« Les bonnes âmes de Sarah Court » – Craig Davidson – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Éric Fontaine

J’aurais aimé vous proposer le prologue entier. Trop long. Exceptionnellement je vous en livre la fin, pas le début. La fin de ce prologue est la parfaite introduction au déroulement de ce livre que je trouve assez inclassable, assez complexe et dingue. Pour moi, c’est un roman inconfortable, qui va creuser loin dans nos sentiments et les malmène, un roman d’une noirceur absolue – et j’adore ça car cette noirceur est lucidité, sincérité aussi, le genre humain y est mis en découpe sous une plume scalpel, impitoyable. Le titre en est la première phase, avec cette expression si ironique de « bonnes âmes » que l’on va découvrir ici.

« Le sang attire le sang de plusieurs façons. La progéniture suit les traces de son géniteur. Le réseau noueux de vaisseaux sanguins qui se ramifie dans votre corps devient le filet rouge qui vous emprisonne. Imaginez qu’on racle le fond de la mer avec un filet, ramassant au passage toute une faune effervescente: crabes, anguilles, requins, hippocampes et baleines pris dans une bouillonnante larme de vie. Des milliers de créatures tournoyantes, pressées, serrées, les unes contre les autres.

Vous êtes des tonneaux prêts à se fissurer. Pleins de fragilité, de beauté, de regret, de passion, de tristesse, d’envie, d’horreur, de culpabilité, d’espoir, de rage, d’amour et de douleur. Pleins de tout ce qui peut affliger des êtres de votre condition.

Alors, venez, laissez-vous convier par les bonnes âmes de Sarah Court. Et, de grâce, apprenez à les connaître. »

Quand j’avais lu « De rouille et d’os », ça avait été un choc – je n’ai pas vu le film – et avec tout ce temps écoulé entre ces deux livres, il me semble que la force est encore accrue, la rage même. Et ce n’est pas facile de parler de ce livre; il y a une histoire faite de plein d’histoires mais qui vise à une sorte d’universalité. Bienvenue dans le lotissement de Sarah Court, dans l’Ontario, près des chutes du Niagara. Bienvenue sous le microscope impitoyable de Craig Davidson. Il va falloir suivre des hommes – essentiellement des hommes – sur trois générations, mais tout en vrac, dans un désordre similaire à celui de ces vies, à celui des relations entre les pères et leur fils ( il n’y a qu’une fille, Abigail, Abby, qui fait de l’haltérophilie sous la houlette de son père). Désordre apparent, car il y a une logique – ou une fatalité ? – dans le déroulement des chapitres où le qualificatif « noir/e » ( l’eau, la poudre, la boîte, la carte et enfin la tache ) teinte le tout. Les histoires s’imbriquent, se rejoignent, se répondent, communiquent et l’idée du lotissement dans lequel les gens se croisent sans se connaître jusqu’au jour où…est une si parfaite métaphore du monde.

Mais une chose me fascine dans ce livre, c’est tout ce qui a trait au corps, à …je dirais la médecine ? la biologie, l’anatomie…Et puis en concordance la boxe, l’haltérophilie, les sports casse-cou à l’américaine, où on se précipite tassé dans un bidon du haut des chutes (référence à Evel Knievel déjà rencontré dans l’excellent « Good bye Loretta » de Shawn Vestal), et puis un peu la folie et le cerveau, non ? C’est un réseau tissé de façon imparfaite entre ces hommes, pères et fils et puis voisins, ce qu’on en voit, entend, ce qu’on en suppose et ce qu’il en est. Et en tous cas selon ma perception, ce lotissement est atteint des mêmes troubles qu’un corps. Que l’homme soit chirurgien et dont le fils dit:

« Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle. Un narcissique d’exception. »

ou batelier ( oh ! mais quelle image et quelle idée que ce batelier du premier chapitre !), quand l’un, l’autre, les autres, racontent leur père, leur fils, leur vie, leur réussite et leurs échecs – surtout leurs échecs d’ailleurs – on a toute la construction enchevêtrée de la vie, jamais linéaire, jamais sans chutes et même ce n’est qu’une longue chute. Pourtant quand le batelier parle de son fils Colin, ça donne ça :

« Mon fils n’a pas une once de méchanceté en lui. La seule créature qu’il ait jamais volontairement cherché à blesser, c’est lui-même.

