« Je voudrais qu’on m’efface » – Anaïs Barbeau-Lavalette – Bibliothèque Québecoise

« Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde. »

Ce petit livre est un cadeau de ma fille. J’avais commencé sa lecture avant de repartir de Montréal. Difficile à trouver en France, alors j’ai eu ce petit roman pour Noël et c’est un magnifique cadeau pour qui aime lire et découvrir. Je ne sais pas vous, mais moi rien que le titre me donne des frissons. J’ai donc visité hier le quartier Hochelaga-Maisonneuve- en regardant le plan de la ville, j’y suis passée à pieds sans le savoir – , j’ai fait la connaissance de Mélissa, Roxane, Kevin, Kelly et Kathy, et puis Meg, Marc, Louise, Steve…

J’ai rencontré surtout donc trois enfants de douze ans aux vies d’adultes déjà, trois enfants livrés à eux-même ou presque, qui vivent dans le même bloc, chacun une vie impossible mais qu’ils affrontent avec un incroyable courage. En même temps, ils n’ont pas bien le choix. Je n’ai pas une once de honte à dire que j’ai pleuré du début à la fin, car si certains passages peuvent faire sourire, c’est par un bref retour à l’âge réel de ces gosses, mais ils sont toujours brutalement ramenés à la réalité. Et c’est : père alcoolique, mère toxico et prostituée, beau-père violent et mère alcoolique, papa catcheur et mécano qui perd son job puis perd son combat…La défaite est ce qui règne dans ce Bloc, la défaite, le renoncement, le désarroi, la survie, les addictions mais aussi la négligence. Seul Kevin a un papa qui tient encore un peu debout mais les deux petites…Voici deux fillettes formidables, mais pour lesquelles, on le sent bien, s’amorce le pire pour leur vie future. Pourtant ils rêvent encore, ces enfants, Roxane rêve de Russie et d’Anastasia en écoutant Chostakovith, Kevin de lutte et Mélissa…Mélissa n’a pas le temps de rêver, elle s’occupe de ses deux petits frères. Je ne raconterais rien de plus, ce livre compte 145 pages, juste quelques extraits significatifs. Et vous dire que c’est un merveilleux livre, vraiment.

Roxane va à l’école:

« L’autobus roule dans Hochelaga pis ramasse les détritus.

Roxane regarde dehors. Est pas débile, elle. Est pas pareille, mais est pas débile.

M.S.A. Mésadaptée-Socio-Affective. C’est ça son étiquette.

Y ont pas dit si ça se soignait, ni si c’était contagieux.

L’autobus freine devant l’école. Elle sort, vite. Toujours la première.

Elle traverse la rue vers le dépanneur. »

Et Roxane chez elle:

« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.

Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. […] Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »

Et Roxane, au concert de la chaise vide:

« Roxane se tient droite, le violon fixé sur l’épaule, le regard ancré dans la foule.

Anastasia est là – c’est correct, c’est correct – Roxane tient l’archet dans sa main pétrifiée.

C’est l’Hiver de Vivaldi, les deux chaises restées si vides au milieu d’une rangée pleine, l’Hiver auquel Roxane s’accroche comme à une dernière bouée. Y sont pas là. »

 

Cette version, nerveuse, comme le cœur de Roxane qui palpite et soudain s’arrête, entre chagrin et colère.

Mélissa :

« Ce soir, Mélissa déménage dans la chambre de sa mère. Parce qu’elle reviendra pas, reviendra plus. Elle a choisi la rue. Mélissa prie pour que l’hiver soit frette à mort. À mort.

Mélissa a douze ans, pis à partir de maintenant faut qu’a kicke la petite fille. Faut qu’a la batte, faut qu’a la tue. Faut qu’a soit plus adulte que les adultes, pis est capable en crisse.

Hier, le beau-père a sacré son camp. Pouvait pu fourrer, y est parti.

Parfait comme ça. Pas besoin d’lui ici.

Mélissa a douze ans pis est capable en crisse. Mieux que personne, même. »

Kevin et son père Steve:

« La porte de la chambre de Kevin s’ouvre doucement. Kevin en sort. La cape rouge sur ses épaules traîne à terre. La maison est silencieuse. Dans le salon, Steve s’est endormi. Kevin s’approche. Regarde son père. Kevin s’approche encore, doucement.

