Entretien avec Nadine Ribault

LES ARDENTS

Nadine Ribault

Éditions Le mot et le reste

5 septembre 2019

« L’amour ardent est toujours un instrument de résistance »

S.T. – Nadine Ribault, je vous remercie infiniment d’avoir accepté cet échange avec moi et d’y consacrer un peu de votre temps. Votre roman est mon premier gros coup de cœur de cette rentrée de septembre. De prime abord, j’ai été tentée par l’époque, le XIème siècle, et le lieu, les Flandres Maritimes, et par le titre, Les Ardents, que je trouve riche et beau, propre à éveiller l’imagination, évocateur. Si on comprend, en le lisant, qu’il s’agit concrètement des malades de l’ergotisme, on saisit très bien aussi que « l’ardeur » n’atteint pas seulement les gens qui souffrent de cette terrible maladie, mais tous les personnages qui, à Gisphild, luttent pour leur liberté. C’est un livre de passions brûlantes, que ce soit la passion du pouvoir, celle de l’amour et de l’amitié, celle de la vie, et celle de la révolte, et enfin celle de la résistance.

N.R. – Il s’agissait pour moi d’écrire un roman qui se passe au Moyen Âge parce que c’est une époque qui m’a fascinée et me fascine encore. Il a existé, à Wierre-Effroi, un village près de Boulogne-sur-Mer, une femme qui fut choisie par un seigneur des Flandres Maritimes, emmenée dans cette région austère et sauvage, haïe par la mère de son époux pour ses origines manifestement romaines et martyrisée. À Gistel, en Belgique, le catholicisme, afin de s’implanter plus solidement, a récupéré l’histoire païenne, comme en de nombreux lieux à cette époque-là, a fait de Godeleine une sainte et continue de lui rendre un culte. J’ai commencé l’écriture de ce roman il y a quinze ans et je l’ai repris et repris encore. Le Moyen âge auquel je prétends n’est peut-être pas historiquement juste, mais pour autant il n’est pas « exotique » car je me suis alimentée de nombreux ouvrages historiques. C’est le Moyen Âge des formules lapidaires et poétiques, cruel et sanguinaire. Époque de légendes, de chevalerie, de magie, de merveilleux, de sorcellerie, un destin s’y révèle, désespéré. Un héros y est aux prises avec les gigantesques notions d’honneur, de courage, de liberté et de défense des opprimés. L’amour y est un instrument de résistance. L’amour ardent est toujours un instrument de résistance. S’accompagnant d’un refus radical du monde tel qu’il est, le feu brûlant auquel parviennent certaines amours les conduit à un acte vertigineux. La révolte, c’est un détour à prendre. Il faut sortir du cercle tracé. Pénétrer la forêt. J’avais en moi, en écrivant Les Ardents, ces univers dont je me nourris depuis longtemps : celui des premiers romantiques allemands, celui des préraphaélites, celui du théâtre nô japonais, celui de l’Anthologie de l’amour sublime de Benjamin Perret. C’est ainsi que je mène un voyage imaginaire et que je m’évade d’un monde industriel que je ne supporte pas et dont les absolus penseurs que sont George Orwell, Élisée Reclus, Aimé Césaire, William Morris, Jaime Semprun, René Riesel, Theodor Kaczynski ont déjà critiqué les méfaits sur le paysage, la raison humaine, l’imaginaire, l’amour, la libre pensée. Arthur Rimbaud dénonçait, en 1871, le Siècle d’enfer qui ornait de poteaux télégraphiques les omoplates magnifiques du poète. Dans Les Ardents, la cruelle maîtresse de Gisphild, Isentraud, fait couper les arbres, assécher les marais, ouvrir des chemins praticables comme elle fait trancher les pieds et les mains des prisonniers. Son goût du pouvoir est une perversion, une divagation, un délire narcissique.

S.T. – Le cœur du roman, c’est l’hiver et il m’a semblé que cet hiver était un peu comme une extinction, la fin de quelque chose, une « remise à plat », un temps de régénération, un temps dans lequel surviennent des mutations. Vous avez choisi une fin qui, telle une apocalypse (page 205 de « Un chagrin immense » à « finirent dans les tourbières »), nous dévoile Abrielle étendue, une fleur à la main, songeant à son amour, Bruny, une fin douce amère, mais finalement ouverte. Parlez-moi du choix de cette fin et de ce que ce livre contient de si contemporain dans cette notion de résistance.

N.R. – C’est ce dont parle Eugène Delacroix dans son Journal : »L’homme domine la Nature et en est dominé. Il est le seul qui non seulement lui résiste mais en surmonte les lois, et qui étende son empire par sa volonté et son activité /…/. Tout ce qu’il édifie est éphémère comme lui : le temps renverse les édifices /…/ et jusqu’au nom des nations. Où est Carthage, où est Ninive ? »

