« Patagonie route 203 » – Eduardo Fernando Varela – Métailié, bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait dans l’air. vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre. Quand les rafales se mêlaient à la brise de mer, d’énormes tourbillons de poussière grimpaient au ciel en lentes spirales. Au loin, confondu avec le paysage, le camion roulait en oscillant à un rythme qui semblait sourdre des profondeurs de la planète. Les courbes molles du terrain lui donnaient des allures de serpent paresseux et, plus qu’un déplacement, c’était un glissement, une reptation liquide sur la surface inclinée. »

Voici un livre étrange et original…Un roman dans lequel il faut entrer et rester jusqu’au bout. Cette lecture a quelque chose d’hypnotique, d’envoûtant et de perturbant. Un road-trip plein de lenteur, de détours, de véhicules improbables, d’apparitions et de disparitions. Un voyage onirique en camion avec Parker. Campement:

« De loin, le campement de Parker évoquait les contours d’un village miniature découpé sur le rouge furieux des nuages, dont les lueurs semblaient défier la Voie lactée. La steppe désolée était son habitat préféré, la dernière partie qui lui restait des nombreuses qu’il avait perdues au long de sa vie, seul et unique au monde où il se sentait bien et en sécurité. Il éprouvait dans ces paysages une félicité profonde, comme s’il vivait un exil intérieur qui le préservait de tous les maux de la terre, et il passait des journées entières installé dans ces vastes étendues anonymes. Parfois il allongeait ses trajets sciemment des routes secondaires qui distendaient au maximum cet espace de temps magique, comme un état de grâce, entre le départ et l’arrivée. »

Parker fuit, se cache un peu, mais pas tant que ça, Parker transporte des choses diverses sans déclarations. Parker est un solitaire après des mésaventures collectives. Il parle seul. Quand il parle avec un autre humain, ça peut donner ça:

« -Quel drôle de type vous faites, vous n’êtes pas d’ici, hein? demanda le journaliste.

Le regard de Parker, hautain, se perdit au loin, tandis que l’autre montrait du doigt l’étui de saxophone et attendait une réponse.

-Ici personne n’est d’ici, ils viennent tous d’ailleurs. Ceux qui étaient d’ici n’existent plus.

-Et vous êtes camionneur comme ma grand-mère, els vrais camionneurs ne jouent pas de la trompette.

-C’est un saxo, pas une trompette.

-C’est pire.

Le journaliste réfléchit quelques secondes.

-On vous appelle Parker parce que vous jouez du saxo?

-Non, à cause du stylo que j’avais gagné à une tombola de l’école, j’ai eu mon quart d’heure de célébrité.

-Et vous allez où comme ça?

-Je transporte des fruits depuis les vallées jusqu’au port, en évitant l’espèce humaine, je vous l’ai déjà dit mille fois.

-Alors je ne dois pas faire partie de l’espèce humaine. Je suis flatté. »

Parker ferait un exceptionnel personnage de bande – dessinée, tout le roman d’ailleurs. Parker en camion, sauf quand il fait du vélo à voile…Passionnant personnage, Parker. Très intelligent, très « philosophe », et profondément soumis à ses émotions, bien qu’il paraisse que ce soit le contraire – juste parce qu’il ne parle que peu 

« Il s’assit sur le cadavre d’un moteur, alluma une cigarette et commença à chercher désespérément un souvenir agréable pour lui tenir compagnie. Les bons augures s’évanouissaient à mesure que la journée s’écoulait et que l’envahissait un malaise connu, qui virait à l’angoisse. Quand à la solitude absolue s’ajoutait l’absence d’un abri confortable, Parker devenait un être désemparé, un paria sans feu ni lieu qui errait à la surface de la terre comme une âme en peine. Cela lui arrivait sans prévenir, en traître, lorsque le climat, les pensées et certains paysages se mêlaient à son état d’esprit. »

Patagonie. Décors, paysages fluctuants, comme le dit l’auteur dans les premières phrases, tout ici est mouvant, fait de courants d’air, d’eau, de lumière, tout semble vrai mais tout est trompeur. Ce livre dans ses descriptions, tant des paysages que des gens rencontrés, a un côté magique; pas au sens qu’on donne à ce mot de « merveilleux », mais au sens d’une chose incompréhensible par la raison. Et à peine par les sens.

