« Terres promises »- Milena Agus – Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Ester arriva hors d’haleine et en ,même temps que le train. Mais elle ne s’approcha pas du groupe car au lieu de Raffaele, son fiancé, ce fut un homme bouffi, presque chauve et vêtu d’une grotesque salopette verte qui descendit du wagon. Raffaele était pauvre. Son père avait été ouvrier agricole et, enfant, il travaillait à ses côtés, avec un petit bonnet de laine sur la tête l’hiver, et l’été, un mouchoir mouillé, noué aux quatre coins. »

Je n’ai jamais été déçue par Milena Agus, qu’elle soit d’une fantaisie drôlatique mais au fond triste comme dans « La comtesse de Ricotta », sombre comme dans « Mal de pierre », ou comme dans ce récit je crois assez autobiographique, plus sage mais où très vite éclot la fantaisie à travers le personnage principal, Felicita. En tous cas à tous les coups, j’ai envie de voir sa Sardaigne échevelée par le vent, et la plage du Poetto à Cagliari. J’ai reconnu dans ce livre  – chapitre 11 – une scène de son enfance que Milena Agus avait racontée sous forme d’un texte court, « Le non – anniversaire », dans un article paru dans le Magazine Littéraire il y a un bon moment déjà – « 10 grandes voix de la littérature étrangère » – n°522 – aout 2012 – . 

Ici, la jeune femme créative et pacifique se nomme donc Felicita, fille d’Ester et de Raffaele, mère de Gregorio, amie de Marianne, amante de Sisternes, jeune femme rondelette et intelligente, rêveuse et en même temps très ancrée à la réalité, un drôle de personnage, attachante par sa capacité à résister à l’adversité grâce à une philosophie inspirée de Gandhi, de St François et du communisme ( sacré cocktail, non ?)

Depuis l’île aride et ventée, depuis Ester et Raffaele, nous allons accompagner cette famille, et surtout Felicita. De l’île à Gênes, de Milan à Cagliari à nouveau, de Cagliari à New York, pour revenir à la plage du Poetto, en douceur, avec poésie et finesse de réflexion, Milena Agus peint les destins de plusieurs personnages, représentatifs à leur façon d’une époque, d’un lieu, d’un milieu et d’un tempérament.

Marianna, anorexique et asociale:

« Marianna avait le cœur dur. Personne ne l’appréciait et elle n’appréciait personne. Elle en recevait jamais quiconque chez elle.[…] Quand on lui demandait un service, ce n’était jamais le bon moment et sitôt que l’importun avait tourné les talons, elle lâchait :    « Il n’a qu’à se débrouiller. »

Cette dureté-là était un crédit contracté avec sa mère qui l’avait vendue et sa tante qui l’avait achetée. Tout de même, se disait Felicita, il doit bien y avoir des personnes maltraitées par la vie dont le cœur reste tendre. Ou cela n’arrive qu’aux saints ? »

Gabriele, solitaire, triste et doux

« La plage n’était pas tout à fait déserte: un homme était là, qui ne semblait pas s’être aperçu de sa présence. Accroupi, penché sur quelque chose qui n’était rien d’autre que du sable. Son crâne rasé, parfaitement rond, son cou, ses épaules et ses bras massifs le faisaient paraître grand alors qu’il ne l’était pas. Il entrait dans l’eau même quand les drapeaux rouges signalant le danger étaient levés. C’est pourquoi Felicita le surveillait du coin de l’œil, prête à alerter les garde-côtes.[…]

Sans savoir pourquoi, elle avait tout de suite bien aimé cet homme. »

 

 

 

 

Judith:

« Judith vivait avec son grand-père. Ses arrière-grands-parents, de riches Juifs Allemands, avaient tout perdu à cause d’Hitler et avaient émigré aux États-Unis. Ses parents, ses frères et ses oncles, tous nés à New-York, avaient entendu l’appel de la terre promise et s’étaient installés en Israël.

Elle avait préféré rester. Sa terre promise n’était pas Israël, mais une volonté opiniâtre de revanche contre la vie qui s’était montrée si injuste avec elle. »

Mais bien sûr c’est Felicita l’héroïne, cette femme qui affronte tout avec ce qu’on peut croire être de la naïveté, de la candeur, mais qui est en fait une philosophie, un sens de la vie, une vision des choses qu’on aimerait posséder, qu’on peut lui envier.

« Elles affirmaient que les gens trop bons sont des ratés qui ne réussissent jamais rien dans la vie. Mais ce fut justement l’exemple de sa grand-mère qui persuada Felicita qu’être méchant ne servait à rien, et que tout ce qu’on racontait sur les personnes trop bonnes était d’une infinie sottise. Sa grand-mère savait très bien blesser les autres, parfois mortellement, et qu’y avait-elle gagné? Rien du tout. »

Felicita est une femme libre, qui pense comme elle l’entend, qui agit de même, et qui est toute pétrie de bon sens et de finesse.On ne peut qu’aimer Felicita, même si l’homme qui lui fait l’amour avec passion, celui qui lui fait un enfant, celui qui l’aidera toujours, cet homme ne parviendra pas à l’aimer…Et c’est quand même un chagrin dans sa vie.

Dans Felicita on retrouve un peu chacune des héroïnes précédentes de Milena Agus, jeunes ou pas, belles conventionnellement ou pas, rondes ou fluettes et un peu dingues, amoureuses de l’amour et du sexe… absolument vivantes.Très belle relation entre Felicita et son père, autant amis que père et fille.

Enfin, passage très émouvant, quand Felicita se rend à Ellis Island avec son fils devenu pianiste de jazz (on a très envie de s’y rendre, grâce à quelques simples phrases ). Je ne vous mets ici qu’un court passage de ce très beau chapitre 44:

« […]Environné de nuées d’oiseaux, le ferry s’approcha d ela statue de la Liberté et accosta à Ellis Island. Dans le musée, ils se reconnurent. C’était ça, l’Amérique, et Felicita se mit à pleurer. « Toi qui ne pleures jamais, l’interrogea Gregorio, pourquoi maintenant? »

-Je ne sais pas.

En réalité, elle le savait. Elle avait fondu en larmes parce qu’une foule d’images lui était revenue d’un seul coup. Il y avait là, pêle-mêle, la machine à coudre d’Ester et son inutile robe de mariée, les faire-parts jaunis annonçant son mariage avec Sisternes, les papiers salvateurs des arrière-grands-parents de Judith fuyant Hitler et le visa sur le passeport de Gregorio, La Grande encyclopédie du jazz de son père, le piano du quartier de la Marina à Cagliari. »

La terre promise, la quête inlassable de ceux qui fuient leur pays pour échapper à la mort, à la guerre, à la misère; c’est avec une grande poésie de cela dont parle la belle voix de Milena Agus, sans donner de leçons à deux balles, avec simplicité et une grande force pourtant. Je me sens très proche comme personne, comme femme, comme mère, de cette Felicita.

Chacune ici et chacun cherche sa terre promise, qui n’est pas forcément celle imaginée mais la sauvage Sardaigne en beauté, étant finalement presque inévitablement celle de Felicita. C’est un livre court et fort, doux et tendre, intelligent. J’aime Milena Agus, elle me réconforte à chaque livre et c’est tellement agréable !

Felicita et Marianna, presque fin du livre:

« Elles se mirent à la fenêtre de la petite tour, côté jardin, et Felicita chantonna: »You better find somebody to looove ! You better find somebody to looove !

-Qu’est-ce que tu chantes ?

Quelqu’un à aimer des Jefferson Airplane. »

 

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« 1

Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

« Smile » – Roddy Doyle – Joëlle Losfeld éditions, traduit par Christophe Mercier

« Il m’est parfois arrivé de rester debout au comptoir, mais je ne voulais pas que le barman imagine que je cherchais quelqu’un à qui parler. Je m’asseyais dans un coin, près d’une fenêtre, mais le barman n’arrêtait pas de me tourner autour, passait d’un air dégagé, guettait les chaises vides, me demandait si je voulais boire quelque chose ou ce que je pensais du fait que le Brésil se soit fait écraser par les Allemands, ou que Garth Brooks ne vienne pas à Corke Park. J’essayais de me voir selon son point de vue. Je ne pouvais pas avoir l’air à ce point misérable – si seul, si triste. Si délaissé. »

Ce roman est une grande claque et dénote un talent assez incroyable dans sa structure. Vous ne saurez rien de l’histoire si vous n’allez pas jusqu’au bout, ce qui se fait avec curiosité, passant par diverses émotions, réflexions, surprises…consternation et colère aussi sur le cœur du sujet. Tout ça est si bien mené, si bien écrit, l’ambiance rendue si juste, tout vous dis-je est parfait qu’il semble un peu vain d’écrire, et dire : mais lisez-moi ça ! pourrait bien suffire. Je vais pourtant vous dire quelques mots du personnage.

On croit lire l’histoire d’un homme qui vient de divorcer, écrivain plutôt obscur, la cinquantaine déjà fatiguée…qui un jour vient chercher un peu de rencontres humaines dans un pub. Voici Victor Forde, ex-époux de son grand amour Rachel Carey, dans le quartier de son enfance à Dublin. Il décide d’entrer dans un pub, le Donnelly’s et d’y établir sa routine.

« J’allais dans ce nouvel endroit tous les soirs – enfin, toutes les fins d’après-midi. Au commencement, je devais me forcer à le faire, comme je serais allé à la messe, ou dans une salle de musculation. Je rentrais chez moi – chez moi ! -, je me faisais chauffer quelque chose, je mangeais, puis j’allais droit au pub. Pour déguster lentement une pinte. »

Il va rencontrer alors un certain Ed Fitzpatrick qui dit le connaître, mais Victor ne s’en souvient pas. Rien à faire, il pense que c’est un imposteur, il ne s’en souvient pas. Ed est un personnage désagréable, gênant, ricanant. Victor va se faire des amis, cette poignée d’hommes accoudés au comptoir avec qui il va échanger des pintes. Et de nous livrer sa vie, sa rencontre chaude avec Rachel, puis leur vie commune, leur fils.

