Entretien avec Valentine Imhof à propos de son premier roman: « Par les rafales »( Rouergue Noir ) mars 2018

Lire « Par les rafales » a été une superbe expérience de lecture. Échanger avec Valentine Imhof en est une humaine de très haute qualité. Je ressens une grande émotion à vous livrer ce petit entretien sans prétention, si ce n’est celle de vous dire encore à quel point ce livre mérite d’être lu, et à quel point celle qui l’a écrit mérite qu’on l’écoute. Je la remercie pour tout le temps qu’elle m’a consacré, je remercie aussi ses amis photographes qui m’ont autorisée à vous présenter ici quelques photographies qui pour certaines  ( en noir et blanc ) sont celles de John Olivier Azeau  – https://www.facebook.com/john.olivier.azeau  –  pour l’ambiance de Metz et Nancy  du roman et d’autres qu’elle a bien voulu me livrer réalisées par son ami Guillaume le Bourdon, pour Terre-Neuve et ces endroits extrêmes. Plus une toile qu’elle possède qui représente Salvage, ville située à Terre-Neuve et Labrador au Canada. Certaines des illustrations ici vous paraîtront étranges ou incongrues ( comme les deux portraits flamands…)…ça, c’est si vous n’avez pas lu le livre – lu en profondeur –  et j’espère que vous en aurez envie après cet entretien avec Valentine.

Chère Valentine

J’ai lu votre roman en Mars 2018, il venait tout juste de sortir en librairie. Je ne sais pas ce qui m’a tenté…Une histoire de femme pas ordinaire, écrite par une femme pas ordinaire non plus .

Votre roman ne s’oublie pas : pour son écriture brillante, pour son rythme soutenu par la merveilleuse playlist musicale livrée en détail à la fin, pour sa mise en page énigmatique et belle, et bien sûr pour Alex qui reste dans mon cœur de lectrice en une place privilégiée avec quelques autres personnages de quelques autres livres. Alex m’a bouleversée, son histoire est si terrible qu’on ne peut ressentir que de l’empathie pour cet être qui n’est que rage et douleur. Aussi violente puisse-t-elle être, je l’aime et la comprends.

Alors voici les questions que je me pose à propos de votre livre.

Comment naît un tel personnage, comment avez-vous élaboré son histoire qui ne se révèle que peu à peu quand on la lit ?

-Avant d’être un personnage, Alex a été une image, ou du moins un élément de cette image, dans ma tête, un matin. Je me suis réveillée avec la vision quasi-photographique d’une chambre d’hôtel/motel, aseptisée, et, sur le lit défait, deux corps nus, un couple, l’homme reposant sur la femme. Je savais qu’il ne dormait pas, qu’il était mort, et que c’était elle qui l’avait tué… Comment  ? Pourquoi  ? Aucune idée. Mais il n’y avait pas de sang, et elle ne l’avait pas fait par plaisir, ça j’en étais sûre. Elle n’était pas une meurtrière genre tueuse en série qui supprime ses amants. Les circonstances l’avaient probablement poussée à se débarrasser de ce type, peut-être par légitime défense… En plus de cette “nature morte”, une phrase, en boucle, “Un goût écœurant de vase dans la bouche” qui longtemps a été la première de l’histoire et à la suite de laquelle j’ai écrit une dizaine de pages, la sortie de la chambre et de l’hôtel (il était logique, évident, que la fille ne pouvait faire que ça, se barrer), puis la descente en bus jusqu’à la gare (qui à ce moment-là n’était pas précisément la gare de Nancy). Ce qui depuis est plus ou moins devenu le chapitre 3 de Par les Rafales. J’étais pas mal étonnée de ce qui m’arrivait, ce surgissement, soudain, de l’écriture, parce que l’idée d’écrire ne m’a jamais chatouillée. Pas l’impression d’avoir quoi que ce soit à raconter. Pas envie. J’ai donc laissé en plan ce bout de texte, sorti de moi pour ainsi dire malgré moi…

Mais en souterrain, ma curiosité pour cette fille a commencé à me travailler, à me titiller, et quelques jours après, je l’ai reprise où je l’avais laissée et j’ai commencé à la suivre, à l’accompagner, à la regarder faire, sans comprendre ce qui la poussait à agir ou parler comme elle le faisait (je me rends compte que dit comme ça, ça peut paraître étrange, voire un peu dingue, mais c’est vraiment de cette manière que l’histoire s’est écrite). Après quelques chapitres cependant (Alex n’avait toujours ni identité, ni prénom, ni passé, elle était uniquement colère, fuite, et dégoût d’elle-même), je ne pouvais plus continuer à la suivre, tête baissée, droit dans le mur, sans savoir un peu mieux qui elle était, ce à quoi ou ceux à qui elle tentait d’échapper et aussi ce qui l’avait rendue aussi enragée et désespérée. C’était après avoir écrit la scène du pogo dans la boîte indus de Gand. De la voir aussi mal en point, avec ce désir de mort et de disparition, m’a fait réaliser que quelque chose de vraiment grave avait dû se produire dans son parcours… Par ailleurs, un personnage masculin avait fait son apparition, Anton, que je devais situer lui aussi, car je ne le cernais pas du tout : était-il un vrai gentil ou l’un des poursuivants ?

