« Sois sage, bordel ! » – Stina Stoor -éditions Marie Barbier, traduit sous la direction d’Elena Balzamo

« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.

Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »

Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.

La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden –  où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.

Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte. 

« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.

-Et pas des jouets pour les gosses!

Non, pour sûr.

-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.

C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.

Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »

Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle  « Parcours balisé »

« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »

Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise, l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.

Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:

« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »

Une  bien étrange histoire…

Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge. 

Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.

Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père:

« Noir diadème » – Gilles Sebhan – Rouergue noir

 » Le fil

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien par une quelconque affaire de dessous-de-table impayés? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. »

Ça a été un vrai grand plaisir de retrouver Dapper dans cette série « Le royaume des insensés ». Je croyais que ce serait une trilogie, mais Gilles Sebhan n’en a pas fini avec ses personnages, oh non ! Et quel bel épisode, peut-être bien mon préféré pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, et je ne sais pas si ça vient de moi, mais j’ai senti une – encore plus- grande aisance dans l’écriture de l’univers de ces romans si sombres et si perturbants. L’impression que Dapper « se lâche », y compris dans son langage; on a le sentiment qu’il devient plus lucide face à tout se qui s’est passé dans sa vie. Sa vie personnelle si imbriquée dans ses enquêtes apparait comme partie prenante d’un tout. Dapper est comme hanté par les êtres qu’il côtoie, victimes ou bourreaux, comme ici, quand il pense que Bauman lui a fait un dernier affront ricanant

« Oui, ce dernier meurtre constituait pour lui un ultime défi, comme si le tueur avait voulu ricaner à la face de Dapper jusqu’après la tombe. Le mettre en instance de comprendre. Le corps lui-même, atrocement martyrisé, faisait penser à une pierre de Rosette retrouvée dans la boue séchée. Dapper se devait de déchiffrer le message que contenait ce jeune corps supplicié. Il y avait une folie à se pencher sur un meurtre. Mais c’est une folie que Dapper n’avait plus le loisir d’éloigner de lui. À présent, elle s’était mise à le contaminer. »

La vie personnelle de Dapper et « sa connaissance du mal » qui le fait briller dans son travail de police, comme il est écrit en 4ème de couverture vont de pair.

Un jeune corps est retrouvé sans vie, tué d’une manière faisant penser aux meurtres du monstre Baumann, mort dans le roman précédent. À une différence près : le cœur a été soigneusement retiré. Le lieu du drame est un chantier abandonné où survivent des migrants et c’est la prostitution qui leur permet de survivre. Évidemment, Dapper prend cette affaire très à cœur, il voudra trouver une sépulture à cet adolescent et lancera  une enquête qui révélera un trafic d’organes.

« Dapper eut un sourire amer. Parce qu’il savait que le garçon était ce cas rare, cette merveille qu’un commanditaire avait appelée de ses vœux comme un joyau rarissime ou un tableau de maître. Le garçon avait été ce joyau et il en était mort. »

On retrouve Marlène, si attachante, et les éléments clé de cette série, Ilyas, Théo, Anna et Hélène, quatre personnes de la vie de Dapper, cette vie qui voit tous les liens se déliter, muter sous l’effet de mises à jour :Théo qui en silence découvre ses pulsions étranges, Anna et Hélène qui, non sans difficultés débutent leur vie commune au grand jour, Ilyas, bouleversant qui attend son adoption par Dapper, qui lui est si attaché, et chez qui ce garçon soulève des sentiments si forts, et encore plus chez Théo.

 » Et puis il y avait Ilyas. Son nom. Aucun autre mot que celui-là, mais qui signifiait à lui seul tout ce que le garçon imaginait du mystère du monde. Son attachement à lui était si intense, affolant, un pu désespéré. De jeunes frères éprouvent cela pour un aîné. Ils leur entourent spontanément le cou  de leurs bras frêles, ne veulent jamais les quitter, refusent qu’on leur attribue une chambre à part. Ce lien n’est pas explicable. Le garçon avec son frère est en présence d’une autre étape de lui-même, il est fasciné par ce futur lui-même qui le regarde depuis l’autre côté du temps. Théo espérait aimer Ilyas de cette manière, il l’espérait en sachant que ce n’était pas le cas. »

J’ai choisi cette fois de ne pas écrire plus sur cette enquête qui va bien au-delà de ça, l’enquête de police, mais comme c’était le cas dans les autres livres l’introspection constante de Dapper, qui, comme vous le lirez, aborde des pans de sa personnalité avec crainte.

