« Tout ce que nous allons savoir » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet

« Douzième semaine

Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dis-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur arrêterait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi. »

Je ferme à l’instant ce très beau roman plein de sentiments houleux, plein de souffrance et d’amour, de culpabilité et de rage…

Melody Shee, trente-trois ans, nous raconte son histoire à partir de sa douzième semaine de grossesse. Dans la vie, elle enseigne lecture et écriture aux gens du campement voisins, des gens du voyage au caractère ombrageux, aux coutumes finalement pas si différentes de celles des Irlandais, marquées par une ferveur religieuse à demi païenne, par un sens de l’honneur parfois bien déplacé, un sens de la famille qui sait cruellement faire fi de l’affection tant le jugement d’autrui compte.  Melody et la jeune Mary Crothery subissent un peu la même punition, le même bannissement, la même désapprobation de leur communauté. Parce qu’elles n’ont pas respecté les codes, parce qu’elles se veulent libres, parce qu’elles enfreignent les règles tacites de ce qui doit se faire.

Donc, voici Melody, enceinte du jeune, très jeune Martin. Point de départ, cette folie sensuelle qui saisit la jeune femme alors qu’elle apprend à lire au bel adolescent. Melody n’est pas heureuse, Melody semble subir tout ce qui lui arrive avec une certaine résignation, la juste punition de son inconséquence. Et des envies de mort lui viennent souvent, alors elle se raisonne:

« Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, que ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière. Je sens l’immobilité de mon bébé, comme s’il se cachait de mes pensées. »

Elle va nous raconter son mariage avec le beau Pat, connu, aimé, adoré depuis le lycée, à présent parti après des années d’un mariage tempétueux qui se finit à couteaux tirés, triste, tristement. De l’éblouissement de l’amour qui surgit à la déchirure de l’amour qui se mue en haine. De l’adolescence effervescente à l’âge de raison, lucide.

« […] et Pat a enlevé son casque d’un grand geste tout en marchant, ses cheveux mouillés par la sueur étaient rejetés en arrière et découvraient son front, le soleil éclairait son visage et ses yeux bleus brûlants fixaient les miens et il a posé une main sur son cœur en passant vers la ligne de touche dans l’air frais du soir et mes jambes ont cessé de me porter à tel point que j’ai cru tomber, et Breedie Flynn répétait : Oh c’est pas vrai, Melody, c’est toi qu’il regarde, et elle me serrait le bras et Dieu comme j’aimais ce garçon, comme j’aimais ce garçon. »

Terrible…

« Vraiment. Voilà tout ce qu’il a fini par dire. Je te dégoûte vraiment? C’était une vraie question.

J’ai chuchoté la réponse en serrant les dents. Oui, Pat, putain, tu me dégoûtes. Et c’était là, dit et entendu, pensé par l’un et cru par l’autre, et à partir de là plus rien ne pouvait être choquant, et nous étions libres de nous livrer à n’importe quelle indignité, n’importe quelle dépravation; notre langue elle-même était dégénérée. Nous en avons bien profité. Nous avons laissé notre rage devenir cette chose vivante et folle. Elle est devenue notre enfant, notre douleur incarnée. »

Elle va nous raconter la perte de son amie Breedie Flynn, sa trahison odieuse et la culpabilité face au chagrin qu’elle a causé à cette belle amie aux yeux bleus et au cœur si fragile. Et pire que ça. Dans ses heures de solitude, pense Melody:

« Toutes les traces que nous avons laissées disparaîtront, et tous les souvenirs de toutes les choses que nous avons faites mourront, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Il n’y a rien de plus à faire, maintenant que nous avons commis nos ultimes atrocités. » 

Elle va nous parler de sa mère disparue, une femme assez froide, mais elle va aussi nous raconter son père, le papa dont on peut rêver, tendre, doux, aimant même si la vie de sa fille le heurte dans sa religion, il a un cœur qui tolère et pardonne, car il aime sa fille plus que tout.

« Papa et moi étions debout à la tête du cercueil, à notre place d’endeuillés, Mercure et Vénus devant notre soleil éteint, les frères et sœurs de ma mère à nos côtés comme des planètes lointaines, avec une ceinture d’astéroïdes de cousins près des portes, alignés le long du couloir. »

Elle va nous raconter son corps et ses bébés perdus, sauf celui qu’elle porte là, celui qui s’est accroché et à qui elle va parler car c’est un peu à lui aussi qu’elle se raconte, comme pour le prévenir de qui est sa mère, ce dont elle est capable, capable de folie amoureuse et de cruauté. De compassion et de dédain.

Bref, ce livre est un véritable maelström où le tempérament colérique irlandais et l’orgueil sombre des gitans vont se percuter. Où l’on découvre que tout ça se ressemble assez.

Mary Crothery, qui a le don de lire dans les esprits, jeune blondinette assez véhémente mais emplie de chagrin par la punition et le rejet de sa mère, Mary devient la nouvelle amie de Melody qui lui apprend à lire à elle aussi. On peut même dire que l’enseignante est amoureuse de cette gamine, comme elle le fut de Martin. Une attirance vers ce « peuple du vent », et quand Mary est tabassée, à l’hôpital:

« C’est votre fille ? J’ai secoué la tête. Votre sœur ?

Non, j’ai dit, mon amie. Et ce mot, amie, ne semblait plus avoir de force, de sens qui ne soit vague et imprécis; il n’avait pas le pouvoir, une fois prononcé, d’exprimer tout ce que Mary Crothery  était pour moi. »

Il y a chez ces gens du voyage quelque chose qui attire Melody. La liberté qu’on leur suppose est pourtant bien relative. Entre les lieux de vie parfois précaires, les codes d’honneur, le machisme qui fait se marier les filles très jeunes, les marchandages autour de ces mariages…Le père de Melody connait leur histoire:

« Les gens du voyage sont les seuls vrais Irlandais, a déclaré mon père à table l’autre jour. Vous n’avez pas de sang mêlé avec les Vikings, ni avec les Normands, ou les Anglais, ni avec personne. Vous étiez des guerriers et des chefs de clan et des rois. À l’origine, votre peuple vivait sur la colline de Tara. Les princes de l’Irlande, voilà ce que vous étiez. »

Cette communauté va être très importante dans l’histoire à partir de la rencontre de Melody avec Mary. Et voici deux destins de femmes. Pas question ici de raccourcis douteux pour parler de leur condition, non. Aucune n’est tout à fait victime ou coupable ou plutôt chacune est les deux.

C’est ici qu’est le talent superbe de Donal Ryan, c’est que tout simplement – même si en fait ce n’est pas simple – il dépeint des vies de femmes et d’hommes sous leur jour le plus vrai, sous la lumière crue de leur courage et de leur lâcheté, ses portraits sont sans concessions mais sans aucun jugement, et je crois qu’on peut tous se reconnaître dans leurs faiblesses, leurs bassesses et leur grandeur. C’est magnifique et émouvant d’un bout à l’autre. La relation entre Melody et son père est particulièrement bouleversante, si pleine d’amour inconditionnel que…ça fait envie.

Une fin pour moi un peu inattendue, une fin magnifique.