Où est Gisphild ? Plusieurs personnes m’ont effectivement dit que la fin du roman leur semblait « ouverte », mais si c’est une « apocalypse », elle ne peut être suivie que d’un enténèbrement définitif. Cependant, un lecteur trouve librement son chemin dans un livre. À mes yeux, la destruction, à la fin des Ardents, est voulue, provoquée, manipulée, dans un désir fou d’éviter la « contamination », par Abrielle, la Grande Amoureuse, la Magicienne. Elle donne à son amour la direction : détruire le tyran, en ne se refusant aucun des moyens qui permettront d’arriver à cette fin, en n’évitant aucune des conséquences tragiques que cela pourra entraîner ; car détruire le tyran, c’est prendre le risque de se détruire dans la lutte. Résister, hier comme aujourd’hui, c’est passer à l’action, ou bien l’on reste dans la chansonnette de l’indignation, la crétinerie de la résilience, la théorie intellectualiste, le doux espoir (dont Kafka disait qu’il était partout sauf pour nous) et l’impossible changement. L’hiver, au cœur des Ardents, craquant de gel et de froid enneigé, figure le tournant : la limite est dépassée. On bascule dans le froid polaire qui efface les contours, annule les formes, engloutit les mouvements et pétrifie la vie. Il y a toujours un point de non-retour, un moment où l’être humain ne peut plus accepter ce qu’on lui fait endurer, ne peut plus supporter les frontières, les dominations, l’esclavagisme,les discriminations et les interdictions qui, s’accompagnant des usuelles, mais toujours plus extrêmes conditions de répression qu’impose le capitalisme, limitent intolérablement sa liberté. Et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On ne peut dénoncer Donald Trump et Vladimir Poutine sans ouvrir les yeux sur la montée des fascismes qui survient en Europe. C’est cette même graine pourrie, dont l’ergotisme est un symbole, qui fermente, dans les corps et les esprits des Ardents. Le cœur et l’âme alors, uniques espaces de résistance où puisse se replier l’être avant l’attaque, fomentent la révolte et réinventent l’amour. Pas de pêche plus miraculeuse que celle qui consiste à anéantir l’action des êtres du néant qui allient une main de crime glacial à un gant tortionnaire.

J’ai été une lectrice des romans noirs, dont Annie Le Brun a précisément défini les contours philosophiques. Les Ardents, ce n’est pas un roman noir, quelle que soit toute l’admiration que je porte au Melmoth ou l’homme errant de Charles Robert à Maturin. Les Ardents, c’est un roman blanc. La blancheur de l’illumination fulgurante qui survient quand l’être n’accepte plus qu’on le soumette. C’est un roman anti-nihiliste. Quelle que soit la détresse qu’il crie, c’est un roman positif, non pas optimiste, mais positif. Le positif de la vie, du jeu, de la joie, de la lutte et du merveilleux. Il passe par les lèvres d’Inis le chevrier qui dédie son temps à la découverte de ce qu’il ne voit pas ; par les lèvres d’Abrielle qui déclare avoir connu le plus bel amour qui se pouvait concevoir ; par l’émerveillement du chevalier, Bruny, à la découverte d’une femme unique qui lui ouvre les portes sur cette salle du trésor qu’est l’amour ardent ; par les lèvres de Goda qui nourrit la vie et abhorre la mort.

Nadine, je vous remercie du temps passé à cet échange durant lequel nous avons croisé nos voix et nos perceptions sur ce texte qui restera ancré dans ma mémoire, une lecture intense. Cette conversation fut pour moi très enrichissante tant sur votre livre qu’humainement.  Merci encore !

« Les ardents » – Nadine Ribault – Le Mot et le Reste

« L’hiver avait détérioré le château de Gisphild. Les hommes du hameau avaient donc été appelés, ainsi que ceux des villages environnants, pour en consolider les palissades. Soumis aux vents marins, à l’humidité des longs automnes, aux gels d’hiver sans fin, à la moisissure qui en suçait les parois de bois, les pieux et les pentes, à l’enfer redoutable d’attaques régulières, le château menaçait de crouler, réduit à rien de plus, sur sa motte, qu’à la chair et aux os d’une femme solitaire qui, dans son donjon, retranchée, faisait régner à ce point sa loi qu’elle décidait de la vie de chacun et menait au-delà de l’épouvante ce qu’il est d’usage d’appeler le pouvoir. »

Magnifique, parfaite amorce pour ce roman qui m’a vraiment fait voyager dans le temps et dans ces Flandres maritimes que je ne connais pas. Plein d’une poésie tout à la fois délicate et cruelle, voici l’histoire d’Isentraud en son château de Gisphild à la fin du XIème siècle, dans les Flandres maritimes. Elle mène d’une poigne de fer sans pitié son domaine, ses sujets et la vie de son fils Arbogast.

Ce livre se démarque beaucoup de ce que je lis depuis un bon moment. Et ça a été un incroyable plaisir que cette écriture comme de la dentelle, riche et fluide en même temps et si fine dans son propos. Sous forme de conte ou de fable, Nadine Ribault, nous dépeignant à sa manière que je trouve unique le monde d’hier, démontre avec force que rien ne change réellement. Que les relations humaines sont immuables, que le genre humain est ainsi fait, plein de forces contraires.

Il n’est pas facile de parler de cette histoire toute brodée d’une poésie délicate, parfois drôle ( avec le personnage d’Inis qui a un côté « venu de l’antique » ) et parle pourtant d’un monde dur, agonisant sous la violence d’Isentraud et sous le mal des ardents. La moisissure, le froid, l’humidité rongent les palissades, mais le feu de la maladie ronge, lui, les esprits et les corps.

