« Lalie en l’air » – Anne-Sophie Kalbfleisch – La Brune au Rouergue – Andrea Saltini, pour l’image de couverture

« Aux enfants

qui étaient

qui sont

qui seront »

 

« Ralph

Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »

Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :

« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.

Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »

Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.

Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:

« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »

Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:

« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »

La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. 
Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. 
Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.

Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. 
Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. 
Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage.
Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture.
C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.

 

« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.

« Chaleur » – Joseph Incardona -Pocket

  Suomi                                  

« Heinola.
Ça sonne comme le nom d’une actrice de porno alternatif scandinave.
Tanya Hansen. Saana Blond. Katja Keane.

On n’est pas loin: Heinola est une ville de Finlande. Le porno alternatif implique: choix des partenaires, recherche du plaisir, refus de l’humiliation. Les acteurs eux-mêmes décident du planning de tournage. Le « PA » évoque ainsi une sexualité exhibitionniste consensuelle et authentique. L’équivalent d’un label « bio « . Doux, équitable, et intello

Le porno progressiste. »

J’avais lu ce livre quand je l’ai acheté, mais pas encore chroniqué, je viens de le relire avec une jubilation rare et je vous en fais une courte présentation, 154 pages réjouissantes qui m’ont beaucoup fait rire, mais un texte qui en fait est sombre, qui parle de vanité, de sexe, de défis, de sexe, d’amour, et de sexe encore. Mais comment parle-t-il de sexe?  C’est ça qui rend ce livre finalement si sensible, et très noir. Niko, en star du porno:

« Le peignoir ouvert autour de ses hanches, celui qu’il endosse sur les plateaux, entre deux prises. Dans son dos, cousues en lettres d’or sur les géométries léopard, on peut lire: « Pas de cerveau, pas de migraine ». Niko traîne ses tongs dans le couloir, s’arrête, les enlève et continue de marcher pieds nus sur la moquette. »

Revenons au titre, « Chaleur », puisqu’il s’agit d’un concours de sauna en Finlande ( ça a été interdit depuis quelques années).
Voici donc le jour venu de ce concours dans lequel vont s’affronter, comme à chaque fois, les deux champions. Mais l’éternel gagnant, c’est Niko, star du porno finlandais, et Igor, un ancien militaire russe assez mal en point qui compte bien gagner pour cette ultime compétition, comme vous le verrez hyperviolente et dangereuse.

« Niko Tanner est la star locale.Trois fois champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.

Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions?
Personne ne s’en souvient. ». 

Les saunas affichent une température de 110°, des hommes viennent du monde entier se confronter à cet enfer, mais donc, les deux champions, ce sont Igor et Niko, ce dernier: celui qui gagne toujours.

Niko dans sa vie de star du porno, à l’hôtel, lucide:

« Son érection a monté d’un cran et il ne s’en cache pas.
De toute façon, il est sur le déclin. Un jour il sera tellement gros qu’il ne bougera plus de son lit et se contentera de bander. Le cul est ce qui reste quand tout le reste a foutu le camp, l’amour et les roses. »

Igor, lui, est un peu au bout de tout, de sa vie, donc. Il aimerait partir avec un peu de réconfort, cramé mais victorieux du sauna. Et de Niko. Même si on peut dire qu’il y a un lien entre eux, dans cette confrontation pas « amicale », il y a, oui, quelque chose qui les unit, la volonté de gagner, de se dépasser et surtout de dépasser l’autre. Niko, serein, n’a pas l’ombre d’un doute quant à sa victoire finale. Et quant à Igor, en réalité, il fait de la peine et enrage:

                                        « Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte à son sujet: ses talents naturels, Niko les a toujours soumis à une discipline qui compense ses excès.
Quoi qu’il en soit, ce fils de pute est là. Le problème avec ce genre d’adversaire, c’est que Dieu est son pote et que sa résistance dépend beaucoup de combien Dieu désire s’inviter dans la boîte avec eux.
On referme la porte.
230 degrés Fahrenheit.
Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus.
La seule chose qui vaille la peine.
Le plus beau cadeau que Dieu ait transmis à l’homme: la souffrance.
Amen. »

Quand la fille d’Igor déboule au concours on lit alors des pages pathétiques. On comprend l’humiliation d’Igor. Et son combat sans merci, ce concours qu’il désire plus que tout remporter. Sa vie de père est compliquée, celle d’époux on n’en parle pas, sa carrière de militaire a pris fin. Sa fille Alexandra est ici un très beau personnage, qui est dans une « course au plaisir » sans parvenir à quoi que ce soit de satisfaisant, une terrible frustration:

« Heinola ne lui fait pas penser au nom d’une actrice porno scandinave. Le nom suggère plutôt celui de l’avion qui a lâché sa bombe sur Hiroshima.

Révélation sur elle-même, déflagration atomique.

Ce qui lui manque, c’est le plaisir.
Depuis le début, depuis toujours.

« Did hear I’m crazy, yes, I do

So fuck the father and fuck you too »

Oh, merde.

Un bel orgasme, long et modulable, qui la ferait crier.
Enola Gay, le champignon atomique dans sa poitrine. »

Quant au beau et invincible Niko, abordons son métier de star du porno. Il est là accompagné de deux jeunes femmes, pour quelques tournages « hot ». Ces scènes n’ont jamais quoi que ce soit de glauque, de malsain, Niko est un pro, il se ménage et ménage les jeunes femmes qui l’accompagnent. C’est là, je trouve, le magnifique talent de Joseph Incardona, ne pas tomber dans le sordide ou le malsain. Car ça ne l’est à aucun moment. Niko fait son travail avec respect des partenaires, et si je laissais parler le fond de ma pensée, je dirais qu’il est un homme honnête, respectueux, et conscient aussi de ses limites. En lisant ce formidable petit livre, vous comprendrez ce que je veux dire par là. Et dans le sauna:

« Au troisième jour, les corps deviennent plastiques et fondent. Les peaux tendres se confondent avec la sueur molle de la graisse. On se demande d’où vient toute cette eau, comment il est possible de générer autant de liquide tout en restant encore entier, masses de chair assises sur leurs fesses, bras croisés serrés contre la poitrine pour que le coeur n’explose pas. […]

Les organisateurs guettent devant la porte vitrée, demandent par gestes si tout va bien, et les concurrents, pouce levé, indiquent le contraire de ce que disent leurs yeux. Ce sont des hommes, et ils sont perdus. Ce sont des hommes en capsule, des astronautes immobiles. Parce que avant tout, avant toute chose, avant l’intelligence qui s’obstine et se défait, ils sont des corps dans un lieu et dans un temps donné.
À l’extérieur, le public ne sait pas, ne connait rien, c’est pour ça qu’il est public. Le public est lâche et veule et profane. Le public est ce bloc indistinct qu’Igor ignore et que Niko méprise. Ces bouches que le Révérend voudrait sauver par le martyre. Que le Turc ne comprend pas. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Chaleur », je ne fais ici qu’une ébauche j’espère tentatrice, j’ai parlé précédemment de « Stella et l’Amérique », et lire cet auteur a été un plaisir incroyable. Ce pourrait être violent, ça l’est, dans le fond du sujet, mais Joseph Incardona fait en sorte qu’on ne ressente véritablement ni dégoût, ni répulsion, avec des personnages, surtout ici, plus vrais que nature, c’est à dire au plus proche du genre humain. Enfin, bon, quand même, le résultat du sauna révulse un peu…Mais c’est magnifique dans sa « crudité » même. Dans mes personnages favoris, il y a Alexandra, fille d’Igor, je l’ai beaucoup aimée.

Je ne vous donne qu’un petit peu du ton de ce livre, et un bel exemple de l’écriture que je trouve merveilleuse de justesse, de finesse. Joseph Incardona écrit avec élégance sur un sujet qui peut rebuter et en lisant vous comprendrez de quoi je parle. L’élégance est aussi dans le tournage des scènes pornos, mais oui car jamais glauque, avec un Niko pédagogue – mais oui encore! – et tellement sympathique. Ce qui est un choix intéressant. La fille d’Igor, Alexandra, une fois encore, est un très beau personnage, très touchante et peut – être bien la plus solide et lucide du lot.
Je ne vous propose que quelques extraits pour vous donner une idée de cette écriture que je trouve exceptionnelle, et assez unique en tout.
Vous l’avez compris, je suis admirative du talent indéniable de Joseph Incardona, et suis heureuse de savoir que plein d’autres lectures m’attendent. 

Ce livre est une perle par son écriture, par l’absence de toute vulgarité sur un sujet qui pourrait l’être sous d’autres plumes; tout ça respire une franche humanité, lucide, observatrice des replis humains. Je me garde bien de vous donner les phrases finales. Une fin pas forcément attendue ( pas attendue du tout d’ailleurs ). 

Énorme coup de cœur, une écriture unique, brillante et pleine de nuances. Bref: j’ai adoré !

Une chanson: 

https://www.youtube.com/watch?v=5yX3Z7lnMuc&list=RD5yX3Z7lnMuc&start_radio=1

 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo: