« La corde blanche » – Helen Faradji – Héliotrope NOIR

« Prologue

Juin 2005

Il était 23h30 et Jean -Luc Ullrich rentrait chez lui, comme tous les soirs. Il revenait plus tôt d’habitude, mais trois voitures étaient arrivées au garage juste avant la fermeture et son patron avait exigé qu’il s’en occupe? « T’as été trop absent ces derniers temps, faut que tu rattrapes un peu les heures perdues. » Cela ne l’avait pas dérangé, Jean-Luc aimait travailler. Ouvrir le capot, chercher la faille, la réparer. C’était simple. Il trouvait toujours. Et ça lui occupait l’esprit. »

Et c’est alors que Jean-Luc entre en contact – en collision serait plus juste –  avec Lisa Giovanni, sergente-détective à Montréal, contre laquelle il déposera plainte. Cependant, il a bien tort, accusé de viols et violences sur des femmes.

« Un an plus tard

C’était un de ces matins paisibles où Montréal, à peine réveillée, débordait de charme. Un soleil doux filtrait les rares terreurs de la nuit. Des matins comme ça, il ne pouvait rien arriver. »

Et bien si, matin tranquille et doux bien vite troublé, noirci par d’atroces faits, dont la découverte matinale de cet homme:

 » Sur le stationnement de l’aréna, l’homme gisait, les yeux fermés. Quelques cheveux longs, étalés en corolle sur le sol, lui faisaient une tête de marguerite à  demi effeuillée. Un chat de ruelle flânait le long de son flanc droit en reniflant. »

C’est ainsi que commence ce roman policier, noir et très bien écrit. L’écriture de Helen Faradji contribue très largement à la qualité du récit qui met en scène plusieurs acteurs de la vie de la ville: la police, des hommes d’affaires (sales), des politiciens ( douteux)  et des voyous acoquinés aux idées racistes et utilisés par les politiques véreux. 

On rencontre Omar et Rachida ( elle est discrète dans l’histoire mais je l’aime beaucoup ). Omar s’occupe des jeunes de son quartier, les rassemblant à la mosquée pour les garder dans le droit chemin, les faire lire, les éduquer et leur éviter la rue. Et bien sûr, suspecté du meurtre – on ne sait trop pourquoi – Omar est arrêté, et mis en prison.

Villeneuve, lieutenant de police et Lisa Giovanni ( virée de la police elle est dorénavant  détective privée ) vont mener l’enquête; ils connaissent tous les deux Omar et Rachida, et ne comprennent pas l’emprisonnement d’Omar. 

Va suivre une plongée dans le monde politique tellement douteux que ça fait froid dans le dos, lié avec des « hommes d’affaires » pas bien plus propres et des véreux de tout poil. 

Il est difficile de faire un panorama de cette histoire, dans laquelle on se sent un peu dans un labyrinthe fait de ruelles et de recoins sombres, mais qui grâce à la perspicacité de Villeneuve, de Lisa et de leurs soutiens va trouver une issue. Il semble pourtant que peut-être tout n’est pas terminé.

En tous cas, l’aspect politique du sujet est très intéressant, et dans cette belle ville de Montréal, les ruelles charmantes cachent parfois de bien vilaines choses. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Helen Faradji, à l’aise aussi bien avec les scènes de violences, qu’avec celles plus feutrées mais aussi moches des hommes d’affaires opportunistes en train de préparer des horreurs en dégustant un repas chic.

J’ai passé un excellent moment dans cette histoire et sa fin ouverte sur un tatouage, évoqué dans le roman et qui annonce, à n’en plus douter, une suite:

« Le véhicule partit en trombe, sans me laisser le temps de noter la plaque.