Parker ainsi navigue dans son camion, louvoyant par crainte de poursuiveurs, mais pas tant que ça, car il a de la ressource. Parfois, au hasard d’un carrefour ou d’un grand coup de vent, il revoit un ami, le journaliste qui enquête sur des épaves d’hélicoptères, son vieux patron Constanzo est planqué à Buenos Aires et d’une faible utilité. Non, Parker vit sa vie d’errance avec contentement, si on peut aller jusque là dans ses émotions.

Jusqu’au jour où il va rencontrer Maytén, ravissante jeune femme, qui tient la billetterie d’une fête foraine, épouse de Bruno, un teigneux. Notre routier tombe éperdument amoureux. Il s’en suivra un bout de vie illuminé tout à coup. Et la suite vous la lirez, bien sûr.

Ce roman est donc remarquable par son atmosphère, celle qui se dégage de ces immensités patagonnes hantées de légendes – auxquelles bien sûr Parker ne croit pas – où les lieux ont des noms évocateurs et pas très rassurants, où les villages épars n’offrent pas grand chose…sinon cette fête foraine et la belle Maytén. Qu’il va enlever à son mari, et ça ne va pas aller tout seul.

« Elle ne voulait pas ressembler à ces bonnes femmes qui passaient leur temps à soupirer et à pleurnicher. Elle s’était endurcie dans la steppe, en affrontant la solitude, la neige et le vent, mais elle éprouvait maintenant quelque chose d’étrange. Elle avait rarement pu dans sa vie confier ses sentiments à quelqu’un, ni à son père, le peu de temps qu’elle avait passé avec lui, ni à sa mère, une femme dure qui se consacrait entièrement à la survie des siens. Avec ses sœurs seulement elle avait pu nouer des liens que le temps, l’éloignement avaient effacés. Elle détestait les soirées depuis toujours, quand la nuit tombait quelque chose mourait en elle, une blessure dans la poitrine s’ouvrait à mesure que le monde disparaissait et que l’obscurité avalait les choses autour d’elle. Dès que le vent soufflait du soir, qui pouvait durer des semaines, le désarroi lui serrait le cœur. »

L’auteur a su créer un étirement du temps, un silence traversé de courants d’air, du bruit du moteur du camion, et d’une radio qui hoquette, sautant d’une fréquence à une autre et contribuant à l’impression qu’ici, rien n’a de suite, rien n’est tracé ni compté, le temps et les distances comme le reste. Ce pays n’a pas de cartes, les noms vont et viennent, les gens sont rares. Les éléments règnent en maîtres, l’homme n’étant ici pas bien plus qu’une bestiole qui survit en tentant de donner le change.

« Le camion de Parker fendait l’air de sa proue, secoué par le vent, et les bâches qui couvraient la remorque se gonflaient, fouettées par une main invisible. Après une demie-journée de route, la plaine céda la place à de hautes falaises d’où l’on apercevait l’immense tapis bleu de l’océan, décoré de lignes d’écume blanche. D’un côté, c’étaient des ravins caillouteux et des plages brumeuses à l’infini, de l’autre une succession de dunes qui ondulaient comme des vagues et se déplaçaient imperceptiblement. »

Donc il y a Parker et son saxophone désespérant, Parker qui va être mis face à des choix auxquels il ne s’attendait pas, remettant sa vie en question, mais pas tant que ça, comme vous le verrez.

