« L’orangeraie » – Larry Tremblay, éditions ALTO/Coda

« AMED

L'orangeraie - Éditions Alto - Éditeur d'étonnant« Si Amed pleurait, Aziz pleurait aussi. Si Aziz riait, Amed riait aussi. Les gens disaient pour se moquer d’eux: « Plus tard ils vont se marier. »

Leur grand-mère s’appelait Shahina. Avec ses mauvais yeux, elle les confondait tout le temps. Elle les appelait ses deux gouttes d’eau dans le désert. Elle disait: » Cessez de vous tenir par la main, j’ai l’impression de voir double. » Elle disait aussi: » Un jour, il n’y aura plus de gouttes, il y aura de l’eau, c’est tout. » Elle aurait pu dire: « Un jour, il y aura du sang, c’est tout. »

Amed et Aziz ont trouvé leurs grands-parents dans les décombres de leur maison. Leur grand-mère avait le crâne défoncé par une poutre. Leur grand-père gisait dans son lit, déchiqueté par la bombe venue du versant de la montagne, où le soleil, chaque soir, disparaissait. »

Ce bouleversant petit roman m’a été offert, au Canada. Il se lit d’une seule traite, court, fluide, terrible. En 145 pages vibrantes, fluides et lumineuses, l’auteur nous livre pourtant une histoire affreuse, de ces histoires de guerre, de sacrifice incompréhensible à tout esprit rationnel, l’histoire d’une famille, père, mère et Amed et Aziz, jumeaux. De leur vie dans une orangeraie, leur ressource, leur lieu de vie. On entre dans le livre avec cette bombe qui détruit un pan de l’histoire familiale, les grands-parents, la merveilleuse Shahina dont la vie paisible s’achève dans la violence. 

640px-Orange_1271Des personnages de cette famille, unie, la mère Tamara est admirable, dénuée au fond d’elle de toute violence, avec pour seul objectif de vivre dans cette orangeraie, au jardin, avec ses fils qu’elle aime plus que tout. La voir souffrir a été un des moments sensibles de ma lecture, je l’ai aimée. Tamara, la clairvoyante, emmène Amed au jardin, pour lui parler:

« -Écoute-moi, Amed. Bientôt ton père entrera dans ta chambre sans faire de bruit pour ne pas réveiller ton frère, s’approchera de toi et posera sa main sur ta tête comme je l’ai fait moi-même tout à l’heure. Et toi, tu sortiras lentement du sommeil et tu comprendras, en voyant son visage penché sur le tien, qu’il t’a choisi. Ou il te prendra par la main, t’emmènera dans l’orangeraie et te fera asseoir au pied d’un arbre pour te parler. Je ne sais pas en fait comment ton père va te l’annoncer, mais tu le sauras avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Tu sais ce que ça signifie? Tu ne reviendras pas de la montagne. je ne suis pas au courant de tout ce que Soulayed vous a raconté, à ton frère et à toi, mais je le devine. Ton père dit que c’est un homme important qui nous protège de nos ennemis. Tous le respectent, personne n’oserait lui désobéir. Ton père le craint. Moi, dès que je l’ai vu, je l’ai trouvé arrogant. Ton père n’aurait pas dû accepter qu’il passe le seuil de notre maison. Qui lui a donné le droit d’entrer chez les gens et de leur enlever leurs enfants? »

L’histoire repose sur le sacrifice, l’idée de vengeance; on ne sait pas bien où se situe cette histoire, on le suppose, mais ça n’a aucune véritable importance, c’est le propos qui est universel. Et puis, au cœur de cette épouvantable action, voici Soulayed, la main vengeresse qui armera le corps d’un des jumeaux qui doit s’offrir en sacrifice pour venger la bombe sur la maison des grands-parents. Voilà, le nœud de l’histoire, c’est ça. Fanatisme guerrier et vengeur, déni d’humanité, il faut mourir en martyr. Et pire que tout il faut choisir qui le sera.

