« Le sourire du scorpion » – Patrice Gain – Le Mot et le Reste

« On était au début de l’été et la chaleur était assommante. Le raft reposait paisiblement sur un banc de galets plats et bien ronds. Les combinaisons néoprène et les gilets de sauvetage cuisaient au soleil sur ses boudins rouges. Goran avait choisi de s’arrêter dans cette anse après seulement deux petites heures de navigation. Après tout, c’étaient les vacances et personne n’avait rien trouvé à redire, d’autant que les jours précédents avaient été éprouvants. Trois jours passés dans notre maison sur essieux, surchauffée, animée par un moteur poussif qui peinait à prendre de la vitesse. Par les fenêtres béantes entrait un air sec et poussiéreux qui avait l’odeur âcre de goudron fondu. L’herbe était jaune et les ruisseaux que l’on croisait croupissaient dans le fond de leur lit. Les paysages tout entiers avaient soif. L’ombre de la nuit ne nous apportait aucun répit. »

Encore une belle découverte chez cet éditeur qui m’a réservé de bons moments de lecture. Ce livre-ci ne déroge pas. Voici un roman auquel on ne peut coller de qualificatif de genre, et ça d’emblée ça me plait. 

Le lieu où se déroule l’histoire en majeure partie est un endroit que j’aime particulièrement, les grands Causses et les gorges du Tarn. Ensuite, le jeune narrateur est un personnage pour lequel j’ai nourri une grande tendresse et une compassion infinies. Ce roman qui va se révéler sombre et puis très noir, cette histoire qui passe brutalement de la chaude et belle lumière de l’été au tragique et au chagrin raconte comment un homme va voler la vie d’une famille pour se laver d’une sale, très sale histoire. En dire plus est en dire trop à mon sens, et il est donc difficile d’écrire à propos de ce roman, mais je tente quand même de vous en livrer les lignes principales. C’est un très beau livre dont le cœur est une cellule familiale emplie d’amour qui va se trouver amputée, éclatée, puis ravagée.

C’est l’été, les vacances en famille. Voici Tom, le narrateur et sa jumelle Luna

« J’étais pleinement heureux et Luna aussi, je peux l’affirmer. Sur son merveilleux visage androgyne, des rides étaient apparues aux coins externes de ses yeux bleu délavé en même temps que de fugaces fossettes. Elle était comme ça, Luna, un visage farouche, perché sur une quenouille, qui attire les regards, mais ne montre pas grand-chose de ses émotions. Moi j’étais un peu grassouillet, avec une tête que des cheveux blonds et courts rendaient exagérément ronde. Difficile de croire que nous étions de la même fratrie et pourtant nous étions comme les doigts de la main, plus inséparables qu’un couple de perroquets. »

En vacances au Monténégro en 2006, avec Goran pour guide, Mily, la mère, Alex le père, Luna et Tom, les jumeaux, font une descente en raft de la rivière Tara. Tom, 15 ans,  raconte ce qui va découler de ces vacances. Tom va creuser cette histoire, tout en lisant « Délivrance », essayer de comprendre.

On s’attache immédiatement à ce garçon calme, pacifique, qui aime plus que tout sa jumelle, la brillante et intrépide Luna.

« La proviseure a affiché un air compatissant et a demandé à Luna comment nous vivions cette situation elle et moi.

-J’essaie de me convaincre que ça arrive. Pour tout un tas de raisons, ça arrive tous les jours. des choses auxquelles on ne peut pas s’attendre. On se dit que ce n’est pas juste, mais la vérité c’est que tout le monde est en droit de se dire ça. Dans le meilleur des cas, la vie est comme un cognassier, avec de beaux fruits jaunes qui sentent bon, mais sur lesquels on se casse les dents dès qu’on veut croquer dedans. On peut se battre, ce sera toujours ainsi.

-Tu as dit que tu avais quel âge, Luna?

-Quinze. »

C’est une famille qu’on qualifierait de marginale, mais en fait juste libre, avec un choix de vie qui lui convient, une famille qui vit et se déplace dans un camion rouge de cirque; les parents sont saisonniers, avec tout de même un « camp de base » sur un grand causse ( Méjean ou Sauveterre ? ), une vieille ferme sans grand confort mais où l’été est merveilleux à vivre. Le drame va se dérouler sur la Tara, la disparition d’Alex dont on ne retrouve pas le corps.

« Avant de nous allonger dans notre couchette avec Dobby, Luna m’a susurré:

-Demain il fera beau et on pourra commencer.

-Commencer quoi?

-Le reste de notre vie.

-Comment tu fais Luna?

-Comment je fais quoi?

-Pour ne pas avoir peur!

-J’aimerais que ça s’arrête. Que tout ce qui nous est arrivé ne soit jamais arrivé. Mais je sais aussi que papa ne voudrait pas nous voir baisser les bras. »

Ceci va provoquer le retour sur le causse du reste de la famille et de Goran, l’homme rassurant, secourable, bricoleur, plein d’une compassion solide – pour Mily surtout qui entre dans une profonde dépression.

« Nous sommes allés retrouver notre mère dans le cabanon. La chaleur y était étouffante. Elle était assise sur le sol terreux, au bout du rectangle de lumière dessiné par la porte basse, près de la caisse en bois dans laquelle notre père rangeait ses outils. Elle étreignait la ceinture porte-outils jaspée qu’il s’était bricolée. Dobby s’était calée entre ses jambes, la tête sur son épaule et la langue pendante. La chienne a juste tourné les yeux quand nous sommes entrés. Dobby était toujours disposée à donner des monceaux de tendresse à ceux qui en manquaient. »

Tom et Luna vont reprendre l’un le chemin vers un apprentissage de charpentier, l’autre celui du lycée puis sur un parcours plus surprenant.

« Ce jour était le dernier encore empreint des fragrances de notre adolescence. le lendemain allait être celui qui allait nous éloigner l’un de de l’autre. Luna allait retrouver son lycée et moi j’entrais en apprentissage chez un charpentier installé dans un village situé à une vingtaine de kilomètres au nord de la ferme. J’avais choisi la formation « Charpente et construction bois » parce qu’il me fallait choisir quelque chose. Ma dernière année de collège avait été catastrophique. »

Luna va partir vivre des aventures à risques, Luna sur le fil, laissant Tom très seul avec sa mère. Puis Mily part vivre à Lyon en compagnie de Goran .

Tom va faire la connaissance de Sule, un Bosniaque qui travaille avec lui, qui connaît Goran et recherche une cassette vidéo. Je m’en tiens là. À la suite de quoi la famille de Tom finira de se disloquer, avec un dernier acte profondément douloureux et pétrifiant.

Ce roman traite de l’histoire  – avec un grand H comme on dit – qui parfois surgit au détour d’une rencontre et qui insidieusement imprime un virage dangereux ou fatal à des vies innocentes. J’ai aimé ici le ton, la voix de Tom que sans rien de péjoratif, j’appelle un gentil garçon, à l’intelligence intuitive. Il nous parle de son amour pour sa sœur, de son chagrin pour sa mère et de son incompréhension aussi. Le personnage de Joseph, son maître d’apprentissage est très beau, qui par ce qu’il transmet de ce travail manuel et élaboré de la charpente, transmet la valeur du geste et le bénéfice apaisant qu’en tire celui qui s’y absorbe. Il aidera Tom de plusieurs façons, au moment de son plus grand désarroi. Je n’oublie pas le chien Dobby, arraché aux barbelés et qui subira lui aussi la tragédie de la famille, et enfin la nature, le ciel, les étoiles, la sécurité réconfortante des choses immuables.

« Quand la nuit s’est avancée, je me suis assis contre une pierre levée. Il y en avait plusieurs dans le coin. J’ai regardé leurs ombres s’étendre sur le sol. À la lueur de la lune, je suis allé les voir. J’en ai trouvé des jumelles et je me suis allongé entre elles? Avant minuit je les ai entendues chuchoter. Elles disaient la terre, les étoiles, l’air. Au loin, des rondeurs maternelles se découpaient dans le ciel. La terre exhalait des senteurs que les hommes qui avaient disposé et taillé ces blocs avaient respirées avant moi. Un fourmillement sédatif a suivi l’arête crénelée de ma colonne vertébrale. J’ai posé mes mains sur la pierre rugueuse, cherché du regard la Grande Ourse et l’étoile polaire puis je me suis laissé glisser dans l’ombre de la nuit. »

Voici un très beau livre, avec une fin absolument terrible, une écriture remarquable qui distille patiemment l’inquiétude grandissante de Tom. L’appréhension croissant dans le dernier tiers du roman, cette histoire affreuse finit par nous éclater à la figure, comme à celle de Tom . À noter que la trame s’inspire d’un fait réel ( note de l’auteur en fin de livre )

J’ai aimé Tom le doux, le sensible, tout m’a plu en lui, et sa sœur Luna, tout feu tout flamme, son complément si précieux dans une vie de désordre où chacun cherche l’équilibre, Luna à sa manière forte et littérale du terme.

Saša Knežić

Saša Knežić

Excellent roman dont le suspense doucement – pas lentement, mais bien doucement –  amené n’est pas là juste pour lui-même, pour le sel du récit, mais bien pour braquer soudain un projecteur brutal sur des vies « ordinaires » brisées par un fait qui les dépasse.

« Luna était une équilibriste. Elle acceptait le risque comme peu de gens peuvent le faire et je m’étais dit que regarder la réalité en face était en quelque sorte son quotidien. Alors je lui ai appris ce que m’avait révélé Sule. Comme ça, comme je l’avais reçu, sans précaution.[…] Le visage de Luna avait perdu sa lumière. »

Dommages collatéraux, disent les cyniques.

Une lecture très forte, belle et bouleversante et une fin comme il se doit dans un chapitre éblouissant, une écriture qui ne renonce pas à la poésie, remarquable :

« J’ai roulé sans me retourner jusqu’au croisement. J’ai arraché la boîte aux lettres, je l’ai écrasée. J’ai vu le brasier qui éclairait salement le causse. En montant sur la moto, j’ai entendu l’explosion de la bouteille de gaz. Un écho de nos vies. »

Coup de cœur.

« Où étaient passés les jours baignés d’un bonheur chaud et insouciant? Les longues heures dans le camion filant vers le sud, après les saisons d’hiver, à écouter Bashung chanter « Marcher sur l’eau, éviter les péages, jamais souffrir, juste faire hennir les chevaux du plaisir », refrain que nos parents fredonnaient en chœur pendant que Luna et moi mangions des cerises par poignées et crachions les noyaux par la fenêtre grande ouverte. Le temps glissait alors comme une averse d’été sur le feuillage des arbres. »

« L’artiste » – Antonin Varenne – La manufacture de livres

« Paris grandit comme une vague nucléaire, poussant ses peurs vers l’extérieur. Elle se dilate, son centre se vide et les plantes du vide, la misère et la révolte, sont sa dernière enceinte. Les barricades, quand elles naissent sur les faubourgs, progressent vers le centre. Comme les ondes d’une bassine. L’écho de la périphérie. Qui ce jour-là soufflait un petit vent frais sur la nuque de la capitale. Un courant d’air humide, venu du nord, chassant au-dessus de Ménilmontant les nuages de la dernière averse. Des haubans de soleil balayaient les rues et les toits de zinc, faisaient briller les vitres des vieilles huisseries, et passèrent un instant sur un ancien immeuble de trois étages aux enduits fissurés. »

J’aurais pu poursuivre cet extrait jusqu’à la fin du roman. On en redemande d’une écriture comme celle-ci, et au-delà du sujet si bien travaillé, complexe, à facettes multiples, l’écriture est absolument merveilleuse. Complexe elle aussi, à plusieurs degrés, riche, belle quoi ! Donc, voici un roman qu’on peut dire « policier » sur sa trame majeure, mais aussi social, mais aussi psychologique…Un roman complet. De l’excellente littérature.