« Quand, surgissant de l’inconnu et du mystère, l’étrangère était apparue au château, qu’elle était descendue du chariot qui l’amenait, pour se retrouver face à Isentraud, ses sourcils, ses longs cheveux noirs  et sa peau pâle dénonçant ses origines romaines, le sang d’Isentraud n’avait fait qu’un tour. Les yeux plissés, le visage implacable, elle avait décoché les flèches du refus le plus viscéralement haineux qui se pût concevoir d’une telle union. « 

Je n’entrerai pas dans le détail, c’est une histoire à lire, chapitre après chapitre au long des trois parties. Il y a un décor, somptueusement peint, décrit avec des couleurs, des odeurs, des sensations au bruit de la mer et du vent. Les lieux, les paysages ont une extrême importance pour l’atmosphère, en particulier pour cet hiver assassin de la seconde partie, cet hiver qui va faire trembler sur ses bases la rude Isentraud et son fief. L’auteure maîtrise à la perfection l’art de placer le lecteur, la lectrice, dans ce décor, on le voit, on sent le froid ou la brise, on perçoit les lumières, et on perçoit aussi le danger, la menace; c’est de la magie pure !

« D’un pas incertain, percevant de plus en plus le froid appuyé contre sa poitrine essoufflée, il marchait et son corps semblait s’allonger, se déformer, puis se rétrécir, rapetisser et se tasser. La lumière qui régnait là s’ébattait de toutes parts et le garçon était convaincu d’avancer vers l’extrémité de ce royaume de blancheur glaciale aux allures de banquise.

-Ah ! murmura-t-il. Comme voici remuées mes entrailles et les cheveux me dressent sur la tête, pire qu’à avoir vu des fantômes. Et plus de voix pour crier cette fois. Voici les portes de l’au-delà.

De temps à autre, une trouée se faisait et, brusquement, une colline céleste apparut au-dessus de laquelle étaient suspendus deux oiseaux tels deux sourcils noirs dans un visage qu’emmuraient les arêtes des arbres. Inis tressaillit et s’arrêta net, tremblant des pieds à la tête. C’était l’île aux ajoncs, méconnaissable. Et là, devant l’île qui ne ressemblait plus à une île, un corps était couché. »

Il y a un mariage, celui d’Arbogast avec la belle Goda ramenée d’une autre contrée. Sous l’influence de sa mère, qui déteste cette brune étrangère, Arbogast, soumis, se mettra à détester sa femme et la condamnera à un isolement qu’elle va transformer pour survivre en une sorte d’ascèse au service des plus pauvres. Superbe femme que Goda, qui incarne si bien l’exclusion et la résistance.

« Quand il visitait son épouse, Arbogast, auquel sa mère avait donné des ordres indiscutables, voyait sa résistance et que le pain et l’eau qu’on lui donnait la nourrissait presque aussi bien qu’un festin. Le silence régnait. Arbogast s’asseyait. Goda se rasseyait à son tour derrière sa broderie et reprenait le fil de laine qu’elle tirait précédemment. Son visage était blême. elle baissait ses paupières violettes.

-Tu nourris les gueux, reprochait le seigneur de Gisphild. Nous les détestons. si tu les nourris en dehors des jours d’aumône, ils viendront chaque fois plus nombreux. Je te défends de le faire. À Gisphild, on apporte le fruit de son labeur. Personne ne vient la main tendue. »

Parmi les autres personnages, outre l’ami d’Arbogast, Bruny, comme tous au service d’Isentraud

« -Ah ! Bruny ! s’exclamait Arbogast avant d’aller prendre du repos pour mieux combattre le lendemain. Si tu savais les sempiternels cauchemars que je fais où les fauves ont tôt-fait de déglutir ma chair ! Ton amitié seule, au réveil, me rassure. »

il y a Inis le chevrier, une sorte de faune, léger, railleur, coquin et malin.

« Inis le chevrier était là, à l’exacte démarcation des deux espaces, rigide, telle une statue d’albâtre au sommet d’un escalier, assis sur une grosse pierre, sur la peau de chèvre qui ne quittait que rarement ses épaules et dont les petits sabots durs roulaient à intervalles réguliers sous l’effet de la brise printanière. […] Le garçon avait une étrange allure, ainsi perché, ses jambes ne touchant plus terre, à croire que, gardien du globe graniteux qui venait de tomber de la nuit, le faune s’interrogeait pour trouver le moyen, par quelque mélodie subtile, de rendre à ce dernier un mouvement singulier. Assurément l’arrivée du chevalier avait figé le garçon qui s’apprêtait à jouer du pipeau. »

Le jeune chevrier un peu plus loin s’en donne à cœur joie avec les chambrières

« Hou !  Le beau petit lapin qu’on a levé là ! « 

Et il y a la belle Abrielle qui attrapera de son regard sombre le cœur de Bruny, sans renoncer à sa tâche.