« Il finit par se rendre aux toilettes, où il s’aspergea le visage d’eau froide. Il se regarda dans le grand miroir mural et eut du mal à savoir quoi penser de l’homme qu’il avait devant lui. Depuis qu’il avait dû faire face à la disparition de son fils, depuis ce premier jour où il s’était avancé dans l’allée du centre thérapeutique, sentant autour de lui une vibration étrange, il avait changé. À chaque pas qu’il avait fait pour retrouver son fils, il s’était approché d’une certaine vérité sur lui-même. Mais paradoxalement, cette découverte n’avait fait que le rendre étranger à ses propres yeux. C’était un homme qui se sentait désormais fait de cendres. »

La 4ème de couverture fait très bien la présentation du pan policier de ce livre, mais c’est l’autre côté, l’introspection du personnage qui me captive, et qui de mieux placé que l’auteur pour en parler un peu? Alors demain, rendez-vous ici avec Gilles Sebhan.

« Bondrée » – Andrée A. Michaud – Rivages/ Noir

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. « 

J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !

« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »

Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentant une narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.

« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »

De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.

« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »

Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».

« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »

Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.

« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »

Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse. 

« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.

Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.

*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.

« Victor Kessler n’a pas tout dit » – Cathy Bonidan – éditions La Martinière

« Prologue

La tranquillité est un don du ciel. Il ne faut pas croire qu’elle va de soi.

Je n’aurais pas imaginé, à vingt ans, que je regretterais un jour les ruelles de mon village, le paysage monotone des forêts dans la brume et la répétition inlassable des jours sans aspérités. Je pense à tout ce qu’on a écrit sur moi depuis le début de cette histoire. Les journalistes se sont régalés. C’est leur métier. Mais jamais, non jamais je n’ai lu un résumé limpide des événements.

L’exercice est périlleux car les faits sont troublés par le filtre des souvenirs. Les sentiments eux aussi ont pollué le terrain. »

Je découvre Cathy Bonidan avec ce roman volontiers qualifié de policier. S’il y a une enquête – et pas strictement policière –  ce roman sensible et je trouve assez mélancolique aborde des sujets qui m’ont beaucoup touchée. D’autant qu’ici l’écriture est belle, chaque mot en bonne place, pas de « pathos », juste une empathique et fine analyse des douleurs de l’enfance, des familles et des couples qui dysfonctionnent, mais aussi de la province, de la vie des milliers de petits villages avec leur école – ce qu’il en reste encore – , le café, la coiffeuse et les histoires qui circulent, vraies ou fausses amenant parfois de lourdes conséquences.

S’emparant avec force d’une époque, les années 70, d’un lieu marqué plus tard par plusieurs faits divers sordides, les Vosges, et d’un milieu, les écoles élémentaires, qu’elle connait bien puisqu’elle est institutrice ( c’est le terme qu’elle affectionne pour nommer son métier ), Cathy Bonidan construit un récit à deux voix, celle de Victor Kessler, un vieil homme, et celle de Bertille, notre héroïne si attachante. L’art du portrait, Bertille:

« Dans la galerie marchande, une femme blonde avance à contre-courant. Son cou long et obstiné brave le flot des clients, mais chaque mouvement est hésitant et ressemble à une excuse. Impossible de distinguer la couleur des yeux qu’elle garde baissés sur ses notes. Comme toutes les personnes qu’on croise dans la vraie vie, elle est insipide. Si on la catapultait dans un feuilleton télévisé diffusé à l’heure du dîner, elle serait maquillée, habillée avec des vêtements colorés qui relèveraient son teint pâle. Alors elle serait belle, sans doute et les téléspectateurs envieraient son aisance et sa simplicité. Mais, sous l’éclairage cru des néons qui accentuent ses cernes, l’enfant qu’elle était transparaît en filigrane. Une petite fille sage, en apparence attentive, épaules rentrées pour limiter la place qu’elle occupe au troisième rang de la classe. »

Bertille est enquêtrice pour un institut de sondage et elle travaille ce 3 décembre 2017 auprès des consommateurs présents dans un centre commercial. Elle va ainsi vouloir interroger un vieil homme, Victor André/Kessler, mais il va faire un malaise; elle va récupérer son cabas qu’elle a l’intention de lui ramener à sa sortie de l’hôpital, mais ce cabas à la doublure décousue contient l’histoire d’une vie et d’une histoire tragique. Ce sera un virage dans la vie de Bertille, un moment qui va changer sa vie.

« Sa rencontre avec Victor André fut un des moments clés de son existence, une de ces charnières que l’on identifie des années plus tard, lorsqu’on entame l’automne de sa vie et qu’on se retourne, en se demandant comment on en est arrivé là. »

Quand je dis une, ce sont en fait des vies entières et leurs secrets qui sont dans les pages écrites par Victor.

« Aujourd’hui, je revois l’année scolaire 72-73 comme la meilleure de ma vie. Ça ne devrait pas. Après tout, c’est à partir de là que tout a basculé et que mon avenir s’est profilé comme la suite sans fin de journées éclairées au néon et de douches collectives. Pourtant c’est un fait, je repense à cette année et le sourire force mes lèvres. Lorsque la porte de la classe se refermait, je vivais un moment magique. La sensation de quitter la réalité pour accéder à un monde protégé. La proximité des enfants sans doute. »

Bertille ne pourra pas s’empêcher de lire ces pages et d’en ressortir très chamboulée, intriguée, sa curiosité affûtée. Elle est dans une situation personnelle difficile – euphémisme – et va se lancer dans une enquête sur cet homme accusé des pires horreurs, qui a passé 30 ans en prison sans jamais vraiment se défendre. Au sujet des enfants, Victor écrit:

« Du haut de mon mètre quatre-vingt-six, je devais leur sembler immense et indestructible. […] Demander la vérité aux enfants est un acte de maltraitance. L’enfant est là pour mentir, parce que le mensonge est un rêve. En lui demandant de dire la vérité, toute la vérité, on lui ouvre la porte d’un monde triste et immuable où le jeu ne repart pas à zéro tous les matins, une partie dans laquelle on n’a qu’une vie. »

C’est ça qui intrigue Bertille, ça qui va l’emmener à Saintes-Fosses où sa vie

malgré elle sera transformée à travers ce qu’elle va découvrir.

« La chambre donne sur la vallée. Ici et là quelques maisons punaisent le paysage et égratignent de rouge son camaïeu de gris et de vert. Mais la forêt résiste. Elle panse ses plaies et dégouline depuis les sommets arrondis jusqu’aux abords des serpents de bitume. Devant la fenêtre ouverte, le froid mordant prend possession de Bertille sans qu’elle oppose la moindre résistance. »

Elle va démêler les nœuds de sa propre histoire en découvrant celle de Victor Kessler et des habitants des lieux qui y sont liés, elle va trouver un soutien parfois rétif du gendarme Christophe Houdin et une amie en la personne de Nadine Lecomte. Cette femme l’accueille dans sa pension de famille, et fêtera la fin de l’année en sa compagnie et celle de Gabin, pittoresque patron du café de Saintes-Fosses, taciturne et bougon ( j’adore ce portrait ! ):

« Alors, pour meubler la matinée, je retournai au café de Saintes-fosses.

J’y découvris son nouveau patron, absent lors de ma dernière visite. Un homme pachydermique: le corps massif, les gestes lents et mesurés. Je l’observai d’un œil pendant que mon thé infusait. Il répondait à chacun sur un ton bourru qui n’engageait pas à faire la conversation, pourtant, les clients restaient accoudés au comptoir, sans paraître rebutés par son impolitesse. De temps en temps, la stature imposante lâchait un grognement qui suffisait à relancer la discussion de l’autre côté du comptoir. On parlait de la météo ou de l’actualité et celui qu’on appelait Gabin, participait à tous les débats sans jamais ouvrir la bouche. Je bus deux grandes tasses de thé avant d’avoir l’occasion d’être seule face à lui. Il ne me laissa pas finir ma phrase.

-Je sais qui vous êtes. Mon commis m’a raconté que vous aviez déjà questionné mes clients. Payez votre thé et sortez, j’ai rien à vous dire. »

Le journal de Victor et l’enquête de Bertille qui rédige au jour le jour son propre compte-rendu sur cette affaire, curieusement se mêlent, entre souvenirs d’enfance et souvenirs d’école si intimement liés, et souffrances d’adultes malmenés. Le secret, les non-dits sont centraux dans cette histoire, puisqu’ils sont à l’origine d’erreurs, de jugements erronés et de nombreuses souffrances. Le lecteur peu à peu découvre le destin de Bertille, et celui de Victor, mais aussi de Simon et Céline:

« Une petite fille adorable devenue une adolescente souriante puis une jeune femme rayonnante. Les anciens du village mettaient en avant l’aide qu’elle avait apportée à sa famille et l’amour qu’elle vouait à son frère. Bref, on ne tarissait pas d’éloges sur la poupée blonde qui avait illuminé le salon de coiffure de Saintes-Fosses après avoir ensoleillé les bancs de l’école communale. « 

La qualité de l’écriture met en lumière des thèmes durs et forts, l’enfance maltraitée, les conséquences des maltraitances, les violences conjugales, la détresse et la solitude des victimes. C’est bien là le sujet majeur, le cœur de l’histoire et ce qui en fait la finesse et l’intelligence. Bertille est bouleversante, et on ne peut que s’attacher à cette femme non pas fragile mais fragilisée par une histoire très violente et infiniment triste, une jeune femme qui n’a plus confiance en elle, qui se sent coupable, son parcours est un calvaire.

« Les premières personnes qui me croisèrent se mirent à crier et appelèrent la police.

Ensuite, tout alla très vite. »

J’ai aimé, avec une certaine nostalgie, ce monde des écoles rurales. Je suis née, comme mes sœurs et frères, dans une de ces petites écoles qui sentent la craie, le vieux plancher et j’y ai grandi, en trois lieux différents. J’ai connu ces ambiances villageoises faites de potins et de ragots parfois, mais ce sont des choses que les enfants ignorent jusqu’à un certain âge. Eux vivent comme Simon, comme des enfants, Simon qui a bien assez à faire avec sa vie de gosse; Simon, petit frère de la belle Céline dont tout les garçons sont amoureux…Et Victor n’y échappe pas.

 » Pendant cette confession, elle s’était approchée de moi jusqu’à pratiquement se lover dans mes bras. Je fermai les yeux et le sentiment de plénitude que je ressentis à cet instant fut tel que je lui promis de faire tout ce qu’elle me demandait et qui tenait en un seul mot: rien. Je réussis tout juste à ce qu’elle me jure qu’elle viendrait me voir si jamais  son frère récidivait. Elle me remercia et m’embrassa tendrement sur la joue avant de quitter la classe. »

Saintes-Fosses, de prime abord sympathique village, va révéler des secrets monstrueux grâce à Bertille. Elle va vivre ces moments avec intensité et se libérera elle aussi d’un lourd fardeau personnel.

« Bien sûr, ces pages rédigées après coup sont loin de votre histoire, mais elles sont nécessaires pour moi. Car en écrivant, je comprends une chose: en me penchant sur votre passé, en plongeant quarante-quatre ans en arrière, je réussis à gommer tout ce qui m’est arrivé depuis. Ma vie, mon enfance, ma naissance. En 1973, mes parents ne s’étaient même pas encore rencontrés. »

Dans ces brumes vosgiennes, on s’attache fort aux personnages, et la finesse du propos fait de ce roman intelligent, au style limpide, un très beau moment de lecture, plein d’humanité et de douceur, malgré les vies fracassées dont il est question. La fameuse résilience sauvera Bertille.