Enfin, c’est un livre qui est la réécriture par son auteur d’un autre paru en octobre 2006, « Le fruit de vos entrailles » ( éditions Toute latitude ) et que je n’ai pas lu; du coup je le regrette, car j’aimerais vraiment savoir ce qui pousse un auteur à retravailler un texte des années plus tard et lire « l’original » me permettrait peut-être d’en savoir plus. Mais c’est en tous cas une démarche intéressante dont j’aimerais connaître la raison.

L’histoire se déroule en 2001, à Paris où sévit un tueur d’artistes, mais la première apparition de Virgile est lors de la défenestration d’une femme avec son enfant dans les bras.

« Le flic se retourna, vit le lieutenant et sortit la queue entre les jambes. Heckmann prit sa place. Vue d’en haut, la terrasse semblait soufflée par une grenade. Il sentit sous ses mains le contact désagréable des gouttes froides, sur le zinc de l’appui de fenêtre, et essuya ses mains sur sa veste. Il ressortit et sur le palier questionna le flic gras du bide.

-Rien, inspecteur, aucune lettre. Elle a pas laissé d’explication. Tout ce qu’on a trouvé, c’est un peu de haschich. Certainement un acte de folie, inspecteur.

-Vous en savez quelque chose, vous, de la folie?

-Ben, ça fait vingt ans que je suis policier, inspecteur.

Vingt ans de carrière faisaient-ils d’un flic un connaisseur ou un fou? Heckmann ne prit pas la peine de relever l’ambiguïté du propos, ni le titre obsolète d’inspecteur que le vieux brigadier lui donnait. »

Un tueur qui s’applique à apporter sa touche personnelle à l’œuvre en cours chez l’artiste en question, qu’il soit peintre, sculpteur ou autre. Et à chaque nouveau meurtre, à chaque nouvelle création peut-on dire, l’horreur va crescendo. Perfectionniste, le tueur surnommé L’artiste – puisqu’il crée à partir du travail et du corps de sa victime sa propre œuvre –  va jusqu’à nettoyer, ranger et laisser à chaque fois son ouvrage dans un lieu propre. Peu après les attentats du 11 septembre, la première victime est Jules, amené sur la scène par une amorce affûtée, acide, décapante :

 » Des deux côtés d’un axe théorique, des intellectuels texans et islamistes repensaient le monde. La justice et la paix n’allaient pas tarder à régner sur Terre. Paris était en fête et comme toujours en province, régnait la morosité. Paris, elle, avait la culture pour égayer ses soirées. Robert Hossein préparait le procès de Ben Laden au palais des Congrès et place du Tertre à Montmartre, des artistes vous tiraient le portrait en trente minutes sur place ou d’après photo. Jules Armand était un de ces artistes que le monde entier nous envie. Il s’appelait en réalité David Kurzeja, mais trouvait le pseudonyme plus vendeur auprès des touristes américains qui voyageaient encore dans le monde laïc. pour cinquante euros seulement, il vous faisait un tableau des jours heureux assez ressemblant. Jules finissait sa journée, estimant qu’elle avait été de merde, avec en poche un traveller’s chèque American Express de cent dollars ( Jules ne rechignait pas à la petite escroquerie touristique ), une avance de trente euros et pour modèle la photo d’une adolescente qui lui avait demandé de ne pas peindre son appareil dentaire. »

C’est l’inspecteur Virgile Heckmann qui est chargé d’enquêter, Virgile qui n’est guère aimé dans son milieu professionnel, dandy médiatique, tiré à quatre épingles, il détonne un peu dans le commissariat.

Et puis il y a Max, ancien détective privé, Maximilien devenu laveur de vitres s’est associé à Laurent Osdez, dont l’entreprise AcroJob est aux couleurs de la Jamaïque tout comme leurs cigarettes en ont le parfum.

« Ils enfilèrent leurs combinaisons de travail – c’était Osdez qui en avait choisi les couleurs, manches rouges, torse jaune et jambes vertes -, puis les baudriers, descendeurs, jumars et mousquetons, toute la clique. Max regarda Laurent.

-Je m’y fais pas à ces combinaisons. Tu sais que la Jamaïque, c’est pas un paradis. C’est un mythe.

-Personne s’en est plaint. Et puis on se souvient de nous, pas vrai? »

Max va être père et vit une angoisse permanente, voire un déni à cette idée. J’ai beaucoup aimé son épouse Hélène, d’un stoïcisme à toute épreuve, touchante et pleine de ressources pour endurer Max et ses angoisses.

Max et Virgile vont se rencontrer, les meurtres vont se succéder, de plus en plus mis en scène dans Paris puis s’en éloignant. Simultanément, Virgile se dégrade, boit trop, se bagarre dans les troquets, tombe amoureux de Julie sans que l’histoire aboutisse, il se néglige et le dandy n’en aura plus l’aspect. Mais entre Max et Virgile surviendra une sorte d’amitié, nouée tout autant par leurs forces que par leurs faiblesses.

On va aussi rencontrer un vieux médecin avorteur mais bien plus que ça qui vit dans une sorte de cloaque malodorant, mais dont le cerveau fonctionne extrêmement bien. Il sera celui avec lequel le nœud va se défaire. Il adresse des lettres à Virgile qui se renseigne sur ce personnage hors du commun.

« […] Parques était soupçonné de trafic de drogues médicales, d’être juif, communiste, anarchiste, libertaire, d’avoir hébergé et caché des membres du FLN, d’avoir été l’un de leurs porteurs de valises, d’être homosexuel, bisexuel, monogame et sataniste.

