« Ce livre est un dialogue né il y a trente ans et qui se poursuit encore aujourd’hui. Lorsque tout a commencé, Cécile avait seulement douze ans, collégienne lambda, muette et invisible. Lui s’appelait Sébastien, et était àpeine plus âgé.
Cécile n’a jamais su son nom, il tentait sans doute de l’oublier. Fugueur pas mal de temps, Sébastien vivait de manche et de prostitution: aucun nom ne saurait porter ça. »
Peut-être avez vous lu le post que j’ai écrit sur le premier livre de Cécile Schouler, « Comme une lanterne sur les ruines », dans lequel nous faisons connaissance avec ces deux très jeunes gens que Jacques Prévert et sa poésie va réunir sur un bout de trottoir, là où s’est posé Sébastien. Drogué, seul, il se prostitue pour acheter ce qu’il veut se mettre dans les veines. Mais je vous renvoie sur le blog, à cet article afin de mieux comprendre celui-ci, un livre à deux voix, celle de Cécile, vivante, et celle de Sébastien, mort. Donc, ici, voici l’âge qui a avancé, la vie qui a continué, et cette conversation éprise de liberté, pleine d’un amour comme il en naît à l’adolescence, comme peu se poursuivent à l’âge adulte, pour autant que la vie soit encore présente. Mon post est court parce que commenter cet échange entre ces deux êtres qui s’aiment, s’aimaient tant, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut les lire. Cécile devenue adulte écrit encore et Sébastien lui répond par-delà le temps. Comme le dit l’éditeur en 4ème de couverture: en un résumé concis mais complet:
« Avec une pudeur et une poésie phénoménale, ce récit à quatre mains est un dialogue au-delà de la mort entre un jeune poète exceptionnel, et une femme qui traverse l’enfer pour saisir, au bout du tunnel, un matin d’été qui a enfin la gueule de l’espoir. »
Ce nouveau recueil mêle les deux voix, Cécile qui se raconte et c’est d’une violence, d’une cruauté parfois qu’on a le souffle coupé par tant de chagrin. Puis Sébastien qui lui, de sa poésie fait un manifeste pour la vie et ses blessures, ses manques, ses ratés. Pages de gauche Cécile dit, raconte, pages de droite, Sébastien se livre. Croisant leurs voix au-delà de la mort, de l’absence, du silence, au-delà du temps qui a passé. toujours sous la houlette de Jacques Prévert, leur lien.
La voix de Cécile:
« Comme à l’époque, on mêle nos mots ensemble.
Je prends des phrases dans le ventre du chien et je les noue à celles qui sont dans le mien.
Dans les vides qui se creusent, on glisse des mots orphelins.
Des mots qui sont ni de toi ni de moi, mais de « nous » qu’on ne devient pas et qui pourtant nous tient tout entier. »
Et celle de Sébastien en écho:
« Il y a des mots qui s’écrivent seuls.
Ils profitent que les vannes soient ouvertes et filent avec les autres.
Je ne sais pas d’où ils viennent. Aval ou amont. Ils dévalent comme des torrents et remontent comme des geysers.
Un jour, ils recouvriront ma langue. Ils me feront à la fois Arche et Déluge pour quitter la terre. »
Tous deux parlent d’un amour fou et c’est bouleversant et beau, tous les deux parlent de douleur(s), parlent des élans vertigineux qui les tiennent serrés ensemble, sans nul doute pour toujours. C’est beau, c’est cruel, c’est ici encore un livre émouvant dans lequel Cécile, au-delà de la mort et du chagrin, se raconte elle, son chemin, son retour à la vie. Je vous laisse découvrir. On ne peut pas « résumer » la poésie, et même, je trouve, la commenter, hors « technique », la poésie se lit, s’écoute et se retient en soi.
Je remercie l’éditeur Jérémy Eyme de m’avoir fait confiance en me livrant ces vies et ces mots.