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Ce pourrait n’être qu’un livre sur la guerre, etc etc…Non. L’auteur, au-delà de ça, parle d’identité, d’amour, de lien, de famille. Et de chagrin. La fin est absolument bouleversante, magnifique. Qui dit que cette résilience qu’on met un peu partout n’est pas une évidence, ni toujours la clé du mieux être, et que parfois, garder un peu de cette colère nichée en soi, ça peut servir. Qui dit qu’aimer, perdre ceux qu’on aime, continuer à vivre sans, nous affaiblit mais nous consolide aussi, ainsi Amed/Aziz, devenu comédien, en conflit avec son metteur en scène. Aziz entre en scène:

« Aziz s’est avancé au centre de la scène. La lumière venant du plancher allongeait sa silhouette. Il ressemblait à une flamme très droite aspirée par le ciel. Il s’est adressé au public.

« Quel âge as-tu? Commet t’appelles-tu? Tu as le nom d’un père et l’âge d’un père. Mais tu possèdes bien d’autres noms et bien d’autres âges. Je pourrais te parler comme si tu étais mon frère. À la place de ta mitraillette que tes mains tiennent avec tant d’acharnement, tu pourrais porter autour de tes reins une lourde ceinture d’explosifs. Ta main serait sur le détonateur et ton cœur serait sur le mien. Et tu me demanderais de te raconter une histoire pour ne pas t’endormir afin que ta main, par inadvertance, n’appuie pas sur le détonateur. Et je te parlerais jusqu’à la fin des temps, cette fin qui est parfois si proche. »

Tragique, lyrique sans excès, mais surtout extrêmement touchant, voici un petit roman à découvrir absolument. Sur un sujet sensible, voici un texte qui frappe fort, à mon sens un réquisitoire contre la guerre d’une grande puissance de conviction. « L’orangeraie » a été couvert de prix à sa sortie en 2016, au Québec, en Grand Bretagne, en Allemagne, Belgique et Pays-Bas, en France avec le prix Folio des Lycéens et le prix Culture et bibliothèques pour tous.

Bref, un méchant coup de cœur.

Adaptation théâtrale, Théâtre du Trident ( ville de Québec )

« Le livre de l’Una – roman fleuve » – Faruk Šehić, Agullo Éditions, traduit par Olivier Lannuzel (Bosnie)

« Hypnose

Un…

Je ne suis pas moi parfois, je est Gargan. En vrai je suis cet autre. celui de l’ombre. Celui de l’eau. Blond, fragile, impuissant. Ne me demande pas qui je suis, car cela me fait peur. Demande-moi autre chose, je peux te raconter mes souvenirs. Comment le monde de la matière ferme s’est foncièrement évaporé et comment le souvenir est devenu le socle ultime de ma personne qui a bien failli elle aussi se volatiliser en colonne de vapeur d’eau. Si je plonge dans le passé, je veux le faire en toute conscience, je veux être entier comme le sont la majorité des gens sur terre. »

Il y a des livres, parfois, qui comme celui-ci me font peur au moment d’en parler. Peur de ne pas savoir relater ce qui s’est passé dans la lectrice au fil de ce récit. Peur de « l’abîmer ». Parce que ce n’est pas tous les jours qu’on partage avec un personnage autant de sa vie et de son intimité. Et c’est un sacré don de soi que ce livre de Faruk Sehić, qui combattit durant la guerre de Bosnie et fût gravement blessé. Car si ce roman n’est pas purement autobiographique, l’auteur aborde son personnage comme un frère qui serait peut-être son jumeau, son double?

Roman fleuve. L’Una  – et l’eau  – est personnage majeur dans toute l’histoire, de l’enfance à l’âge adulte.

« Combien j’adorais la pluie quand elle déferlait sur l’eau. La goutte qui vient frapper la surface qui la relance droit dans l’air à la façon d’une fontaine. Des milliers de gouttes de pluie bondissent dans la rivière, et autour de chacune apparaissent des petits ronds qu’on peut prendre dans un battement de cils pour des nénuphars. Si l’averse est brusque et copieuse, on dirait des lances verticales qui se soudent à la rivière ou qui giclent et filent quelque part dans le ciel par-dessus les monceaux de nuages. »

Bien sûr ce roman est un récit de guerre d’une violence inouïe. Mais la grande première partie de l’histoire que nous conte l’auteur qui est aussi poète -et on le saisit tout de suite – est une promenade dans une enfance près de l’Una, cette rivière où enfant le narrateur passe tout son temps, à pêcher, à regarder, et je crois que ce sont tous ces passages d’aventures enfantines les pieds dans l’eau qui m’ont emmenée sur ses pas.

« L’Una avec ses rives était mon refuge – forteresse verte impénétrable. C’est là sous les branches feuillues que je me cachais des hommes. Seul dans le silence cerné par la verdure. Je n’entendais que le travail de mon cœur, le battement d’ailes des mouches et le clapotis quand le poisson se jette hors de l’eau et y retourne. Ce n’est pas que je détestais les hommes, mais je me sentais mieux parmi les plantes et les animaux sauvages. Quand j’entre dans un fourré de la rivière, plus rien de mal ne peut m’arriver. »

Poète. L’écriture est d’une force, d’une beauté incroyables, elle saisit au ventre et fait monter les larmes. D’émotion simple.

Puis viendra le maelström de la guerre, et je n’ai pas la présomption de « résumer » ici cette  histoire. L’auteur met en fin du livre un glossaire et une chronologie de l’histoire de la Yougoslavie depuis 1945.

« Le remord n’existe pas et personne ne viendra murmurer à ton oreille: l’ennemi aussi est un être humain. Sur le champ de bataille, il en va autrement: l’ennemi est un ennemi. Il ne peut pas être humain. l’ennemi doit être un hyménoptère visqueux avec des cornes et des pieds de cochon, alors tire et laisse tomber les fadaises qui occupent les lâches et les philosophes. J’ai tué au corps à corps quelques éléments ennemis c’est pourquoi mes concitoyens me fuient, et quand je marche dans la rue tout le monde traverse. J’ai la capacité de flairer leur peur. »

Une fête foraine, un fakir et le personnage plonge dans son passé, dans une longue glissade comme une entrée dans l’eau, dans l’Una, et son environnement d’arbres, de buissons, d’herbes et de bestioles, sans parler des poissons et de la pêche, sur cette berge où il accède par la cour de la petite maison de sa grand – mère bien aimée. Il partage avec nous, dans des pages sublimes, cette époque de l’enfance et déjà l’univers intérieur de celui qui deviendra soldat du chaos. Ce chaos qu’il tente de faire sortir de sa tête et de son cœur avec le fakir ( quelle belle idée, le fakir ! ). Et la poésie.

Pas plus, sinon que peu de livres sur ce sujet ont cette force, ici si intense par l’écriture merveilleuse, et surtout est remarquable le choix narratif qui alterne tensions et rêveries, cruauté et souvenirs tendres, une stratégie de résistance grâce à l’acquis heureux des jeunes années pour contrecarrer l’extrême brutalité de la guerre.

« Vive la dépression! Voilà pourquoi je me suis employé de toutes mes forces à bloquer les formes et les contenus des images de guerre, j’ai voulu les refouler au plus profond, comme quand on noie quelqu’un et qu’on pousse des pieds sur ses épaules pour l’enfoncer un peu plus bas, dans le noir tout au fond où se tiennent les huchons, jusqu’à ce qu’il perde souffle. J’ai voulu être comme les autres qui sont indemnes, inséré dans la société, normal et gris. Si j’entrouvrais les yeux furtivement, les serpents dans le turban du fakir se mettaient à siffler et leur langue frétillait à une vitesse de plus en plus folle. Le fakir me faisait savoir que je devais me libérer des formes et des contenus des images de guerre. »

Pour conclure, une des lectures les plus fortes de ce début d’année pour moi, j’en parle en en ressentant encore tout ce qui a vibré et résonné à cette lecture. Je suis très consciente que cette petite chronique ne fait que frôler les eaux profondes de ce livre qui est une immersion, parfois en apnée, dans la vie d’un homme. C’est d’une grande intelligence et d’une aussi grande sensibilité.  Bouleversant, tendre et douloureux, une merveille littéraire. Une chanson, dans ce livre:

« Darwyne » – Colin Niel – Rouergue noir

Darwyne par Niel« -Son amou-our, durera toujours…

Darwyne n’aime rien comme les chants d’adoration dans la bouche de la mère.

-Son amou-our, calme la frayeur…

À bien y réfléchir, il n’aime pas grand-chose de ces matins de culte à l’église de Dieu en Christ. Il n’aime pas la sensation de la chemise synthétique et collante sur sa peau moite. Il n’aime pas la façon qu’ont les autres garçons de le regarder en croyant qu’il ne s’en rend pas compte, depuis ce banc où ils se retrouvent chaque dimanche comme si c’était un jour d’école.

-Son amou-our, réveille en douceur…

Il n’aime pas le diacre à la cravate, celui qui se tient près du guitariste. Avec ses gros yeux et sa moustache, il lui rappelle les fois où la mère a demandé qu’on prie pour libérer son fils des mauvais esprits qui le persécutaient. »

Voici un livre impossible à lâcher. Colin Niel nous emmène dans les pas de Darwyne au cœur des sortilèges de la forêt amazonienne et dans le quotidien de ce petit garçon de 10 ans que la vie n’a pas gâté. Né avec une déformation des chevilles – ses pieds sont à l’envers – d’une mère dure, peu aimante et souvent maltraitante sous prétexte que c’est pour son bien, Darwyne trouve une vraie vie, un réconfort et un monde dans lequel il n’est pas étrange ni étranger au cœur de cette forêt crainte par presque tous. 

rain-4376988_640Nous voici dans le bidonville de Bois-Sec, où vit Yolanda Massily dans un carbet – une hutte – avec son fils Darwyne et son nouvel amant, numéro 8, Johnson. Darwyne déteste ces hommes que Yolanda fait circuler dans le carbet.Yolanda est belle, très belle, et elle le sait. Darwyne le sait et il aime jalousement sa mère d’un amour indéfectible. Yolanda, quand Darwyne est né avec ses pieds tordus, a fait le maximum pour les faire redresser. Mais ça n’a pas vraiment marché. Et Yolanda n’a de cesse de rappeler au garçon tout ce qu’elle a fait pour lui, tout ce qu’elle fait, son orgueil est immense, et l’image de son fils, si imparfaite extérieurement, la blesse. Derrière une apparence de mère respectable, on découvre de quoi elle est capable, favorisant sa jolie fille Ladymia qui, elle, correspond à ses attentes.

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« Quelques minutes s’écoulent encore, elle revient vers Ladymia, lui tend une assiette en plastique fumante que la sœur regarde avec gourmandise.

Puis elle marche vers Darwyne, un autre bol à la main.

-Mange, dit-elle.

Et Darwyne se redresse pour découvrir son dîner.

Dans le bol, il y a cinq gros piments.

Rouges et fripés et gorgés de soleil.

Il lève la tête vers la mère, qui ne lui rend pas son regard. Elle est calme, elle est toujours calme, dans ces moments-là, elle ne s’énerve pas. Son visage est fermé comme un coffre inviolable, ni colère ni exaspération, non rien de tout ça. Elle répète:

-Prends. C’est ça que ça mange, les animaux, tu le sais. »

640px-Possum122708Né avec cette déformation des pieds, il est tout bancal, Darwyne, il n’aime pas l’école, forcément; si différent, avec sa petite mine peu aimable, il est étrange Darwyne, beaucoup trop pour presque tout le monde. Darwyne, lui, ce qu’il aime, c’est la forêt, juste là, en lisière de Bois-Sec. La forêt, les animaux qui y vivent, les arbres, tout. Il aime sa mère, sa sœur – qui vit sa vie – mais par-dessus tout, il aime cette forêt inextricable – mais pas pour lui – parce qu’il y trouve sa place, parce qu’il ne lui est fait aucune violence dans cette forêt. Lui, si persuadé que sa mère a raison, qu’il n’est qu’un « sale petit pian* dégueulasse ». Les pages 204 et 205 sont particulièrement révoltantes:

« Mange ta saloperie de forêt.[…] Mange, petit pian. Mange.

Et enfin Darwyne s’exécute.

Sabre derrière le crâne, à genoux dans les racines, il ouvre sa petite bouche et la plonge dans la boue, sans même s’aider des mains qui reposent inertes sur les côtés de la bassine. » 

512px-FaultierC’est l’assistante sociale, Mathurine, jeune femme en mal d’enfant qui désespère après des FIV sans succès, c’est elle qui aime la nature, qui sait plutôt bien y circuler, c’est elle en intervenant auprès de Yolanda pour Darwyne, qui va percer la vraie personnalité de cet enfant inadapté à la vie sociale mais si à l’aise en forêt. Et ce n’est pas n’importe quelle forêt, c’est une jungle bruissante, mouvante, pleine de vies secrètes, comme celle de Darwyne. Mathurine va partir avec le garçon pour un parcours en pays de sortilèges. C’est cet endroit qui les lie, qui les réunit dans le même effort, dans le même goût de cette nature toute puissante face à eux. C’est ici qu’ils se ressemblent.