Lentement, il passe ses bras autour des épaules de Steve, monte sur lui. Puis se recroqueville en petite boule contre son torse, où il pose sa tête. Par-dessus leurs deux corps fatigués, il tire la cape rouge, comme une couverture. Et après s’être assuré que son père est bien abrité, Kevin s’endort à ses côtés.

Un temps.

Steve passe doucement son gros bras autour du corps frêle de son fils endormi. »

Je veux rajouter que cette langue québécoise est non seulement savoureuse, mais d’un infinie poésie, parfois brutale comme un coup de poing, avec des expressions si fortes…sans doute le talent d’Anaïs Barbeau- Lavalette y est pour quelque chose bien évidemment avec ce premier roman d’une tendresse infinie pour ces enfants à l’abandon. Et pourtant et pourtant…à lire jusqu’au bout, en succession de tendresse, de naïveté et de rudesse, de violence qui secouent très fort.

Quant à la difficulté de trouver des livres québécois en France, bien moins présents que les écrivains canadiens anglophones, je vous propose ce lien: https://www.librairieduquebec.fr/, qui vend en ligne ( libraires rencontrés à St Malo il y a deux ans) mais peut-être est-ce possible autrement, en tous cas pour les auteurs autres que très fameux ici et ramenés par de grosses maisons d’édition. Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, on trouve ce roman en e.book, un autre existe en Livre de poche (« La femme qui fuit » ). Par ailleurs ce livre-ci lui a inspiré un long métrage de fiction, « Le ring » où Kevin devient Jessie qui cumule un peu tout ce que vivent les trois enfants dans le roman.

Voici ce reportage pour mieux connaitre cette écrivaine réalisatrice et documentariste.

Grand grand talent et une empathie, une compréhension de l’adolescence assez rare. Je porte ces mômes dans mon cœur. Coup de foudre !

Bande-annonce du film 

 

« Profession du père » – Sorj Chalandon, éditions Grasset

chalandonEh bien, pour le moment, jamais déçue par les romans de Sorj Chalandon. Celui-ci est peut-être le plus poignant de ceux que j’ai lus, une lecture très forte, très émouvante voire parfois éprouvante. C’est une histoire effrayante aussi. D’autant que c’est en filigrane l’histoire du petit Sorj, alias Émile, et de ses parents; sa mère, femme éteinte et soumise, son père, violent et surtout mythomane. Mais ça, Émile l’ignore, son père, héros aimé et craint tout à la fois, l’a inclus dans son délire. Histoire d’un enfant rejeté, victime de la folie paternelle. Allez : j’ai pleuré. Vous le savez, moi et les histoires d’enfance…

Il est très difficile de parler de ce roman, mais j’y ai retrouvé l’écriture sobre, claire de Chalandon, des sentiments où chacun peut se retrouver, parfois douloureusement. Son père l’a surnommé Picasso, parce qu’Émile dessine, peint – autant dire une activité vaine pour le père – mais c’est ce qui le sauvera et lui permettra de vivre. Plus on avance dans le récit et plus on plaint cet adolescent, manipulé, malmené; jusqu’au terrible déchirement, à l’âge adulte, alors qu’il a trouvé l’amour en une sorte de cocon aimant et doux. 

Ce livre, pour moi, aurait du être sur la liste des Goncourt. Parce qu’il a toutes les qualités qui font un grand roman. Parce que c’est bien un « objet romanesque » comme le dit Chalandon, pour un personnage authentique, mais qui ne vit que hors de la réalité. C’est l’histoire d’une folie et de multiples souffrances, l’histoire d’une prison.

gun-801836__180Et « profession du père », c’est la question sur la feuille de renseignements qu’Émile doit remplir à sa rentrée au collège…

« Mon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du Général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer De Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.

Je n’avais pas le choix.

C’était un ordre.

J’étais fier.

