« Lalie en l’air » – Anne-Sophie Kalbfleisch – La Brune au Rouergue – Andrea Saltini, pour l’image de couverture

« Aux enfants

qui étaient

qui sont

qui seront »

 

« Ralph

Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »

Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :

« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.

Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »

Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.

Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:

« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »

Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:

« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »

La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. 
Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. 
Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.

Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. 
Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. 
Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage.
Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture.
C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.

 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Chasse gardée » – François PIERETTI – Viviane HAMY éditions

« On a retrouvé le corps de Flora dans les ronces, pas très loin de la casse. De la poussière plein ses jambes nues; autour, des traces de lutte. Je n’ai pas été étonné. Comment imaginer que la petite tornade que j’ai connue enfant ait laissé filer sa vie et ses affaires sans se battre avec la fureur d’une chienne qui défend sa portée ? Et puis ce genre de destin n’est pas inhabituel dans la corporation violente qu’elle avait, comme son père, fini par adopter. J’ai eu le cœur brisé en apprenant la nouvelle et j’ai replongé la tête la première dans le bouillon de ces quelques saisons lointaines, tapies au fond de ma mémoire, où j’ai connu Flora, Baleine, Sébastian et les autres. »

Ainsi commence le roman avec ce narrateur, fils d’une famille au sang bleu mais désargentée. L’histoire commence par la fin tragique de Flora. Et on lit pour savoir ce qui lui est arrivé. 
Ce jeune homme de bonne famille va plonger dans un monde à des années lumière du sien, par le biais de Stefan, gardien du domaine. Il recherche sa petite-fille Flora, et va charger le jeune homme de partir à sa recherche .

« Sur la façade d’un grand hangar de tôle, on avait peint à la va-vite l’inscription « Casse Auto Réparation » mais la peinture écaillée ne laissait désormais deviner que le contour des lettres évidées. Passé la grille ouverte, on empruntait un chemin de gravillons mêlés de bris de glace qui crissaient sous le pas. Où que se pose le regard, la vue était encombrée: de petits monticules d’enjoliveurs, des engins de chantier, d’impressionnantes carcasses de voitures posées les unes sur les autres en un équilibre hasardeux, certaines à moitié brûlées, sur les restes desquelles on avait inscrit ce qui ressemblait à une date d’arrivée suivie du numéro d’une plaque, d’un coup de bombe fluo. »

Et le voici donc, ce jeune homme aventureux, emporté dans un monde si loin du sien, dans des péniches mal en point, avec des gens marginaux, j’imagine du côté des canaux du sud. Là il rencontrera Sébastian, et Flora, sa fille, veillée à chaque instant par Moloch un grand et gros chien, fou d’amour pour la petite et qui est je pense l’être qui veille le plus sur elle. C’est une des plus belles choses du roman, ce duo fillette revêche et touchante et gros chien pattu.

« J’ai claqué la porte du coffre d’une main, la pile de livres dans l’autre.-« Je suis allé me promener, comme toi. Tu m’aides? Il faudrait rentrer ça dans le bureau.J’ai désigné la pile de livres à son intention. Flora a grimacé en jetant un rapide coup d’œil aux couvertures plastifiées vert pomme, rouge et bleue, promesse de longues heures d’ennui et d’une éducation dont elle semblait à des lieues de se soucier. Elle a sifflé Moloch et le gros chien a trotté jusqu’à elle. Une main sur le poitrail de l’animal, elle a murmuré: « -Quand j’étais petite, j’essayais de lui monter dessus comme un cheval, mais Moloch n’aimait pas ça. Vous n’êtes pas en colère pour tout à l’heure?

-Si. Il faut respecter les rendez-vous qu’on te donne. La grimace, de nouveau.

-Moi, je respecte les gens qui me disent des secrets. Vous voulez que je vous montre un secret? Vous pouvez porter les livres? Je suis vraiment très petite, même pour mon âge. Il faudra me suivre. »

Ce qui m’a plu, beaucoup, dans ce roman, c’est l’univers très spécial qui règne dans ces péniches déglinguées, avec leurs habitants marginaux, les trafics et bons coups, une espèce de vie vraiment dans les marges de notre société. Ce qui n’exclut pas une véritable organisation et un réseau solide.
Dans cette ambiance grandit vaille que vaille Flora flanquée du chien. En fait, c’est sans difficultés que le narrateur va trouver la fillette, c’est sans beaucoup de peine qu’il va intégrer ces marges. Et puis il doit éduquer Flora, qui ne fréquente pas l’école. Baleine, un des piliers de cette communauté, y tient quand même, et ainsi le jeune homme va rencontrer Valentine l’institutrice qui acceptera de donner des cours à Flora. Elle acceptera aussi les yeux doux du jeune homme.