Il fallut deux heures à Heckmann pour éplucher le dossier. Une fois le tri fait entre fantasmes policiers et réalité, entre ce qui constituait des crimes trente ans plus tôt, devenu légal aujourd’hui, restait un fouineur, un militant, un acharné, un vieux médecin qui avait aujourd’hui quatre-vingt- deux ans et qui écrivait des lettres pour occuper ses vieux jours. »

L’enquête est donc complexe et passionnante, mais ce qui m’a le plus accrochée, c’est l’état de ces personnages en situation de doute, presque d’impuissance. Pour Virgile qui se retrouve mis à nu, pour Max qui croule sous ses faiblesses, Antonin Varenne a tout le talent nécessaire à dépeindre sa défense qui tombe et l’avorteur en son royaume dégoûtant devient accoucheur:

« Max raconta.

Le vieux recousait, le vieux l’écoutait et tirait sur son cigare. Max raconta tout depuis le pompier de Bercy 2 jusqu’à Heckmann, en passant par Hélène et le gamin.

Virgile avait arrêté de s’agiter et dormait pour la première fois depuis longtemps.

La salle de bains: grand prix du festival d’Avoriaz. Max se nettoya un peu, en ressortit rafraîchi, un gros pansement sur la joue et certain cette fois d’avoir trouvé l’origine de l’infection. 

En passant par la cuisine, il révisa son jugement. »

Et puis il y a Paris. Pour celles et ceux qui connaissent Paris, il est simple de situer les lieux. Je préfère presque n’en pas connaître grand chose, parce que le tableau que nous en fait l’auteur maintient à mes yeux tout ce que j’ai pu bâtir en imagination, à partir des lectures, mais aussi du peu que j’ai vu de cette ville, peu, trop brièvement, me contentant d’imaginer ce qu’il y a derrière, plus loin, autour…Paris est un personnage à part entière, la cité est un décor parfait pour l’intrigue qui s’y déroule. Et la fin parfaite, à l’image du reste, la tristesse en plus.

 « Virgile regarde Paris, blotti contre le fer de la grande antenne à rêves. La nuit est orange et froide, l’hiver ne fait qu’empirer. Il se souvient du froid d’une autre nuit. Virgile regarde Paris depuis le premier étage de la tour Eiffel. Des fenêtres s’allument et s’éteignent. Une image stupide, qui le fait pleurer. Le vent traverse sa veste aux couleurs de la Jamaïque.

La Seine glisse sur elle-même, brûle les crêtes de ses remous aux lumières des quais. Virgile essaie de ne penser à rien. Il accomplit son rituel. Sa colère explose, il lance son poing gelé contre le métal. »

 

Je sais, je n’en dis pas grand chose, de cette intrigue; d’ailleurs je ne dis jamais bien plus que ce que j’ai aimé, et ici tout, alors… 

Grand talent d’écriture, bel esprit qui ne manque ni de savoirs de tous genres, ni d’humour ( très important, ça ), ni de flâneries langagières poétiques et philosophiques que j’adore. Qu’il fasse parler les personnages de la vie, d’art, de désobéissance ou de soumission, de courage ou de lâcheté, tout sonne juste Avec des expressions comme « sa solitude débraillée » ou « il ne dépareillait pas avec la clientèle. Il tournait à l’épave, il devenait attachant. », et plein d’autres de ce style Antonin Varenne écrit un roman plein de vigueur et d’émotions, et il sait absolument inoculer à la lectrice que je suis ce que ressentent ses personnages -les envies de meurtre ?…-.

Est-ce que je dois dire plus que simplement j’ai adoré ce livre ?

 

« Une joie féroce » – Sorj Chalandon – Grasset

« 1.Une vraie connerie

(samedi 21 juillet 2018 )

J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sr la banquette arrière. Je les aurais implorées.S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.

Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là. »

Voici le 5ème roman de Sorj Chalandon que je lis. Je les ai tous aimés mais celui-ci a pris une couleur toute différente pour moi, car j’ai fait la connaissance de Jeanne.

On la rencontre dans ces premières phrases du livre dans l’action la plus inattendue la concernant, une sorte de folie. Et l’auteur va après ce préambule nous conter ce qui a amené Jeanne à cette situation.

« La jeune femme m’a fait asseoir.

-Quelque chose.

Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine. 

Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait. »

Jeanne, c’est ma sœur. Je suis sortie de cette lecture bouleversée. Parce que Jeanne, libraire quarantenaire, apparaît quand commence une nouvelle « étape », « épreuve » de sa vie. Jeanne passe un contrôle de routine, une mammographie, et Jeanne ressort de là avec un cancer du sein. Elle en fait un bouton de camélia en son sein

« J’étais en position de combat. Je refusais qu’on me parle mal, qu’on me regarde mal, qu’on m’emmerde. Mon camélia m’obligerait bientôt à tolérer bien d’autres choses, mais ni la morgue, ni le mépris. »

La façon dont en parle Sorj Chalandon est d’une telle justesse, si criante de vérité, que pour une fois et de façon très impudique, je dis que j’ai vécu, comme Jeanne, en 2018 ce qu’elle vit ici. Tout ce qui lui pénètre l’esprit, tout ce que son corps lui dit, son regard qui soudain change sur ce corps, sur les autres, sur le monde. Le dire ici me bouleverse, c’est encore proche et ça perdure. L’auteur garde à Jeanne sa dignité, et face à cette situation, je me suis retrouvée totalement immergée à nouveau dans les premières heures de cette claque.

« Qui êtes-vous, Jeanne, qui allez repartir de mon bureau avec trop d’informations, le ventre noué, la tête lourde, une besace remplie d’ordonnances et sept mois de traitement. Jeanne, qui serez ensuite bombardée de rayons chaque matin pendant trente-trois jours, le torse marqué au feutre indélébile, rouge, noir, tatouée de croix pour que le médecin n’ait pas à recalculer les angles d’attaque. Jeanne, qui prendrez des médicaments pendant cinq ans, qui serez palpée, surveillée, contrôlée, qui vivrez le reste de votre vie avec cette crainte nouvelle. »

Mais il est ici question de l’incroyable talent de Sorj Chalandon, ce talent qui fait que je l’aime, que j’aime le lire, ce talent qui le rend capable de parler si finement de ces situations aptes à l’affectation, sans justement les rendre abusivement pathétiques. Et qu’un homme ait si bien compris ce que ressent une femme face à ce cancer « qui se guérit si bien ! « , c’est impressionnant.

« Vous verrez, m’avait glissé Flavia avec malice, votre cancer, ce sont les autres qui en parleront le mieux.

Mon oncologue avait raison. Ils passaient ma vie à se raconter. »

D’autant que le mari de Jeanne, Matt, est un personnage affreux, lâche, méchant, égotique. Ce couple déjà boiteux après la perte de leur seul jeune enfant né malade va finir en morceaux. Et Jeanne change. Beaucoup. 

« Jamais je n’avais réagi comme ça. Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. le camélia avait tanné ma peau de rousse en cuir épais. Déraciné par le scalpel, il avait arraché un peu de mon cœur. Une brisure. Celle qui ne sert pas à grand-chose. À être polie, convenable, respectable, décente, conforme à ce que Matt et le monde autour attendaient de la petite Jeanne. Le cancer m’avait faite pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver au matin suivant. Je ne m’excusais plus. »

Puis Sorj Chalandon rassemble 4 femmes et en fait des héroïnes dignes d’un film d’action, 4 amazones. Jeanne découvrira au fil des jours qui sont ces femmes. Brigitte, atteinte d’un cancer avancé, sa compagne Assia, en bonne santé et enfin la jeune Melody, elle aussi malade d’un cancer. Peu à peu, la libraire totalement « à l’envers » va découvrir outre les traitements, les couloirs de l’hôpital et les effets secondaires, la solidarité, le courage – en elle aussi – le sens du combat, l’environnement gêné, un peu fuyant ou maladroit, la solitude, la décomposition intérieure. Pour dire : c’est à un colvert échevelé qui nage sur un étang dans le parc où elle va s’asseoir qu’elle va s’identifier; j’ai adoré ces scènes-là, et ce colvert qu’elle prénomme Gavroche. Jeanne est magnifique car vraie, juste, aucune caricature, jamais avec cet écrivain.

« Et puis ce prénom: Brigitte. Une vivante parmi les spectres. Assia et Melody, ensuite. Chacune leur page et leurs mots doux. Eva, bien sûr. Notre enfant à toutes. J’avais photocopié et collé sa photo sur une page de gauche. Et aussi le nom de Gavroche. Mon canard boiteux. Mon cabossé, qui écartait les ailes pour imiter le langage des cygnes. Ce désordre de plumes était devenu mon flambeau, mon instinct de vie. »

En faisant de ces femmes des aventurières, Sorj Chalandon m’a fait un immense plaisir. Il leur offre une aventure baroque, improbable, ou comme j’ai pu le lire ici et là « tirée par les cheveux »…Cheveux qu’elles perdent par poignées, alors… Et moi, que cette aventure soit si folle me plaît, me ravit, m’enchante.  Sorj Chalandon fait de ces femmes des combattantes, des insolentes n’ayant rien à perdre, des super-nanas prêtes à tout car : la vie est courte, il faut que ce qui continue soit intense. De belles femmes imparfaites et pour ça authentiques, Brigitte, Assia et Melody. Et puis Jeanne et son général Camélia.

« Je trempais mon pain grillé dans la crème de lait. J’étais prête à recommencer. Ce soir, demain. Une banque, un comptoir d’or, une autre bijouterie. La vision du gardien couché sur le sol me hantait. Homme vaincu, à tout jamais. J’étais face à lui, un jouet dans la main. Et il m’obéissait parce que j’avais dérobé sa puissance. Petite Jeanne, petite femme, petite rien du tout, changée en guerrière par le général Camélia. Moi qui baissais les yeux depuis l’enfance, qui comprimais mon cœur pour ne blesser personne, je tenais un vaincu entre mes mains. Comme si la peur avait changé de camp. »

Le propos est clair et rend à nous toutes qui vivons ça une forme de justice au-delà de la compassion. Les échanges de Jeanne avec les gens qu’elle croise et qui lui parlent m’ont fait me souvenir, j’ai tellement retrouvé mes pensées, mes réactions, ça n’a pas été facile, j’ai quand même pleuré en lisant certains passages qui m’ont serré le ventre.

Alors que l’état de Brigitte se dégrade:

« Alors j’ai éteint la liseuse. J’ai renoncé à la clarté. Je suis entrée dans les ténèbres. Je ne respirais plus, je pleurais. Couchée sur le dos, j’ai étouffé ma détresse avec l’oreiller. Je l’écrasais violemment contre mon visage. Des années d’un chagrin que je tenais captif. La mort de Jules, l’indifférence de Matt, ma solitude en bord de lit. Tous ces mots jamais dits, tous ces cris jamais poussés, toutes ces larmes jamais répandues. Je ne contrôlais plus rien. Je n’avais rien décidé. Mon corps se soulevait. Il geignait comme un petit animal. Je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. J’accouchais. Je ne savais pas de quoi mais quelque chose sortait de mon ventre, de mon cœur, de ma vie tout entière. « 

Les pages 283/284… c’est bouleversant, absolument bouleversant.

Voici un livre beau et fort, à mon avis même nécessaire, qui émeut mais réconforte, qui remet à plat quelques idées bien pratiques pour se sentir léger quand on est en bonne santé comme « ça se guérit si bien ! « … Certes, de mieux en mieux et c’est bien et c’est tant mieux ! Mais il n’en reste pas moins que la suite est parfois très lourde, physiquement et psychologiquement, qu’il y a une incompréhension de l’entourage des changements que ça entraîne sur la vision de la vie, de soi, des autres, du monde. Et c’est un changement extrêmement profond.

Je vous invite à lire ce très beau roman; il est juste et profond. Car c’est Sorj Chalandon, et rien n’est écrit au hasard. Coup de cœur et plus encore.

« -Gavroche, j’ai dit en montrant le canard du doigt.

Brigitte a hoché la tête.

-C’est lui?

Oui, c’était lui. Et un peu moi. Et nous toutes, aussi. Il avait pris de l’assurance.Comme les grands cygnes blancs, il se dressait sur ses pattes au milieu du lac, les ailes écartées. Il ne s’envolait pas, il montrait sa force. Et sa faiblesse aussi. Il vivait.

Assia a enveloppé son amie dans une couverture. Et moi avec. Nous étions trois, protégées par le lourd tissu beige. Au loin, le canard prenait ses distances avec les cygnes. Il plongeait la tête dans l’eau, s’ébrouait brusquement, ne se retournait pas.

Il filait seul vers le large. »

 

« Zippo » – Valentine Imhof – éditions du Rouergue/Rouergue noir

« Extrait du prologue:

« Horizon vacillant. Horizon vertical. Horizon disparu. De plein fouet. Douze tonnes tête la première qui se fracassent. La surface dure de l’océan comme un blindage impénétrable. Une plaque de titane qui ondule, tempête, fulmine. Explosion à l’impact. Déflagration assourdissante. La carlingue pulvérisée. Les hommes et les morceaux de métal déchiquetés fusent et retombent en pluie drue. »

Début du premier chapitre:

« Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme assourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. »

Bienvenue dans une histoire très très très tordue, très très très « hot », un roman très différent du merveilleux « Par les rafales », mais avec le même talent pour embarquer la lectrice dans un univers qui peu à peu va glisser de la « simple » enquête policière à quelque chose de bien plus complexe. Franchement, Valentine Imhof est à l’aise avec le noir. Mais avant d’aller plus loin, je tiens à dire que j’ai aussi beaucoup ri (un talent de plus de cette auteure) lors de dialogues au bureau de la police, avec des personnages en arrière- plan mais tout de même importants. Ces flics un peu bourrins qui se rêvent dans les petits papiers du supérieur, voire au FBI et qui vont créer à leur insu des interférences dans les plans des autres. Vous allez rencontrer Bronsky et D’Anneto, ici en enquête de terrain, c’est le chapitre 25, je ne vous en mets qu’un petit bout, mais c’est un morceau de choix du roman : 

« – Tu vas voir, c’est pas la même atmosphère qu’hier, au Silk Exotic ! Pas le même standing, pas le même cadre. Ça non, tu peux me croire ! On descend carrément d’une étoile, voire de deux…Oui, deux, facile ! […]

Maintenant que Bronsky a de nouveau les yeux en face des trous, il comprend ce que D’Anneto voulait dire avec ses étoiles. Cette boîte doit être un mouroir pour strip-teaseuses, un trou pour putes de réforme, trop fatiguées, plus assez jeunes, trop esquintées pour pouvoir alpaguer des clients dans la rue, en pleine lumière, ou même la nuit, à la lueur d’un lampadaire. […] »

Bronsky en posture d’auto-défense :

 » Et cette mission, c’est un coup à se choper une maladie vénérienne sans même baiser, rien qu’en respirant.

Cette pensée fait naître chez lui une soudaine panique. Il pince les lèvres et se couvre le nez, la main en coupe, à la manière d’un masque. Un réflexe, pour ne pas respirer l’air qui lui paraît tout à coup saturé de bacilles, de tréponèmes et de virus. Un vivier tiède à herpès et à syphilis, une boîte de Petri géante où incubent des gonocoques et des hépatites A,B,C,Z…Il chancelle. Il est sur le point de ressortir. Pour aller attendre dans la voiture. Mais D’Anneto l’attrape par le bras et lui fait un clin d’œil, le regard allumé, tout en souriant aux trois pétasses qui commencent à se frotter à lui.

-T’as pas l’air bien, Bronsky ! On va seulement boire un coup et discuter un petit peu avec les filles. C’est le genre à s’y connaître en escarpins à talons pointus. »

 

Évidemment le fond de l’histoire est tragique et pervers. Il y a là deux histoires d’amour, de passion, contrariées par la mort et la folie. Deux histoires incandescentes. Contrairement au personnage d’Alex dans le roman précédent, ici, on ne s’attache à personne, on observe, on écoute, on regarde – horrifié – . On est tenu à distance en tous cas, j’ai été juste observatrice de ces gens aux mœurs étranges, pour moi totalement hermétiques à ma compréhension, à savoir les adeptes du bondage, les friands de douleur, les avides de sensations extrêmes et dangereuses. Moi, perso, je déteste souffrir !

« L’arrêt de la séance, enfin, et les deux lignes rougies, vipérines, dévorantes, où semblent battre deux pouls. Il s’est penché sur elle, a léché ses brûlures, savourant chacune de ses ondulations sur sa langue, puis il s’est levé, et a quitté la pièce sans un mot. Bruit des clefs dans les verrous, multiples, vibrations sourdes de la chape métallique qui condamne le sous-sol. La lumière qui faiblit et s’éteint. »

Mais ce n’est ici pas si simple. Au départ, des corps de jeunes femmes calcinés sont retrouvés. Des jeunes femmes qui furent de jolies blondes et qui sont retrouvées à l’état de charbon.

« Elle sombre dans un vertige encore plus noir quand elle pose les yeux sur le corps allongé sur la table de dissection. La boîte crânienne noircie, le bustier en latex fondu, greffé à la peau calcinée. Une paire d’escarpins effilés, à hauts talons métalliques, semble observer la scène, perchée sur un comptoir en inox. 

Elle se sent défaillir. Un demi-tour rapide. Elle ressort dans le couloir. Sans entendre la remarque amusée d’Aaron qui la traite de chochotte et lui lance autre chose à propos des chaussures. »

Deux enquêteurs sont sur l’affaire, Peter « Casanova » MacNamara et Mia Larström. Deux fortes personnalités. Qui ne s’aiment pas beaucoup. Peter est un mâle alpha pédant et assez désagréable et Mia une belle blonde qui fut dans les Marines, sûre d’elle, plutôt « froide » – un mot assez incongru au demeurant dans cette histoire – et qui renvoie MacNamara dans les cordes à ses tentatives de drague grossière.

Il s’avérera que Peter sera le seul pour qui j’ai ressenti un peu d’empathie, quant à Mia, elle ne finira pas de vous surprendre. Sans parler de Ted le forgeron.

L’enquête fera surgir les liens profondément cachés entre les personnages, on est baladé un bon moment, on soupçonne, on suppute, et enfin on décide qu’il va bien falloir attendre le final pour en avoir le cœur net. Une vraie réussite dans le scénario, une écriture riche au service de relations humaines complexes, un don pour les dialogues percutants et un talent incroyable pour nous pousser à deux mains dans un univers bien étrange. Comme ces scènes de forge:

« Les coups secs et obstinés éclatent et rebondissent d’un mur à l’autre, saturent la pièce d’une trame sonore intriquée, assourdissante, l’enferment dans une nasse de bruit qui remplit tout et qui l’enserre. Les vibrations des tubes d’acier pénètrent les fibres de ses muscles. Il entre en communion avec le métal, le fait parler à travers lui à la manière d’un oracle, sent l’exaltation qui le gagne peu à peu et imprime son rythme à l’étrange liturgie dont il est à la fois le célébrant et le dieu. Lorsqu’il arrête enfin, le son continue à voleter, palpitant, dans l’atelier et dans son crâne. »

Comme les gens adeptes de ces soirées bondage, masqués de caoutchouc noir, chacun avance à couvert, seuls Bronsky et D’Anneto sont cash et sans aucun secret louche. Ils sont un peu bêtes et du coup un peu moins antipathiques que les autres. 

Le livre est donc fait de feu – beaucoup – et parle du corps, de ce qu’il peut endurer de plein gré ou de force, le corps et ses limites, les traumas profonds qui rendent fou, et puis le sexe. Une certaine forme de l’amour qui mêle tout ça, feu, corps, sexe; douleur et plaisir.

« Dès qu’elle entrait chez lui et ajustait son masque, elle l’appelait Prometheus.[…] La communication verbale était alors limitée à la possibilité de prononcer des mots d’alarme qu’elle n’articulait jamais.

Même quand il a introduit le feu.

Les premières piqûres de la cire bouillante sur son ventre lui ont arraché un cri. Réflexe, court, évaporé sitôt sorti. Son corps a répondu en se cabrant. Un spasme, une réaction de tous les nerfs. La douleur vive de la brûlure s’est dissipée, elle aussi, rapidement. Ses yeux étaient bandés et elle respirait doucement dans l’attente, ou plutôt le désir attentif, que cela se reproduise, intensément concentrée sur cette anticipation. »

Des protagonistes traumatisés, comme Peter ou Ted –  mais qui est Ted ?  -…

« Non, il n’a pas toujours été Ted le handicapé de la tête, Ted le demeuré, à qui on demande de compter jusqu’à six, douze, ou vingt-quatre, pour encartonner des bouteilles dans des packs et des caisses. Un putain de neuneu qui connaît par cœur sa table de six, et dont on vient constamment vérifier le travail, pour être sûr, au cas où…

Avant, il pouvait bosser douze heures d’affilée, sept jours sur sept pendant un mois. Non- stop. Et puis il avait le mois suivant pour se reconstituer, flamber avec les potes, baiser des filles sexy dans des palaces autour du monde. « 

…qui s’affrontent sans se connaître mais en se supposant et d’autres franchement comiques, Valentine Imhof qui prend soin de ne pas nous laisser plongés dans les flammes de l’enfer trop longtemps en nous cuisinant à petit feu !

Bon, j’ai adoré cette lecture, voilà ! Pour l’univers que j’ai découvert – le bondage à Milwaukee, exotique… -, pour les gros moments de rire franc que j’ai eu, comme des soupapes pour libérer la pression du reste, noir, très noir comme du charbon, pour la grande qualité de l’écriture et du style. Je suis donc enflammée   par ce deuxième roman de Valentine Imhof !

« Le regard ardent qu’il pose sur elle la réchauffe et l’apaise. Il frotte en allers-retours calmes ou impatients le Zippo sur sa cuisse, et le clic-clic rythmique, mélopée hypnotique, remplit le silence, l’appelle, la protège, la berce.

Elle va bientôt s’endormir et le rejoindre dans sa nuit incandescente. Elle ferme les yeux, traverse l’opacité noire du masque, contemple son visage. Il est radieux. Elle lui sourit. »

Demain, quelques questions à Valentine.

« Atmore, Alabama »- Alexandre Civico – Actes Sud/Actes Noirs

« Williams Station Day

7 h 45

Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle. À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. »

Ce court roman sera sans conteste parmi mes gros coups de cœur de la rentrée. Je découvre avec bonheur cet auteur dont voici le 3ème livre. Un texte resserré et qui à mon avis, dans le style, dans l’écriture, atteint à la perfection. Chaque mot ici prend tout son sens, rien d’inutile, point d’ornements mais une poésie créée juste par la façon d’assembler les mots choisis avec soin, les phrases et les chapitres courts et la lecture se fait comme une respiration. Ainsi le décor est planté sobrement mais précisément.

« Je la regardais, cette Amérique, et me suis dit qu’elle dégueulait d’Amérique. De ses propres signes, de ses clins d’œil à elle-même. Cette Amérique avec sa peau grenue, ses vergetures et son fond de teint mal étalé, ses routes larges, ses lumières qui éclairent le jour, ses couleurs stridentes, elle était telle que je l’avais laissée dans ma jeunesse, un peu plus fausse sans doute encore, mais cela venait peut-être de moi. »

Il en ressort un sentiment qui m’a accompagnée tout au long de la lecture; un sentiment de solitude, celle que ressent au fond chacun des personnages, une tristesse qui dit l’absence de perspective, et un regard sur cette Amérique électrice de Trump assez impitoyable. Néanmoins, l’auteur me semble moins sévère envers les femmes d’Atmore qu’envers les hommes, tous ces hommes accrochés au comptoir du bar, pleins d’assurance et de certitudes, pleins de haine et de misère intellectuelle, pleins d’ennui. Je ne les aime pas. Il m’est difficile de leur trouver des excuses, voire impossible. 

 » Bruce m’a interrogé sur ma religion et j’ai répondu, évasif, baptisé catholique. Il s’est levé et m’a serré la main, chaleureux. J’avais peur que vous soyez musulman. Si vous aviez été musulman, on n’aurait pas pu continuer à parler, vous comprenez. Je les déteste, les musulmans. Je croise un musulman, je le bute, j’ai un flingue pour ça. on a tous un flingue ici, et si on croise un musulman, on le bute. »

Ou aussi

« Ici, c’est l’Amérique, vous savez, la vraie. Chez vous on croit que l’Amérique c’est les côtes, New York, Hollywood, mais la vérité de l’Amérique, c’est ici. La communauté. On est entre nous, en communauté. Et ceux qui n’en font pas partie n’en font pas partie. »

Alors que les femmes, Betty ou Mae engendrent plutôt de la compassion indulgente, parce qu’elles gardent des sentiments et de l’humanité, Mae pour son fils qu’elle va voir en prison et Betty envers Eve.

« Je suis désolée, a dit Betty.

Aucune importance.

Elle vient presque tous les jours, c’est une paumée, a-t-elle ajouté comme pour l’excuser. Elle est toujours dure avec moi, toujours un peu méchante, mais je sais que ce n’est pas une mauvaise personne. Elle porte juste un costume trop grand pour elle. »

Joli, non ? 

Que dire de l’histoire elle-même? Infiniment triste, une histoire de perte, de deuil, de désir de vengeance pour le narrateur dont on ne connait pas le nom, un professeur qui a quitté son travail et son pays, la France, pour rôder autour de la prison d’Atmore, Alabama.

« J’avais quitté Paris quelques heures plus tôt après avoir empaqueté rapidement mes affaires dans la valise noire. Mon billet d’avion fumait encore. Plus de chat à nourrir, tout juste une porte à claquer sur des fenêtres aux volets clos, un parquet aux lattes écartées, poussière débordant des rainures, une odeur rance de frigo en fin de mois et la porte d’une chambre que je n’avais jamais pu rouvrir. »

Quand il arrive a lieu la grande fête annuelle, le Williams Station Day, fête de la fondation d’Atmore. Et le livre se déroule sur 33 jours. Des flashes de souvenirs éclaboussent le narrateur et le terrassent, alors il boxe; dans une salle et contre les murs de sa chambre.

« J’ai fait des pompes, des abdos, puis j’ai attaqué le mur. J’ai frappé, poings serrés, trois phalanges légèrement avancées. J’ai frappé, une main après l’autre, j’ai frappé contre le mur blanc, de plus en plus vite, de plus en plus fort. J’ai arrêté en voyant la trace rouge se former sur la cloison. »

C’est aussi une histoire d’errance pour Eve, fille d’un couple de Mexicains immigrés aux US, gamine défoncée qui vit de son corps déjà abîmé, dans un vieux mobil-home.

« Mes parents sont mexicains, moi je suis née ici, juste de l’autre côté de la frontière, ça fait de moi une dreamer, une rêveuse.

Elle a montré la pièce qui nous entoure avant d’ajouter, il est beau mon rêve, tu ne trouves pas? Ils inventent des mots qui ajoutent du malheur au monde. »

Elle lit beaucoup, elle est intelligente, elle va partager avec notre conteur le goût des mots, du vocabulaire – que partage j’en suis sûre l’auteur avec eux, ainsi le ciel n’est pas « constellé d’étoiles », mais « infesté d’étoiles » et ça, ça a un sens –  On ne saura pas grand chose de ce qui a amené Eve à cette situation, à se retrouver dans cette ville raciste jusqu’au plus profond de ses tripes, où les machos immondes s’essuient les pieds sur les gens comme elle.

« C’est normal, je déteste ces gars, ils s’emmerdent autant que moi mais eux sont fiers de s’emmerder. La soirée où ils ont cassé la figure à un Français sera racontée pendant plusieurs années. » 

Des liens vont se créer entre Mae, Betty, Eve et le narrateur et la fin est absolument bouleversante, c’est un coup de poing final qui m’a chopée et laissée KO. Vraiment quel beau et puissant texte…

Les quelques extraits que je partage avec vous pour illustrer cette écriture pour moi parfaite ne sont que des miettes, mais ce livre est pour moi de ceux à lire à voix haute. En le parcourant pour vous en dire ces quelques mots, j’en ressens encore la force et la portée émotionnelle. Un livre qui reste.

La phrase retenue par tous ceux qui ont lu ce livre, je pense:

« Ils pensent être le peuple. Ils ne sont que la foule. »

et pour moi, cette autre:

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

Chez Eve, on écoute Willie DeVille, « Across the borderline »

Demain, conversation avec Alexandre Civico.