Je le vois à cent mètres en amont, porté par le courant.Il salue la maigre foule avant de rentrer dans le baril qu’il a fait fabriquer – il avait réellement des gens qui y travaillaient – et la Terre s’arrête, hébétée, sur son axe. Je lance le moteur pour me frayer un chemin à travers l’eau mouchetée de flocons roses, en direction de l’endroit où d’habitude les corps ressortent, et la Terre se remet à tourner au moment où mon fils atteint le sommet de la cataracte et que je le vois là-dedans en position fœtale – je jure devant Dieu que je le vois ! -brillant au cœur d’un incendie qu’il a lui-même provoqué. Si brûlant que sa forme se fait l’écho de celle du soleil lui-même.

 » Tu vas l’avoir ! « . »

À Sarah Court, les hommes, les chiens et les écureuils cohabitent, s’apprivoisent et se combattent, et ça donne une satanée bizarre image de ce coin du monde, probablement au fond semblable à beaucoup d’autres.

Un peu « d’amour » parfois et c’est d’autant plus touchant que le reste est dur:

« Je vais maintenant vous parler de ma femme. Mon ex.

Ce qui me manque le plus, c’est ma main sur sa hanche.

En faisant la queue au cinéma ou lorsqu’on s’affairait dans la cuisine pour préparer un repas. Un de ces petits bonheurs sous-estimés de la vie à deux.

Ma main sur sa hanche, n’importe quand. 

Lors de notre premier baiser, elle avait de la sambuca sur la langue. Ça donnait l’impression de sucer une pastille à la réglisse. On s’embrassait dans la Camry de mon père alors que la radio diffusait ‘C’Mon and Ride It » des Quad City DJs. C’est un des nombreux événements de ma vie que je revivrais avec bonheur. Ces souvenirs dissociés que je traîne avec moi. Ces souvenirs, j’imagine, sont ceux avec lesquels je mourrai. »

Il y a ici aussi de la rouille et des os, et puis du sang, pas mal de sang, la boxe et puis des yeux dans des glacières pour des greffes, on a même droit en direct à la greffe de cornée…C’est dur, c’est cru et parcouru de belles éclaircies, de superbes explosions d’amour, c’est une montagne russe déroutante et captivante. Il y a même une créature venue d’on ne sait où :

« Votre imagination ne conçoit que de nouvelles configurations d’organismes qui existent déjà sur cette planète. Avez-vous une idée de la grandeur incommensurable de l’univers? Comprenez-vous qu’il est inévitable qu’il existe des formes de vie sans le moindre rapport avec celles que l’on trouve sur la Terre? Des créatures sans tête, ni yeux, ni viscères. Seul l’être humain est égocentrique au point de croire que tout ce qui vit dans l’univers lui ressemble. »

Alors je m’en tiens là, parce que ce livre dans lequel s’écrit la raillerie grinçante et brutale comme ici :

 « Derrière la caisse se tenait l’adolescent le plus disgracieux que j’aie jamais vu. Une expression d’étonnement se dessinait sur ses traits comme sur le visage d’un homme qu’on aurait réveillé à coups de pied. Sur sa tête, il y avait un chapeau en papier en forme de poule, tellement saturé de sueur et de graisse que le bec de ladite poule pendouillait sur le front de ce pauvre con ébahi.

« Bienvenue chez Chubby Chicken. »

Le gamin soufflait sur son chapeau comme sur une mèche rebelle pour se dégager les yeux. La tête de la poule se dressait un instant, puis retombait lui picorer le front. Nom de Dieu, ai-je pensé en observant l’horrible spectre de ce garçon, c’est à se tirer une balle. Je suis devenu trop émotif ces derniers temps, j’en conviens, mais, dans l’atmosphère asphyxiante de ce trou du cul du monde, la vue de ce grand flan mou aux yeux de vache sous son chapeau en papier ramolli a fait s’abattre sur moi une de ces tristesses quasi abstraites dans lesquelles le malaise spirituel prend racine. Enfin, inutile d’en faire tout un plat. »

 

et où à la page suivante on frémit d’horreur, ce livre chaotique est en fait extrêmement bien bâti, une écriture rude dans le ton mais raffinée dans le langage, l’assemblage et un épilogue aussi réussi que le prologue. Comme une boucle qui se ferme avec un certain apaisement mais pas tant d’optimisme que ça et grâce au sacré talent de Craig Davidson, un livre lucide intensément, inexorablement noir.