« En vivant ici avec Nadine, Victor, j’ai découvert le bonheur d’être attendue quelque part et cette sensation a créé un manque a posteriori. Je ne me souviens pas qu’on se soit inquiété pour moi, auparavant. »

Je suis loin de vous dire tout ce qui se tisse et se dénoue dans ce livre, bien sûr; s’y mêlent des souvenirs qui font mal, un présent retrouvé, des ombres effacées, des taches dissoutes…et tout ça sans aucune lourdeur, ni de style ni de ton. On est amené à la fin de ces destins sans quitter le fil, et pour arriver au fin mot de l’enquête vraiment aux derniers chapitres. Je ne peux que vous conseiller de regarder chez Nyctalopes l’article qui lui est consacré et surtout l’entretien avec Cathy Bonidan, une femme discrète, secrète et extrêmement sympathique.

 

« L’enfant du fleuve » – Luis Do Santos – éditions Yovana/ Romans situés – traduit par Antoine Barral

« La dernière frontière

C’est une petite région oubliée où deux fleuves séparent ( et unissent ) trois pays, où l’on parle souvent un patois chantant qui mélange l’espagnol et le portugais, où des contrebandiers traversent un fleuve immense sur leurs barques chargées de rhum frelaté, où des enfants rêvent d’aventures, de trésors cachés et de pêches miraculeuses dans leur petit village entre l’eau et les champs de canne à sucre? C’est la frontera.

Loin au nord-ouest, à cinq cents kilomètres de Montevideo la coquette, le territoire de la république d’Uruguay s’enfonce comme un coin entre ses deux énormes voisins, l’Argentine et le Brésil. « 

(Extrait de l’introduction écrite par le traducteur, Antoine Barral )

Les éditions Yovana ont vu le jour en 2015, c’est donc une toute jeune maison dont la vocation est le livre d’ailleurs, fiction ( collection Romans situés ) ou non-fiction ( collection Voyages ). C’est avec plaisir que je la découvre à travers ce court roman uruguayen, qui mêle à la fiction une part autobiographique. Le titre en français n’est pas celui d’origine, « El zambullidor », qui signifie le plongeur. L’édition française a choisi de mettre en avant le narrateur, un garçonnet qui rêve d’aventure, fils de ce plongeur, un père dur, et même violent mais admiré, à cause de son travail; plongeur, il va installer et réparer en apnée les tuyaux des pompes qui alimentent l’irrigation des plantations de canne à sucre ( c’était le métier du père de l’auteur aussi )

« Mon père travaillait pour l’entreprise d’irrigation, comme presque tout le monde au village. De tout temps, il fut rugueux et bourru, cultivant de rares amitiés, semblable à la terre. […]Son étrange métier consistait à installer ces puissantes bouches d’aspiration à l’endroit le plus profond du fleuve pour améliorer le rendement des pompes. »

Un jour, le père remontera un noyé, et cette vision traumatisera fort l’enfant.

« Du haut de ma tour de feuillages, je n’échappais pas à la stupeur. Deux dames tombèrent à genoux dans la boue. Les hommes trempés observaient, ébahis. Je ne me souviens plus combien de temps passa, mais je ressens encore dans ma peau l’horrible sensation de voir mon père émerger de l’eau avec le corps mou du noyé. Celui-ci avait les lèvres violettes, la peau livide perlée par le soleil, les yeux ouverts fixant le néant. »

Le livre met en avant le lieu, cet endroit reculé où le fleuve est le maître puissant. Le petit garçon vit dans cette ambiance faite de nature sauvage et de dureté, avec un père dont il admire le travail, mais dont il redoute la violence, qui l’amènera à quitter souvent la maison pour se réfugier dans la nature. La vie du garçon oscille sans cesse entre la violence, celle du fleuve, celle du père, et le rêve qui permet d’y échapper.

