« Croc fendu » – Tanya Tagaq – Christian Bourgois éditeur, traduit par Sophie Voillot, illustré par Jaime Hernandez

« 1975

Des fois on se mettait à l’abri dans le placard quand les ivrognes rentraient du bar. Assis, cachés, les genoux collés, on espérait que personne ne nous trouverait. Chaque fois c’était différent. Des fois on n’entendait que des coups, des cris, des plaintes, des rires. Des fois la vieille venait nous rejoindre et nous enserrait dans son amour déchirant. Son amour si puissant, si lourd qu’il ressemblait à un fardeau. À l’époque, je savais que l’amour peut-être une malédiction. Son amour pour nous la faisait pleurer. Le passé se changeait en rivière qui s’épanchait par ses yeux. Le poison de l’alcool, porté par son haleine, emplissait la pièce. Elle nous agrippait en gémissant pour nous embrasser, embrasser les seules choses dont elle n’avait pas à se méfier. »

Dire que ce livre est bouleversant, c’est bien faible, déchirant, révoltant, on est plus proche du juste. Il faut pour cette lecture faire table rase de notre culture, ou presque.

C’est un livre cru, de chair crue, à vif et ravageur. Anticonformiste et violent. Mais beau, poétique et plein d’amour.

L’auteure dédie ce roman

« Aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats. »

Tanya Tagaq est une chanteuse de gorge inuit, mais une chanteuse punk quand même, et son premier livre se déroule dans le Nunavut. La narratrice est une toute jeune fille. Oublions donc tout de notre culture, et arrivons avec respect dans ce monde de glace et de magie. Un monde sensuel, par les sens de l’héroïne, qui n’a pas de nom:

« Les odeurs libérées par le dégel printanier soulèvent en nous un furieux besoin de mouvement. L’air est si propre qu’on peut flairer la différence entre la pierre lisse et la déchiquetée. Humer l’eau qui ruisselle sur l’argile.

L’odeur sucrée du lichen. Le lichen vert ne sent pas la même chose que le noir. Au printemps, on respire la mort de l’automne passé et la croissance de cette année; le lichen plus ancien apprend au jeune à pousser.

Le gel piège la vie, immobilise le temps. Le dégel les délivre. On renifle les empreintes de l’automne passé, la décomposition récente de tous ceux qui ont péri dans les griffes de l’hiver. Le réchauffement de la planète relâchera les odeurs les plus profondes, fera jaillir des histoires du pergélisol. Qui sait quels souvenirs enfouis se cachent sous la glace? Qui sait quelles malédictions? Les rumeurs de la Terre libérées dans l’atmosphère ne pourront provoquer que des ravages. »

Il faut venir sans arrogance dans l’univers de cette adolescente qui aime filles et garçons, qui aime prendre des risques, se jeter des défis, qui cultive aussi en secret des pouvoirs que je dirai chamaniques, en tous cas, elle sait absorber ce qui l’entoure et en avoir alors des visions chimériques et/ou prémonitoires. On lira ici des scènes hallucinées et hallucinantes de l’héroïne sous les aurores boréales.

« L’Aurore boréale enfle encore, revêt des formes de visages flous, omnipotents, salvateurs et assassins. ils se font plus nets, je vois des Tantes et des Arrière-grand-mères. Je vois des Ancêtres et des enfants à venir; les jeunes commencent à peine à se développer, à préparer leur âme pour la prochaine rotation de leur Périple terrestre. on met des millénaires à retourner sur Terre après la mort. La majesté de nos ancêtres m’arrache des larmes, je dis merci d’avoir la chance d’en être témoin. Mes larmes gèlent. Ma chaleur intérieure se met à brûler et le monde chavire. »

Avec beaucoup de pudeur, avec je trouve une volonté de ne pas faire de sensationnel, les violences faites aux filles, aux femmes sont ici comme une ligne constante, ténue et diffuse. Par contre, notre jeune fille traverse le livre emplie de colère, de désir de vie, de désir de risques, notre gamine insolente et téméraire nous immerge dans ces traditions inuits où les chairs, humaines comme animales se valent, où la nature est une entité puissante. J’ai marqué de nombreuses pages (24, 49 et plein d’autres ) que je préfère que vous lisiez vous-même, à cause de leur dureté, de leur crudité, à cause du fait que c’est difficile à assimiler côté estomac. Il est extrêmement difficile de parler de cette histoire absolument tragique qui quand j’ai terminé de la lire m’a laissé une étrange sensation de vide.

 »  Un garçon et une fille, je parle avec eux tous les jours.

Je suis pleine. Ils passent leur temps à me tirailler, à jouer avec moi, à me dire quoi manger. Souvent, ils veulent que je quitte ma conscience pour les rejoindre dans notre monde spirituel où on peut communiquer librement. On rit comme des petits vieux qui prennent le thé quand je leur tiens compagnie dans notre œil mental. Mes aînés sont dans mon ventre. Je les respecte et je les admire. Ils en savent tellement plus que moi. Personne d’autre n’est au courant tant ils remuent vite, comme des serpents dans mon ventre. Ce ne sont pas mes petits, mais mes égaux, mes guides. »

Je dirai la beauté parfois violente et crue de l’écriture, je dirai la finesse du regard sur l’adolescence et la féminité, je dirai le lyrisme des accès visionnaires sur la banquise, je dirai le goût de sang qui m’a envahi la bouche par moments, et la colère, l’immense colère que je ressens pour ce monde qu’on laisse – pire que ça qu’on aide à – mourir. Et la même intense colère pour ces moments durant lesquels une jeune fille, sur le lit, les pas s’approchant, trouve en elle la force de se fermer, de s’enclore au fond d’elle même, dans une autre dimension…pour moins souffrir. Une femme, la grand-mère du Plus Beau Mec, Helen, sera la bienfaitrice, l’amie l’épaule réconfortante, la solidité de la narratrice, très beau personnage:

« Helen et moi, on commence à se voir plus souvent. Sans jamais dire un mot sur ma grossesse, elle m’offre souvent de la moelle, de la soupe et du thé. Le plus clair du temps, elle parle l’inuktitut, qui envahit lentement ma conscience. Je commence à rêver en inuktitut et mes bébés frétillent de bonheur lorsqu’ils remarquent mon contentement. Je suis tellement connectée à mes tout- petits qu’à mes yeux ils sont devenus des individus. L’une est aussi douce et forte que le ventre qui l’abrite, l’autre a les arêtes plus âpres, il veut lancer des cailloux. L’une est plus petite, plus docile. L’autre la protège. »

Beaucoup de choses ici m’ont été difficiles à aborder, impossibles à vraiment comprendre, liées intimement à la culture de ce peuple, mais d’autres hélas sont tellement aisées à ressentir que ce livre n’est sûrement pas un livre qui fait du bien, à des années lumière d’un feel good, et c’est ce que j’ai aimé précisément : le malaise, souverain pour rappeler quelques réalités qui elles sont universelles. 

Ce qui n’empêche pas une infinie poésie, la construction alterne des chapitres en prose et de plus courts en vers. Sans oublier les très délicats dessins de Jaime Hernandez, qui si on les voyait hors du texte seraient juste « jolis », mais là, ils sont toute une histoire. Car notre héroïne, adolescente et frondeuse, s’adonne à tous les interdits.

L’histoire des Inuits me touche, comme me touche celle de tous ces peuples du continent américain ou d’ailleurs dont le mode de vie leur a valu l’extinction, la dissolution, l’effacement, la mise à mort lente… En écho à ce livre, écrit par une femme inuit, on peut aussi relire le formidable, triste et sensible « Grise Fiord » de Gilles Stassart.

En tous cas, « Croc fendu » n’est pas une lecture aisée émotionnellement parlant, c’est un texte d’une force incroyable, je lui rend hommage ici, et vous donne à écouter Tanya Tagaq, chanteuse punk ( je viens d’écouter plein de choses, d’en lire aussi…très intéressante personne volontiers provocatrice). J’ai trouvé une vidéo pour la chanson UJA, mais j’ai peur qu’elle ne rebute – oui, je prends des précautions avec mes visiteurs sensibles et ne vous propose que le son – bien qu’elle soit si adaptée à ce roman…Vous pouvez toujours aller voir par vous-même …

« Des lendemains qui hantent » – Alain Van Der Eecken – Rouergue Noir

« C’est une nuit sans sommeil. Martial Trévoux se décide à se lever. Les pieds nus sur le carrelage de la cuisine, une main sur la poignée du frigo, il tremble un peu. Dans quelques heures, il sera prêt. Il en est sûr, tout à fait prêt.

Martial a eu plusieurs semaines pour se préparer, pour devenir cet homme qui a du mal à tenir la boîte de bière glacée qu’il plaque sur son front tant il tremble. Cette nuit, il lui semble l’avoir toujours connue.

Toujours commença dans l’après-midi du 17 décembre 1999, la veille des vacances de Noël. Martial avait promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu voulait que ses copains voient la voiture de son père, une Renault Scénic 4×4 toute neuve, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Lucien venait d’avoir sept ans. »

Clairement, j’ai adoré ce livre, un vrai polar, bien tortueux, souvent drôle, souvent triste, une écriture remarquable autant dans la description, le portrait, que dans les dialogues et la narration. Ajouter à cela une histoire assez noire, bref, pas moyen de lâcher ou de s’ennuyer en compagnie de Martial Trévoux, greffier de son état. Martial, bien mal en point en ces jours de fêtes…

« Il était à peine une heure du matin, Martial traversait des bourgs clignotant d’illuminations pisseuses. Des paquets d’humains sortaient des églises, endimanchés de foi œcuménique. Le courant majoritaire dinde et marrons fraternisait avec la chapelle homards et chapon, le blouson de skaï côtoyait le loden dans une débauche de bienveillance truffée d’amour du prochain pour les siècles des siècles, disons toute la nuit ou presque. Lorsqu’un groupe se trouvait à portée de phares, Martial devait se maîtriser pour ne pas foncer dessus, écraser la terre entière ne l’aurait pas apaisé. »

Le départ du roman est effrayant qui met en scène très vite, dès les premières pages, une fusillade dans l’école élémentaire de Souvré. Tout va démarrer dans une grande pagaille, car à Souvré on a guère l’habitude de tels événements. L’histoire se déroule à l’époque du naufrage de l’ERIKA, tandis qu’une tempête se forme sur Terre-Neuve et menace l’Europe à l’aube du XXIème siècle. Il émane de tout ça une ambiance chaotique, et le pire pour Martial est donc ce qui se passe dans cette école, celle devant laquelle il attend son fils de 7 ans. La fusillade, une institutrice qui tombe et Martial qui se rue vers le petit garçon à la parka rouge, son fils…Sauf que…Et voici une enquête qui démarre, délicate, compliquée

« -Monsieur le juge, l’enquête préliminaire débouchera-t-elle sur l’ouverture d’une instruction?

Micoulon reprit pied, il se retrouvait sur un terrain familier.

-J’ai vu le procureur, effectivement, uns instruction va être ouverte, la décision est prise.

-Vous en serez chargé?

-C’est-à-dire que M.le procureur prend son temps, s’il prenait sa décision aujourd’hui, c’est chez moi que l’affaire viendrait, ainsi que l’indique le tableau de roulement, mais s’il attend après-demain c’est Ducouen qui en sera chargé. C’est l’homme des affaires délicates, le plus diplomate, le plus politique d’entre nous, il sait marcher sur des œufs, une vraie ballerine le Ducouen, enfin je veux dire un homme d’expérience. Il me semble que le procureur va attendre un jour ou deux avant d’ouvrir cette instruction.

Micoulon leva les yeux et croisa le regard de Martial.

-Trévoux, cette enquête ira à son terme, tous les aspects seront examinés, explorés, soyez assuré que la justice remplira son rôle. Ducouen aime la lumière, mais c’est un bon magistrat. Je suis avec vous, Trévoux, ne l’oubliez pas, vous pouvez me parler si vos le souhaitez.

Martial baissa la tête et regagna son bureau.

-Monsieur le juge, qui attendons-nous pour cette audition? »

 

Martial voudra comprendre ce qui s’est passé surtout en découvrant que ce sont deux adolescents qui ont tiré; évidemment il y a une enquête dont une des questions cruciales est comment les garçons ont pu se procurer de telles armes, des armes tracées en ex-Yougoslavie, des armes de guerre, et quelle est la motivation d’un tel acte. Sans oublier, qui est derrière ce drame.

« Antony Lude avait été retrouvé serrant la crosse en plastique noir d’un M61, la version yougoslave du Skorpion tchèque. Un projectile tiré par cette arme avait tué l’institutrice Mme Loti. Antony portait également un pistolet M57. C’est avec cette arme qu’il avait blessé un brigadier de police et deux enfants. Son Skorpion s’étant enrayé, il semble qu’ensuite il avait tiré au hasard dans la cour de Jean Zay avant d’être abattu. »

On va alors pénétrer un monde fait de policiers intègres et d’autres pas, de juges, d’avocats, un monde rempli de mensonges et Martial qui lui veut la vérité.

Dans toute cette faune judicière, policière et truandesque, il y a Dédé, par exemple:

« […]l’ex-commissaire Désiré, dit Dédé les bonnes manières, ancien second du service des courses et jeux, ancien directeur du cercle Friedland.  Savoir que Désiré était la mémoire du petit monde des jeux était à la portée de n’importe quel briscard de la Grande Maison, le trouver c’était tout autre chose. Dédé les bonnes manières avait disparu, quelques jours après que des Corses à l’accent marseillais eurent remplacé des Marseillais à l’accent corse à la tête du cercle. Depuis, le patron débarqué du Friedland n’avait plus donné signe de vie. Les optimistes pensaient que Dédé avait rejoint le paradis exotique où il planquait une partie de son pognon, les autres, les réalistes, l’imaginaient plutôt dans un sous-bois en train d’observer la pousse des campanules côté racines. Ils n’avaient pas tout à fait tort. »

C’est donc une histoire entre deux eaux, où les ripoux se fondent fort bien dans le paysage policier et judiciaire, mais c’est aussi un livre qui parle de la souffrance d’un homme, de son désarroi et de sa colère et qui rencontrera quand même de ceux qu’on nomme les gens bien. Angèle et Régis:

« Deux nuits de dérive, houle de malheur, écume de sang, rage des temps de haine. Martial surgit du gros temps malade d’être en vie. Régis et Angèle lui avaient ménagé une cabine dans une des chambres de la maison, ils s’étaient relayés pour le veiller. Il semblait parfois revenir au monde et hurlait soudain. Ils étaient là pour lui dire que tout allait bien alors qu’eux-mêmes se sentaient emportés par la lame. Tout était devenu épais, pesant, ils chuchotaient comme dans la maison d’un mort. »

L’auteur possède le talent de dessiner des personnages avec une grande précision y compris dans le caractère, l’humour est souvent présent même au milieu de moments dramatiques, mais quels beaux personnages !

Achenbauer:

 » Martial avait téléphoné au commandant Achenbauer. Il avait arraché un rendez-vous, maintenant, tout de suite. Il connaissait le policier pour l’avoir vu au palais. C’était un type froid, glacial même, un bon flic, disait-on. D’après les psychologues cliniciens du bar-tabac-PMU Le Narval où il allait boire un demi de temps en temps, sans dire un mot: il était autiste, ce mec. On le considérait comme un chef d’enquête efficace, sans état d’âme. On ne l’aimait pas, mais on l’appréciait. »

Quand tout est plombé, il dégoupille la noirceur avec un Régis par exemple, un type lettré et féru d’histoire culinaire, qui prépare les plats de la Rome antique, au grand dam de Martial. Ou bien avec Lally et sa langue affûtée, ici s’adressant à Achenbauer:

« -Vous voulez attendre la mort dans votre commissariat pourri. On vous appelle le muet là-bas. Si vous ne voulez plus vivre, pourquoi pas vous flinguer tout de suite, dans les chiottes, votre calibre dans la bouche comme les copains? Une bastos dans le chignon et on n’en parle plus. Vous faites chier, vous faites vraiment chier !

-Lieutenant Lally, vous vous égarez. Cette fois je crois que c’est la mienne. Venez, on va s’en jeter un. c’est moi qui régale. »

Rien n’est laissé au hasard, et le réseau complexe que va découvrir Martial, cet homme dont la vie vient d’être renversée, dont le cœur vient de sombrer, qui n’aspire qu’à trouver la réponse et la raison de ce qui s’est passé, ce réseau , on va en tirer les fils un à un avec lui . Dans le chaos complet de ce qui semblait pourtant évident et droit, Martial, jusqu’à l’épuisement va mettre au jour la vérité.

Pas une nanoseconde d’ennui, j’ai beaucoup apprécié l’écriture, le ton choisi, un langage du quotidien mêlé de poésie, des dialogues percutants, et une ambiance vraiment formidable.

Je ne vous ai rien dit encore, et ce sera la fin, de la cuisine de Régis, savant cultivé sur l’histoire de la gastronomie, au temps de Lucullus, goûtez un peu ou plutôt sentez…

« Régis les attendait. Au premier son de cloche, il fut sur le pas de la porte. Angèle patientait dans la cuisine, elle n’était pas seule. Achenbauer fut saisi par l’odeur de poisson pourri et remarqua que personne ne semblait s’apercevoir que ça puait comme dans la cale d’un chalut échoué depuis des mois. Martial embrassa Angèle et son regard se porta sur la femme qui regardait à la fenêtre. Lucile se retourna, s’avança vers lui et prit sa main.

-Comment vas-tu? »

Pour la recette, vous avez tout ce qu’il faut dans cet excellent roman.

« Achenbauer n’eut aucun mal à contacter Martial qui se trouvait dans son appartement, assis sur son canapé, écoutant Mulatu Astatke en lisant Saint-Simon. Le greffier était devenu un familier du jazz éthiopien et de la cour de Versailles. »

Un auteur plein de caractère pour un scénario au cordeau :  coup de cœur !

 

« La note américaine » – David Grann – enquête – Pocket, traduit par Cyril Gay

« En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des Trandescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burckhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. »

Voici une lecture non seulement intéressante, étonnante, mais aussi très instructive. Pas facile à résumer, parce que complexe. D’où son intérêt puisqu’il aura fallu longtemps pour dénouer un des plus gros sacs de nœuds auquel a eu affaire ce qui devint le FBI.

En 1921, les Indiens Osages sont parqués dans une réserve aride, dans l’Oklahoma. Mais il s’avère que ce sol aride recèle un gisement de pétrole, le gisement le plus important du pays. Les Osages deviennent alors riches, très riches. Et un Osage riche, aux yeux de certains blancs, ce n’est pas supportable, pas légitime…bref. Une série de morts violentes va commencer à décimer les plus riches familles osages qui dorénavant roulent dans de belles voitures, ont de belles maisons…Quelle arrogance de la part de ces sauvages !

Malgré quelques investigations craintives et peu poussées, il va falloir à un moment donné commencer une véritable enquête. Une famille en particulier est victime de ces morts, c’est la famille Burkhart. Mollie a épousé Ernest Burkhart, blanc et très bon mari. Elle va voir mourir sa sœur, puis plusieurs membres de sa famille. Je n’en dis pas plus. En lisant cette enquête je me suis trouvée projetée dans un film américain et d’ailleurs Martin Scorsese a adapté cette histoire avec Leonardo Di Caprio, sous le titre « Killers of the flower moon », sortie prévue en 2021…patience !

à gauche Tom White et Edgar Hoover à droite

Donc, outre l’enquête absolument incroyable qui devra tout à quelques hommes, en particulier Tom White, ce qui est intéressant, c’est bien ce qu’on apprend de cette époque, des derniers cow-boys, de l’origine des rangers, et de la création du FBI, qui est mis entre les mains d’Edgar Hoover. On découvre donc son arrivée à ce poste, un poste clé grâce à une affaire retentissante quand elle trouvera une issue. Je me suis attachée à Tom White, homme probe, scrupuleux, obstiné, qui jamais ne se découragera; il devra parfois « la jouer fine », mais c’est lui qui apportera toutes les preuves ou presque contre les quelques individus coupables de ces nombreux meurtres.