À ce moment-là, je suis sortie vite fait, de l’égrènement chronologique de l’errance d’Alex, et j’ai écrit, afin de le poser pour moi, l’événement déclencheur, le bouleversement, c’est-à-dire les chapitres de sa rencontre avec les Fergus père et fils… Puis j’ai pu reprendre ma course à ses côtés… Et chaque jour, à chaque nouveau chapitre, je découvrais, en les écrivant, des éléments de l’histoire qui semblaient se mettre en place d’eux-mêmes… Une sorte de logique interne à chaque personnage, et à l’intrigue elle-même… Le tatouage m’est apparu, un matin, comme une évidence (j’en ai écrit la description au saut du lit), et le personnage de Bernd a suivi, indispensable pour l’accomplissement d’une telle œuvre, et puis Kelly McLeisch, qui elle aussi est apparue, en maugréant et qui ensuite n’a plus arrêté (c’est la plus bavarde et forte en gueule).

Donc pour répondre plus rapidement, cette histoire s’est élaborée au fil de l’écriture, sans que je sache où j’allais, elle s’est écrite vite, en deux mois, au rythme de cette fuite en avant, et un certain nombres d’éléments s’y sont intégrés, y ont trouvé naturellement leur place, au moment de l’écriture, sans que je l’aie planifié, ni prévu, seulement parce qu’ils me semblaient justes, conformes à ce que pouvaient faire, dire, être, les différents personnages… Cette histoire, j’en ai été la première lectrice, et à moi aussi elle s’est révélée peu à peu.

Alex commet des actes « répréhensibles » que personnellement je n’ai pas pu m’abstenir d’approuver par la force de la compassion qu’Alex éveille en moi et je trouve que c’est un beau tour de force quand une lecture rend la lectrice aussi transgressive dans ses sentiments. En gros, l’absence de jugement moral. Alex notre sœur. Que pensez-vous de ma perception de cette ténébreuse Alex ?

Je comprends votre perception et la partage car, à aucun moment, je ne me figure Alex comme une meurtrière ou une criminelle, des qualificatifs qui ne lui correspondent absolument pas, à mon sens. Ce qui au fil de l’écriture m’a intéressée, c’était d’essayer de comprendre comment on peut basculer, comment une vie, plusieurs, peuvent, du jour au lendemain se trouver bouleversées, et l’aspect moral n’entrait pas en ligne de compte.

En fait, je n’avais même pas envisagé, initialement, que la police se mêle de tout ça, a fortiori plusieurs polices, et cela s’est imposé pour des questions de réalisme, mais les enquêtes ne prennent jamais le pas sur le reste, et de toute façon ne peuvent aboutir, la trajectoire d’Alex et Bernd demeurant une énigme insoluble pour Kelly McLeisch, Dirk Herrewhegue et Jean-Louis Jodel (alors que le lecteur, lui, sait tout). J’ai donc essayé d’observer comment la violence du monde, qui peut s’exercer de manière variable sur chacun d’entre nous, infuse, pénètre, transforme, et je suis persuadée qu’on peut, tous, un jour où l’autre, sous l’effet de la colère, de la frustration, ou d’une trop grande souffrance, avoir des paroles ou des gestes qui nous font nous découvrir autre de ce que l’on pensait être… et les considérations morales ne sont qu’extérieures et rétrospectives…

Si je reprends le cas d’Alex, elle est un amalgame de colère et de peur, sa mobilité forcenée est la condition de sa survie, elle est mouvement, geste et action (tout le contraire de la sujétion brutale qu’on lui a imposée et qui l’a réduite à n’être plus rien) et ce qu’elle commet est, pour ainsi dire, de l’ordre de l’instinctif  : la perception d’une menace qui pousse à réagir, ce qu’il faut faire pour survivre, sans considération de «  c’est bien  » ou «  c’est pas bien  »… parce que ce n’est ni bien ni pas bien, c’est uniquement ce qu’elle doit faire, à ce moment-là, ce qui s’impose pour s’en sortir… Ce qu’elle a vécu a fait surgir cette animalité qui est en chacun de nous, Alex agit en réponse à des stimuli et il n’est, pour moi, absolument pas question de vengeance, à part, peut-être, avec Fergus senior  ; pour les deux autres types ce n’est pas le cas… Elle n’est pas une femme qui se venge des hommes parce que deux salopards lui ont fait du mal (ce que peut montrer éventuellement sa relation à Anton et Bernd)  ; elle est comme vous le dites un être blessé, traqué.