« Le jour s’écoule sans qu’elle voie le temps passer. Ils parcourent kilomètre après kilomètre, remontent rivières et ruisseaux, suivent des lignes arrondies au somment des collines, franchissent vallons, plateaux, savanes-roches, cambrouzes. À mi-journée la pluie s’invite violente, annoncée par un vent qui secoue la canopée, l’eau ruisselle sur les troncs et se déverse des feuillages, le sol gonfle et devient boue. Mais pas de quoi stopper leur progression, à peine ralentissent-ils, Darwyne jette juste un œil dans son dos, pour vérifier que Mathurine est toujours là. À aucun moment elle ne décèle la moindre fatigue chez lui, il lui arrive même de presser le pas en pleine montée, des accélérations qu’elle suit en forçant, elle, sur ses cuisses pourtant robustes. »

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C’est peu dire que ce livre est beau, fort, parfois révoltant, mais toujours juste. Darwyne n’est pas seulement « victime ». La réussite est dans ce personnage souvent ambigu, qui est inquiétant, troublant, qui semble sortir de son titre d’humain pour se muer en animal, en arbre, en mousse ou en liane, il est vibrant de mille choses. Et il est impressionnant. Ce personnage marque mon esprit par sa « sauvagerie », j’entends par là son osmose avec son milieu naturel, la forêt. Darwyne m’a fascinée, j’ai eu beaucoup de tendresse pour Mathurine, si fine et intelligente. Et quant à moi je crois que Colin Niel signe ici un de ses plus beaux romans . 

Il y a encore beaucoup à dire sur les pages de cette histoire, sur la misère de ce bidonville par exemple, sur les impitoyables intempéries et catastrophes de tous genres qui l’affligent régulièrement, sur le caractère de Yolanda – moi, elle me fait peur –  mais je m’en tiens juste à ça, à l’émotion que m’a procurée cette lecture et vous laisse le grand plaisir de lire un tel roman. Un roman accompli qui génère une profonde réflexion sur notre relation à la nature et à l’inconnu. Gros coup de cœur !

« Tigre obscur » – Gilles Sebhan , Rouergue Noir

9782812622809« L’éveil

Le métal frottait contre sa peau. Il n’y avait aucune limite à son pouvoir. Il le sentit qui s’éveillait, s’étirait, montrait les dents. À l’intérieur de lui, la bête se mit à gronder tandis que le jeune homme terminait de se préparer. Personne n’aurait pu soupçonner sur le campus qu’il abritait en lui l’animal d’un cirque mort au fond de l’enfance, la gueule d’un tigre contre la terre gelée. L’animal pouvait rester assoupi durant des semaines, puis brusquement il s’éveillait et remuait contre son sein. Alors le combat commençait. Tigre, murmura le garçon en quittant la chambre où son camarade dormait. »

Je savais bien que cette noire série n’était pas achevée. Et elle ne l’est pas encore, je pense, après ce roman-ci, qui m’a scotchée à mon fauteuil, lu d’une traite; il est peut-être bien pour le moment mon préféré de la série, même si j’ai beaucoup aimé les autres. Celui-ci est je trouve plus fluide dans l’écriture, mais âmes sensibles, gare à vous…En effet, la violence est décrite ici sans concession à quoi que ce soit de « moral » ou de pudique. De morale, il n’y en  pas, enfin selon moi une fois encore. Et c’est plutôt propice à la liberté et à la créativité. Même dans le meurtre et la violence. Si je dis ça c’est que si on a suivi la série, c’est une ligne sinon logique, du moins fatale, inévitable. Petite idée de l’atmosphère:

« Une musique eut beau retentir, venue de la playlist habituelle, personne ne sembla sortir de sa léthargie. Le serveur amoché balbutia en tentant de se redresser. Théo fit rapidement jaillir la lame et l’approcha de son oreille. Tu sens ta fragilité? La possibilité de continuer ou pas. Tu la sens cette limite? Le serveur tenta d’articuler un oui nasillard à travers son nez cassé. Un oui à peine audible, mais un oui quand même. Bien, souffla le jeune homme comme s’il était infiniment soulagé, comme si la réponse venait de leur sauver la mise à tous les deux. Très bien, répéta-t-il, avant d’ajouter comme un hypnotiseur: Et maintenant, tu vas m’oublier. »

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Je ne devrais peut-être pas dire ça, mais c’est ce que j’ai envie d’exprimer parce que je suis la vie de Dapper, Théo, Ilyas, Anna, Hélène depuis le début, et que Théo évolue comme on le pressent au fil des livres. On se demande jusqu’où il ira, ce qu’il deviendra. Dans cette histoire réapparait le tigre, celui de « Cirque mort » qui hante Théo depuis l’enfance, celui du cirque, celui de l’histoire que Dapper lisait à Théo petit. Théo est devenu celui que j’avais plus ou moins imaginé. Et c’est terrible. Le personnage du journaliste qui apparaît ici est assez fascinant – chaque personnage est complexe et ambivalent chez Gilles Sebhan. Sa confrontation avec Dapper (page 136) est remarquablement relatée et montre la force de l’écriture de cet auteur assez inclassable. Extrait de la rencontre de Dapper avec ce journaliste, une colère froide:

« Dapper regarda l’homme  avec un mépris souverain. Vous imaginez que je reste les bras croisés en attendant qu’un fouille-merde dans votre genre vienne tout m’expliquer. C’est ça que vous croyez? Nous sommes à la recherche du meurtrier qui se cache derrière tout ça. Je vous confirme que quelqu’un est en train de se venger. Et il est possible qu’il fasse une troisième victime. […] La moindre fuite le condamne à mort. Le gros journaliste se renfrogna. Je comprends, dit-il. Il se leva, rajusta sa double paire de lunettes. Je suppose que pour les excuses, il est trop tard. Dapper hocha sobrement la tête. Le gros journaliste boita dignement jusqu’à la sortie, sentant dans son dos le regard de Dapper. Bien sûr quelque chose clochait. »

On ne doit rien dire là-dessus, c’est un livre court au rythme dynamique, chapitres qui s’enchaînent sans temps mort, chacun apportant un élément ou un indice qui fait la plupart du temps frissonner, pas une minute de répit. Il est question d’emprise, ici celle d’Hélène sur Anna, Hélène lui imposant de vivre dans la maison où elle a vécu avec son mari, et où se sont déroulés des événements tragiques et traumatisants.

« Quelques mois plus tard, les deux femmes emménagèrent dans l’endroit. Anna comprit immédiatement que cette maison la rendrait folle. Elle reconnaissait le sadisme de sa maîtresse. Elle le subissait comme d’autres subissent les coups. Mais c’était d’une manière insidieuse qu’Hélène agissait sur l’esprit de sa compagne et tentait d’accroître toujours plus son pouvoir sur elle. Toute sa vie avait été vouée à ce projet. Elle avait réussi à éloigner d’Anna tous ceux qu’elle aimait. Elle lui avait également fait quitter son travail pour qu’elle s’occupe de son secrétariat. Mais c’était une fausse activité et elle ne lui confiait aucune responsabilité. Anna se sentait comme un insecte auquel l’araignée a injecté son venin. Elle était consciente mais paralysée au milieu de la toile. Elle n’attendait plus que d’être dévorée. »

598px-Peter_Paul_Rubens_110Gilles Sebhan a un talent fou pour entrer dans les tréfonds inavouables de ses personnages. Il utilise pour ça une très belle langue, toujours très poétique, très précise, et le tout très très noir. J’ai trouvé, mais c’est juste mon avis, que le personnage le plus lumineux, le plus émouvant est Ilyas, cet Ilyas présent dans la série depuis toujours et devenu le fils adoptif du policier Dapper. C’est la part peut être la plus sensible du roman, ce lien entre Dapper et Ilyas. C’est une parenthèse parmi le reste plein de ténèbres, de démons enfermés et de démons qui s’échappent comme ce « tigre obscur » qui surgit avec violence. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ce lien entre Dapper et Ilyas ne soit pas trouble aussi. Car tout est trouble dans l’univers créé par ce diable d’auteur. 

Gilles Sebhan écrit des livres affreusement addictifs, et celui-ci l’est pour moi encore plus que les autres. J’attends la suite avec inquiétude, impatience et curiosité. Dapper, superbe personnage, n’a pas fini de nous faire frémir.

Bravo !

« À présent lui revenait le souvenir de ce petit livre qu’il lisait à son enfant, le seul moment où il s’était occupé de lui, ne rejetant pas sur Anna toute la responsabilité de l’affection et du soin. C’était un livre choisi par lui. Il y était question d’un tigre. Un tigre amoureux. À présent, dans cette nuit noire, ce souvenir illuminait la route. Ce n’était pas triste, bien au contraire. C’était la vie la plus véridique qui s’exprimait. Pourtant les larmes ruisselaient sur son visage. Le tigre vient quand il veut, songea Dapper et il ferma les yeux. »

PS: Très belle couverture, qui quand on lit le livre est encore plus troublante.

« Une cathédrale à soi » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

9782743653071« Vous savez comment c’est quand on a bourlingué trop longtemps et qu’on s’est trop souvent donné du cran à l’aide de quatre doigts de Jack accompagnés d’une bière pour faire passer, ou avec n’importe quelle sorte de cachetons à portée de main. Et si ça ne suffisait pas, peut-être en doublant la mise le matin venu avec une demi-douzaine de grands verres de vodka agrémentée de glace pilée, de cerises et de tranches d’orange, pour bien renvoyer à la cave araignées et serpents.

Waouh !  Quel pied ! Qui aurait cru que nous allions mourir un jour? »

Oublié, « New Iberia Blues ». Voici un roman d’une intense beauté, d’une intense profondeur dans le regard porté sur l’humanité. Et puis voilà, il y a tout le bonheur et l’émotion à retrouver Dave Robicheaux et Clete Purcell en très grande forme. L’amitié, la fraternité, la solidarité de ces deux-là sont ici extrêmement émouvantes, on sent l’affection forte que porte l’auteur à ces deux compères, et on les aime de la même manière. Je ne sais pas si c’est mon état du moment, mais ils m’ont bouleversée du début à la fin. Mangrove_Swamp_Wikstrom_1902Plus que jamais, James Lee Burke infiltre les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus laid comme dans ce qu’elle a de plus beau, les deux se confondant, se heurtant dans un combat constant. Un des personnages importants, Marcel LaForchette détenu à la prison de Huntsville:

« Je suis sorti du lycée, diplômé, à dix-sept ans. Au même âge, la même année, Marcel entamait une peine de trois à cinq ans dans une prison pour adultes pour vol de voiture. Il n’était encore qu’un petit poisson quand il fut dévoré et servit de jouet à une demi-douzaine de dégénérés. Vous savez ce qu’il y avait de plus bizarre, chez Marcel? Il ne se fit jamais tatouer, et ceci dans un environnement où les hommes portaient des manches longues, des épaules aux poignets, ce qui en disait long sur leur carrière de prisonniers. »

Clete et sa photo dans la poche, triste mémoire de la crasse que peut être un homme, un groupe d’hommes, une communauté entière, la photo de cette femme et de ses enfants marchant vers la mort dans une chambre à gaz que Clete brandit, Clete le vengeur et ses répliques percutantes prend ici je trouve une dimension de géant.

cadillac-1439944_640« Il y a des années, il avait arraché une photo en noir et blanc d’une histoire illustrée de la Deuxième Guerre Mondiale, et il la gardait dans son portefeuille, protégée par une pochette en celluloïd. La photo montrait une femme voûtée montant un chemin de terre avec ses trois petites filles. La femme et les enfants portaient des chiffons sur la tête, et avaient le dos couvert de manteaux bon marché. La plus jeune des fillettes était tout juste en âge de marcher. On ne pouvait voir ce qu’il y avait au bout du chemin. À l’arrière-plan, il n’y avait ni arbres, ni herbe.

Ce grand écrivain qu’est Burke est au plus juste dans cette confusion des sentiments qui par révolte contre des actes ignobles engendre une autre violence vengeresse. Rien n’est  simple dans cette histoire qui oppose les Balangie et les Shondell, Shakespeare fait son apparition, car Johnny et Isolde, jeunes et beaux, s’aiment, font de la musique ensemble et vont être les victimes des rivalités mafieuses de leur famille, prêts qu’ils sont à mourir si l’un d’eux disparait.

swamp-4544970_640« Nous roulâmes jusqu’au Vieux Carré, Clete gara sa Caddy à son bureau, puis nous prîmes un dîner tardif au Acme Oyster House, sur Iberville. Après avoir quitté le domaine des Balangie, nous avions peu parlé, en partie parce que nous étions en colère et honteux, que nous soyons ou non prêts à l’admettre. Des gens dont la fortune provenait des narcotiques, de la prostitution, de la pornographie, de prêts avec usure, du racket et du meurtre nous avaient virés comme si nous avions été de modestes flics en patrouille ignorants et indignes de se trouver dans leur maison. »

Dante aussi est de l’histoire, avec les descentes aux enfers, les revenants, les apparitions, les brumes et les flammes. J.L. Burke et Dave sont, comme « Dans la brume électrique », hantés par l’histoire. Celle des soldats confédérés, mais aussi celle des guerres du XXème siècle, mais aussi la leur propre avec tout ce qui les hante, les obsède et qui tout en les faisant avancer les abat parfois.

« Je me rappelle encore les étincelles dans le ciel du soir, la lueur des paillotes, les hurlements des enfants. Je me dis que je n’avais pas le choix. Est-ce que je dis la vérité? Encore aujourd’hui, je déteste ceux qui assurent que je n’ai  rien fait de mal. Je les déteste avant tout pour leur sophisme et pour la main qu’ils me posent sur l’épaule tandis qu’ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Et pour finir, je me déteste moi-même. »

raccoons-3854734_640Tout ceci donne lieu à des pages sublimes, et je pèse le qualificatif. Tant dans les scènes d’action que dans les contemplations mélancoliques, aussi bien dans les dialogues, en particulier les conversations des deux amis rehaussées d’humour, que dans les moments songeurs de Robo – joli surnom – , on atteint là un niveau impressionnant de talent pour parler de ce que sont les hommes et de la consolation que peut apporter la nature. Comme cette introspection de Dave, un soir.

« Ce soir- là je m’assis à la table de jardin, et nourris mes chats, deux ratons-laveurs et une opossum qui portait ses bébés sur son dos et s’invitait à un repas gratuit à chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Si l’on est enclin à la dépression, le déclin du jour peut s’infiltrer dans votre âme, vous serrer le cœur et éteindre la lumière dans vos yeux. Lors de ces moments où je suis tenté de laisser dériver mes pensées dans l’ombre finale, je recherche la compagnie des animaux et essaie de prendre plaisir à voir la transfiguration de la terre au moment où le dernier éclat du soleil est absorbé par les racines et les troncs des arbres, les bouquets de belles-de-nuit et le Teche lui-même à marée haute, alors que la lumière est scellée sous l’eau et brille dans le courant comme des pièces d’or ondulantes. »

Les deux familles abritent en leur sein des horreurs, des perversions et commettent des actes immondes; ici surgit le Moyen Age, celui de l’Inquisition, et plus tard la légende arthurienne où là encore les apparitions surviennent au-dessus des eaux. Dave et Clete sont ici chevaliers en mission en un duo impeccable et implacable, dans les brumes du bayou Teche et de ses revenants; ces deux hommes imparfaits mais qu’on aime tant ( peut-être pour leurs « imperfections » ), mènent l’enquête avec leurs tripes, leur cœur et leur cerveau. Je les aime.

cajun-5354597_640 Histoire, poésie, la grande culture de l’auteur qui pour autant ne renonce pas à l’humour… un roman impressionnant.

Les dernières phrases un rien apocalyptiques avant l’épilogue:

« De petits grêlons commencèrent à cliqueter sur le toit du pont, puis grossirent en taille, en volume et en rapidité jusqu’au moment où ils rebondirent comme des balles de ping-pong sur tout le bateau, la fraîcheur de leur blanche pureté nous coupant du monde, faisant cesser le vent, dentelant les vagues gonflées, créant un opéra métallique de glace et de métal que n’aurai pu atteindre la Cinquième Symphonie de Beethoven.

Mais ce n’est pas terminé. Je vais essayer de vous expliquer. Vous voyez, tout ça est la faute de Clete Purcel. Comme l’aurais dit Clete, j’te raconte l’essentiel, Marcel. J’te raconte pas d’craques, Jack. »

Un très grand James Lee Burke.