« Ils sont partis maintenant, sur la route, et ce sont de vrais enfants du vent, ils prennent soin l’un de l’autre et ne reviendront peut-être jamais. Mais moi je pense que si. Et ils me trouveront peut-être ici, et je serai peut-être heureuse, et ma pénitence aura peut-être pris fin. »

J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre qui ne se lâche pas; on écoute Melody et on se reconnaît parfois; la langue est d’une grande beauté, pleine de poésie. Donal Ryan parle d’amour avec grâce et pudeur. Les parents, un jour:

« Et par un jour ensoleillé j’ai vu depuis le fond du jardin mon père qui se tenait aussi à la fenêtre, ils étaient face à face et ils se sont embrassés un instant sur les lèvres avant de s’écarter l’un de l’autre et j’ai ressenti un bonheur inconnu. Mais ça n’est arrivé qu’une fois. »

J’ai eu souvent les larmes aux yeux; cette lecture se fait en parfaite harmonie avec l’ambiance des ciels irlandais. Melody et Mary sont entrées dans mon cœur de lectrice avec ces héroïnes qui m’ont touchée dans de nombreuses lectures ( les femmes de Robin MacArthur, Grace de Paul Lynch ou Rose de Franck Bouysse ).

Quand Melody fait connaissance avec son fils :

« Tout ce qui peut être connu est là, derrière ces yeux. Il me connaît, il sait tout de moi, toutes les choses les plus terribles, et il m’aime quand même. Il faut que je le tienne contre ma peau nue et que je le regarde, et que je le regarde encore, ou bien tout ça n’aura servi à rien. Il faut que j’embrasse ses joues et son nez et ses yeux et ses oreilles et sa tête adorable et que je porte ses doigts à mes lèvres et que je sente son souffle et que je le respire et que je prenne son odeur pour l’enfermer dans mon âme. Je dois connaître l’amour parfait, le genre d’amour qui existe au-delà de toutes les choses terrestres.

Très beau livre, tourmenté et tendre, coup de cœur !

Le titre du roman est un vers de William Butler Yeats:

« Un silence brutal » – Ron Rash – Gallimard/La Noire, traduit par Isabelle Reinharez

« Alors que le soleil colore encore la montagne, des êtres aux ailes de cuir noir tournoient déjà à faible hauteur. Les premières lucioles clignotent, indolentes. Au-delà de cette prairie des cigales s’emballent et ralentissent comme autant de machines à coudre. Tout le reste paré pour la nuit, hormis la nuit elle-même. Je regarde l’ultime lueur s’élever au-dessus de la rase campagne. Au sol des ombres suintent et s’épaississent. Des arbres en cercle forment des rives. La prairie se mue en étang qui s’emplit, à la surface des dizaines de suzanne-aux-yeux-noirs. »

 

Ron Rash, toujours parfait. Ce livre commence avec un court préambule, une descente dans la grotte de Lascaux, subtile métaphore sur les profondeurs, ce qui s’y cache, ce qui en resurgit, et sur la créativité que génère la nature quand on y est en phase, quand elle nourrit, enchante et effraie aussi. Le propos est plein de finesse et on le comprend mieux au fil des pages. Ne pas négliger la phrase en exergue extraite du livre   « Le chant du monde » de Jean Giono, auteur qu’admire Ron Rash. Car rien n’est hasard ici, la construction à plusieurs voix et l’avancée dans le récit, tout est au millimètre sans qu’on s’en aperçoive. Travail d’orfèvre.

Becky aux enfants en visite au parc:

« Je parie qu’il y a autre chose que vous ne savez pas. Que des jaguars et des perroquets vivaient autrefois dans ces montagnes. Presque tout le monde pense que les perroquets ont disparu il y a plus d’un siècle, mais moi je connais un monsieur, et lui il dit qu’il en a vu en 1944. Du coup, j’ai envie de croire qu’il en reste quelques-uns par ici, pas vous ? »

Les enfants firent signe que oui.

Je leur montre un nid de colibri vide, leur permets de toucher une carapace de tortue boîte , d’autres petites bricoles. enfin nous remontons au-delà du pont pour aller nous asseoir sur la berge. »

On se souvient déjà de l’évocation des perroquets dans « Une terre d’ombre ».

Tout ce livre est ainsi plein de nuances, de pensées en filigranes, plein de touches délicates, répétées, qui amènent à percevoir le fond très riche du propos. On a le sentiment que Ron Rash, auteur de plusieurs recueils de poésie dans son pays, tend inexorablement à cette vocation première de poète, dans ce livre plus que jamais à travers le personnage de Becky. Becky qui aime, protège, transmet son savoir aux enfants et aux visiteurs dans le parc régional de Locust Creek. Becky qui défend le vieux Gerald malgré les accusations qui pèsent sur lui.

« Bientôt Gerald et moi serons assis sur sa galerie, une bassine en fer-blanc tambourinant au fur et à mesure qu’y tomberont les haricots effilés. Tu n’as pas davantage de famille que moi, m’avait-il lancé quand je lui avais appris que mes parents étaient morts et que j’étais fille unique. Il m’avait parlé de son fils, de sa femme et de sa sœur, tous disparus avant lui malgré leur plus jeune âge. J’en ai assez d’être oublié ici-bas, avait-il avoué un jour, les yeux embués de larmes.

Mais oublié jamais vous ne le serez par moi. Jamais par moi. Jamais. »

Et puis il y a Les, une fois encore dans l’œuvre de Ron Rash, ce shérif un peu las, mais surtout brave homme plein de compréhension et de compassion ( on se rappelle des shérifs de « Un pied au paradis » et de « Serena » ).

L’intrigue est construite sur la découverte de truites empoisonnées dans le parc et de Gerald, qui incarne la génération respectueuse de la nature, accusé par Tucker. Lui appartient à la génération du monde des affaires et de l’argent et il gère le parc en pensant avant tout à l’argent qui entre dans les caisses grâce au tourisme, en particulier les pêcheurs. Becky va soutenir Gerald bec et ongles, Les va jouer le modérateur, bref, il y a bien une enquête qui est surtout prétexte à nous offrir des pages merveilleuses sur la beauté de la nature à travers les yeux de Becky qui souvent va écrire dans le calme des lieux. De la poésie dans laquelle Becky invente un vocabulaire:

« le nid du colibri au bord de la prairie – un dé de paille

les ailes du colibri – vitrail animé dans un soudain scintillement

de soleil

des fleurs des champs oscillent dans leur florabondance

les ailes de papyrus grinçantes de la sauterelle »

Je dois dire que ma perception de cette lecture a été forcément influencée par les deux conférences avec Ron Rash que j’ai écoutées, car j’ai lu le roman après. Et j’ai bien retrouvé les colères de l’homme face au traitement que les hommes de pouvoir – économique, industriel – infligent à leur environnement, mais aussi face à la pauvreté grandissante de certaines régions, comme ces Appalaches délaissées par ce qui existe de pouvoirs publics, écoles, services postaux, sociaux  ou médicaux et fatalement emploi. Ceci entraînant cela, la jeunesse rencontre la meth, une sorte d’atroce fatalité. J’ai lu un grand nombre de livres traitant de ce fléau. Je dois dire que la rencontre de Les accompagné de ses adjoints Jarvis et Barry avec Robin, Greer et le bébé vous balance un sacré direct à l’estomac dont comme Barry, on a du mal à se remettre.