« Tous ceux que vous trouverez dans ces pages trouveront le bonheur. Vous y croyez, n’est-ce pas? À une échelle réduite, certes, mais cette échelle commence à diminuer à votre premier souffle. Vous, les vivants, êtes tellement pétris de défauts. Le pire d’entre eux est de chercher constamment à être heureux. Le bonheur est meilleur quand il se vit à petites doses et ne dure pas trop longtemps. Exiger davantage confine à la folie.

La plupart du temps, je crois que les débris stellaires à base de carbone que vous êtes ne forment pas une espèce viable.

Mais ô combien il est divertissant de vous voir vaquer à votre entreprise d’extinction.

À présent, les feux d’artifice explosent dans l’obscurité de l’été. Des ooooh et des aaaah s’élèvent. Pour le bouquet final arrive la plus belle création de Philip Nanavatti. Des globes de feu explosent, des parapluies flamboyants s’ouvrent dans le ciel, le lac prend toutes les teintes des couleurs de leur création.

Les spectateurs ferment les yeux. Elle est là. L’empreinte champignon.

Et alors les résidents de Sarah Court font un vœu. Chacun le sien. Même si les feux d’artifice servent rarement d’exutoire aux désirs.

Que voudriez-vous qu’ils souhaitent, au juste? Allez-y, je vous écoute.

Eh bien, ce sera ça dans ce cas. Pourquoi pas? C’est

vous qui décidez. »

 

Quelle fin, n’est-ce pas? Gros coup de cœur pour cette noirceur si intelligente, si juste et si désespérante. Un livre qui bouscule. 

« Grise Fiord » – Gilles Stassart – Rouergue Noir

« Guédalia, ton visage contre la congère, tes yeux scellés par la glace qui a pris sur tes cils, tu es résolu. Sous la barre des -35°C, frissons, vasoconstriction, baisse de la tension artérielle. Il disait. Tu laisses glisser ton corps vers l’engourdissement. Derrière tes paupières cousues, à travers les longues mèches de chien autour de ta capuche qui s’agitent dans le vent, tes pupilles prisonnières cherchent la lumière. Tu comprends mieux pourquoi maintenant. Comment, peu importe. Mais pourquoi on meurt de froid. La dernière lueur d’un ciel confit dans la grisaille. Cette dernière lueur, la dernière lueur de ton dernier jour, caresse ta rétine. Tu vas mourir. »

J’ai commencé ce livre, j’en ai lu la moitié par petits bouts alors que quelques soucis me taraudaient et je me suis dit non, ce n’est pas comme ça que je dois entrer dans un tel roman. Il lui faut, il mérite de la concentration, une immersion totale, et rien qui ne vienne parasiter le fil de cette écriture, de cette histoire, de ces histoires. Et une semaine plus tard je l’ai repris et terminé en deux jours, des heures de lecture qui m’ont laissée lessivée, mais une lectrice comblée.

Alors je ne vais pas jouer l’érudite ou celle qui connait le sujet sur le bout des doigts, non. Je sais ce que j’ai glané ici et là avec ma curiosité coutumière, mes colères et mes révoltes à certaines images, à certains propos. Je sais bien peu de choses sur le Grand Nord, sur l’Arctique, sur les Inuits et sur leur culture, je ne suis qu’une ignorante, je le sais. Mais par contre je crois savoir reconnaître un grand livre, je crois savoir identifier une écriture exceptionnelle et une histoire qui va rester en moi très longtemps.

Voici ce roman qui m’a laissée pleine de tristesse, de colère et hélas saturée d’un sentiment d’impuissance. Gilles Stassart ne ménage ni le lecteur ni ses personnages, ce qu’il décrit est implacable, et on se dit en fait qu’il n’y a plus rien à faire, que c’est fichu, mort…

Cependant par ces personnages et leurs batailles persiste la vie malgré tout. La vie, une sorte de vie, celle que le monde, blanc la plupart du temps et dit développé, dit moderne, impose au reste de la planète. Les femmes et les hommes dont parle Gilles Stassart, tellement mis à mal depuis si longtemps tentent de s’en accommoder, bien obligés, dans leur élément et leurs coutumes…ou bien est-ce l’inverse, nos modes de vie et de pensée transforment et ces peuples et leur milieu? Les deux évidemment, il y a des résistances heureusement, mais sont-elles à la hauteur des attaques? On perçoit bien que ce peuple Inuit pèse très très peu au regard des intérêts du commerce, de l’argent, du pouvoir… La Terre et sa multitude si riche, si variée, ne valent pas lourd une fois arrachées au sol les richesses qui peuvent gaver les puissants dont la poigne pèse sur tout.

« Ces trusts sont les trusts, ils sont les ogres, leur appétit ne connaît jamais la satiété. Le fait que nous nous détruisions ne les concerne pas, que nous crevions sur la pelouse de leur villa ne fait que gâcher le plaisir décoratif d’un jardin paysagé. Je ne leur reproche pas leur nature. Je sais qui ils sont. Je sais qui est Amarok, le loup noir, et Akhlut, le loup blanc. L’un protège la harde de caribous, sait la faire prospérer, l’autre la consomme pour sa seule satisfaction et détruit par répercussion le chasseur qui en dépend. L’un partage avec, l’autre possède contre. »

L’auteur fait preuve d’une grande finesse et de beaucoup de justesse, ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, n’utilise aucune des grosses ficelles qu’on peut parfois craindre dans ces sujets, mais il sait dire la fragilité et la complexité de ce qui lie les êtres vivants aux lieux, aux temps, aux autres, la complexité des gens eux-mêmes, souvent tiraillés entre diverses aspirations. Rien n’est simple.

L’histoire est celle d’une famille inuit qui vit à Amarok ( Amarok est le grand esprit du loup dans la mythologie inuit, et vous savez quoi ? Si vous tapez Amarok sur votre navigateur, ce qui sort en premier c’est une bagnole; déprimant…) ; cette famille descend de celles et ceux qui furent déportés de force par l’état canadien au Nord du Nord, à Grise Fiord ( j’ai pointé mon stylo sur ces confins glacés).

Les parents sont Jo et Maggie, leurs deux fils Jack et Guédalia. Les deux garçons ont grandi avec les légendes de leur peuple contées par Jo et Maggie; ils ont grandi sur la glace avec le traîneau et les chiens, avec la chasse, le harpon et l’arc. Ils ont mordu à belles dents dans le foie du phoque juste tué. Maggie leur a lu des histoires, et à travers elles leur a transmis une culture, un mode de vie et de pensée; elle et Jo ont voulu que leurs fils étudient et connaissent le reste du pays. Jack ira à Toronto étudier le droit et les sciences politiques, il veut défendre les droits des autochtones, quand son frère Guédalia va à Montréal étudier la biologie et l’anthropologie; lui veut « décortiquer »  les savoirs inuits par le biais des savoirs modernes, et puis il est brillant, il est plus brillant que Jack mais il n’en a pas la stabilité, et je pense même que c’est sa grande intelligence qui, confrontée à certains savoirs, va le faire déraper. Guédalia va sombrer dans l’alcool, la drogue, la violence, et va se retrouver dans la terrible prison d’Iqaluit. C’est à sa sortie qu’on le rencontre au début du roman, au magasin général où il a un travail de réinsertion.

Au fil des chapitres de la première partie, chaque personnage narre une partie de cette terrible histoire, celle de ce peuple au travers de celle de cette famille, de tous ces gens déplacés et devant alors s’adapter aux conditions toujours plus extrêmes, pour se nourrir d’une part et pour combattre la solitude et l’éloignement. Briser les liens entre les communautés par la distance, un moyen d’affaiblir les velléités de résistance.

On a alors un récit historique, politique – ce livre se déroule au Canada, et même si le Nunavut (« Notre terre ») est devenu un territoire du Canada, et le plus grand, il est aussi le moins peuplé tout en cumulant le chômage, la délinquance, l’alcoolisme et au final un taux de suicide des jeunes importants . Comme je ne veux pas mourir trop ignorante, j’ai lu cette page plutôt sage, mais avec des informations fiables pour les curieux.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas oublier que nous sommes à « Grise Fiord » en littérature et j’ai aimé, énormément aimé l’écriture de Gilles Stassart et les personnages. Cette famille qui va souffrir et parfois se déchirer au-delà du possible – je ne vous dis pas pourquoi – est pourtant emplie d’amour et de solidarité car autrement comment survivre dans ces lieux ? Et puis il y a là les animaux, les chiens de Jack pour les courses de traîneaux, les ours, les phoques, les orques…Et puis il y a Dalia, la vieille chamane venue du Groenland, personnage important qui constitue un axe, une colonne vertébrale dans l’histoire de la communauté et de cette famille.