Mais j’avais peur aussi…

Á 13 ans, c’est drôlement lourd, un pistolet. »

J’ai adoré ce bouquin, vraiment, pour la sincérité sobre et mesurée, pour la capacité à se dire à travers une histoire. Parfois on rit, pour l’invraisemblance des délires de ce père, et la totale crédulité de son fils, qui veut que ce soit vrai et que son père soit un héros à la vie palpitante et aventureuse. Mais j’avoue que de mon côté, j’ai plus frémi d’horreur que souri. Parce que nom d’un chien, quelle ambiance dans ce logement qui sent le renfermé, la solitude, le chagrin, qui est traversé de tensions violentes, électriques, comme si un drame pouvait survenir à chaque instant – et parfois il survient – , quel univers étriqué et terrifiant pour un enfant ! Alors on ne s’étonne pas qu’il se laisse emmener dans le monde secret du père. Pour oublier si possible les coups, les humiliations subies, l’absence d’amour; le lecteur reste là avec sa compassion pour cet adolescent manipulé, et on se dit qu’il faut être très fort pour revenir de tout ça. La fin du roman est totalement bouleversante:

« Monsieur Choulans ? a interrogé le psychiatre.

J’ai regardé ma mère, inquiète pour elle, pour son mari, pour moi.

-Désolé, Maman.

Et puis j’ai raconté. Les coups, les mensonges, l’Algérie, Ted, les lettres anonymes, la peur. J’ai raconté l’angoisse d’un enfant. J’ai raconté l’armoire, la maison de correction. J’ai raconté le pistolet, le béret, Biglioni. J’ai raconté ma mère en épouvante et son fils en effroi. »

et puis voilà, je vous conseille ce livre, moi j’ai vraiment trouvé ça superbe et d’en parler j’en suis encore très émue. Un livre qui prend aux tripes, d’une sincérité remarquable et à l’écriture parfaite, pour moi à ne pas manquer. 

Á lire  ( mais aussi articles du Point ):

http://culturebox.francetvinfo.fr/la-rentree-litteraire-2015/profession-du-pere-le-roman-dune-folie-familiale-par-sorj-chalandon-226889

Et à écouter

http://www.youtube.com/watch?v=yB6nxtYLHvQ

Cinq photos, cinq histoires : fin

EPSON MFP image

Ceci est la maison de toutes les vacances de mon enfance et de mon adolescence.

Je vais terminer sur la photo de cette maison, celle de mes grands-parents maternels que je n’ai hélas pas connus, et où nous passions toutes les vacances, tous les week-ends aux beaux jours et parfois en hiver aussi…. Elle n’a eu un peu de confort que bien tard; elle était typiquement la maison de vacances de la campagne, avec la cabane au fond du jardin, juste un poêle à la cuisine ( on réchauffait les lits avec des briques vernies passées au four ) et pendant longtemps il n’y avait que l’eau froide de la source sur une pierre d’évier noire. La salle de bains est venue tard elle aussi. Nous allions aux douches municipales du village voisin, et on barbotait parfois comme de petits chiots dans la rivière qui borde le mur en pierres. Là, c’est la maison, mais tout autour était notre espace de vie et de jeux .C’est dans ce coin-là, entre champs et forêts, qu’avec mes frères et mes sœurs, surtout ma petite sœur, nous avons vaille que vaille traversé l’enfance et une bonne partie de notre adolescence. Nous ne partions jamais en vacances, puisqu’on avait cette maison. Je vous ai déjà parlé – et vous avez constaté dans mes lectures – de mon goût pour les Indiens et les cow-boys, et ces lieux ont résonné de nos cris de sauvages ( cris, ainsi que me l’a confirmé mon copain Bruno, que ne poussaient pas les Indiens. Vous savez, le WOU WOU WOU, la main sur la bouche? Eh ben non ! ). Des journées entières dans les bois, à construire des huttes biscornues, à cueillir des champignons dans nos vestes nouées en besaces. Ma mère avait un grelot qu’elle faisait sonner quand nous devions rentrer et parfois nous n’entendions pas … Les heures chaudes à trépigner de devoir faire la sieste ; on lisait, on lisait tout ce qui nous tombait sous la main dans la chambre sous les toits, des piles de vieux Paris-Match où on voyait les stars du cinéma d’alors, années 60-70, les comics de nos grands frères, Kit Carson en particulier, et même les romans photos de notre grand-tante Louise qui habitait la maison en haut du chemin, et qui nous tint lieu avec bonheur de grand-mère –  un personnage, tante Louise – . Puis le club des Cinq ( rose), Alice ( verte) , et Colette ( Rouge et Or ); après nous amenions nos livres. Je me souviens avoir dévoré « Les âmes mortes » de Gogol d’une traite un après-midi. Ce village, cette maison, c’était la liberté. Nous avions de vieux vélos, mais nous marchions beaucoup, pour cueillir des tas de choses, et jouer, et déjà rêver d’aventures. On pataugeait dans la rivière à essayer d’attraper des goujons à la main, on jouait avec les garçons de la ferme voisine, on montait chercher le lait, et au pré les vaches aussi. Dans une autre ferme, nous achetions le beurre de baratte, moulé et orné de fleurs. L’été sous le tilleul, nous effeuillions la tisane pour l’hiver, on brossait et salait les cornichons, on équeutait les haricots pour les conserves, avant de filer jouer dans les bois. L’automne, c’était les châtaignes, les champignons encore, mûres, framboises…Des heures de cueillette. Nous nous en sommes raconté, des histoires…Dans la forêt à côté vivait une vieille femme seule, très sale et un peu effrayante. Nous disions qu’elle était sorcière. Elle se vêtait toujours de vieux tabliers noirs, et parfois nous la croisions sur le chemin. La collecte des bidons de lait se faisait alors au-dessus de chez nous, et on la voyait passer avec son seau où surnageaient des bestioles, son nez crochu, son dos voûté, tout ça nous faisait carburer l’imaginaire !…Dans une maison abandonnée où nous nous sommes risquées un jour de bravoure, nous avions trouvé une grande photo en noir et blanc d’un jeune homme avec un feutre sur la tête, style années 40, prise de trois quart et assez classe, vous voyez, genre studio Harcourt. Je ne vous dis même pas les scénarios que nous avons échafaudés sur cette maison et cette photo !

De ces saisons de l’enfance et des vacances, j’ai gardé un inattaquable amour de la campagne, de la nature, surtout pour la liberté que j’ai pu y trouver, la possibilité de m’y isoler. Ces lieux sont mon pays. Quant à la maison, elle a quitté la famille (ou l’inverse…), et je n’arrive pas à passer à côté sans chagrin. Les maisons parlent vous savez, elles ont en mémoire entre leurs murs des vies et des rêves, des histoires et des destins, des bonheurs et des drames… ( lire « Les vivants et les ombres » de Diane Meur, très beau livre dont la narratrice est la maison).

J’ai choisi de finir ce challenge sur cet endroit, Evelyne, mais il faut que tu saches qu’il a été très difficile de doser les mots. Tout ceci n’est pas neutre ou anodin. Mon option est de ne pas trop en dire sur moi sur ce blog,  et là il faut avouer que j’ai sans doute un peu dépassé les limites que je me suis imposées. C’est par amitié pour toi et je n’avais pas envie de mettre des choses creuses. Et puis ne nous leurrons pas. Chaque fois que nous écrivons ici – autres lieux – nous livrons inévitablement des morceaux de nous-même. Alors prend ma participation à ce challenge comme un indéniable geste d’amitié.

Le site de Robert Sangouard, qui raconte l’histoire d’un hydravion qui est tombé sur la commune, et plein de choses sur les villages du secteur. Il y a des photos, j’y suis petiote. Il  a été un des premiers élèves de mon père dans ce village, on le voit sur une photo de classe, tout petit avec une ardoise dans les mains. Ah ! J’allais oublier :  le village se nomme St Mamert et c’est le moins peuplé du département du Rhône avec 61 habitants, vous pouvez regarder

Cinq photos, cinq histoires

Challenge proposé par Evelyne Holingue, l’amie d’Amérique, écrivaine ( vous lirez son premier texte en cliquant sur le lien ) .

Je convie mes amis blogueurs et blogueuses à se prêter à ce jeu, s’ils en ont envie ( je pense à Mary, Lorentz, Marie, Martine…)

Est-ce que le cadre d’une histoire, d’un roman importe pour vous lorsque vous lisez ou écrivez ? Est-ce que la géographie d’un lieu devient aussi essentielle qu’un personnage ? Développez-vous une affection particulière pour un lieu, qui pour des raisons parfois obscures vous donne l’impression de l’avoir toujours connu ?

Les règles du challenge Cinq Photos Cinq Histoires sont simples :

– Une photo et un texte associé à la photo pour cinq jours consécutifs.

– Le texte et sa longueur sont laissés au choix du blogueur ou blogueuse.

– Contacter un autre blogueur/blogueuse pour continuer le challenge. Aucune obligation, bien sûr.

Voici le premier lieu qui me vient à l’esprit, fondateur :

69224_commune_0Cette maison est l’école dans laquelle je suis née, comme mes quatre frères et sœurs. C’est resté la mairie, mais l’école est fermée depuis bien longtemps.

J’ai grandi dans des écoles, mais c’est celle-ci, que j’ai quittée à 5 ans, c’est celle-ci qui m’a laissé le goût de la rêverie et c’est ici que j’ai appris à lire. Se sont incrustées dans ma mémoire l’odeur des vieux planchers de la salle de classe, celle de la fumée du poêle en fonte, et celle des bûches posées bien rangées à côté. L’odeur de la craie et de l’encre violette. Mes premiers cubes de couleur, que mon père me prêtait le soir. Je restais assise à un petit bureau, sage et silencieuse tandis qu’il corrigeait les cahiers des élèves de sa classe unique, avec ces jolis cubes neufs et brillants, à facettes ornées de figures géométriques rouges, jaunes et bleues. Et au fond de la salle, la petite armoire où étaient rangés les livres. Nous habitions au-dessus (oui, mon père était ici le maître d’école comme on disait alors, en blouse grise), et nous jouions au grenier – vous voyez, les petites fenêtres carrées tout en haut ? – . Je revois le camion de pompier de mon grand frère, et le Meccano, de vieux chiffons pour se déguiser et les noisettes qui sèchent sur le rebord de la fenêtre. Je me souviens aussi de mes petites bottes en caoutchouc posées dans l’escalier entre la classe et le logement, dans lesquelles, un matin, j’ai trouvé une nichée de souris…La cage sous le préau où chante une tourterelle, et puis surtout mes premiers livres lus toute seule, une histoire d’écureuil qui fait ses provisions, et le chien..Pouf je crois, qui s’est perdu.

Je suis partie toute petite de cette école, mais ce village et ses paysages, où par la suite, dans la maison de famille j’ai passé toutes mes vacances, et dont je reparlerai pour ce challenge, cette petite  école font partie de moi, je ne les évoque jamais sans émotion.

« Grâce et dénuement » d’Alice Ferney – 10/18

ferney« Rares sont les Gitans qui acceptent d’être tenus pour pauvres, et nombreux pourtant sont ceux qui le sont. »

Je  n’avais pas encore lu ce petit livre qui m’attendait patiemment sur son étagère. Je n’avais encore rien lu d’Alice Ferney, et j’ai beaucoup aimé cette histoire, écrite en 1997. Les choses ont-elles changé depuis ? Je ne crois pas. Pas beaucoup.

Esther, bibliothécaire, décide un jour d’apporter des histoires aux enfants d’un camp de Gitans sur un terrain vague. Installés ici par la volonté de la propriétaire, ancienne institutrice humaniste, ils vivent dans un grand dénuement matériel, le confort est absent, les règles sont les leurs, et les incursions des hommes vers le monde extérieur n’ont pour but que de subvenir à l’essentiel de leur façon peu orthodoxe, mais c’est la leur..

« Non, se disaient maintenant les frères gitans, leurs vies n’étaient pas si misérables. Ils n’étaient pas les plus pauvres. Ils n’étaient pas des rampants sans feu ni lieu, puisqu’ils avaient des camions, des caravanes et de belles femmes qui portaient de jeunes enfants. Que pouvait-on demander de plus à la vie ? »

By Biso (Own work)

J’ai bien entendu retrouvé à travers Esther, ces mercredis où très vite les enfants l’attendent – « Lis ! Lis ! » – ce bonheur inouï que procurent les visages enfantins aux yeux qui brillent, aux sourcils froncés, à la bouche bée, ce bonheur qu’on leur voit à écouter ces histoires et celui que ressent la personne qui lit. Mais bon : au loin, la mélancolie…

Alice Ferney, d’une belle écriture très sensuelle, dépeint les membres et la vie de cette famille, groupée autour de la mère et grand-mère, Angéline. Quatre fils, dont un célibataire et une nuée de petits enfants, débraillés et crasseux, mais pleins de vitalité. Elle parle de l’amour qui unit cette tribu, mais aussi de ses défaillances, les tromperies, les coups, la violence, des hommes pas très fiables, des femmes toujours à la tâche, entre les amours plus ou moins heureuses, les enfants nés et les enfants perdus.

« Tzygane cuisinant des sardines » par Yann — Travail personnel.

Peu à peu, Esther va se faire apprivoiser, accepter, et ses lectures deviendront un rituel important, jusqu’à ce qu’un grain de sable plus gros que les autres dérègle les rouages déjà bien abîmés des mécanisme de survie. La mission que s’est donnée Esther s’avère moins facile quand elle décide de scolariser Anita, fillette qui ignore tout ou presque de la vie hors du terrain vague, loin du feu de sa grand-mère. Et c’est ici que la bonne volonté trouve ses limites, car Anita sera malheureuse dans cette école où on l’insulte, qui l’oblige à se lever tôt, et même si elle apprendra à lire et écrire, on se dit que ce modèle n’est pas fait pour cette enfant, la même norme pour tous, ça ne marche pas… J’ai bien aimé la présence du feu, le foyer qu’entretient Angéline, sur lequel elle veille et près duquel elle se réchauffe et observe. Elle est la vigie, celle qui voit et qui sait. Et celle qui explique :

Isidre Nonell, Gitana

« Profite, dit-elle. C’est de la douleur d’aimer, ça c’est bien sûr, mais c’est tout pire de ne pas aimer. Elle dit : on est fait pour ça. Et les femmes encore plus que les garçons. Une femme, dit-elle, c’est pour se donner en entier. Ne te garde pas. Ce qu’on garde pour soi meurt, ce qu’on donne prend racine et se développe. Misia écoutait. La vieille dit: L’amour c’est le plus difficile. Ça vous prend, ça vous malmène, ça vous agite. Et puis quand on croit que c’est gagné, qu’on a dans sa vie celui que l’on voulait, ça se lasse, ça se fatigue, ça se remplit de doute. Mais c’est que dans ce manège qu’on a l’impression de vivre. »

 Histoire touchante, un beau texte sur la vie de ces gens à la marge.

Enfin, jolie note finale où Nadia, la belle-fille préférée d’Angéline, veut lire « un rôman »:

« Elle fouillait dans la caisse de livres. « Petit-Bond en hiver ». C’était son préféré. Je te lis, disait Nadia. Elle se courbait en deux sur la page. Et Petit-Bond marchait dans la neige et Nadia était émue. »

« Isidre Nonell 1904 — La Paloma »

Des souvenirs d’enfance me sont revenus en lisant ce bouquin. Je vivais alors dans un village du Beaujolais, j’avais 7, 8 ans, et nos voisins, vignerons, engageaient tous les ans une troupe de gitans. Ils avaient alors encore des roulottes colorées et des chevaux  ( fin des années 60 ) et campaient sous nos fenêtres. Je me souviens de Violette, jeune fille vêtue de mauve, en longue jupe et anneaux d’or aux oreilles, qui venait en classe avec nous. Il y avait d’autres enfants, mais je la trouvais belle, et sa robe à volants me faisait rêver. Le soir, il y avait le feu de camp, et les guitares. Mon grand frère qui en jouait, assis à la fenêtre, avait été très flatté qu’un des hommes de la troupe l’entende et lui dise qu’il jouait bien. Mais aussi, les bagarres au couteau et un soir, un marchandage autour d’une femme à vendre…Mon imaginaire a été très marqué par ces gens qui arrivaient à l’automne au rythme des chevaux, avec leurs maisons en couleur, leur langue mystérieuse, leurs vêtements pas ordinaires et leur liberté…et j’ai ressenti une grande tristesse à les imaginer dans la boue d’un terrain vague.

Vincent_van_Gogh-_The_Caravans_-_Gypsy_Camp_near_ArlesUn beau livre et un artiste à découvrir, Isidre Nonell.