« Veiller sur ceux qui dorment » – Sigbjørn Skåden, éditions Agullo, traduit par Marina Heide ( Norvège)

41AovFHO1lL._SX195_« Grand-père mange des galettes de pain chaudes et sucrées. Le beurre et la mélasse lui barbouillent la bouche, coulent sur ses doigts. La pièce respire, il flotte un parfum de terre et de bois. Grand-père qui mange, voilà tout ce qui se fait entendre. Arrière grand-mère est assise au fond, à une table installée à côté de la seule fenêtre de la pièce. Elle regarde les enfants. La lumière qui tombe à travers la fenêtre baigne son visage.

Grand-père se lèche les doigts. »

Me voici bien dans l’embarras avec ce livre si étrange et si déstabilisant. Je dirai même qu’il m’a mise mal à l’aise, souvent. Aussi ce post sera court, car je ne me sens pas très légitime pour parler de ce texte venu d’un autre monde, d’une autre culture à laquelle je suis étrangère, celle des Sâmes (ou Sâmis ou Lapons ) en Norvège, au nord du cercle polaire et dont je pense ne pas avoir les codes pour en parler comme il le faudrait. Déjà la « généalogie » et les arrière-grands – parents, grands- parents,  etc… il faut suivre. On finit par y arriver et on peut aussi se délecter de la poésie qui parfois règne, par la nature, les éléments, la vie rude et simple où l’arrivée du printemps est une renaissance puissante:

« Avant qu’ils s’endorment, Grand-père porte délicatement Mère, la met dans son berceau, à côté de leur lit, et enroule la couverture sur ses pieds comme une frisure de bois. Le jour est un écho. Le vent souffle. La neige fond. Le plus grand bouleau se couvre de bourgeons. La neige se transforme en mares, en ruisseaux, en une rivière qui remplit l’Ofotfjord et disparaît dans la mer. Les prés deviennent verts.

Tout a un for intérieur. Grand-père porte du bois à travers la cour, dans la maison, empile soigneusement les bûches dans la caisse posée au pied du poêle. De la cheminée s’échappe une fumée claire et légère, qui se dissout dans l’air printanier. »

lapland-2139889_640Le fait est que je suis vraiment désemparée intellectuellement pour parler de ce texte, de ce personnage si troublant, si dérangeant qu’est Fils, Amund.  Amund est un jeune artiste same, qui travaille essentiellement la vidéo, et l’identité est au cœur de son travail comme il est au cœur du livre. Comme tant d’autres peuples, les Sâmes ont été « assimilés » de force au monde norvégien, que ce soit par la langue ou par la vie quotidienne, l’alimentation, bref.

 » Fils sirote sa bière, hoche la tête, répond par des tournures générales quand il le faut. Otto boit plus vite. Il parle de son projet, explique comme il est difficile d’approcher la population locale, d’accéder aux familles, de trouver quelqu’un qui l’aide à comprendre la manière dont l’élevage des rennes a porté la langue et permis sa transmission.

Ça intéresse qui les efforts des institutions officielles pour protéger une langue, ce n’est pas là que les choses se font, que nait une mentalité linguistique, mais dans les familles, dans les couches profondes de la société. Le problème, c’est qu’on ne me laisse pas voir. Je n’arrive pas à approcher les gens. Je suis là depuis trois semaines, et ce que j’ai tourné de mieux, c’est du blabla universitaire dans un bureau. »

videographer-698667_640On a fait d’eux des Norvégiens. Les jeunes écoutent la même musique et draguent en boîte de nuit comme tous les jeunes. Fils et Inga Elena

« Ils sont seuls, assis du même côté de la table, sur le même banc, l’un contre l’autre. En pleine conversation.

Ça me plait tellement que tu sois si franche, dit-il.

Penché sur elle, la bouche tout contre son oreille.

Si transparente. C’est rare.

Je le suis avec toi, répond-elle. J’ai vu tes œuvres. Tes vidéos. Elles sont tellement franches. Du coup, je me dis que tu dois l’être. Et que moi aussi, il faut que je le sois. Envers toi. »

Sauf que la résistance existe essentiellement par la langue.