« On sera un perpétuel jour d’été. On sera immortels.
Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain. Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »
Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :
« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.
Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »
Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.
Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:
« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »
Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:
« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »
La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.
Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage. Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture. C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.
« Bonjour à tous, eh bien, d’abord, merci. Merci de votre présence, pour cette première de La Réceptionniste. Ce théâtre n’est pas très grand, mais je suis heureux de le savoir comble pour cette soirée. Je crois reconnaître quelques visages familiers dans l’audience. Merci de votre confiance, j’espère qu’elle sera récompensée et que vous passerez un très bon moment.
Vous le savez peut-être, c’est ma première pièce; cependant je ne demande pas l’indulgence du débutant pour moi, faites-le, je vous prie, pour les acteurs qui ont dû intégrer mes dernières remarques ce week-end encore. Ils sont tous fantastiques, vous verrez. »
Et à mon très grand plaisir, revoici Edouard Jousselin, dont j’avais lu les deux précédents romans avec délectation, le revoici, l’illusionniste, et je suis impressionnée par la capacité de cet auteur encore jeune à renouveler sa façon d’écrire, ses sujets, la malice qu’il y met parfois, et surtout, une grande intelligence et un sens du récit assez incroyable. Il m’a menée par le bout du nez du début à la fin. Ce qui m’a plu, vraiment, c’est la construction complexe – pas autant que dans « La géométrie des possibles » tout de même – et le sentiment, en lisant, qu’il s’amuse. Il se joue de ses personnages, des lectrices et lecteurs, il s’insinue aussi dans l’histoire, et ma foi, une fois de plus je suis bluffée ! Tout ici est jeu de miroirs, jeu de dupes, jeu :
« Etienne approche du miroir de la salle de bains. S’y regarde intensément droit dans les yeux. Grimace, serre les dents. Lève le poing.
C’est à moi que tu parles? C’est à moi que tu parles? »
L’histoire débute donc dans un hôtel sur une plage, un soir de réveillon. On rencontre une réceptionniste charmante, qui fait très bien son travail, une jeune femme dont l’auteur ne fait pas une caricature, mais en fait un vrai personnage, avec de la réflexion, un joli sourire, bref, elle est adorable, Charlotte. Un soir de cafard, Étienne Pois – c’est le nom de cet auteur cafardeux – se livre, elle lui parle, simplement, et ça lui fait du bien. Elle lui raconte une drague lourdingue et en lisant, on la voit, jeune femme rayonnante et souriante, qui parle d’un mec vraiment nase et Étienne en rit. Puis il réfléchit sur son sort, sa vie et ce qu’on lui propose.
« Son agent est un con, il l’a deviné dès leur première entrevue. Mais quoi, il n’allait pas faire la fine bouche, aucun choix ne s’offrait à lui; un agent con spécialisé en comédiens ratés, comme les petits avocats des petits délinquants. »
Et puis à partir de là, le livre va de glissement en glissement, c’est à dire que l’histoire se déplace doucement, avec la vie des personnages, avec eux, l’histoire mute. Je vous l’avais dit, cet écrivain n’est certainement pas « ordinaire », parce que cette construction déstabilise, on se concentre fort, et après un réveillon en bord de mer, un couple…puis des scènes de leur vie commune, on glisse encore, temps et espace, et on se retrouve à Paris, dans un théâtre, avec Edouard Jousselin qui bavarde avec le metteur en scène de sa pièce. Nous y voilà. Oui, parce qu’il l’a écrite, cette pièce.
Au fil des vies contées de ses personnages comme au fil de l’eau d’une rivière qui jamais n’est la même, finalement, comme dans le roman précédent, eh bien il nous balade, mais moins géographiquement qu’humainement. Il nous infiltre dans la vie de ses personnages, ceux de la vraie vie métissés avec ceux de la pièce… ceux de la pièce, et lui là-dedans. Vous suivez? Vous savez, il m’a fait rire, il m’a bluffée, il m’a vraiment épatée par son incroyable talent d’auteur joueur, oui, parce qu’il joue, se joue du lecteur, de ses personnages . Vraiment pour moi ses livres ne ressemblent à aucun autre, – et j’ai beaucoup beaucoup lu – ( car je ne suis pas jeune, ben non! ) . On croit toujours que le dernier livre lu a été le meilleur, et puis arrive Edouard Jousselin avec Charlotte, et voilà, l’aventure se poursuit. Je sais que des érudits diront mieux que moi et avec plus d’analyse « sérieuse », certes…mais mon objectif n’est pas de faire une explication de texte ( oooh non, misère ! ), mais juste vous dire que si vous ratez Edouard Jousselin et son écriture, vous aurez vraiment raté quelque chose. Ce roman, comme les précédents se lit comme un roman d’aventure, humaine. Je tiens à l’extrait suivant, Charlotte au théâtre:
« Le rideau s’ouvrit et elle fut saisie par le décor qui ne ressemblait pas exactement au hall de son hôtel. [•••]
La petite musique de fond aussi avait figuré dans une playlist de la fin d’été, la version instrumentale du titre Big Big World d’Emilia.
Mais ce qui la troubla plus encore, c’était la réceptionnistede la pièce, le personnage principal. La comédienne ne lui ressemblait pas, elle était plus vieille, déjà ridée, moins blonde aussi, mais enfin, tout avait été fait pour approcher ses traits, ses goûts, ses attitudes, le maquillage, la coiffure, la manière de se tenir, les musiques qu’elle aimait, sans évoquer, bientôt, son élocution, son vocabulaire, les petites postures que Charlotte se savait prendre. »
Attention ! On est mené par le bout du nez jusqu’aux derniers mots, c’est simplement génial. Je vous ai proposé ici quelques extraits choisis, qui ne disent vraiment pas grand chose de la complexité du livre, du côté « tordu » d’Edouard Jousselin et je lui lance un grand merci et lui dis : Surtout, continuez !
« La vérité de cette histoire, mesdames et messieurs, et Edouard la connait très bien, c’est qu’il ne s’est rien passé dans cette pièce qui mérite d’être conté, ni ce soir-là ni jamais »
Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »
Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.
« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…
Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:
« Autocritique
Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »
Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.
« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »
Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.
J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours.
« Le majordome me guida jusqu’au bureau de son boss. Peut-être craignait-il que je fauche l’argenterie ou que je pisse dans les plantes vertes, mais en fait cela m’arrangeait car la baraque était si grande que j’aurais pu m’y perdre et mourir de soif pendant la traversée du salon.
La déco luxueuse et ostentatoire proclamait à la fois la fortune et l’absence de sens esthétique du propriétaire des lieux, dont les choix décoratifs correspondaient à la version friquée du coucher de soleil en canevas. Le moindre bouton de porte, le plus infime bibelot vous agressait l’oeil et beuglait: »J’ai du pognon, un gout de chiotte, et je vous emmerde. »
J’ai rencontré Thomas Fiera il y a déjà une grosse poignée d’années. Sur son blog. Que je lisais avec délectation, et relisais encore si j’avais le plomb. J’ai beaucoup ri avec cet énergumène de grande classe, et il m’a manqué. Mais oui ! Le revoici avec un roman dans lequel Pierre Hidalgo confie son père, même vieille carne colérique et capricieuse que Fiera père, pour le ramener à Nice. Jean – Baptiste Ferrero va alors s’en donner à cœur joie sur ce trajet, avec ce vieil homme qui passe d’un état lucide au pédalage à vide en quelques minutes. Voici la voiture lancée sur la route vers la France, et comme on peut s’en douter, ce retour ne se fera pas sans encombres. Thomas est un détective privé qui ne fait pas dans la dentelle, il déteste les méchants (donc, les fachos, les traîtres, les menteurs, et tout à l’avenant, toute engeance nuisible à la paix du monde. ).
Se rendant dans la demeure du sieur Hidalgo ,duquel il va emmener le père, la plume au vitriol est à son apogée, dans la description de la gouvernante ( pauvre femme…! ):
« Pour une raison que je ne connaîtrais jamais, elle me lança un regard plein de haine et serra si fort les mâchoires que je pus entendre grincer ses molaires. Je renonçais à gaspiller un sourire pour cette gorgone et lui demandai à voir la señora Aguileira. Elle grinça de plus belle et pivotant sur ses talons plats, s’engouffra dans la bienfaisante fraîcheur du palais.
Quoiqu’à peine plus haute qu’une valise à roulettes et guère plus glamour, elle tricotait fort de ses petites jambes torses qu’il me fallut étendre le pas pour ne pas me laisser semer. »
Et encore, je ne vous donne pas tout, mais vraiment j’ai ri fort et beaucoup.
C’est aussi volontairement que je parlerai peu de la trame et du cœur de l’intrigue, pour que vous ayez le bonheur de vous marrer comme je l’ai fait. Je préfère vous montrer Thomas avec sa sensibilité, sa délicatesse.
C’est bien pour ça que je l’aime. Il peut bien faire ce qu’il veut, je valide. Je n’oublie pas qu’il s’agit de littérature, et que ce diable d’auteur sait écrire, et très bien. Ce n’est pas parce qu’il met dans la bouche de ses personnages, parfois, des phrases qui en font bondir certains et qui, moi, me font crouler de rire, ce n’est pas parce qu’il parle une langue verte et imagée qu’il n’instille pas de la réflexion, de l’intelligence, avec dans ce roman précisément beaucoup d’émotions diverses et une histoire, celle de l’Algérie des années 60. Thomas fait un bond dans le temps, ça l’atteint, ça le touche et puis bien sûr, ça le fout en rogne…Mais voici comment lui-même se décrit:
« Je suis comme ça: les enfants, les vieillards et les bébés animaux m’attendrissent au-delà du raisonnable. Un attendrissement toujours teinté de déprime car il y a dans la fragilité des uns et des autres comme une métaphore de notre universelle mortalité. À peine nés et déjà mourants, grignotés jour après jour, diminués sans pitié comme le sable du sablier. Pour ceux auxquels ça aurait échappé, je ne suis pas le prototype du mec joyeux et légèrement insouciant. Même pas un brouillon raté. Plutôt son antithèse, en fait. Bref. »
C’est ça que j’ai aimé, cette façon de balancer comme ça, à l’improviste quelques phrases comme celles-ci qui ramènent une profondeur humaine, et un vrai sens de l’écriture, parce que cette façon d’écrire en « montagnes russes », est saisissante. Aussi, parce que c’est fait tout en finesse, on ne s’y attend pas et soudain, vlan, grosse émotion.
Fans de Thomas Fiera, vous savez de quoi je parle.
L’écriture se développe donc en mille nuances de ton, les passages un peu mélancoliques sont illico désamorcés par une bonne grosse volée d’humour, et j’aime tellement ça ! Mais on sent bien que Thomas a un chagrin coincé quelque part au fond de la gorge ou de son ventre.
Chargé de ramener en France, à Nice, un vieux bonhomme installé dans une maison de retraite en Espagne. Autant vous dire que ça ne sera pas de tout repos, le vieux étant recherché par une bande de truands. Le bonhomme a l’âge du père de Thomas, la même vie en Algérie dans les années 60. Et voilà donc Thomas embarqué dans sa Mercédès avec ce bonhomme sénile quand ça l’arrange, muet quand il veut, et vraiment emmerdant très très souvent…Le trajet sera semé d’aventures plus croquignoles les unes que les autres, avec des rencontres; comme cette jeune Adélaïde, à qui il ne faut pas en conter, et puis d’autres, plus ou moins dangereux, plus ou moins sympathiques, et puis toujours le vieux chameau qui fait des siennes. Mais qui parfois redevient un vieil homme au cerveau affaibli:
– » Tout va bien, Joseph. Vous avez un peu dormi. C’était nécessaire. On a encore de la route à faire. Un peu beaucoup en fait.
-La…La route?
-Nous allons à Nice. Vous vous souvenez?
Il eut un sourire vague et un peu faux, un sourire de sale gosse en train de mentir.
-Bien sûr que je m’en souviens! Vous me prenez pour qui? Pour un gâteux? Allez! On y va!
Je payai la note, ridiculement peu élevée, comme souvent dans les restaurants espagnols, et nous sortîmes pour regagner la voiture. Joseph, vacillant dangereusement sur les graviers, s’était accroché à mon bras et, adaptant mon pas au sien, nous traversâmes le parking à la vitesse d’un escargot hébéphrénique. »
Comme souvent, c’est vrai, il est impossible de résumer l’histoire, mais je veux plutôt regarder de près cet auteur. Car il ne faut pas s’y tromper, cet homme sait écrire, il sait surprendre. Oui, on rit, oui on éclate même de rire souvent, et puis tout à coup il vous saisit à la gorge avec un souvenir, de son père entre autres, il entre un instant en état de mélancolie, de chagrin aussi. Parler de l’histoire familiale, de l’Algérie des années 60, de l’exil, parler d’Adélaïde. Qu’il appelle sur la route:
« Salut, Adélaïde ! C’est Thomas.
-Salut.
Adélaïde a le verbe rare et l’enthousiasme très intériorisé. On s’y fait.
Guère le choix, à vrai dire.
« -Tu es au courant pour le Vésuve?
-Oui, je suppose qu’il n’y a plus d’avion, que tu es bloqué avec ton petit vieux à transbahuter et que tu as décidé de le conduire à Nice en voiture. »
Ce qui est bien avec les gens supérieurement intelligents, c’est qu’ils vous comprennent sans qu’il soit besoin de longues phrases. C’est également ce qui les rend parfois très pénibles. Ça dépend des jours.
« -C’est bien ça.
-Donc tu annules notre rendez-vous de ce soir?
-Euh…oui.
-Non…Je…
-Oui?
– Je t’embrasse.
-Prends soin de toi. »
Et elle raccroche. C’est Adélaïde.
Elle est plus dingue qu’un lièvre de mars, plus glaciale qu’une banquise, plus bouillante que la lave, aussi tranchante qu’un rasoir et plus dangereuse qu’une grenade dont on a égaré la goupille. C’est ma nana et je l’adore. »
C’est pas beau, magnifique, même, cette description d’Adélaïde, non ?
Non, je n’en dis pas plus, ce serait gâcher le plaisir de lecture. Et puis résumer l’immense chaos de ce trajet en voiture est clairement impossible. Il ya plein de méchants, plein d’imbéciles ( parfois en un seul bonhomme ) et j’ai beaucoup beaucoup ri. C’est un livre « d’action », mais aussi de réflexion; sur l’âge, sur l’humanité, sur les hommes et les femmes qui, confrontés à la vie se font « stratèges « . J’adore ce personnage, ciselé, drôle et touchant.
J’ai retrouvé avec un grand plaisir la plume de J.B. Ferrero, brut, railleur, et puis tendre et mélancolique. Belle et régénérante lecture
Mais cette lecture drôle et irrévérencieuse est pourtant touchante. C’est le genre de livre qui fait du bien. Vous y croiserez de sacrés personnages – de beaux rôles aux femmes, merci -, et un pan d’histoire derrière le rideau tiré.
Je remercie infiniment Jean-Baptiste Ferrero de m’avoir permis cette lecture qui en ces temps verts de gris soulève l’envie d’aller en dégommer quelques uns. Merci !