Toutes et tous, chacun à leur tour, nous livrent les légendes, les croyances, et la vie ici au fil des époques et des épreuves; c’est poignant, et puis c’est beau, et puis c’est très très fort…

La seconde partie est le grand voyage que va entreprendre Guédalia avec Jo sur le traîneau, Dalia qui va se joindre à l’équipage et puis bien sûr les chiens. C’est dans cette seconde partie, dont chaque chapitre a pour titre un mot inuit qui parle de la neige – Nateq, le sol d’un igloo, Piqsiq, neige soulevée par le vent ou bien Qeoraliaq, neige brisée – que le désordre environnemental va se dérouler sous nos yeux inexorablement. Il y a la dureté du climat, le froid intense, la glace qui fouette le visage, toutes choses normales si haut, mais il y a aussi des crevasses élargies, les icebergs qui s’effondrent et qui font qu’on ne peut plus se fier aux cartes, qu’on ne sait plus trop comment procéder pour chasser – même les animaux sont désorientés, la glace qui se met à bouger, crouler partout.

Cette fonte des glaces réjouit les « commerçants » qui bientôt auront une voie royale pour leurs cargos, entre Atlantique et Pacifique; cette fonte des glaces, ce réchauffement ressenti intensément au pôle met des obstacles à la course des chiens et du traîneau, complique la route de Guédalia et de son équipage. Je ne vais pas développer le sujet, chacun comprendra bien en lisant cet exceptionnel roman qui jamais ne donne de leçon, chacun comprendra bien notre part dans ce désastre.

« Quelle chance et quelle catastrophe d’assister au spectacle extraordinaire et inconcevable de la fin d’un monde…Ce morceau de glace était solidaire, il y a à peine dix ans, à des milliers de kilomètres du continent dont il poursuivait la territorialité, participait à la topographie, contraignant les itinéraires des lièvres, des lemmings et aussi des loups, un repaire pour les oiseaux migrateurs et pour les chasseurs d’oiseaux que sont les renards isatis et l’Inuit.[…] Avec la disparition du manteau glacier, la terre est nue, elle a froid.

Chacun cherche l’autre. Les rendez-vous entre les  espèces sont manqués et la rapidité du phénomène fait que personne n’a le temps d’apprendre, d’assimiler, de s’adapter. Le nouveau maître du climat est pris dans un tempo endiablé, proies et prédateurs perdent leur danse. Le glacier me raconte ça avec le feuilletage de ses glaces.[…] Cet immense volume, dont le sommet culmine à une trentaine de mètres, est fragile, aussi fragile que notre culture et notre peuple qui y sont attachés. »

Mais je termine avec Guédalia qui reste le personnage majeur, porteur, passeur de sa nation dans cette histoire, un pont entre deux générations, deux modes de vie – celui des kabloonaks et celui des inuits –  et qui finalement aura su entendre Jo, Dalia, qui aura tiré leçon de l’unique gifle reçue de sa mère. Guédalia profondément attachant, jeune homme perdu, tiraillé, brillant mais ne sachant que faire de ça…et jeune homme plein de chagrin, de déception et de révolte.

Je n’oublierai pas la beauté des paysages, les sculptures naturelles des glaces, la lumière bleue dans l’igloo, les chiens heureux et excités de courir, l’impressionnant ours blanc et la légende de Siqiniq (ᓯᕿᓐᓂᖅ- en syllabaire inuktitut ) , la Femme-Soleil et de Taqqiq, son frère Lune, les règles du Nord:

« Ces règles sont inscrites dans l’histoire qui se transmet de bouche à oreille et nous raconte. La mémoire du premier mot est inscrite dans ceux que tu entends, Guédalia.  Écoute l’histoire. Avec elle, tu apprends non seulement ce qui s’est passé, mais aussi comment l’avenir se déroule. La légende raconte tout, c’est la clef. Si tu fais l’amour à ta sœur, si tu tues ton frère dans la force de son âge, tu blesses la communauté à mort. Tu la menaces. La voix de ton père, lorsque son fil était encore intact, te la racontait, cette histoire. Tu la connais par cœur. »

Je ne sais pas si je suis parvenue à dire à quel point ce roman se démarque, comme il est beau, fort, intelligent, comme on en sort avec un savoir en plus et de quoi se questionner, s’informer encore …Ce que je sais, c’est que c’est de ceux qu’on n’oublie pas, que je n’oublierai pas, un roman noir auquel se mêlent l’aventure, la nature et une communauté qui vaut qu’on la connaisse…Petite fille, j’avais des livres, des albums qui me parlaient d’eux, j’aimais ça.

En lisant, j’ai pensé à ces hommes inuits vus sur un trottoir de Montréal, échoués sur des couvertures, imbibés d’alcool et autres substances de destruction. Cette vision m’a marquée, une telle tristesse sur ce bout de trottoir, quand on vient de l’immensité blanche et froide, mais familière…Par ailleurs, la description dans le livre de ces femmes et de ces hommes sur leur propre territoire ou ailleurs est d’une grande tristesse, c’est une désolation impuissante.

« Abandonnés d’un Nord devenu cruel, avec des logements trop petits pour les nombreuses familles, consanguines, où l’on dort à tour de rôle car la place est comptée, où les hommes violentent les femmes. Où, sous le regard des vieux, les jeunes se jettent du haut des fjords, parce qu’ils ne savent pas à quoi destiner leurs corps pleins de ferveur vitale. On leur donne du phoque bouilli à ces Inuits, ils veulent du phoque cru. Et moi, je salivais à l’idée de frites et de mayonnaise…Cette nation de fantômes erre et peuple les parcs, les stations de métro, s’éthylise à l’occasion, en rêvant de rejoindre des familles hypothétiques, des paysages qui ne sont plus là, et se réfugie derrière l’excuse d’un ticket inaccessible qui l’empêcherait de rentrer. Rentrer pour quoi faire ? »

À écouter…

https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1086506/itinerance-autochtones-inuits-montreal-police-relation

J’aimerais bien que ce ne soit pas ce qu’il reste à voir de ce peuple que Gilles Stassart a dépeint dans toute la richesse de sa culture, de sa mythologie et de sa pensée. 

En ajout : je suis allée voir « La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, film réjouissant, un peu moins cynique que les précédents, très drôle, toujours assez cynique mais plus tendre aussi, et qui se termine gravement avec des visages d’Inuits et d’Amérindiens à Montréal, de ceux que j’ai vus si misérables. 

Le chant de gorge inuit, j’ai opté pour la jeune génération

J’ai marqué je crois bien une page sur trois de ce roman. J’ai eu du mal à choisir les extraits, c’est un très très beau roman, vraiment un gros coup de foudre.

Aller au Nunavut avant qu’il ne coule ? Même pas, évitons ça…

Montréal sous mes yeux

J’ai trouvé hier un commentaire du blog  « La France noire ».

Une demande pour un petit « racontage » de ma visite au Québec, à Montréal en particulier. Comme je n’ai pas terminé ma lecture du moment et à venir ici ( « Une douce lueur de malveillance » de Dan Chaon chez Albin Michel ), captivante et exigeante, je me permets donc une petite entorse à ma ligne qui ne voulait plus dévier de la littérature. En même temps sur ces pages…je fais ce que je veux !!!

Et puis est-ce dévier que parler d’une ville comme Montréal qui compte 45 bibliothèques ?

Et un nouvel horizon avec la littérature québécoise que je connais peu.

Mais ici et maintenant, je vous livre mes impressions sur cette ville qui de fait devient un peu partie de ma géographie puisque ma fille et son mari y construisent leur vie et que bien évidemment j’irai souvent m’y promener. Et avec quel plaisir !

J’ai adoré cette ville. C’est une cité atypique, anachronique, qui hésite dans son architecture entre hier – qui n’est pas si lointain que ça – et aujourd’hui. Je pourrais en parler longuement, mais je préfère vous livrer des bribes illustrées sur cette douceur, cette tranquillité, cette fantaisie surtout croisée un peu partout où nous nous sommes promenés.

Dans les boutiques : « Allô ! Tu vas bien ? » au lieu de notre « Bonjour Madame « , des jeunes gens tatoués, piercés partout, ou pas, mais on voit que l’aspect de la personne ne freine pas un emploi. Comme on voit bien dans les rues que tout est permis, personne ne se retourne sur autrui quel que soit son aspect. Et côté boutiques il y en a pour tous, on voit à Montréal ce qu’on cache chez nous, cinémas, salles de « spectacles » et fringues pour drag queens ou jeux sexuels, mais plus classiquement  les dépanneurs, les chouettes boutiques pour les amateurs de disques vinyles, de bière, de matériel de hockey, de fringues pour toutous, le superbe marché Jean Talon, des librairies épatantes…Quelques unes:

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Ensuite, j’ai adoré Montréal pour ses espaces verts, partout, nombreux; parcs, mais pas que, rues – très larges, cette ville a les moyens de s’étaler largement à l’horizontale – bordées de grands arbres, bordées de jardinets fleuris, ou en herbes folles, mais du vert.