Comment avez-vous choisi ces lieux et ces décors, sombres, nocturnes, urbains et périphériques, pour finir aux confins glacés ?

Dans certains cas, il s’agit de lieux qui existent, que je connais bien, parce que je les ai fréquentés, j’y ai vécu, j’y ai voyagé… Je les ai donc retrouvés en convoquant souvenirs et imagination. Il y a aussi les endroits où je ne suis encore jamais allée (mais où j’irai, c’est sûr !) et que j’ai reconstitués essentiellement grâce à l’image que je m’en fais, et aussi par rapprochement avec d’autres, qui m’étaient plus familiers. Et il y a enfin les lieux entièrement inventés… Puisque les personnages évoluent en effet beaucoup le soir et la nuit, l’action se déroule, pour l’essentiel, sur quatre semaines de novembre-décembre, et si j’ai choisi les îles Shetland et Terre-Neuve en hiver, par exemple, c’est parce que les journées sont très courtes dans les premières, et que la seconde se caractérise par la beauté et l’intensité de ses événements climatiques (et aussi parce que leur âpreté minérale plaît à Alex autant qu’elle me plaît, et parce que ce sont des lointains, des bouts du monde, qui me semblaient offrir les qualités requises pour être des refuges temporaires quand on se sent traquée…). Les bars sont d’autres havres, nettement plus intéressants et animés le soir qu’en journée…

Donc, ces lieux ont été choisis à la fois parce qu’ils me parlaient et parce qu’ils collaient avec l’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages et la tonalité d’ensemble.

Comment avez-vous pensé ce « timing » ? Ou bien est-il venu tout seul ?

-À nouveau, je ne peux pas prétendre avoir réellement «  pensé  » le timing en amont et avoir «  préparé  »  ce découpage du roman. Certains choix, cependant, ont été conscients, et ont eu une incidence réelle sur le rythme  : j’ai très vite opté pour le présent d’actualité (afin de coller aux personnages, d’être au plus près de leurs actions et émotions) et j’ai choisi la succession de points de vue internes, plutôt qu’un narrateur omniscient (je ne voulais pas de cette vision globale, d’une intelligence de la mécanique du tout, je préférais une vision kaléidoscopique, morcelée avec ses angles morts – les possibles erreurs d’interprétation qu’elle permet –, que le lecteur est à même d’assembler, et qui lui donne cette perception d’un tout). C’est ce changement constant de points de vue qui génère la succession des chapitres, souvent courts, voire très courts  et instaure une vitesse, une urgence synchrones avec celles de la fuite qui à ce rythme-là ne pouvait pas durer très longtemps (d’où une intrigue ramassée sur quelques semaines à peine, qui font se succéder et s’enchaîner, dans une chronologie linéaire, les parties 1 et 3… Alex est déjà en fin de course, épuisée, quand on la découvre dans le 1er chapitre, et cette cavale ne pouvait pas s’éterniser trop longtemps…)

En revanche, la parenthèse qu’offre la 2e partie, est plus étalée dans le temps, car il me fallait quelques chapitres pour installer, même rapidement, le personnage d’Alex «  avant  » (et ça fait un peu l’effet d’une pause aussi, un relâchement de la tension), quelques autres pour dévoiler ce qui l’avait fracassée, d’autres qui précisent ses rencontres avec Bernd et Anton, d’autres, enfin, qui permettent d’envisager la traque/la fuite dans sa totalité, depuis  le début…). Et c’est finalement grâce à cette partie centrale (dans tous les sens du terme), qu’est rendue perceptible la profonde absurdité de l’ensemble.

 

Bernd comme la plupart des personnages n’est pas bavard, et le langage, l’oralité ne sont présents pratiquement qu’aux Îles Shetland, avec l’épatante Kelly. Ce choix est intéressant, peu de dialogues. Y a-t-il une raison particulière ? C’est peut-être juste pour une certaine cohérence avec les personnages ?

J’aime beaucoup cette question parce qu’initialement, faire parler les personnages n’a pas été le plus évident… Je trouvais que ce que je leur faisais dire sonnait mal, sonnait faux… alors ils étaient le plus souvent “dans leur tête”, ce qui, somme toute, est cohérent avec la plupart d’entre eux qui, chacun dans des genres différents, sont des solitaires  : Anton, avec ses airs d’ours gentil, sa timidité, et dont le mode d’expression est la photographie, le côté artiste de Bernd, sa capacité à s’enfermer dans un dessin en écoutant de la musique et à se concentrer sur un tatouage pendant des heures, et surtout le silence obstiné d’Alex, son incapacité à partager sa douleur, sa méfiance tous azimuts. Donc oui, des personnages peu bavards, qui se retrouvent souvent à dialoguer avec eux-même ou se remémorent des conversations.Et l’importance de ces silences, puisque c’est ce qu’ils ne disent pas, ne se disent pas, qui produit les malentendus et les quiproquo fatals… Et puis, il y a quelques contrepoints, des bavards, comme Fred le cafetier (ce qui va sans doute avec la profession, et la générosité du personnage, qui est tout gentillesse et bon sens commun) et aussi Kelly, bien sûr, qui, elle, a été immédiatement sonore, tonitruante, une voix avant tout… Je l’ai entendue parler avant même de lui donner un nom et de savoir qui elle était… Un peu grande gueule, un peu gouailleuse, mais là encore, outre la nature du personnage (sûre d’elle, fonceuse, qui doit se faire respecter de ses collègues masculins), c’est sa solitude, ou du moins son isolement aux Shetland, qui la rend si verbale, si orale, et elle se déchaîne littéralement au téléphone, s’anime, s’évade dans ses conversations professionnelles (mais pas que…) avec Seumas. Chez elle, ce sont presque les nerfs qui parlent, la claustration et le temps la rendent dingue, et il faut que ça sorte… Par ailleurs, ces deux derniers personnages permettent d’introduire très ponctuellement une rupture de la tonalité, un peu de légèreté, en faisant sourire, ce qu’on a peu l’occasion de faire dans ce roman… Mais à nouveau, pas vraiment de calcul dans tout cela, une simple question de cohérence qui s’est réglée de cette manière-là, sans que je me la pose…

Enfin, dites-moi : avez-vous un autre roman en tête, en préparation, en germe quelque part au fond de votre cerveau ?

– Le deuxième roman est déjà écrit, je l’ai commencé quinze jours après avoir bouclé Par les Rafales, parce que je m’ennuyais d’Alex, Bernd, Anton et les autres. Ils me manquaient après l’intimité que nous avions partagée. Je me sentais toute vide et toute triste. Et j’avais aussi besoin de retrouver l’énergie de l’écriture car j’avais découvert que c’est une activité à accoutumance. Cette deuxième histoire a également été écrite en deux mois, à raison d’un chapitre par jour. Un peu comme quand on est accro à une série, j’avais un plaisir immense à retrouver mes personnages, le matin tôt avant d’aller travailler, pour découvrir ce qui allait bien pouvoir leur arriver…Très différent, mais tout aussi noir, voire plus, que le premier… Une histoire d’amour (j’en ai attaqué l’écriture un 14 février…), pas mal déglingue et vrillée, sur fond de pratiques BDSM, à Milwaukee… Et puis ce deuxième texte a rejoint le premier, dans un fichier (je les avais écrits pour moi, je n’y ai jamais pensé comme à des romans, ni des manuscrits/tapuscrits, seulement une forme de distraction…). Et ils sont restés pendant plus d’un an dans mon ordinateur avant que je n’envisage de les proposer à un éditeur (sur la pression de copains à qui je les avais fait lire finalement…). Ce deuxième roman paraîtra au Rouergue noir à l’automne 2019. Et j’en ai quelques-uns en route, commencés et laissés en plan, dont un auquel je compte m’atteler dans les prochaines semaines… et pour lequel j’ai décidé de me décaler dans le temps  : une histoire qui pourrait se dérouler, en gros, entre 1900 et 1940, et sur trois continents… tout un programme  ! Je ne sais absolument pas où je vais et c’est ce qui me plaît, cette possibilité d’être moi-même surprise, et cette liberté qu’offre l’écriture d’aller où on veut, quand on veut, sans aucune contrainte, aucune limite…

Pour le moment, trois personnages qui ne se connaissent pas – et ne se rencontreront peut-être jamais – mais qui sont présents dans la même ville, Halifax en Nouvelle-Écosse, et y vivent un événement qui va les marquer diversement… Ce choix d’une intrigue située dans le passé me permet de me débarrasser de tous les gadgets de la technologie contemporaine, et m’impose aussi une écriture différente afin d’éviter les anachronismes langagiers…Par ailleurs, j’avais envie de voyages en trains et en bateaux, de correspondance par lettres, de blues et de jazz, et de toute l’effervescence culturelle de cette période… Mais j’en sais trop peu pour en dire plus, j’ai à peine 50 pages… On verra si tout cela cristallise et prend forme… Sinon il suffira d’une phrase, une première phrase, et aussi d’une image ou d’un son, pour que démarre une autre histoire. On verra bien…

Valentine, je vous remercie d’abord du bonheur de lecture que ce roman m’a apporté, et ensuite de votre disponibilité, de votre gentillesse et du temps pris pour me répondre. Heureuse de savoir qu’un second roman est prévu fin 2019 et que d’autres mûrissent, je suis très impatiente de vous lire encore.

Valentine Imhof sera de passage en France  bientôt:

SALON  – Le Livre sur la place du 7 au 9 septembre à NANCY

RENCONTRE avec Valentine Imhof le 15 septembre à METZ

RENCONTRE – Rouergue Noir à l’honneur le 29 septembre à POISSY

FESTIVAL International de Géographie de SAINT-DIÉ – DES – VOSGES DU 5 AU 7 OCTOBRE 

SALON – Les mots en scène du 12 au 14 octobre à ST ETIENNE

Par elle-même, de sa belle voix grave

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.

« Battues » – Antonin Varenne – éditions Écorce / collection Territori

 »    Vingt ans après l’accident,

neuf jours après la découverte du premier cadavre,

douze heures après la fusillade.

 

-Quand j’y suis née, R. était encore une ville. Quatre cents personnes travaillaient à l’usine Phillips. Vivre ici avait autant de sens qu’ailleurs. Il y avait une vingtaine de bistrots, des boutiques de vêtements. Les restaurants avaient des clients, il y avait la queue au cinéma le samedi soir, on construisait des lotissements autour de la ville. Les banques prêtaient à des ouvriers qui comptaient sur leur boulot pour les amener jusqu’à la retraite. Les jeunes faisaient leurs études dans le département et revenaient travailler ici. Ceux qui allaient plus loin, à l’université, revenaient aussi parfois. Il y avait des architectes, des maçons, des charpentiers et des couvreurs. Les petits immeubles étaient habités, entretenus, ils valaient un peu d’argent. On se rencontrait au collège, au lycée, parfois même à l’école primaire. On se mariait à l’église et à la mairie. Les parents se connaissaient tous, et ça ressemblait à des mariages arrangés, sauf que tout allait bien, alors on avait l’impression de faire ce qu’on voulait. »

Des mois que m’attendait ce livre sur la bibliothèque. Ma pause estivale – qui n’en est pas une – me permet de temps à autre de revenir à ces livres mis en attente.

J’ai rencontré Antonin Varenne à Lyon, à Brive et à St Malo, brièvement à chaque fois, mais toujours j’ai vu un homme souriant, courtois et intéressant, échangeant volontiers. C’est donc le premier livre de lui que je viens de terminer ( deux autres sur les étagères ). La région où se situe l’histoire peut être la Creuse où vit l’auteur – il est question de St Vaury, qui se trouve dans la Creuse – , la ville R. pourrait être Aubusson, mais est-ce bien important ?

Ce qui compte c’est ce que raconte au début du roman Michèle Messenet, ce qui compte, c’est l’archétype dépeint ici de ces villes de province qui furent prospères et qui, abandonnées par les usines parties voir ailleurs si le salarié est plus ceci – productif, docile –  ou moins cela – coûteux, revendicatif – se retrouvent vidées, avec les rues aux portes closes, des jeunes gens désœuvrés, des femmes qui partent en ville – une autre ville plus grande, plus vivante. 

« -Vous trouvez que le sort des femmes dans ce bled est un sujet amusant? Quand on est mariée avec un type qu’on connait depuis la maternelle, que c’est le seul exemplaire d’homme qu’on a jamais connu, aussi tendre et communicatif qu’un tracteur, ce n’est pas vraiment la panacée. Comment pensez-vous qu’un mari qui tape sa femme, comme Marsault, lui fait l’amour? »

 Il est un peu complexe de présenter la trame, et le roman commence à rebours dans le temps, mais à chaque chapitre, ce temps va aller et venir, d’un événement à un autre. Les chapitres alternent les dépositions et la narration. Le chef de brigade de gendarmerie Vanberten interroge. Ce personnage m’a beaucoup plu. C’est un homme plein de tact, de politesse et d’intelligence. Il a été pour moi un des personnages les plus captivants, échappant à la caricature du flic de province. Et d’ailleurs point de caricatures ici, la finesse de l’auteur a un exceptionnel talent pour rendre chacun complexe.

Michèle Messenet est de retour. Elle va retrouver l’homme qu’elle a aimé avant qu’une sombre affaire ne les sépare. Sa famille et celle des Courbier, les deux plus riches des lieux, les uns éleveurs, les autres exploitants forestiers se sont affrontées pour la Terre Noire, parcelle enclavée entre leurs territoires et sur laquelle vit Rémi Parrot. Lui c’est le garde-chasse qui fut victime d’un accident qui le défigura, cousu, recousu, reconstruit, c’est un homme sombre.

« Dans les poupées russes, avant l’adolescent et avant l’enfant, il devait y avoir un grand-père en train de brailler, de picoler et de taper sur sa femme, pour l’enrober; un père à la gentillesse rougie par le vin, avec sur les épaules une ferme en piteux état. Rémi trimbalait en lui cette lignée d’hommes jamais assimilés. Sa vie de reclus et son travail solitaire semblaient à tous une fin logique pour cette dynastie déracinée et sans succès. »

En tous cas, Michèle et Rémi ont été victimes d’une tentative de meurtre, et c’est quelqu’un d’autre qui fut tué. Le livre va de façon très habile tourner autour des questions sur d’une part l’assassin et d’autre part ses motivations, mais aussi autour  des haines, des jalousies, des mensonges et des compromissions. Sans compter un aspect écologique non négligeable. Dans une nature âpre, l’image de la battue prend un aspect métaphorique puissant. Et il faut alors lire entre les signes, soulever les mots pour y trouver les scories des vies des gens d’ici, partagées entre une ville morte, un environnement sauvage, des rancunes tenaces, des colères profondes, mais aussi un amour indéfectible et de l’amitié.

Vanberten patiemment va défaire les nœuds.

« Je n’ai jamais vu autant de mensonges et d’ennemis se serrer les coudes. À tel point qu’il devient absurde et impossible de faire la différence entre les bonnes et les mauvaises intentions. […]Dans ce pays, sous la coupe de deux familles corrompues, plutôt que de refuser leur jeu, la population s’en est fait un modèle. Je suis écœuré. »

Un roman très fort avec une tension constante, en lisant on rôde comme Vanberten autour de la vérité, des vérités, jusqu’au dénouement. L’écriture est assez impressionnante de maîtrise, de force, de justesse. On peut aussi saluer la qualité d’édition de cette collection dirigée par Cyril Herry.

Un très bon livre à tous points de vue, sous tension comme je les aime, je conseille !

« Le squale » – Francine Kreiss – Le Cherche-Midi

« J’ai deux bureaux. Un sous l’eau, l’autre sur terre.

Celui à terre est un open space où la mission de mes collègues est de boire. Ce matin, il y avait un bureau d’études PMU à la table 8. À la table 10, réunion politique pour les fachos locaux, vieux hiboux en plumes Lacoste, jus de citron et expresso. Table 3, un brainstorming hautement culturel dans un silence à 206 décibels. Bières, pastis, pastis, bière. Il est 10 heures.

Table 15, thé vert, 2 kilos de clémentines, un piano azerty, des fils de réglisse relient le mur à mon ordinateur, mon ordinateur à l’iPhone. »

Francine Kreiss est apnéiste, photographe et journaliste. Elle nous livre ici un livre entre roman et fiction, je dirai plutôt une expérience, une sorte de récit qui oscille entre un superbe plaidoyer pour la mer qui est son logis de prédilection et le portrait de Thommy Recco qui s’il est « héros de guerre, apnéiste hors pair » est aussi meurtrier et en ce qui concerne absolument détestable, très effrayant, dingue. C’est la curiosité qui va pousser Francine Kreiss à s’intéresser de près, très près, trop près ? à ce personnage totalement déstabilisant pour elle. Car c’est un manipulateur, charmeur et colérique.

J’ai bien sûr cherché et trouvé sur le net de nombreux articles de presse, des vidéos, des reportages et cet article en particulier paru dans Corse Matin, plutôt tourné vers les raisons pour lesquelles Francine Kreiss s’est intéressée à cet homme, qu’elle pensait être un corailleur – qui est en fait un autre membre de la famille Recco, Toussaint.. Alors je vous laisse le lire, je pourrais fort bien en faire un résumé, mais je préfère vous donner mes impressions de lecture.

Je dirais que si Francine Kreiss écrivait un roman uniquement sur son amour de la mer, j’y prendrais un grand plaisir.

« Enfin la mer s’assoit sur  mon siège passager. Elle est là, tissée de saphirs. Je lui réponds un sourire niais d’imbécile heureuse. »

Elle a un vrai tempérament, une voix singulière, et certaines scènes en mer  sont d’une grande beauté et d’une grande intensité

« Je suis le sentier, m’accroche à la branche de l’arbre pour gravir le rocher. J’esquive toujours les mêmes branches basses. J’avance les yeux plongés dans l’eau. Le bleu marine accouche de turquoises et d’émeraudes sous un effet stroboscopique.

C’est effrayant, la beauté, parfois. Je la regarde m’aliéner. »

ou en plongée :

« Le bleu remplit mes orbites. La gravité n’existe plus. Toutes les dimensions sont inversées, je vis la tête en bas. Mes pieds sont des nageoires ultra flexibles. Mon corps s’étire à l’infini dans la brutale sensualité de l’eau. Tout est souple.

Le silence est une drogue dure. Le silence sous-marin, une légende. Ô combien mystérieux le bruit des poissons qui respirent. Ô combien troublant le son du battement cardiaque. Quantique, le silence…À chaque décision importante, je pars m’enfermer sous l’eau. Le cerveau en apesanteur ne réfléchit pas comme sur le rugueux plancher de la terre.