Cette lecture demande vraiment un état d’esprit particulier, je trouve. Il faut le prendre au bon moment pour être en phase avec cette écriture poétique, dans ce pays où les choses souvent ne sont pas ce qu’elles semblent être et se laisser balader à travers ces déserts de steppe, cet océan refoulé par les vents, si loin qu’on ne voit qu’ une frange d’écume, et ces bleds paumés où comme un miracle, au guichet du train fantôme brille Maytén. Laissez-vous égarer dans ce formidable roman, dans les lieux aux noms impossibles et inquiétants, accompagnez Parker, ça en vaut la peine. La rencontre:

« Soudain, alors que la roue passait au-dessus du stand de Jeu de massacre, où les clients visaient des ours en peluche avec des balles de chiffon, Parker découvrit quelque chose qui retint toute son attention: sur le côté, mêlée aux lots à gagner suspendus au plafond, vêtue d’un chemisier moulant qui épousait ses formes, la jeune femme qui s’occupait du stand eut à ses yeux la force implacable d’un apparition, qui s’évanouit dès que la roue emporta de nouveau Parker dans la solitude des hauteurs. »

Car enfin c’est, je ne vais pas oublier de le dire, un très très beau roman d’amour.

Coup de cœur.

« Marcher la vie – Un art tranquille du bonheur »- David Le Breton- Métailié/ Suites

« Se mettre en marche »

Comme Ulysse, il est nécessaire parfois d’accomplir le tour du monde et de se perdre en mille folies avant de rejoindre Ithaque. Même si l’issue était au flanc de la colline d’à côté ou sur les berges du fleuve à deux pas de sa maison, il fallait ce détour, parfois au bout du monde, pour en prendre conscience. Ce lieu est toujours innombrable car nous ne cessons de le chercher. Tout voyage participe de cette quête d’un lieu où exister se ferait en toute évidence dans une sorte de reconnaissance immédiate et de ravissement. Chacun cherche le lieu de sa renaissance au monde. Une sorte de magnétisme intérieur nous guide, une volonté de chance à saisir en toute confiance. »

Un ouvrage qui m’a absolument emballée tant je m’y suis trouvée, retrouvée. Autant vous dire qu’à peine ce livre refermé j’ai été saisie d’une furieuse envie de partir dans un de ces lieux où j’ai vécu, ressenti, expérimenté ce dont parle l’auteur avec tellement de poésie et de justesse. Une des choses les plus difficiles pour moi durant ce long confinement a été ce pitoyable kilomètre et cette heure misérable qui étaient censés nous oxygéner et nous dérouiller les jambes dans notre décor habituel.

 « Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j’imagine, comme je pense par une sorte de mobilité de l’être et de besoin de légèreté. »

Georges Picard- « Le vagabond approximatif »

 

David Le Breton a déjà une œuvre conséquente au sujet de la marche- sans parler de son impressionnante production sur d’autres sujets-. Si j’ai bien compris la marche a été dans sa jeunesse un moteur, un secours, une acquisition de liberté et de connaissance de soi et du monde au sens le plus large, de tout ce qui est la vie. Une médecine douce en quelque sorte.

 « Certes, une marche régulière contribue à la santé, mais s’y astreindre pour cette seule raison serait une forme de puritanisme, un devoir à accomplir propice à l’ennui.

Le marcheur se met à nouveau debout, il reprend corps, il mobilise des ressources demeurées inconnues s’il était resté sédentaire et emprisonné  dans les mêmes routines, il redécouvre son corps sous un autre jour, et nombre de maux liés au manque d’exercices physiques s’effacent au long des heures et des jours.Cet effort n’est jamais vécu comme tel, la marche n’est pas un devoir, mais un jeu, un détour pour trouver l’insouciance qui fut celle de l’enfance avec parfois des comportements exubérants dans la solitude, souvent sans témoin, où l’on danse, où l’on chante, dans l’oubli radical des exigences de présentation de soi qui sont au cœur du lien social.»

Et aussi, dans le chapitre « Marcher pour guérir », Primo Levi, libéré d’Auschwitz:

« J’avais marché pendant des heures dans l’air merveilleux du matin, l’aspirant comme un médicament jusqu’au fond de mes poumons délabrés. Je n’étais pas très assuré sur mes jambes, certes, mais je sentais un besoin impérieux de reprendre possession de mon corps par la marche, de rétablir le contact rompu depuis presque deux ans avec les arbres, l’herbe et la lourde terre brune où l’on sentait frémir les germes de vie, avec le souffle puissant qui charriait  le pollen des sapins, de vague en vague. »

 

Je crois bien que l‘auteur a ici abordé absolument tout ce que peut représenter le fait de marcher. Du premier chapitre, «  Se mettre en marche » au dernier « