« Une saison douce » – Milena Agus – Liana Levi/Piccolo, traduit par Marianne Faurobert ( italien)

Une saison douce par Agus« Village perdu

Le jour d’avant, debout devant nos armoires, nous avions interverti nos garde-robes, celle d’été au-dessus, celle d’hiver en dessous. Cette tâche accomplie, nous éprouvâmes la satisfaction de voir chaque chose à sa place, alors que bientôt, plus rien ne le serait. Les envahisseurs débarquèrent et nous prirent par surprise.

Si nous avions été prévenues, le rangement des armoires aurait été le dernier de nos soucis. »

Quel bonheur pour moi de retrouver Milena Agus avec son esprit, son humour et sa pertinence.

Voici un petit village sarde, perdu dans les collines, à demi déserté.

« En attendant, tout le monde se fichait bien de nous, habitants d’un village de bicoques et de rues délabrées, de vieilles baraques rafistolées à grand renfort de parpaings et d’aluminium anodisé. »

Et voici des humanitaires et un groupe de migrants en transit. C’est ici qu’ils vont poser leurs baluchons quelques temps, avant de pouvoir poursuivre leur route de l’exil. Au grand dam de la population. La description que fait Milena Agus de l’endroit et de ses habitants laisse présager très vite le meilleur de son humour décalé, de son ironie, tout ce que j’adore chez elle. Et j’ai lu le sourire aux lèvres ce petit roman fort réjouissant.

« À l’arrivée des migrants, les vieux, surtout les hommes étaient tous morts. Ne restaient que leurs veuves et nous, couples vieillissants formés de femmes vaillantes et rieuses et de leurs maris honnêtes, sérieux et travailleurs mais aux tristes figures, aux sourcils perpétuellement froncés, qui ne semblaient se détendre que lorsqu’ils allaient boire un coup dans l’unique bar du village, qui sentait le bouchon. »

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Bien sûr, les « envahisseurs  » ne seront pas abandonnés à leur sort. 

Comme toujours chez cette autrice, ce sont les femmes qui seront le moteur. D’abord par curiosité, car l’ennui règne dans ce trou perdu, puis par une sorte d’intérêt. La description de l’arrivée de ces migrants et de leurs accompagnants se fait depuis l’abri des fenêtres, alors qu’il pleut et que chacun épie avec consternation ces nouveaux venus. Vont alors se trouver confrontés ceux que Milena Agus nomme les personnages autochtones et les personnages envahisseurs. Leur arrêt doit se faire ici dans la Ruine, une maison délaissée qui leur a été affectée par les autorités, document à l’appui.

« La pluie avait cessé, et nous entreprîmes d’ouvrir les fenêtres pour aérer les lieux, leurs battants s’étaient décrochés des cadres et bringuebalaient, mais quand nous réussîmes à les forcer nous pûmes voir la lumière, étonnamment douce et le ciel, de cet azur particulier qui succède aux orages.

Les pièces dont le plafond  était intact se remplirent de balluchons. Les humanitaires enfilèrent des vêtements secs, mais les migrants ne déballèrent pas leurs affaires. »SAM_4452

Et ainsi va débuter un magnifique exercice d’adaptation, des échanges qui vont commencer piano piano, puis tout ce monde coloré et plein de vie va se mettre en mouvement et en conversation. C’est alors un renouveau épatant de ce village en sommeil, presque mort, où vont se confronter les idées, les coutumes, les désirs, chants et prières, tout ceci va générer une marche en avant que ce village n’avait pas connu depuis fort longtemps, depuis le temps d’avant, avant que les hommes ne partent travailler ailleurs. Le temps où eux aussi migraient.

« Au fond, nos enfants avaient bien fait de prendre leur destin en main et de partir, mais notre crève-cœur, c’était que tôt ou tard, ils nous oubliaient. Au début, ils revenaient, au moins de temps en temps, mais ils s’ennuyaient ici, et regardaient tout de haut. À cause d’eux, nous avions honte des parpaings, du carrelage, du plastique, du fibrociment et de l’aluminium que nous avions substitués à la pierre, à la terre cuite, au bois et aux tuiles ; nous rougissions de nos ordures, qui n’étaient ramassées que deux fois par semaine. »

La galerie de portraits avec entre autres Lina surnommée Le Pou, et sa mère, et du côté des migrants le professeur, l’Ingénieur, est une des réussites du livre. Nombre de conversations vont éclore autant théologiques que philosophiques…enfin à la manière de Milena Agus, ce qui veut dire sans ennui, sans pédanterie, et toujours toujours avec humour et délicatesse. Sans oublier de dire que jamais rien n’est manichéen, évidemment. Ce n’est pas du tout le genre de la dame !

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Je ne raconte pas plus, mais cette histoire contient une superbe réflexion sur notre monde, sur l’humanité avec ses bassesses et ses élans bienveillants et compatissants, sur toutes les ambigüités de ce qui nous constitue. C’est avec les palabres et les discussions parfois animées que va se faire jour une nouvelle communauté qui bien que provisoire, va fonctionner.

« Tout bien réfléchi, il y a de l’ordure en tout être humain, sans quoi nous ne nous ferions pas tant de mal les uns aux autres. C’est cette fange que nous devons extirper de nous, chacun la sienne. »

Le village va revivre, le potager va reprendre du service, les femmes vont à nouveau sourire, aimer et se reconnaître dans leurs alter egos noirs d’ébène. C’est une fois encore un très très beau roman qui m’a réjouie, amusée; il est court et j’en aurais bien repris encore quelques chapitres ! Ce genre de livre, c’est un peu de la potion magique pour les moments où le monde nous semble obscur, c’est de la lumière, du soleil, les mêmes qui embellissent soudain ce pauvre village abandonné, les mêmes qui ouvrent l’esprit des âmes ternes qui y vivent. Tout ça avec intelligence et jamais de sermon. 

Un régal, un bonheur. Milena Agus, j’aime !

« Le siffleur de nuit » – Greg Woodland – Belfond Noir, traduit par Anne-Laure Tissut (Australie )

Le siffleur de nuit par Woodland« Cela devait faire vingt bonnes minutes que le chien hurlait quand Hal grimpa sur la clôture arrière pour voir d’où ça venait. Il était debout sur la barrière à scruter les enclos en direction des collines depuis environ onze minutes et quarante secondes à présent. Pour l’avoir chronométré la veille avec l’ancienne montre de Papa, il savait que c’était le  fallait à ses jambes pour se mettre à trembler. une minute de plus et elles commenceraient vraiment à le faire souffrir. »

Un premier roman australien situé dans les années 60 et plutôt réussi, facile à lire et qui accroche bien. Un joli point de vue sur l’affaire, celui de Hal. C’est un jeune garçon dégourdi et sensible dont la famille est fraîchement arrivée de Sydney pour le travail du père. En parallèle, Mick Goodenough, flic rétrogradé, est parachuté à Moorabool, au milieu du bush et dans une équipe qui laisse à désirer (enfin je trouve !). Mick est un très sympathique personnage, au-dessus du lot de l’équipe dans laquelle il atterrit. Tout commence avec Hal, grand lecteur de Sir Arthur Conan Doyle et son petit frère Evan qui découvrent, en jouant les aventuriers dans la cambrousse, un chien mort, une griffe arrachée.

318px-Cockatoo.1.arp.500pixUn inconnu tue des animaux avec toujours le même processus et Mick Goodenough  av faire le lien avec des meurtres non élucidés des années précédentes. La montée « en gamme », de petits animaux à de plus gros, laisse craindre le passage aux humains. Hal et Allie rôdent souvent autour d’une vieille caravane, lieu plein de fantômes pour elle, mystère attirant pour Hal. Allie résiste à l’idée d’y entrer car elle en connait en partie la sinistre histoire..

« La caravane était recouverte d’une peinture jaune et brune qui s’écaillait et, au-dessus de la porte, un panneau défraîchi indiquait Highway Palace. Le palace était en ruine, ses fenêtres ovales fêlées ou cassées, luisantes comme des dents ébréchées, laissaient apparaître derrière elles des lambeaux de rideaux en dentelle. Rien de grandiose ni d’imposant dans ce lieu, autrefois pas plus qu’aujourd’hui sans doute. Pourtant, derrière les rideaux, un mystère semblait se tapir dans la poussière. »

Enfin c’est ce que pense Goodenough, et c’est d’ailleurs un de ses chiens qui a été tué.

« Un charmant individu, parti à la pêche, avait ferré son chien. Avait utilisé un bas de ligne comme s’il s’était agi d’un maquereau. Il ne s’était pas contenté de le tuer lentement, il l’avait également mutilé. Charlie, le plus gentil des petits bergers allemands qui soit.

« Charlie, murmura-t-il à l’oreille encroûtée de sang, mais qu’est ce qu’on t’a fait? »

Les relations pénibles, difficiles avec ses supérieurs ne vont pas lui faciliter la tâche, il sent même une résistance à pousser l’enquête et suppose des choses pas très honnêtes bien cachées. C’est avec le jeune Hal qu’il fera « équipe ». Mick est pratiquement le seul à faire avec sérieux son travail dans cette équipe nonchalante. La mort de son chien va le mener sur une piste qu’il ne lâchera pas malgré la résistance sérieuse de ses supérieurs. 

Le roman est marqué aussi par des conflits de couples et des adultères, et évidemment, les relations entre les familles aborigènes et les familles blanches.

La mère de Hal, dont le mari est souvent absent, est amie avec Doug, sous l’œil du gamin:

« Hal observe Doug et sa mère qui se frayaient un passage sur la piste, se déplaçant avec grâce, les bras levés, ondulant les hanches, les autres couples leur laissant le passage. il les regarda s’entraîner mutuellement en rythme, elle les yeux mi-clos, lui esquissant un sourire, tous deux perdus dans la musique. »

Ils dansent sur « Runaway », l’ambiance des années 60 instille dans le récit une ambiance particulière comme avec cette chanson, avec le racisme, encore et toujours, et les conventions sociales qui peinent encore à s’assouplir.

 Un des personnages les plus sympathiques est la petite Allie – Allison – qui sera la copine de Hal, non sans disputes d’ailleurs car la gosse a un caractère bien trempé. Elle est nourrie de croyances, tout en étant parfaitement de son temps. L’amitié entre les deux enfants est justement décrite, et on pense un peu parfois à Tom Sawyer et à son goût de l’aventure en suivant Hal.

« Quelqu’un, un homme, respirait profondément. Puis il se mit à siffler. Une chanson d’Elvis,  « Are You Lonesome Tonight ».

Mais qui est le siffleur du titre? Eh bien c’est cette ombre qui rôde autour de la maison de Hal et sa famille, ces appels au téléphone qui angoissent la mère de Hal alors que son mari est absent. C’est ce siffleur qui rôde autour de leur maison. Mais il ne sera pas facile pour Mick de comprendre, de suivre la piste et enfin de trouver qui est cet homme . En déterrant une vieille affaire non résolue et qui le sera enfin, un monstre sera démasqué.

C’est un roman assez classique, bien écrit, plaisant grâce à des personnages bien dessinés. Je ne me suis pas ennuyée une seconde et ce livre a été un bon moment de détente, non négligeable. L’idée d’un jeune garçon curieux, épaulé par une fillette pleine d’insolence et de courage est intéressante et pas si commune. Lecture très agréable, sans difficulté et de bonne facture. Une suite? 

« Un aigle d’Australie , s’pèce d’âne. Même un aveugle le verrait! »

Alors il le vit, en effet: il sortait de la fumée en planant, le contour de ses immenses ailes de deux mètres d’envergure, comme deux bras massifs aux doigts écartés; et cette grande queue en diamant. Pas une plume ne bougeait tandis qu’il planait au-dessus d’eux, épinglé au ciel, tournoyant très lentement dans sa danse aérienne.

À ce moment-là, ils croyaient tous deux aux esprits. »

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« D’allumettes et d’écailles » – Berta Marsé – Christian Bourgois éditeur, traduit par Jean-Marie Saint-Lu ( Espagne )

D'allumettes et d'écailles par MarséI -« YÉSI OU DÉSI

a) Choisir un décor et b) situer le ou les protagonistes dans une scène du quotidien, et, sans plus attendre, c), lever le rideau.

J’ai dû relire l’énoncé plusieurs fois pour le comprendre. Il faut dire que je ne suis pas au mieux de ma forme, que mon traitement m’abrutit un peu et que ça fait trop longtemps que je n’ai pas mis mon cerveau à l’épreuve, que je ne lis pas, que je ne fais pas de mots croisés, que je ne pense pas. Et j’ajoute que si je me suis inscrite à l’atelier d’écriture créative, c’est uniquement parce que c’est ce qu’on attendait de moi. »

Le début de ce livre original, tant par le propos que par l’écriture, temporellement se situe à la presque fin de l’histoire. Dési nous parle depuis une prison pour femmes/ filles.

C’est une histoire terrible que nous livre cette autrice espagnole, qui a auparavant publié un recueil de nouvelles. J’ai là rencontré un texte plein de caractère – dans lequel on peut retrouver la manière du cinéma espagnol aussi, je trouve, dans la manière de « traiter » les personnages  – .

Article court, parce que ce serait enlever tout ce qui fait l’intérêt du livre de raconter quoi que ce soit de plus profond que les faits.

IMG_4134Dési (Désirée) et Yési (Jessica qui a préféré le Y) ont le même âge, leurs parents sont proches et vivent dans le même quartier de Barcelone, la mère de Dési tient une mercerie. Les deux filles ont fréquenté la même école. Yési est brillante quand Dési ne dépasse pas la norme et il y a une sorte de rivalité muette entre elles. Yési est musicienne, lit beaucoup, est bonne en tout, est donc souvent agaçante en tout. Voici un extrait assez long, mais qui est au cœur du sujet. La jalousie.

« À moi aussi Yési me faisait un peu envie, mais je serrais les dents et me contentais de la saluer d’un coup de menton, sans montrer (au grand jamais ) d’intérêt pour rien de ce qu’elle pouvait faire ou dire. Chaque fois que Yési voulait me communiquer quelque chose, je le savais déjà, parce que ma mère me l’avait dit.

Savais-je qu’elle avait été choisie pour une publicité de? Je le savais. Savais-je qu’elle participait aux championnats de? Je le savais. Savais-je que? Je le savais.

Je savais tout, et elle n’avait rien à dire.

Voilà comment je me défendais, voilà comment je la punissais. Injuste? Nul ne le sait mieux que moi, parce que si ce n’était pas de sa faute si Yési Lugano était aussi parfaite, ce n’était pas la mienne non plus. Le moment était venu de mettre à l’épreuve le très fameux instinct d’adaptation et, ce qui était le plus difficile, de s’y fier. Et le mien me recommandait de feindre une indifférence obstinée. »

On ne peut pas dire n’est-ce pas qu’elles soient vraiment amies, mais camarades peut-être…Yési âgée de 15 ans est enlevée après un concert et réapparaitra 5 ans plus tard, ravagée. Dési sera sollicitée pour expliquer ce qui est arrivé à Yési, mais… Rien ne sortira de mon clavier pour dire quoi que ce soit. Juste ça:

« Et pourtant jamais nous ne fûmes amies pour de vrai. Si solides et abondantes que soient les raisons qui disaient le contraire, moi, secrètement, j’en avais la certitude unique, absolue, indiscutable.

Jamais nous ne fûmes comme les deux doigts de la main. Doigt et écharde, à la rigueur… »

Je pense qu’il est impossible de raconter l’histoire sans rompre la tension qui fait la force du livre, qui se lit comme un polar. On va en prison, on observe des femmes et des jeunes filles, souvent en atelier d’écriture, et dans des confrontations qui s’arrêtent en limite. On est sur le fil jusqu’à la fin; fin qu’on peut avoir envisagée, mais pas vraiment, pas comme elle nous est livrée. Ecriture remarquable tant pour la vie du quartier de Barcelone où vivent les deux familles que pour les souvenirs des deux jeunes filles, racontés par bribes par Dési. La construction non linéaire est un jeu habile pour semer le trouble. La réapparition soudaine de Yési sera sans plus d’explication que sa disparition, jusqu’à la fin, remarquable et glaçante. Au final, voici un livre très addictif, sous tension, très très noir et passionnant.

Dési aime Amy Winehouse et pleure sa mort.

« Les femmes du North End » – Katherena Vermette – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

51VfBe-O+fL._SX195_« La Brèche est un terrain vague situé juste à l’ouest de McPhillips Street. Un champ étroit, d’une largeur équivalant à quatre parcelles, qui interrompt de part et d’autre les rangées de maisons très rapprochées et traverse toutes les avenues de Selkirk à Leila, à la lisière de North End. Certains ne lui donnent pas de nom et n’y pensent probablement jamais. Je ne lui en avais jamais donné non plus, je savais juste que cet endroit existait. Mais quand ma Stella s’est installée à proximité, elle l’a baptisé « la Brèche », ne serait-ce que dans sa tête. Personne ne lui avait indiqué d’autre nom et, curieusement, elle pensait qu’elle devait lui en trouver un. »

Stella vit ici, dans cette Brèche, quartier pauvre où vit une communauté autochtone. Stella est une des neuf femmes qui vont ici raconter une histoire, neuf histoires qui s’imbriquent sur plusieurs générations neuf femmes et un homme. Une histoire de violence à laquelle ces femmes tenaces, fières, ces femmes qui malgré leurs douleurs seront toujours présentes les unes pour les autres, seront parfois moins vigilantes, parfois céderont à des vices, mais s’épauleront. Je vous mets ci-dessous l’arbre généalogique, que j’ai suivi attentivement pour bien comprendre ce qui les unissait toutes.

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Ce que voit Stella dans le premier chapitre, alors qu’elle s’est levée parce que son bébé pleure, ce que voit Stella, figée derrière la fenêtre, est le point de départ d’une enquête menée par deux policiers, dont le plus jeune est métis – c’est l’homme de l’histoire – . Stella berce son petit qui pleure, il fait froid dehors, il fait sombre, elle ne sort pas, mais appelle la police. Elle assiste à une agression qui s’avère être un viol . Elle le sait, elle l’a compris et elle finira par le dire, elle finira par comprendre aussi qui sont les coupables et à le concevoir bien que ça lui soit odieux.

L’enquête va commencer, révélant au fil des pages tout ce qui unit ces femmes, tout ce qui les différencie, et surtout l’histoire de cette communauté autochtone de North End, à Winnipeg, au Canada. Chacune au fil des chapitres va nous raconter son histoire, on va passer d’une génération à une autre, d’une époque à une autre, et on saisira le fil qui lie toutes ces vies. J’ai beaucoup aimé ces femmes, de Kookom l’arrière grand-mère, si âgée, si ridée, mais si vive d’esprit, aux adolescentes pleines de rêves et d’envies, et au fond fragiles, en passant par les grand-mères, mères, les liens entre toutes plus ou moins soutenus, parfois distendus. Une chose est sûre: la solidarité s’exerce en cas de coup dur. C’est une histoire tragique racontée ici. Je pense en particulier à Phoenix, que vous découvrirez bien assez tôt. Phoenix, qui n’appartient pas à cette grande famille, soulève des sentiments ambivalents, de répulsion mais aussi de pitié. 

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Avoir choisi une communauté autochtone pour raconter cette histoire de femmes, bien sûr,  rend les choses encore plus percutantes car ce sont clairement des vies avec deux handicaps. Sur ce sujet, Tommy le jeune policier, métis, est intéressant, qui jamais ne sait clairement de quel côté il se situe. Rejeté malgré son emploi dans la police par les Blancs, pas reconnu par ceux qu’il considère comme les siens il est un nœud dans cette enquête.

« Ce travail ne correspond pas à ses attentes. Tommy se voyait défoncer des portes et pensait qu’il serait toujours dans l’action. À l’école, on lui avait parlé de police de proximité, ce qui signifiait, en gros, qu’il était censé être gentil et tisser des liens avec la population, mais ce n’est pas non plus ce qu’il fait. Il se borne le plus souvent à prendre des notes et à rédiger des rapports, sans jamais y repenser par la suite. ou bien il y repense mais sans agir. Les incidents deviennent des comptes rendus, de simples mots sur un écran. Puis les fichiers informatiques deviennent des numéros et sont classés. »

Il y a bien à travers toutes ces vies une intrigue que les deux policiers parviendront à résoudre, en découvrant l’horreur du crime qui a été commis sur Emily. Je serais bien incapable de nommer entre toutes celle que je préfère, non, elles sont toutes des combattantes, qui peinent avec les hommes, souvent absents, et qui se débrouillent très bien seules, ou plutôt, en s’aidant les unes les autres. Une belle solidarité. Pour supporter la vie dans cette Brèche, ce North End, deux noms si parlants !

C’est un roman qui traite de la résilience, mais aussi de la résistance et de l’amour. La résistance et la solidarité:

« Un ancien m’a dit un jour que nos langues n’ont jamais eu la notion du temps, que le passé, le présent et le futur adviennent tous ensemble. Je crois que c’est ce qui se passe pour moi maintenant, j’adviens à tous les temps. Je crois que c’est aussi la raison pour laquelle tu ne me lâches pas, parce que je suis encore en train d’advenir.

Aucun de nous ne lâche jamais vraiment. Personne ne nous a montré comment faire. Ni pourquoi le faire. »

A lire pour ces belles rencontres – l’humour n’est pas absent de ce livre qui par ailleurs ne larmoie jamais ni ne donne de leçons- pour la saine réflexion qu’un tel texte peut soulever. Un livre hommage aux femmes et à ces communautés poussées aux marges des villes.

Je repense au dernier très beau roman de Louise Erdrich, « Celui qui veille », qui sur un autre mode et une histoire biographique, parle aussi avec affection et justesse des femmes autochtones.

Katherena Vermette nous offre ici un premier roman abouti, fort et engagé. Un très beau moment de lecture.

 

« Minuit dans la ville des songes » -René Frégni – NRF/ Gallimard

minuit-ville-songes« Un minot

Maintenant je vis dans une maison au bord de la forêt. Vers cinq heures du soir, l’hiver, je fais du feu dans un poêle en fonte noir et je relis de vieux livres. Je lis trois pages, je regarde la danse des flammes, je m’endors un peu, je rattrape mon livre, tourne deux pages, ajoute une bûche…Je serai bientôt vieux. Je dors souvent. »

Une simple note de lecture pour ce livre qui m’a été offert par une personne chère et qui me connait bien. Je la remercie parce que j’ai été très très touchée par ce récit – ce n’est pas un roman – une vie racontée de l’enfance jusqu’à la date où René Frégni a su que son 5ème roman serait le premier édité chez Denoël. Et quelle vie a eu cet homme… C’est Marseille, ville de sa naissance qui va faire de lui qui il fut, c’est sa fuite qui en fera qui il est devenu, mais il n’en reste pas moins que cette ville qui le vit naître est la racine de qui il devint. Et sa mère, la femme de sa vie. L’amour de sa vie. Un lien superbement raconté. 

« Tout ce qu’elle me lisait était beau à pleurer, à hurler. Je détestais les livres d’école, je n’aimais que la voix de ma mère. »

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Petit délinquant, insubordonné il ira en prison et c’est là qu’il va faire LA rencontre qui le guidera tout au long de sa fuite. Il rencontrera la lecture, la littérature grâce à un « bandit » corse et à l’aumônier de la prison où il croupit.

« Sans ce colonel, cet aumônier, sans la sombre révolte d’Ange-Marie, et ces murs que nous devions franchir, coûte que coûte, en lisant, en refusant, serais-je devenu écrivain ? « 

Il sera intégré dans l’armée et il désertera, pour cela sera recherché par les gendarmes. Qui finiront par le coincer. Tout ça avec la constance de l’amour de sa mère qui va le protéger, toujours, et des amis sûrs et constants. Mais si ce n’était qu’une cavale. Non, c’est une naissance à laquelle on assiste, la naissance d’un lecteur, boulimique et passionné et celle d’un auteur. De Bastia à Manosque puis à Aix en Provence, il va tracer son chemin nourri de romans et de récits. Il va lire de façon insatiable jusqu’à un jour devenir écrivain. Et que c’est beau, mais qu’il est beau ce livre !

« Bastia m’adopta, comme elle avait adopté sans doute, depuis des siècles, tous ceux qui fuient une prison, une légion, parfois même un petit crime que l’on peut comprendre, sur cette île, pour peu que l’on n’ait tué ni femme ni enfant. S’il y a un peu d’honneur ou de passion, le crime est mieux accepté que la loi. »

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Moi qui ai vécu à Marseille et à Aix, qui aime tant Giono – comme lui – j’ai entendu par sa plume les mots que je ne sais pas toujours bien dire quand il s’agit de mon amour des livres, des mots, des histoires et des personnes qui les écrivent et me les offrent.

« J’allais rester six mois à Manosque et lire passionnément tous les romans et récits de celui qui devint pour moi, désormais, le plus grand écrivain français. Je dévorai Les Grands chemins, Un Roi sans divertissement, Les Ames fortes…
Aucun écrivain ne parvenait à me jeter sur les routes, dès la première page, avec une telle vitalité, un sentiment si fort de liberté. »

Je n’avais jamais lu René Frégni et le découvrir avec ce récit autobiographique me donne bien évidemment l’envie de lire ses romans. En tous cas mon amie, toi qui m’a offert cette lecture, merci !

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Je conseille absolument ce livre qui se lit vraiment comme un roman, tendre, intelligent, enthousiaste et enthousiasmant. Coup de cœur !