Observant plusieurs générations, l’auteur montre les degrés qui ont été franchis, mais il n’y a pas que ça. Des violences, des actes pédophiles ont eu lieu au sein de la communauté – ce qui démontre qu’aucune société n’est exempte de perversions – et l’œuvre d’Amund explore ces sujets, non sans une certaine perversion aussi.

640px-Sami_flag.svg

Sincèrement, si je suis bien incapable de dire que j’ai aimé ce livre, je peux affirmer par contre que c’est un objet littéraire très unique, que l’écriture amène une ambiance pour moi angoissante, qu’Amund ne m’est pas sympathique, mais que j’ai appris sur les Sames, que je n’ai pas lâché ce roman qui a exercé finalement une sorte de fascination, une entrée dans un autre univers, des êtres humains que je n’ai pas bien compris, mis sous l’œil de la caméra sans concessions d’Amund. L’auteur a évité magnifiquement tous les clichés, cette lecture m’a presque semblé se dérouler sur une autre planète dans un autre univers. Mais nous sommes pourtant bien faits comme Amund et les siens, de chair et de sang, avec un cerveau et une enveloppe corporelle qui peuvent nous jouer des tours. Le trouble est jeté avec des retours en arrière, des bonds temporels qui contribuent à désarçonner la lectrice, et malgré ça, ma parole, je n’ai pas lâché le livre et j’ai bien fini par attraper le fil.  Et ça angoisse un peu, je dois dire. Ne vous y trompez pas, la réflexion est profonde et sans aucun doute utile. Vue sur la conception de la vie chez les Sâmes:

« Le cri est le fond de l’être humain. Depuis le noyau corporel, il force la chair pour se propager telle une vague de fibre en fibre, de cellule en cellule. S’il n’apparaît au grand jour que quelques fois, les cellules conservent son empreinte comme un souvenir à jamais estampillé dans le tissu. Et la chair se gâte. Chez les animaux, la viande prend l’arrière-goût douceâtre du mal-être, mais chez les hommes, le cri reste imperturbablement là, à marquer le tissu jusqu’à ce qu’il se mette finalement à pourrir, à se mêler à la terre. Avant notre mort, nous le confions à nos enfants, un sceau imprimé dans notre hérédité.

Les enfants grandissent, ils deviennent adultes. La terre dont ils héritent est sombre à l’automne, une masse gluante et humide à l’arrière-saison, mais sèche en hiver, plus légère, plus poreuse sous la neige. »

norway-1231287_640

Une lecture comme une expérience très particulière. J’en suis ressortie un peu assommée, une lecture un peu attraction/répulsion, j’ai trouvé tout étrange et j’ai lu d’une traite.

Curieux de tout et un peu masos vous pouvez y aller, ça devrait vous combler!

Je fais fi du folklore ( mais si voulez l’autre chanson du livre, c’est ICI  ) une chanson pas du tout traditionnelle des Sâmes, écoutée en voiture par Mère et Fils version Queen !

« Bain de sang » – Jean-Jacques Pelletier, éditions Le Mot et Le Reste

« Un bain, du sang…

Ça n’existe pas, un bel enterrement. Sauf dans le besoin de consolation de ceux qui restent.

Je le sais.

Mais parfois, la chaleur des vivants qui assistent à la cérémonie suffit presque à faire illusion.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la mort de Louis. Il me suffit de fermer les yeux pour me retrouver dans la maison où il habitait. Elle lui appartient encore. Enfin, pas exactement à lui. À sa succession.

C’est là qu’on s’est retrouvés après la cérémonie. Toute l’équipe. pour se souvenir. Et pour essayer d’apprendre à vivre avec sa mort. »

20180921_205553

Un gros pavé qui aurait peut-être gagné à être un peu resserré, mais qui cependant apporte une part très intéressante à la littérature policière québécoise du moment. Un beau nombre de personnages, un beau préambule sur « une journée ordinaire », j’ai beaucoup aimé ce texte qui pointe avec humour et dérision nos sociétés.  Extrait:

« Des pauvres ont faim et dénoncent les riches qui les exploitent.

Des riches essaient de se mettre au régime et dénoncent les pauvres qui vivent aux crochets de la société…La classe moyenne applaudit.

Un ixième ministre annonce des énièmes coupures.

Des chercheurs colloquent.

Des postdocs soliloquent.

Des indignés s’indignent qu’on ne s’indigne pas davantage.

Loin, très loin, des migrants se noient, imperméables aux discussions qui parlent de les sauver…un jour…peut-être…si ça adonne…ça dépend lesquels…

Le tirage d’un journal explose grâce à un scandale.

Des politiciens déclarent qu’ils n’ont pas déclaré ce qu’ils ont pourtant déclaré.

D’autres expliquent, longuement, qu’ils n’ont rien à dire.

Des manifestants manifestent pour le droit de manifester.

D’autres, pour l’arrêt des manifestations.

En conférence de presse, le gouvernement annonce qu’il va gouverner… »

file631343064736Puis on démarre avec un bain et du sang, au sens le plus strict du terme, puisqu’une baignoire pleine de sang se retrouve exposée en vitrine, en plein Montréal. L’inspecteur Dufaux, en fin de carrière, va nous emmener dans les bas-fonds montréalais, accompagné par son équipe de choc – qui est à mon avis le plus bel argument de cette lecture – son équipe 2.0 – pour une de ses dernières enquêtes, qui ne sera pas la moindre. Impossible à résumer, mais ce sera une immersion dans les bas-fonds mafieux de cette ville, en bonne compagnie. Dufaux est en effet un chouette personnage. Veuf, il dialogue avec sa femme disparue, il l’écoute, persuadé qu’elle est toujours à ses côtés. Il louvoie avec ses supérieurs dont certains ne lui sont guère favorables, et puis surtout, il a son équipe de jeunes geeks, des surdoués qui utilisent à merveille les nouvelles technologies et leur propre intelligence, parfois à la toute limite des lignes légales. Il y a donc là tous les ingrédients d’un bon polar, ce qu’il faut d’action, d’humour cynique, d’émotion – très bien dosée – et de noir. L’équipe de choc, Paddle, Kodack, Parano et les Sarah ( trois Sarah, oui…), va se retrouver prise dans une enquête interne, mais ça ne l’empêchera pas de continuer le boulot jusqu’à la résolution. Petite présentation de l’équipe de choc de Dufaux:

« Il y a cinq femmes à la criminelle. Trois d’entre elles s’appellent Sarah. Les trois sont dans mon unité. Elles sont du même âge, à trois ou quatre ans près. Quand on les  regarde, on pourrait croire qu’elles sortent de la même fabrique d’athlètes professionnelles: grandes, minces, raisonnablement musclées.

Sarah la blonde, Sarah la rousse et Sarah la noire…Ce sont les kids qui ont commencé à les appeler comme ça pour les distinguer.

Les kids, ce sont les quatre hommes qui constituent le reste de l’unité. Les Sarah leur ont attribué ce surnom collectif. Une manière de riposte. Et quand l’un d’eux a objecté qu’ils n’étaient pas des kids, qu’ils avaient le même âge qu’elles, une des Sarah a répliqué qu’avec les hommes, il fallait toujours soustraire cinq à dix ans pour avoir leur âge psychologique.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tout ce beau monde s’entend à merveille. Le seul problème, c’est Sarah la noire. Sa couleur de cheveux varie au gré des semaines. On passe de Sarah la verte à Sarah la blanche, Sarah la rose, Sarah la bleue…

Mais bon, tout ne peut pas être parfait. »

20180922_213012J’ai aimé ce roman, parce qu’il offre un autre regard sur Montréal, je l’ai aimé parce qu’il y a  de l’humour et des personnages bien ficelés, mais j’avoue m’être parfois égarée dans l’enquête et son réseau conséquent qui part dans tous les sens. Ce qui en soi n’a pas été bien grave. L’écriture est bonne, il y a aussi de la poésie dans le caractère de Dufaux, cet homme las qui ne se remet pas vraiment de la disparition de son épouse, qui n’entend plus se faire ennuyer par des supérieurs peu sympathiques pour beaucoup. 

J’ai aimé le côté cynique, l’humour de ce genre:

« Le sang lui arrive au nombril. Les jambes, allongées au fond de la baignoire, sont complètement recouvertes par le liquide. Le dos bien appuyé, les yeux clos, un coussin derrière le cou, il semble confortable. On pourrait croire qu’il s’est endormi. Son bras gauche, qui pend sur le côté de la baignoire, confirme cette apparente sensation de bien-être chaud et humide qui pousse à la somnolence…Personnellement, j’ai toujours préféré la baignoire à la douche. »

20180922_163416Les mafias montréalaises sont au cœur du sujet, ce qui n’est évidemment pas anodin non plus, dans cette ville aux multiples facettes. Mais ce sont les geeks de Dufaux que j’ai préférés, toujours un peu limite, ils seront pourtant, avec leur boss, les clés de la réussite de cette enquête très tortueuse. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui fait le charme de ce roman, ce sont les personnages qui apportent tout le sel de cette histoire. En tous cas pour moi.