Sébastien Larrivée-Roy. Voilà, c’était comme ça qu’il s’appelait. Et au moment même où son nom me revenait en mémoire, j’eus l’intime conviction que ce tatouage était bien trop frais pour que tout soit fini. Il faudrait reprendre le fil de cette enquête qui ne voulait pas mourir. Et c’est ce jeune homme à la voix haut perchée qui m’amènerait jusqu’au bout de la Corde blanche. »

« Baignades » – Andrée Michaud -Rivages/NOIR

Mise en exergue, cette citation :

« Je peins malgré moi les choses cachées derrière les choses. Un nageur, pour moi, c’est déjà un noyé. »

Quai des brumes, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert »

Voilà qui nous met dans le bain, si je puis dire. Andrée Michaud, on le sait maintenant, plante ses décors régulièrement au pays des lacs profonds, des forêts sans fin, elle y dépose des familles joyeuses, avec des enfants qui jouent, et puis inévitablement, toute cette jolie vie de vacances, d’été radieux et d’insouciance se transforme lentement mais sûrement en cauchemar absolu. Et puis, en fait, ça marche à tous les coups, parce que ça nous happe et que, comme dans ce livre assez court, on n’est jamais sûr que ça finisse bien – je dirais même qu’on espère un peu, parfois, que ça finisse mal, je sais c’est pas bien !  -. C’est écrit en sorte que la dramaturgie monte d’un cran à chaque page, on est happé et ça marche. Je sais, pas pour tout le monde, mais avec moi, ben ça marche à tous les coups. Ça marche parce que j’ai envie de ces frissons, je les aime, régulièrement une bonne cure d’Andrée Michaud. 

Un camping, un lac, des forêts. Un jeune couple arrive, avec une petite fille qui à peine arrivée se jette à l’eau toute nue et joue, et rit et se réjouit.

« Ils planifiaient ces vacances depuis longtemps, leurs premières vraies vacances en trois ans, et croyaient avoir trouvé un endroit de rêve, un lieu tranquille et isolé, un lac à l’eau limpide entouré de collines, des sentiers aménagés en forêt.

Et l’endroit était effectivement magnifique. »

Quand arrive le propriétaire du camping qui s’offusque de la nudité de la petite. Et tout démarre là, à ce moment précis. La jolie petite famille décide de quitter les lieux – ils soupçonnent cet homme d’être tenté par la fillette – , prend son van et part. Or un orage dantesque se déchaîne et là, tout va partir dans un drame épouvantable mêlant des hommes malveillants – mot faible -, la colère des cieux, la nuit. Alors ils partent:

« Au bout d’environ quatre kilomètres, alors qu’ils s’attendaient à voir apparaître le village, t’avais pas dit deux ou trois kilomètres, Laurie ? la route pavée avait fait place à un chemin de gravier et ils avaient compris leur erreur. On va trouver un endroit pour tourner, avait dit Max, mais plus ils avançaient, plus la forêt se faisait dense autour d’eux, et pas un espace dégagé où faire demi-tour, pas un foutu chemin de cabane. Pour compléter le tableau, le ciel était d’un noir d’encre, sans lune ni étoiles.

Ostie de putain de bordel de merde, avait juré Max, je peux pas reculer là dedans, je vois absolument rien. »

Et je n’en dis pas bien plus, parce que se met en marche une fuite, puis une poursuite haletante, de mauvaises rencontres, la mort, la violence, la foudre…La petite fille et sa maman vont vivre l’enfer. 

« La femme avait de plus en plus de difficulté à avancer. Ses longs cheveux bruns, bruns et emmêlés, pas bouclés, étaient plaqués sur son crâne et elle titubait comme si elle avait été ivre. À tout bout de champ, elle perdait pied et se redressait in extremis pour ne pas tomber avec la fille et l’écraser sous son poids. Après avoir glissé sur une pierre couverte de mousse, elle s’était résolue à poser la fille au sol et lui avait demandé si elle pouvait marcher un peu. La fille avait acquiescé en hochant la tête et elles étaient reparties en se tenant la main, plus lentement encore, plus péniblement. »

Pour finir – pas si mal – , bien que le père soit disparu, et sauf que, bien sûr, il reste un grain de sable – ou deux? – dans l’engrenage du retour à la vie normale. La jeune épouse a perdu son mari dans l’atroce poursuite de la nuit, mais a trouvé un homme qui va l’accompagner au retour dans sa famille et à la vie. Évidemment, même ça, ce n’est pas aussi simple et je ne risque pas de vous dire pourquoi. Vous savez quoi? On pourrait presque s’attendre à une suite. On reste un rien sur sa faim, mais je sais qu’Andrée Michaud le fait volontairement, juste pour nous dire, vous savez dans la vie, rien n’est jamais tout à fait fini, clos, terminé. Il y a un « Et si… ». Les derniers mots du roman:

« Elle avait vu Laurence sortir de l’eau avec Charlie, mère et fille portant un pyjama quasi identique, marguerites jaunes, marguerites blanches fanées et leur collant au corps, mère et fille qui ne survivraient à ce nouveau deuil qu’en tendant la main à celle parfois attirante de la folie, puis elle était retournée dans la maison inondée de soleil pour y chercher son téléphone. »

Si ce n’est pas mon préféré de ceux que j’ai lus de cette autrice que j’aime tellement   ( pour moi, c’est  « Bondrée ») , ça reste une lecture qui vous chope bien fort à l’estomac dans de grands fracas de tempêtes et ne vous lâche plus. Personnellement j’admire l’écriture de cette autrice sombre, hantée je crois, mais qui sait aussi si bien parler d’amour, de toutes les sortes d’amour.. 

Au dos du livre, La Presse ( journal québécois ) en dit:

« Un suspense anxiogène qu’on lit en se rongeant les sangs. » Et je valide !

« Trois ans sur un banc » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

« Note au lecteur

J’étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu’un inconnu est venu s’asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m’a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme  rêveur: c’était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s’éloigner, que des milliers d’anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d’être racontées. L’idée m’est alors venue de provoquer les choses en ce sens. pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m’installer sur ce même banc. »

Et c’est ainsi que Jean-François Beauchemin, cet auteur unique en son genre a collecté et transcrit pour nous de janvier 2018 à décembre 2020 ces textes, parfois courts, parfois un peu plus longs mais ne dépassant pas une page recto-verso, recueillis semble-t-il sur le même banc du même petit parc, auprès de passantes et passants s’arrêtant à son côté. Enfin, c’est ce qui est annoncé. C’est ce qui semble…impossible. Cet écrivain que j’aime tant est aussi fantaisiste et se plait à nous mettre dans le doute avec ces 138 micro histoires. En fin de post, je vous joins une vidéo dans laquelle vous comprendrez mieux qui il est, quel immense talent il a et quelle imagination !

Cet « exercice » si plein de naturel, de spontanéité, si original, confirme l’homme qu’est cet écrivain pas comme les autres. Attentif à ce qui l’entoure, à ceux qui l’entourent. Car il faut que tous ces personnages se sentent en confiance pour raconter ainsi un fragment, aussi minime soit-il, de leur vie. 138 textes au total, confiés à Jean François Beauchemin sur le banc, mais parfois par téléphone, ou par courrier dont certains anonymes…  Question de pudeur? Quelques personnes ont préféré écrire ou téléphoner sans identité… Il faut savoir qu’à la fin de ses livres, l’auteur livre son adresse email si on veut le contacter.  138 histoires courtes…On est vite touché, et surpris aussi de cette aventure de glaneur d’histoire. On a même du mal à imaginer la scène se répétant durant 2 ans sur le même banc. Non? 

Donc, ce livre-recueil n’est absolument pas condensable ou résumable, 138 histoires différentes, donc… On va ainsi passer d’anecdotes cocasses à des fragments minuscules de vies tristes ou joyeuses, entrer par effraction dans des foyers unis ou non, dans les enfances ou les derniers temps d’êtres humains, si humains.  Certains textes sont bouleversants, d’autres donnent à penser, et souvent on sourit, on rit…En grande admiratrice de cet écrivain si original, si sensible, et souvent si drôle, je vous invite à lire ce florilège qui fait passer par toutes les émotions.

En même temps que paraît ce recueil, « Le jour des corneilles » vient d’être réédité sous une magnifique couverture. Rien ne ressemble à ce livre exceptionnel, de près ou de loin dans lequel l’auteur invente une langue, un « parler ». Vous le trouverez sur le blog.

Alors lisez-donc ça, lisez tout Jean François Beauchemin, vous m’en direz des nouvelles ! Lisez cet écrivain, poète, conteur, humain, et farceur…lisez-le, quant à moi je ne m’en lasse pas.  Ci-dessous, une 4ème de couverture, conclue dans le pur style de Jean François Beauchemin:

« Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d’un temps commencé à affluer. C’est comme ça qu’est né ce livre, qui est une espèce d’anthologie de l’improbable. Car il faut bien, un jour ou l’autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n’entre pas tout à fait dans le trou rond de la réalité. »

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/etcetera/etcetera-du-samedi-18-janvier-2025-3480976

« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie

« Le murmure des hakapiks » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube noire

Image de la première de couverture« L’escouade

La lame tranche la chair en lanières fines, puis en petits morceaux. À demi gelée, la viande est facile à découper. À l’aide du couteau, Tony McMurray la glisse dans un cul-de-poule en inox. Sur le plan de travail, la longe de loup marin a laissé une coulure de sang carmin foncé, presque noir. Il l’essuie, mais le liquide fuit devant le linge, se fraie un passage jusqu’au rebord du comptoir. Une goutte tombe et éclate en étoile sur la pointe de son soulier. »

Un grand plaisir de lecture avec cette troisième aventure de l’inspecteur Joaquin Moralès et de Simone Lord. Roxane Bouchard nous embarque sur un chalutier pour une chasse au phoque, appelé loup gris, et je sais que ça en fait frémir pas mal… Oui, sans doute, car ici, il ne s’agit pas de pêche traditionnelle, mais bien de grosse pêche, et les scènes  des remontées de filets ne sont pas enthousiasmantes. Il faut laisser parler les pêcheurs, écouter, mais ici l’équipage du bateau est plus que douteux. Aussi Simone Lord ( et la vertèbre si émouvante de sa nuque ), embarque comme observatrice , et ça ne fait vraiment pas plaisir à l’équipage, qui compte des hommes hostiles, et dangereux.  Un des très beaux passages du roman, Joaquin, déprimé par son divorce, l’alliance:

« Il y a des matins, rares, où un homme retire un bijou et c’est trente-deux ans de vie qu’il dépose sur le bois verni de la table de cuisine.

Quatre mois plus tôt, Joaquin Moralès avait sorti de la baie de Gaspé le corps d’une pêcheuse qui, en robe de mariée, avait passé trois jours sous l’eau. Son vêtement avait été sali, ses yeux mangés par les puces de mer, son visage mutilé par les crabes et les poissons d’automne. Il s’était penché sur la femme et l’avait interpellée par son prénom, comme si elle pouvait répondre non seulement aux questions concernant l’enquête, mais aussi à ses interrogations douloureuses relatives à l’amour. Quand il avait fermé le dossier, il avait compris que c’était la fin de son propre mariage qu’il avait aperçue dans cette image sordide du cadavre de la jeune mariée et, de retour chez lui, à Caplan, il était allé frapper à la porte de Maître Chiasson. »

Parallèlement, Joaquin, déprimé par son divorce, s’engage dans un groupe de randonnée de fond auquel, à son grand dam se joint la psychologue Nadine Lauzon. Celle-ci s’avérera très utile, plus tard. Mais pour l’instant, Joaquin n’est pas réjoui de sa présence.

L’aventure – car c’en est une – se déroule en Gaspésie, aux Iles de la Madeleine, plus précisément à Cap-aux -Meules.

Voici les protagonistes, le décor, l’objet de cette « aventure », et je trouve que ce 3ème livre est celui qui m’a le plus tenue en haleine. L’ambiance du huis-clos dans ce chalutier monte lentement en tension, les hommes à bord sont au minimum inquiétants, et au pire très effrayants. Ainsi Tony McMurray, à mon sens le pire de tous, ignoble, vicieux, pervers, violent, un vrai sale type. D’autant qu’il va s’en prendre à Simone, cette femme vraiment courageuse pour se coltiner ce voyage; c’est elle l’héroïne majeure de ce livre. Et je ne dévoile pas trop de cette histoire pour ne pas gâcher. C’est mieux d’avoir lu les précédents en partie et surtout pour l’histoire tendre qui flotte entre Joaquin et Simone, sans jamais s’avancer plus (et ça, c’est très fortiche et malin de la part de Roxane Bouchard ! ), cette histoire qui tient à une petite vertèbre cervicale qui tétanise Joaquin chaque fois qu’il la voit.  Simone et la peur, sur le bateau, face à des hommes sourdement – ou pas- menaçants, face aux émotions que déclenche Joaquin en elle, face à un univers masculin en équilibre instable, elle, une femme :

« Elle ferme les yeux. Le bateau la brasse violemment. Elle s’agrippe au comptoir qui longe la lunette avant.

Joaquin parlait de son aïeule avec un léger accent, sa voix contenant ces inflexions délicates qui n’appartiennent qu’à  la nostalgie. À un moment, il s’était rapproché d’elle. Simone s’était immobilisée. Elle avait retenu son souffle, croyant qu’il allait l’embrasser.

Certaines secondes de la vie semblent ainsi figées, dans la mémoire ou dans le corps. La seconde où Untel a perdu le contrôle de son véhicule, la seconde où cette voisine s’est fracturé la nuque en tombant dans  l’escalier, la seconde où elle est entrée dans ce bureau et a vu son amant la tromper avec la stagiaire, la seconde où elle a appuyé la pointe de son couteau contre la carotide d’un homme qui voulait la violer. Des secondes qui fissurent les certitudes. »

Cette histoire d’amour latente, ne reposant que sur des gestes, des regards, quelques mots et une nuque sensuelle, c’est une très belle idée. 

Je ne vous dirai rien de plus et surtout pas dans quel état j’ai été à la fin de l’histoire. Mais une très très belle et touchante lecture qui en même temps nous montre ce monde si viril et dur de la chasse au phoque, un univers d’hommes pour certains violents et malhonnêtes. Une tension très bien tenue, dans le sang des phoques, la sueur des hommes, la peur palpable de Simone. Un savant mélange donc pour un roman très prenant que je n’ai pas lâché. Bravo ! La fin du roman, hommage à Gabriel Garcia -Marquez Le Très Grand ( ça c’est ma note à moi ):

Cent ans de solitude par Garcia Marquez« Je n’ai pas appris à aimer. Ni à la vitesse d’une balle de base-ball, ni dans la durée des alliances. »

Avant de partir, Joaquin a retiré l’origami du roman de Garcia-Marquez. Il a déployé les ailes de l’oiseau de papier, qu’il a déposé près de la fenêtre, face au large, dans sa chambre d’amis.

« Ça doit être bon de se sentir amoureux, en apesanteur de la solitude et de la colère. »

En bas de la colline, la baie glacée s’est emplie de phoques du Groenland qui, dans un peu plus d’une semaine, mettront bas. Moralès ne se laisse pas berner par cette tranquille splendeur: la Gaspésie est un pays sans trêve. Il plisse les yeux, enfile ses lunettes noires.

« J’aimerais ça, Joaquin, m’asseoir à ta table.

Simone »

Bon…Clairement, je ne pouvais pas éviter cette chanson – que j’aime bien –  mais je vous épargne l’image du hakapik et de son usage