« Le pire, c’était de trouver un enfant sur les lieux. On arrivait souvent près de la maison ou du mobil-home sans rien savoir. Et puis on repérait un jouet ou un petit pot de bébé, et on avait les tripes nouées. Des trucs qui en temps normal sont associés au bonheur, comme un nounours ou une tétine, devenaient d’aussi mauvais augure que des phares brillants au fond d’un lac. »

Je dirais aussi que le passage du prêche du pasteur Waldrop est un morceau d’anthologie – où l’on voit que Ron Rash a, en plus de tout le reste, le sens de l’humour – tant ce sermon est drôle.

Court passage, le début du sermon:

« Et Pierre il était là, avec le Christ tout-puissant juste devant lui. Lui, le gars qu’on appelle toujours la pierre de l’Église et qui pataugeait sans plus de grâce qu’une mule à trois pattes. Pensez donc. Le même Pierre qu’avait vu les paralytiques filer au petit trot sans un faux pas, des aveugles les yeux baignés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Pierre, il avait assisté à tout ça. Ses propres yeux avaient vu les morts tourniller pour se sortir de leur linceul comme le papillon de nuit se débarrasse de son cocon. Avez-vous déjà assisté à ce spectacle-là dans vos bois et dans vos champs, mes frères et mes sœurs? Moi, oui. C’était l’après-midi et le cocon j’ai cru que c’était rien qu’une merde de renard. »

Enfin on retrouve ici cette écriture profondément sensible et poétique, mais aussi pleine de vigueur et d’élan. J’ai écouté l’homme parler de sa grand-mère (ici, c’est celle de Becky), des heures qu’il passait chez elle à apprendre le nom des plantes, des fleurs, des insectes, à se poster pour regarder en silence la faune, et on comprend bien son affection pour Giono. Il y a une foule de choses dans ce roman, une foule d’actions et de déroulements tendres mais cruels et violents aussi, comme un reflet assez fidèle de la vie de ces personnages au cœur des Appalaches.

Le tout étroitement encastré dans le décor.

« Un champ fauché apparaît, les chaumes blonds noircis par un vol d’étourneaux. Sur mon passage, le champ semble s’élever dans les airs, jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il a en-dessous, puis reprendre sa place.[…] La volée décolle à nouveau et cette fois continue à monter, un tourbillon qui s’amenuise comme aspiré par un tuyau, puis le déploiement d’un rythme brusquement relâché, qui se charge en entité alors qu’elle se plisse et se déplisse, descend au fil de l’air tel un drap claquant au vent.[…] Que pourrait y voir un enfant? Un tapis volant soudain devenu réalité? Des bancs de poissons nageant dans l’air? La volée vire à l’ouest et disparaît. »

J’ai eu le privilège d’écouter Ron Rash échanger avec le grand James Sallis, avec lequel il partage comme le dit si justement Wollanup chez Nyctalopes une grande humanité ( les deux sont poètes avant d’être romanciers ). J’ai aimé Becky et beaucoup Les, shérif amateur d’art et personnage essentiel à la communauté, intelligent, sensible et compréhensif ; peut-être bien incarnent-ils deux facettes d’un même personnage qui aime l’art et la nature, qui est apte à la révolte comme apte à la tendresse, une part traumatisée et l’autre solide…je me suis assez retrouvée dans les aspirations de ces deux êtres qui s’aiment de loin.

Chez Gerald par Becky:

« Tandis que s’éteint l’ultime clarté du soir, un bouleau blanc scintille tel un diapason frappé. Je laisse le vélo à la maison forestière et traverse la prairie. J’ai besoin de sentir la terre ferme. L’air est frais, pas froid, mais Gerald prépare une flambée. Comme toujours il y a dans l’âtre une bûche de pommier. À cause de ses jolies couleurs quand elle brûle, dit-il. Il dispose le bois d’allumage te le papier journal avec autant de soin que s’il nouait une mouche de pêche à la truite, puis il gratte une allumette. Sous les chenets le spore du bois aux pointes rouges s’épanouit. Le feu ruisselle autour des brindilles, enfle et se rassemble, s’élève en tourbillons tandis que les étincelles crépitent, éclaboussent lentement la pierre du foyer.

Sur le bois de pommier poussent des plumes rougejaunevert et le perroquet disparu semble jouer le phénix au milieu des flammes. Les paumes de Gerald s’ouvrent comme pour bénir le feu, ou peut-être pour que le feu le bénisse. Combien de milliers d’années contenues dans ce geste, sa promesse de lumière, de chaleur et de prompt repos. »

Ce roman est à placer parmi les meilleurs livres – et je les ai tous lus, romans et nouvelles – de cet écrivain qui pour moi est un des plus brillants représentants de la littérature américaine contemporaine.

« Et peut-être pour la dernière fois, je pris la roue de Mist Creek Valley, pas jusqu’au bout mais assez longtemps pour réveiller des souvenirs. J’allumais la radio, une station de vieux tubes country. Johnny Cash chantait la dure expérience des champs de coton en Arkansas. Il y avait dans sa voix une douleur que toute la renommée et les richesses qu’il avait acquises n’avaient jamais pu guérir. Son frère était mort lorsqu’ils étaient enfants et, pour une raison quelconque, on l’avait poussé à se sentir coupable. »

Et moi, j’ai choisi cette chanson :

Avant de finir sur les réflexions de Les, départ à la retraite:

« C’est ce qu’on ressent tous à l’approche de la retraite, me dis-je pour me rassurer. C’est un changement, et n’importe quel changement peut être angoissant parce qu’on perd pied. Puis je réfléchis à ce que je ne ferais pas – plus de visites pour informer de braves gens qu’une catastrophe était arrivée à une être cher. Plus jamais je n’aurais à entrer dans une maison où l’on fabriquait de la meth et où un enfant inhalait du poison. Non, m’ennuyer de temps en temps, ce serait parfait. »

Beau travail de traduction pour un roman parfait.

 

« La place du mort » – Jordan Harper – Actes Sud/actes noirs, traduit par Clément Baude

« Craig le Fou

Pelican Bay

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Craig Hollington, dit le Fou, pensionnaire à vie de la prison de Pelican Bay, chef du gang de prisonniers connu sous le nom de Force Aryenne, soit de tous les Blancs véreux de Californie, passait sa vie dans une cellule de sécurité maximale éclairée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il n’avait pas le droit de posséder d’objet plus solide qu’un coton- tige. Deux fois par semaine, on déplaçait sa cabine de douche devant sa cellule pour l’empêcher de voir les autres prisonniers. Mais c’était un dieu fait d’autres hommes. »

Voilà : une semaine que je rame pour écrire sur ce livre que j’ai adoré. Un peu de fatigue et puis en fait trop de choses à dire de ce roman, alors je vais vous livrer ce que j’en ai pensé un peu en vrac, sans vraie chronologie par rapport au récit, mais c’est comme ça. Ce roman bien que relativement court est très riche, et s’il est toujours si bon de lire des choses de cette qualité, c’est beaucoup plus difficile ( pour moi en tous cas ) d’en parler. Pour ne rien révéler, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. J’espère donc que malgré tout je serai parvenue à vous donner envie, c’est le seul but.

« Il ne restait donc plus que Polly et son père, sans rien d’autre entre eux que l’air sale et le silence, comme un duel dans les westerns que son beau-père aimait regarder.

« Polly, dit son père d’une voix aussi rêche que la laine. Tu me connais ? Tu sais qui je suis ? « 

Sa langue était trop pâteuse pour qu’elle puisse parler. Elle se contenta de faire oui de la tête. Sans vraiment réfléchir, elle passa son bras derrière elle, là où la tête de l’ours dépassait de son sac à dos, et lui serra l’oreille. Ça lui fit du bien, comme toujours. Elle réprima une envie de sortir l’ours et de le presser contre sa poitrine.

« Écoute-moi bien, dit son père. Tu vas venir avec moi. Tout de suite. C’est pas le moment de faire des histoires. « 

Il se retourna et remonta la rue. Le cerveau de Polly lui disait de ne pas le suivre.[…] Il lui disait de crier au secours, au secours, au secours.

Elle n’en fit rien. Même si elle  avait très envie de s’enfuir à toutes jambes, elle le suivit. L’envie de s’enfuir, l’envie de crier au secours, elle les enfouit là où elle enfouissait tout le reste. Qu’aurait-elle bien pu faire d’autre ? »

Bien sûr un roman noir, d’autant plus intéressant pour moi qu’il se déroule dans un milieu sur lequel je n’ai pas encore lu grand chose pour le moment; je découvre un peu plus ici la Force Aryenne américaine ( pas besoin que je vous fasse un dessin sur l’idéologie de ce gang, idéologie sur laquelle l’auteur ne s’étend pas, pas besoin car on comprend très bien très vite ). On reconnait les membres de ce gang aux éclairs bleus tatoués sur les bras. Plus il y a d’éclairs, plus de contrats ont été exécutés… Sous la plume très talentueuse de Jordan Harper, grâce à deux personnages ( trois, puis quatre…) extrêmement touchants, une cavale va commencer, une course tendue contre la montre. Car Craig Hollington a mis un contrat sur la tête de Nate McClusky qui au début du livre sort de prison. Mais pire, il a également mis un contrat sur son ex-femme Avis et sa fille Polly, 11 ans.

« Tu as tué ma mère? demanda quelqu’un en elle, tout haut.

-Non, répondit son père.

-Mais elle est morte », dit quelqu’un en elle.

Le regard qu’il lui lança était la seule réponse dont elle avait besoin, mais il  le dit quand même.

« Oui, Polly, je suis désolé… »

La chose à l’intérieur d’elle sortit sous la forme d’un cri de guerre. Elle attrapa la poignée de la portière. Elle ouvrit. Elle regarda le gravier sur la route, brouillé par la vitesse. Elle sauta. »

À ce propos, je trouve la couverture assez exceptionnelle, dérangeante bien sûr à cause du gros calibre dans la menotte ; si on regarde bien le visage de la fillette il est saisissant par son côté « rien à perdre », déterminé, buté et triste; bref j’adore cette couverture. Je ne suis pas certaine que « triste » soit le bon adjectif pourtant 

« Elle avait beau avoir les épaules voûtées d’une loser et cacher son visage derrière ses cheveux, cette fille avait des yeux de tueuse. […]. Polly ne faisait de mal à personne, sauf à la peau autour de ses ongles et à la chair de ses lèvres, qu’elle rongeait au sang. Alors les yeux de tueuse, Polly s’en foutait pas mal. En tous cas jusqu’au jour où elle sortit par la porte principale du collège de Fontana et resta plantée là, à regarder son père dans les yeux.

Des yeux de tueur, pour le coup. Ils étaient d’un bleu passé, exactement comme les siens, mais avec quelque chose sous la surface qui fit battre la chamade au cœur de Polly. Plus tard elle apprendrait que les yeux ne reflètent pas seulement ce qu’ils voient, mais aussi ce qu’ils ont déjà vu. »

Les premières phrases du livre vous sembleront violentes, et oui bien sûr il y a de la violence dans ce livre, et même beaucoup, mais ce qui va se dérouler ici est beaucoup plus profond que juste ça, beaucoup plus sensible, et je n’hésite pas à le dire beaucoup plus sentimental, je dis sentimental, oui. Si simplement, comme ça:

« Ça lui faisait mal de le regarder. Une vraie douleur au centre de sa poitrine. Les battements de son cœur semblaient dire : sauve-le, sauve-le, sauve-le, sauve-le.[…]

Polly nettoyait les plaies de son père. C’était une bonne infirmière. Elle avait déjà fait ça.

« C’est fini, dit-elle en enduisant de pommade une entaille qui zébrait son torse . On peut t’emmener à l’hôpital.

-Pas tout de suite. Si je me fais attraper maintenant, je suis mort dans pas longtemps. Ce Boxer m’avait l’air réglo, mais pas  non plus le genre à payer sa dette à un mort. Il faut que je reste caché jusqu’à ce que Craig Hollington soit mort.

-S’il te plaît, dit Polly. S’il te plaît. Je veux pas que tu meures.

-Occupe-toi de moi. C’est toi la plus douée.

-Et ensuite, est-ce qu’on ira à Perdido ?

-Et ensuite, Perdido. »

Polly ne connait presque pas son père et un jour le voit arriver alors qu’ Avis et son nouveau mari viennent d’être tués. Nate vient chercher sa fille à la sortie de l’école, première fois:

« Elle resta là sans bouger, paralysée par la peur.

Peut-être n’aurait-elle même pas besoin de hurler ou d’appeler au secours. N’importe lequel des adultes présents pouvait voir que quelque chose n’allait pas. Son père n’avait pas l’air à sa place ici, au milieu des autres parents, qui avaient tous des corps mous de parents et des yeux doux de parents. Lui, il avait le visage taillé dans le roc et des tatouages sur tout le corps, du genre de ceux que les garçons de sa classe dessinaient au dos de leurs cahiers, des dragons, des aigles, des hommes armés de haches. Ses muscles paraissaient si gros, si dessinés, qu’on aurait cru qu’il n’avait plus de peau, comme si ses tatouages étaient gravés à même le muscle. »

En tous cas moi ce livre m’a prise aux tripes; écrit en chapitres courts dont le titre indique les lieux et le personnage au centre de l’épisode, j’aurais pu le finir en deux heures, mais j’ai pris mon temps parce que c’est dur et ça secoue fort côté sentiments, parce qu’on s’attache et qu’on craint la fin, et puis parce que c’est bon évidemment et on fait durer.

Prison de Pelican Bay

« Il trouva le mari d’Avis la tête fracassée, face contre le lit, en caleçon, comme s’ils l’avaient chopé dans son sommeil. Il remarqua le ruban adhésif collé aux fenêtres et une machine à bruit blanc : c’était la chambre de quelqu’un qui dort le jour. Il se rappela alors que le type faisait le troisième quart à l’usine de batteries.

Ils avaient dû le buter en premier. Avis était morte en se battant, sur le sol, son couteau de cuisine à la main. Son corps tordu, son visage tourné de côté, découvrant l’étoile tatouée sur son cou : Nate savait qu’il n’oublierait jamais tout ça. »

Nate va embarquer la petite qu’il connait donc si peu et tromper la mort en mettant au point un plan pour sauver leurs deux vies, sans oublier de dévaliser les réserves d’argent de La Force Aryenne afin de ne manquer de rien quand ils auront atteint Perdido pour y couler des jours tranquilles.

« Elle jouait avec l’ours. Il posa une patte en visière au-dessus de ses yeux et bougea la tête comme pour dire: je monte la garde. À l’affût des éclairs bleus tatoués. »

Il l’emmène d’abord chez la grosse Carla:

« La femme qui était derrière le comptoir devait avoir le même âge que son père, ou dix ans de plus. Son père l’avait appelée la grosse Carla. Ça lui allait comme un gant. Elle était grosse de partout, depuis ses seins qui débordaient d’un tee-shirt de motard jusqu’à ses bras tout ronds, en passant par ses grands yeux marron et ses cheveux crêpés. »

Puis commence une cavale haletante, sanglante, avec des rencontres d’individus plus louches les uns que les autres, parmi eux des policiers, des bons – Park – 

« Park roula jusqu’à la maison de Carla à une vitesse de flic. Les phares des voitures en face projetaient des formes bizarres dans ses yeux. Parmi ces formes, il vit la petite fille. Celle qui l’avait appelé. Celle qu’il avait laissée tomber.

Il l’avait loupée. Il ne la louperait plus.

Park arriva en trombe devant l’immeuble. Il écrasa la pédale de frein, les pneus crissèrent. Il laissa sa voiture sur l’emplacement réservé aux pompiers, à la je-vous-emmerde-je-suis-flic. Il grimpa deux par deux les marches jusqu’à l’appartement de Carla. Bam bam bam contre la porte, à la je-vous-emmerde-je-suis-flic. »

et des mauvais – Jimmy, Houser – et ceci constitue le cœur de l’action et l’intrigue.

On retrouve l’inévitable univers de la meth, des fabricants aux trafiquants aux consommateurs, avec une faune interlope pas très rassurante et étroitement tenue par la Force Aryenne.

« Quand vous vous retrouvez dans les collines qui surplombent Los Angeles, le monde est sens dessus dessous. Au-dessous de vous, le ciel nocturne est une terre noire; en bas, les millions de lumières de la ville scintillent comme un bol rempli d’étoiles. Qu’ils soient arrivés dans un monde sens dessus dessous paraissait normal à Polly. Elle-même était sens dessus dessous. »

Mais pour moi ce qui commence c’est avant tout une rencontre et une histoire d’amour entre Nate et Polly, et c’est je crois ce qui fait la différence de ce livre, ce qui en est la profondeur, la force, ce qui le remplit d’émotions puissantes ( pour faire court j’ai pleuré). Nate est une force de la nature selon l’expression consacrée, et Polly n’est certainement pas une gamine très commune. Le personnage de Nate est hanté par le souvenir de son frère Nick qui fut celui qui le forma « au métier » de braqueur, de tueur. Parce que oui, c’est ce qu’est Nate, il n’est pas en prison pour rien…Je le concède Nate n’est pas un enfant de chœur, mais pour autant j’affirme qu’il reste un homme sensible, sa rencontre avec Polly va mettre ce cœur au jour, et ça ira très loin.

Vous aurez compris que le troisième personnage est l’ours, double de Polly qui ne la lâche jamais, un vieil ours borgne en peluche avec lequel elle bavarde silencieusement. Il parle pour elle, elle s’exprime à travers lui, il fait des gestes, des mimiques, parfois c’est ce qu’elle pense vraiment, parfois ça sert à conjurer la peur ou à la crier, et bien sûr cet ours sans nom la console et la rassure. On pourrait dire que c’est un objet transitionnel même si à 11 ans ça peut sembler étrange, mais plutôt que de jargonner psy, je dirai plus simplement que cet ours, qui se révèle très important, très utile et dont Polly ne peut se passer, cet ours est Polly.

« Elle fit semblant de donner une grosse part de chili à l’ours. Avec ses pattes, l’ours éloigna un pet de ses fesses. Il gloussa en silence. Son père rigola entre deux bouchées de son propre chiliburger. Polly et lui rigolèrent ensemble, et c’était comme entendre une chanson qu’elle n’avait pas entendue depuis longtemps. »

Rencontre de Scubby – goûteur- avec Polly et son ours:

« Toc-toc-toc.[…]

Scubby se dirigea vers la porte. Il colla son œil sur le judas.

Un ours en peluche borgne le regardait fixement.

Psychose amphétaminique. L’excès de dope ajouté à l’adrénaline avait transformé son cerveau en une tablette de chocolat fondu.

Il se remit devant le judas. Il trouva un angle différent. Il regarda le plus loin possible. Il vit que l’ours était dans un sac à dos, dont sa tête dépassait. Il vit le haut du visage de la personne portant le sac à dos. Une fille avec des yeux à la Kurt Cobain et des cheveux rouge cerise.

Pour la cavale, la fillette se coupera les cheveux et les teindra en rouge cerise, et au fil du récit, pour l’aider, pour qu’elle puisse se défendre, son père va lui apprendre comment étrangler quelqu’un  -…-, comment prendre le dessus en toutes circonstances; elle va se muscler, elle va lutter avec Nate, et ce qui est très bien montré c’est que le père va s’attendrir quand Polly va s’endurcir. C’est une gosse qui fait plus que son âge, sans doute plus mûre qu’il ne le faudrait à 11 ans; moi Polly m’a totalement bouleversée, Nate aussi à sa façon, de voir ce père en devenir, et leur vie à deux – trois –  à laquelle vient se greffer Charlotte dont Nate est tombée amoureux… Cette histoire toute violente qu’elle soit est magnifique où chacun se révèle sous un jour nouveau, inattendu, et ceci fait vaciller l’action constamment sans pourtant la mettre en péril.

« Quand ils se retrouvaient seuls tous les deux, son père n’arrêtait pas de parler. Il racontait des histoires de famille. Il lui parla de son frère Nick, qui savait rouler à moto sur une seule roue, qui en taule avait assommé un type en  huit secondes. Elle lui raconta son combat avec le chien. Il applaudit. Il prit son visage entre ses mains rugueuses et dit qu’il était fier, et son œil unique se mouilla, comme les yeux de Polly.

Ils parlèrent de Perdido. De ce qu’il y feraient. Polly bronzerait au soleil. Son père deviendrait un grand pêcheur. L’ours apprendrait le surf. »

Le livre se remplit d’amour au fil des pages, un amour à la vie à la mort, assez désespéré car il se bâtit sur la peur, sur la nécessaire solidarité et sur un instinct de survie, survie qui apparaît essentielle à présent que Nate et Polly se sont découverts, tout ça écrit d’une façon remarquable. Bien sûr, le scénario ne suffit pas, à ça s’ajoutent des élans poétiques, une écriture qui se module en rythme, en nervosité ou en douceur, magnifique, c’est un très très beau et très bon livre. Le rythme variant au fil de la course poursuite, on sort parfois essoufflé et le cœur battant de certains passages. Ce livre compte 266 pages, c’est court et ce format est parfaitement adapté à l’histoire.

J’ai vraiment adoré cette lecture. Beaucoup d’action, mais aussi beaucoup de scènes d’échanges entre Nate et Polly, si bien écrits qu’on se sent comme posté là à les observer s’apprivoisant et s’aimant, y compris quand ils luttent, quand ils s’opposent. Et pour tous les autres, peinture parfaite d’un milieu, je vous assure que vous serez saisi, empoigné avec force. En écrivant, en relisant, ça me produit encore le même effet, puissant et bouleversant.

On entend « You dropped a bomb on me « 

J’allais oublier :

« Elles remontaient la colline dans la nuit, et la lune leur dévoilait le tracé de la piste qui sinuait jusqu’au sommet. La cahute formait une masse noire contre le ciel. Au-dessus, Vénus scintillait.

La planète d’où je viens.

Il était dans cette cahute. Polly le savait. Elle sortit avant même que Charlotte ait coupé le contact. En bondissant hors de la voiture, elle serra l’ours fort contre elle.

Je viens de Vénus. »

Gros coup de cœur, un de plus pour ce début d’année qui me comble.

« Grise Fiord » – Gilles Stassart – Rouergue Noir

« Guédalia, ton visage contre la congère, tes yeux scellés par la glace qui a pris sur tes cils, tu es résolu. Sous la barre des -35°C, frissons, vasoconstriction, baisse de la tension artérielle. Il disait. Tu laisses glisser ton corps vers l’engourdissement. Derrière tes paupières cousues, à travers les longues mèches de chien autour de ta capuche qui s’agitent dans le vent, tes pupilles prisonnières cherchent la lumière. Tu comprends mieux pourquoi maintenant. Comment, peu importe. Mais pourquoi on meurt de froid. La dernière lueur d’un ciel confit dans la grisaille. Cette dernière lueur, la dernière lueur de ton dernier jour, caresse ta rétine. Tu vas mourir. »

J’ai commencé ce livre, j’en ai lu la moitié par petits bouts alors que quelques soucis me taraudaient et je me suis dit non, ce n’est pas comme ça que je dois entrer dans un tel roman. Il lui faut, il mérite de la concentration, une immersion totale, et rien qui ne vienne parasiter le fil de cette écriture, de cette histoire, de ces histoires. Et une semaine plus tard je l’ai repris et terminé en deux jours, des heures de lecture qui m’ont laissée lessivée, mais une lectrice comblée.

Alors je ne vais pas jouer l’érudite ou celle qui connait le sujet sur le bout des doigts, non. Je sais ce que j’ai glané ici et là avec ma curiosité coutumière, mes colères et mes révoltes à certaines images, à certains propos. Je sais bien peu de choses sur le Grand Nord, sur l’Arctique, sur les Inuits et sur leur culture, je ne suis qu’une ignorante, je le sais. Mais par contre je crois savoir reconnaître un grand livre, je crois savoir identifier une écriture exceptionnelle et une histoire qui va rester en moi très longtemps.

Voici ce roman qui m’a laissée pleine de tristesse, de colère et hélas saturée d’un sentiment d’impuissance. Gilles Stassart ne ménage ni le lecteur ni ses personnages, ce qu’il décrit est implacable, et on se dit en fait qu’il n’y a plus rien à faire, que c’est fichu, mort…

Cependant par ces personnages et leurs batailles persiste la vie malgré tout. La vie, une sorte de vie, celle que le monde, blanc la plupart du temps et dit développé, dit moderne, impose au reste de la planète. Les femmes et les hommes dont parle Gilles Stassart, tellement mis à mal depuis si longtemps tentent de s’en accommoder, bien obligés, dans leur élément et leurs coutumes…ou bien est-ce l’inverse, nos modes de vie et de pensée transforment et ces peuples et leur milieu? Les deux évidemment, il y a des résistances heureusement, mais sont-elles à la hauteur des attaques? On perçoit bien que ce peuple Inuit pèse très très peu au regard des intérêts du commerce, de l’argent, du pouvoir… La Terre et sa multitude si riche, si variée, ne valent pas lourd une fois arrachées au sol les richesses qui peuvent gaver les puissants dont la poigne pèse sur tout.

« Ces trusts sont les trusts, ils sont les ogres, leur appétit ne connaît jamais la satiété. Le fait que nous nous détruisions ne les concerne pas, que nous crevions sur la pelouse de leur villa ne fait que gâcher le plaisir décoratif d’un jardin paysagé. Je ne leur reproche pas leur nature. Je sais qui ils sont. Je sais qui est Amarok, le loup noir, et Akhlut, le loup blanc. L’un protège la harde de caribous, sait la faire prospérer, l’autre la consomme pour sa seule satisfaction et détruit par répercussion le chasseur qui en dépend. L’un partage avec, l’autre possède contre. »

L’auteur fait preuve d’une grande finesse et de beaucoup de justesse, ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, n’utilise aucune des grosses ficelles qu’on peut parfois craindre dans ces sujets, mais il sait dire la fragilité et la complexité de ce qui lie les êtres vivants aux lieux, aux temps, aux autres, la complexité des gens eux-mêmes, souvent tiraillés entre diverses aspirations. Rien n’est simple.

L’histoire est celle d’une famille inuit qui vit à Amarok ( Amarok est le grand esprit du loup dans la mythologie inuit, et vous savez quoi ? Si vous tapez Amarok sur votre navigateur, ce qui sort en premier c’est une bagnole; déprimant…) ; cette famille descend de celles et ceux qui furent déportés de force par l’état canadien au Nord du Nord, à Grise Fiord ( j’ai pointé mon stylo sur ces confins glacés).

Les parents sont Jo et Maggie, leurs deux fils Jack et Guédalia. Les deux garçons ont grandi avec les légendes de leur peuple contées par Jo et Maggie; ils ont grandi sur la glace avec le traîneau et les chiens, avec la chasse, le harpon et l’arc. Ils ont mordu à belles dents dans le foie du phoque juste tué. Maggie leur a lu des histoires, et à travers elles leur a transmis une culture, un mode de vie et de pensée; elle et Jo ont voulu que leurs fils étudient et connaissent le reste du pays. Jack ira à Toronto étudier le droit et les sciences politiques, il veut défendre les droits des autochtones, quand son frère Guédalia va à Montréal étudier la biologie et l’anthropologie; lui veut « décortiquer »  les savoirs inuits par le biais des savoirs modernes, et puis il est brillant, il est plus brillant que Jack mais il n’en a pas la stabilité, et je pense même que c’est sa grande intelligence qui, confrontée à certains savoirs, va le faire déraper. Guédalia va sombrer dans l’alcool, la drogue, la violence, et va se retrouver dans la terrible prison d’Iqaluit. C’est à sa sortie qu’on le rencontre au début du roman, au magasin général où il a un travail de réinsertion.

