« L’enfant de la prochaine aurore » – Louise Erdrich – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait -, notre monde régresse. Ou progresse. Ou peut-être marche en crabe, d’une façon qui nous échappe encore. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre quelqu’un finira par mettre un nom sur ce que nous vivons, mais je n’arrive pas à imaginer comment tout ce qui nous entoure et tout ce qui est en nous pourrait être réparé. L’invisible, les quanta à l’origine de notre création sont mêlés aux événements en cours. Quoi qu’il soit en train de se passer, nous sommes abreuvés de flashs infos sur la manière dont la situation sera gérée – de simples conjectures, en réalité, sur ce qui nous attend- et c’est pourquoi j’écris ce récit. »

Je ne pouvais pas couper cette introduction qui se doit intégrale pour comprendre ce qu’est ce roman. J’aime énormément Louise Erdrich, certains romans plus que d’autres et celui-ci n’est pas dans mes préférés, mais sincèrement, on ne peut confondre la voix, la plume de cette auteure avec aucune autre. Mêlant poésie et langage familier avec un talent fou, ici c’est la voix de Cedar, jeune femme ojibwe adoptée par un couple blanc qui raconte. Elle parle à son enfant à naître comme on écrit un journal. Elle lui parle pour le rassurer, le préparer, lui dire comme elle l’attend avec impatience, lui dire comme déjà elle l’aime infiniment. Très jolie forme donc pour ce roman assez effrayant, présentant un monde dans lequel la religion et le totalitarisme sont en train de prendre les rênes, en particulier sur les femmes enceintes et les enfants à naître.

C’est quand Cedar décide d’aller rencontrer sa mère biologique que tout commence. La famille Potts est décrite avec humour, car jamais d’angélisme chez Louise Erdrich. La mère biologique:

« Elle tend les bras et s’avance vers la voiture. Elle transpire un peu dans son débardeur noir moulant, qui laisse apparaître des bretelles de soutien-gorge roses, et son pantacourt noir et évasé. Son corps bien proportionné, aux allures d’ours, est tout en graisse musclée, et elle a un joli visage aux traits réguliers. Elle est jeune. Elle a d’étincelantes dents blanches et de petits yeux noirs rieurs et fuyants. Sa chevelure châtain, balayée de mèches rousses, est retenue au sommet de sa tête par une de ces pinces crabes en plastique, de couleur bleue, et elle porte des perles aux oreilles. de vraies perles, on dirait. Je descends de la voiture dans l’air chaud et suffocant. »

Elle a à maintes reprises décrit la vie dans les réserves et la tristesse de ces endroits (« Love medicine », par exemple, terrible ). Sur la route, premiers signes:

« 9 août

Le lendemain matin, je prends la route qui va vers le nord pour me rendre chez les Potts. J’ai de fulgurantes bouffées d’émotion. Tout ce que je vois en chemin – sapins, érables, centres commerciaux, compagnies d’assurance et boutiques de tatoueurs, herbes folles des fossés et gens dans les maisons – , tout est physiquement en équilibre sur ce point de transition entre le présent des choses et le grand, l’incompréhensible changement à venir. Et pourtant rien ne me semble franchement insolite. Un peu calme peut-être, et certains sermons annoncés sur les panneaux d’affichage des églises sont plus alarmants que d’habitude. La Fin des Temps est arrivée ! Êtes -vous prêts pour l’Enlèvement? Dans un champ immense et vide se dresse un panneau sur lequel on lit: La Future Maison du Dieu Vivant. »

La mise à l’abri de Cedar va prendre alors l’allure d’une course poursuite sans savoir vraiment qui la poursuit, avec une méfiance envers chaque personne rencontrée, y compris ses plus proches, comme Phil, le papa de l’enfant à naître. Ainsi elle va se retrouver à l’hôpital de Fairview Riverside, chambre 624, après un appel mystérieux de Mère. Ce sont clairement ces chapitres que j’ai préférés, la seconde partie du roman jusqu’à la fin et le dénouement dont je ne vous dirai rien si ce n’est que c’est à pleurer…Belle et froide et blanche de neige.

Remarquable écriture et ici un ton piquant, la voix de Cedar est acérée, teintée d’humour noir, désabusé, colérique et assez désespéré, et puis sans pleurnicherie. Les personnages sont très intéressants, on ne sait jamais qui est de quel côté, la suspicion est constante, la défiance même envers les plus proches, cet « état autoritaire » sème le trouble. C’est curieux, cet état de fait me semble familier. Quand la supercherie idéologique mène le monde à la baguette par des procédés douteux et à des fins douteuses. Jusqu’où ? Cedar et Phil s’aiment et se marient,

« Pendant la journée, le regard perdu dans la végétation touffue et bruyante qui s’étend derrière la maison, je pense au bonheur physique que nous partageons, Phil et moi. Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

C’est beau, n’est-ce pas? On sent ici chez Louise Erdrich de la colère et du chagrin, un livre que je suppose écrit à l’ère trumpiste. Parfois un peu dur à suivre pour moi, j’ai tout de même éprouvé un grand plaisir grâce à l’écriture et dans le ton, dans la douceur, l’intelligence et l’humour de cette jeune mère qui écrit à son enfant à venir sans niaiserie, jamais, au contraire avec lucidité, humour, et tendresse…La filiation, l’identité et l’autochtonie sont présentes tout au long de l’histoire en un questionnement profond et assez désespéré. Le seul espoir, cet enfant que porte Cedar en une constante intimité. Naissance.

 » Tu étais bleu, très légèrement. Au fur et à mesure que tu respirais, tu as rosi, puis rougi, et le duvet soyeux qui couvrait ta peau s’est mis à miroiter comme du cuivre. Tes membres veloutés se sont dépliés, souples et forts. Tu as renversé la tête en arrière. Tes yeux étaient du bleu ardoise des yeux de nouveau-né, mais en plus foncé, brûlant déjà de vivre. Tu as soutenu mon regard et j’ai glissé mon doigt dans ta main. Tu m’as dévisagée en t’agrippant avec une force implacable, et j’ai scruté l’âme du monde.

C’est toi, ai-je dit. Cela a toujours été toi. »

Et puis des références à Hildegarde de Bingen, cette femme incroyablement poétique, romanesque, courageuse, tout comme Sainte Kateri.

« Hildegarde de Bingen passa sa jeunesse enfermée dans un abri de pierre. Ses parents décrétèrent qu’elle devrait vivre en recluse et, lors d’une cérémonie funéraire, elle fut claustrée, probablement à l’âge de sept ans. Au moins, elle avait Jutta, son guide spirituel. Il y avait une fenêtre par laquelle on lui donnait à manger. Et une ouverture par laquelle on lui glissait une poubelle. Pas surprenant qu’Hildegarde ait eu des visions bouleversantes.

Tout est pénétré de connexions, pénétré de relations. »

Louise Erdrich est sans aucun doute une des plus grandes plumes venues d’Amérique c’est pour moi incontestable.

Je sors finalement de cette lecture assez sidérée, parce que ce livre est terrifiant et beau. 

« Je reste tranquille, seule.

Et je me rappelle maintenant que j’y étais, la dernière fois qu’il a neigé au paradis. J’avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. […]Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l’enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l’air et il n’y a rien d’autre que de la blancheur. Je suis ici, et j’étais là-bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre? »

« L’enfant lézard » – Vincenzo Todisco,éditions ZOE, traduit par Benjamin Pécoud

« L’enfant ouvre d’abord l’œil droit, puis le gauche. Il a la tête à deux endroits. Une fois à Ripa, où rien ne peut lui arriver, et une fois à l’appartement, où il doit compter ses pas. Quatre pas jusqu’à la table, deux jusque sous le buffet, un grand pas jusqu’à l’évier et dix petits pas de la cuisine jusqu’au milieu du long couloir. le point le plus éloigné est la stanza in fondo, la chambre du fond. En cas d’extrême urgence, il faut à l’enfant exactement vingt-trois pas pour y atteindre la grande armoire.

Dehors aussi, l’enfant veut compter ses pas. Mais la lumière vive frappe son visage et l’aveugle.

La nuit surgissent les loups. Il faut marcher à pas feutrés. Mais les loups le trouvent quand même. Ils se penchent sur son lit et montrent les crocs. L’enfant appelle doucement Nonna Assunta: » Parle-le moi, chuchote-t-elle, parle-moi et serre les poings, alors les loups ne te feront rien. » »

Ce début étrange est l’ouverture d’un roman très particulier, un roman à l’écriture sans fioritures, semblable à la vie des personnages, et ce qui pour moi le qualifie le plus c’est un roman sans joie. On a le cœur serré pratiquement tout le temps en lisant cette histoire de « l’enfant lézard ».

Mais qui est donc cet enfant qui compte ses pas, se terre sous le buffet, se cache sur l’armoire, se déplace sans bruit, grimpe, rampe et se tapit ?

« Au début le père n’a le droit de rester que neuf mois par an dans le pays d’accueil, et même moins quand le travail manque. Il habite au baraquement ou trouve à se loger chez des connaissances. Il rentre ensuite au pays pendant trois mois. Tant que la mère n’a pas d’emploi stable, elle ne peut l’accompagner dans le pays d’accueil qu’à titre de touriste. prononcer ce mot la fait rire: « C’est plutôt une vie de gitans qu’on mène. »

À Ripa, la mère doit se rendre utile. Elle le fait à contrecœur et dit qu’elle n’a pas eu de jeunesse. Il y a la mère d’autrefois qui était beaucoup plus jolie et celle d’aujourd’hui qui s’assied au bord du lit et regarde dans le vide. »

Il faut savoir que l’auteur a écrit ce livre en allemand, il est le fils d’immigrés italiens installés en Suisse allemande. C’est le premier livre qu’il écrit dans cette langue, qu’il qualifie de « langue de tête » en opposition je suppose à sa « langue de cœur »: les précédents étaient en italien. Je ne me suis pas penchée sur sa biographie, me contentant de ce qui est dit en 4ème de couverture. Et je ne peux évidemment pas m’empêcher de penser qu’une part de son expérience de vie compose cette terrible histoire, sans pour autant que ce soit la sienne ou celle de sa famille d’ailleurs, mais par ce biais, il parle de cette vague d’immigration italienne des années 60/70, et plus globalement des travailleurs dits « déplacés ».

« Nonna Assunta se rend au cimetière avec l’enfant. Ils se tiennent par la main en silence. Elle lui montre les tombes et lit les noms inscrits sur les pierres. Certains aïeuls sont enterrés là. Sur la tombe de Nonno Eraldo, il n’y a pas de photo. Nonna Assunta dit qu’elle n’en a pas.

Entre-temps le printemps est arrivé. Le visage de Nonna Assunta pâlit quand elle annonce à l’enfant: »La semaine prochaine, tes parents viennent te chercher. Ça n’est pas autorisé normalement, mais ta mère veut t’avoir avec elle, il faut la comprendre. »

Les parents de l’enfant, le père d’abord, puis la mère, quittent leur pauvre village pour travailler dans un pays plus riche, Allemagne, Suisse ? Mais l’un ou l’autre accepte les adultes, des bras, des mains, de la main d’œuvre, mais pas les enfants. La mère va confier l’enfant à la grand-mère tant aimée, Nonna Assunta, le cœur aimant de ce petit garçon si spécial…Mais la mère ne supportera pas la séparation si longue d’avec son petit; il voyagera caché , entrera en douce, furtivement dans le pays « d’accueil », et sera tenu enfermé dans l’appartement, devra être silencieux et invisible à d’autres yeux que ceux des parents.

Mais outre cette vie qui n’est pas celle que doit avoir un enfant, il est tout de même particulier, ce gosse. On n’arrive pas à lui donner un visage, il n’est qu’un corps qui glisse d’ici à là sans bruit, incolore, inodore, silencieux. Il y aura une sorte d’émancipation peu à peu, l’enfant créera des liens, sortira en cachette et toujours aussi furtivement; mais caché, il l’est plus que physiquement, il est comme annihilé par ces années d’invisibilité forcée, privé d’une existence au monde.

« Les parents comptent les années et en sont maintenant arrivés à 1970. La mère continue à sursauter quand on sonne à la porte, et elle continue à pleurer quand l’enfant lézard s’accroupit dans un coin et s’égare dans ses monologues,ou qu’il disparaît et reste introuvable.[…]

Tandis que la mère ne voit pas d’issue, qu’elle se tait et pleure et que le père augmente le volume de la télévision, l’enfant lézard gratte le mur avec ses ongles. Il parle seul à voix haute et bute à tout bout de champ sur ses phrases, si bien que le père finit par se boucher les oreilles face au téléviseur qui marche à plein volume. »

Je ne peux pas en dire plus, mais le fond de l’histoire c’est une forme perverse de maltraitance de ce « pays d’accueil » qui n’accueille pas les enfants nés ailleurs. Il y a le patron, le père qui travaille comme un damné, la mère qui va travailler aussi et cet enfant lézard, seul. Et le silence, et la peur de tous, parents et enfant – hanté par des loups –  et l’éveil du garçon qui grandit et sait qu’il existe un dehors.

C’est une histoire terrible. Seule la Nonna est lumineuse, chaleureuse, les quelques passages de la famille italienne, Nonna, tante Melinda, les oncles et Emmy l’amie inespérée donnent un semblant de vie à ces jours laborieux, durs, tristes…mais même les quelques heures arrachées au travail n’offrent que des ombres de sourires. L’image du lézard est parfaite, animal à sang froid, furtif, fuyant, insaisissable…mais que c’est triste collé au mot « enfant »…

« L’enfant lézard ne cesse de s’aménager de nouvelles cachettes et il faut des heures aux parents pour le retrouver. il traverse les pièces comme un Indien qui approche à pas feutrés, sans laisser de trace. Il campe derrière les rideaux, se drape dans les couvertures, rampe sous le lit, enroule son corps dans les tapis, se glisse dans le panier à lessive et se couvre de linge, grimpe entre les vêtements dans l’armoire. Il peut rester parmi les robes et les manteaux jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune lumière qui perce les fentes. La mère passe en revue toutes les cachettes, mais il y en a toujours une qu’elle ne connaît pas encore. »

Il faut se préparer un peu pour cette lecture qui peut affecter le moral, en ces temps qui (re) confinent. On y ressent une solitude intense et inquiétante. C’est donc un très bon livre, remarquable par sa capacité à nous faire éprouver ce qu’il diffuse, et c’est en cela que sa lecture n’est pas aisée. Mais c’est vraiment un sujet qui reste d’actualité, sur la séparation, la privation de liberté et les liens humains qui nous sont si nécessaires pour le rester nous, des êtres humains.

Le disque préféré de la mère, comme une réminiscence de jeunesse, de joie, d’énergie…toutes disparues.

ICI, un lien très intéressant . Et un AUTRE