« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dan ssa voix, elel ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 « .

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

2015 : bye bye !

Ce mois de Décembre s’est déroulé au ralenti côté lecture, mais avec pas mal de changements pour le reste. Très vite de nouveaux livres chroniqués. Je crois que je suis devenue une adepte du « slow blogging »…Mais un peu malgré moi. Tout ça va redémarrer en 2016, plein de nouveaux livres sur mes bibliothèques ( eh oui, Noël est passé par chez moi…). En tous cas, je remercie mes amis fidèles ici, dont deux sont devenues des personnes concrètes pour moi, et je pense bien trouver le moyen de rencontrer Bernhard, et la Littéraventurière Mary aussi…Evelyne est loin, elle, entre Maine et Californie, mais qui sait ? Et puis Marie, photographe parisienne qui écrit si bien. A tous les autres, merci de passer par ici de temps à autre.

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2015 de ce blog.

En voici un extrait :

Le Concert Hall de l’Opéra de Sydney peut contenir 2 700 personnes. Ce blog a été vu 15 000 fois en 2015. S’il était un concert à l’Opéra de Sydney, il faudrait environ 6 spectacles pour accueillir tout le monde.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

Belle journée pour une rencontre

IMG_1211Hier sous un ciel limpide, la Saône juste drapée de fins bancs de brume, un soleil radieux sur la ville, Lyon a été pour moi et pour la seconde fois le théâtre d’une belle et touchante rencontre .

Hier, près du piano qui propose ses touches aux passants de la gare de Perrache, j’ai vu une jolie petite femme blonde, bras ouverts, sourire éclatant, et cette amitié dont je vous parlais il y a quelques jours, cette amitié s’est concrétisée en une embrassade joyeuse et émue.

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Michel Blazy

Hier, j’ai rencontré pour de vrai Culturieuse, Martine; après un sacré bout de temps à se lire sur nos blogs respectifs, après des commentaires, après des mails pour des échanges plus personnels, du temps, la Biennale d’Art Contemporain de Lyon nous a réunies. Je ne rentrerai pas dans le détail de la journée, mais après ma chère Véro/Kali, rencontrer Martine m’a démontré encore une fois que cet outil de communication qu’est le blog, bien utilisé, permet de riches échanges, de belles relations et rencontres amicales. Comme si nous nous connaissions, en fait, car oui, nous connaissons l’essentiel de l’autre dans l’échange d’idées, de goûts, on sent vite qui va devenir plus proche, pas seulement intellectuellement, mais affectivement aussi, dans les affinités humaines.

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Céleste Boursier Mougenot

Je ne me suis pas trompée, Culturieuse est une femme intelligente sans pédanterie, naturelle, drôle et généreuse. Bien sûr, visiter la Sucrière et ses œuvres avec elle a été un « plus » certain. D’ailleurs, très intéressante exposition. Je vous joins quelques photos prises par Martine, nous sommes restées 3 heures, ce fut vraiment passionnant. Nicole, amie de longue date de Martine nous accompagnait, une personne avec beaucoup d’humour, une belle rencontre là encore, et je crois que nous avons formé un joli trio, validé autour d’un plat italien et d’un verre de vin rouge : « A la vie ! »

C’est certain, nous nous reverrons, Martine, pour encore rire et boire ensemble « A la vie ! « 

 

De l’amitié.

Il y a quelques jours, j’ai laissé un commentaire sur un article du Webmagazine « Un dernier livre avant la fin du monde » .

L’article : « Les étagères poussiéreuses », écrit par une jeune femme prénommée Anne-Victoire, m’a touché pour diverses raisons. L ‘auteure m’a d’ailleurs écrit un gentil message pour me remercier de ce commentaire.

Après avoir passé vendredi une journée ensoleillée consacrée aux amies, en attendant mercredi une nouvelle rencontre tellement attendue, en pensant en ces temps sombres à tout ce que l’amitié a apporté à ma vie, et songeant à Anne-Victoire, je veux partager avec vous ce texte qui reste selon moi un des plus beaux et plus justes textes jamais écrit sur l’amitié, de Montaigne à La Boétie :

« Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années, elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien. »

Les Essais, livre Ier, chapitre XXVIII – Montaigne

narcisseL’amitié est très présente en littérature. Lycéenne, j’ai découvert Hermann Hesse avec « Narcisse et Goldmund » ( à la suite de quoi j’ai lu  l’œuvre romanesque presque entière ), mais on peut penser à plein d’autres titres, « Les trois mousquetaires », « Sur la route », « Le grand Meaulnes », « Des souris et des hommes », « Orgueil et préjugés », plus récemment « La couleur des sentiments », Watson et Holmes, Bouvard et Pécuchet, et la liste est longue. Dans ce que j’ai lu récemment, l’amitié entre Adrià et Bernat dans l’immense « Confiteor », dans les romans de Craig Johnson celle de Walt Longmire et Henry sur la routeStanding Bear, dans ma dernière lecture de Woodrell, Ree et son amie Gail se réconfortent dans les bras l’une de l’autre, on retrouve ces liens dans « Price », dans tous les livres de McMurtry, dans l’inénarrable duo  Ed Cercueil et Fossoyeur Jones…En fait, ils me semblent assez rares, les livres où l’amitié n’intervient pas du tout…Lesquels vous ont marqué, vous ?

des sourisTout ça pour dire à mes amies comme elles me sont chères, toutes; pour dire que ces moments que nous passons ensemble, ces échanges que nous avons sont une somme inestimable de bonheur et de richesse pour moi.

A ceux qui me suivent et à tous les gens de passage

sparrow-292637_1280 plant-437497_1280À vous tous, amis blogueurs, et en particulier à celles et ceux qui sont devenus des amis, je souhaite une année 2015 florissante, pleine de joies de toutes sortes – de lecture, tiens ! – , une santé de fer (sans la rouille… « On a beau avoir une santé de fer, on finit toujours par rouiller. »prévient Jacques Prévert)
et un moral en béton. Qu’aucun de vous ne connaisse le froid de la rue, le froid du cœur sans amour, la peine et la solitude. Je vous souhaite une année de beauté et de bonheur, à tous. Plus spécialement une pensée affectueuse à Kali, Marie, Mary, Culturieuse, Evelyne et Lorentz, fidèles entre tous. J’espère que cette liste grandira au fil du temps. Je vous remercie tous, votre présence ici a été un soutien dans des moments qui ont été parfois pénibles, et nos échanges sont d’une grande richesse humaine.

sunrise-227719_1280Terminez en beauté 2014 et saluez 2015 comme il se doit !

« Donnez-vous des rendez-vous partout,

Dans les champs, dans les choux,

Faites-vous des baisers tout de suite,

Des serments sur le grand huit.

                                                     Le temps passe à toute vitesse,

                                               Roulez jeunesse. »
(Roulez, roulez jeunesse – )
Louis Chedid