Le souffle s’arrête et surgit l’essentiel. »

Ce sont vraiment ces lignes sur la relation de Francine Kreiss avec l’élément aquatique qui sont pour moi les plus belles. Cette idée de « s’enfermer sous l’eau  » me plaît beaucoup.

Ses plongées en apnée dans la vie de la famille Recco, la relation épistolaire avec Thommy, suivie de visites en prison avec ce tueur ne m’ont pas autant séduite tant j’ai été révulsée par le personnage. Dans les premières pages, on perçoit chez l’auteure une… naïveté? neutralité? objectivité? étonnante face à ce Thommy bravache, fanfaron, si sûr de lui.

« J’ai ce confort secret face à la mort, elle ne me hante pas puisqu’elle n’est qu’un sommeil.

Seules de rares personnes qui me sont vitales n’en ont pas encore saisi l’importance. il n’y a que pour elles que la mort me traumatise. pour les autres, chacun pour soi et Dieu pour tous. Est-ce ça, mon problème? Ne plus faire de la mort un souci majeur?

Il est vrai que, dans ces articles, le face-à-face des photos morbides avec celles de Thommy illuminé de son sourire jovial crée un malaise. On a envie de l’attraper par les épaules. De le regarder droit dans les yeux et de lui crier : « Mais t’es con ou quoi ? Jamais tu réfléchis avant de tirer ? » »

Les photos de Recco montrent un visage assez terrifiant. Ne pas se fier aux apparences, bien sûr, mais il y a un éclat dément dans ses yeux et dans son sourire carnassier, vous ne trouvez-pas ? Glaçant. Et on comprend alors dans quoi Francine Kreiss a mis les pieds, une sorte de fascination à laquelle on voit avec quelle force et quelle intelligence elle a su finalement – totalement ? – échapper. De très belles scènes de repas, les rencontres avec la famille Recco, corsissime – je sais, ce vocable n’existe pas, je l’invente – et la mer, et cette ambiance du Sud avec son côté tapageur mais aussi ses secrets.

J’émaille ce bref article de quelques extraits que j’ai trouvé soit très beaux, soit très représentatifs et étonnants, comme le sont ces gens que Francine Kreiss nous fait rencontrer. Conversation au téléphone avec Jacqueline, sœur de Thommy:

«  »Oui, madame Kreiss, Thommy m’a appelée à 8 heures ce matin pour me dire qu’il fallait que l’on se voie. Mais vendredi plutôt, parce que je suis très fatiguée en ce moment. »

Je comprends qu’elle n’a pas très envie de me voir.

« Si vous êtes fatiguée, reposez-vous. Je repasse en septembre si vous préférez.

-Oh oui, ce serait mieux Je sors d’un cancer et mon mari a été assassiné, alors j’ai un coup de mou. »

C’est surréaliste, chaque rencontre avec un Recco commence par la même chose : le meurtre. »

Une lecture assez étrange, je dois le dire. Je lis peu de ces ouvrages documentaires, celui-ci est perturbant, avec de belles qualités d’écriture.

« Rade amère » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

« Brieuc était sur le point d’entrer. La pluie furieuse s’interrompit brutalement, on aurait dit la reprise de souffle d’une sorcière hystérique entre deux incantations. Il profita de ce répit inattendu, descendit les deux marches et poussa fortement la porte avant de subir la suite du déluge en suspens. Une courte pause sur le seuil, dégoulinant. Bien que lourde et massive, il sentait la pièce de chêne derrière lui, vibrante et craquante à chaque rafale rageuse arrivée tout droit sans escale depuis l’autre côté de l’océan. »

Épatant petit roman noir que j’ai lu dans la journée, fait pour être lu d’une traite et dont j’ai adoré la fin.

Et pas que. D’abord cette histoire est très bien construite et très bien écrite. Le ton est vigoureux, allant au gré des vents de la mélancolie à l’humour bien senti voire même à la franche rigolade, de la colère à l’apaisement de l’amour, avec des personnages en nombre restreint qui font que l’action est resserrée et sans temps mort. Des pauses, comme l’accalmie dans la tempête bretonne quand la vie du personnage principal, Caroff, retrouve la douceur de Marie et de Gaëlle, sa femme et sa petite fille.

Tout est fait pour me plaire en commençant donc par le lieu, la Bretagne, le Finistère, Brest. En une saison choisie bien que j’hésite entre fin d’automne ou hiver, difficile à dire mais en tous cas : il pleut à seaux et le vent souffle fort !

Ensuite, le sujet: Caroff, marin qui a été mis au ban parce qu’il a accidentellement provoqué la mort d’un matelot de 16 ans, se trouve sans emploi, sans argent, accepte un « contrat » de Delmas, truand du sud, consistant à récupérer des colis en mer la nuit. Delmas va lui envoyer deux sbires…Et là, c’est pour moi un des passages d’anthologie qui m’a fait exploser de rire. Voici, pleins d’assurance, 180/Toni et Tarik/Yann. 180, c’est le nom d’un burger, Toni c’est ainsi que le nomme sa maman, Tarik, c’est parce que Yann songe à peut-être se convertir !