« Je mangeais un truc appelé couscous, et il n’y avait dans l’assiette ni pois chiches, ni patates, ni même de viande. Et je le faisais assis à côté d’une femme nue. Sur le sol, à mes pieds, il y avait une chope remplie de vin. Je me sentais comme un Français. Je me sentais comme un Américain. Je me sentais comme un écrivain, vivant une vie d’écrivain. Je me sentais beau. Je me sentais bon et cruel, mûr et frivole. Je me sentais sophistiqué, et je sentais le contraire. Je sentais que tout cela était à moi. ma vie avait commencé. Ma vraie vie avait commencé. »

Il va nous parler de sa mère si aimée et si aimante et puis enfin de sa scolarité chez les frères chrétiens. La première partie du roman raconte cette école un peu inquiétante  (euphémisme ). Et le père McIntyre qui un jour lui plaqua la main sur le pénis. C’est d’ailleurs le sujet sur lequel il tente encore et encore d’écrire son roman. Cet attouchement, il le dit comme on lâche un poids un jour. Et puis c’est tout, il considère être exorcisé juste de l’avoir dit, y compris à la radio lors d’un entretien.

Son récit est à la fois d’une profonde tristesse, plein de mélancolie et de cette espèce de chagrin de parvenir à 50 ans, d’être seul et sans vue sur une quelconque suite acceptable à la vie. Il remplit les vides, il tisse autour du silence. Une solitude sans fond lestée d’un poids insoutenable.

Et la fin est sidérante.

« Nous nous sommes regardés.

« Ce n’était pas de notre faute, a-t-il dit. Ce n’était pas de notre faute.

-Non.

-Ce n’était pas de notre faute. »

Je pleurais. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. Et je ne peux toujours pas. »

Ce qui ne vous apprend rien, car tout est dit avant, dans ce dernier chapitre 14.

J’ignorais que Roddy Doyle avait écrit deux romans qui deviendront deux de mes films anglais préférés, « The commitments » d’Alan Parker et « The van  » de Stephen Frears. Je le découvre avec ce roman qui est une merveille de construction, sur un sujet dur. Une écriture et une traduction au plus haut. Gros coup de cœur.

Jeune garçon, Victor entend les Moody Blues

Entretien avec Valentine Imhof à propos de son premier roman: « Par les rafales »( Rouergue Noir ) mars 2018

Lire « Par les rafales » a été une superbe expérience de lecture. Échanger avec Valentine Imhof en est une humaine de très haute qualité. Je ressens une grande émotion à vous livrer ce petit entretien sans prétention, si ce n’est celle de vous dire encore à quel point ce livre mérite d’être lu, et à quel point celle qui l’a écrit mérite qu’on l’écoute. Je la remercie pour tout le temps qu’elle m’a consacré, je remercie aussi ses amis photographes qui m’ont autorisée à vous présenter ici quelques photographies qui pour certaines  ( en noir et blanc ) sont celles de John Olivier Azeau  – https://www.facebook.com/john.olivier.azeau  –  pour l’ambiance de Metz et Nancy  du roman et d’autres qu’elle a bien voulu me livrer réalisées par son ami Guillaume le Bourdon, pour Terre-Neuve et ces endroits extrêmes. Plus une toile qu’elle possède qui représente Salvage, ville située à Terre-Neuve et Labrador au Canada. Certaines des illustrations ici vous paraîtront étranges ou incongrues ( comme les deux portraits flamands…)…ça, c’est si vous n’avez pas lu le livre – lu en profondeur –  et j’espère que vous en aurez envie après cet entretien avec Valentine.

Chère Valentine

J’ai lu votre roman en Mars 2018, il venait tout juste de sortir en librairie. Je ne sais pas ce qui m’a tenté…Une histoire de femme pas ordinaire, écrite par une femme pas ordinaire non plus .

Votre roman ne s’oublie pas : pour son écriture brillante, pour son rythme soutenu par la merveilleuse playlist musicale livrée en détail à la fin, pour sa mise en page énigmatique et belle, et bien sûr pour Alex qui reste dans mon cœur de lectrice en une place privilégiée avec quelques autres personnages de quelques autres livres. Alex m’a bouleversée, son histoire est si terrible qu’on ne peut ressentir que de l’empathie pour cet être qui n’est que rage et douleur. Aussi violente puisse-t-elle être, je l’aime et la comprends.

Alors voici les questions que je me pose à propos de votre livre.

Comment naît un tel personnage, comment avez-vous élaboré son histoire qui ne se révèle que peu à peu quand on la lit ?

-Avant d’être un personnage, Alex a été une image, ou du moins un élément de cette image, dans ma tête, un matin. Je me suis réveillée avec la vision quasi-photographique d’une chambre d’hôtel/motel, aseptisée, et, sur le lit défait, deux corps nus, un couple, l’homme reposant sur la femme. Je savais qu’il ne dormait pas, qu’il était mort, et que c’était elle qui l’avait tué… Comment  ? Pourquoi  ? Aucune idée. Mais il n’y avait pas de sang, et elle ne l’avait pas fait par plaisir, ça j’en étais sûre. Elle n’était pas une meurtrière genre tueuse en série qui supprime ses amants. Les circonstances l’avaient probablement poussée à se débarrasser de ce type, peut-être par légitime défense… En plus de cette “nature morte”, une phrase, en boucle, “Un goût écœurant de vase dans la bouche” qui longtemps a été la première de l’histoire et à la suite de laquelle j’ai écrit une dizaine de pages, la sortie de la chambre et de l’hôtel (il était logique, évident, que la fille ne pouvait faire que ça, se barrer), puis la descente en bus jusqu’à la gare (qui à ce moment-là n’était pas précisément la gare de Nancy). Ce qui depuis est plus ou moins devenu le chapitre 3 de Par les Rafales. J’étais pas mal étonnée de ce qui m’arrivait, ce surgissement, soudain, de l’écriture, parce que l’idée d’écrire ne m’a jamais chatouillée. Pas l’impression d’avoir quoi que ce soit à raconter. Pas envie. J’ai donc laissé en plan ce bout de texte, sorti de moi pour ainsi dire malgré moi…