« De sire Bruny, on avait toujours dit qu’il était un superbe aventurier, bien entraîné, beau comme le soleil, vaillant, valeureux, rapide, redouté et fervent, ayant un courage de fer; et d’Abrielle, que l’on couvrait de fleurs les traces de ses pas, lui dédiant des vers, l’invitant à danser pour les fêtes de mai, que jamais, d’œil mortel, on n’avait contemplé une si belle créature, son corps ayant tout du feu qui, de loin, vous transportait d’ébahissement, vous attirait et de près, vous brûlait la cervelle, qu’une fois entre les mains d’un homme, il enflammait les entrailles de ce dernier. Abrielle, disait-on, était une enchanteresse aussi bien qu’une fieffée sorcière. »

Sa tâche est de soigner Baudime d’abord, puis tous les malades. Baudime est un des premiers ardents, Baudime l’ermite, le sage qui peignait des enluminures dans un grand scriptorium

« […] Je savais faire des pourpres extraits des plus beaux murex qui fussent, des filigranes de vermillon, des initiales magnifiques, mais je m’ennuyais des petites gens qui, mourant sous les pieds des grands, éclaboussaient la terre d’un plus sombre abécédaire. « Ah ! leur ai-je dit à tous, je ne toucherai plus un livre et n’y peindrai plus une lettrine, entendez-vous, car au fond de ces écoles, voyez-vous, on nous fait ignorants ». »

Baudime le révolté qui en de très belles pages raconte l’histoire d’Abrielle et la sienne à Bruny, énonçant avec une force rare des vérités qui dix siècles plus tard sont toujours vraies.

« Enfin, de retour à Gisphild, j’ai contracté le mal des Ardents. J’ai vu la première tache du Diable sur mes doigts et elle s’est étendue, noire, brûlante et puante. Je ne sentais plus le bout de mes membres et j’entendais des voix. La chaleur me cuisait la chair. ma peau a commencé à partir en lambeaux. Enfin j’ai perdu ces doigts- là.

-Où veux-tu en venir? interrompit Bruny.

-À ceci : ce ne sont pas nos idéaux qui doivent voler en éclats, ce sont les têtes des bourreaux.

Bruny se leva pour partir

-En ce domaine, poursuivit le vieil homme, on n’a que mépris pour autrui, on ne se soucie de rien d’autre que de pouvoir, de guerre et de refuser l’asile à l’étrangère. On laisse mourir à petit feu. On fait mine de rien. On bafoue la justice. On parle avec deux bouches. On enferme. On torture. Et tout ne se passe pas comme il faudrait. Dévisager Isentraud, c’est en crever. »

Ce mal, c’est l’ergotisme qui provoque des douleurs brûlantes comme le feu et une gangrène des membres. Par la voix de cet homme, l’auteure expose avec beaucoup d’intelligence son propos tellement contemporain. 

La seconde partie du roman est un hiver ainsi dépeint:

« Un vent lugubre hurlait et de longues cordelles de brouillard couchaient, nuit et jour, dans les fossés, au pied du château. Cet hiver prenait l’allure d’une fin et transperçait les êtres de sa violence tandis que la mer, à ce point grondante, luttant du pied de ses vagues contre le gel qui la voulait prendre, donnait l’impression que, sous peu, elle bondirait par-dessus les dunes et viendrait se blottir dans la lande, croyant ainsi échapper au froid. »

Mais le grand froid était partout, visiteur de mauvais aloi. »

Le mal des ardents, insidieusement, silencieusement, gagne le domaine d’Isentraud. Il commence en sourdine d’abord, puis de façon plus apparente, et le combat contre ce fléau est une extraordinaire allégorie. 

Grande histoire dans laquelle l’amour, l’amitié sont mis à l’épreuve, mais parviennent à résister sur la base chancelante de temps sombres et violents. Grands portraits de femmes puissantes, l’une en cruauté et goût de la toute puissance et du pouvoir, les deux autres en persévérance, patience, obstination, pleines de compassion et de tendresse…Goda et Abrielle, la brune et la blonde, amies envers et contre tout, ces deux femmes arrivent à mener un combat qu’on sait, hélas, en partie perdu d’avance, mais apportent  aux ardents qu’elles soignent un réconfort bienveillant et obstiné. Elles sont les figures qui illuminent cette histoire, comme Inis, mais lui est plutôt commentateur qu’acteur, il apparaît par moments, comme une ponctuation.

Dans une ambiance décrivant en même temps la décadence, la pourriture et la profonde humanité de Goda et Abrielle, porteuses d’amour, et de générosité, résistantes, ce roman est construit parfaitement en une boucle qui se referme en beauté, sur des pages sublimes.

« -Inis, dit Abrielle, c’en est fait. Bientôt, à Gisphild, resteront la terre, la mer, les arbres, les oiseaux et le faucon songeur planant au-dessus des ruines. Amour est un tyran cruel, dit-on ! Et j’ai connu l’homme le plus parfait du monde. Il est entré à l’intérieur de mon cœur. Mort ou vif, il y occupe toute la place, il n’en sortira jamais et nul autre n’y entrera. »

Mon article est je le sais incomplet, imparfait pour ce roman si beau. Je n’ai certes pas le talent de Nadine Ribault, mais en tous cas, j’espère vous amener à lire ce livre. Quoi qu’il en soit, c’est un gros coup de cœur pour cette rentrée. L’écriture est d’une beauté et d’une précision qui font de ce livre une lecture envoûtante, pleine de personnalité et extrêmement riche en sujets de réflexions sur notre monde. J’espère que les quelques extraits que je partage vous porteront vers ce roman si fort, si beau et pertinent.

Demain, je vous propose un entretien que Nadine Ribault a eu la gentillesse de m’accorder, qui a donné lieu à des échanges vraiment passionnants. Une magnifique découverte littéraire et humaine.

« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« Seul avec la nuit » – Christian Blanchard – Belfond

« Prologue

Afrique du Nord, le printemps

La soudure rouillée était tombée depuis longtemps. L’interstice qui en résultait serait providentiel. Quelques millimètres de lumière. L’air entrait. En quantité pas suffisante pour tout le monde. Elle s’en était rendu compte au fil des heures. Sa chance: avoir été poussée dans ce coin. Son corps allongé, pressé contre la paroi verticale. La tête collée au toit, brûlant la journée et glacial la nuit. Quelques centimètres entre le faux plafond recouvrant la cargaison et la tôle ondulée extérieure du conteneur.

Elle ne savait pas combien de gens étaient entassés. Elle avait été la première à y entrer. La plus jeune. On ne discute pas. »

Ainsi commence ce roman publié sous le genre « thriller ». Pour moi c’est simplement un bon roman, noir mais pas seulement, que j’ai lu très rapidement parce que les personnages m’ont attachée à eux, parce que le sujet est fort, révoltant et hélas tout à fait concret. C’est avec une grande sensibilité mais sans rien taire que Christian Blanchard aborde des thèmes qui résultent des mêmes réseaux mafieux; pour commencer, les passeurs et l’exploitation d’enfants migrants pour la mendicité. On les ampute, on les loge, les nourrit et ils ramènent l’argent qu’ils mendient aux feux des carrefours, sans oublier qu’on les accoutume à une drogue pour qu’ils restent dociles; exploités pour la prostitution et aussi pour le trafic international d’organes qui implique de bons médecins et chirurgiens avec leurs équipes qui transplantent de leur plein gré ou pas des organes dont ils connaissent l’origine ou pas.

« Une dernière porte s’ouvrit et on lui ôta sa cagoule.

Petite pièce blanche, très lumineuse. Deux entrées. Le chirurgien mit quelques secondes à s’habituer àla luminosité. Il n’était pas seul. Deux femmes étaient assises sur un banc.

Le ravisseur prit la parole.

-Voilà une nouvelle équipe réunie. Vous avez quelques minutes pour faire connaissance avec les deux femmes, qui, elles, se sont déjà plusieurs fois retrouvées ici. Je vous suggère de ne pas trop en dire. Moins vous en saurez les uns sur les autres, mieux vous serez protégés. N’échangez pas vos adresses ni numéros de téléphone. Soyez suspicieux les uns envers les autres. Certes , vous allez devoir constituer une équipe, mais si l’un de vous est pris, les deux autres tomberont si vous en savez trop.

Quant à nous, moi, mes hommes et mon organisation, nous ne risquons rien. Je vous conseille fortement de me croire. »

Les victimes de la seconde catégorie peuvent aussi servir pour le premier usage. Horrible…En fin de livre, l’auteur met en note un rapport publié par Global Financial Integrity qui place le trafic d’organes humains parmi les 10 premières activités économiques illégales du monde, ainsi que Mediapart qui a fait un recensement des pays qui pratiquent couramment ce trafic.

Quant à l’exploitation d’enfants pour la mendicité, il cite un article de Slate.fr et un rapport conjoint de l’Unicef, de Human Rights Watch et du département d’état des Etats Unis.

Après le prologue, les chapitres alternent lieux et personnages. On est chez Gilles Patrick, chirurgien, « invité » à réaliser quelques opérations. L’ambiance est campée avec force dès le départ. De chapitre en chapitre, on va chez Némo et la petite rescapée qu’il récupère assise au bord d’un pont, Muette, silencieuse comme son surnom l’indique. Clairement, j’ai adoré Némo et Muette. D’une part, j’ai toujours aimé les trains, les gares, les voies ferrées, et Némo vit dans une voiture ( et pas dans un wagon, attention ) qu’il a aménagé pour y vivre son chagrin, y boire du rhum et se goudronner les poumons à la Gitane.

« Le matin, rien n’est très clair.

Je suis vieux. Muscles, articulations…Mon corps est rouillé. Je mets de plus en plus de temps à me lever. Je détends chaque membre. Mes pieds dans des chaussons d’un autre âge.

Mes poumons sifflent. Le goudron des clopes sans filtre. Excité par les déviances de la veille, un troupeau de bisons traverse ma tête devenue une savane sauvage. Au mieux, une nuée de mouches prend ma cervelle pour une viande appétissante.

Aujourd’hui, je suis saturé d’insectes bourdonnants.

Les yeux mi-clos, je sors de ma chambre et m’affale sur le canapé. Pas prêt. Je retourne me coucher. Le temps que mes neurones se connectent.

Allongé sur le dos, je regarde le plafond voûté. Une toile d’araignée me nargue dans un coin. Je l’enlèverai plus tard. Tout est nickel chez moi et doit le demeurer. Pas nécessairement bien rangé, mais propre. Tant que mon environnement restera net et clean, je garderai la tête hors de l’eau. »

Quand on sait son histoire, on pardonne tout. Il vit seul et commence à perdre la vue. Muette va surgir dans sa vie, il va la recueillir et ils vont former un drôle de duo. Il faudra du temps (celui du livre) pour comprendre son mutisme.

« Est-ce que je ne fais pas une grosse connerie en sauvant cette gamine? Pas certain qu’elle ait voulu sauter. Peut-être ne le saurai-je jamais.

Je ne suis pas l’abbé Pierre, non plus. Je m’appelle simplement Némo, je suis un vieil alcoolique, les poumons chargés à mort de nicotine et tapissés d’une belle couche de goudron. Je vais bientôt crever…mais avant, il y a de fortes chances pour que je devienne aveugle.

Alors, vieux ! Pour une fois, fais une bonne action. Sauve cette gamine.

Essaie ! »

Ensuite il y a Diarra et Sayid, encore un duo assez sidérant celui-ci.

« Sayid et Diarra étaient inséparables. Ils étaient devenus amis par hasard mais aussi par nécessité. Un lien les unissait l’un à l’autre. Toute la journée, une corde reliait Diarra à Sayid…et Sayid à Diarra.

Sayid n’avait plus de jambes. Elles avaient toutes les deux été sectionnées au niveau des genoux. Diarra, lui n’avait plus de bras droit. »

Jeunes, les garçons, 11, 12 ans, on ne sait pas bien, mais ce sont encore des enfants. Champions du gobelet tendu au carrefour, toujours bien rempli et qu’ils ramènent sagement au Grand Serge, le boss de l’entrepôt qui entretient à minima sa cohorte de pauvres gosses en se faisant un joli pactole. Et puis il y a Aïcha, jolie gamine lybienne de 13 ans, survivante de l’ignoble conteneur et qui sera exploitée elle aussi par de sales types.

« Grincement des portes métalliques suivi d’une violente lumière. Déplacement d’une partie de la cargaison. Le faux plafond s’effondra. Des corps humains en décomposition tombèrent sur la tête des douaniers et des dockers les plus proches.

Elle glissa et se retrouva enchevêtrée avec les cadavres. Il lui fallut plusieurs secondes avant de réussir à lever un bras et à émettre un cri.

-Vivante ! Je suis vivante !

Elle pensa que son calvaire était terminé. 

En réalité, il commençait. »

Dans le monde « normal », il y a la famille d’Elodie, qui attend un rein. Il y a Elodie dont on fera vraiment la connaissance à la fin du roman, une jeune fille intelligente, sensible, qui va vouloir savoir d’où lui est arrivé ce rein en elle providentiel qui mettra fin aux dialyses.

Ces histoires vont se rejoindre bien sûr, dans un récit sans temps mort. Parfois on sourit avec Diarra et Sayid, des gosses qui doivent oublier qu’ils en sont, et qui pleins de ressources arriveront à échapper au Grand Serge. Leurs discussions sont à la fois drôles, émouvantes et tristes. Comme tous ces personnages à la marge, tous sont des gens qui se cachent et qui ont appris à s’échapper, à filer au plus vite, à se rendre invisibles.

« Les deux garçons n’avaient jamais eu envie de mendier. Mais aujourd’hui, les angoisses de la nuit ne les avaient pas quittés. Quelque chose d’important venait de changer. Depuis longtemps, la naïveté de l’enfance les avait abandonnés, mais les affres du manque, le retour des souffrances des membres disparus les avaient encore endurcis. Sayid et Diarra venaient de se défaire d’un dernier reste d’innocence.

Ils allaient prendre leur destin à bras- le- corps. »

Je ne rentre pas dans les détails de tout ce qui se passe pour vous laisser le plaisir de la lecture. Mais en tous cas, jamais l’ennui.

Ce livre qui se lit sans difficulté, avec une construction impeccable dans ses enchaînements, ce livre m’a particulièrement touchée par son sujet, par l’empathie de l’auteur pour ses personnages, Némo, Muette, Diarra, Sayid et Aïcha. Voici un coup de gueule sans esbroufe mais plein de saine colère, de tendresse et de fraternité. Némo et sa voiture, Némo qui voit la vie en noir et blanc, Némo est le seul adulte à même de secourir ces gosses perdus, de les aimer aussi. Le « beau monde » se trouve écorché par la plume  de l’auteur, qui pourtant ne tombe jamais dans le manichéisme, ni dans le clivage grossier. Si Mohamed par exemple semble faire mine de se racheter un peu, il reste une ordure; et le Dr Gilles Patrick, lui, reste un homme digne de ce nom. Quant à Élodie c’est une jeune fille intelligente et sensible.

« Elle avait cependant obtenu une réponse: son rein ne lui avait pas été offert mais avait été volé…pour elle. Elle n’avait jamais demandé cela. Non, jamais. Plutôt mourir que vivre avec un rein volé.

Elle éprouva un violent dégoût. Ils l’avaient trahie…Déshonorée…Salie. Elle serait toujours différente de celle qu’elle était auparavant.

Sa seule envie à ce moment : fuir.

Quitter ses parents. Quitter cette vie…Peut-être même l’abandonner…Simplement mourir. »

Ce livre est bien sûr très noir, mais il est aussi question de résilience je trouve, c’est la lumière du livre, celle qui manque dorénavant à Némo, arrivé au bout du chemin dans sa voiture, sur ses rails, quelque part sur une voie de garage de la gare de triage de Villeneuve-Saint- Georges. Et seul avec la nuit, Némo; comme ces enfants, seuls avec la nuit, chacun à un moment donné.