Au fil des chapitres de la première partie, chaque personnage narre une partie de cette terrible histoire, celle de ce peuple au travers de celle de cette famille, de tous ces gens déplacés et devant alors s’adapter aux conditions toujours plus extrêmes, pour se nourrir d’une part et pour combattre la solitude et l’éloignement. Briser les liens entre les communautés par la distance, un moyen d’affaiblir les velléités de résistance.

On a alors un récit historique, politique – ce livre se déroule au Canada, et même si le Nunavut (« Notre terre ») est devenu un territoire du Canada, et le plus grand, il est aussi le moins peuplé tout en cumulant le chômage, la délinquance, l’alcoolisme et au final un taux de suicide des jeunes importants . Comme je ne veux pas mourir trop ignorante, j’ai lu cette page plutôt sage, mais avec des informations fiables pour les curieux.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas oublier que nous sommes à « Grise Fiord » en littérature et j’ai aimé, énormément aimé l’écriture de Gilles Stassart et les personnages. Cette famille qui va souffrir et parfois se déchirer au-delà du possible – je ne vous dis pas pourquoi – est pourtant emplie d’amour et de solidarité car autrement comment survivre dans ces lieux ? Et puis il y a là les animaux, les chiens de Jack pour les courses de traîneaux, les ours, les phoques, les orques…Et puis il y a Dalia, la vieille chamane venue du Groenland, personnage important qui constitue un axe, une colonne vertébrale dans l’histoire de la communauté et de cette famille.

Toutes et tous, chacun à leur tour, nous livrent les légendes, les croyances, et la vie ici au fil des époques et des épreuves; c’est poignant, et puis c’est beau, et puis c’est très très fort…

La seconde partie est le grand voyage que va entreprendre Guédalia avec Jo sur le traîneau, Dalia qui va se joindre à l’équipage et puis bien sûr les chiens. C’est dans cette seconde partie, dont chaque chapitre a pour titre un mot inuit qui parle de la neige – Nateq, le sol d’un igloo, Piqsiq, neige soulevée par le vent ou bien Qeoraliaq, neige brisée – que le désordre environnemental va se dérouler sous nos yeux inexorablement. Il y a la dureté du climat, le froid intense, la glace qui fouette le visage, toutes choses normales si haut, mais il y a aussi des crevasses élargies, les icebergs qui s’effondrent et qui font qu’on ne peut plus se fier aux cartes, qu’on ne sait plus trop comment procéder pour chasser – même les animaux sont désorientés, la glace qui se met à bouger, crouler partout.

Cette fonte des glaces réjouit les « commerçants » qui bientôt auront une voie royale pour leurs cargos, entre Atlantique et Pacifique; cette fonte des glaces, ce réchauffement ressenti intensément au pôle met des obstacles à la course des chiens et du traîneau, complique la route de Guédalia et de son équipage. Je ne vais pas développer le sujet, chacun comprendra bien en lisant cet exceptionnel roman qui jamais ne donne de leçon, chacun comprendra bien notre part dans ce désastre.

« Quelle chance et quelle catastrophe d’assister au spectacle extraordinaire et inconcevable de la fin d’un monde…Ce morceau de glace était solidaire, il y a à peine dix ans, à des milliers de kilomètres du continent dont il poursuivait la territorialité, participait à la topographie, contraignant les itinéraires des lièvres, des lemmings et aussi des loups, un repaire pour les oiseaux migrateurs et pour les chasseurs d’oiseaux que sont les renards isatis et l’Inuit.[…] Avec la disparition du manteau glacier, la terre est nue, elle a froid.

Chacun cherche l’autre. Les rendez-vous entre les  espèces sont manqués et la rapidité du phénomène fait que personne n’a le temps d’apprendre, d’assimiler, de s’adapter. Le nouveau maître du climat est pris dans un tempo endiablé, proies et prédateurs perdent leur danse. Le glacier me raconte ça avec le feuilletage de ses glaces.[…] Cet immense volume, dont le sommet culmine à une trentaine de mètres, est fragile, aussi fragile que notre culture et notre peuple qui y sont attachés. »

Mais je termine avec Guédalia qui reste le personnage majeur, porteur, passeur de sa nation dans cette histoire, un pont entre deux générations, deux modes de vie – celui des kabloonaks et celui des inuits –  et qui finalement aura su entendre Jo, Dalia, qui aura tiré leçon de l’unique gifle reçue de sa mère. Guédalia profondément attachant, jeune homme perdu, tiraillé, brillant mais ne sachant que faire de ça…et jeune homme plein de chagrin, de déception et de révolte.

Je n’oublierai pas la beauté des paysages, les sculptures naturelles des glaces, la lumière bleue dans l’igloo, les chiens heureux et excités de courir, l’impressionnant ours blanc et la légende de Siqiniq (ᓯᕿᓐᓂᖅ- en syllabaire inuktitut ) , la Femme-Soleil et de Taqqiq, son frère Lune, les règles du Nord:

« Ces règles sont inscrites dans l’histoire qui se transmet de bouche à oreille et nous raconte. La mémoire du premier mot est inscrite dans ceux que tu entends, Guédalia.  Écoute l’histoire. Avec elle, tu apprends non seulement ce qui s’est passé, mais aussi comment l’avenir se déroule. La légende raconte tout, c’est la clef. Si tu fais l’amour à ta sœur, si tu tues ton frère dans la force de son âge, tu blesses la communauté à mort. Tu la menaces. La voix de ton père, lorsque son fil était encore intact, te la racontait, cette histoire. Tu la connais par cœur. »

Je ne sais pas si je suis parvenue à dire à quel point ce roman se démarque, comme il est beau, fort, intelligent, comme on en sort avec un savoir en plus et de quoi se questionner, s’informer encore …Ce que je sais, c’est que c’est de ceux qu’on n’oublie pas, que je n’oublierai pas, un roman noir auquel se mêlent l’aventure, la nature et une communauté qui vaut qu’on la connaisse…Petite fille, j’avais des livres, des albums qui me parlaient d’eux, j’aimais ça.

En lisant, j’ai pensé à ces hommes inuits vus sur un trottoir de Montréal, échoués sur des couvertures, imbibés d’alcool et autres substances de destruction. Cette vision m’a marquée, une telle tristesse sur ce bout de trottoir, quand on vient de l’immensité blanche et froide, mais familière…Par ailleurs, la description dans le livre de ces femmes et de ces hommes sur leur propre territoire ou ailleurs est d’une grande tristesse, c’est une désolation impuissante.

« Abandonnés d’un Nord devenu cruel, avec des logements trop petits pour les nombreuses familles, consanguines, où l’on dort à tour de rôle car la place est comptée, où les hommes violentent les femmes. Où, sous le regard des vieux, les jeunes se jettent du haut des fjords, parce qu’ils ne savent pas à quoi destiner leurs corps pleins de ferveur vitale. On leur donne du phoque bouilli à ces Inuits, ils veulent du phoque cru. Et moi, je salivais à l’idée de frites et de mayonnaise…Cette nation de fantômes erre et peuple les parcs, les stations de métro, s’éthylise à l’occasion, en rêvant de rejoindre des familles hypothétiques, des paysages qui ne sont plus là, et se réfugie derrière l’excuse d’un ticket inaccessible qui l’empêcherait de rentrer. Rentrer pour quoi faire ? »

À écouter…

https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1086506/itinerance-autochtones-inuits-montreal-police-relation

J’aimerais bien que ce ne soit pas ce qu’il reste à voir de ce peuple que Gilles Stassart a dépeint dans toute la richesse de sa culture, de sa mythologie et de sa pensée. 

En ajout : je suis allée voir « La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, film réjouissant, un peu moins cynique que les précédents, très drôle, toujours assez cynique mais plus tendre aussi, et qui se termine gravement avec des visages d’Inuits et d’Amérindiens à Montréal, de ceux que j’ai vus si misérables. 

Le chant de gorge inuit, j’ai opté pour la jeune génération

J’ai marqué je crois bien une page sur trois de ce roman. J’ai eu du mal à choisir les extraits, c’est un très très beau roman, vraiment un gros coup de foudre.

Aller au Nunavut avant qu’il ne coule ? Même pas, évitons ça…

« Je voudrais qu’on m’efface » – Anaïs Barbeau-Lavalette – Bibliothèque Québecoise

« Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde. »

Ce petit livre est un cadeau de ma fille. J’avais commencé sa lecture avant de repartir de Montréal. Difficile à trouver en France, alors j’ai eu ce petit roman pour Noël et c’est un magnifique cadeau pour qui aime lire et découvrir. Je ne sais pas vous, mais moi rien que le titre me donne des frissons. J’ai donc visité hier le quartier Hochelaga-Maisonneuve- en regardant le plan de la ville, j’y suis passée à pieds sans le savoir – , j’ai fait la connaissance de Mélissa, Roxane, Kevin, Kelly et Kathy, et puis Meg, Marc, Louise, Steve…

J’ai rencontré surtout donc trois enfants de douze ans aux vies d’adultes déjà, trois enfants livrés à eux-même ou presque, qui vivent dans le même bloc, chacun une vie impossible mais qu’ils affrontent avec un incroyable courage. En même temps, ils n’ont pas bien le choix. Je n’ai pas une once de honte à dire que j’ai pleuré du début à la fin, car si certains passages peuvent faire sourire, c’est par un bref retour à l’âge réel de ces gosses, mais ils sont toujours brutalement ramenés à la réalité. Et c’est : père alcoolique, mère toxico et prostituée, beau-père violent et mère alcoolique, papa catcheur et mécano qui perd son job puis perd son combat…La défaite est ce qui règne dans ce Bloc, la défaite, le renoncement, le désarroi, la survie, les addictions mais aussi la négligence. Seul Kevin a un papa qui tient encore un peu debout mais les deux petites…Voici deux fillettes formidables, mais pour lesquelles, on le sent bien, s’amorce le pire pour leur vie future. Pourtant ils rêvent encore, ces enfants, Roxane rêve de Russie et d’Anastasia en écoutant Chostakovith, Kevin de lutte et Mélissa…Mélissa n’a pas le temps de rêver, elle s’occupe de ses deux petits frères. Je ne raconterais rien de plus, ce livre compte 145 pages, juste quelques extraits significatifs. Et vous dire que c’est un merveilleux livre, vraiment.

Roxane va à l’école:

« L’autobus roule dans Hochelaga pis ramasse les détritus.

Roxane regarde dehors. Est pas débile, elle. Est pas pareille, mais est pas débile.

M.S.A. Mésadaptée-Socio-Affective. C’est ça son étiquette.

Y ont pas dit si ça se soignait, ni si c’était contagieux.

L’autobus freine devant l’école. Elle sort, vite. Toujours la première.

Elle traverse la rue vers le dépanneur. »

Et Roxane chez elle:

« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.

Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. […] Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »

Et Roxane, au concert de la chaise vide:

« Roxane se tient droite, le violon fixé sur l’épaule, le regard ancré dans la foule.

Anastasia est là – c’est correct, c’est correct – Roxane tient l’archet dans sa main pétrifiée.

C’est l’Hiver de Vivaldi, les deux chaises restées si vides au milieu d’une rangée pleine, l’Hiver auquel Roxane s’accroche comme à une dernière bouée. Y sont pas là. »

 

Cette version, nerveuse, comme le cœur de Roxane qui palpite et soudain s’arrête, entre chagrin et colère.

Mélissa :

« Ce soir, Mélissa déménage dans la chambre de sa mère. Parce qu’elle reviendra pas, reviendra plus. Elle a choisi la rue. Mélissa prie pour que l’hiver soit frette à mort. À mort.

Mélissa a douze ans, pis à partir de maintenant faut qu’a kicke la petite fille. Faut qu’a la batte, faut qu’a la tue. Faut qu’a soit plus adulte que les adultes, pis est capable en crisse.

Hier, le beau-père a sacré son camp. Pouvait pu fourrer, y est parti.

Parfait comme ça. Pas besoin d’lui ici.

Mélissa a douze ans pis est capable en crisse. Mieux que personne, même. »

Kevin et son père Steve:

« La porte de la chambre de Kevin s’ouvre doucement. Kevin en sort. La cape rouge sur ses épaules traîne à terre. La maison est silencieuse. Dans le salon, Steve s’est endormi. Kevin s’approche. Regarde son père. Kevin s’approche encore, doucement.

Lentement, il passe ses bras autour des épaules de Steve, monte sur lui. Puis se recroqueville en petite boule contre son torse, où il pose sa tête. Par-dessus leurs deux corps fatigués, il tire la cape rouge, comme une couverture. Et après s’être assuré que son père est bien abrité, Kevin s’endort à ses côtés.

Un temps.

Steve passe doucement son gros bras autour du corps frêle de son fils endormi. »

Je veux rajouter que cette langue québécoise est non seulement savoureuse, mais d’un infinie poésie, parfois brutale comme un coup de poing, avec des expressions si fortes…sans doute le talent d’Anaïs Barbeau- Lavalette y est pour quelque chose bien évidemment avec ce premier roman d’une tendresse infinie pour ces enfants à l’abandon. Et pourtant et pourtant…à lire jusqu’au bout, en succession de tendresse, de naïveté et de rudesse, de violence qui secouent très fort.

Quant à la difficulté de trouver des livres québécois en France, bien moins présents que les écrivains canadiens anglophones, je vous propose ce lien: https://www.librairieduquebec.fr/, qui vend en ligne ( libraires rencontrés à St Malo il y a deux ans) mais peut-être est-ce possible autrement, en tous cas pour les auteurs autres que très fameux ici et ramenés par de grosses maisons d’édition. Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, on trouve ce roman en e.book, un autre existe en Livre de poche (« La femme qui fuit » ). Par ailleurs ce livre-ci lui a inspiré un long métrage de fiction, « Le ring » où Kevin devient Jessie qui cumule un peu tout ce que vivent les trois enfants dans le roman.

Voici ce reportage pour mieux connaitre cette écrivaine réalisatrice et documentariste.

Grand grand talent et une empathie, une compréhension de l’adolescence assez rare. Je porte ces mômes dans mon cœur. Coup de foudre !

Bande-annonce du film