Ça a commencé par un mensonge, c’est toujours par-là que ça commence, la fiction de soi que l’on impose aux autres, tordre le réel pour le faire entrer dans sa propre histoire. Je mens très bien, c’est un reste d’enfance. »
Un court post pour ces quelques 98 pages. Une femme raconte. Son enfance, l’école, le collège, et une professeur de sport. Comment dire…Cette femme s’avère être un monstre et elle est morte. Je ne peux pas dire beaucoup, parce que vraiment c’est court. Mais la narratrice, Jeanne va entrer dans la maison de cette personne, tout en nous confiant son histoire et la proximité de cette prof.
« Entrer dans la maison, c’est rompre le le silence et le secret qui ont brisé une vie. »
« Elle fouille, elle retourne les affaires, parce qu’elle sait que « les monstres peuvent mettre des sachets de lavande dans les armoires et des décolletés de dentelle ». Que les monstres peuvent aussi être des femmes »
Je n’en dis pas plus, l’écriture délicate et émouvante de l’autrice vous dira sans brusquerie un acte d’une grande violence. A lire, ça prend une heure tout au plus et ça laisse la gorge serrée.
Tu t’en souviens? Pourquoi tu ne t’en souviens pas?
« Le sentier qui mène à la plage est dangereux.Tu l’aperçois par la vitre de la voiture, il serpente entre deux vieux murets de pierre. Tu détaches ta ceinture et repêches ta chaussure droite sous le siège. […]. Le caméscope est calé entre Evan et toi sur la banquette arrière par une bouteille d’eau et une serviette pliée. Tu l’attrapes avec précaution et tu caresses son boîtier en plastique noir comme tu le ferais avec un animal apeuré. »
Un gros coup de coeur pour ce roman, lu d’une traite, sur un sujet qui à mon avis n’a pas souvent été abordé aussi bien, aussi finement et profondément.
Une jeune fille, fascinée par l’image, sur la plage des vacances, le caméscope de ses parents entre les mains. Elle filme. Sur la plage donc, sa famille et son petit frère, Evan et puis son meilleur ami Lorcan . Plus tard, alors qu’elle n’a que sept ans, son père lui offre un PC, sur lequel elle joue avec des jeux d’enfant, des petits personnages colorés, etc…Puis se lassant, elle explore. Et ainsi va commencer une progression attisée par sa curiosité insatiable pour arriver quasi inévitablement à des choses…clairement pas de son âge. cet extrait assez long suffira à comprendre:
« Au début, tu ne comprends pas ce que tu as sous les yeux; l’image est tellement étrange que les ombres et les lignes se mêlent et que les formes n’ont plus de sens. Il y a du beige, du marron, du rose. Tu crois discerner un visage, de la peau. C’est comme une illusion d’optique. Presque comme un poulet cru chez le boucher. Tu tournes la tête, puis tu reviens à l’image. et tout à coup, tu vois une femme agenouillée, la caméra au-dessus d’elle. Sa silhouette se détache de l’amas de chair. L’espace d’un instant, tu imagines tenir la caméra comme tu l’as déjà souvent fait. Tu te représentes la scène en dehors de cette image, comme si tu y étais.
Les cheveux de la femme sont repoussés en arrière, et gras. Elle est mouillée , rouge et nue. Tu la fixes sans comprendre ce que tu regardes. »
Ce qui me surprend dans ces débuts sur internet de la fillette, jeune fille, c’est le peu de prévention des parents, le peu de vigilance. C’est la question qui me reste après cette lecture qui m’a parfois coupé le souffle. Je ne vais pas écrire un long post, ce roman est un voyage dans la tête d’une enfant, puis adolescente, adorable, qui, seule découvre les versants sombres du Net, à un âge bien trop précoce. Elle est certes très intelligente, mais…on va la suivre, la voir grandir, aller à l’école, puis au collège, puis au lycée, avec des ami-e-s, comme Kate. Les amitiés deviennent compliquées pour notre jeune fille qui a tant de secrets. On va suivre sa vie bien cachée à sa famille – que je trouve un peu inconséquente – celle du net, des rencontres plus ou moins sordides. Je crois que je n’ai encore jamais lu un livre sur ce sujet, et celui-ci m’a bousculée, bouleversée.
Je crois qu’il est d’abord d’une grande finesse, qu’il est délicat et d’une justesse qui fout des frissons. Parce qu’on l’aime cet adolescente, elle est très attachante, on a peur pour elle. Enfin moi, j’ai eu peur pour elle, pensant au monde réel dans lequel nombre d’ados se laissent emporter. Et ce sera son cas. Ce roman parle de la découverte du corps qu’elle habite mais aussi, et surtout, de l’estime de soi, du respect de soi , du piège de l’image et des réseaux qui exposent au grand jour et au grand nombre des choses relevant de l’intime, sans réelle conscience ici de la jeune fille qui vit sur internet, son monde parallèle, textos, photos, conversations…Le petit frère qui grandit, Evan, voit sa soeur dériver, il sait qu’elle ne va pas bien:
« Tu as déjà publié un truc sur les réseaux sociaux? te demande Evan. T’as rien de mieux à faire?
-Mêle-toi de ton cul. »
Tu rafraîchis jusqu’à recevoir une notification de Jack.
-Merci, lui dis-tu.
-Ouais.
_ Vous êtes trop chelous. »
Evan pose son sac à côté de toi et s’éloigne sur la plage. Tu regardes son dos rapetisser. il est devenu très grand, même si ce n’est pas l’impression qu’il donne.
C’est comme si , ces derniers temps, une part de lui avait disparu. Ça fait des mois que vous n’avez pas eu de vraie conversation; vous n’avez rien à vous dire. Cette plage est peuplée de fantômes, des versions de vous-mêmes qui correspondent à la dernière fois que vos pieds ont foulé ce sable. L’espace d’une seconde, tu revois Evan petit garçon, seau jaune à la main. »
Bref, je ne dis pas plus, ce roman m’a bouleversée, il est d’une force rare dans sa façon de relater sans commenter et sans inclure de jugement. A aucun moment j’ai ressenti de la colère contre cet jeune fille, à aucun moment je l’ai « rejetée », mais au contraire, je l‘ai aimée comme si elle était ma fille. Imaginer …ce qu’on lit, si elle était ma fille. L’absence des parents dans cette histoire m’interroge aussi. alors on écoute les sentiments et pensées de la jeune fille – qu’on voit grandir jusqu’à l’université – la prise de conscience à un moment critique de ses errements, plutôt qu’erreurs ceux qui l’emmènent vers une réelle destruction d’elle-même. Pas juste de son corps, mais de sa pensée, de son intimité, de sa vraie personnalité. Jusqu’à ce « trou dans son ventre » dont elle parle souvent. Heureusement la fin est lumineuse, le chemin de la jeune fille, devenue jeune femme, a été semé d’égarements, d’une sorte de quête obscure, d’une perdition.
Je crois que je n’ai jamais lu un roman aussi beau sur un tel sujet, aussi dur, mais aussi tendre etempathique pour le personnage principal, une figure que je n’oublierai jamais je crois. La fin, sur la plage de l’enfance, avec Lorcan, l’ami, l’amour de toujours:
« Il t’aide à te relever et vous quittez les rochers. La marée est haute, la plage a changé. Il ne reste plus qu’une fine bande de sable où les gens sont assis, tout le reste est submergé. Ici, le changement est constant; tu ne comprends pas comment tu as pu mettre autant de temps à t’en rendre compte et à l’accepter. Tu patauges, tes pieds s’enfoncent dans le sable et y laissent des empreintes éphémères. « Je pense qu’il y a assez de fond pour qu’on aille sauter du promontoire. Ça te tente? demande Lorcan.