Du haut du Mont Royal, on voit très bien ces masses vertes partout. Entre les grandes avenues, des ruelles qui vivent leur vie dans un gros fouillis végétal, sans apprêt mais c’est beau, c’est vivant, et c’est tranquille. Car à Montréal, les règles de circulation de chacun sont respectées, comme le fait que vous pouvez marcher la tête en l’air, pas de déjections canines qui vous collent aux semelles ( pas de chewing gum ou de mégots non plus ). Vues des quartiers traversés à pied:

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Enfin je termine avec les murs peints de Montréal; il y en a partout, d’origines diverses comme des associations, des écoles, des artistes officiels ou pas. Montréal est une ville finalement excentrique sans être tapageuse, colorée et pleine de vie . Je suis consciente que je n’en ai vu qu’un tout petit bout, même en marchant la journée entière. Je veux suivre jusqu’au bout le canal Lachine, voir la biosphère ( elle était fermée ) et les musées. Par contre, j’ai visité la BANQ qui est la Bibliothèque et Archives Nationales du Québec…ça m’a laissée sans voix, immense, riche en activités et surtout pleine de monde, c’était un dimanche. Et puis juste flâner encore…

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Cosmopolite et multicolore, j’aime Montréal.

Retour sur « The Main » de Trevanian – éditions Gallmeister, collection Noire, traduit par Robert Bré

Avec ce livre qui fut un coup de cœur, je suis encore sur le Boulevard St Laurent qui traverse le quartier chinois et rejoint le port de la ville. Un roman très original, qui m’est revenu en mémoire en parcourant ce quartier, dans cette ville si étonnante.

 

 

La livrophage

9782351780695_1_75Un vrai bonheur, un beau livre, une écriture qui si elle demande quelques pages pour s’ouvrir au lecteur, devient vite fascinante, un peu hypnotique même.

Claude LaPointe, flic à la limite de tout – la loi, les règles, la société, sa vie…-  est un de ces personnages au caractère ambigu à souhait, et qui devient très vite très attachant par son humanité bourrue, la tristesse profonde qu’on sent percer sous la carapace. Un peu cliché, direz-vous? Que non, pas sous la plume de Trevanian qui sait manier tout ça avec finesse et intelligence, qui en fait un être complexe et surprenant. 

Un meurtre au couteau est commis dans une ruelle mal famée sur La Main , autre nom du Boulevard St Laurent à Montréal, années 70. Le lieutenant LaPointe, connu de tous, est de ces flics de quartier toujours sur le terrain, un homme de la rue, qui la connait…

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En vacances : Montréal, ma fille et un mariage

Je suis partie il y a une semaine et pour deux autres à venir, pour des vacances – bien méritées je trouve –  au Canada, à Montréal pour enfin retrouver ma fille partie depuis le printemps 2017, et la marier avec son amoureux canadien. Je ne sais pas si j’aurais le temps de lire et surtout d’écrire.

 

Je crois que je vais profiter de ces retrouvailles, de ce pays inconnu qui m’a souvent fait rêver en lisant. Pourtant, je ne veux pas laisser le blog en sommeil, aussi je repartagerai un ou deux livres chroniqués ici et qui en valent la peine. Ceci dit, peut-être trouverai-je le temps de proposer une nouveauté, possible, on verra bien.

Après un printemps et un été assez moches occupés à chasser le crabe et à tenter de garder le sourire, ce voyage ( le premier aussi long et lointain de ma vie ) est surtout important pour les retrouvailles avec ma fille.

J’emmène avec moi « Taqawan » qu’on m’a offert, et un gros polar, et des nouvelles, et puis David Joy et puis l’essai sur Miller de ma copine Valentine…si j’ai le temps entre la contemplation des forêts pourpres et or et des lacs silencieux quand nous visiterons le Québec. Et le bonheur de retrouver ma fille qui va occuper un maximum de temps.