J’ai bien aimé, même si ce n’est pas un coup de cœur, et donc je l’ai lu jusqu’au bout avec des moments où je revenais un peu en arrière. En y réfléchissant, finalement ce n’est pas vain de paumer un peu le lecteur, comme Dufaux est parfois paumé et patauge lui aussi…Il y a finalement de l’exigence dans ce livre, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il faut être immergé, sinon comme le corps dans la baignoire de sang, au moins comme Dufaux, ses kids et ses Sarah, dans les crimes et recoins sombres de Montréal avec ses bandits et ses fonctionnaires corrompus. Immergé aussi dans le mode de pensée de Dufaux, un homme las:

« Je pense à mes années universitaires. À ces penseurs que l’on étudiait, ceux de l’époque des Lumières. Ils disaient vouloir affranchir l’humanité de l’esclavage de la religion…Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est que la plupart des êtres humains n’ont pas, semble-t-il, la maturité suffisante pour vivre sans l’encadrement d’une religion bien organisée. Au mieux, ils deviennent des prédateurs consuméristes soft, doucement immoraux, le genre hashtag – I- me- mine – fuck – le – reste, comme dirait Paddle; au pire ils s’inventent un substitut de Dieu qui leur permet de justifier leurs pires pulsions. »

Un petit effort à fournir pour finalement un roman qui retient, qui va plus loin que ce qu’il semble de prime abord, sur les portraits des gens et de la ville. Dufaux est fort attachant, comme son équipe.

montreal-324578_640J’ai corné plein de pages, mais je m’en tiens juste à ces quelques extraits. Le livre se termine en un dialogue qui parle du travail de la police, des crimes  auxquels elle est confrontée, et de la déstabilisation même des plus durs. Un regard pessimiste sur la société dans son ensemble, en laissant, et c’est bien, une place à une jeunesse pas si abêtie qu’on veut parfois nous le faire croire.

« Le vrai danger, beaucoup plus grave, c’est que les gens perdent foi en la justice. Comme ils achèvent déjà de perdre la foi en la politique. À ce moment-là, tout le monde va vouloir prendre la justice dans ses mains, mais sans avoir les moyens de s’assurer que les victimes sont vraiment coupables.[…]

-Notre travail va devenir un enfer. »

Assez envie d’en lire d’autres. 

« Le bord du monde est vertical » – Simon Parcot – éditions Le Mot et le Reste

Le bord du monde est vertical par Parcot » Notre histoire commence dans un nuage, bien au-delà de la Terre, bien au-delà des montagnes. En ce nuage logeait un ange qui enroulait et déroulait du coton pour l’éternité en chantant de tristes complaintes qui parlaient d’hommes, de sueur et de sang. Car les anges aussi sont tristes, ils rêvent d’une peau pour saigner, de mains pour se toucher et d’un squelette pour éprouver la pesanteur du monde. « 

Un premier roman qui oscille, comme l’ange au bord du nuage, entre poésie et monde concret. Un livre surprenant, envoûtant, glacial.

C’est l’histoire d’une cordée chargée de se rendre dans le tout dernier hameau avant le Bord du monde, le Reculoir, pour y rétablir l’électricité. Le Bord du monde est une montagne inattaquable, personne, jamais, n’est parvenu au sommet.

« Le Bord du monde, le Bord du monde… », rumine Gaspard avec excitation, alors que le froid menace de lui coudre les lèvres. Depuis sa naissance à la Ville, il a grandi au milieu des récits d’ascensions avortées, des chutes et des disparitions inexpliquées. À douze ans, il a fait ses premiers pas sur la Grande, à dix-sept ans, il a commencé à s’y aventurer seul, plus tard, il a répété six fois l’ascension en solitaire. Par six fois il a tenté le sommet auquel il a du renoncer comme tous les prétendants du Bord du monde. « 

L’équipage qui se compose de deux chiens, d’une femme et de trois hommes s’en va bravant une tempête de neige, pour accomplir sa mission. Mais l’un des hommes a un autre objectif. Vous rencontrerez le père Salomon, curé exalté et convaincant, et ces personnages dont certains sont proches de nous par leurs pieds bien accrochés dans la réalité, mais d’autres, un peu effrayants parfois par leur côté mystique presque.

received_2412864578965166

J’ai lu ce roman avec curiosité, comme un drôle d’objet,  j’ai apprécié l’écriture poétique et certains des personnages. J’ai trouvé l’idée, le sujet, intéressants, grâce à la façon d’en parler et l’écriture qui passe d’un monde à l’autre en un glissement dans une phrase, de l’imaginaire au concret du froid et de la montagne, à la neige et au danger qui ramène bien à la réalité.

20190520_164430« Solal baisse la tête, Gaspard poursuit.

« Si je grimpe, c’est pour redescendre.

-Comment ça?

-Je grimpe pour redescendre, pour éprouver la joie de revenir en fond de vallée, là où sont les bêtes, les fleurs et les gens que j’aime.

-Mais ça, tu pourrais en profiter sans aller là-haut, n’est-ce pas? lance Solal en désignant le somment inexistant de la Grande.

-J’y arrive pas, répond Gaspard avec dépit. Lorsque je reste trop longtemps en fond de vallée, j’ai l’impression de croupir, de moisir. La routine s’infiltre dans mon quotidien puis tout perd de sa couleur et de son intensité. J’en oublie le plaisir, le plaisir de sentir le soleil sur ma peau, le plaisir de vivre aux côtés de mes proches! En un sens, je meurs, je meurs à petit feu. J’ai l’impression de passer à côté de la vie. Alors que là-haut, après plusieurs jours au contact de la pierre et de la glace avec le risque perpétuel de la mort, ça me rappelle combien la vie en fond de vallée, c’est à dire la vraie vie, est précieuse. »

On ne sait pas toujours où tout ça va nous mener, mais on sent bien une tension qui monte entre les membres de la cordée. C’est le plus intéressant, il y a de la manipulation, des non-dits… Quant à moi je me suis attachée à Solal, à Gaspard malgré son côté déraisonnable, voire un peu dingue. La qualité de l’écriture est remarquable, le propos ne m’a pas tant touchée.

« En bout de comptoir, Solal sirote sa bière en regardant Flora écarter une mèche de cheveux, révélant deux yeux pleins d’obscurité, deux billes de charbon plantées dans son visage astral. Devant lui, Gaspard semble être en grande forme. Malgré l’effort de la journée, il affiche un sourire joyeux. Sur sa peau burinée par le soleil, ses yeux brûlent de joie. Il donne l’accolade à chacun de ses amis puis les invite à sa tournée. « 

refuge-you-requin-1602777_640Entre réalité et fantasme, entre le concret d’une panne d’électricité et l’accomplissement d’une action jamais réalisée, on flotte entre deux lectures de ce même livre. Peut-être un peu trop « conte fantastique » pour moi, j’ai préféré le pan aventure risquée en milieu hostile et les personnages qui s’y ancrent. Une superbe ode à la nature, à la montagne et les défis qu’elle lance aux hommes. Le poème final est très beau, et juste. J’adhère à ce qu’il dit totalement, mais je ne vous le propose pas pour que vous le découvriez vous-même. Cet extrait plutôt.

« Les livres ne sont que les ombres de ce qui nous traverse, la trace éphémère d’un moment vécu sur la Terre, du sentiment converti en matière. Les livres sont les tentatives de retrancher quelque chose à la mort, de proposer quelque chose qui lui résiste. Mais qu’est-ce qui résiste à la mort? Mais qu’est-ce qui résiste à la mort? Qu’est-ce qui ne finit pas et que l’on retrouve dans les livres? Quel est cet éternel que l’on veut opposer à l’insoutenable finitude? La trace d’une expérience? La vérité d’un instant fugace vécu sur la Terre? L’intuition brutale de l’infini? La rencontre avec la beauté? Ou bien, cela n’est-il qu’une illusion, la tentative désespérée de laisser une marque de son passage, marque effacée par le temps, mais qui demeure encore dans les livres, sous forme de papier et de cuir? »

« L’épouse » – Anne -Sophie Subilia, éditions ZOE

thumb-large_zoe_lepouse » Gaza, janvier 1974

Arrive une carriole tirée par un petit âne brun. Elle quitte la route Al-Rasheed, qui borde la mer, et s’engage dans l’allée à peu près cimentée de la maison. Elle passe la grille restée ouverte et fait halte plus près du mur d’enceinte que de la bâtisse, peut-être pour ne pas se montrer intrusive. L’âne comprend qu’il faut attendre, il piétine. Ses sabots claquent contre le ciment pour chasser les mouches, qui reviennent. Il trouve une touffe de foin dans le sable et entraîne la carriole un peu plus vers la maison. Son maître le laisse brouter. Assis en tailleur dans sa robe, sur le plateau de bois, l’homme regarde en l’air. »

Cet homme, c’est Hadj. Elle, c’est Piper, l’épouse de Vivian, délégué humanitaire pour le HCR, en mission à Gaza. Piper est anglaise, et je me suis très vite attachée à cette femme.

C’est sans conteste grâce à l’écriture d’Anne-Sophie Subilia, que j’avais découverte avec  « Neiges intérieures », superbe huis clos, terrible et glaçant. Elle a une façon de raconter une histoire très intelligente, détachée et en même temps ancrée au cœur de l’intimité des personnages. Cette façon très personnelle et unique de raconter, de décrire. L’écriture est très sensuelle, très fine. Et puis crédible tant on peut se retrouver parfois dans les réactions de Piper, comme femme, comme épouse qui fréquente le Beach Club le week-end avec son époux, dans ces soirées où la futilité et les privilèges l’emportent sur la réalité quotidienne:

Caipirinha_1« Juda, c’est le barman du Beach Club. un grand type, vêtu d’une chemise noire lustrée. Il secoue son shaker en rythme; au bord de l’oreille, les yeux mi-clos, c’est hilarant et magnifique. Les glaçons tintent dans le récipient métallique. Il ouvre son shaker et verse le contenu dans deux verres, comme on l’aurait fait d’une huile sainte. Il fixe une rondelle décorative et, d’un geste ample, amplifié, dépose les boissons sur le comptoir. »

C’est le rôle de Piper: épouse. Ici, elle accompagne Vivian dans une maison de Gaza, maison avec un jardin et un jardinier. C’est là encore un décor que j’ai aimé. Hadj, déjà âgé, vient avec son âne et deux de ses garçons pour entretenir le jardin. Il est un personnage important, qui va accompagner Piper dans sa solitude. Au fil des jours, des semaines, on est dans la vie de cette femme que je trouve tellement attachante, sensuelle, rapidement éprise de cet endroit, des gens qu’elle croise. Elle a l’esprit ouvert à la découverte de ce lieu soumis aux guerres. Elle qui vit dans cette maison, un havre de paix, protégée. Hadj devient un personnage majeur, en ce qu’il représente pour Piper. Hadj a un frère en prison mais ignore laquelle et Vivian a agi pour aider cette famille. Visite du couple chez le vieil homme.

 » -Mister Vivian…, répète Hadj en présentant sa lettre et cette fois en demandant le concours de sa fille Maryam.

640px-Embroidery_from_Bethlehem_Dress_(Palestinian_Thobe)Celle-ci se penche vers la femme.

-Votre mari a pu aider notre famille, dit-elle.

-Comment ça?

Muhammad, qui ne parle ni français, ni vraiment anglais, s’impatiente d’être mis lui aussi au courant. Il attrape et tient le bras de Hadj, mais le vieux jardinier est trop concentré pour satisfaire cette demande. Samir prend le relais, murmure simultanément en arabe dans le creux de l’oreille de Muhammad qui ponctue son écoute de petits bonds excités sur son fauteuil, car il est tout aussi surpris que la femme d’apprendre à mesure ces nouvelles. C’est tout récent. En passant par Maryam, la fille de Hadj, « Mister Vivian » (prononcé « Viviane ») a convoqué Hadj dans les bureaux du CICR. Le vieil homme y est allé avec sa belle-sœur, tous deux escortés par Maryam. Le délégué a enregistré leur témoignage. Trois jours plus tard, il a pu leur dire dans quelle prison se trouvait le frère. Pas à Jénine-Cisjordanie, Dieu soit loué, mais à Ashkelon, « bien plus près de chez nous », à une vingtaine de kilomètres. Vivian s’est organisé pour que la prison d’Ashkelon fasse partie de sa prochaine tournée de visites. Dans peu de temps, oui peu de temps, on aura des nouvelles fraîches. On pourra transmettre des messages et faire passer un colis de nourriture. »

Il y a bien sûr aussi dans ce livre un regard sur les humanitaires et leur travail, par les yeux de Hadj, par ceux de Piper, quand elle va visiter des enfants à l’hôpital ou qu’elle « visite » la région avec Vivian. C’est ce que j’ai aimé chez Piper, son regard sur ce qui l’entoure. Car séjourner à Gaza n’est pas une chose ordinaire, facile – malgré le Beach Club , mais la curiosité de l’épouse, son envie d’exister dans ce lieu parmi les habitants est extrêmement touchant. 

C’est un livre à la manière de Anne-Sophie Subilia, c’est à dire qu’on est dedans et en dehors en même temps, c’est assez difficile à décrire. Cette écriture parvient à nous montrer le décor, sentir les parfums et percevoir les goûts, comme on ressent les colères, les frustrations, les chagrins et les joies de Piper. L’épouse. L’épouse qui est de temps à autre fâchée, ou infiniment triste. Piper n’a pas d’enfant, et regarde avec tendresse les fillettes qu’elles croisent, les bébés délaissés, Piper pleure quand son frère tant aimé vient passer une semaine avec elle. Piper regarde les gens de Gaza avec une attention rare, elle observe, elle échange. Et c’est Hadj qui va être comme donkey-ga8bdfda02_640une épaule « virtuelle » sur laquelle se reposer. Les descriptions du jardin sont merveilleuses, on entend le murmure des feuillages, et on sent le jasmin plein du bourdonnement des insectes. Première rencontre avec Hadj, l’âne de Hadj, une carriole et trois dromadaires :

« Elle découvre une scène assez drôle et désolante dans son jardin – une vision un peu anarchique, qui confine aux situations de rêves: une carriole qui tourne sur elle-même, un âne au museau gris, un vieillard muni d’un fouet  et trois dromadaires surgis du voisinage, arrachant autant d’herbes hautes que possible. À cet instant, le vieux maître semble incapable de guider sa bête qui caracole et finit par amener la carriole devant les jambes de la dame. Lui la regarde en baissant légèrement la tête. Est-ce un sage? Un soufi? Il porte un de ces bonnets brodés magnifiques, un kufi. La couleur bleu roi couronne sa vieillesse. »

Des événements surviennent, liés au couple, liés à la guerre, liés au quotidien, mais le temps long pour Piper est rendu sans une seconde d’ennui car cette femme a une vie intérieure qui ne sommeille jamais. Le couple est un peu défaillant; parfois elle résiste, elle argumente, elle sollicite et exige. Mais Vivian travaille, est souvent absent, souvent soucieux, et il boit beaucoup quand il rentre à la maison.

On sent malgré ça un attachement et quelque chose de tacite entre eux. L’épouse va rencontrer Mona et se prendre d’affection pour elle, psychiatre palestinienne. Le livre est par moments sous tension, entre les conflits du pays en filigrane et ceux du couple, perçus dans les gestes, les mots rares. Et puis il y a Hadj, et la petite Naïma, mais malgré tout, la vie quotidienne n’est pas toujours satisfaisante, le mari absent et la mélancolie vite envahissante. En tous cas, c’est là un très beau livre, grâce à l’écriture subtile d’Anne-Sophie Subilia. Il y a de la délicatesse dans la manière de parler des personnages. Quant aux descriptions, des personnes, des oiseaux, des plantes, c’est enchanteur.

640px-Huppe_fasciée_dans_l'Ain_18« La huppe s’interrompt et dévisage la femme si intensément, d’un œil, que celle-ci retient son souffle. L’iris brillant qui la fixe s’enchâsse dans un visage qui semble saupoudré de cannelle. Son bec s’entrouvre, laissant passer un liseré de lumière. L’oiseau semble sur le point de s’exprimer. Sa crête de plumes s’ouvre d’un coup, la huppe se secoue comme un chiffon et s’envole au milieu de ses ailes arrondies, emportant dans les airs ses rayures noires et blanches, sa majesté et sa trouvaille, un ver mou. »

Je sais, je ne vous ai rien dit, sinon que vous promener à Gaza avec Piper, dans l’esprit de Piper, suivre ses gestes et ses pensées, a quelque chose d’envoûtant. De triste et de beau aussi. Elle me plait vraiment beaucoup, cette Anglaise. « Neiges intérieures » était un roman assez dur, noir même, qui m’avait impressionnée, du genre qu’on n’oublie pas. Celui-ci, dans lequel on retrouve vraiment un caractère dans l’écriture, un vrai style, me trotte toujours dans la tête, parfois je pense à Piper. 

« Ils sont retournés au Beach Club se réchauffer avec un dernier whisky sour. Certains collègues étaient partis entre -temps, d’autres tenaient la jambe au pauvre Juda qui semblait dormir debout, abruti, saisi d’une crise de bâillements, pendant qu’il faisait sa vaisselle. Assis sur les grands tabourets de paille, ils sont encore restés bien une heure, à jouer aux dés.

Gaza alentour était plongée dans la nuit, telle une ville tranquille. »

On peut ne pas parvenir à entrer dans ce livre, dans la vie de Piper, ni dans ce microcosme de l’humanitaire qui fait la fête le week-end entre deux missions. Piper, elle, va entrer, à sa façon, dans la vie des Gazaouis avec beaucoup d’humilité, enfin je trouve. Pour moi, c’est cet aspect du livre que je préfère, les problèmes de couple restant pour moi l’aspect qui m’a le moins touchée. C’est l’intimité humaine de Piper et sa pensée qui m’a émue.640px-WMC_Gaza_City

Ici tout est en nuances, en touches d’ombre et de lumière. J’ai beaucoup aimé cette lecture et beaucoup aimé Piper, une femme qui attend, une femme qui peut-être espère, une femme seule, au fond. L’épouse. 

La quatrième de couverture dit avec justesse que dans ce livre, « Anne -Sophie Subilia révèle la profondeur de l’ordinaire », ce avec quoi je suis d’accord, mais la seconde phrase: « La lucidité qui la caractérise ne donne aucune circonstance atténuante à ses personnages ». Pas aussi d’accord que ça car personnellement, je suis très indulgente avec Piper. Elle est je crois une personne intègre, attentive et curieuse. Je ne vous ai rien dit de son rapport aux enfants, ce livre est plus riche que ce petit post peut le laisser penser. J’ai beaucoup beaucoup aimé.

Beau paragraphe final:

« Perçant l’obscurité, ils traversent la bande de sable à tue-tête, happés par le faisceau d’un éclairage cru, comme au cinéma. Parmi eux, il y a Jad, Samir et leur petit cousin, il y a Sélim et Nour, les fils du tapissier, il y en a des centaines, zigzaguant en camisole claire dans les ornières des Jeeps que leurs pieds pulvérisent. Naïma, lancée dans la nuit avec ses deux nattes poudrées par la lune, shoote de toutes ses forces dans un ballon mousse qu’un chien paria rattrape au vol et mord. »

25 septembre: Quand j’ai écrit cet article il y a quelques semaines, je me disais qu’Anne-Sophie Subilia est  vraiment une voix originale de la littérature contemporaine francophone. Je ne cache pas mon plaisir à lire que ce roman est dans la sélection du prix Médicis et du prix Fémina. Et je veux dire encore le plaisir que j’ai à écouter cette voix, la bulle dans laquelle je me suis trouvée, dans ce livre et dans le précédent, transportée ailleurs. Je remercie celle qui m’a permis ces voyages immobiles.

« Garçon au coq noir » – Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, traduit par Nicolas Véron ( allemand )

CVT_Le-garcon-au-coq-noir_3425« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.

Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »

C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi,  tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:

505px-Black_cock_(45496764122)« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »

C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.

347px-Jacob_wrestling_the_angel_2 Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:

« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »

Martin ne comprend pas;

« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.

« Des frères? Des sœurs? »

Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.

Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.

« Franzi », finit-il par dire à voix basse.

Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »

Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.

La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:

366px-_Come,__and_she_still_held_out_her_arms.« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »

Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule,  qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.

Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout. 

Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.

« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »

Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.