-D’accord. Si tu sautes avec moi. »
Tu te mets en maillot et, lorsque tu passes la main sur ton ventre, elle ne trouve que ta peau lisse. Tu n’as plus peur. »
Magnifique, et cette belle chanson de Henri Tachan, « L’adolescence »
Une perdrix blanche décapitée, garrochée par Reth, vient démolir le feu que Wilbrod est en train d’essayer de partir. Les plumes du cou de la poule sauvage sont croutées de sang. Wilbrod soupire et rentre un peu plus son cou à lui dans le collet de son manteau. Il peut ainsi sacrer au chaud. Les épinettes autour répondent en craquant de froid. Il jette au coupable une oeillade aussi sanguinolente que le plumage du volatile, retire l’oiseau et recommence à empiler ses brindilles d’épinette sèche. »
Bienvenue chez les trappeurs, décembre 1913, au nord du lac Saint Jean au Québec. Dans ce quasi désert boréal, une communauté de trappeurs. Et voici Léon qui rentre après des mois de trappe pour apprendre que son épouse est morte et que sa fille a été retrouvée morte elle aussi dans la Platte, une maigre rivière. Voici une tragédie québécoise façon antique – en bien moins propre – dans cet univers glacé et hostile tant par la nature que par ses habitants. Tragédie dont je ne vous livre pas la totalité, mais ce qui m’a marquée, moi.
Cela n’a pas été une lecture facile car même habituée aux romans noirs, très noirs, cet univers glacé et crasseux m’a été difficile à regarder. Surtout le côté crasseux. Ce roman est empreint d’une sauvagerie terrible. mais quelle écriture!
« Reth les dévisage un moment, en finissant de ronger une cuisse de la perdrix. -Je m’en vas là où y fait chaud à l’année. J’en ai plein le cul du froid.
Surpris par la banale sobriété d’une telle réponse, les gars restent muets. La crasse de leur sale face ne parvient pas à dissimuler leur soulagement.
Léon tapote sa pipe d’argile pour en évacuer le bon tabac Carillon consumé. mais Reth n’a pas terminé.
-Pis j’en ai plein le cul de vous autres aussi. De vos lois hypocrites, de vos choix de traîtres pis de profiteurs. Reth qui décide de vider son sac, c’est comme le temps glacial qui s’installe subitement après l’été indien. On ne sait pas combien de temps ça peut durer. »
Voici donc Léon qui revient d’une saison de trappe dans les forêts boréales. Pour retrouver son village mais surtout son épouse décédée de maladie, sa petite fille morte, retrouvée noyée dans la Platte, une maigre rivière pourtant. Tout respire la mort, la désolation.
Léon, bien sûr, le choc passé veut savoir et aidé de ses compagnons, il va apprendre qui est responsable. La chasse, c’est ici le sujet exploré sous toutes ses possibilités ou presque. La chasse pour faire justice. quant à la religion, elle pèse aussi assez lourd dans cette histoire, vous verrez. Et l’art de l’ellipse:
« Léon se rapproche du curé pour le regarder dans le blanc des yeux.
-Est où , Almas? Pis Rose?
Parfois, même un bonimenteur de l’acabit du curé Edmond, habitué d’emberlificoter son monde, se rend compte qu’il ne sert à rien de tourner autour du pot. il répond donc, en y croyant profondément:
– Le Seigneur, à Son impénétrable façon, les a rappelées auprès de Lui.
Si quelque chose s’écroule à ce moment-là àl’intérieur de Léon, il n’en laisse rien paraître. »
Ce livre m’a été difficile à lire sans hauts le cœur, parfois. Car rien n’y est doux, propre, tout y est violent, crasseux, pervers. Mais comme dans l’extrait ci-dessus, l’émotion affleure, presque en catimini. La place des femmes, il faut bien le dire, n’est pas la meilleure, et sûrement pas enviable. Mais elles ne se laisseront pas faire sans se rebiffer. Je ne sais pas bien – vous devez le sentir dans ce post – comment parler de cette histoire qui peut amener jusqu’à la nausée, sans être dénuée parfois d’une touche de tendresse, qui cède vite à la réalité de cet environnement hostile. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas aimé, non, mais que je ne peux que vous proposer des extraits significatifs, mais pas résumer. Analyser, il n’y a pas lieu. Les esprits, les voix et les corps parlent ici clairement, abruptement. L’écriture dit tout des gens de cet endroit, de leur vie, de leurs modes de pensée. C’est du raide, du brutal, parfois éclairé d’une touche fragile d’émotion, qui s’éteint vite face à la réalité, qui ne tolère pas de douceur.
C’est un monde brutal, dur, sans possibilité de relâchement, et je remercie les deux auteurs d’avoir fait une belle part aux femmes, des combattantes aux faibles armes, mais décidées.
Un très bon roman, mais difficile. Ce sont pour moi les femmes de cette histoire, courageuses, rageuses et lumineuses, qui le sauvent du sordide pour en faire un beau livre.
Je termine avec les mots de la fin, et Rita, superbe personnage.
« De toute manière, la guerre, on dirait que Rita l’a déjà vécue. En ce qui la concerne, elle est prête. Elle regarde une dernière fois le cadavre curieusement épargné de Reth. Aucune bête ne l’a charogné. Pas une pie pour lui avoir bouffé les yeux. Et pas question pour Rita de propager une telle curiosité, de quoi le transformer en saint. S’il n’en tenait qu’à elle, la légende de Reth en tant qu’Atshen pourrait crever ici-même, au fond du bois, là où elle est née. »
Et comme j’aime bien finir en musique, j’ai choisi ce morceau, cette voix, que j’aime tant, sombre et grave, comme cette histoire, plutôt qu’une chanson de trappeur pas terrible.
« Innocence et châtiment » – Ivo Andric -éditions des Syrtes poche/traduit (serbe) par Alain Cappon
« Le livre »
« C’est avec une certaine appréhension que je m’apprête à narrer la petite histoire d’une peur immense, durable. Cette peur-là ne se rattache pas aux craintes, aux frayeurs multiples et diverses qui envahissent l’homme dans son combat pour l’existence, dans sa lutte pour s’assurer une vie meilleure, des biens, une situation, la gloire et la suprématie, pour préserver ou accroître ses acquis. Non, il s’agit d’une tout autre peur, de la panique si difficilement exprimable qui gagne un innocent confronté aux événements de ce monde. »
Un petit livre, 6 textes courts qui mettent tous en scène des enfants confrontés au monde, en Bosnie dans les années 1920 à 1940. L’auteur reçut le prix Nobel de littérature en 1961 pour son oeuvre, et à travers ce recueil, j’ai saisi la beauté et la finesse de cette écriture. L’enfance, dans ces 6 textes apparait dans toute sa fragilité, mais néanmoins dans sa capacité de résistance dans un monde où règne une grande dureté, que ce soit dans l’éducation, à l’école ou dans les familles, une grande violence, pourtant cette enfance reste lumineuse et tendre, imaginative et où – ce mot galvaudé qui ici prend tout son sens- sa résilience est infinie.
« Pendant les cours où le professeur – un homme à la barbe grisonnante et taillée en pointe – explique l’alphabet grec, l’enfant fixe de l’autre côté de la fenêtre la cime des arbres à la verdure de septembre encore luxuriante et un petit coin de ciel lumineux dans le lointain. »
Je ne ferai pas un grand article, je vais juste vous mettre ici une phrase marquante de chacun de ces textes qui m’ont amusée, attendrie, mais surtout émue. L’écriture est très belle, imaginative, et rend la sensation que ces enfants sont un peu nous, leurs pensées m’ont rappelé les miennes à leur âge. J’ai été très très touchée par ce recueil. Et beaucoup par le ballet d’Aska:
« Nous ignorons quelle énergie, quelles ressources dissimule un être vivant. Nous n’avons pas idée de tout ce dont nous sommes capables. Nous existons, nous passons, sans jamais avoir mis à jour tout ce que nous aurions pu devenir ou accomplir. Nous n’en avons la révélation qu’à l’occasion d’événements exceptionnels tel celui où Aska danse un ballet pour conserver une vie qui, déjà, ne lui appartient plus. »
Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain. Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »
Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :
« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.
Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »
Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.
Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:
« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »
Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:
« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »
La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.
Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage. Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture. C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.