Je salue Christian Blanchard qui écrit un roman que tout le monde peut comprendre aisément, un roman à mettre entre toutes les mains, un roman bourré d’amour pour tous ces échoués d’ailleurs. Votre livre, Monsieur Blanchard, m’a émue, mise en colère et espérant que votre propos ne reste pas dans l’ombre.  Bien sûr, on entend parler de tout ça ici et là, mais je crois en la force de la littérature, capable de créer des liens avec des inconnus, les mêmes que ceux qu’on croise sans les voir. Et soudain, par la force des mots, ils deviennent visibles et vrais. On est pas près d’oublier Diarra et Sayid. Et tous ces gens sur les voies de garage.

Les deux dernières phrases, alors que Némo est définitivement seul avec la nuit :

« Elle prit la corde à Diarra et tira un peu plus fort.

-Pas question de mollir, les garçons…on doit avancer. »

Jacques Higelin que Némo  chantonne à tout moment. « Je suis amoureux d’une cigarette »…adaptée

 

« Tout ce que nous allons savoir » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet

« Douzième semaine

Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dis-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur arrêterait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi. »

Je ferme à l’instant ce très beau roman plein de sentiments houleux, plein de souffrance et d’amour, de culpabilité et de rage…

Melody Shee, trente-trois ans, nous raconte son histoire à partir de sa douzième semaine de grossesse. Dans la vie, elle enseigne lecture et écriture aux gens du campement voisins, des gens du voyage au caractère ombrageux, aux coutumes finalement pas si différentes de celles des Irlandais, marquées par une ferveur religieuse à demi païenne, par un sens de l’honneur parfois bien déplacé, un sens de la famille qui sait cruellement faire fi de l’affection tant le jugement d’autrui compte.  Melody et la jeune Mary Crothery subissent un peu la même punition, le même bannissement, la même désapprobation de leur communauté. Parce qu’elles n’ont pas respecté les codes, parce qu’elles se veulent libres, parce qu’elles enfreignent les règles tacites de ce qui doit se faire.

Donc, voici Melody, enceinte du jeune, très jeune Martin. Point de départ, cette folie sensuelle qui saisit la jeune femme alors qu’elle apprend à lire au bel adolescent. Melody n’est pas heureuse, Melody semble subir tout ce qui lui arrive avec une certaine résignation, la juste punition de son inconséquence. Et des envies de mort lui viennent souvent, alors elle se raisonne:

« Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, que ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière. Je sens l’immobilité de mon bébé, comme s’il se cachait de mes pensées. »

Elle va nous raconter son mariage avec le beau Pat, connu, aimé, adoré depuis le lycée, à présent parti après des années d’un mariage tempétueux qui se finit à couteaux tirés, triste, tristement. De l’éblouissement de l’amour qui surgit à la déchirure de l’amour qui se mue en haine. De l’adolescence effervescente à l’âge de raison, lucide.

« […] et Pat a enlevé son casque d’un grand geste tout en marchant, ses cheveux mouillés par la sueur étaient rejetés en arrière et découvraient son front, le soleil éclairait son visage et ses yeux bleus brûlants fixaient les miens et il a posé une main sur son cœur en passant vers la ligne de touche dans l’air frais du soir et mes jambes ont cessé de me porter à tel point que j’ai cru tomber, et Breedie Flynn répétait : Oh c’est pas vrai, Melody, c’est toi qu’il regarde, et elle me serrait le bras et Dieu comme j’aimais ce garçon, comme j’aimais ce garçon. »

Terrible…

« Vraiment. Voilà tout ce qu’il a fini par dire. Je te dégoûte vraiment? C’était une vraie question.

J’ai chuchoté la réponse en serrant les dents. Oui, Pat, putain, tu me dégoûtes. Et c’était là, dit et entendu, pensé par l’un et cru par l’autre, et à partir de là plus rien ne pouvait être choquant, et nous étions libres de nous livrer à n’importe quelle indignité, n’importe quelle dépravation; notre langue elle-même était dégénérée. Nous en avons bien profité. Nous avons laissé notre rage devenir cette chose vivante et folle. Elle est devenue notre enfant, notre douleur incarnée. »

Elle va nous raconter la perte de son amie Breedie Flynn, sa trahison odieuse et la culpabilité face au chagrin qu’elle a causé à cette belle amie aux yeux bleus et au cœur si fragile. Et pire que ça. Dans ses heures de solitude, pense Melody:

« Toutes les traces que nous avons laissées disparaîtront, et tous les souvenirs de toutes les choses que nous avons faites mourront, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Il n’y a rien de plus à faire, maintenant que nous avons commis nos ultimes atrocités. » 

Elle va nous parler de sa mère disparue, une femme assez froide, mais elle va aussi nous raconter son père, le papa dont on peut rêver, tendre, doux, aimant même si la vie de sa fille le heurte dans sa religion, il a un cœur qui tolère et pardonne, car il aime sa fille plus que tout.

« Papa et moi étions debout à la tête du cercueil, à notre place d’endeuillés, Mercure et Vénus devant notre soleil éteint, les frères et sœurs de ma mère à nos côtés comme des planètes lointaines, avec une ceinture d’astéroïdes de cousins près des portes, alignés le long du couloir. »

Elle va nous raconter son corps et ses bébés perdus, sauf celui qu’elle porte là, celui qui s’est accroché et à qui elle va parler car c’est un peu à lui aussi qu’elle se raconte, comme pour le prévenir de qui est sa mère, ce dont elle est capable, capable de folie amoureuse et de cruauté. De compassion et de dédain.

Bref, ce livre est un véritable maelström où le tempérament colérique irlandais et l’orgueil sombre des gitans vont se percuter. Où l’on découvre que tout ça se ressemble assez.

Mary Crothery, qui a le don de lire dans les esprits, jeune blondinette assez véhémente mais emplie de chagrin par la punition et le rejet de sa mère, Mary devient la nouvelle amie de Melody qui lui apprend à lire à elle aussi. On peut même dire que l’enseignante est amoureuse de cette gamine, comme elle le fut de Martin. Une attirance vers ce « peuple du vent », et quand Mary est tabassée, à l’hôpital:

« C’est votre fille ? J’ai secoué la tête. Votre sœur ?

Non, j’ai dit, mon amie. Et ce mot, amie, ne semblait plus avoir de force, de sens qui ne soit vague et imprécis; il n’avait pas le pouvoir, une fois prononcé, d’exprimer tout ce que Mary Crothery  était pour moi. »

Il y a chez ces gens du voyage quelque chose qui attire Melody. La liberté qu’on leur suppose est pourtant bien relative. Entre les lieux de vie parfois précaires, les codes d’honneur, le machisme qui fait se marier les filles très jeunes, les marchandages autour de ces mariages…Le père de Melody connait leur histoire:

« Les gens du voyage sont les seuls vrais Irlandais, a déclaré mon père à table l’autre jour. Vous n’avez pas de sang mêlé avec les Vikings, ni avec les Normands, ou les Anglais, ni avec personne. Vous étiez des guerriers et des chefs de clan et des rois. À l’origine, votre peuple vivait sur la colline de Tara. Les princes de l’Irlande, voilà ce que vous étiez. »

Cette communauté va être très importante dans l’histoire à partir de la rencontre de Melody avec Mary. Et voici deux destins de femmes. Pas question ici de raccourcis douteux pour parler de leur condition, non. Aucune n’est tout à fait victime ou coupable ou plutôt chacune est les deux.

C’est ici qu’est le talent superbe de Donal Ryan, c’est que tout simplement – même si en fait ce n’est pas simple – il dépeint des vies de femmes et d’hommes sous leur jour le plus vrai, sous la lumière crue de leur courage et de leur lâcheté, ses portraits sont sans concessions mais sans aucun jugement, et je crois qu’on peut tous se reconnaître dans leurs faiblesses, leurs bassesses et leur grandeur. C’est magnifique et émouvant d’un bout à l’autre. La relation entre Melody et son père est particulièrement bouleversante, si pleine d’amour inconditionnel que…ça fait envie.

Une fin pour moi un peu inattendue, une fin magnifique.

« Ils sont partis maintenant, sur la route, et ce sont de vrais enfants du vent, ils prennent soin l’un de l’autre et ne reviendront peut-être jamais. Mais moi je pense que si. Et ils me trouveront peut-être ici, et je serai peut-être heureuse, et ma pénitence aura peut-être pris fin. »

J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre qui ne se lâche pas; on écoute Melody et on se reconnaît parfois; la langue est d’une grande beauté, pleine de poésie. Donal Ryan parle d’amour avec grâce et pudeur. Les parents, un jour:

« Et par un jour ensoleillé j’ai vu depuis le fond du jardin mon père qui se tenait aussi à la fenêtre, ils étaient face à face et ils se sont embrassés un instant sur les lèvres avant de s’écarter l’un de l’autre et j’ai ressenti un bonheur inconnu. Mais ça n’est arrivé qu’une fois. »

J’ai eu souvent les larmes aux yeux; cette lecture se fait en parfaite harmonie avec l’ambiance des ciels irlandais. Melody et Mary sont entrées dans mon cœur de lectrice avec ces héroïnes qui m’ont touchée dans de nombreuses lectures ( les femmes de Robin MacArthur, Grace de Paul Lynch ou Rose de Franck Bouysse ).

Quand Melody fait connaissance avec son fils :

« Tout ce qui peut être connu est là, derrière ces yeux. Il me connaît, il sait tout de moi, toutes les choses les plus terribles, et il m’aime quand même. Il faut que je le tienne contre ma peau nue et que je le regarde, et que je le regarde encore, ou bien tout ça n’aura servi à rien. Il faut que j’embrasse ses joues et son nez et ses yeux et ses oreilles et sa tête adorable et que je porte ses doigts à mes lèvres et que je sente son souffle et que je le respire et que je prenne son odeur pour l’enfermer dans mon âme. Je dois connaître l’amour parfait, le genre d’amour qui existe au-delà de toutes les choses terrestres.

Très beau livre, tourmenté et tendre, coup de cœur !

Le titre du roman est un vers de William Butler Yeats: