« S63 » – Jean-Bernard Pouy – éditions Invenit/Musée des Confluences

« L’un des musts dominicaux est, depuis quelques années, et ça un peu partout dans l’Hexagone, la braderie, la brocante et le vide-grenier. Si l’on ne fait pas gaffe, ce genre d’événement non seulement peut vous entraîner dans cette sorte de léthargie dégoûtante qu’est l’ennui profond, mais peut aussi vous rendre méchant, très méchant. Se promener entre des tas de saletés invendables, des machines à coudre du XVe siècle et des cafetières en émail toutes pourries peut devenir une torture. Bon, je sais que la mauvaise humeur peut efficacement vaincre l’ennui, mais ce n’est pas très agréable pour l’entourage. »

Voici pour moi la seconde lecture dans cette jolie collection d’une maison d’éditions de très grande qualité. De cet éditeur, j’ai à la maison « Babel », exposition vue à Lille et qui m’avait enthousiasmée et j’ai lu « L’enfant fossile » de Philippe Forest dans ces récits d’objets, un très beau texte lu en format numérique; je n’ai pas écrit à son sujet, mais ça se fera bien un jour. L’idée de cette collection, en partenariat avec le musée des Confluences:

 

Jean-Bernard Pouy, auteur si connu que je ne vous ferai pas l’affront de vous le présenter, se prête ici au jeu. J’ai retrouvé tout ce qui fait le charme de ses livres noirs, gris et autres. Humour, bougonnerie de première, imagination débordante, et un pied de nez au sérieux très rafraîchissant. On rencontre évidemment une profonde culture, de vrais savoirs et ainsi entrons nous dans sa résidence bretonne, où il se rend avec son épouse.

Ce livre est si court – 75 pages aérées, c’est un récit – qu’il me faut juste vous en faire un aperçu, vous donner envie, parce que c’est comme une friandise ce genre de petite  histoire.

Tout d’abord, le S63 est un téléphone, le S c’est Socotel qui le fabriqua et 63 pour 1963 l’année de sa mise sur le marché. Téléphone plein de nouveautés, bref, le top du moment.

Alors, résumons : lors d’une brocante à Poulganec, le fouineur ne peut résister à une petite toile qui va le mener vers une aventure inédite, d’expertise en supposition, ce petit tableau aurait une certaine valeur, voire une valeur certaine… Mais alors mais alors? Qu’est ce que le S63 vient faire dans cette histoire, hein ? Ah eh bien il surgit inopinément, renversant tous les pronostics des experts. Il ressort du garage et du carton où il était conservé, mais pas que…

« J’ai recouvert le tableau avec une toile épaisse et je l’ai planqué dans un tas de ringardises à base de fleurs. Ce n’était pas le moment que quelqu’un d’autre voie ça, soit confronté à cette absurdité.

En même temps, j’étais soulagé. »…

 

Présent dans les collections du Musée des Confluences, c’est lui que Jean-Bernard Pouy a choisi pour son Récit d’objet, le S63, et il a bien fait, parce que j’ai beaucoup aimé cette lecture, j’ai beaucoup ri, tout n’est pas drôle, mais tout est impeccable et intelligent, et fin. J’ai aussi appris deux ou trois choses très intéressantes sur l’art et sur le téléphone.Téléphone pas loin de rendre fou notre homme.

« Dans le même ordre d’idée, j’ai toujours cru que répondre au téléphone, c’était dangereux et toujours pour apprendre une mauvaise nouvelle. Sauf il y a peu, quand je me suis jeté sur mon S63, en plus même pas connecté, pour ne rien entendre, bien évidemment. Pas de boîte vocale à l’autre bout, ferme ta boîte à camembert, tu l’ouvriras pour le dessert.

Ne pas se fier aux apparences. »

Et ça suffira comme ça, procurez vous ce joli petit livre et lisez-le !

« J’avais les jambes qui tremblaient. Je me suis assis sur une banquette installée au milieu de la grande salle. Pas de panique, ça n’allait pas durer. Déjà, depuis le temps honni de ma jeunesse, j’avais toujours craint les musées, que je visitais, étreint par une terreur intense. Les parents devraient réfléchir à deux fois et tourner sept fois leur dentier dans leur bouche avant d’emmener la chair de leur chair, le squelette de leur squelette, dans ces horribles morgues surpeuplées de fantômes.[…] Et Saturne, le vieillard lubrique de Goya, qui déguste monstrueusement ses enfants, ces mêmes enfants que les parents traînent dans les musées en dévorant leur mental de la même manière. »

« Rebecca de Winnipeg » – Anaïs Hébrard, éditions de l’Aire

« La disparition

Le Matin

Mardi 11 décembre 2001

Vous vous souvenez certainement de la jeune aventurière dont nous vous rapportions les frasques lors de la dernière fête nationale, à Altdorf. Eh bien, elle s’est tout simplement volatilisée, aux dires de ceux qui se sont fait passer pour ses grands- parents. On se demande ce qui a pu passer par la tête de cette jeune délinquante pour qu’elle disparaisse ainsi sans laisser de traces.

Aucune reconnaissance pour ces retraités aux revenus modestes qui l’avaient généreusement prise sous leur aile en se faisant passer pour des proches, afin d’éviter son incarcération. La police suppose qu’elle serait retournée en Bosnie, son probable pays d’origine, ou qu’elle serait victime d’un trafic de prostitution en lien avec la mafia moscovite. »

Un OLNI ! Comment parler de ce livre extrêmement original, pas tant par sa forme – une construction à voix multiples – que par le sujet, par l’héroïne essentiellement, et puis, et puis, c’est une histoire dingue, voilà, si je devais résumer, je dirais ça comme ça, inracontable, des passages parfois difficiles à lire parce qu’il y a des parlers surprenants, parce que le propos est totalement délirant, sauf pour Rebecca…

Mais qui est cette Rebecca de Winnipeg ? C’est une jeune fille amish du Manitoba, atteinte de la maladie du sirop d’érable… Ah ! Cela vous fait le même effet qu’à moi ? C’est quoi cette maladie fantaisiste canadienne ??? Quand j’ai lu ça, sottement j’ai ri, et pourtant cette maladie existe bel et bien, même si ce nom est plutôt drôle, c’est une maladie héréditaire très grave. Je vous mets un lien ICI pour en savoir plus .