Mais en souterrain, ma curiosité pour cette fille a commencé à me travailler, à me titiller, et quelques jours après, je l’ai reprise où je l’avais laissée et j’ai commencé à la suivre, à l’accompagner, à la regarder faire, sans comprendre ce qui la poussait à agir ou parler comme elle le faisait (je me rends compte que dit comme ça, ça peut paraître étrange, voire un peu dingue, mais c’est vraiment de cette manière que l’histoire s’est écrite). Après quelques chapitres cependant (Alex n’avait toujours ni identité, ni prénom, ni passé, elle était uniquement colère, fuite, et dégoût d’elle-même), je ne pouvais plus continuer à la suivre, tête baissée, droit dans le mur, sans savoir un peu mieux qui elle était, ce à quoi ou ceux à qui elle tentait d’échapper et aussi ce qui l’avait rendue aussi enragée et désespérée. C’était après avoir écrit la scène du pogo dans la boîte indus de Gand. De la voir aussi mal en point, avec ce désir de mort et de disparition, m’a fait réaliser que quelque chose de vraiment grave avait dû se produire dans son parcours… Par ailleurs, un personnage masculin avait fait son apparition, Anton, que je devais situer lui aussi, car je ne le cernais pas du tout : était-il un vrai gentil ou l’un des poursuivants ?

À ce moment-là, je suis sortie vite fait, de l’égrènement chronologique de l’errance d’Alex, et j’ai écrit, afin de le poser pour moi, l’événement déclencheur, le bouleversement, c’est-à-dire les chapitres de sa rencontre avec les Fergus père et fils… Puis j’ai pu reprendre ma course à ses côtés… Et chaque jour, à chaque nouveau chapitre, je découvrais, en les écrivant, des éléments de l’histoire qui semblaient se mettre en place d’eux-mêmes… Une sorte de logique interne à chaque personnage, et à l’intrigue elle-même… Le tatouage m’est apparu, un matin, comme une évidence (j’en ai écrit la description au saut du lit), et le personnage de Bernd a suivi, indispensable pour l’accomplissement d’une telle œuvre, et puis Kelly McLeisch, qui elle aussi est apparue, en maugréant et qui ensuite n’a plus arrêté (c’est la plus bavarde et forte en gueule).

Donc pour répondre plus rapidement, cette histoire s’est élaborée au fil de l’écriture, sans que je sache où j’allais, elle s’est écrite vite, en deux mois, au rythme de cette fuite en avant, et un certain nombres d’éléments s’y sont intégrés, y ont trouvé naturellement leur place, au moment de l’écriture, sans que je l’aie planifié, ni prévu, seulement parce qu’ils me semblaient justes, conformes à ce que pouvaient faire, dire, être, les différents personnages… Cette histoire, j’en ai été la première lectrice, et à moi aussi elle s’est révélée peu à peu.

Alex commet des actes « répréhensibles » que personnellement je n’ai pas pu m’abstenir d’approuver par la force de la compassion qu’Alex éveille en moi et je trouve que c’est un beau tour de force quand une lecture rend la lectrice aussi transgressive dans ses sentiments. En gros, l’absence de jugement moral. Alex notre sœur. Que pensez-vous de ma perception de cette ténébreuse Alex ?

Je comprends votre perception et la partage car, à aucun moment, je ne me figure Alex comme une meurtrière ou une criminelle, des qualificatifs qui ne lui correspondent absolument pas, à mon sens. Ce qui au fil de l’écriture m’a intéressée, c’était d’essayer de comprendre comment on peut basculer, comment une vie, plusieurs, peuvent, du jour au lendemain se trouver bouleversées, et l’aspect moral n’entrait pas en ligne de compte.

En fait, je n’avais même pas envisagé, initialement, que la police se mêle de tout ça, a fortiori plusieurs polices, et cela s’est imposé pour des questions de réalisme, mais les enquêtes ne prennent jamais le pas sur le reste, et de toute façon ne peuvent aboutir, la trajectoire d’Alex et Bernd demeurant une énigme insoluble pour Kelly McLeisch, Dirk Herrewhegue et Jean-Louis Jodel (alors que le lecteur, lui, sait tout). J’ai donc essayé d’observer comment la violence du monde, qui peut s’exercer de manière variable sur chacun d’entre nous, infuse, pénètre, transforme, et je suis persuadée qu’on peut, tous, un jour où l’autre, sous l’effet de la colère, de la frustration, ou d’une trop grande souffrance, avoir des paroles ou des gestes qui nous font nous découvrir autre de ce que l’on pensait être… et les considérations morales ne sont qu’extérieures et rétrospectives…

Si je reprends le cas d’Alex, elle est un amalgame de colère et de peur, sa mobilité forcenée est la condition de sa survie, elle est mouvement, geste et action (tout le contraire de la sujétion brutale qu’on lui a imposée et qui l’a réduite à n’être plus rien) et ce qu’elle commet est, pour ainsi dire, de l’ordre de l’instinctif  : la perception d’une menace qui pousse à réagir, ce qu’il faut faire pour survivre, sans considération de «  c’est bien  » ou «  c’est pas bien  »… parce que ce n’est ni bien ni pas bien, c’est uniquement ce qu’elle doit faire, à ce moment-là, ce qui s’impose pour s’en sortir… Ce qu’elle a vécu a fait surgir cette animalité qui est en chacun de nous, Alex agit en réponse à des stimuli et il n’est, pour moi, absolument pas question de vengeance, à part, peut-être, avec Fergus senior  ; pour les deux autres types ce n’est pas le cas… Elle n’est pas une femme qui se venge des hommes parce que deux salopards lui ont fait du mal (ce que peut montrer éventuellement sa relation à Anton et Bernd)  ; elle est comme vous le dites un être blessé, traqué.

Comment avez-vous choisi ces lieux et ces décors, sombres, nocturnes, urbains et périphériques, pour finir aux confins glacés ?

Dans certains cas, il s’agit de lieux qui existent, que je connais bien, parce que je les ai fréquentés, j’y ai vécu, j’y ai voyagé… Je les ai donc retrouvés en convoquant souvenirs et imagination. Il y a aussi les endroits où je ne suis encore jamais allée (mais où j’irai, c’est sûr !) et que j’ai reconstitués essentiellement grâce à l’image que je m’en fais, et aussi par rapprochement avec d’autres, qui m’étaient plus familiers. Et il y a enfin les lieux entièrement inventés… Puisque les personnages évoluent en effet beaucoup le soir et la nuit, l’action se déroule, pour l’essentiel, sur quatre semaines de novembre-décembre, et si j’ai choisi les îles Shetland et Terre-Neuve en hiver, par exemple, c’est parce que les journées sont très courtes dans les premières, et que la seconde se caractérise par la beauté et l’intensité de ses événements climatiques (et aussi parce que leur âpreté minérale plaît à Alex autant qu’elle me plaît, et parce que ce sont des lointains, des bouts du monde, qui me semblaient offrir les qualités requises pour être des refuges temporaires quand on se sent traquée…). Les bars sont d’autres havres, nettement plus intéressants et animés le soir qu’en journée…

Donc, ces lieux ont été choisis à la fois parce qu’ils me parlaient et parce qu’ils collaient avec l’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages et la tonalité d’ensemble.

Comment avez-vous pensé ce « timing » ? Ou bien est-il venu tout seul ?

-À nouveau, je ne peux pas prétendre avoir réellement «  pensé  » le timing en amont et avoir «  préparé  »  ce découpage du roman. Certains choix, cependant, ont été conscients, et ont eu une incidence réelle sur le rythme  : j’ai très vite opté pour le présent d’actualité (afin de coller aux personnages, d’être au plus près de leurs actions et émotions) et j’ai choisi la succession de points de vue internes, plutôt qu’un narrateur omniscient (je ne voulais pas de cette vision globale, d’une intelligence de la mécanique du tout, je préférais une vision kaléidoscopique, morcelée avec ses angles morts – les possibles erreurs d’interprétation qu’elle permet –, que le lecteur est à même d’assembler, et qui lui donne cette perception d’un tout). C’est ce changement constant de points de vue qui génère la succession des chapitres, souvent courts, voire très courts  et instaure une vitesse, une urgence synchrones avec celles de la fuite qui à ce rythme-là ne pouvait pas durer très longtemps (d’où une intrigue ramassée sur quelques semaines à peine, qui font se succéder et s’enchaîner, dans une chronologie linéaire, les parties 1 et 3… Alex est déjà en fin de course, épuisée, quand on la découvre dans le 1er chapitre, et cette cavale ne pouvait pas s’éterniser trop longtemps…)

En revanche, la parenthèse qu’offre la 2e partie, est plus étalée dans le temps, car il me fallait quelques chapitres pour installer, même rapidement, le personnage d’Alex «  avant  » (et ça fait un peu l’effet d’une pause aussi, un relâchement de la tension), quelques autres pour dévoiler ce qui l’avait fracassée, d’autres qui précisent ses rencontres avec Bernd et Anton, d’autres, enfin, qui permettent d’envisager la traque/la fuite dans sa totalité, depuis  le début…). Et c’est finalement grâce à cette partie centrale (dans tous les sens du terme), qu’est rendue perceptible la profonde absurdité de l’ensemble.

 

Bernd comme la plupart des personnages n’est pas bavard, et le langage, l’oralité ne sont présents pratiquement qu’aux Îles Shetland, avec l’épatante Kelly. Ce choix est intéressant, peu de dialogues. Y a-t-il une raison particulière ? C’est peut-être juste pour une certaine cohérence avec les personnages ?

