« La falaise » – Marie Delabos, éditions Perle rares, collection Perle Blanche

« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »

Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.

« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »

Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.

« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.

Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »

Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.

« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »

La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.

Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.

 » Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »

Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »

Ce livre  est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.

À découvrir absolument.

« Ces mensonges qui nous lient » – Linwood Barclay – éditions Belfond/Noir, traduit par Renaud Morin (anglais/Canada )

« -Il y a peut-être mis quelqu’un en planque, dit l’homme en écartant prudemment le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Quelqu’un qui surveille la maison en ce moment même.

Il prit soin de jeter un coup d’œil à l’extérieur sans se mettre devant la vitre. Il pleuvait. La lumière des réverbères se reflétait dans les flaques. D’un geste nerveux, il passa la main dans ses épais cheveux noirs. Les jolis traits de son visage étaient soudain altérés par l’angoisse. »

Ainsi commence ce roman policier bien ficelé, juste assez complexe dans son intrigue pour accrocher la lectrice. Cette lecture fut un moment de détente. Cet auteur écrit bien ( en tous cas c’est aussi bien traduit ) et arrive à capter l’attention grâce à des personnages bien dessinés. Il y a une pincée d’humour, d’ironie et la trame d’apparence simple est en fait un écheveau complexe, avec des retournements successifs qui surprennent. On se fait balader de suppositions en conjectures, et ma foi, ça marche ! On patauge dans la vie de cet homme qui lui aussi est perdu. Cet homme, c’est Jack.

L’intrigue repose sur un programme de protection des témoins dans lequel va être intégré le père du petit Jack et le livre commence sur le départ du père dans ce processus. Les adieux:

« Au lieu de se retourner, le garçon s’approcha de la porte d’entrée, l’ouvrit sans bruit et sortit en courant sous la pluie. Il rattrapa son père alors que celui-ci s’apprêtait à monter dans la voiture de tête.

-Attends.

Il se jeta à son cou. Son père s’agenouilla, voulut effacer les larmes sur les joues du garçon, mais elles étaient impossibles à distinguer des gouttes de pluie.

-Mon grand, je dois…

-Il faut que tu m’expliques. Il faut que tu m’expliques pourquoi tu ne peux pas leur dire que tu regrettes.

-Regretter ne suffit pas toujours.

-Qu’est-ce que tu as fait?

Le père hésita. L’agente s’était installée à l’avant pour s’abriter de la pluie, mais elle baissa sa vitre pour écouter.

-Tu finiras par l’apprendre. Ton papa n’est pas quelqu’un de bien. Ton papa a tué des gens, mon grand. C’est ce que j’ai fait. J’ai tué des gens. Mes excuses ne suffiront pas.

Il l’étreignit une dernière fois, monta dans la voiture et ferma la portière. Le garçon le regarda à travers la vitre et resta sous la pluie jusqu’à ce que la voiture tourne au coin de la rue. »

Jack, adulte, va devenir écrivain au succès bien moyen jusqu’au jour où à sa grande surprise il est recruté par les U.S. Marshals afin d’écrire des biographies fictives pour les gens comme son père, c’est à dire ceux qui ont dû renoncer à leur identité et leur vie ordinaire. Jack, l’enfant qu’il fut, va passer beaucoup de temps à chercher la vérité sur le départ de son père. C’est le cœur du roman et je n’en dirai rien si ce n’est qu’il va être recruté par Gwen Kaminski, de l’US Marshals Service, dont le chauffeur s’appelle Scorcese ( ! ) Mais Jack va enquêter, chercher, se torturer l’esprit pour essayer de comprendre et avoir des réponses. Il y a là de nombreux retournements de situation, des accidents, des surprises, bref on ne s’ennuie pas. Enfin Jack a aussi la chance d’avoir l’amour de Lana,   journaliste au « Star ». Lana est fine, très tendre avec Jack et sait fort bien faire parler les gens. Elle lui sera un secours, un soutien, une bonne compagne.

L’atout de ce roman est un scénario bien ficelé – ce livre ferait un bon film – , de l’humour bien dosé, de l’émotion aussi, des personnages qui d’un abord ordinaire sont pourtant complexes, les situations s’enchaînent à un rythme qui s’accélère au fil des pages, bref ! J’ai lu un film et je suis persuadée que celui-ci serait vraiment sympa. Jack est un beau personnage, qui a gardé en lui quelque chose de l’enfant qu’il fut, ce qui le rend très attachant. Volontairement je ne dis pas grand chose du cœur de l’intrigue, complexe et pleine de rebondissements, ce serait gâcher !!!

Franchement, j’ai passé un très bon moment avec une lecture facile mais pas simplette. Un bon moment de détente. Et j’attends le film, cette histoire est faite pour ça !

Fin émouvante, les derniers mots du père, écrits sur un papier vert déposé dans le portefeuille de Lana:

« Un bout de papier dépassait du rabat qui contenait les cartes, que je ne me souvenais pas avoir vu auparavant. Il s’agissait d’un papier vert, ligné, et j’ai reconnu le papier du bloc-notes qui se trouvait dans la boite à gants de la voiture de Lana.

Je l’ai lentement déplié. Il y avait un mot manuscrit. Écrit à la hâte. Il avait manifestement griffonné ces lignes puis placé le mot là où il pensait que je finirais par le trouver.  […]

Il m’a fallu un moment pour déchiffrer certains mots tant l’écriture était bâclée.

Mais j’ai fini par comprendre ce qui était écrit:

« Jack,

La période de rémission est terminée. Ça aura duré le temps que ça a duré. Les médecins me donnent deux mois. C’est fini pour moi.  Plus rien à perdre. Si tu trouves ça, j’espère que ça voudra dire qu’on a récupéré Lana. Quelle était la probabilité qu’un pauvre type comme moi engendre un fils comme toi? Je ne pourrais pas être plus fier. Que ta vie soit belle.

Je t’aime.

Papa »

« Wallace » – Colin Niel – éditions du Rouergue

Wallace par Niel« Beaucoup n’auraient rien vu. Beaucoup auraient foulé cet humus-là sans marquer la moindre pause, pressés de retrouver la ville avant que n’arrive  la nuit. Mais pas Tiburce qui, fusil en bandoulière et machette en main droite, s’accroupit au-dessus des feuilles, et lit le sol brun comme un registre éphémère, un ouvrage où dans une écriture d’avant l’écriture seraient consignés les plus récents mouvements des faunes. Tiburce, il dirait que c’est un truc que toutes les choses vivantes ont en commun, le fait de semer des signes, de léguer des traces à qui saura les déchiffrer. »

J’ai lu d’une traite, d’une seule, ce roman à la fois fascinant, inquiétant aussi et impossible à lâcher. Sans doute dois-je dire qu’il faut avoir lu le précédent, « Darwyne », pour comprendre cette histoire, une suite en quelque sorte, dans laquelle vient se glisser le petit Wallace.

« C’est de ma faute si tu es triste comme ça. Je suis désolé, tu sais…

-Mais non. Pas du tout.

-D’accord. Alors c’est à cause de la fille qui est morte, c’est ça?

Elle soupire, les doigts dans sa tignasse.

-C’est ça, oui…Mais oublie cette histoire, hein. Je n’aurais jamais dû t’en parler.

Wallace grimace: Maman lui a déjà dit qu’il était trop jeune pour entendre ce gent=re de choses, mais lui, il se trouve assez grand pour comprendre. Bientôt dix ans, ce n’est pas rien. Si elle lui a raconté, c’est parce qu’il a beaucoup insisté, paraît-il, demandé vingt fois Pourquoi tu fais cette tête , Maman? Il attire sa joue vers lui, y dépose un baiser qu’elle lui rend juste après. Un baiser plein de cet amour qu’elle a pour lui, de cet amour à l’infini, de cet amour grand comme l’Amazonie toute entière, elle a tellement de façons de lui dire qu’elle l’aime, Maman. « 

Mathurine travaille pour la protection de l’enfance, vous vous en souvenez si vous avez lu le premier roman dans lequel elle rencontre l’étrange Darwyne, ce gosse négligé par une mère volage et peu intéressée par sa progéniture. Un enfant à la fois attachant et inquiétant, qui dans ce second roman devient bien plus inquiétant qu’autre chose. Mais j’ai été pourtant assez sidérée par sa connaissance de la forêt. Il en est en fait un élément à part entière, il connaît chaque creux, chaque plante, chaque créature, chaque bruit et son origine. Comme s’il en était un peu le maître. Dans ce second « épisode », va resurgir la fascination qu’exercent Darwyne et la forêt sur Mathurine.

Elle a un fils, Wallace, 9 ans, un gentil gamin qui adore sa mère;  elle l’élève seule et il a déjà beaucoup de maturité. Wallace pourtant ne correspond pas aux attentes de sa mère, qui voudrait d’un enfant qui comme elle aime la forêt, alors que le gamin ne jure que par son jeu vidéo, Fortnite. 

Darwyne va resurgir un jour et va exercer son pouvoir d’attraction sur la jeune femme. Alors Mathurine va le suivre sans penser à rien d’autre, à peine si l’image de Wallace l’effleure. Prise par un envoûtement total, ce sera une véritable dérive – enfin à mon sens – puisque Mathurine va suivre l’étrange créature et s’enfoncer avec elle toujours plus loin dans l’inquiétante et captivante forêt. Elle va se plonger avec lui dans l’inconnu, laissant seul Wallace à la maison. 

« Il y a des moments où elle et Darwyne se séparent un peu. Lorsqu’au cours de leur odyssée il file et disparaît dans le sous-bois, ou bien se hisse en haut des cimes et qu’alors elle devine sa trajectoire aux mouvements dans les feuilles. La nuit, aussi, quand tirée de ses rêves par le cri rauque d’un ibijau ou par la chute d’un arbre dans les bois alentour, elle se réveille et se découvre seule, et imagine alors Darwyne en train de s’affairer dans le secteur, d’explorer elle ne sait quel recoin, d’imiter elle ne sait quelle espèce nocturne, chuintant, pépiant, trillant. Mais de ces absences elle ne s’inquiète pas, non, au contraire elle aime le savoir autonome, elle aime savoir qu’il se sent bien ici. Elle aime savoir qu’il ne craint pas ce que craindrait tout autre enfant. Et dans ces moments-là, elle pense: il est incroyable. »

Et puis il y a Tiburce, le père d’une adolescente décédée alors qu’elle était placée en famille d’accueil. Tiburce qui dit avoir vu d’étranges choses en forêt. Tiburce qui lit les traces, et qui parle du Taskilili, un enfant qui n’en est pas vraiment un, qui a les pieds à l’envers, et ça lui sert à perdre les gens en forêt…

Je ne vais pas en dire plus. On pourrait parler d’enfant et de sortilèges, de la peur et de la fascination que peut exercer la nature « sauvage », et sans doute se demander qui est vraiment Darwyne. Reste Wallace, un enfant « ordinaire » qui livré à lui-même ne dira rien, et attendra le retour de sa mère. Et j’ai beaucoup de compassion pour ce gosse. Un dernier extrait qui parle de Wallace; il part rechercher sa mère et ces mots disent bien cet amour infini du gamin pour elle, son chagrin aussi de ne pas être tout à fait comme elle le souhaiterait, et je trouve ça très très triste:

« Sous la pluie, la forêt prend des allures de caverne monumentale, où pour toucher l’humus l’eau emprunte mille détours, comme glissée dans les failles d’un granit fracturé. Lorsque l’averse observe des pauses dans le ciel invisible, on le devine au grondement qui tout là-haut faiblit, mais dans le sous-bois les gouttes continuent de s’abattre en bombes à eau imprévisibles, tombées des feuilles basculées sous le poids, échappées des cavités en trop-plein naturels. La nuit passée sans accalmie durable, l’humidité a gagné la bataille, plus rien n’échappe à la mouillure, plus aucun tronc, plus aucun sol. Et au matin, quand le jour est revenu timide, il a fait froid.

Habits trempés, Wallace frissonne. Des rivières sur le crâne, entre les berges de ses tresse effilochées. […]

Maman, elle ne voudrait pas que tu aies peur de la forêt. Elle voudrait un garçon aventureux et dégourdi, pas un premier de la classe qui ne s’intéresse qu’à sa console et qui ne veut jamais sortir de la maison.

Mais surtout, Wallace se dit:

Tu n’as pas peur parce que tu es tout aussi courageux que son Darwyne.

Et à cette dernière pensée, il serre les poings. 

Et accélère le pas, plus déterminé encore. »

Sérieusement et pour parler clair, cette histoire est flippante. On retient souvent son souffle en s’enfonçant dans une nature inconnue, mystérieuse, fantasmagorique, où clairement l’être humain n’a pas sa place. Sauf peut-être Darwyne. Qui lui, me fait drôlement peur et dont je ne suis pas certaine qu’il soit humain.  Sans omettre de parler aussi de ces enfants abandonnés et des problèmes de société que ça évoque, voici une histoire pour moi sombre, triste et effrayante.

Frissons de tous genres garantis, belle écriture comme toujours avec Colin Niel. J’ai lu peu de livres qui m’ont filé la chair de poule comme celui-ci…

Un peu de … musique?

« Arpenté » – Alain Fraudiger, éditions La Baconnière

« Tout ceci doit être considéré comme vécu par un personnage de trois à sept ans.

« C’est en toute première année scolaire, pendant la récréation. Je suis assis par terre, dans la cour de l’école du village d’Orzens, dans le Gros-de-Vaud. Mon grand frère et notre ami Alexandre sont non loin de moi, il y a du gravier, et depuis ma position assise je brasse et fouille le sol. Je m’arrête et attrape un petit morceau de métal, une tige enroulée sur elle-même, ensuite coudée en dessinant un cadre de chaque côté de ce rouleau. Je joue un moment avec ce trésor, et toujours assis et sans bouger, je continue à fouiller le sol, il y en a quelques autres de ces pièces de métal. Ce sont des articulations de pinces à linge – ici on les appelle plutôt des « pincettes » – à ressort, dont les deux pièces en bois ont dû se perdre. »

Ainsi débute ce petit livre surprenant qui m’a tout de suite accrochée, dès la première petite phrase qui indique l’âge du narrateur dans son récit.

Récit d’enfance, oui, mais qui passe avant tout par la perception, tactile, olfactive, visuelle de l’environnement, le récit aussi donc d’une « géographie » à hauteur d’enfant. Je trouve cette idée formidable, touchante, tant chacun peut s’y retrouver. Je n’étais pas certaine en le commençant de lire ce livre jusqu’au bout, mais il n’a fallu que 5 ou 6 pages pour me capter totalement. Pourquoi? Parce que chacun de nous pourra s’y remémorer des miettes de vie. Dont moi-même. Le goût des choses:

« Je connais déjà les glaces, les glaces fusées surtout, ou alors la glace vanille ou chocolat qu’on mange parfois après le repas pour le dessert. Mais là, cette glace, d’un jaune orangé, est au « fruit de la passion ». Je la goûte, et – une extraordinaire explosion gustative en bouche – je découvre une saveur toute neuve et intense: le fruit de la passion! Une des choses remarquables dans ce goût outre son parfum et sa force aromatique, outre son absolue nouveauté, est le fait qu’il se forme sur le tard, comme un arrière-goût, dans un deuxième temps – et qu’il n’en explose que plus fort. »

Je suis finalement peu atteinte par la nostalgie de mon enfance. Si elle n’est pas toujours douce, notre environnement peut devenir un refuge, l’endroit où l’on se rassure, où les objets, les paysages, sont protecteurs. Et aptes au rêve et à l’imagination:

« Entre les racines d’un arbre, je dépose un jour au pied de l’arbre une petite voiture jaune, une Dyane, Citroën 2CV. C’est pour les lutins: je crois vraiment les voir, je crois voir une minuscule porte pour entrer chez eux, ce sont mes parents qui me parlent de ces lutins et moi je les vois, comme pour le cochon du village. La vision est-elle d’abord affaire de parole? Ce n’est même pas croire, croire est totalement court-circuité, les lutins sont là et je les vois, à partir du moment où on en parle. »

Dans le cas de l’auteur, il a clairement a eu une enfance choyée, attentive mais assez libre. Liberté d’explorer, d’expérimenter, de s’approprier ce qui l’entoure. Il nous raconte ici la découverte du monde par tous les sens. Il serait assez vain de faire long sur cet ouvrage, à moins de faire de la redite. La musique:

 » D’ailleurs une autre chanson de 1984, entendue ici et là, allait prendre encore plus de place dans cette voûte émotionnelle: « Un autre monde », de Téléphone. Ce morceau, avec cette voix venue comme de si loin, « Je rêêêêêvaaaaais…d’un autre monde »,  me bouleversait de beauté et me touchait profondément, et très longtemps je l’ai conservé comme un trésor de splendeur dans mon cœur, sans pouvoir le réentendre très souvent car je ne connaissais personne qui ait possédé le disque. »

J’y ai aimé ce que j’ai retrouvé de mes plus jeunes années, de mes premiers souvenirs. Comme l’auteur, à la campagne, avec des fermes aussi, avec de petites routes, des sentiers, et une cour de récréation, des forêts et des champs. 

Je vous insère ici quelques extraits caractéristiques. Ce n’est pas un roman, mais il y a du romanesque, de la poésie dans les découvertes de ce petit garçon, il y a des personnages marquants aussi. L’éditeur en dit:

« Il a quatre ans, il est assis par terre dans une cour et c’est son premier souvenir. Il évoque le sol comme élément primordial de cette période de vie, au sens propre comme au figuré. Le narrateur s’aventure dans ce territoire d’enfant, si souvent parcouru et si  précisément connu. Resurgissent alors les impressions de ces premières expériences: le rapport fort et sans filtre à la nature et aux lieux et surtout, la naissance des relations affectives. »

« Le ton joyeux du récit est celui de l’âge des découvertes et de l’émerveillement, qu’Alain Freudiger rend dans une langue sans affèterie à hauteur de vue d’un jeune garçon. Dans ce récit sociologique d’une enfance dans les années 80, on oscille entre le piquant de Colette et l’acuité de Perec. »

Ces quelques phrases résument bien le récit. Il vous suffit maintenant de le lire et d’accompagner ce petit garçon dans sa découverte du monde qui l’entoure. J’ai beaucoup aimé le faire par cette lecture inhabituelle. 

« Marguerite et le Mont Blanc » – Michaël Sibony, éditions de L’Aube

Marguerite et le mont Blanc« Nous marchons dans le petit tunnel pentu percé dans la roche. Il fait sombre, nous distinguons à peine les aspérités de sa voûte de pierre. Seuls des reflets luisants sur les rails nous guident par intermittence. Le reste du temps, nous nous fions au brouhaha saccadé émis par le frottement de nos pas sur les cailloux du sol. Des petits cailloux gris, tranchants, mélangés à quelques pierres, plus grosses et polies. »

C’est un livre court qui d’une façon d’abord inattendue, mêle histoire familiale et histoire du Mont Blanc et de ses petits trains de montagne. En famille, un couple et le petit garçon, celui qui narre cette histoire, se promènent sur le Massif du Mont Blanc, et comme la maman est enceinte – de jumelles -, ils empruntent les petits trains qui emmènent les promeneurs à différents points du site.

Il y a trois locomotives de couleurs différentes, toutes ont un prénom féminin, et une se prénomme Marguerite. Ce n’est pas anecdotique car le petit garçon trouve ce prénom si joli qu’il demande à sa mère d’appeler une des deux fillettes Marguerite.

« Un barbu en uniforme, tenant dans ses mains des outils de mécanicien imprégnés de cambouis, surgit des flancs de la montagne. Il m’observe, attendri par l’enfant qui imite le train, puis il dit:

« Écoute. »

Je déraille et j’écoute.

« Sur la ligne du tramway du mont Blanc, dit-il, on a trois trains. Le patron leur a donné le prénom de ses trois filles: Jeanne, Anne et Marguerite. Ils ont tous une motrice et un wagon, mais ils sont peints de couleurs différentes.

-À la montée, notre train était rouge et crème. Il s’appelait comment?

-Ce devait être Marguerite.

-Marguerite?

Je cours vers le ventre arrondi de ma mère.

« Maman! On pourrait appeler une des deux jumelles Marguerite? C’est joli, Marguerite. »

Ma mère m’a laissé dire, amusée.

« Oui, c’est joli. »

L’histoire commence bien. Mais il n’en sera pas de même pour la suite. L’auteur va nous emmener loin, loin dans le temps, dans l’histoire, tout en nous attachant à ce massif, au glacier, à cette ambiance un peu inquiétante de la haute montagne et à une période sombre de l’histoire.

« Faut-il se priver de sauter d’un train en marche quand il nous embarque vers une mauvaise destination? »

Entre histoire du monde, histoire de famille, histoire géologique, ce livre pas toujours facile d’abord est très original par la façon de mêler plusieurs sujets qui finalement convergent, par l’écriture sensible pour un personnage qu’on voit grandir, hanté par la perte, par le massif du Mont Blanc sur lequel nous finissons avec lui, dans une lente et difficile ascension, un long et lent chemin avec Marguerite au cœur. Je ne m’attarde pas plus, c’est caractéristiquement un texte où tant de détails s’imbriquent, détails mais néanmoins essentiels pour l’architecture du récit, qu’il est pour moi trop compliqué d’en dire plus sans dévoiler trop. C’est un livre – un premier roman, à saluer –  que j’ai lu un peu hors du temps, emportée sur les montagnes, et dans le petit train rouge et crème. Sur fond de deuil.

C’est un beau livre, subtil et émouvant, qui m’a touchée. Un hommage aux sommets et à l’accomplissement qu’est leur ascension pour le personnage .

« Mes larmes sèchent au vent, ou bien gèlent-elles; j’ai du mal à savoir. Entre extase et supplice, les nuances sont absentes dans ce lieu de tous les superlatifs. Mon euphorie d’avoir été au bout de l’aventure se bat contre cette torture. Mon exaltation fugitive apparaît dérisoire face à ce calvaire.

Je suis ici, au sommet du mont Blanc et cela me suffit. Des désirs irrationnels m’inondent et prennent le dessus sur mon esprit et mon amour de la  vie. Redescendre m’importe peu. Je balaye cette idée non pas d’un revers de main, mais d’un revers de neurones obstinés à vouloir monter. Toujours monter. Même si nous sommes déjà au sommet. »