La mère est plus douce mais à peu de temps à consacrer aux gestes tendres. Après une bagarre de sortie de classe, et une blessure sanglante mais non fatale, infligée à son adversaire, le père sort le rebenque* à deux pointes et après la punition, comme si les coups ne suffisaient pas, il est envoyé chez la grand-mère Giralda, châtiment ultime. Elle ne lui offrira pas plus d’amour que le reste de la famille mais le fera travailler comme une bête de somme. Seul Escalada, petit garçon noir, le tiendra de son amitié. L’auteur en fait un portrait très sensible, d’une grande douceur, on sent une forte affection. Et

« Ainsi naquit mon amitié avec Escalada, que j’appris à aimer bien au-delà des mots. […]

Je ne sus jamais grand-chose d’Escalada, si ce n’est qu’il faisait partie d’une fratrie de douze, que son père travaillait comme taipero dans les rizières de la région, et qu’il n’avait pas connu sa mère, morte du tétanos quand il avait deux ans. Il était élevé sous l’aile d’une belle-mère qu’il aimait beaucoup mais n’écoutait jamais. La rue était son royaume. »

Le roman est campé sur les lieux de l’enfance de l’auteur, et probablement s’est -il incarné dans le petit gamin intrépide, toujours perché dans son paraíso* d’où il domine son monde. Cet arbre, son ange gardien.

 » Le soleil traverse les branches du paraíso et s’infiltre par la fenêtre jusque sur la commode. Je ne veux pas rompre la magie de cet instant. Il est rare que le bonheur s’empare de mon corps à ce point-là, jusqu’à l’emplir tout entier. Je sens la paix véritable, semblable à la pluie qui caresse le fleuve, un murmure d’averse sur le toit de zinc, ce léger chuchotement de robinet ouvert. Je me laisse aller, comme un prisonnier qui oublie ses chaînes, cheval sans rênes ni éperons, m’abandonnant à cette illusion sans pareille de laisser mon âme s’envoler entre mes jambes. »

Et ce qui sera son secours dans cette vie si âpre, sans preuves d’affection ni douceur, ce seront les amitiés. La nature et les amis, de ces amitiés d’enfance fortes et joyeuses, en tous cas réconfortantes. L’enfant fera des « bêtises », se rebiffera un peu, mais il est et reste un enfant sans amour qui cherche du réconfort à travers jeux et rêves, pour oublier punitions et vexations.

Le premier, Emilio le blondinet

« Quand tu ne te sens relié à personne, la tristesse te rentre dans les os jusqu’à te briser l’âme. La forêt, avec son ciel par-dessus les arbres, intensément bleu et qui pourtant n’ouvrait sur aucun espoir, devint alors le nouveau monde, le foyer sans règles, le bonheur désert. Je m’enfuyais à la moindre occasion, parfois seul, parfois avec Emilio, mon grand compagnon de voyage, un petit blondinet tout maigre, audacieux et extraverti, les yeux vifs comme un angelot de jardin à la peau tatouée d’espièglerie et pleine de taches de rousseur qui changeaient de couleur au gré du soleil. »

Ainsi dans cet univers où la violence du père est à peine compensée par le calme de la mère, dans une nature où la menace fascinante du fleuve est adoucie par l’arbre protecteur, Luis Do Santo, conte une enfance difficile, mais une enfance tout de même, faite de fantaisie et de jeux périlleux, faite de fugues éperdues et de rencontres réconfortantes. On voit naître un adulte lucide et déterminé à vivre autrement que sa famille, autrement que les siens. 

Un livre que je trouverais intéressant de proposer à des adolescents, un livre en équilibre entre un regard sur un autre pays, une autre culture, de l’aventure, de la réflexion sur la vie, la famille, la nature et l’amitié. Très intéressant et de très belles pages sur l’enfance, le rêve et l’amitié. 

La mort du père, la fin du livre:

 » J’aurais voulu lui demander pourquoi il me recherchait après si longtemps, peut-être aussi lui jeter au visage que l’indifférence est la mort véritable, mais les dés étaient jetés et au fond de moi j’étais toujours terrorisé. […] Je sais que j’ai perdu mes larmes il y a longtemps à cause de ton bannissement, mais bien que les docteurs aient déclaré que seul un miracle pourrait te sauver, je reste là, éveillé dans cette prière désespérée, veillant pour te demander pardon et te pardonner, et pour te dire que depuis des années les gens me connaissent comme l’homme sans peur, celui qui porte le don incroyable de retrouver les noyés. »

paraisó : arbre asiatique,  de 8 à 15 mètres de haut, de planté pour son ombre et ses fleurs parfumées, signifie « paradis »

rebenque : cravache avec un manche et une sangle de cuir, additionnées de crochets, ici 2 , utilisée pour le bétail