’en fait, je l’ignorais moi-même. D’ailleurs c’est quoi exactement, un putain d’IRM? Est-ce qu’ils te balancent des rayons X dans leur putain de tube? Grillant toutes les cellules minuscules qui font de leur mieux pour se diviser, se multiplier, se transformer en poumons et en doigts, en cerveau et en cœur? J’agite le bâtonnet comme un vieux thermomètre, espérant modifier le symbole, et je dis:

-Mon pauvre petit Attila. Je suis désolée. »

Je vous laisse découvrir par vous-même ce qu’il advient de ce couple, la maladie, les enfants, l’obligation de quitter la rivière, l’eau, cet élément qui les a réunis et dont ils doivent s’éloigner. Que leur importe, leur amour dépasse tout ce qu’on peut imaginer, peau à peau de la hanche à l’épaule, ils s’accrocheront, résisteront, auront une petite fille superbe, Izzy. Le caractère bien trempé de Maddy développe une énorme colère plus que du chagrin contre cette foutue SP –  alors que Dalt anticipe, aménage, prévient. Il y aura des crises qui jamais ne résisteront à leur amour fusionnel, total, incommensurable, indestructible. Cela pourrait être ennuyeux, c’est merveilleux, poignant, et comme Maddy a un humour grinçant, on sourit parfois.

Jusqu’au bout, Maddy dira qu’elle est veinarde, parce que Dalt l’aime encore et toujours avec la même ardeur et qu’ils ont deux enfants admirables.

 

« Tout le mal qu’elle s’est donné pour cacher sa douleur, sa frustration, ses larmes. Rien que son amour, aucun secret dans ce domaine-là. Pas le moindre putain de secret. Plus d’amour que nous n’en aurons jamais besoin.[…]Derrière moi, je vois s’éloigner l’entrelacs de ruisseaux, se frayant un chemin parmi les racines et les rochers, s’écoulant en chutes et en rapides pour rejoindre la mer, toujours, un parcours que je pensais connaître par cœur avant, quand j’étais suffisamment jeune, naviguant à la lueur de la lune tandis que Mad repérait les obstacles pour moi, me guidait à travers les écueils.

Aussi discrètement que possible, je feins de ne pas voir la main tendue d’Iz. Je baisse les yeux sur la mienne, burinée et durcie par le labeur, inutile maintenant, sinon pour balancer un marteau, attraper une planche, je contemple les dernières traces de Mad qui s’y accrochent encore, incrustées dans les plis les plus profonds de ma chair, et pour le moment, je ne tiens pas à laisser quiconque, pas même Izzy, les effacer. Non. Pas encore »

Et la lectrice que je suis finissant ce voyage avec Maddy, Dalt, Attila et Izzy est prise par le chagrin et sonnée par autant d’amour, autant de force, et autant de talent. Un roman admirable à tous points de vue, un très très grand écrivain qui fait de l’amour une arme de guerre contre l’adversité, qui nous fait aimer ces amants comme s’ils étaient nos amis proches, ce couple qui combat sans jamais renoncer. Coup de foudre absolu ! 

Dalt chante pour Attila :

« L’infinie patience des oiseaux » – David Malouf – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Nadine Gassie

« Toute la matinée, loin là-bas sur sa gauche où la lumière des marais finissait et les terres agricoles commençaient, une forme disgracieuse s’était élevée hors d’un pré invisible et avait décrit de lents circuits dans l’air, grimpant, piquant, ballottant un peu, puis disparaissant sous les arbres. »

Très belle et très touchante lecture avec ce livre de David Malouf, auteur australien, traduit pour la première fois en français.

C’est d’abord la rencontre de deux jeunes hommes de vingt ans; Jim Saddler, amoureux de la nature et des oiseaux en particulier et Ashley Crowther, qui de retour dans le Queensland après des études en Europe a hérité d’une propriété. Lui aussi  est épris des lieux et veut créer un sanctuaire naturel pour les oiseaux. Il fait appel à Jim avec lequel il se sent en fraternité malgré leurs différences sociales. Et puis il y a Imogen Harcourt, photographe, elle aussi aime les oiseaux . Les trois vivront des jours heureux et presque miraculeux au milieu des marais et de leurs hôtes.

J’ai adoré ces pages d’une beauté infinie. C’est vrai, j’aime moi aussi les oiseaux comme j’aime les arbres et les lieux préservés du monde des hommes en général. David Malouf a su ici créer cette paix qu’on trouve dans la nature, quand le silence est maître, tout juste caressé par les bruissements des roseaux et des ailes et souligné de chants et de cris d’oiseaux en leur domaine. La rencontre des deux hommes est pleine de douceur, de pudeur et de complicité, et la promenade en bateau dans les marais est comme si on y était, merveilleuse et hors du temps.

 » -Et là – voyez – ce sont des oiseaux -lotus. Vous les voyez ? Loin, là-bas. Oh, ils nous ont vus, ils se sont envolés. Ils ont un nid au bord, juste au niveau de l’eau. Voyez leurs pattes ? Longues, hein. C’est pour marcher sur les feuilles des lotus sacrés, ou les nappes de nénuphars, sans couler. »

Il plongeait à nouveau sa perche dans la vase, lui imprimant de la force à partir de l’épaule tout en regardant les bandes d’oiseaux se rassembler plus loin, et ils poursuivaient leur glisse sans à-coups sous les rameaux. Nul ne parlait. C’était curieux, cette façon qu’avait le lieu de s’imposer à eux et de les subjuguer. Même Ashley Crowther, qui préférait la musique, était ici silencieux et posé. Il demeurait assis sans bouger, sous le charme. Et peut-être, songeait Jim, que c’est aussi de la musique, cette sorte de silence. »

Ce roman est court, 200 pages, aussi je ne peux pas dire bien plus, si ce n’est que la suite met dans un état de sidération tant ça parait stupide, injuste et vain. On est en 1914 et en Europe la guerre éclate, son vacarme arrive jusqu’aux antipodes où prise dans un courant d’enthousiasme incompréhensible, la jeunesse de Brisbane va s’engager pour aller participer à ce grand carnage.

« La guerre finit par arriver, à la mi-août, mais discrètement, l’écho d’un coup de feu tiré des mois en arrière qui avait pris tout ce temps pour faire le tour du monde et les atteindre. »

Après l’engagement d’Ashley comme officier, le doux Jim partira lui aussi, comme pris malgré lui dans un mouvement irrépressible. Nous voici plongés alors dans une violence dont bien qu’on ait beaucoup lu et entendu à son sujet, ne cesse de nous heurter de plein fouet, sous la plume poétique de l’auteur. Car quelle écriture ! Cette plume est douce de compassion dans la plus atroce violence, celle de ces corps déchirés, explosés, dans la putréfaction, la boue, le froid intense, les rats, le chagrin des hommes terrés dans les tranchées et la peur:

« Une nuit, pendant plusieurs heures, il y eut un bombardement sous lequel ils se tinrent blottis, les bras autour de la tête, non pas seulement pour se protéger du bruit mais pour feindre comme l’auraient fait des enfants, d’être invisibles. »

La poésie reste, parce que l’esprit de Jim est ainsi fait plein de la beauté de ses paysages natals, Jim qui combat, il est venu là pour ça, Jim qui parfois entrevoit au milieu des éclats des bombes un oiseau qui décolle, et Jim qui gardait en lui une part de rêve et un souvenir dramatique enfoui, sera terrassé:

« Jim comprenait qu’il avait vécu, jusqu’à son arrivée ici, dans un état de dangereuse innocence. Le monde, quand on le regardait par les deux bouts, était tout différent d’un rêve au ralenti, sans modification de climat ni de couleur et avec du temps et de l’espace pour tous. Il avait été aveugle. »

La fin nous renvoie sur la grande plage australienne où l’anglaise Imogen, accompagnée de son appareil photo, regarde et pleure. Ce livre est pour moi bouleversant, très fort. Il amène à réfléchir à ce que nous avons de précieux dans nos vies, et à ce qui est précieux dans le monde pour nos vies à tous. 

« Voilà ce que signifiait la vie, une présence unique, et elle était essentielle en toute créature. Placer quoi que ce soit au-dessus, naissance, condition ou même talent, revenait à dénier à tous sauf quelques-uns parmi les millions infinis ce qui était commun et réel, et ce qui était aussi, en fin de compte, le plus émouvant. une vie n’était pas faite pour quelque chose. Elle était, simplement. »

Rien ne sert d’en dire plus, la fin est belle avec Imogen sur la plage qui observe un jeune surfeur. Ce livre poignant et tout en nuances tire sa force de sa poésie et nous offre un plaidoyer contre l’idiotie de la guerre d’une grande puissance, nous montrant l’immuable, ce qui résiste et ce qui périt. Et les oiseaux, libres.

« Glaise » – Franck Bouysse – La Manufacture de Livres

« Ce qu’il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s’étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s’étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l’anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent. »

On ne peut pas s’y tromper, si on a déjà lu Franck Bouysse on reconnaît bien dès ces premières phrases l’écriture qui avec chaque objet, chaque détail des paysages et des hommes dresse le décor d’un drame.

L’histoire débute en août 1914, dans le Cantal du côté de Salers. Dans les villages restent les femmes, les vieux et les garçons trop jeunes pour l’instant, pas assez mûrs pour être chair à canons. Dans cette région de montagne dominée par le puy Violent, écrasée du soleil d’août et sous la tension d’un orage imminent, nous allons faire connaissance avec les personnages d’une histoire sombre qui finit ténébreuse sous l’orage et la foudre encore. L’auteur tend son récit comme une corde, noue tout ça comme un noeud coulant et resserre, resserre jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et se referme.

J’ai lu les deux précédents romans de Franck Bouysse, « Grossir le ciel » et « Plateau », que j’ai vraiment aimés, avec une préférence pour « Grossir le ciel »; ça surprend souvent quand je dis ça, mais ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est le côté resserré du texte, le personnage d’Abel et l’humour noir qu’il entretient quand on vient le déranger. Dans « Plateau », c’est le lyrisme échevelé de Franck Bouysse qui s’est donné libre cours, le sens de la poésie et un don qui en fait le prince de la métaphore. Dans ce roman, il a trouvé à mon avis un bel équilibre entre le court nerveux et le lyrique tempétueux. Chez Franck Bouysse les éclairs coulissent, la langue d’Anna déboule dans la bouche de Joseph et la rivière parle à voix basse et s’excuse. Chez Franck Bouysse tout est image – il serait formidable je pense de mettre ces textes en bande-dessinée – mais en plus de cela il utilise si bien le langage et sa richesse, il assemble ça si bien qu’on entend les insectes, le vent dans les herbes, on sent le frisson de l’eau, on a chaud sous ce soleil d’été et froid quand vient la neige sur le puy Violent. Et on peine avec ces femmes, nombreuses, seules et tristes dans ces fermes .

« Un vent chaud se frottait au linge suspendu, soulevant parfois un bout de tissu. La panière vide contre sa hanche, Mathilde réalisait qu’elle avait machinalement laissé des espaces entre les vêtements, des espaces suffisamment grands pour accueillir des frusques d’homme, des espaces conservés inconsciemment pour garantir la bonne fortune de Victor, où qu’il se trouvât en cet instant. Car l’expression du manque, c’étaient précisément ces espaces vides par lesquels s’engouffrait le vent, rien qui fût à la hauteur de la disparition brutale. »

Enfin, quel talent que celui qui décrit chaque geste d’une simple action comme prendre son repas dans les champs, ou rouler sa cigarette, un pied posé sur un tronc, ou décrocher la truite de la ligne, rendant palpable le temps long, le temps pris, malgré le travail à abattre, en phase avec la nature, en osmose avec le milieu, ça c’est magnifique, ainsi dans ce petit paragraphe

« Assis sur un rocher, à l’ombre d’un grand saule aux ramures dorées et pantelantes, Joseph sortit le morceau de pain de sa besace et le grignota à peine. Ne toucha pas au lard. Un sphinx allait et venait autour d’un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à  la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d’être l’envers d’un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu’il allait devoir apprivoiser différemment l’univers amputé de la part tendre de l’enfance. Devenir un homme avant l’âge d’homme. »

L’œuvre de Franck Bouysse ne serait pas ce qu’elle est sans ses personnages, ces gens de la terre, gens de la campagne éloignés des grandes villes, des lieux où quoi qu’on fasse et quoi qu’on tente pour la domestiquer, la nature est maîtresse y compris dans les racines les plus profondes et les plus originelles des hommes. Ici vont se dérouler sous nos yeux les drames de toujours noués par la rancune, la jalousie, les instincts les plus animaux – attention, ce n’est pas là un terme péjoratif, mais juste un rappel de ce que nous sommes intrinsèquement, qu’on l’admette ou non – . Quand la « civilisation » ( domestication ?) se voit entamée par la guerre, quand la peur et la colère montent, alors ces natures enfouies remontent à la surface et tenues ou pas, agissent et se répandent, souvent pour le pire.

C’est ce à quoi nous assistons ici avec Valette, odieux personnage époux d’Irène, une femme perturbée par la perte de son fils. Son frère citadin parti au front, il va recevoir chez lui  sa belle-sœur Hélène et sa nièce la jolie Anna.

« Décrire Anna n’aurait pu rendre justice au sentiment engendré par le cœur de Joseph, si loin du simple désir de renouveler un baiser, aussi puissant fût-il. Tout en elle était mouvement. Perpétuellement accordée à la nature sauvage en rien trahie, quand elle posait les yeux sur lui. Capable de donner la vie et de la reprendre dans une même fraction de seconde, qui n’était dès lors pas du temps, mais une infime abstraction de l’espace séparant deux corps. Car cette fille était à elle seule tout l’espace dans lequel se mouvoir, la voie lactée où se baignent les étoiles. »

Tout près vivent Mathilde et son fils Joseph, le père est lui aussi dans les tranchées. Mathilde est dure à la tâche et tient fermement son fils au travail, mais c’est une mère attentive. Elle peut compter sur Léonard, vieux et bienveillant voisin qui s’est pris d’affection pour Joseph et qui les défendra contre l’abominable Valette qui lorgne leurs terres. Autour de ces gens il y a aussi Lucie l’épouse de Léonard, les absents, Victor le père de Joseph et Eugène le fils de Valette. Il y a aussi Mathias qui arrive vers la fin et va définitivement semer le trouble en ajoutant sa pierre à la tragédie.

« -Drôle de type, dit-il.

-On aurait dit qu’il voulait nous tirer les vers du nez.

-Je crois pas.

-D’après toi !

-Moi, j’ai surtout vu un homme qui aurait bien troqué tout ce qu’il possède contre rien du tout en échange.

-Qu’est-ce que tu veux dire?

-Qu’il est pas venu chercher quelque chose qu’on pouvait lui donner, et qu’il le savait avant de venir.

-Pourquoi ?

-Le cœur d’un homme, personne peut le comprendre, et ce qui se passe dedans, ça appartient qu’à lui…Bon, faut qu’on s’y remette. »

Et puis Marie, la bonne grand-mère de Joseph, aimante mais ferme. Ici la pudeur, la distance affective règnent, s’épancher n’est pas preuve de solidité, deux pieds fermes sur terre et le corps à l’ouvrage; aussi, difficile quand arrivent les peines du cœur, de les dire:

« Mathilde surprenait agréablement Marie. Depuis que Victor était parti, elle avait pris ses responsabilités sans rechigner, faisant crânement face à l’adversité. Certains soirs, dans la cuisine, elle avait parfois envie de lui parler, après que joseph fût parti se coucher , partager l’absence, assouplir un peu la tension dans leurs corps. Peut-être que Mathilde en avait également envie sans oser. Comment savoir? Au lieu de quoi, elles agrippaient des ustensiles, toutes sortes d’objets solides qui les rendaient à leur solitude. »

La qualité du roman repose- en plus de la formidable écriture – sur le fait que les personnages sont comme une gamme chromatique, du plus clair au plus sombre, et chacun a ses nuances, il n’en est point de parfait, mais Anna reste la plus lumineuse, Valette le plus noir et surtout le plus sordide. Entre les deux, nous avons des êtres humains, avec leurs bons et leurs mauvais penchants, des gens peu épargnés par la vie, à qui l’état de guerre impose des choses auxquelles ils ne sont pas préparés ou  pas aptes, malgré leurs efforts. On en arrive même à éprouver de la compassion pour Irène, si dure avec les autres, mais tellement en souffrance. Enfin personnellement j’ai beaucoup aimé Hélène, effacée, déplacée, cette coquette citadine en bottines et robe blanche, forcément ici ne trouve aucune place, et se heurte à l’animosité de ceux qui triment les pieds dans la terre. Aussi futile puisse-t-elle sembler, elle me touche, égarée dans ce monde inconnu qui l’ignore et la rudoie; mais surtout elle me touche parce qu’on sent en elle le manque éperdument amoureux de son homme parti à la guerre, et que personne ne l’aide à affronter cette situation, sa fille Anna trop occupée à tomber amoureuse elle aussi. Elle ne trouve pas sa place dans ce monde âpre et en plus à côté de Valette, sauvage et violent.

« La beauté, un mot dont Valette ne connaîtrait sûrement jamais le véritable sens, pas même le plus infime degré, comme cette pluie de paillettes ruisselant par la trappe dans l’air incandescent, accrochant au passage des éclats de lumière jusque dans la pénombre. Bien sûr que Valette était incapable de concevoir ce genre de miracle. Pour lui, le foin ne servait qu’à nourrir ses vaches, et l’air à remplir ses poumons.Valette était un monstre capable d’avilir tout ce qu’il regardait, ce qu’il touchait, un monstre guidé par ses instincts les plus primaires, un monstre qui prenait ce dont il avait envie sans demander, les choses, ou les êtres, c’était du pareil au même. »

Quant à ce Valette, je le déteste cordialement, même si on sait que sa rage est augmentée de cette main mutilée qui l’entrave dans son travail quotidien, pour autant c’est un vrai de vrai sale type – terme encore trop doux pour lui – . Si vous lisez, vous verrez ce que je veux dire.

En tout cas, pour moi Franck Bouysse signe ici un roman parfaitement maîtrisé, d’une grande beauté rude et éperdue. Je connais ces lieux dont il parle si bien, ce qui rend la lecture encore plus puissante; quand on y a marché et respiré, on partage avec cet écrivain inspiré les émotions puissantes et sensuelles générées par les paysages. Très belle fin aussi, sous l’orage en compagnie d’un berger, très très bel épilogue. Ah ! J’oubliais ! Pourquoi ce titre « Glaise »? Lisez et vous saurez tout ce que ce seul mot contient.

Un roman majestueux par l’écriture et puissant par son regard sur l’humanité et donc encore un coup de cœur pour Franck Bouysse.

« Les attachants » – Rachel Corenblit – La brune au Rouergue

« Le gamin se tenait devant la porte, qu’elle avait laissée entrebâillée.

Emma. Elle s’appelle Emma. Elle trouve son prénom trop simple. Elle aurait adoré se nommer Iphigénie ou Cassandre. Un prénom qui résonne, qui a une histoire. Élisabeth, ou même Athéna. On ne prononce pas Athéna de façon anodine. Les références collées au nom que l’on porte, c’est comme si on avait déjà vécu une vie. […]

Il la fixait, silencieux, avec son cartable dans le dos, ses cheveux ébouriffés et sa grande bouche aux lèvres gercées. Il était immense pour son âge, sa veste trop courte laissait apparaître des poignets fins de fille et ses bras étaient des brindilles fragiles, tout comme ses longues jambes. »

Voici un court, tendre et triste roman par une auteure qui a surtout beaucoup écrit pour la jeunesse chez le même éditeur et chez Actes Sud Junior. Un seul autre roman pour adultes:  » Quarante tentatives pour trouver l’homme de sa vie » au Rouergue aussi.

Pour moi qui suis née et ai grandi dans des écoles, qui ai vu mon père passer de l’école minuscule de campagne où il fut heureux dans sa mission à un groupe scolaire dans une ville moyenne, dans un quartier en paupérisation à cette époque à la fin de sa carrière, ce livre a évoqué de nombreux souvenirs et de nombreuses histoires entendues autour de moi parmi les enseignants que je connais, soit dans ma famille, soit parmi mes amis qui exercent ce métier, et même certaines scènes auxquelles j’assistais depuis la fenêtre du logement que nous occupions alors, au-dessus de la cour de récréation. Mais c’est là que j’arrête le lien avec mon album personnel.

Voici une jeune institutrice ( oui, je sais, professeur des écoles ) qui comme nombre de ses collègues en début de carrière se voit promenée ici et là; elle est jeune, célibataire et sans enfant et nous la trouvons pour cette rentrée dans une école de quartier défavorisé ( il serait bien de réfléchir à ce mot précisément, à son sens pour la République ).

« La première année, elle avait circulé dans la campagne tout autour de Toulouse. Elle avait eu droit au poste fractionné, le pire des postes: quatre écoles différentes, tous les niveaux. Un panoramique intégral du métier en une semaine. De quoi se former sur le tas.

Le cadeau qu’on offre aux débutantes pleines d’enthousiasme et de zèle pour qu’elles comprennent que l’Éducation nationale était à l’image de la vie, un monde sans pitié où il fallait avant tout s’adapter. Pour qu’elles réalisent aussi que la vocation, c’était un mythe, un délire romantique, qu’il fallait vider de ses idéaux, pour appréhender la substantifique moelle du métier: apprendre à survivre. »

Nous allons avec elle faire ce chemin d’une année scolaire, parmi ces enfants qu’elle va aimer et détester parfois en même temps. Ce n’est pas là son premier poste, mais c’est le premier fixe, sur une seule école et une seule classe.Et bien sûr, c’était son dernier vœu sur sa liste. L’école des Acacias:

« Elle l’a obtenu. Comme titulaire. Affectée jusqu’à la retraite si elle le souhaitait. Toute une vie.

C’est là que va se passer l’histoire. On peut imaginer qu’elle existe vraiment, pour se faire peur. »

Pour autant, Emma ( c’est son prénom )  va garder devant ces 26 enfants dont beaucoup sont « en vrac » la conscience du rôle qu’elle a à jouer. 

« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »

Elle sera épaulée par le directeur, Antoine Aucalme, qui fait lui ses dernières années, un brave homme et sans aucun doute un très bon enseignant; malgré leurs disputes, il sera un soutien indéfectible. Il y aura une histoire d’amour aussi, qui va jouer un rôle essentiel dans la vie d’Emma, mais le cœur de ce livre c’est un panorama sur l’énorme difficulté de ce métier dans ces endroits où tous les handicaps se cumulent, mais aussi en règle générale.

Ce petit roman se lit d’une traite, c’est vivant et fluide, le ton évite celui de la tragédie et pourtant, comme certaines des vies présentées là, dans cette classe, cette cour, ces murs, combien ces jeunes vies sont tragiques, déjà marquées du manque, du vide, du désert affectif et matériel et de la rage qui en découle. Les portraits que dessine avec finesse Rachel Corenblit sont très justes ( il faut dire qu’elle est elle-même enseignante). On croise ici des parents qui pour certains font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, matériellement, intellectuellement et affectivement, parfois c’est peu, c’est rien et on a soit envie de les aider, ceux qui déploient tout ce qu’ils ont et quoi qu’il en soit aiment leur enfant, soit de les engueuler car ils sont totalement inconséquents, se comportant comme des ados attardés, sans jugeote, irresponsables ou est-ce simplement qu’ils n’ont pas « les outils » pour être parents? (page 81 et Sonia, la mère de Molly, oh la pauvre gosse !).  

Ni hélas le cœur? Le cœur est mis à mal, oui, pour tous ici:

« Et pourtant ma fille vous aime bien, elle avait dit, sur le pas de la porte, sans se retourner, en marquant un temps d’arrêt tout de même. Une confession arrachée in extremis. Et moi aussi je l’aime bien, avait lancé Emma, qui savait pertinemment qu’elle n’était pas là pour aimer bien les enfants mais pour qu’ils apprennent à lire, à écrire, à compter et, si possible, à réfléchir. »

L’école des Acacias pourrait sembler être un prototype, mais entre les bagarres de la cour, violentes, les crises d’épilepsie, les yeux au beurre noir ( chute dans l’escalier ), et toutes les misères de ces élèves c’est bien un portrait criant de vérité. De belles pages très explicites qui déboulonnent toutes les sottises qu’on entend sur ce métier, tous les lieux communs devenus monnaie courante; qui au moins devraient faire réfléchir, y compris l’institution qui lance au feu de jeunes gens pas bien armés. 

Pages touchantes quand Emma quitte ses élèves en fin d’année parce qu’elle va accoucher, d’un petit Valentin…Pages lucides:

« Mon fils s’appelle Valentin, elle pense.

C’est le prénom que donnent à leurs enfants les gens qui lisent des histoires dans des romans et ils se posent des questions profondes et sérieuses, du genre, peut-être que c’est une histoire qui est vraiment arrivée, ce que raconte l’auteur? Parce que si elle était vraie, le monde serait une poubelle. Le monde serait une horreur. Le monde serait un enfer sans nom. Il ne faudrait pas que ça arrive, jamais.

Cet auteur-là, cet écrivain, il a sans doute mélangé la réalité avec sa drôle d’imagination qui lui fait raconter des trucs tordus pour donner des peurs rétrospectives aux lecteurs tranquilles qui essaient de vivre mieux que les personnages perdus des romans qu’on veut bien leur proposer. »

Belle ironie, ton un peu moqueur, j’aime bien parce que ça dénote du recul. L’écriture n’est pas plate ou larmoyante, mais tonique, il y a de la verve, on sent bien les points qui cristallisent la colère ou le rire, des scènes magiques parfois, instants brefs et intenses, comme la nuit à regarder les étoiles en sortie scolaire à la montagne ( challenge pour Emma enceinte ! ), ce moment où, allongés sur le sol froid, les yeux noyés dans la voie lactée, la main de Ryan se pose doucement sur le ventre d’Emma car le bébé remue:

« Une main se pose sur son ventre. Une main chaude, qui ose à peine exister. Ryan. Il est là. Il l’a suivie, sa maîtresse, il n’a pas trop fait de bruit, il s’est couché près d’elle. Tout léger, tout discret. Il chuchote: madame, il bouge, votre enfant.

Oui, elle répond.

Et alors? demande Emma. […]

Et alors, madame, finit par dire Ryan, c’est comme si on sentait le monde tourner autour de nous.

C’est ce qu’Emma décide de garder. 

Cette seconde parfaite. »

Et enfin il n’est pas possible de finir sans parler de Ryan, enfin non, je ne vous en parle pas, mais si vous lisez ce livre, vous comprendrez bien mieux à quoi sont confrontés les gens qui exercent ce métier et à qui on demande d’agir bien au-delà de leur fonction, bien plus que d’apprendre à lire, écrire, compter et…si possible, réfléchir.

La fin, Antoine part à la retraite:

« Emma ne s’est pas écartée. Elle est restée dans les bras d’Antoine. C’était confortable. C’était doux. […]

Ils ne se sont pas attardés. À quoi cela aurait-il servi?

Il l’a lâchée pour se diriger vers les autres, les amis, les collègues, le petit groupe compact qui l’attendait en levant les verres. Elle est restée immobile, sous le préau, et l’a regardé s’éloigner, saisir les gens par les épaules, boire des verres, s’esclaffer de sa grosse voix. Sans se retourner vers elle. 

Ne pas s’attacher aux gens.

Simplement les aimer. Les supporter. Les accompagner. Et les laisser partir. »

Vous ne regretterez pas cette lecture souvent touchante, qui parfois met en colère, tous les mômes que vous y rencontrerez, et puis Emma, et Antoine.

Je n’oublie pas de vous conseiller très vivement de lire ce qu’à écrit mon ami Wollanup chez Nyctalopes à propos de ce roman, c’est lui qui m’a donné envie de cette lecture que je ne regrette pas. Écrire après lui n’a pas été facile, je vous assure ! 

 

« Ouvre les yeux » – Matteo Righetto – La dernière goutte, traduit par Anne-Laure Gonin- Marquer

« Voici ce qui arrivera un après-midi de juin. Le temps, brusquement, se sera refroidi. Un orage obscurcira le ciel. La pluie battante semblera vouloir tout nettoyer.

Tu te mettras à la fenêtre du salon et tu te demanderas si la pluie souffre en accablant le monde et porta Venezia. Ce quartier de Milan t’apparaîtra comme la pièce manquante d’un puzzle que tu ne pourras jamais terminer. »

Début d’un court roman bouleversant, par Matteo Righetto qui m’avait tant amusée avec ses deux livres édités aussi dans cette chouette maison qu’est La Dernière Goutte.

C’était en Fonds Noirs, Bacchiglione blues,  Savana Padana , du pur noir corsé à l’italienne, de grands moments de bonheur d’une lecture revigorante. J’étais donc très intriguée par ce livre-ci en voyant défiler les avis élogieux, et très curieuse de découvrir comment cet italien pouvait passer d’un registre à l’autre. 

En une heure j’ai lu – et vécu –  cette histoire tellement douloureuse, celle de Luigi et Francesca, tissée puis déchirée, leurs vies recomposées et celle de leur fils Giulio avec une infinie délicatesse de la langue, la poésie lumineuse bien que noyée sous le chagrin de cet homme qui raconte. En fait le texte est en mouvement,avec des changements de point de vue dans la narration, une belle trouvaille stylistique si parfaite qu’on ne la perçoit pas à la lecture et qui souligne les liens entre les personnages, avec des chapitres courts mais d’une grande amplitude émotionnelle.

La fin d’un amour, un nouveau qui survient, et puis la perte qui impérativement impose à ces deux anciens amants et époux de se retrouver et pas n’importe où, mais en un « pélerinage » en montagne, là où la nature guide, apaise dans l’effort pour atteindre le sommet. Là où le souvenir va surgir avec force. Ce serait sacrilège de vous dire bien plus que ça, mais voici à mon sens un grand écrivain, capable de dire une histoire si triste avec sobriété, douceur…La montagne qui va dans l’effort, la complicité retrouvée, et la douleur, renouer un temps ce qui fit de Luigi et Francesca un couple amoureux, des complices et des parents.

« Tu rajouteras du bois, petit à petit, parce que le feu a besoin d’amour constant: sans heurts, sans accros, sans déséquilibres, sans excès et sans faiblesses, sinon il s’éteint.

Et cette fois tu trouveras le courage de lui dire toutes ces sottises.

Et elle ajoutera:

-Un feu, c’est comme un enfant.

Et vous finirez par vous asseoir encore une fois l’un à côté de l’autre et vous prendre dans les bras, comme un frère et une sœur orphelins du présent et du futur, le visage éclairé par la lueur des flammes. »

C’est aussi une ode à la nature, plus précisément ici à la montagne, comme un remerciement à ces lieux qui nous soignent un peu, plus ou moins, mais où on se retrouve, où le silence et l’air permettent de s’apaiser en laissant s’exprimer le chagrin, à l’abri des regards.

« Le ciel sera vaste et dégagé, les sapins de la forêt te sembleront couverts d’or et de vert étincelant. L’air sera froid, pur et limpide. Partout, une forte odeur de bois, de résine, de pin de montagne et de mousse. 

Tu écouteras le chant des oiseaux se répondre à chaque nouvelle note.

Tu auras l’impression de toucher du doigt les montagnes et tout ce que tes yeux verront aura une forme souple et légère. Tu respireras à fond, savourant la substance immatérielle de l’air et tu te sentiras prêt pour ce que tu dois faire.

La nuit qui vient de s’écouler te semblera déjà loin et tu te sentiras plus fort que la veille. »

Car c’est un livre pudique, tout en retenue, et on se dit : « Ô que jamais je ne connaisse ce que vivent Luigi et Francesca. »

Parce que quel chagrin indicible frappe de plein fouet ce couple défait. « Ouvre les yeux » disaient-ils à leur fils petit garçon, pour lui faire une surprise ( quel parent ne l’a pas dit?)…

 

« Joyeux anniversaire, mon amour. Tu sais, ce n’est pas n’importe quel anniversaire…

Tu te penches sur lui.

Tu regardes les roses. Elles te semblent encore plus blanches.

Il se penche enfin sur lui, et tout doucement lui dit:

-Tu es prêt, Giulio? Un…deux…Trois…Ouvre les yeux.

Tu commences à pleurer en silence, comme un père doit pleurer.

Puis, lentement, tu fais ce que tu sens devoir faire. 

Une succession de gestes étudiés avec soin, du premier au dernier.

Immédiatement après, une soudaine odeur de forêt, de pin de montagne et de résine pénètre tes narines.

Et tu quittes cette chambre pour toujours. »

Pour tout vous dire, il me coûte de parler de ce livre parce que ce texte est intimiste, il atteint la lectrice que je suis en plein cœur, le reprendre pour écrire ici me remue profondément. J’aimerais bien savoir ce qui a fait écrire ceci à Matteo Righetto; c’est si poignant, si juste, si beau et douloureux. On en a, des romans sur les thèmes  de ce livre, mais pour ma part, je n’ai jamais rien lu d’aussi fort. Et ce très très déchirant roman sera mon second coup de foudre.

 ❤❤❤