Quoi qu’il en soit, ce livre est une sorte de road – book qui va mener Rebecca du Manitoba à la Suisse. Alors que la jeune fille, muette par choix – autant que faire se peut –  va être mariée à Isaac Le Bègue ( ça fait rêver, hein ? ) La veille du mariage, sa grand-mère, Gram Léa, va lui offrir un fer à bricelets en fonte, souvenir de sa Suisse natale, sur lequel, en médaillon, est représenté Guillaume Tell – enfin il paraît que c’est Guillaume Tell -… Et Rebecca va s’enflammer pour ce prince et alors se lancer seule sur les routes et l’océan pour le rejoindre, l’épouser et devenir reine de l’Helvétie. Oui, rien que ça…L’histoire se déroule dans ce début de siècle.

J’admets que j’ai eu du mal à lire certains passages, à cause d’une part de certains parlers – comme celui de cette femme française – de Tignes – dans sa Mini-Comtesse (elle vit dedans, attendant pour se poser de trouver le bon endroit pour enterrer son homme, plié en quatre bien congelé dans la glacière…)

« Moi tourne en rond grand rond est-ouest. Et quand moi trouverai le lieu idéal, m’arrêterai, creuserai le sol, pffff c’est dur, et déposerai mari à moi dans sa sépulture où restera en m’attendant. Personne délogera lui pour faire de la lumière dans sa cahute. Qu’est ce que moi en ai à foutre que les gens soient dans le noir ! Même les marins, m’en fous qu’ils se cassent la gueule contre les rochers, quand le phare en panne, électricité paf y-en-a-plus. Moi, bien au chaud dans ma cabane, mari bien au frais dans son trou, parfait-tout-bien, primus-plus. Faim, Vous? Miko dans la glacière, primus plus ils sont, miam c’est bon. »

comme les bavardages de tante Esther qui inverse certaines consonnes…et avale les syllabes

 » Tante Esther,  je t’entends me rire au nez quand je m’enfuis au bout du jardin et parler comme tu parles, à toute vitesse et en avalant les lettres. Et c’est encore pire quand tu manges les chewing-gums que tu caches dans tes poches. Hier, tu es passée sous ma fenêtre. « Eh, je reviens du bain, j’crois qu’c’est l’dernier d’la saison, la rivière, y disent qu’elle est ‘tit peu fraîche, y rigolent ou quoi? C’est l’Ancratique, c’te rivière ! Rien que l’orteil, t’as quasi pus de couenne dessus et c’est comme si l’ongle y s’décolle ! »

-Si t’as l’courage, tu f’ras une ‘tit’ trempette après la cérémonie du mariage, Reb, et, hum, tu s’ras douce comme un lapin pour passer au lit avec Isaac. J’oulbie toujours, t’sais pas nager. Tu remont’ras ta robe et tu t’tremp’ras jusqu’aux cuisses. Ça s’ra déjà pas mal. Ah, mais y a les cailloux, ils sont couverts de mousse, c’est la patinoire ! Zip, plouf, au fond ! Ta robe, elle f’ra un lampion au d’ssus de l’eau et toi, tu s’ras en dessous. Tu parles d’une blague ! Elle est où la mariée? Au fond d’lit…d’la rivière ! hahahah !

« Je suis Rebecca et je dois me marier avec Isaac le Bègue. »

ou simplement des délires de Rebecca parfois difficiles à suivre, ainsi quand elle parle avec son Guillaume (Tell )

« Je ne parlerai pas. Je ne parlerai pas. Guillaume, je te déteste. Tu es un salaud. Voilà. Mais j’arrive. Tu n’as pas intérêt à me dire que j’ai tardé parce que demi-tour. Une ferme. Une église. Des vaches. Des nuages qui ne racontent rien. Pas un seul edelweiss ni la moindre gentiane. Le plouc, à côté de moi, n’a pas intérêt à me causer. Ni à me toucher, même s’il est jeune et joli garçon. De toute façon, je n’ai plus rien à vendre. Je rêve ou il chante? Une connerie de plus à entendre. Hein ? Il yodle? Quelle horreur ! Non, il me chante le chant de la nation, si je comprends quelque chose à son charabia. Il m’explique que c’est l’hymne. Ô Canada…mais non idiote, il te chante l’Helvétie. [ superbe tirade bien bien virulente ] Sale petit pays encaqué de déjections dont je vais être la souveraine. Et l’autre plouc qui me demande où je vais. Mais je suis la reine, bordel. Une reine, ça va où, à ton avis? Ça va se faire défoncer à Londres, sur un trône couronné d’une saleté de patère? Non. Ça va à la capitale. Voilà. »

L’ensemble est vraiment d’une telle fantaisie, parfois absolument désopilant, très cru, très trash, comme le chapitre éblouissant « De Winnipeg à Montréal » avec le si brave routier. Au téléphone avec sa copine Marylène

« […]On a encore fait un arrêt. J’étais parti me payer un sandwich. J’reviens. Elle avait arraché toutes mes bonnes femmes. J’ai piqué ma crise, j’ai hurlé qu’elle avait pas à faire ça, que c’était quoi, qu’elle était jalouse ou quoi, que si elle s’imaginait être comme chez elle dans mon GM, elle se trompait, qu’elle m’faisait chier avec son regard à la Schwarzenegger dans Terminator, que moé, j’me sentais troué par son regard de lynx et que j’lui souhaitais que son Guillaume la troue bien profond pour qu’elle regrette toute sa vie de se trimballer le museau de cet épais encastré dans sa couenne. Là-dessus, j’lui ai jeté son sac à la face et j’ai sacré le camp.

-…

-Imagine, comme d’accoutumé, j’ai refait un u-turn au bout de dix miles. Y’avait du trafic. J’ai prié pour que ça avance vite.

-…

-Oué, j’ai prié. Moi qui prie pu depuis longtemps, c’est r’venu t’seul. J’ai crié dans mon truck: « Bon yieu de marde, tu les bouges ces chars qui m’font chier et tu me retrouves ta servante bénie entre toutes les chiennes et j’te jure de plus jamais tapisser mes portières de pinups et de boire que de l’eau ! » Enfin, j’suis arrivé au but. Elle avait disparu. J’ai pleuré comme les chutes du Niagara. J’ai même renvoyé. Mais j’savais que c’était fini.

-…

-Comment veux-tu que j’la retrouve? J’sais même pas comment elle s’appelle ! »

ou la rencontre avec Latifa 

« -Eh fille, pisque tu te soucies de tes bottes, tu peux bien te soucier de toi, non? T’appelles comment?

-Rebecca. Je suis Rebecca de Winnipeg.

-Ouaille, ben moi alors je suis Latifa, Latifa à la jambe de bois. De Gibraltar.

[…] »

Et le bordel des Freaks

« […]Heureusement, j’avais pas les légitimes sur le dos, vu que les gars qui venaient me voir, c’était des célibataires frustrés ou des missionnaires de la métropole en manque de quéquette. Bon, j’en ai eu vite ras le bol. Je suis retournée à St John’s, où, peu de temps après, il a fallu me niquer jusqu’à la cuisse. C’est le chirurgien qui m’a parlé d’un de ses potes qui voulait ouvrir un bordel spécial. Le bordel des Freaks, le bordel des monstres, quoi. Peut-être que je pouvais intéresser son copain rapport à ma grosseur et ma fausse guibole.

Tu veux dormir, p’têt’?

-Non, racontez. »

Lire la genèse de ce bordel est un sacré bon moment, encore quelques chapitres dantesques, je vous le garantis !

Au fond il est si triste le destin de Rebecca. Elle va rencontrer de braves gens et d’autres pas très fréquentables, mais elle est désarmante et sans le vouloir déstabilise complètement son entourage, le routier en particulier qui en quelques centaines de kilomètres va être si ému, si bouleversé, et même si transformé par la gosse. Quelques chapitres sont les notes du journal de Lise Landry, médecin de Rebecca à  Winnipeg; malgré la consigne de son chef –  ne pas s’attacher aux patients – elle ressent pour Rebecca une affection évidente.

« 27 juillet 1984

Post-it : Pffff, ce qu’elle m’a manqué quand elle est partie.

Rebecca est partie ce matin, avec son sac poubelle. Ils sont venus la chercher, Léa et Amos Lapp. Les parents étaient aux champs, comme d’hab’. Léa m’a donné des whoopies au chocolat dans un petit panier, Amos m’a bénie. Rebecca n’a rien dit. Je lui ai donné mon adresse et mon n° de tél. Elle n’a rien dit. À partir du moment où elle a su qu’elle allait partir, elle s’est tue et plus moyen de discuter avec elle. Je lui ai sorti un chapelet de gros mots pour la faire rire, rien. Je sais que cette petite fille est intelligente, qu’elle parle au moins trois langues, qu’elle a l’oreille musicale et qu’elle est gourmande mais si je ne l’avais pas côtoyée et observée pendant tous ces jours, si je n’avais pas eu des fous rires avec elle, si je ne l’avais pas entendue raconter Dallas en détail avec les mimiques de tous les personnages ( Sue Ellen bourrée, quelle rigolade ! ), si elle ne m’avait pas cassé les oreilles avec L’apprenti sorcier, je croirais avoir quitté une débile muette. »

Car comment ne pas ressentir de la compassion et une amitié pour cette jeune fille déroutante ? Malade, oui, et les gens l’ignorent. Malade et née et élevée chez les amish, ce qui je suppose n’arrange rien.

Parmi les passages à la fois très très drôles et en même temps bouleversants , ceux durant lesquels Rebecca délire, se lâche en grossièretés, puis tout à coup, ça retombe en mélancolie et contrition…

« Tu ne vois pas que je crève de trouille Et ça me tord les boyaux alors pourquoi tu dois ouvrir ta grande gueule pleine de merde et de sciure. Non, chiure. Tu veux savoir où j’ai appris ça? Avec Esther, avec les Anglais, avec la radio du fond du jardin, avec la télé de Winnipeg, au bordel des Freaks. Et je les pense, et je les dis et je les répète et je les mâche et je les re-répète encore et la vérité vraie c’est que même si je dis trou du cul de Dieu à la chiotte de fuck you, il ne se passe rien, rien de rien de rien de rien de rien. Ta saloperie dégueulasse de malveillance merdeuse ne nous rend pas sourds. Ton putain-pourri regard de fouine ne nous crève pas les yeux. Rebecca, arrête ça tout de suite, l’avion va exploser et partir en pluie. Mon Dieu chéri qui efface tout même les vilains mots, faites que l’avion se pose. Pardon, pardon, Amos, efface, efface. Je n’ai rien dit. Tu mens. Je n’ai pas dit de mots sales. Tu mens. Laisse-moi tranquille, je t’en supplie, laisse-moi tranquille, je ne dirai à personne que tu as tapé Léa, pardon, Amos, pardon. Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse efface mon péché. Pourquoi mon voisin me parle-t-il? Ta gueule, le voisin con à la noix, Rebecca, ne recommence pas. Sois gentille. Ou alors va manger du savon dans les toilettes. Je ne parlerai pas. Je ne dirai rien qui ne soit… »

Enfin, rien de mieux pour parler de ce roman qu’une petite conversation avec son auteure, personnage je pense peu banal également. Une belle rencontre une fois de plus grâce à un livre. Sinon, Rebecca préfère la bande-son de Fantasia à l’hymne helvète…moi aussi, alors je vous propose Bach, toccata et fugue en ré mineur

Donc demain, Anaïs Hebrard se raconte et nous parle de Rebecca et sa galaxie.