William K. Hale, le grand instigateur

Alors la lecture n’est pas toujours facile, à cause d’un nombre important de protagonistes, il y a des imbrications fréquentes, mais indispensables, et quelques digressions bien choisies qui décrivent le mode de vie de l’époque dans ce Far-West mythique , la monstrueuse spoliation mise en marche à l’encontre des Osages. On nommera cette période le Règne de la terreur, avec au moins 24 victimes de meurtre comptées en 4 ans, ceci sans compter un nombre énorme de morts suspectes.

« Souvent, l’Histoire peut instruire le procès des responsables des crimes contre l’humanité quand ceux-ci échappent à la justice.Mais, dans le cas des Osages, les meurtres furent tellement bien dissimulés qu’il est impossible qu »une chose pareille se produise. La plupart des familles éprouvent un sentiment d’injustice, c’est pourquoi beaucoup de descendants mènent des enquêtes sans fin à leurs frais. Ils vivent dans le doute et soupçonnent des parents défunts, des amis de la famille, des curateurs. »

Un Texas ranger

Ce livre prend chair à chaque page grâce à des photos et David Grann reprenant l’enquête nous mène à un final déconcertant et triste.

David Grann se rend chez Mary Jo Webb qui raconte ce qui est arrivé à son grand-père:

 » Mon grand-père fait partie de ces victimes qui n’apparaissent pas dans les dossiers du FBI et dont les assassins ne sont pas allés en prison. » me dit-elle. »[…] « En 1926, Paul Peace soupçonnait sa femme blanche de l’empoisonner. Comme les documents le montrent, il alla trouver Comstock, que Mary Jo Webb décrivit comme le seul avocat blanc honnête à l’époque. Paul voulait divorcer et déshériter sa femme.

Lorsque je demandai à Mary Jo comment son grand-père aurait pu se faire empoisonner, elle me répondit: »Il y avait deux médecins, deux frères. À cette époque, tout le monde savait qu’on pouvait se procurer du poison chez eux. » 

 

Un livre qu’on ne lâche pas, une histoire tortueuse et méconnue,  une diabolique machination à grande échelle, passionnante d’un bout à l’autre.

En quatrième de couverture, cet avis, que je partage, de Juien Bisson – revue America (sélection des meilleurs livres de l’année ) :

« La note américaine tient moins de la symphonie que du requiem pour un pays encore tenu par les lois du Far-West et la violence des hommes. À la baguette, David Grann secoue les fantômes du passé pour mieux réveiller cette mémoire oubliée. »

Les éditions Zoé, ma découverte suisse.

J’ai lu ce matin ce texte rédigé par l’éditrice et directrice des éditions Zoe, Caroline Coutau, sur le site Heidi.News

https://www.heidi.news/articles/il-faut-sauver-les-livres-l-actualite-vue-par-caroline-coutau-directrice-des-editions-zoe

Cet appel à soutenir l’édition, les écrivain-e-s, la littérature m’a touchée, et Caroline Coutau a accepté que je relaie son inquiétude.

L’article contient de nombreux liens à explorer. 

Ce petit post a pour but de soutenir cette belle maison d’éditions à laquelle je dois de très beaux moments de lecture ces derniers mois, « La voisine »,  « Le graveur », « Neiges intérieures » ou « Il est temps que je te dise » lu dernièrement, splendide et bouleversant récit. Qu’une telle éditrice risque de mettre la clé sous la porte, ça me chagrine. Son travail consiste à soutenir des artistes, à proposer des textes qui, à mon point de vue, se démarquent. Les éditions Zoe ont une vraie personnalité et existent depuis 1975. Comme je ne peux pas faire autre chose que lire les parutions Zoe, donner envie de les lire, et en parler…Rendez-vous sur leur site : https://www.editionszoe.ch/

Vous pouvez lire mes chroniques si ça vous tente, mais surtout lire les livres dont elles parlent . Dans tous les cas, il est bon de rester curieux, d’aller explorer hors des sentiers battus, et les éditions Zoé sont un lieu à visiter, c’est sûr.

Je profite de ce moment pour remercier Nelly Mladenov qui m’a permis cette belle découverte. Merci Nelly ! 

« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »