à propos de « Bon genre » – Inès Benaroya -Fayard

Pour une fois un article de forme spéciale sur ce court roman qui m’a intéressée sans vraiment me convaincre ni me plaire. Il est très rare que j’écrive dans ces cas-là mais ici, quelques questions se posaient à moi sur ce personnage de femme que je n’aimais pas ( pourquoi ? ) et sur plusieurs détails que je trouvais étranges ou plutôt pas assez poussés, pas très clairs dans cette histoire. J’en ai donc fait ici un commentaire, et Inès Benaroya à qui j’avais proposé une conversation a finalement seulement accepté de répondre à trois questions. Je vous propose donc ici le texte que je lui avais soumis pour échanger, puis les questions et ses réponses.

Extrait:

« Si j’étais un homme …, pense-t-elle, comment ferait un homme ? 
Si j’étais un homme atteint d’un vague à l’âme inexpliqué, un homme à deux doigts de l’implosion, en butée de sa vie, assiégé par les colites spasmodiques et une terrible envie de baiser malgré son épouse à la maison. À une terrasse de café, une femme me tend un paquet de mouchoirs. Je la rejoins à sa table, je fais mine de m’intéresser alors que je n’ai qu’une seule idée, me pencher sur son visage au sommet de sa jouissance. Si j’étais un homme, je déciderais du tempo. La femme propose, l’homme dispose. La parlotte, ça va cinq minutes. Je suis un prédateur, je n’ai peur de rien, je passe à l’attaque, quand je veux, comme je veux. »
– Si Claude était un homme, ce livre n’existerait pas.-

Le titre laisse supposer une réflexion sur le genre au sens sexuel, grandement débattu actuellement. Il contient aussi l’idée du fait d’avoir bon genre ou pas, c’est à dire « correct » – dans les codes de la norme de notre société – ou pas. Or, si le genre est en question, ce livre va bien au-delà et j’ai perçu l’histoire de Claude sous un angle globalement plus existentiel.
Claude – prénom unisexe – la vie de Claude, son milieu, ses préoccupations avant que ça ne se fracture, sont très loin de moi et j’ai eu du mal à éprouver de la proximité avec elle. Claude donne l’impression qu’elle n’aime personne parce qu’elle-même ne s’aime pas, ne s’estime pas – ou ne s’estime plus ? – elle est à mon sens en dépression profonde. Elle arrive à un âge de sa vie qui la perturbe, qui met en doute ses certitudes sur tout ce qu’elle a construit et qu’elle croyait solide: son couple, ses enfants, son travail, son mode de vie, son corps même et sa personne toute entière à travers sa sexualité.
Elle se lance donc dans une course au sexe effrénée, par moments assez sordide – peut-être serai-je pudibonde? Non, je ne crois pas, vraiment ! – . Elle se sent forte parce que c’est elle qui chasse, c’est elle qui décide, mais il m’a semblé que c’était une façon plutôt d’oublier qui elle est vraiment, peut-être de se dissoudre avant de se reconstruire. J’ai ressenti tout ce passage comme un des symptômes de sa dépression, pas comme un vrai choix.

« Son corps est une zone franche dont les autres jouissent, les hommes qui se rincent l’oeil, les femmes qui la jalousent, tous ceux auprès de qui il faut faire bonne figure, c’est-à-dire tout le monde. Son corps exposé en vitrine dit combien elle vaut. Mais elle ne dispose de rien. »

Le fond du problème de Claude, comme on y revient souvent, c’est à mon avis son histoire familiale, sa relation avec ses parents, sa mère en particulier et le sentiment amer d’avoir été privée ou dépossédée de l’amour maternel. La relation qu’elle a avec sa propre fille, distante et assez froide, montre en fait le saccage affectif de Claude qui s’est noyée avec succès dans le travail où elle a brillé.
Une fois cette phase de volonté de pouvoir sexuel écoulée, Claude se sauve dans tous les sens du terme, et va rencontrer Ricky (prénom plutôt masculin porté par une femme qui exerce un métier censé être masculin). J’ai beaucoup aimé Ricky qui elle est tout à fait bien dans sa vie, dans son boulot, dans son camion sur les routes, et qui voit et vit un monde différent de celui de Claude.

« Ne t’arrête jamais de chercher. C’est ce qui fait la beauté de ce monde. Quand on croit en avoir fait le tour, il nous révèle une porte dérobée. » 

 Le lien qui va se créer avec une Claude assagie, lasse, étonnée de ce qu’elle fait et avec qui …c’est là, sur la route, avec les révoltes de Ricky, ses colères, ses enthousiasmes et ses élans du cœur, c’est là que Claude va commencer à remettre les choses en place et en perspective, jusqu’à la séparation des deux femmes, Ricky qui poursuit sa route, ses routes, et Claude qui va retrouver sa fille alors qu’elle est partie si loin, Claude qui va tenir la main de sa mère mourante, et Claude qui va renouer avec son frère. En réalité, Claude qui en retrouvant ce qui est supposé se nommer un équilibre va revenir au monde, s’acceptant, débarrassée des artifices qui la camouflaient, elle, la vraie Claude, aux yeux des autres.
Claude va finir par s’accepter, accepter les autres.

« De toute façon, où que tu ailles, c’est toujours toi que tu trimballes. »

Au final, le genre, bon ou mauvais, masculin ou féminin, le genre n’a pas grande importance, c’est ce que Claude a compris, il me semble, et ce roman le dit . 

« La capacité des gens à se mettre en empathie. Leur bienveillance étouffante, variation sur le thème inépuisable du chantage. Le réservoir sans fond de leur compréhension, qui vous submerge et vous échoue sur le rivage suffocant de la culpabilisation. »

Mes questions – basiques – et les réponses de l’auteure:

« – Comment, à partir de quel point de départ, interrogation, idée, avez-vous imaginé le personnage de Claude ?

Au démarrage du personnage de Claude, il y a une interrogation qui tourne en boucle dans mon esprit depuis des années : d’où vient la souffrance des femmes ? D’où vient que les injonctions pèsent si fortement sur nos épaules, et que nous nous y soumettions avec tant de complaisance, nous qui sommes censées être libérées ? J’ai imaginé le personnage de Claude comme une tentative d’élucidation, une façon de comprendre et de se défaire de ces carcans mentaux – la beauté, la jeunesse, le juste milieu, la douceur…

– Et comment en êtes-vous arrivée à sa « crise » frénétique de sexe qui comme je l’ai perçue est censée lui redonner un sentiment de pouvoir et de reprise en main d’elle même?

– Pour les femmes, le sexe est le premier tabou social. La libération de la femme a commencé par sa libération sexuelle dans les années soixante. Choisir son partenaire, son mari, ses façons de faire – autant de libertés qui étaient refusées aux femmes jusqu’à lors. Claude commence par franchir ces interdits-là, ou ce qu’il en reste, et va bien au-delà. Ce n’est pas vraiment une « crise », mais plutôt une transition, un chemin vers la liberté et l’affranchissement.

– Le thème du genre est récurrent depuis quelques temps; vous l’abordez à travers Claude (le côté bon/mauvais genre, celui qui parle de convenance sociale) et à travers Ricky (le côté genre féminin/masculin, celui qui est en débat). Pouvez-vous dire ce qui vous a déterminée à écrire sur ce thème à votre façon, c’est à dire à travers la vie d’une femme qui « dérape » ?

Voilà une question très personnelle ! Il est difficile de savoir pourquoi on écrit sur un thème particulier. La question du genre m’intéresse depuis longtemps, en ce qu’elle me semble être une nouvelle prison pour les femmes. Que ce soit en termes de « bon genre », ou de « genre féminin », toutes ces normes enferment les femmes dans des rôles prédéterminés, qui laissent peu de place à l’expression authentique de soi. Moi-même, après cinquante ans de « bon genre », j’ai pris conscience, et notamment grâce à l’écriture de ce livre, du poids de certaines injonctions – la déconstruction a alors commencé !

–  Enfin, la fin du livre remet Claude dans une dynamique plus positive avec sa famille, celle dans laquelle elle est née et celle qu’elle a fondée. Un point essentiel de votre roman est, selon la lectrice que je suis, une histoire familiale mal aimante, êtes-vous d’accord avec ce ressenti ?

Je pense de plus en plus que les parents font ce qu’ils peuvent ! Claude est en colère contre sa famille au début du roman, mais son chemin la mène vers une compréhension plus sage de son histoire familiale. Se mettre en paix avec ses rancœurs me paraît être une condition indispensable pour atteindre la liberté. »

Ce livre m’a intéressée sans vraiment me plaire et je continue à penser que Claude est une dépressive ce qui n’est en rien péjoratif. Enfin il faut évidemment dire que cette femme est totalement exempte de soucis matériels et financiers, ce qui – on ne peut le nier, n’est-ce pas? -change la donne en termes de choix de vie. 

Je remercie infiniment Nelly Mladenov pour sa patience et sa gentillesse, et Inès Benaroya pour ses réponses.

« Un petit chef d’œuvre de littérature » – Luc Chomarat – Marest éditeur

« C’était un petit chef d’œuvre de littérature. Sur l’étagère, malgré son peu de volume, il n’hésitait pas à tutoyer Proust.

-Comment vas-tu?

-Non mais, dites donc, le rembarrait Proust, qui était un peu à cheval sur les bonnes manières.

Il plaisait beaucoup aux filles. Sur l’étagère, il était très entouré. Eugénie Grandet, La Dame aux Camélias, Madame Bovary et La Comtesse aux pieds nus.

Elle était un peu susceptible.

Mais globalement, ça se passait bien. »

Un petit livre friandise, à déguster comme un chocolat- c’est de saison – , tout enrobé de cacao amer, fondant, croquant, mi-figue, mi-raisin…Bref : un joli moment de lecture, extrêmement drôle, à savourer sans modération.

« Ce n’était pas un de ces petits livres faciles, qui parlent d’amour, comme les magazines, les horoscopes ou les livres faciles.

Il disait, par exemple, que l’amour était sans importance. Quelque chose qui ne valait pas la peine qu’on en parle.

Évidemment ce fut rapporté en haut lieu. Il y eut un certain agacement. L’amour faisait bien marcher le commerce. »

Chocolat, friandise…Pour autant pas trop de sucre dans ce petit objet de très belle forme pour parler du livre, de sa vie à notre époque. Ceci est l’histoire d’un petit bouquin promis à un grand destin, et il faut le lire pour savoir ce qu’il en advient. Inutile de dire plus sur un texte très court ( 136 courtes pages très aérées ), je vous propose juste quelques extraits. Je ne peux manquer ce chapitre où un blogger se prend une bonne baffe dans sa gueule:

« Après tout, s’il n’aimait pas le monde de l’édition il n’avait qu’à rester dans sa province. Il y eut même un blogger influent pour l’assassiner: c’est très male écrit, notait-il sur son blog. Ce n’est m’aime pas originale. »

Et l’entrée au Super U:

« Le test définitif, c’était le test du Super U. Ils étaient très peu à passer le test du Super U avec succès.La plupart n’essayaient même pas. Ce mois-ci on y trouvait Calendar Girl, comme tous les mois. Et Marc Lévy, Musso, Pancol et Gavalda.

Kawabata s’était fait refouler à l’entrée, naturellement.

-Un problème? interrogea le directeur.

Le vigile haussa les épaules.

-Un niakoué qui faisait des histoires. Je pense qu’il a compris maintenant.

Schopenhauer non plus n’avait pas pu rentrer,mais il prenait ça avec philosophie. »

Sous l’aspect de la farce, de belles références littéraires, une intéressante réflexion sur notre rapport au livre et sur le commerce qui en est fait, le tout avec un grand talent dans la concision; pour moi, une belle rencontre avec cet auteur que je découvre, et je le remercie de ce moment de rire intelligent. Je revois  plusieurs fois pour vérifier mon orthographe, et je finis avec Rosebud, entendu en lisant.

 

« La coupure » – Fiona Barton – Fleuve Noir, traduit par Séverine Quelet

« Mardi 20 mars 2012

« Emma

« Mon ordinateur m’accueille avec un clignotement complice lorsque je m’installe à mon bureau. Je le salue d’une pression sur le clavier et une photo de Paul apparaît à l’écran. […] Je veux lui rendre son sourire mais, en me penchant vers l’écran, j’y surprends mon reflet et cette vision me stoppe net. Je déteste me voir sans y être préparée. Je ne me reconnais pas, parfois. On croit savoir à quoi on ressemble et c’est une inconnue qui nous dévisage. Ça me fait peur. »

J’avais fait la connaissance de Kate, journaliste émérite dans le premier roman de Fiona Barton, « La veuve« , Kate alors qualifiée en 4ème de couverture de « journaliste sans scrupules ».

Ce premier roman m’avait bien accrochée avec sa forme narrative à plusieurs voix et son sujet, déjà le mensonge et la vérité, la complexité de tout ça mêlé dans la vie des gens.

Revoici Kate dans une enquête journalistique qui va à nouveau mettre en question mémoire, souvenir, mensonge, déni tout en peignant avec justesse les relations mère-fille et les traumas de l’enfance, de l’adolescence, les actes violents qui affectent une vie entière, bref, un large spectre des choses de la vie.

Ma lecture du roman très fort et perturbant de Dan Chaon m’a menée vers ce livre-ci, plus facile à lire, mais néanmoins bien construit – sur le même modèle que le précédent – et addictif comme le précédent. J’ai donc bien aimé cette histoire en fait très noire racontée d’un ton « léger » en tous cas sans mièvrerie ni exagération mélodramatique.

Tout commence avec le corps d’un bébé retrouvé enterré sur un chantier. Kate va immédiatement se pencher sur ce fait, d’autant que l’affaire semble complexe : difficile de dater le corps, le quartier dans lequel il est déterré a beaucoup changé, les gens qui y vivaient dans les années 70/80 ont changé de nom pour les femmes ou ont déménagé…Mais notre journaliste, épaulée par des contacts utiles dans la police, puis flanquée d’un jeune stagiaire à dégrossir va mener tambour battant une enquête qui s’avérera éprouvante à plus d’un titre. Fiona Barton nous immisce dans la vie des femmes en cause dans l’histoire, Emma, Angela, Jude, la voix de Kate et comme dans le précédent roman, un seul chapitre où s’exprime la voix d’un homme, Will.

Emma:

« En ce qui me concernait, les élans romantiques demeuraient dans mes cahiers et mon journal intime. […] Il y avait eu un échange de baisers innocents derrière la maison des jeunes, une mise en pratique de la théorie apprise dans le magazine pour ados Jackie, mais je préférais de loin m’épancher par écrit sur des amoureux imaginaires. Mes fantasmes étaient plus sûrs. Et nécessitaient moins de salive. »

« Les pages de ce cahier ordinaire sont remplies de mon écriture en pattes de mouche. Mes années d’adolescence. C’est drôle que j’aie divisé ma vie en tranches de temps. Comme si j’étais plusieurs personnes. Je l’étais, je suppose. Nous le sommes tous. »

Emma et Angela qui vivent avec une souffrance terrible liée au passé, l’une dans le secret et l’autre à visage découvert, toutes deux épaulées d’un mari attentionné, patient…

Angela:

« Elle allait se mettre à pleurer, elle le savait. Elle sentait les sanglots monter, enfler, obstruer sa gorge, l’empêcher de parler. Elle s’assit sur le lit une minute afin de repousser le moment fatidique. Angela avait besoin d’être seule lors de ses crises de larmes. Au fil des années, elle avait tenté de les combattre: elle n’était pas une pleureuse. Son travail d’infirmière et sa vie de militaire l’avaient endurcie et blindée contre tout sentimentalisme depuis fort longtemps.

Pourtant, chaque année, le 20 mars faisait exception. »

Jude qui est la mère égocentrique d’Emma qui se veut encore jeune, belle, séduisante, et qui est en fait peu aimante.

« Elle avait été trop honnête avec Will, elle s’en rendait compte aujourd’hui.[…]Elle avait même suivi son conseil et poussé Emma hors du nid quand sa fille était devenue difficile.

« Qui aime bien, châtie bien, Jude. Tu verras. c’est ce dont elle a besoin. »

Elle l’avait fait. Elle avait dit à son enfant qu’elle devait partir. L’avait aidée à faire sa valise. Avait refermé la porte derrière elle. Emma partie, Jude avait mis toute son énergie dans sa relation avec Will, elle lui courait après, essayant d’anticiper ses moindres désirs. »

Je peux dire sans rien dévoiler que Fiona Barton écrit de beaux et justes portraits de femmes. Même si ses personnages masculins sont pour certains pleins de bienveillance, même si les femmes de ses livres sont parfois bien perturbées – ou manipulatrices, menteuses, voire méchantes … – on peut dire qu’elle démonte, décortique très bien les faits pour remonter à la source des troubles, que l’on excuse ou pas. Je rajoute que les personnages secondaires sont eux aussi souvent intéressants, et bien dessinés en quelques mots, comme Melle Walker:

« Kate posa son calepin à côté d’elle, pour signaler à Melle Walker que leur conversation n’avait rien d’officiel.

Plus jeune que Kate ne l’avait cru de prime abord, la femme devait avoir la soixantaine, mais elle semblait usée par la vie. Elle avait une allure un peu bohême; des couleurs vives qui égayaient un visage fatigué. Kate nota l’éclat roux patiné de sa teinture maison et le fard qui s’était amassé dans le pli de la paupière supérieure. »

Bon, Jude ne m’a pas été fort sympathique…Et finalement Kate, censée être sans scrupules est plutôt attachante. Enfin la fin spectaculaire est bien amenée. On voit donc naître ici une série, je pense, et ça me plait parce que Kate est un personnage intéressant que Fiona Barton j’espère creusera; l’écriture est bonne, chaque voix a son tempérament. J’aime aussi le fait que tout prenne son temps, sans brusquerie, ça rend la chose aussi plus crédible, et puis ça m’a permis une lecture de détente sans idiotie.

Un livre pour un large public, j’ai toujours aimé ça !

Et on écoute ceci avec Emma adolescente, années 80 ( version « relookée »  sinon c’est le minet bronzé brushé, un peu trop pour moi ! )

« Les fils de la poussière »- Arnaldur Indridason – Métailié Noir/ Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« De loin, le bâtiment ressemblait à une prison. Il n’avait été ni rénové ni entretenu depuis des années. On avait procédé à des coupes claires dans le système de santé, ces réductions budgétaires retombaient toujours sur les hôpitaux comme celui-là. Une lumière jaunâtre filtrait à chaque fenêtre, éclairant la nuit noire de l’hiver. C’était un mois de janvier glacial, l’imposante bâtisse semblait grelotter, isolée au bord de la mer, au milieu de son grand parc sombre planté d’arbres. »

Ma reprise en lecture -un peu lente je le sais, mais c’est comme ça – est bien relancée avec ce premier roman du grand Indridason. On sait tous que nombre d’éditeurs sont tentés de sortir des tiroirs ces premiers opus quand la suite a bien marché et parfois, c’est bien dommage. Chez Métailié, c’est autre chose, cette belle et grande maison a eu ici une idée judicieuse et qui m’a beaucoup intéressée.

Tout d’abord voici le retour tant attendu d’Erlendur le Taciturne ! J’en était sûre, mais je ne l’envisageais pas ainsi, ce retour, qui est en fait une genèse. On retrouve l’inspecteur et son adjoint Sigurdur Oli, les deux sont déjà dans une relation conflictuelle intéressante et Erlendur est déjà pas très commode. Mais l’intérêt de ce livre réside surtout sur le fait que l’on trouve en germe plusieurs des enquêtes qui seront menées dans les romans suivants, y compris dans la Trilogie des Ombres; ce côté m’a beaucoup amusée, et je me dis que décidément cet auteur est un malin ! On dirait presque que son œuvre est ici comme planifiée, comme une préface à toute cette série qui m’a tant captivée. Alors de ce fait, les personnages d’Erlendur et de Sigurdur Oli sont juste ébauchés dans leur caractère et leur histoire, l’intrigue par elle-même n’est peut-être pas la plus captivante de toutes, mais elle contient les centres d’intérêts sur lesquels se focaliseront les autres livres comme la science et ses dérives, l’alcoolisme et ses effets comme la violence sur les femmes et sur les enfants, les « métastases » de la guerre et la Situation, la rudesse du pays.

Quand Erlendur, sobrement, exprime un point de vue,et par ce biais nous lève une partie du voile sur son histoire, ses origines et son caractère:

« -J’étais justement dans une classe de cancres, fit remarquer Erlendur. J’ai sans doute une intelligence à peine moyenne, je ne sais pas me comporter correctement, mais je suis aussi issu d’une famille pauvre et je crois savoir que c’est un facteur important dans la constitution de ces fameuses classes. J’ai quitté l’école après le certificat d’études. Je n’ai jamais eu envie d’apprendre pendant ma scolarité et personne n’a jamais eu envie de m’enseigner quoi que ce soit. Mon sort a été scellé dès que je suis entré à l’école et on ne m’a jamais donné ma chance. Voilà les conséquences des classes de cancres. Mais vous trouvez peut-être qu’y mettre certains élèves était une manière de les encourager. »

 

L’histoire de l’Islande est évoquée ici encore avec les écoles, la malnutrition, la misère matérielle et sexuelle, la pédophilie, la culpabilité et l’exploitation des faibles par les forts – inépuisable sujet -.

À travers le drame de Palmi et de son frère Daniel, à travers la vie et la mort de Halldor, on entre dans le monde atroce de la déviance sexuelle mais aussi de la déviance « scientifique » qui par une sorte de délire eugéniste veut faire du profit. Inutile que j’en dise plus. Ce qui m’a plu, c’est bien sûr de retrouver Erlendur, sa mauvaise humeur intimement mêlée à son humanité bourrue. L’écriture est déjà impeccable, pas un mot de trop, une sobriété efficace et sûre ( et merci Eric Boury pour comme toujours une traduction impeccable ).

On apprécie alors la manière qu’a eue Indridason sur sa série de creuser chaque personnage, en particulier Erlendur et son enfance, son obsession à propos de la disparition de ce frère perdu dans la tempête, sa fille droguée évoquée ici, son goût de la solitude et son obstination dans son métier, son équipe et la vie et l’histoire de l’Islande.

Grand plaisir donc à lire ce livre et…tout le monde est-il toujours persuadé qu’Erlendur est mort ? Si vous lisez ce roman, allez savoir, peut-être que vous vous direz que non…

« Quoi qu’il en soit, Palmi allait devoir attendre le lendemain pour écouter ces cassettes. Il prit les cassettes sur la table de la salle à manger et les rangea dans le tiroir de son bureau qu’il ferma à clef. Il prépara un thé qu’il but à petites gorgées en observant par la fenêtre du salon les bourrasques qui malmenaient les branches transies dans la cour de l’immeuble. Il mit un disque de Gerry Mulligan sur l’électrophone: When I was a young man, I never was a young man. »

Je vous propose un autre morceau de Gerry Mulligan parce que contrairement à Palmi, je n’aime pas celui qu’il écoute ! ( qui n’est évidemment pas choisi par hasard par Indridason )

 

« LaRose » – Louise Erdrich – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« C’est là où la limite de la réserve coupait en deux, de manière invisible, un épais bosquet – merisiers, peupliers, chênes rabougris – que Landreaux attendait. Il affirma qu’il n’avait pas bu ce jour-là, et par la suite on ne trouva aucune preuve du contraire. C’était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, quand il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. Il était marié à une femme encore plus pieuse que lui et avait cinq enfants qu’il tâchait de nourrir et d’élever de son mieux. »

Je n’avais rien lu de Louise Erdrich depuis un bon moment, et c’est un grand bonheur de la retrouver avec ce roman, d’entendre sa voix si belle, si originale et personnelle.

Le genre de bouquin qu’on regrette de délaisser pour dormir un peu. Cette grande dame de la littérature américaine fait ici encore œuvre de grande intelligence et de grande finesse avec LaRose, multiple personnage puisque ce nom se transmet depuis plusieurs générations. On va remonter jusqu’en 1839 pour découvrir l’histoire de celles et ceux qui l’ont porté dans des chapitres insérés à la narration présente, créant ainsi un lien puissant avec leurs origines pour la famille d’Emmaline et de Landreaux. Nous sommes dans une réserve ojibwé, où si on vit bien dans son siècle, on pratique encore des rites anciens ( comme les  loges de sudation ), on brode encore des perles sur des peaux, on vit encore certains moments de la vie selon la tradition et on transmet les contes tout en étant chrétien.

Landreaux va chasser le cerf, précisément un ancien rituel qui marque la venue de l’automne. Mais l’animal s’enfuit et un enfant s’effondre. Landreaux ne l’a pas vu, caché dans les bois et c’est le fils de son ami Peter Ravich, le petit Dusty, âgé de 5 ans.

C’est là que débute l’histoire à la fois bouleversante, tragique mais aussi pleine de sagesse de deux familles prises dans la forte poigne de la tradition. Car cette tradition veut qu’on donne un enfant pour un ôté : LaRose sera donné à Nola et Peter pour remplacer Dusty …Pouvez-vous vous imaginer dans une telle posture ? D’un côté ou de l’autre ? Louise Erdrich explore donc ici ce qui va se déclencher dans les cœurs et les esprits , sachant qu’Emmaline est la demie-sœur de Nola, et qu’elles ne s’aiment pas.

Ce roman pourrait être pathétique, mais ce serait sans compter sur le talent merveilleux de Louise Erdrich qui ne manque pas d’humour et de dérision parfois aussi et qui tisse son roman en tissant les fils ténus et fragiles qui relient ses personnages.

Elle déploie alors un talent de portraitiste exceptionnel avec des personnages délicatement dessinés, tous très vivants et profonds. Ils sont nombreux mais on a une structure si bien bâtie qu’on ne s’y perd jamais; très vite ces deux familles et leurs satellites nous deviennent familiers, ils nous touchent, nous amusent ou nous consternent mais aucun ne laisse indifférent. C’est l’histoire donc d’une famille et du poids de la tradition, une histoire d’amour et d’hérédité, une histoire de don et de deuil dont Louise Erdrich fait une histoire lumineuse au bout du chemin – très belle fin -.

Voici un chapitre vers la fin du roman qui trace la généalogie LaRose (qui est un prénom et pas un nom de famille )

« Il y a cinq LaRose. La première, celle qui a empoisonné Mackinnon, a fréquenté l’école de la mission, épousé Wolfred, appris à ses enfants la configuration du monde, puis parcouru ce même monde sous la forme d’un assortiment d’os volés. La deuxième LaRose, sa fille, a fréquenté le pensionnat de Carslisle. Elle a attrapé la tuberculose comme sa propre mère et, comme la première LaRose, l’a vaincue maintes et maintes fois. A vécu assez longtemps pour devenir la mère de la troisième LaRose qui, elle, a fréquenté le pensionnat de Fort Totten et donné naissance à la quatrième LaRose, devenue un jour la mère d’Emmaline, l’institutrice de Roméo et de Landreaux. La quatrième LaRose est également devenue la grand-mère du dernier Larose, donné par ses parents à la famille Ravich en échange d’un fils tué par accident. »

Et ce dernier LaRose – le premier garçon à porter ce prénom – cinq ans comme le petit Dusty, sera comme une clé qui ouvrira – forcera – des portes et des cœurs. Un enfant contre un autre, comme le veut la tradition, mais un enfant d’une grande intelligence, un enfant qui sera le lien et la réparation de ces familles. Il sera accompagné par tous ses frères et sœurs des deux familles, qui s’apprivoiseront et s’aimeront sans à priori, sans tabou. Et vraiment toutes les pages qui mettent en scène cette grande fratrie sont absolument splendides, touchantes, drôles, d’une justesse épatante. Josette et Neige, les deux filles adolescentes d’Emmaline et Landreaux sont  vraies, drôles et si pertinentes, ce sont elles qui souvent ramènent leurs parents à la réalité. Compliqué de présenter tous les personnages, compliqué de « raconter » ce livre dans lequel j’ai tout aimé; les personnages les plus sombres sont le plus souvent des êtres bafoués, blessés un jour par un chagrin d’amour, par la guerre, par une humiliation, devenus rageurs par une vengeance inassouvie, une rancune tenace, une trahison ( excepté Mackinnon, le seul vraiment détestable ), d’autres sont lumineux, comme LaRose, Mrs Peace, certains autres cocasses comme les vieilles dames du groupe de couture traditionnelle, qui tout en brodant se chicanent et racontent des légendes aux plus jeunes, et puis il y a les parents, Emmaline et Landreaux , Nola et Peter, noyés sous le chagrin et qui en seront réellement tirés, sauvés par les enfants. Mention spéciale au père Travis, très beau personnage, complexe et émouvant, si amoureux d’Emmaline,

« LaRose est jeune, dit-elle, ses yeux anxieux voilés de larmes. Les enfants oublient vite si l’on est pas avec eux tous les jours.

Qui pourrait vous oublier? songea le père Travis. Cette brusque pensée le perturba; il se força à parler avec sagesse.[…] »

 

et au malheureux Roméo qui cherche la rédemption tout autant que la vengeance, un être qui erre sans trouver d’issue.

Impossible pour moi de vous en dire plus, sinon que des romans comme celui-ci j’en redemande; véritablement romanesque, fin, intelligent, juste, avec de multiples ouvertures et sujets abordés. La beauté de l’écriture de Louise Erdrich m’est apparue à nouveau telle que je l’avais découverte avec son roman – pour moi un chef d’œuvre – « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». Certains passages sont d’une grande douceur comme le sauvetage de la première LaRose par Wolfred

« Wolfred rangea la cabane. Puis il fit chauffer un seau d’eau et s’accroupit à côté de la petite. Il mouilla un chiffon et lui tamponna le visage. Au fur et à mesure que la terre séchée s’en allait, il découvrit ses traits, un à un, et se rendit compte qu’ils étaient fort jolis. Ses yeux d’une douceur envoûtante. Ses sourcils s’évasaient en courbes parfaites. Quand son visage fut mis à nu, il la regarda, consterné. Elle était de toute beauté. Mackinnon le savait-il ? Et savait-il que son coup de pied avait ébréché une des dents pointues de la fillette, et laissé une meurtrissure qui virait au noir sur sa joue pareille à un  pétale de fleur? […] Avec précaution, il tendit la main pour attraper ce dont il avait besoin, malaxa de la boue. Il tint le menton de la fillette d’une main douce et prévenante, lui recouvrit le visage de terre détrempée, effaça l’extraordinaire ligne de ses sourcils, la symétrie parfaite de ses yeux et de son nez, la courbe irrésistible de ses lèvres. C’était une ravissante enfant de onze ans. »

On découvrira avec l’histoire des LaRose successives tout un pan de l’histoire des femmes indiennes, le sort qui leur fut fait et leur force vitale qu’on retrouve chez Emmaline.

Belle réflexion sur le pardon, superbe roman d’amour et magnifique moment de lecture. Je voudrais savoir mieux rendre grâce à un tel livre, je ne crois pas y être vraiment parvenue et je le regrette, ça ferait un article très long et ne dirait jamais parfaitement ce que je pense, c’est très difficile d’écrire sur quelque chose d’aussi vivant et dense que ce livre.Alors pour que vous me compreniez, lisez-le! 

Coup de foudre !