« Revolver » – Duane Swierczynski – Rivages/Noir, traduit par Sophie Aslanides

« Stan Walczak

7 mai 1965

L’agent Stanislaw »Stan » Walczak avale généralement la bière par litres, mais cette après-midi chaude de printemps, il y va doucement. Du dos de sa main épaisse il essuie la sueur qui perle sur son front. Il fait 23° et l’air est très moite.  Son sang polonais ne supporte pas l’humidité.

Il jette un coup d’œil à son équipier, George W. Wildey. Contrairement à Stan, Wildey transpire rarement. Et il ne boit pratiquement jamais. mais il a décrété qu’après la semaine qu’ils viennent de passer, une petite mousse était tout à fait appropriée. Stan ne pouvait qu’être d’accord.

Ils sont en civil mais toute personne qui entrerait dans le bar les repérerait immédiatement. À North Philly, jamais un Blanc ne traînerait avec un Noir, à moins que ce ne soit de la flicaille sous couverture.

Techniquement, ils font tous deux l’école buissonnière. »

Très chouette lecture que cette enquête au long cours et cette histoire de famille, qui est au cœur du livre. Construit sur trois époques, trois générations de Walczak policiers, l’histoire commence avec Stan et son collègue George. Équipe peu classique pour cette époque puisque George est noir, et que le mouvement des droits civiques bat son plein dans cette Amérique raciste. Walczak et ses origines polonaises, lui, aime bien bosser avec George, le duo fonctionne. Stan et George sont abattus dans un bar cet été 1965.

La construction du roman est vraiment un  point fort – ça ferait à mon avis une excellente série – chaque chapitre fait de trois parties, une par époque, on suit ainsi un événement de son origine à l’interprétation qui en sera faite ensuite . En même temps que les enfants devenus eux aussi policiers on apprend pas mal de choses sur Stan, George, la police de Philadelphie, le racisme, l’immigration et ses strates, la politique de cette ville. De Stan on passe à Jim son fils, qui inlassablement va chercher à comprendre la mort de son père – un coupable a été arrêté et ressort de prison – puis la petite-fille Audrey qui va à son tour chercher à comprendre ce double meurtre dont la conclusion n’a jamais convaincu personne.

« Elle n’est pas belle à tomber, elle le sait. Mais elle attire l’attention d’un certain type d’hommes, quand elle veut. Surtout avec une main posée sur le juke-box, les hanches qui se balancent, en sirotant un cocktail. Assez rapidement, quelques hommes d’affaires entre deux âges cravatés l’entourent, étonnés qu’elle connaisse ces morceaux; ils lui donnent des billets d’un dollar (« tu choisis, jolie » ), et bientôt lui offrent des verres. Des vodkas.

Skyrockets in flight…

Elle n’aurait jamais du revenir. »

Dans sa playlist

Audrey est celle qui va dénouer les fils et reconstruire la véritable histoire, celle du double meurtre et celle de la famille . Formidable personnage que cette Audrey bien imbibée, directe et sans filtres, j’adore cette fille qui au fond contient beaucoup de colère et beaucoup de chagrins.

« Quand Audrey sort du terminal, l’air chaud et humide la gifle en plein visage. Ses longs cheveux noirs fouettent l’air en tous sens, comme les serpents de Méduse. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se cramponne à son petit sac de voyage – oh oui, cette visite sera courte, la culpabilité ne fournit de motivation que pour vingt-quatre heures, pas plus – et elle cherche la limousine. Pour sa peine, on lui a promis une limousine.

Pas de limousine.

En fait de limousine, c’est un minivan. Honda elle sait-pas-quoi bleu cyanose, vieux de quelques années, cabossé ici et là.

Pour l’accueillir, une belle-sœur, la seule qui lui parle; qui gesticule et crie, dépêche-toi, dépêche-toi, on va être en retard. Des gamins qui poussent des cris de joie derrière. Attends, non, ce ne sont pas des cris de joie. Des hurlements.

Ça va être un cauchemar.

Putain, on lui avait promis une limousine. »

C’est sans doute pour ça, comme vilain petit canard mis à distance, qu’elle va avoir tant de hargne, tant d’objectivité aussi, tant de culot qui vont lui permettre d’éclairer d’un jour tout nouveau cette enquête, sa propre histoire et celle des Walczak.

J’ai été heureuse de retrouver Sophie Aslanides sur la traduction de ce livre, en particulier pour l’humour bien présent ici et le ton décalé, des choses qu’elle maîtrise à merveille dans ses traductions de Craig Johnson.

J’ai lu ce livre d’un trait, c’est très très bon, c’est très visuel, on découvre un bout de l’histoire de Philly et de sa population, on voit aussi cette dynastie de flics « ordinaires » qui pour les générations les plus neuves cherchent une vérité et j’ai été très contente que ce soit Audrey la tatouée arrosée au bloody mary qui dénoue tout ça !  

Beaucoup d’empathie pour Jim aussi, un très beau personnage également:

« Aux veillées, on est censé s’agenouiller et dire une prière pour le défunt. Mais tout ce que Jim pensait, du haut de ses douze ans, c’était que son père avait un air pas du tout naturel. On aurait dit qu’ils l’avaient remplacé par un mannequin de cire. Le jeune esprit de Jim s’est attardé sur cette idée quelques instants. Quelque part, là, dehors, un gang retenait son père en otage, et attendait que son fils vienne le sauver.

Mais non. Quelqu’un l’avait abattu de plusieurs coups de feu. Maintenant que Jim était tout près, il voyait les dégâts que les pompes funèbres avaient eu du mal à réparer.

Alors, en touchant la manche de l’uniforme d’apparat de son père, il a dit une courte prière. Il a fait une promesse.

Je vais trouver l’homme qui t’a fait ça.

Et je vais le faire payer.« 

On entend Dylan, beaucoup, et puis  » de la soul de merde » – dixit Stan à George, et puis les Kinks ( je ne vous parle même pas d’une polka polonaise…mais si ça vous dit, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=7uxyg1aUaoI

Atmosphère très bien rendue par une écriture sans fioritures mais pleine d’esprit et de second degré, bref, du bon polar à déguster d’un shot !

"Ma maison au pied du volcan"- récit par Gísli Pálsson – éd. Gaïa, traduit par Carine Chichereau

« Bólstað

Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes: ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la « Montagne Sacrée » des îles Vestmann, en Islande, en 1973. Ces faits éveillent en moi à la fois une véritable curiosité et un sentiment de perte poignant. Chez moi, où est-ce? Comme tant d’autres à travers l’histoire, je  rêve d’un monde qui n’est plus, d’un lieu auquel j’appartiendrais mais qui ne peut être ressuscité. Que puis-je avoir en commun avec un champ de lave? Puis-je m’identifier à une montagne, me sentir un  lien avec un événement contemporain de l’histoire géologique de la Terre, à la manière dont d’autres personnes s’identifient à leur génération, leurs empreintes génétiques ou leur signe du zodiaque? Si l’on pense aux cérémonies funéraires chrétiennes, que sont cette terre, ces cendres dont nous venons et auxquelles nous retournons? »

Il est bon parfois de sortir de sa zone de confort. Et voici ce récit écrit par un anthropologue islandais qui enseigne à Reykjavik. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques ( environnement, biomédecine, génome…), il a pour sa spécialité sillonné la planète.

Ici, il est question de géologie, certes, mais il est anthropologue, est né et a grandi au pied du volcan Helgafell sur l’île d’Heimaey, dans l’archipel des Vestmann.

« Bólstað », son premier habitat, petite maison de bois

« …construite sur la roche nue qui, des millénaires auparavant, était un flot de lave brûlante, jaillissant des profondeurs de la Terre ».

« Bólstað », littéralement signifie « habitat », et « Heimaey », le nom de cette île signifie « l’île où je suis chez moi ». Vivre dans un lieu dont le nom même est une appropriation aussi forte crée un lien extrêmement puissant entre l’habitant et l’habitat.

C’est très difficile pour moi de parler de cet ouvrage, en tous cas de son pan scientifique. Je ne suis pas très à l’aise avec le sismographe, les plaques tectoniques et tout le côté technique de l’histoire, je ne peux commenter ça, ce serait de la redite, c’est à lire; mais j’ai bien saisi le principe, et surtout le fait que tout ça , mesures ou pas, prévisions ou pas, est parfaitement aléatoire et c’est ce pourquoi j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à cette lecture. Gísli Pálsson est  d’abord anthropologue. Et puis surtout il fut témoin d’un événement qui le traumatisa et éveilla une grande réflexion sur sa relation avec son environnement.  Et plus globalement la relation de l’homme avec son habitat.

« Je n’ai pas assisté à l’effondrement de Bólstað. Mais à peu près à l’époque où j’ai commencé à écrire ce livre, je suis tombé sur une photo, la dernière qui fut prise de la maison de mon enfance. Cette image m’a bouleversé. Lorsque je l’ai montrée à mes frères et sœurs, à ma mère, eux aussi étaient sous le choc. Aucune puissance ne surpasse celle de la Nature,ici. Une douce brise venant de l’ouest emporte les nuées de vapeur qui montent de la lave, donnant au photographe une bonne vue de ce qu’était Bólstað. La lave a déjà recouvert une extrémité de la maison, là où se trouvait « le lit où tu es né », dit ma mère. L’autre mur a été poussé de l’avant et la maison a pris feu; les flammes lèchent les toits et les fenêtres. Sous l’effet de la chaleur, le toit, recouvert d’amiante, explose en flocons blancs qui flottent au vent telle la neige sur les cendres noires du volcan déposées autour de la maison. »

On arrive ainsi à un propos plus anthropologique, plus écologique aussi, avec l’histoire d’une maison et de celle des gens qui y ont vécu et de son environnement. 

« Bateson soulignait le fait que les gens sont le produit de leur environnement, que nos outils et équipements font partie de nous-mêmes, au même titre que les personnes qui nous entourent et le sol sous nos pieds. La canne blanche et le sismomètre sont liés en ce sens que tous deux soulignent la volonté des humains de connaître leur environnement et de s’y adapter. Nous cherchons notre chemin sur la Terre vivante et mouvante grâce à toutes sortes d’aides sensorielles. »

De belles pages, un peu fatalistes d’ailleurs sur les dégâts que les hommes commettent, comme ici sur les flancs du Helgafell, une grosse cicatrice pour des usages tels que les pistes de l’aéroport, les forages de géothermie, etc…qui en 1973 seront autant de points faibles pour les coulées de lave opportunistes. Et cette éruption le 23 janvier d’un volcan considéré comme mort ( dernière éruption 6000 ans plus tôt ). L’éruption cessa le 28 juin ! Imaginez-vous ça ?  Helgafell, l’endormi qui soudain sort de sa léthargie et s’ébroue vigoureusement…

J’ai trouvé ce petit film, très impressionnant:

Un hommage aux quelques 300 femmes et hommes courageux qui restèrent sur l’île évacuée, cherchèrent et trouvèrent des moyens de ralentir la lave, tentèrent de préserver ce qui était précieux pour les gens, les maisons, les animaux et les outils de travail, le port de pêche, la poissonnerie, etc…peut-on imaginer cette faille qui s’ouvre en un torrent ardent et bouillonnant, peut -on imaginer des jets de lave incandescente pouvant atteindre 100 m de haut ? On peut dire que ça ressemble à l’enfer. On imagine la peur aussi des familles, près de 5000 personnes, sur  70 chalutiers qui quittèrent Heimaey pour la grande île, qui s’y installèrent et y vécurent, arrachés à leur habitat. 

« Tous autant qu’ils étaient, les habitants des îles Vestmann allaient bientôt devenir des réfugiés, contraints de fuir leur habitat. Pa étonnant que l’incertitude plane sur le moment où l’éruption a débuté. Le temps n’avait lus de sens: soit il passait à une vitesse vertigineuse, soit il semblait pétrifié. Les sciences modernes parlent « de temps géologique », une échelle temporelle presque infinie qui s’étend sur des millions, des milliards d’années, mais ce jour-là, le temps géologique sur Haimaey a fait un immense bond en avant en quelques minutes. »

C’est cette histoire qui m’a touchée. Le plan humain, l’histoire d’une population et de la nature qui l’entoure, des gens de bonne foi se croyant en bonne entente avec leur habitat au sens large du terme, mais ne l’étant pas, et bien que les légendes rôdent encore dans l’esprit des plus anciens, elles ne sont plus que folklore pour d’autres, alors qu’elles ont un sens métaphorique. Ce n’est pas moi qui vous donnerai les pistes de réflexions, mais si vous lisez ce récit, vous comprendrez très bien les enjeux et les enseignements livrés ici avec beaucoup de délicatesse, sans jugement sec, toujours avec beaucoup de tolérance, y compris pour nos ignorances. 

« Et puis les curieux sont arrivés. Un habitant a fait observer ceci: « Au milieu des cendres nous étions comme des Bédouins dans le désert; et quand les touristes sont arrivés, nous étions comme des pingouins dans un zoo.' »

J’espère que les extraits vous donneront envie de découvrir ce livre qui finalement se lit bien, avec un grand intérêt en ce qui me concerne. Un regard sur les hommes et la Terre passionnant. Un exercice difficile pour moi, non pas la lecture, mais parler de ce livre-ci. J’ai essayé ! Dans un mélange de sciences, de souvenirs, d’hommage tant aux hommes qu’à la nature, avec une pédagogie  douce, une réflexion proposée simplement, Gísli Pálsson m’a captivée.

Pour conclure en musique, alors que

« Le 4 novembre 1971, un groupe de l’école des beaux-arts locale a organisé une manifestation pacifique sur le site du volcan, où les grues et les camions continuaient d’extraire des scories pour l’aéroport. Brandissant des banderoles demandant qu’on protège la montagne et qu’on cesse l’exploitation de la carrière, ils ont bloqué la route pendant un moment et empêché toute activité sur le site? Après des cris et des négociations, les camions s’en sont retournés bredouilles. Les chauffeurs routiers, amis et anciens collègues de mon père, étaient divisés sur la question. Certains soutenaient les manifestants, tandis que d’autres les critiquaient. L’un d’eux a fait observer avec cynisme : « Est-ce qu’on est entrès en guerre? Est-ce que je suis un prisonnier de guerre?C’est à cause de cette foutue télévision que vous avez appris tout ça!  » Comme disait Bob Dylan, « The times they are a-changin » – les temps changent. »

« Les toits du paradis » – Mathangi Subramanian – éditions de l’Aube / Regards croisés, traduit par Benoîte Dauvergne

« Bris de ciel

Les bulldozers arrivent un vendredi, un ordre de destruction dans leur boîte à gants, le logo d’une entreprise de construction sur leurs portières. Sous leurs énormes roues, les toits de tôle se fracassent et les parpaings se désagrègent, les portes en bois se fendent en éclats et les charpentes en bambou se brisent net. Foyers et passés se désintègrent, réduits en poussière.

Nos maisons s’effondrent peut-être, mais pas nos mères. Elles forment une chaîne humaine, hijabs et dupatta claquant dans le vent sonore, saris scintillants sous le soleil de l’après-midi. Au milieu des machines et des pierres brisées, nos mères resplendissent comme des œillets dispersés au pied de déesses pulvérisées. Des déesses furieuses, impitoyables, de celles qui portent des crânes autour du cou et piétinent les cadavres.

De celles qui protègent les enfants.

Qui protègent les filles. »

Merveilleux roman, tour à tour émouvant, enrageant, drôle, un grand souffle de vie. C’est une plongée dans un autre monde, l’exploration d’un paradis. Paradis, nom ironique et poétique d’un bidonville de Bangalore, un nom en pied de nez pour ce quartier où les femmes de tous âges se démènent  pour vivre, faire vivre, survivre, où ces femmes de tous âges vont contre toutes les oppressions, chacune à sa mesure, mais nom d’un chien, quelle superbe communauté !

« À Bangalore, il y a toujours plus à plaindre que soi. Même quand on vit dans un endroit comme le Paradis. Nous ne possédons peut-être pas grand-chose, mais nous avons chacune un toit, un sol et des murs. Ainsi qu’une enfance. »

Ce livre est un hommage brillant et vibrant rendu à ces femmes et filles qui jamais ne renoncent, qui toujours se battent et avancent, dans une solidarité fort enviable, avec des larmes mais aussi des rires et une énergie exceptionnelle. Des conditions de vie plutôt sommaires, mais le Paradis a vu grandir trois générations qui  ont travaillé à améliorer l’habitat, mais, comme la maison de Banu :

« Murs de parpaings peints en bleu, toit de bardeaux rouges. Étagères en bois sur lesquelles s’alignaient de spots en acier qui contenaient du riz, de l’huile, du sucre de palme jusqu’au départ de sa mère, jusqu’à la mort de son père. Une fenêtre avec de vraies vitres qui s’ouvrait, se fermait et ne fuyait même pas quand il pleuvait. Des matériaux et des améliorations laborieusement acquis au fil de trois décennies, trois générations, assemblés au cours d’innombrables heures de prière, de labeur, d’élaboration de stratégies et de jours de chance.

Tout cela a été détruit en l’espace de quelques secondes, écrasé sous les roues d’un bulldozer. »

Car ils reviennent à la charge, et reculent sous les vagues de femmes qui se dressent devant les monstres destructeurs. Il y a la jolie maison de Banu,mais aussi la hutte de Padma,

« […]un assemblage précaire de plaques d’amiante, dont l’entrée est un trou béant, nu. »

Est ainsi fait le Paradis, de bricolages improbables mais qui abritent ses habitants qui le défendront becs et ongles. Car c’est chez eux, chez elles.

Une grande famille dans laquelle toutes les adultes sont appelées tante, tatie par les plus jeunes. Elles sont toutes de cette même famille de femmes. Et même si parfois les relations sont compliquées comme c’est inévitable dans toute collectivité, devant l’adversité toutes se dressent et se serrent les coudes. Au-delà de la communauté, l’auteure s’insinue avec délicatesse et humanité dans les caractères et les esprits de ces personnages. Qu’elles soient des enfants, des adolescentes, jeunes ou vieilles femmes, toutes ont leur histoire, toutes ont aussi un caractère, des aspirations, des forces et des faiblesses.

On a ainsi une galerie de portraits enthousiasmants et attachants, pleins de fantaisie et très très loin des clichés parfois misérabilistes appliqués à ce genre d’endroit. Banu, Deepa, Padma, Joy- Anand à sa naissance -, Rukshana, toutes nées la même année, toutes ont des tempéraments peu enclins à plier sous quoi que ce soit, elles ont des rêves, des objectifs et sont comme sur un sentier de la guerre: combattant les tabous et tout ce qui pourrait s’apparenter à un handicap comme être aveugle, transgenre ou très prosaïquement être pauvre et être une fille.

Joy/Anand :

« Si Anand est un tant soit peu téméraire – et nous ne disons pas que c’est le cas – , sa témérité est semblable à celle de ces oiseaux que les personnes riches gardent en cage. Ceux qui se jettent contre les barreaux jusqu’à ce que la porte s’ouvre. ou jusqu’à ce qu’ils se brisent le cou.

Elle est semblable à quelque chose de rare et de magnifique, de courageux et de désespéré. Quelque chose de piégé. »

Rukshana :

« […]écoutait le chagrin de sa mère. […] Ces sons, Rukshana se jurait à elle-même de ne jamais les imiter. »

Bien sûr, les mères ont déjà vécu la tyrannie des hommes et des mariages arrangés. Néanmoins, au Paradis, les mères ne se soumettent plus, elles travaillent et décident, elles parlent et s’opposent y compris à leur mari. Et elles veillent sur leurs filles:

« Les mères du Paradis travaillent toutes. Elles gagnent leur pain en balayant le sol chez les autres, en cuisinant pour les autres, en repassant les vêtements de confection lavés à la machine des autres. En remplissant les formulaires administratifs des autres pour qu’ils obtiennent leurs rations, en vaccinant les enfants des autres. Le soir, elles rentrent la bouche pleine de questions, les yeux pleins de soupçons. Elles débarquent aux moments où elles pensent que nous nous y attendons le moins, même si c’est juste pour une heure. Comment savoir autrement si nous n’avons pas pénétré en douce dans le cinéma pour voir un film cochon ou si nous ne faisons pas des choses inavouables avec des garçons? Si nous apprenons des gros mots au lieu de vers en kannada, si nous nous soûlons au whisky bon marché au lieu de résoudre nos problèmes de maths? »

Elles entendent délivrer leurs filles de ce joug qu’est d’être une femme et d’en faire un outil de liberté et d’autonomie. Surtout pour leurs filles, la nouvelle génération. Un des points prégnants ici, c’est la volonté inflexible d’aller à l’école, d’étudier, la volonté des mères pour leurs filles – parfois d’un père mais on verra que… – et le désir des filles. Car même s’il y a des barrières, elles sont économiques et  affectives, comme ici, pour la mère de Deepa, aveugle et encore petite, que Madame Janaki veut envoyer dans une école adaptée éloignée du Paradis, avec cette fois un père conciliant:

« Je n’enverrai pas ma fille dans une école loin d’ici. Point final.

-Écoutez-moi encore un instant, je vous en prie. Votre fille a un tel potentiel…

-C’est exact. Ma fille.

Tante Neelamma serra Deepa si fort que celle-ci en eut le souffle coupé.

« Je suis sa mère.Et je sais exactement de quoi elle a besoin pour être heureuse.

-Elle a besoin d’aller à l’école.

-Elle a besoin de sa mère », répliqua tante Neelamma.

Tante Neelamma, titulaire d’un diplôme de fin de quatrième, de quelques certificats professionnels. Tante Neelamma, qui prétendait avoir un compte en banque alors qu’elle ne possédait qu’une liasse de billets enfermée sous clé dans l’almirah.

« Elle a besoin de moi.

-Mais elle t’aura toujours, protesta gentiment le père de Deepa.

-Tu n’es pas une femme, rétorqua tante Neelamma en se tournant vers lui. Tu n’y connais rien. »

Après le départ de madame Janaki, Deepa se laissa glisser des genoux de sa mère. Assise sur le sol, elle tira le tissu de sa robe sur son nez et inspira profondément. Il sentait l’amidon et les économies, la transpiration et la prudence. Et, autour de l’encolure, un tout petit peu la peur. »

Un des plus beaux personnages est sans aucun doute Madame Janaki.

« Après l’arrivée des ingénieurs, Bangalore a vu pousser des choses différentes. Des bâtiments, des ponts routiers, des routes à péage.

Et des murs. Des tas et des tas de murs.

[…]Au début, nous n’avons pas vraiment prêté attention aux murs. Nous avons oublié qu’ils étaient là.

Jusqu’à ce que madame Janaki nous conseille de les escalader. »

Professeure de toutes ces adolescentes, elle les pousse, les aide, sait voir en chacune des qualités, des centres d’intérêts, des potentiels,  toujours présente pour que ses élèves puissent avoir un autre horizon que celui de leurs mères, dans et hors de ce Paradis tout le temps à la merci des bulldozers. Madame Janaki parlemente, argumente auprès des réticences. Car le Paradis rasé, cela signifie la mise au loin de ses habitants, et l’éloignement des activités qui les font vivre, et des écoles.

Très très beau roman qui entend bien démontrer qu’il faut faire confiance à la jeunesse et aux filles, qu’il faut regarder cet endroit autrement qu’un mouchoir à la main.

« Nous la regardons cadrer nos vies – ou du moins ce qu’il en reste.[…]

Nous regardons ce qu’elle ne cadre pas aussi. Tante Fatima, le portable collé à l’oreille, qui agite le doigt en l’air et aboie ses revendications. Tante Neelamma qui raconte une blague obscène puis renverse la tête en riant tandis que tante Selvi glousse derrière sa main.[…]

-Cette dame se trompe totalement, dit Joy.

-Elle se trompe totalement sur nous » ajoute Rukshana.

Au Paradis, nous les filles, nous avons l’habitude de considérer notre enfance comme un territoire à défendre, de repousser les intrus et d’éviter les désastres grâce à des actes stratégiquement planifiés.

Aux yeux de nos mères, à nos yeux, c’est une guerre que nous avons une chance de remporter. Mais sur les photos de la dame étrangère, cette guerre, nous l’avons déjà perdue. »

La journaliste qui va venir « photographier la misère » est une très très bonne idée dans l’histoire, un personnage dont l’auteure se moque, qui cristallise tout ce que ces filles rejettent, combattent et contestent, à savoir une certaine condescendance, de la pitié, un certain regard sur leur milieu de vie, sur elles, sur les leurs, un certain regard qui ne change rien.

Je précise ici que Bangalore est la « Silicon valley » indienne, un « pôle d’excellence » et que c’est pour bâtir les immeubles de verre des multinationales que le paradis doit être rasé.

« À Bangalore, les gosses de riches vont à l’école privée. Ce qui signifie qu’ils ont beaucoup de choses que nous n’avons pas: des manuels scolaires. De l’électricité. Des toilettes. De l’eau pour les toilettes. De l’eau potable. Mais il y a une chose que nous, gamins de l’école publique, avons et qu’eux n’ont pas.

Des rats. Des tas et des tas de rats gras, juteux, qui détalent et qui creusent. »

*En aparté, Bangalore est face à une pénurie d’eau et à un péril écologique majeur, qui n’en doutons pas, atteindra en premier, les bidonvilles comme le Paradis. Lire cet article de 2018  ICI.

Je conseille vivement cette lecture, un livre qui se dévore parce qu’on s’attache tellement à ces filles drôles, gaies, décidées, intelligentes …On les aime et l’écriture renvoie si bien les visages, les senteurs et les couleurs de ce quartier plein de vitalité. On souhaite tellement que toutes s’en sortent – j’entends par là que toutes parviennent à réaliser leur rêve, à atteindre leurs objectifs…Il y a  beaucoup de choses dont je ne vous ai pas parlé dans ce livre plein de couleurs, de voix, ce livre éclatant de lumière et d’intelligence.

J’ai eu du mal à choisir des extraits, j’ai marqué des tas de pages, et c’est à regret que j’ai laissé les filles du Paradis, à cette dernière page:

« Le Paradis, notre Paradis, s’étire en contrebas, sillonné de chemins qui fourmillent d’histoires. Il y a l’arbre dans lequel Rukshana est tombée amoureuse. L’église où Joy est devenue elle-même. Le sous-bois où l’ajji de Banu a découvert la vérité sur son mari. Une vérité qui nous a sauvées la première fois, mais non la dernière, lorsque la municipalité s’en est prise à nous.

La procession funéraire serpente vers nous. Nous apercevons le corps à présent, couvert d’un drap blanc et d’œillets de al couleur du feu. L’air résonne de battements de tambours, de bêlements de cuivres. Ce tintamarre est censé informer l’âme qu’elle se trouve encore chez elle. Que, où qu’elle aille, le chaos régnera toujours ici. Sur terre.

« Et toi, qu’en penses-tu, Banu? demande Padma. À quoi ressemble le paradis? 

-À ça. »

J’ai adoré ce bouquin d’un bout à l’autre, sans mièvrerie, insolent, fougueux, qui m’a appris beaucoup de choses et que j’ai très très envie de partager. Le voici, et allez visiter ce Paradis.