Moi je vous le dis, rien que pour ce chapitre 8, « 180 », le livre vaut qu’on le lise. Ce n’est pas le seul passage drôle- qui n’est pas QUE drôle – l’arrivée de Delmas en Bretagne n’est pas mal non plus. Son idée de la Bretagne, à lui le méditerranéen, en un petit florilège !

Chapitre 7 – Les chapeaux ronds :

[…] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. »

« Jamais, jamais de sa vie il n’était allé si loin au nord. Passer la Loire, la Loire, non mais autant dire le fleuve Jaune! C’était plus la France là, c’était pas possible tout ce vert, et ces noms à coucher dehors…Un coup à attraper une trachéite… »

« C’était de l’air agressif en mouvement, venu d’un grand nulle part lointain, sombre et anonyme. Une sorte de cauchemar aérien sans visage. Ouais, voilà… »

Delmas va à son tour expliquer à ses hommes ce qu’est la Bretagne:

« -Là-haut, vous savez? La Bretagne, vous voyez? La côte, les pêcheurs…

Les hommes s’étaient regardés en silence, opinant vaguement, pas concernés pour un sou. Il avait cru bon de faire le malin pour mieux se faire entendre.

-Bon, la Bretagne donc…Des plages désertes forcément, tellement il gèle, des crabes et des cirés jaunes un peu partout, des bonnets, des crêpes, des coiffes, misère…Il paraît qu’ils sont saouls toute la sainte journée…

A ce stade tout le monde avait commencé à ricaner, même son oncle avait semblé plus attentif. Puis, très vite:

-On a saisi. Les chapeaux ronds, les bayous…

-Les binious.

-OUAIS, c’est ce que j’ai dit ! Bon ! Et alors? On sait tout ça ! Va au fait. »

S’il y a cet humour, l’auteur pratique néanmoins la tragédie avec talent – ça ferait un très bon film – et Caroff n’est qu’un homme acculé, rejeté, qui doit faire vivre sa famille, et quitter la caravane dans laquelle ils vivent. 

Ensuite il y a Jos Brieuc qui après un divorce dont il a du mal à se remettre, recommence une vie: il crée son entreprise Taxi Rade Services, un transport entre Brest et les îles ou d’autres lieux plus près par voie maritime. Ses premiers clients sont un couple âgé dont l’homme, René est en fin de vie à cause d’un cancer. Le vieux couple va se prendre d’amitié pour Jos. Ici Gouézec écrit avec beaucoup de délicatesse cette rencontre et ce lien qui se tisse, comme il exprime parfaitement la solitude de Jos, son bonheur de rencontrer Babeth. Puis Caroff avec sa fille et sa femme, tendre, attentionné, aimant, Caroff désespéré d’en arriver où il en est. La langue est forte et belle, elle a du souffle.

Les destins de Jos et Caroff vont se percuter, mais je ne vous dis pas quand ni comment, ni pourquoi.

Voici donc un très très bon livre, parce que cette idée de breton de confronter Bretagne et côte d’Azur permet de se moquer allègrement du sud et de ses caricatures, sans négliger pour autant les molosses avinés des cafés brestois, toujours prêts à la bagarre et quelque peu bas de plafond, comme les frères Marric. 

C’est aussi un très très beau livre sur la vie dure, sur la solitude et l’abandon, sur la mort et l’amour, dans un décor parfait pour le drame.

– Petit aparté : Je pense que vous savez comme j’aime ce que je connais de la Bretagne – et ce Finistère dont il est question ici en particulier – comme j’aime cette sauvagerie* qui s’impose partout, dans les côtes déchiquetées par l’eau, les vents, les galets qui roulent, dans cet océan inlassable qui impose sa force à la terre qu’il lèche sans relâche, les ciels, ces ciels si changeants, ces masses de nuages qui arrivent et s’en vont, vous laissant trempé et salé, des cieux qui s’ouvrent et se referment sur vous. De ce que je connais de la Bretagne, j’ai tout aimé. Si on me laisse un jour échouée sur la baie des Trépassés, il n’y aura pas plus heureuse que moi. –

* Sauvagerie : Caractère rude, inhospitalier, peu accessible d’un lieu, d’un site où la nature est restée sauvage.

Ici vous verrez qui va gagner à la fin de ce livre que j’ai adoré entre autres pour cette fin absolument géniale, mais aussi pour les éclats de rire dans le drame, pour la belle et forte écriture, pour Caroff, Marie et Gaëlle, pour Brieuc et Babeth, pour Josette et René et pour 180 et Tarik. Et pour la Bretagne.