« Les Amazones » – Jim Fergus – Cherche-Midi, traduit par Jean-Luc Piningre

« Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear – Tome 3 de la trilogie « Mille femmes blanches »

 » 25 novembre 2018

Finalement, je préfère ne pas confier toute l’histoire à Jon W. Dodd. Elle m’appartient, à moi et à ma famille, au peuple cheyenne et plus encore aux Cœurs vaillants. Alors personne ne la racontera mieux que moi. Dois-je rappeler que les Blancs, après nous avoir envahis, avaient chargé leur armée de nous massacrer? Qu’ils nous ont confisqué nos terres, notre mode de vie, notre culture? Pour accélérer les choses, ils ont décimé notre frère le bison, qui était notre moyen d’existence et dont les troupeaux peuplaient jadis nos vastes prairies. Pratiquement exterminés, il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au parc de Yellowstone, contre trente millions au départ. Quant à nous, ceux qui ont survécu aux guerres, nous avons été parqués dans des réserves, avec interdiction d’en sortir. Les Blancs nous ont volé notre langue et nos enfants, qu’ils ont envoyés étudier dans leurs écoles religieuses après leur avoir rasé la tête »

Ainsi commence le dernier volume de cette belle trilogie. Une lecture facile, intelligente et intéressante et même si mon préféré des trois est « La vengeance des mères » – sans doute le plus noir des trois – on retrouve avec un intense plaisir la plume de Jim Fergus et son attachement à l’histoire tragique du peuple natif de son pays.

Sans angélisme, il aura su nous parler tout au long des pages de l’histoire de ces peuples, et en particulier les Cheyennes. Nous dépeindre leur cadre de vie, leur mode de vie, leur culture, leur richesse et leurs faiblesses, leurs défauts, ceux inhérents à l’espèce humaine dans son ensemble, ni plus ni moins. Sans doute il n’est pas facile pour un Blanc de parler ainsi de cette histoire avec autant de subtilité. Pari tenu.

Et puis bien sûr, sur ces trois livres il est question de femmes; et je sais gré à cet auteur d’avoir su si bien parler de ces mille femmes blanches et plus largement nous parler des femmes. Je ne révélerai rien en disant que l’échange des mille femmes blanches contre des chevaux à l’origine du roman est fictif, n’est-ce pas ? Bien que la rencontre entre Little Wolf et le président Grant et la proposition soient réels, l’échange, après avoir exploré plusieurs sources, semble ne pas avoir eu lieu.

Avec cette communauté aux multiples origines et aux tempéraments de toutes sortes, qu’on connait bien à présent et qu’on va quitter à regret, c’est un tendre et admiratif hommage aux femmes que nous offre Jim Fergus. C’est aussi une fresque sur une histoire de liens, d’amours possibles, de compréhension possible, de partage. Mais aussi évidemment l’histoire d’une dépossession totale, d’une extermination voulue, et de résistance. 

« -[…] Savais-tu que les trois-quarts des Indiens d’Amérique, l’Alaska y compris, vivent aujourd’hui dans des villes et non dans des réserves? Beaucoup de nos filles sont enlevées en pleine rue et tombent dans les griffes des réseaux de prostitution. Ils s’attaquent à nous puisqu’ils bénéficient d’une totale impunité. Ils profitent du racisme institutionnel de ce pays, du fait que l’État fédéral ne tient pas de base de données à jour des indigènes qui disparaissent chaque année. Portant les chiffres du FBI indiquent qu’elles sont deux fois plus nombreuses que les Blanches dans ce cas, alors que nous sommes un groupe de population moins important. »

On peut aisément dire et écrire pas mal de lieux communs sur le sujet, c’est pourquoi je vais ici mettre le focus sur un point abordé de façon assez brève mais qui me semble important – voire une entrée vers un autre roman ?  – , et sur une héroïne dont j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il adviendra d’elle : Molly Standing Bear, descendante de ces femmes, celle qui va porter l’histoire des siennes et des siens à la connaissance du plus grand nombre, par le biais des journaux de May Dodd, de Molly McGill et de Margaret Kelly dont elle a en quelque sorte la garde.

Ces carnets que nous lisons depuis 2013 à raison d’un tome tous les 3 ans. Le récit se clôt avec cette nouvelle Molly du XXème siècle, guerrière nomade à sa manière, au caractère qui n’a rien à envier à celui de ses ancêtres, et prête à livrer un combat d’actualité : les disparitions de femmes autochtones non élucidées. Le problème est le même au Canada d’ailleurs, et voici quelques articles qui m’ont semblé intéressants:

https://theconversation.com/femmes-amerindiennes-assassinees-ce-genocide-qui-embarrasse-lamerique-du-nord-118526

Et vous pouvez regarder le film Wind River, que j’avais vu à sa sortie au cinéma.

Où l’on comprend que le peuple blanc n’en a pas fini avec l’humiliation et la spoliation des peuples natifs, ni avec la violence qui leur est faite par un traitement inégalitaire, le mépris et un refus des droits essentiels.

Outre le fait que ce livre nous décrit le courage de ces femmes, blanches ou pas, la nécessaire solidarité qui fera leur force, leur ouverture d’esprit aussi, Jim Fergus dénonce encore, sans grandes envolées mais par des détails toujours choisis et bien placés l’abandon dans lequel elles sont face à la violence des hommes et comment elles survivent à ça, malgré tout. Aucunement manichéen, toujours pesé, dosé, le texte prend alors une vraie crédibilité. Quelques scènes bien « sauvages » avec l’infect Jules Séminole qui pour la énième fois attaque May et son amie Wind:

« -Mon bel amour, en voilà des méchancetés ! Il est donc temps de la refermer ta gueule de putain, a-t-il rétorqué en nouant à nouveau son immonde foulard sur mes lèvres. Pour que Jules et ses amis profitent de toi sans entendre les horreurs que tu profères. Mais voilà qui devrait te mettre du baume au cœur,; quand nous en aurons fini avec toi et que Cuts Women t’aura découpée, c’est Jules qui aura le plaisir de porter ta petite chatte à son poignet, en souvenir de nos ébats… »

Enfin, j’ai lu des pages magnifiques sur les paysages, sur l’amour, sur les jeux et les travaux des jours ordinaires de ces peuples qui ont habité mon enfance et ont sans aucun doute modelé mon imaginaire sur l’Amérique, cette même Amérique où l’on construit des murs et où on continue à tuer. Jim Fergus de sa plume douce amère sait dire tout ça, et nous remplit d’affection pour ces femmes, blanches ou pas. Et nous offre aussi des scènes comme celle-ci:

« Nous avançons de front, Phemie, Pretty Nose et moi, chacune sur notre cheval, moi entre elles deux. Martha nous suit sur son courageux petit âne, Dapple, puis ce sont Astrid, Maria et Carolyn, côte à côte derrière elle. C’est une belle journée d’été. Après une vague de chaleur, la brise nous rafraîchit, l’air est plus doux et le ciel dégagé d’un bleu profond. Nous traversons une prairie vallonnée que les Indiens appellent le pays des herbes courtes, riche en herbe aux bisons, où les jumelles ont sans doute coupé les quelques brins que j’ai trouvés dans leur sac-médecine. Comme il a beaucoup plu en ce début d’été, l’herbe et les fleurs sauvages ont poussé en abondance. Assez hautes, cependant, pour effleurer le ventre des chevaux, elles ondulent sous le vent comme une houle légère en exhalant leur doux parfum. À distance, un troupeau épars de bisons profite paisiblement de ces riches pâtures. »

Je préfère donc avant tout vous proposer quelques extraits choisis. J’ai écouté Jim Fergus il y a quelques années à Brive, à la veille de l’élection de Donald Trump. En l’écoutant, j’ai entendu un homme calme, posé et bienveillant. Il a raconté comment il est arrivé à s’intéresser aux peuples autochtones, quand enfant avec ses parents il partait en promenade en voiture et passait aux portes des réserves. Il regardait, s’interrogeait, puis il a cherché, puis il a compris et enfin devenu adulte et l’écrivain que nous savons, il nous a écrit ces trois merveilleux romans. On ne peut que l’en remercier. Et le lire, bien sûr !

Je termine avec un extrait de la lettre que Molly Standing Bear  – son histoire en résumé de la page 160 à la page 170 – laisse à son amoureux Jon, le journaliste chargé de publier les carnets.

« Mon cher Jon, donc, je te laisse mes carnets et tu as la permission de les reproduire par petits bouts dans ton magazine. En revanche, tu n’as pas celle de modifier quoi que ce soit dans les récits de May et de Molly. Que tu approuves ou pas la façon dont je les ai arrangés, je veux qu’ils paraissent exactement tels quels. Si je découvre le moindre changement, je serai forcée d’attacher ton scalp à ma ceinture…et je ne plaisante pas. Cela vaut aussi pour mes commentaires. Comme je parle cru, notamment de sexualité, tu seras sans doute gêné par certains. Tu feras avec, petit Blanc. Tu n’allais pas te cacher derrière ton bureau, déguisé en rédacteur en chef jusqu’à la fin de ta vie. Il faut bien que je te mouille (façon de parler ).

Nous nous sommes bien amusés, hein cow-boy? »

« Le graveur » – Bronwyn Law-Viljoen – éditions Zoé/ Ecrits d’ailleurs, traduit par Elisabeth Gilles

« Décembre 2005

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans la maison, au jardin, ou en route pour faire des courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film. »

Une lecture à des lieues de ce que j’ai lu précédemment, par une auteure sud-africaine. Chez Zoé, j’avais lu déjà « La voisine », par une femme sud-africaine elle aussi, et j’avais beaucoup aimé.

Surprise, intéressée et séduite par ce roman choral et touchée par ce personnage lunaire, un grand homme mince, maigre même, distrait souvent, et qui vit intérieurement de façon intense. Le récit se déroule sur 40 ans, par bonds en avant ou en arrière et March Halberg, lui, fait du taï -chi en pyjama dans le jardin de sa maison à Johannesburg. Dit comme ça, ça parait drôle; ça ne l’est pas. Mais c’est émouvant. Si ce personnage qui passe le plus clair de son temps dans son atelier de graveur amène un sourire sur les lèvres avec ses étourderies, c’est un sourire plus affectueux et compassionnel qu’autre chose. Car au fil des pages et des voix, on va comprendre qui est March, rêveur peut-être, oui, mais pour moi, c’est un homme empli d’un profond chagrin amoureux, un homme qui vit plus dans son monde que dans le monde. Sa distraction est un retrait, dans cette société encore sous le règne de la ségrégation, March vit dans une résidence fermée, et c’est toute une affaire pour laisser passer Stephen, son jardinier. Sa vie est essentiellement emplie de femmes qui à tour de rôle vont nous apprendre plus sur l’histoire de March. Il y a Ann, sa mère, Théa, une véritable amie mais aussi l’amour inaccompli de sa vie, source de son chagrin, c’est Théa qui va prendre soin de March, veillant sur lui et sur son œuvre, sur lui si distrait, un amour chaste mais intense, infini.

« Mon Dieu, je me comporte comme un adolescent amoureux! Troublé à la pensée de la femme que je connais depuis trente- quatre ans, qui ne me réserve plus aucune surprise mais dont la présence agite la mare quasi stagnante de ma vie comme une grosse pierre qui projette ses éclaboussures. Qui fait lentement remonter à la surface tout ce qui se décompose au fond et finit par former un nuage dense où je me débats en crachotant. Comme si je venais juste de comprendre que je pouvais respirer. »

 

Il y a Helena, galeriste ( j’aime beaucoup Helena et puis Stephen, professeur de lettres exilé du Zimbabwe, et qui sera le jardinier de March et finalement un peu plus que ça, un début d’ami pour cet homme solitaire. Stephen, séparé de son épouse Jestina.

« Je pensais à Jestina aussi, dans notre petite maison, et au feu dans le poêle, qui en ce moment devait brûler au ralenti. J’étais parti si loin d’elle pour me retrouver dans un lieu où j’attendais un seul mot qui changerait ma situation. À quoi en étais-je réduis. La colère me portait un peu et certains jours je l’entretenais comme la flamme d’une chandelle, la protégeais mentalement de la main et la regardais vaciller et crépiter. Mais elle était menaçante aussi et je la maintenais à distance autant que je le pouvais. pour pouvoir continuer et trouver le moyen de rentrer. »

Une autre femme intervient dans l’histoire, c’est Jane, la sœur morte jeune et brutalement, aimée tendrement par son frère.

Donc March est graveur. C’est l’occasion de nombreuses pages merveilleuses sur cet art; j’ai appris beaucoup de choses sur les procédés, mais jamais on n’est là dans la pure description technique, parce que c’est March qui opère et March n’est pas un homme ordinaire. March est un artiste prolifique, qui grave, imprime, grave et imprime encore, cherchant la perfection. Et sa maison est absolument débordante de ces gravures, des épais papiers où l’imaginaire et les obsessions de March s’affichent , une pléthore d’œuvres.

Théa, à la mort de March, va entreprendre le grand tri et le grand référencement de l’œuvre de son cher ami. Elle se fera aider par Helena qui va ainsi entrer avec une certaine stupéfaction dans cette œuvre incalculable, signée ou pas, dans l’univers mental de March et de ses personnages à l’allure de grands oiseaux – comme lui – ses femmes à chapeau, longue, élancée, de toutes ces créatures qui on le comprend ont hanté l’artiste.

« Cela la rongeait, ce sentiment de responsabilité ou peut-être le fait de se sentir obligée de rester dans cette maison vide pour y trier les choses accumulées par quelqu’un d’autre au cours de sa vie. Les promesses faites aux morts.C’était ce qu’elle avait reçu en héritage, elle y faisait face comme un boxeur qui crache son sang mêlé d’eau, refusant de s’effondrer, et elle se demandait s’il se trouvait quelqu’un dans son coin du ring. »

Mais c’est Helena qui devra porter cette œuvre au public; alors elle observe, après la mort de March qu’elle n’a pas connu, l’atelier dans ses moindres détails, elle refait l’histoire de cette somme d’heures, d’années à dessiner, graver, encrer, imprimer. En véritable connaisseuse, elle envisage March à travers son atelier, et ses outils et les traces de son travail:

« March a passé sa vie seul dans l’atelier, sans personne à ses côtés lorsqu’il ôtait une gravure de la presse. Il était artiste et graveur. Je n’avais pas encore regardé ses images de près, j’ignorais donc quel type de graveur il était – minutieux ou indifférent -, ce qui lui importait dans le résultat final, comment il traitait le papier, s’il visait à la reproduction parfaite d’un tirage à l’autre pour une même édition. Ses outils étaient usés mais il en avait pris soin, j’imagine que c’était un signe. »

Bien difficile d’écrire là-dessus. L’écriture est belle, bien rythmée et rend à merveille les ambiances. Dans les retours vers le passé, on assiste à des funérailles, avec Stephen on revient dans le monde réel du contrôle des papiers, des laisser-passer et de l’exil, avec Théa et son tempérament vif, on comprend l’amour que March lui porte sa vie durant…et on comprend quels furent les chagrins de March, on comprend mieux les relations de cet homme aux femmes de sa vie, et le cœur de sa vie, la gravure. Peut-être aussi que Stephen aura été un changement dans la vie de March, buvant le thé et discutant poésie; March semble à ces moments se réveiller de ses brumes, et ce sont de très beaux passages ( chapitre 22 – juillet 2006, Stephen ).

J’insiste tout de même sur l’univers de cet atelier de gravure, impressionnant par son côté très technique, mais par là même le talent de l’auteure à rendre la poésie de ce travail sans nous ennuyer. La technique est alors partie de la magie et personnellement je suis admirative des savoir-faire manuels, artisanaux. En cela ce livre m’a enchantée. 

« Les actes nécessaires à l’apparition de mon dessin n’ont rien d’original. Ils sont répétition, habitude et mémoire corporelle de comment se fait une gravure. Chaque matin, lorsque j’entre à l’atelier, j’en reviens à cette série de petites actions qui m’absorbent. Elles me trahissent rarement. Seul un faux mouvement de la main, un excès d’essuyage ici ou là, ou le fait d’oublier de régler la pression sur le plateau peut conduire à un ratage quelconque mais rien qui ne puisse être arrangé avec un deuxième essai. Je jette une gravure trop pâle, je recommence et, tout en appliquant l’encre sur la plaque, je prends ma respiration et dans cette respiration il y a l’excitation de ce qui va advenir. »

Enchantée par la lumière qui émane de ce livre, la beauté et l’amour de l’art, la délicatesse de l’écriture, la tendresse qu’on perçoit de l’auteure pour ses personnages. Comme le dit la 4ème de couverture, « des pages lumineuses sur l’art de la gravure », mais je dirais aussi que si on sait peu ou rien de cet art et qu’on est un peu curieux on a tout à gagner ici.

Les illustrations ici sont des œuvres et des artistes dont il est question dans le roman.

Ce fut une belle lecture apaisante, douce et poétique.

« Une joie féroce » – Sorj Chalandon – Grasset

« 1.Une vraie connerie

(samedi 21 juillet 2018 )

J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sr la banquette arrière. Je les aurais implorées.S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.

Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là. »

Voici le 5ème roman de Sorj Chalandon que je lis. Je les ai tous aimés mais celui-ci a pris une couleur toute différente pour moi, car j’ai fait la connaissance de Jeanne.

On la rencontre dans ces premières phrases du livre dans l’action la plus inattendue la concernant, une sorte de folie. Et l’auteur va après ce préambule nous conter ce qui a amené Jeanne à cette situation.

« La jeune femme m’a fait asseoir.

-Quelque chose.

Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine. 

Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait. »

Jeanne, c’est ma sœur. Je suis sortie de cette lecture bouleversée. Parce que Jeanne, libraire quarantenaire, apparaît quand commence une nouvelle « étape », « épreuve » de sa vie. Jeanne passe un contrôle de routine, une mammographie, et Jeanne ressort de là avec un cancer du sein. Elle en fait un bouton de camélia en son sein

« J’étais en position de combat. Je refusais qu’on me parle mal, qu’on me regarde mal, qu’on m’emmerde. Mon camélia m’obligerait bientôt à tolérer bien d’autres choses, mais ni la morgue, ni le mépris. »

La façon dont en parle Sorj Chalandon est d’une telle justesse, si criante de vérité, que pour une fois et de façon très impudique, je dis que j’ai vécu, comme Jeanne, en 2018 ce qu’elle vit ici. Tout ce qui lui pénètre l’esprit, tout ce que son corps lui dit, son regard qui soudain change sur ce corps, sur les autres, sur le monde. Le dire ici me bouleverse, c’est encore proche et ça perdure. L’auteur garde à Jeanne sa dignité, et face à cette situation, je me suis retrouvée totalement immergée à nouveau dans les premières heures de cette claque.

« Qui êtes-vous, Jeanne, qui allez repartir de mon bureau avec trop d’informations, le ventre noué, la tête lourde, une besace remplie d’ordonnances et sept mois de traitement. Jeanne, qui serez ensuite bombardée de rayons chaque matin pendant trente-trois jours, le torse marqué au feutre indélébile, rouge, noir, tatouée de croix pour que le médecin n’ait pas à recalculer les angles d’attaque. Jeanne, qui prendrez des médicaments pendant cinq ans, qui serez palpée, surveillée, contrôlée, qui vivrez le reste de votre vie avec cette crainte nouvelle. »

Mais il est ici question de l’incroyable talent de Sorj Chalandon, ce talent qui fait que je l’aime, que j’aime le lire, ce talent qui le rend capable de parler si finement de ces situations aptes à l’affectation, sans justement les rendre abusivement pathétiques. Et qu’un homme ait si bien compris ce que ressent une femme face à ce cancer « qui se guérit si bien ! « , c’est impressionnant.

« Vous verrez, m’avait glissé Flavia avec malice, votre cancer, ce sont les autres qui en parleront le mieux.

Mon oncologue avait raison. Ils passaient ma vie à se raconter. »

D’autant que le mari de Jeanne, Matt, est un personnage affreux, lâche, méchant, égotique. Ce couple déjà boiteux après la perte de leur seul jeune enfant né malade va finir en morceaux. Et Jeanne change. Beaucoup. 

« Jamais je n’avais réagi comme ça. Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. le camélia avait tanné ma peau de rousse en cuir épais. Déraciné par le scalpel, il avait arraché un peu de mon cœur. Une brisure. Celle qui ne sert pas à grand-chose. À être polie, convenable, respectable, décente, conforme à ce que Matt et le monde autour attendaient de la petite Jeanne. Le cancer m’avait faite pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver au matin suivant. Je ne m’excusais plus. »

Puis Sorj Chalandon rassemble 4 femmes et en fait des héroïnes dignes d’un film d’action, 4 amazones. Jeanne découvrira au fil des jours qui sont ces femmes. Brigitte, atteinte d’un cancer avancé, sa compagne Assia, en bonne santé et enfin la jeune Melody, elle aussi malade d’un cancer. Peu à peu, la libraire totalement « à l’envers » va découvrir outre les traitements, les couloirs de l’hôpital et les effets secondaires, la solidarité, le courage – en elle aussi – le sens du combat, l’environnement gêné, un peu fuyant ou maladroit, la solitude, la décomposition intérieure. Pour dire : c’est à un colvert échevelé qui nage sur un étang dans le parc où elle va s’asseoir qu’elle va s’identifier; j’ai adoré ces scènes-là, et ce colvert qu’elle prénomme Gavroche. Jeanne est magnifique car vraie, juste, aucune caricature, jamais avec cet écrivain.

« Et puis ce prénom: Brigitte. Une vivante parmi les spectres. Assia et Melody, ensuite. Chacune leur page et leurs mots doux. Eva, bien sûr. Notre enfant à toutes. J’avais photocopié et collé sa photo sur une page de gauche. Et aussi le nom de Gavroche. Mon canard boiteux. Mon cabossé, qui écartait les ailes pour imiter le langage des cygnes. Ce désordre de plumes était devenu mon flambeau, mon instinct de vie. »

En faisant de ces femmes des aventurières, Sorj Chalandon m’a fait un immense plaisir. Il leur offre une aventure baroque, improbable, ou comme j’ai pu le lire ici et là « tirée par les cheveux »…Cheveux qu’elles perdent par poignées, alors… Et moi, que cette aventure soit si folle me plaît, me ravit, m’enchante.  Sorj Chalandon fait de ces femmes des combattantes, des insolentes n’ayant rien à perdre, des super-nanas prêtes à tout car : la vie est courte, il faut que ce qui continue soit intense. De belles femmes imparfaites et pour ça authentiques, Brigitte, Assia et Melody. Et puis Jeanne et son général Camélia.

« Je trempais mon pain grillé dans la crème de lait. J’étais prête à recommencer. Ce soir, demain. Une banque, un comptoir d’or, une autre bijouterie. La vision du gardien couché sur le sol me hantait. Homme vaincu, à tout jamais. J’étais face à lui, un jouet dans la main. Et il m’obéissait parce que j’avais dérobé sa puissance. Petite Jeanne, petite femme, petite rien du tout, changée en guerrière par le général Camélia. Moi qui baissais les yeux depuis l’enfance, qui comprimais mon cœur pour ne blesser personne, je tenais un vaincu entre mes mains. Comme si la peur avait changé de camp. »

Le propos est clair et rend à nous toutes qui vivons ça une forme de justice au-delà de la compassion. Les échanges de Jeanne avec les gens qu’elle croise et qui lui parlent m’ont fait me souvenir, j’ai tellement retrouvé mes pensées, mes réactions, ça n’a pas été facile, j’ai quand même pleuré en lisant certains passages qui m’ont serré le ventre.

Alors que l’état de Brigitte se dégrade:

« Alors j’ai éteint la liseuse. J’ai renoncé à la clarté. Je suis entrée dans les ténèbres. Je ne respirais plus, je pleurais. Couchée sur le dos, j’ai étouffé ma détresse avec l’oreiller. Je l’écrasais violemment contre mon visage. Des années d’un chagrin que je tenais captif. La mort de Jules, l’indifférence de Matt, ma solitude en bord de lit. Tous ces mots jamais dits, tous ces cris jamais poussés, toutes ces larmes jamais répandues. Je ne contrôlais plus rien. Je n’avais rien décidé. Mon corps se soulevait. Il geignait comme un petit animal. Je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. J’accouchais. Je ne savais pas de quoi mais quelque chose sortait de mon ventre, de mon cœur, de ma vie tout entière. « 

Les pages 283/284… c’est bouleversant, absolument bouleversant.

Voici un livre beau et fort, à mon avis même nécessaire, qui émeut mais réconforte, qui remet à plat quelques idées bien pratiques pour se sentir léger quand on est en bonne santé comme « ça se guérit si bien ! « … Certes, de mieux en mieux et c’est bien et c’est tant mieux ! Mais il n’en reste pas moins que la suite est parfois très lourde, physiquement et psychologiquement, qu’il y a une incompréhension de l’entourage des changements que ça entraîne sur la vision de la vie, de soi, des autres, du monde. Et c’est un changement extrêmement profond.

Je vous invite à lire ce très beau roman; il est juste et profond. Car c’est Sorj Chalandon, et rien n’est écrit au hasard. Coup de cœur et plus encore.

« -Gavroche, j’ai dit en montrant le canard du doigt.

Brigitte a hoché la tête.

-C’est lui?

Oui, c’était lui. Et un peu moi. Et nous toutes, aussi. Il avait pris de l’assurance.Comme les grands cygnes blancs, il se dressait sur ses pattes au milieu du lac, les ailes écartées. Il ne s’envolait pas, il montrait sa force. Et sa faiblesse aussi. Il vivait.

Assia a enveloppé son amie dans une couverture. Et moi avec. Nous étions trois, protégées par le lourd tissu beige. Au loin, le canard prenait ses distances avec les cygnes. Il plongeait la tête dans l’eau, s’ébrouait brusquement, ne se retournait pas.

Il filait seul vers le large. »

 

« Zippo » – Valentine Imhof – éditions du Rouergue/Rouergue noir

« Extrait du prologue:

« Horizon vacillant. Horizon vertical. Horizon disparu. De plein fouet. Douze tonnes tête la première qui se fracassent. La surface dure de l’océan comme un blindage impénétrable. Une plaque de titane qui ondule, tempête, fulmine. Explosion à l’impact. Déflagration assourdissante. La carlingue pulvérisée. Les hommes et les morceaux de métal déchiquetés fusent et retombent en pluie drue. »

Début du premier chapitre:

« Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme assourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. »

Bienvenue dans une histoire très très très tordue, très très très « hot », un roman très différent du merveilleux « Par les rafales », mais avec le même talent pour embarquer la lectrice dans un univers qui peu à peu va glisser de la « simple » enquête policière à quelque chose de bien plus complexe. Franchement, Valentine Imhof est à l’aise avec le noir. Mais avant d’aller plus loin, je tiens à dire que j’ai aussi beaucoup ri (un talent de plus de cette auteure) lors de dialogues au bureau de la police, avec des personnages en arrière- plan mais tout de même importants. Ces flics un peu bourrins qui se rêvent dans les petits papiers du supérieur, voire au FBI et qui vont créer à leur insu des interférences dans les plans des autres. Vous allez rencontrer Bronsky et D’Anneto, ici en enquête de terrain, c’est le chapitre 25, je ne vous en mets qu’un petit bout, mais c’est un morceau de choix du roman : 

« – Tu vas voir, c’est pas la même atmosphère qu’hier, au Silk Exotic ! Pas le même standing, pas le même cadre. Ça non, tu peux me croire ! On descend carrément d’une étoile, voire de deux…Oui, deux, facile ! […]

Maintenant que Bronsky a de nouveau les yeux en face des trous, il comprend ce que D’Anneto voulait dire avec ses étoiles. Cette boîte doit être un mouroir pour strip-teaseuses, un trou pour putes de réforme, trop fatiguées, plus assez jeunes, trop esquintées pour pouvoir alpaguer des clients dans la rue, en pleine lumière, ou même la nuit, à la lueur d’un lampadaire. […] »

Bronsky en posture d’auto-défense :

 » Et cette mission, c’est un coup à se choper une maladie vénérienne sans même baiser, rien qu’en respirant.

Cette pensée fait naître chez lui une soudaine panique. Il pince les lèvres et se couvre le nez, la main en coupe, à la manière d’un masque. Un réflexe, pour ne pas respirer l’air qui lui paraît tout à coup saturé de bacilles, de tréponèmes et de virus. Un vivier tiède à herpès et à syphilis, une boîte de Petri géante où incubent des gonocoques et des hépatites A,B,C,Z…Il chancelle. Il est sur le point de ressortir. Pour aller attendre dans la voiture. Mais D’Anneto l’attrape par le bras et lui fait un clin d’œil, le regard allumé, tout en souriant aux trois pétasses qui commencent à se frotter à lui.

-T’as pas l’air bien, Bronsky ! On va seulement boire un coup et discuter un petit peu avec les filles. C’est le genre à s’y connaître en escarpins à talons pointus. »

 

Évidemment le fond de l’histoire est tragique et pervers. Il y a là deux histoires d’amour, de passion, contrariées par la mort et la folie. Deux histoires incandescentes. Contrairement au personnage d’Alex dans le roman précédent, ici, on ne s’attache à personne, on observe, on écoute, on regarde – horrifié – . On est tenu à distance en tous cas, j’ai été juste observatrice de ces gens aux mœurs étranges, pour moi totalement hermétiques à ma compréhension, à savoir les adeptes du bondage, les friands de douleur, les avides de sensations extrêmes et dangereuses. Moi, perso, je déteste souffrir !

« L’arrêt de la séance, enfin, et les deux lignes rougies, vipérines, dévorantes, où semblent battre deux pouls. Il s’est penché sur elle, a léché ses brûlures, savourant chacune de ses ondulations sur sa langue, puis il s’est levé, et a quitté la pièce sans un mot. Bruit des clefs dans les verrous, multiples, vibrations sourdes de la chape métallique qui condamne le sous-sol. La lumière qui faiblit et s’éteint. »

Mais ce n’est ici pas si simple. Au départ, des corps de jeunes femmes calcinés sont retrouvés. Des jeunes femmes qui furent de jolies blondes et qui sont retrouvées à l’état de charbon.

« Elle sombre dans un vertige encore plus noir quand elle pose les yeux sur le corps allongé sur la table de dissection. La boîte crânienne noircie, le bustier en latex fondu, greffé à la peau calcinée. Une paire d’escarpins effilés, à hauts talons métalliques, semble observer la scène, perchée sur un comptoir en inox. 

Elle se sent défaillir. Un demi-tour rapide. Elle ressort dans le couloir. Sans entendre la remarque amusée d’Aaron qui la traite de chochotte et lui lance autre chose à propos des chaussures. »

Deux enquêteurs sont sur l’affaire, Peter « Casanova » MacNamara et Mia Larström. Deux fortes personnalités. Qui ne s’aiment pas beaucoup. Peter est un mâle alpha pédant et assez désagréable et Mia une belle blonde qui fut dans les Marines, sûre d’elle, plutôt « froide » – un mot assez incongru au demeurant dans cette histoire – et qui renvoie MacNamara dans les cordes à ses tentatives de drague grossière.

Il s’avérera que Peter sera le seul pour qui j’ai ressenti un peu d’empathie, quant à Mia, elle ne finira pas de vous surprendre. Sans parler de Ted le forgeron.

L’enquête fera surgir les liens profondément cachés entre les personnages, on est baladé un bon moment, on soupçonne, on suppute, et enfin on décide qu’il va bien falloir attendre le final pour en avoir le cœur net. Une vraie réussite dans le scénario, une écriture riche au service de relations humaines complexes, un don pour les dialogues percutants et un talent incroyable pour nous pousser à deux mains dans un univers bien étrange. Comme ces scènes de forge:

« Les coups secs et obstinés éclatent et rebondissent d’un mur à l’autre, saturent la pièce d’une trame sonore intriquée, assourdissante, l’enferment dans une nasse de bruit qui remplit tout et qui l’enserre. Les vibrations des tubes d’acier pénètrent les fibres de ses muscles. Il entre en communion avec le métal, le fait parler à travers lui à la manière d’un oracle, sent l’exaltation qui le gagne peu à peu et imprime son rythme à l’étrange liturgie dont il est à la fois le célébrant et le dieu. Lorsqu’il arrête enfin, le son continue à voleter, palpitant, dans l’atelier et dans son crâne. »

Comme les gens adeptes de ces soirées bondage, masqués de caoutchouc noir, chacun avance à couvert, seuls Bronsky et D’Anneto sont cash et sans aucun secret louche. Ils sont un peu bêtes et du coup un peu moins antipathiques que les autres. 

Le livre est donc fait de feu – beaucoup – et parle du corps, de ce qu’il peut endurer de plein gré ou de force, le corps et ses limites, les traumas profonds qui rendent fou, et puis le sexe. Une certaine forme de l’amour qui mêle tout ça, feu, corps, sexe; douleur et plaisir.

« Dès qu’elle entrait chez lui et ajustait son masque, elle l’appelait Prometheus.[…] La communication verbale était alors limitée à la possibilité de prononcer des mots d’alarme qu’elle n’articulait jamais.

Même quand il a introduit le feu.

Les premières piqûres de la cire bouillante sur son ventre lui ont arraché un cri. Réflexe, court, évaporé sitôt sorti. Son corps a répondu en se cabrant. Un spasme, une réaction de tous les nerfs. La douleur vive de la brûlure s’est dissipée, elle aussi, rapidement. Ses yeux étaient bandés et elle respirait doucement dans l’attente, ou plutôt le désir attentif, que cela se reproduise, intensément concentrée sur cette anticipation. »

Des protagonistes traumatisés, comme Peter ou Ted –  mais qui est Ted ?  -…

« Non, il n’a pas toujours été Ted le handicapé de la tête, Ted le demeuré, à qui on demande de compter jusqu’à six, douze, ou vingt-quatre, pour encartonner des bouteilles dans des packs et des caisses. Un putain de neuneu qui connaît par cœur sa table de six, et dont on vient constamment vérifier le travail, pour être sûr, au cas où…

Avant, il pouvait bosser douze heures d’affilée, sept jours sur sept pendant un mois. Non- stop. Et puis il avait le mois suivant pour se reconstituer, flamber avec les potes, baiser des filles sexy dans des palaces autour du monde. « 

…qui s’affrontent sans se connaître mais en se supposant et d’autres franchement comiques, Valentine Imhof qui prend soin de ne pas nous laisser plongés dans les flammes de l’enfer trop longtemps en nous cuisinant à petit feu !

Bon, j’ai adoré cette lecture, voilà ! Pour l’univers que j’ai découvert – le bondage à Milwaukee, exotique… -, pour les gros moments de rire franc que j’ai eu, comme des soupapes pour libérer la pression du reste, noir, très noir comme du charbon, pour la grande qualité de l’écriture et du style. Je suis donc enflammée   par ce deuxième roman de Valentine Imhof !

« Le regard ardent qu’il pose sur elle la réchauffe et l’apaise. Il frotte en allers-retours calmes ou impatients le Zippo sur sa cuisse, et le clic-clic rythmique, mélopée hypnotique, remplit le silence, l’appelle, la protège, la berce.

Elle va bientôt s’endormir et le rejoindre dans sa nuit incandescente. Elle ferme les yeux, traverse l’opacité noire du masque, contemple son visage. Il est radieux. Elle lui sourit. »

Demain, quelques questions à Valentine.

« Atmore, Alabama »- Alexandre Civico – Actes Sud/Actes Noirs

« Williams Station Day

7 h 45

Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle. À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. »

Ce court roman sera sans conteste parmi mes gros coups de cœur de la rentrée. Je découvre avec bonheur cet auteur dont voici le 3ème livre. Un texte resserré et qui à mon avis, dans le style, dans l’écriture, atteint à la perfection. Chaque mot ici prend tout son sens, rien d’inutile, point d’ornements mais une poésie créée juste par la façon d’assembler les mots choisis avec soin, les phrases et les chapitres courts et la lecture se fait comme une respiration. Ainsi le décor est planté sobrement mais précisément.

« Je la regardais, cette Amérique, et me suis dit qu’elle dégueulait d’Amérique. De ses propres signes, de ses clins d’œil à elle-même. Cette Amérique avec sa peau grenue, ses vergetures et son fond de teint mal étalé, ses routes larges, ses lumières qui éclairent le jour, ses couleurs stridentes, elle était telle que je l’avais laissée dans ma jeunesse, un peu plus fausse sans doute encore, mais cela venait peut-être de moi. »

Il en ressort un sentiment qui m’a accompagnée tout au long de la lecture; un sentiment de solitude, celle que ressent au fond chacun des personnages, une tristesse qui dit l’absence de perspective, et un regard sur cette Amérique électrice de Trump assez impitoyable. Néanmoins, l’auteur me semble moins sévère envers les femmes d’Atmore qu’envers les hommes, tous ces hommes accrochés au comptoir du bar, pleins d’assurance et de certitudes, pleins de haine et de misère intellectuelle, pleins d’ennui. Je ne les aime pas. Il m’est difficile de leur trouver des excuses, voire impossible. 

 » Bruce m’a interrogé sur ma religion et j’ai répondu, évasif, baptisé catholique. Il s’est levé et m’a serré la main, chaleureux. J’avais peur que vous soyez musulman. Si vous aviez été musulman, on n’aurait pas pu continuer à parler, vous comprenez. Je les déteste, les musulmans. Je croise un musulman, je le bute, j’ai un flingue pour ça. on a tous un flingue ici, et si on croise un musulman, on le bute. »

Ou aussi

« Ici, c’est l’Amérique, vous savez, la vraie. Chez vous on croit que l’Amérique c’est les côtes, New York, Hollywood, mais la vérité de l’Amérique, c’est ici. La communauté. On est entre nous, en communauté. Et ceux qui n’en font pas partie n’en font pas partie. »

Alors que les femmes, Betty ou Mae engendrent plutôt de la compassion indulgente, parce qu’elles gardent des sentiments et de l’humanité, Mae pour son fils qu’elle va voir en prison et Betty envers Eve.

« Je suis désolée, a dit Betty.

Aucune importance.

Elle vient presque tous les jours, c’est une paumée, a-t-elle ajouté comme pour l’excuser. Elle est toujours dure avec moi, toujours un peu méchante, mais je sais que ce n’est pas une mauvaise personne. Elle porte juste un costume trop grand pour elle. »

Joli, non ? 

Que dire de l’histoire elle-même? Infiniment triste, une histoire de perte, de deuil, de désir de vengeance pour le narrateur dont on ne connait pas le nom, un professeur qui a quitté son travail et son pays, la France, pour rôder autour de la prison d’Atmore, Alabama.

« J’avais quitté Paris quelques heures plus tôt après avoir empaqueté rapidement mes affaires dans la valise noire. Mon billet d’avion fumait encore. Plus de chat à nourrir, tout juste une porte à claquer sur des fenêtres aux volets clos, un parquet aux lattes écartées, poussière débordant des rainures, une odeur rance de frigo en fin de mois et la porte d’une chambre que je n’avais jamais pu rouvrir. »

Quand il arrive a lieu la grande fête annuelle, le Williams Station Day, fête de la fondation d’Atmore. Et le livre se déroule sur 33 jours. Des flashes de souvenirs éclaboussent le narrateur et le terrassent, alors il boxe; dans une salle et contre les murs de sa chambre.

« J’ai fait des pompes, des abdos, puis j’ai attaqué le mur. J’ai frappé, poings serrés, trois phalanges légèrement avancées. J’ai frappé, une main après l’autre, j’ai frappé contre le mur blanc, de plus en plus vite, de plus en plus fort. J’ai arrêté en voyant la trace rouge se former sur la cloison. »

C’est aussi une histoire d’errance pour Eve, fille d’un couple de Mexicains immigrés aux US, gamine défoncée qui vit de son corps déjà abîmé, dans un vieux mobil-home.

« Mes parents sont mexicains, moi je suis née ici, juste de l’autre côté de la frontière, ça fait de moi une dreamer, une rêveuse.

Elle a montré la pièce qui nous entoure avant d’ajouter, il est beau mon rêve, tu ne trouves pas? Ils inventent des mots qui ajoutent du malheur au monde. »

Elle lit beaucoup, elle est intelligente, elle va partager avec notre conteur le goût des mots, du vocabulaire – que partage j’en suis sûre l’auteur avec eux, ainsi le ciel n’est pas « constellé d’étoiles », mais « infesté d’étoiles » et ça, ça a un sens –  On ne saura pas grand chose de ce qui a amené Eve à cette situation, à se retrouver dans cette ville raciste jusqu’au plus profond de ses tripes, où les machos immondes s’essuient les pieds sur les gens comme elle.

« C’est normal, je déteste ces gars, ils s’emmerdent autant que moi mais eux sont fiers de s’emmerder. La soirée où ils ont cassé la figure à un Français sera racontée pendant plusieurs années. » 

Des liens vont se créer entre Mae, Betty, Eve et le narrateur et la fin est absolument bouleversante, c’est un coup de poing final qui m’a chopée et laissée KO. Vraiment quel beau et puissant texte…

Les quelques extraits que je partage avec vous pour illustrer cette écriture pour moi parfaite ne sont que des miettes, mais ce livre est pour moi de ceux à lire à voix haute. En le parcourant pour vous en dire ces quelques mots, j’en ressens encore la force et la portée émotionnelle. Un livre qui reste.

La phrase retenue par tous ceux qui ont lu ce livre, je pense:

« Ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule. »

et pour moi, cette autre:

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

Chez Eve, on écoute Willie DeVille, « Across the borderline »

Demain, conversation avec Alexandre Civico.