J’aime beaucoup cette question parce qu’initialement, faire parler les personnages n’a pas été le plus évident… Je trouvais que ce que je leur faisais dire sonnait mal, sonnait faux… alors ils étaient le plus souvent “dans leur tête”, ce qui, somme toute, est cohérent avec la plupart d’entre eux qui, chacun dans des genres différents, sont des solitaires  : Anton, avec ses airs d’ours gentil, sa timidité, et dont le mode d’expression est la photographie, le côté artiste de Bernd, sa capacité à s’enfermer dans un dessin en écoutant de la musique et à se concentrer sur un tatouage pendant des heures, et surtout le silence obstiné d’Alex, son incapacité à partager sa douleur, sa méfiance tous azimuts. Donc oui, des personnages peu bavards, qui se retrouvent souvent à dialoguer avec eux-même ou se remémorent des conversations.Et l’importance de ces silences, puisque c’est ce qu’ils ne disent pas, ne se disent pas, qui produit les malentendus et les quiproquo fatals… Et puis, il y a quelques contrepoints, des bavards, comme Fred le cafetier (ce qui va sans doute avec la profession, et la générosité du personnage, qui est tout gentillesse et bon sens commun) et aussi Kelly, bien sûr, qui, elle, a été immédiatement sonore, tonitruante, une voix avant tout… Je l’ai entendue parler avant même de lui donner un nom et de savoir qui elle était… Un peu grande gueule, un peu gouailleuse, mais là encore, outre la nature du personnage (sûre d’elle, fonceuse, qui doit se faire respecter de ses collègues masculins), c’est sa solitude, ou du moins son isolement aux Shetland, qui la rend si verbale, si orale, et elle se déchaîne littéralement au téléphone, s’anime, s’évade dans ses conversations professionnelles (mais pas que…) avec Seumas. Chez elle, ce sont presque les nerfs qui parlent, la claustration et le temps la rendent dingue, et il faut que ça sorte… Par ailleurs, ces deux derniers personnages permettent d’introduire très ponctuellement une rupture de la tonalité, un peu de légèreté, en faisant sourire, ce qu’on a peu l’occasion de faire dans ce roman… Mais à nouveau, pas vraiment de calcul dans tout cela, une simple question de cohérence qui s’est réglée de cette manière-là, sans que je me la pose…

Enfin, dites-moi : avez-vous un autre roman en tête, en préparation, en germe quelque part au fond de votre cerveau ?

– Le deuxième roman est déjà écrit, je l’ai commencé quinze jours après avoir bouclé Par les Rafales, parce que je m’ennuyais d’Alex, Bernd, Anton et les autres. Ils me manquaient après l’intimité que nous avions partagée. Je me sentais toute vide et toute triste. Et j’avais aussi besoin de retrouver l’énergie de l’écriture car j’avais découvert que c’est une activité à accoutumance. Cette deuxième histoire a également été écrite en deux mois, à raison d’un chapitre par jour. Un peu comme quand on est accro à une série, j’avais un plaisir immense à retrouver mes personnages, le matin tôt avant d’aller travailler, pour découvrir ce qui allait bien pouvoir leur arriver…Très différent, mais tout aussi noir, voire plus, que le premier… Une histoire d’amour (j’en ai attaqué l’écriture un 14 février…), pas mal déglingue et vrillée, sur fond de pratiques BDSM, à Milwaukee… Et puis ce deuxième texte a rejoint le premier, dans un fichier (je les avais écrits pour moi, je n’y ai jamais pensé comme à des romans, ni des manuscrits/tapuscrits, seulement une forme de distraction…). Et ils sont restés pendant plus d’un an dans mon ordinateur avant que je n’envisage de les proposer à un éditeur (sur la pression de copains à qui je les avais fait lire finalement…). Ce deuxième roman paraîtra au Rouergue noir à l’automne 2019. Et j’en ai quelques-uns en route, commencés et laissés en plan, dont un auquel je compte m’atteler dans les prochaines semaines… et pour lequel j’ai décidé de me décaler dans le temps  : une histoire qui pourrait se dérouler, en gros, entre 1900 et 1940, et sur trois continents… tout un programme  ! Je ne sais absolument pas où je vais et c’est ce qui me plaît, cette possibilité d’être moi-même surprise, et cette liberté qu’offre l’écriture d’aller où on veut, quand on veut, sans aucune contrainte, aucune limite…

Pour le moment, trois personnages qui ne se connaissent pas – et ne se rencontreront peut-être jamais – mais qui sont présents dans la même ville, Halifax en Nouvelle-Écosse, et y vivent un événement qui va les marquer diversement… Ce choix d’une intrigue située dans le passé me permet de me débarrasser de tous les gadgets de la technologie contemporaine, et m’impose aussi une écriture différente afin d’éviter les anachronismes langagiers…Par ailleurs, j’avais envie de voyages en trains et en bateaux, de correspondance par lettres, de blues et de jazz, et de toute l’effervescence culturelle de cette période… Mais j’en sais trop peu pour en dire plus, j’ai à peine 50 pages… On verra si tout cela cristallise et prend forme… Sinon il suffira d’une phrase, une première phrase, et aussi d’une image ou d’un son, pour que démarre une autre histoire. On verra bien…

Valentine, je vous remercie d’abord du bonheur de lecture que ce roman m’a apporté, et ensuite de votre disponibilité, de votre gentillesse et du temps pris pour me répondre. Heureuse de savoir qu’un second roman est prévu fin 2019 et que d’autres mûrissent, je suis très impatiente de vous lire encore.

Valentine Imhof sera de passage en France  bientôt:

SALON  – Le Livre sur la place du 7 au 9 septembre à NANCY

RENCONTRE avec Valentine Imhof le 15 septembre à METZ

RENCONTRE – Rouergue Noir à l’honneur le 29 septembre à POISSY

FESTIVAL International de Géographie de SAINT-DIÉ – DES – VOSGES DU 5 AU 7 OCTOBRE 

SALON – Les mots en scène du 12 au 14 octobre à ST ETIENNE

Par elle-même, de sa belle voix grave

« Comment j’ai rencontré les poissons » – Ota Pavel – éditions DO, traduit par Barbora Faure

« Avant la guerre, maman avait une envie folle de se rendre en Italie. Ce n’était pas tellement pour voir les statues de Michel-Ange ou les tableaux de Léonard de Vinci, mais plutôt pour se baigner au moins une fois dans une mer tiède. Originaire de Drin près de Kladno, où il n’y avait qu’une pauvre petite mare aux canards sur laquelle flottait une couche épaisse et verte de lentilles d’eau, elle n’avait jamais pu, dans sa jeunesse, profiter d’une bonne baignade. Alors, à chaque printemps, elle posait à papa la même question:

-Mon petit Leo, est-ce qu’on y va cette année? »

Deux découvertes : cette maison d’éditions toute neuve ( éditions DO fondées en  2015) et ce petit livre délicieux d’un auteur tchèque; ce livre est un classique en son pays, et il faut remercier cet éditeur pour son partage en français pour la première fois. Et puis je vais dire merci encore à ma grande sœur qui me l’a offert. Joli cadeau, de ceux qui vous font oublier un moment le quotidien, de ceux qui réconfortent.

« À maman, qui avait mon papa pour mari »

C’est la dédicace du recueil pleine de tendresse, plusieurs des textes parlent de « mon papa, mon papa Leo »…Recueil de courts récits autobiographiques qui outre la rencontre de l’auteur avec les poissons – et la pêche –  disent une foule d’autres choses douces, drôles, jolies mais aussi tristes, mélancoliques, graves, terribles. Des histoires qui l’air de rien au début touchent au cœur. Et plus on avance plus la gravité est là avec la guerre qui approche, qui frappe, et puis après c’est l’âge adulte, des êtres chers qui s’en vont et déjà la nostalgie…Ce passage me fait monter des larmes

« L’oncle est mort après la guerre, peu de temps après Holan*, et il n’a plus eu le temps de rien faire. Quand je suis allé à son enterrement, l’orphéon jouait sur la berge une chanson parlant d’un passeur fidèle, et on l’a mis dans un grand cercueil noir sur la plus ancienne de ses barques, celle sur laquelle il avait emmené des dizaines de ses compagnons morts vers la rive de Nezabudice. J’avais déjà l’âge de raison et je me suis mis à pleurer comme jamais auparavant. Il était là, étendu dans son cercueil, avec sa moustache, blanc comme la camarde en personne. On l’emmena de l’autre côté de la rivière qui coulait sous la barque comme elle coule depuis des millions d’années et j’étais inconsolable. J’avais atteint un âge où je comprenais que je n’enterrais pas seulement l’oncle Prosek, mais toute mon enfance et ce qui allait avec. »

*Holan c’est le chien.

Ota Pavel est le cadet des trois fils de Leo et Hermina Popper. C’est donc sa voix d’enfant, puis d’adolescent et enfin d’homme que nous écoutons raconter. Si on a grandi comme c’est mon cas à la campagne et connu des pêcheurs – pas de ceux qu’on voit bardés de tout un matériel censé prendre le poisson tout seul, avec alarme sur le smartphone qui les réveille de leur sieste bercée de bière s’il y a une touche…non, de vrais pêcheurs – si on a ressenti ces sensations qu’offrent les rivières et les ruisseaux dont l’eau fraîche coule entre les doigts de pieds nus, si on a connu les aubes brumeuses et les nuits où la lune éclaire les prés, on se retrouve plongé en enfance que l’on soit tchèque ou pas.

« Près de la rivière, j’ôte mes habits et je nage pour me purifier, comme les pécheurs dans ce fleuve indien, le Gange. Je ne pense plus à rien. Parce que la rivière, ce n’est pas un ruisseau. La rivière, c’est le puits profond de l’oubli. »

Je me faisais la réflexion à propos de la pêche, de ce qu’est la pêche, après de nombreuses lectures américaines où cet art est au cœur des livres ou évoqué de façon importante ( par exemple John Gierach « Là-bas les truites »et bien d’autres titres et auteurs aux éditions Gallmeister en particulier ), que finalement ce plaisir est le même ici ou là, dans les rivières des USA ou dans celles de ce qui fut la Tchécoslovaquie, dans la Berounka. Elle est évoquée avec la même ferveur, les mêmes émotions, qu’elle soit fructueuse ou déplorable, reste le plaisir d’être là dans son élément. La fin du livre est bouleversante. L’auteur fut interné si j’ai bien compris pour troubles psychiatriques et dit ceci:

« Parfois, assis près de la fenêtre à  barreaux, je pêchais ainsi en souvenir et c’en était presque douloureux. Pour cesser d’aspirer à la liberté, il me fallait renoncer à la beauté et me dire que le monde était aussi plein de saleté, de dégoût et d’eau trouble.

J’arrive enfin au mot juste: liberté. La pêche, c’est surtout la liberté.[…]

Cent fois j’ai voulu me tuer quand je n’en pouvais plus, mais je ne l’ai jamais fait. Dans mon subconscient, je voulais peut-être embrasser une fois encore la rivière sur la bouche et pêcher des poissons d’argent. La pêche m’avait appris la patience et les souvenirs m’aidaient à survivre. »

Voici une famille pleine de fantaisie, surtout le père, représentant chez Electrolux où il remporte un succès si grand qu’il devient le lauréat de la République pour la firme. Il séduit les clients, vendant aspirateurs et réfrigérateurs y compris dans des lieux où il n’y a pas l’électricité. Leo le champion est un rien volage, coureur de jupons, il fait les yeux doux à Mme Irma l’épouse du patron, ce qui lui vaudra une de ses mésaventures.

« Mais papa avait décidé qu’il réussirait en tout, qu’il allait monter plus haut, aller plus loin, devenir peut-être le champion imbattable du monde entier.

Et il y parvint.

Ses records de vente d’aspirateurs et de réfrigérateurs lui permirent de damer le pion aux commis voyageurs de cinquante-cinq pays du monde. »

Ota Pavel égrène pour nous ses souvenirs d’enfance, sa rencontre avec les poissons et la pêche. J’ai souvent souri, la langue est belle, vive et crue parfois. On a l’impression de lire des contes ou des fables plaisantes et fines, pittoresques à souhait, mais il y a bien autre chose à travers l’histoire de cette enfance dans cette famille-ci. Il y a ce qui fait grandir, ce qui fait rêver, ce qui fait penser et évidemment ce qui fait écrire, comme écrit là Ota Pavel . La famille Popper est tchèque, jusqu’au moment où la seconde guerre mondiale éclate et que la famille Popper apparaît juive ( elle prendra le nom de Pavel pour être /rester tchèque et seulement tchèque ) .

Ce n’était qu’une anecdote, un détail insignifiant dont on ne parlait pas, ni en famille ni ailleurs et jusque là la lectrice que je suis n’en soupçonnait rien, et s’en fichait. Car : quelle importance dans ces belles heures au bord de l’eau, à pêcher la perche, l’anguille, la carpe ou la truite, hein, que l’on soit juif ou autre ? Mais comme de nombreuses autres, la famille Popper sera marquée et  douloureusement touchée avec les grands frères déportés, la fin des heures douces et insouciantes où Leo gagne bien sa vie, roule dans une belle auto et chante tout le temps.

C’est fini…Mais il n’empêche que le conflit terminé, la nature optimiste et joyeuse de Leo reviendra, avec des projets – comme l’élevage de lapins – et une activité vigoureuse au sein du parti communiste. Qui sera une autre affreuse déception pour Leo l’entousiaste:

« Puis il se leva, il donna un coup dans ce Rodé Pravo communiste et il se mit à crier:

-Je pardonne les meurtres. Même judiciaires. Même politiques. Mais dans ce Rudé Pravo communiste, on ne devrait jamais voir – d’origine juive! Des communistes, et ils classent les gens en Juifs et non-Juifs !

[…] Près de ce portail, il avait cessé d’être un communiste pour redevenir un Juif. Nous nous regardions. Il avait dans les yeux quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Ses yeux reflétaient une terrible déception, le découragement et le désespoir d’un homme qui avait voulu traverser la rivière sur un pont solide alors qu’en fait ce pont n’existait pas. »

Ici se lit toute la finesse de l’auteur qui toujours fait de la rivière, de l’eau, du pont et de la pêche une allégorie.

Alors je vous ai dit que ce livre est drôle, et il l’est vraiment souvent. N’eut-il été que drôle il aurait déjà été fort et plaisant, mais toute la tendresse, la nostalgie, la vraie réflexion sur la vie qui est là si bien exprimée, sont des atouts majeurs pour cette très belle écriture. C’est toujours en situation de « précarité »  – au sens large du terme – que l’être humain se met à gamberger sur ce qui vaut d’être vécu, connu, ressenti, goûté. Ce qu’il faut garder et ce qu’il faut jeter. 

Une très belle lecture, qui s’approche pour moi de la très forte émotion ressentie avec « La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti ( La dernière goutte  ).

Livre de mémoire et d’amour.

« Les regards du chien et de l’homme se croisèrent. Ils se regardèrent longuement, une éternité peut-être, il s’y éteignait et se rallumait des lumières, et personne ne saura jamais ce qu’ils se sont dit là parce qu’ils sont morts tous les deux, mais même s’ils étaient encore en vie, personne ne le saurait, parce que de toute manière eux non plus ne le savaient pas. Ils maudissaient peut-être cette vie de chien ou cette vie de Juif, mais ce sont là des peut-être. Holan se redressa, il s’étira et il suivit papa à pas lents comme un chien de passeur ordinaire, comme s’il avait été à lui depuis toujours. Dans le sentier, il se transforma en loup. »