« De l’autre côté des rails » – Renea Winchester- éditions Le Nouveau Pont, traduit par Marie Bisseriex

« Bryson City, Caroline du Nord

1976

De-l-autre-cote-des-railsLes habitants de Bryson City n’avaient pas besoin de réveil pour savoir qu’un nouveau jour commençait; la compagnie ferroviaire Norfolk Soutier s’en chargeait. Trois locomotives traversaient la ville: celle de minuit, celle de trois heures et demie et celle de cinq heures et demie. Dans la nuit, tous les trains faisaient le même bruit. Un claquement rythmé d’acier contre acier, dont le vrombissement augmentait à mesure que chaque wagon se frayait un passage dans le noir. Puis un sifflement perçant la nuit, deux coups brefs suivis d’un long, avertissant tous ceux qui auraient été encore dehors après la tombée de la nuit – et il n’y en avait pas beaucoup –  de s’écarter des voies.

Sous sa couverture de pénombre, Bryson City avait l’air paisible. »

Encore une très belle lecture, une littérature américaine qui sous un autre angle que celui de la littérature noire raconte et décrit l’ambiance, les événements, la façon de vivre ou de survivre à Bryson City pour un constat identique sur la vie dans les régions retirées des USA, sauf le côté « défonce » absent car le récit est concentré sur autre chose et c’est essentiellement la vie des femmes de la petite bourgade. Barbara dit:

« Un jour, Zeke a confessé ses péchés de façon privée à l’un des diacres, et il s’en est sorti avec des excuses et la promesse de désherber les pelouses de tous les diacres pendant l’été. Mais les choses sont différentes pour les filles. Un garçon peut vendre de l’herbe à la moitié de la ville et peut mettre une fille enceinte sans faire trop de vagues quand les filles récoltent une mauvaise réputation. Chez nous, les joueurs de foot sont intouchables, jamais taxés de mauvaise conduite, contrairement aux filles du textile comme moi qui ne valent rien aux yeux des gens.[…] Et me voici désormais, des années après, vivant dans un mobil-home avec Pearlene et Carol Anne, du mauvais côté de la voie ferrée. Rien n’a changé. »

Bryson City est la ville natale de l’auteure en Caroline du Nord, dans les Appalaches. L’histoire est celle de trois générations de femmes d’une même famille. Mais le récit alterne entre les voix des deux plus jeunes: Barbara Parker et sa fille Carol Anne. La troisième est l’incroyable mère de Barbara, mamie Pearlene. Toutes vivent sous le même toit, sans homme(s).

640px-EMD-GP50-Northern-Suffolk-7069Par la voix de Barbara et celle de Carol Anne, mais avec la présence constante de Pearlene, on écoute l’histoire de Bryson City et de ses habitants, tous dépendants de Cleveland Manufacturing, une usine de confection qui est une source d’emplois quasi unique dans le coin. Ainsi Pearlene y a travaillé, comme sa fille Barbara. Quant à Carol Anne, elle rêve. Elle rêve de ne jamais travailler à l’usine, elle rêve de partir de Bryson City et de quitter le ronron des trains, le ronron des lieux, des gens…Elle collectionne et étudie les cartes routières – je trouve cette idée très belle – . De 1960 à 1976, mère et fille racontent. Et ça donne une histoire sociale et humaine très touchante et très juste. Barbara dit :

oldtimer-286077_640« Depuis le premier rail posé par la Norfolk Southern, les jeunes de Bryson City ont toujours rêvé de prendre le train en marche et de voyager jusqu’au bout de la ligne. Comme d’autres avant elle, Carol Anne s’était promis de partir d’ici. La plupart ne tenaient pas leur promesse, mais Carol Anne était différente. Elle monterait à bord du train un jour, si elle le pouvait. Ou bien prendrait l’Oldsmobile et partirait.

C’est la raison principale pour laquelle je ne veux pas réparer la voiture; j’ai peur que Carol Anne s’en aille. »

sewing-machine-324804_640J’ai particulièrement apprécié les scènes sur la vie de l’usine. Pour tout vous dire, j’ai travaillé un an, il y a longtemps, dans une usine de confection. L’image des femmes courbées sur leurs machines, du travail « aux pièces » qui tient en tension terrible toute la journée, le bruit des machines à coudre, les poussières de tissu qui assèchent la gorge…Bien sûr que j’ai compris. Et cette usine, qui fait se lever très tôt les femmes de la ville, cette usine dont elles dépendent pour tout, cette usine va licencier, amenant dans la vie des trois femmes des bouleversements et des remises en question aussi. La communication entre ces trois personnes ne va pas toujours de soi. Si Pearlene et sa petite fille ont une belle connivence, ce n’est pas la même chose avec Barbara qui elle a le souci de faire vivre tout le monde. 

Il n’y a pas que ça dans ce très bon livre. Ce sont aussi les choses tues par Barbara, les secrets douloureux, les manques, les creux des vies, tout ça est dit avec force mais pudeur aussi. Les incompréhensions entre Barbara et sa mère, entre Barbara et sa fille. Une chose est importante aussi, la chose qui explique le titre. C’est que de chaque côté des rails se répartit la population, selon qu’elle a eu de la chance ou suffisamment d’emploi et d’argent: le côté des chanceux avec une maison, et le côté des autres, les mobil homes. La famille de Pearlene est passée du bon au mauvais côté. On saura pourquoi en lisant leur histoire.

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Photo :Dr Zak — http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Trailerpark.jpg

Pas une seconde d’ennui, des scènes cocasses avec Pearlene, un vrai tempérament, des scènes très tristes avec Barbara, et puis Carol Anne, l’espoir, la jeunesse, les envies freinées…On les aime toutes les trois, ces femmes. Elles sont surtout très crédibles, bien dessinées, avec tendresse. Je ne fais qu’évoquer Gordon, mais c’est l’homme important de l’histoire, un des seuls du livre en fait.

20210410_133426La fin est peut-être un peu convenue, mais finalement c’est bien, c’est ouvert vers un horizon et un avenir un peu moins dur, c’est de l’espoir et en ce moment ça réconforte.

Très jolie lecture, belle traduction je crois. L’envoi avec ce beau marque-page en tissu, la carte signée de l’auteure avec la petite locomotive, rend l’ensemble touchant, sympathique et profondément humain.  Je pense que cette maison d’éditions est prometteuse.

 

« L’art sauvera le monde. » Fiodor Dostoïevski

 Vu hier en zappant :  au Paraguay, un chef d’orchestre et un homme de bonne volonté ont créé un orchestre de jeunes gens pauvres à l’horizon bien sombre munis d’instruments de musique étranges. Démonstration que d’un déchet on peut faire un vecteur de beauté et que d’un enfant présumé perdu, on peut faire un musicien : le salut par l’art. Les ordures que collectent leurs parents pour les nourrir servent dorénavant à faire de certains d’entre eux des musiciens et des artisans créatifs et leur ouvrent d’autres perspectives que la drogue ou la délinquance.

Le monde est beau!!! : le Brésil, sa bonne humeur, son foot-ball, ses pauvres et…Jorge Amado

Brésil  !  Rio, Copacabana, belles filles, soleil, plage et samba…

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Je te présente tout de suite mes excuses, petite lutine Kali, ça risque encore de gâcher ton café ( le mien est amer..), après la vodka de ta nuit, mais, bon…

A lire…

http://blogs.lexpress.fr/chica-de-paris/2013/05/03/au-bresil-on-se-debarrasse-des-sans-abri-avant-le-mondial-2014/

« Tereza Batista«  de Jorge Amado, très célèbre écrivain brésilien, originaire de la ville de Bahia.

« Le malheur est un arbre au bois dur ; vous le fichez en terre, il ne demande pas de soins, il grandit seul, s’étoffe, on le trouve sur tous les chemins. »

Bahia telle qu’a dû la connaître Amado enfant, et telle qu’on l’imagine en lisant ses livres

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Relire Jorge Amado, qui a enchanté mes années lycée, quand je l’ai découvert et que j’ai dévoré ses romans : »Tieta d’Agreste » ( peut-être bien mon préféré, mais c’est dur de choisir ), « Gabriela, girofle et cannelle », « Dona Flor et ses deux maris », « Tereza Batista », « Tocaïa Grande »…

« L’humour, cela ne s’acquiert qu’avec le temps, avec l’âge. Pour ma part, ce n’est que lorsque j’ai été près de mes quarante ans, c’est-à-dire que j’avais déjà vécu la moitié du temps de vie que j’ai vécu jusqu’ici, que l’humour a fait son apparition. Il s’est mis à exister dans mon oeuvre et à être utilisé comme une arme, la plus efficace de toutes, pour dénoncer le présent et défendre les intérêts du peuple, une constante de tous mes livres… »

Car si Amado a été un auteur militant pendant de nombreuses années ( ses livres, comme « Bahia de tous les saints » sont tragiques ), un virage s’est amorcé dans son oeuvre plus tard et croyez-moi, il m’a beaucoup fait rire ! Autre aspect non négligeable pour moi – c’est un  goût personnel – ses romans regorgent de scènes de cuisine et de repas; car c’est un écrivain de la sensualité, pour qui les plaisirs de la chair et du corps en général sont essentiels, un grand épicurien.

« Bahia de tous les saints » de Jorge Amado

« L’homme au pardessus s’est levé au milieu du bar. Il interpelle un ouvrier :
– Pourquoi faites-vous la grève ?
– Pour améliorer les salaires.
– Mais de quoi avez-vous besoin ?
– Ben, d’argent…
– Vous voulez donc être riches vous aussi ?
L’ouvrier ne sait que répondre. À vrai dire il n’a jamais pensé être riche. Ce qu’il voudrait c’est un peu d’argent pour que sa femme ne réclame plus tant, pour payer le médecin, pour acheter un autre habit que celui qu’il porte et qui est usé jusqu’à la corde. »

Suivez ce lien :  « Authologies« , une page bien fichue lui est consacrée et sur Babelio, vous trouverez trois vidéos de l’INA, Amado face à Bernard Pivot et Jacques Chancel, ainsi que de nombreux extraits de son oeuvre. Sans oublier « Bourlingueurs« … que je ne me lasse pas de recommander, pour un petit voyage.