Je n’ai pas trop l’intention d’en raconter plus, mais ce qui est beau dans cette histoire, au fond, c’est que Flora, à mon avis, s’éduquera seule au contact d’un monde plein de pièges, plein de dureté, mais aussi, pour elle, plein de joies comme celle d’être libre -très libre -, celle de baguenauder comme elle l’entend, flanquée de Moloch, son meilleur et plus fiable ami. Cependant, Valentine va faire la différence. Car une question alors se posera, y compris dans l’esprit de la fillette, sans que ce soit énoncé clairement: où est la mère de Flora et qui est-elle? Où est ma mère et pourquoi m’a-t-elle abandonnée?

Ce sera cette quête, enquête que mènera le narrateur, aidé de Valentine, emmêlés dans les dires et suppositions des uns et des autres. Ceux qui se taisent, et puis Baleine ( pour moi un des plus sympathiques du lot ), Sébastian, quelque peu inconséquent – nul en éducation « classique » en tous cas.

Je trouve que cette histoire, si on la regarde de près, est complexe parce qu’elle pose pas mal de questions perturbantes. En effet, qu’est-ce que l’éducation ? Quelle est la « bonne » ? Que nous apprend la vie quand on est livré à elle seule, sans véritable « phare » pour nous guider, lorsque nous sommes des enfants? Valentine est à mon sens le déclencheur de quelque chose de douloureux pour Flora, cette question de la mère…et de l’amour maternel.

L’auteur nous promène dans les pas – dans les roues – de ces trafics d’un peu tout, dans la bonne ambiance des fêtes et soirées collectives, sur les bateaux décatis sur le canal. Tout ça, pour moi, est une petite ballade en marge pour nous distraire du terrible destin de Flora, qui a retrouvé son père. Mais qui n’a pas de mère connue d’elle. Les questions que ça doit soulever dans son cœur d’enfant.

Je n’en dis pas plus, sinon que l’écriture est belle et porte la lecture; elle est belle et adaptée au sujet – à la première personne, c’est le jeune homme qui raconte – et la fin est magnifique, Flora m’a atteinte droit au cœur, quand personne ne voit vraiment qu’elle grandit, qu’elle s’interroge – sur sa mère en particulier -, Flora est en rage parce qu’elle est emplie de chagrin et qu’elle n’aime pas ça , c’est un signe de « faiblesse »- et Flora est un éclair, une flèche, une cocotte-minute, que personne ne voit grandir. Sauf Valentine.
Voici un beau livre, qui mêle le destin d’une enfant à demi-orpheline à celui d’une communauté marginale, qui mêle l’insouciance de l’enfance et la douleur de la quitter .
Quant au narrateur, il sort de cette histoire transformé de multiples façons.

Les mots de la fin, un extrait assez long:

« Voilà comment vivre heureux au pays du mensonge. Pour s’y épanouir, il faut se résoudre à aimer cette manie étrange qu’ont les vivants et les morts d’habiter ensemble, les villes où le neuf le dispute aux ruines, les panneaux des boutiques disparues qui rouillent et s’inquiètent de leurs propriétaires, la lueur entêtée du souvenir  dans le jour éternel. Tout se change en sable, désormais: le soleil tape là-dessus et s’en fout. À mon tour, je me sens envahi d’herbes folles. Il suffit de continuer, malgré la chaleur et le chagrin. »

Un beau livre, une lecture facile et très émouvante. Je n’oublierai pas Flora.

 

« Les mandragores » – Marius Degardin, éditions Le Panseur

« Partie I – Saint Ambroise

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. les vieilles cloches de Saint -Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait, les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. »

Voici un premier roman assez impressionnant, tant par sa maturité que par son écriture. C’est qu’il est tout jeune cet écrivain- là, 22 ans ! Je n’entends pas ici vous faire un long développé de cette histoire folle ni rentrer dans le détail. C’est une sorte de flot, de vague tempêtueuse qui brasse cette fratrie et ce quartier, qui ballotte ces enfants – car ils sont encore des enfants – et les habitants – dont beaucoup de « marginaux » ( je mets entre guillemets car les marginaux ne sont pas les mêmes pour chacun de nous ). Ceux-ci parfois aident ces gosses, parfois bien et d’autres mal. L’écriture est si vive et si nerveuse, qu’on ressent ce mouvement totalement voué à la survie, vaille que vaille et coûte que coûte. L’auteur nous lance dès la première page dans Paris sous la pluie, avec son personnage narrateur, Benito, le petit dernier d’une famille de 4 enfants, l’aîné, Primo, puis Piero, puis Chiara et, enfin notre ami Benito  (qui maudit son père de lui avoir donné ce prénom ) .

C’est la famille Cipriani, des enfants vivant seuls dans une ancienne pizzeria. Laissés là livrés à eux -mêmes.

« Remontez le pavé de la Folie-Méricourt et au fond de la rue, vous pourrez pas rater Le Jardin d’Eden. On le reconnaît de loin grâce à ses néons roses qui brillent dans la nuit et à ses non-dits. Naturellement, j’avais jamais pu y entrer parce qu’on me l’avait toujours interdit. Quelquefois seulement, quand Piero découchait pendant plusieurs nuits, je devais m’y rendre pour demander au vieux proxénète africain des nouvelles de mon frère. Moïse était gêné parce qu’il savait très bien pourquoi Piero ne rentrait plus. Il m’expliquait alors, très gentiment, que mon frère avait trop bu et qu’il était pas en mesure d’aligner deux pas. Mais moi j’insistais pour qu’on me rende mon grand frère, j’avais besoin de lui et de ses histoires pour dormir! Alors le mac me le rapportait sur son dos comme un déménageur. Il était fort, Moïse, un vrai truc à effrayer les mauvais clients. »

Le plus jeune Benito, donc, a 18 ans, et c’est lui qui avec une verve et une rage incroyables nous conte l’histoire. Ces jeunes gens survivent, et Benito, lui, entend bien s’en sortir, entend bien mener cette famille ailleurs qu’à la misère définitive. Benito jamais ne se laisse abattre. Le quartier compte un milieu interlope mais compatissant, quoi que, pas toujours. Quand la mère annonce son retour après avoir disparu de leurs vies 10 ans durant, les enfants et l’équilibre de leur vie commune qui tenait du miracle, va devenir fragile, et je n’en dis pas plus, c’est tout bêtement magnifique et bouleversant. J’ai un faible tout particulier pour Chiara la combattante, si attachante, la fille du lot. De la pizzeria vide à l’hôpital psychiatrique en passant par les bars, la rue, les bordels, voici le chemin d’un garçon.

« A l’aube

Voilà des semaines que j’écris sur cette table bancale de l’hôpital. Piero pionce devant moi, avec une machine qui bat la mesure de ses rêves. La santé revient, c’est certain. Tu voulais que je te raconte la mer, je t’ai livré mes mandragores, encore toutes terreuses et baveuses. Elles étaient profondément enracinées dans un endroit où le langage n’arrivait pas à pénétrer, là où les mots étaient encore trop faibles, le vocabulaire trop mou pour qualifier le vécu. C’est l’herbier de mon existence que tu as entre les mains. Une forme de Saint-Jacques de papier. […]

« Tutto passa » a marmonné Piero dans son coma. »

Je ne vous propose ici que quelques extraits caractéristiques de l’écriture, du ton et du style. Je trouve toujours un peu vain – et très difficile – d’écrire sur un livre ( même si le goût du partage me pousse à continuer à le faire ) et très difficile aussi de donner à entendre la corde centrale, la note majeure, celle qui vibre et qui va résonner en nous – tout ça ne dit jamais vraiment ce que j’ai ressenti, compris, perçu – . La corde de ce roman vibre fort, croyez moi. Alors lisez « Les Mandragores » ( tiens, au fait, pourquoi les mandragores? ). Cette maison d’édition, Le Panseur, nous livre là un magnifique roman. Et ce jeune auteur m’a bluffée du début à la fin. BRAVO !

J’ajoute ici une chanson que j’adore,un extrait de mon film préféré de François Truffeau, qui semble n’avoir aucun rapport avec le livre, mais moi je trouve que si, il est en phase avec l’enfance délaissée – quelque soit la manière, avec ou sans parents – en phase avec l’enfance qui se débrouille, enfance de gosses qui grandissent seuls.  ( sinon, que des chansons niaises…).

Et voilà, bravo Marius, votre roman est bouleversant !

« La reine des neiges » – Béatrice Hammer – éditions Avallon & Co.

     « Je n’ai pas été triste

Ma mère est morte il y a quinze ans.

Je n’ai pas été triste.

Je l’ai appris tôt le matin. Je crois bien qu’il était sept heures, quand le téléphone a sonné; c’était ma sœur, elle a dit quelque chose d’étrange, maman est partie cette nuit. Elle n’a pas dit maman est morte, mais ça voulait dire ça.

Je l’ai dit à ma fille, la plus petite, c’est elle qui était là. Mamy est morte. Elle s’est mise à pleurer. Son chagrin m’a fait de la peine. Mais moi, je n’ai pas été triste. »

J’ai déjà chroniqué des livres de Béatrice Hammer, et j’ai été très touchée, quand au début de ce printemps elle m’a adressé celui-ci, en me précisant qu’il était très personnel. Et comment…ce livre assez court m’a bouleversée. Pour plusieurs raisons et pour l’inévitable réflexion qu’il amène sur les relations familiales intimes, sur les mères et leurs filles, sur l’indifférence et le chagrin, sur l’impossible amour.

Avec un grand courage – il en faut pour raconter cette histoire, la sienne – Béatrice Hammer écrit, se questionne, et son histoire – car c’est la sienne – est à la fois glaçante, révoltante et infiniment triste. Je ne sais par quel bout commencer, parce que cette confidence écrite m’a retournée émotionnellement. Je l’ai lue un jour, finie la nuit qui a suivi, sans trouver le sommeil.

Cette mère, c’est une femme très belle et très froide. Le titre évoque le conte d’Andersen et la Reine au cœur de glace. Il a fallu à l’autrice une grande distance et sans doute beaucoup de temps pour en venir enfin à se pencher sur cette relation et pour écrire ce livre. Et ça n’a pas du être sans douleur, même si le chagrin semble bien absent. Premier extrait, le chapitre sur la dépression chronique de la mère.

« Sa première dépression

C’est sans doute pour cela, à cause de toutes ces fois où elle s’est emmurée volontairement, à cause de cette sacralisation du malheur qui a baigné sa vie, à cause de la force de sa volonté, en temps normal, que j’ai pu forger la certitude que tout ce qu’elle a vécu, ma mère l’avait voulu. »[…]

« Ma mère parlait très volontiers de son passé, y compris de sa maladie, elle nous racontait les psychiatres et les électrochocs – dans ce temps- là, il n’y avait pas d’anesthésie. Pourtant, de cette première dépression grave, elle ne nous a rien dit. Pourquoi? Pour quelle raison ne l’a-t-elle pas incluse dans sa légende? »

Je me sens incapable de raconter cette vie, ces vies autour de cette Reine des neiges, glaciale, sans indulgence et surtout pas avec elle-même, et il me semble vain de résumer. Je crois que j’ai été trop touchée. C’est là qu’on comprend l’importance d’une mère, même maladroite mais là, présente pour nous. Enfin, sa mère la remarque:

« Pendant un court moment, je lui ai convenu. Pendant ce bref instant, j’ai été la fille de ma mère.

Cet instant légendaire n’a pas duré. La fille parfaite que j’ai été, dans ce bureau, lorsque la honte s’est muée en fierté, cette enfant idéale n’a pas vécu.

J’ai eu de bonnes notes à l’école. Mais il y avait bien trop de dissonances: j’étais pataude, désordonnée, rebelle, quand elle m’aurait voulue habile, soigneuse, obéissante. Partout où je passais, je bavardais, mes cahiers étaient tachés d’encre, j’oubliais de faire mes devoirs, je ne rangeais jamais ma chambre.

Cela, ce n’était pas conforme. »

La mère de ce roman – récit – n’est ni maladroite, ni présente; elle se regarde vivre et être et paraître, elle se surveille. Bien sûr, il y a sa propre histoire d’enfant, un beau personnage que la grand mère, polonaise. N’empêche, cette mère est surtout une femme, et n’entend pas être autrement. Même dans les moments durant lesquels elle a des doutes, des souffrances, c’est à elle qu’elle pense, d’abord et avant quiconque d’autre. La fin du livre m’a bouleversée. La mort de cette mère.

« La vérité, c’était mon désespoir de l’avoir eue pour mère. Et maintenant qu’elle était morte, on n’y reviendrait plus. Ma mère était ma mère, mais ma mère n’était pas une mère, c’était irrévocable.

Plus rien ne pourrait m’empêcher d’avoir vécu cela. Elle, elle était partie, mais moi, je restais avec son rejet, son mépris et sa honte en unique héritage, ils s’étaient répandus en moi comme l’encre sur un buvard, impossible de les en chasser. »

Je n’arrive manifestement pas, là, sur mon clavier, à trouver les mots. Pour moi, Béatrice, ce livre est peut-être, des vôtres, de ceux que j’ai lus auparavant, le plus abouti, le plus beau d’être si triste, et le plus triste d’être si vrai et si douloureusement sincère.

« Ma mère est morte il y a quinze ans. Je n’ai pas été triste. Sa mort ne m’a privée de rien. Sa mort ne m’a rien enlevé. Ma mère n’a pas pu me maudire, ma mère n’avait pas ce pouvoir. Et sans doute pas cette volonté. Elle était différente de ce que je croyais, centrée sur elle et certainement fragile, au bout du compte.

La mort d’une mère peut détruire à jamais. Elle peut aussi être une chance. Et pour cela, ma mère a raison: il suffit de lui pardonner. »

Une lecture qui m’a bouleversée.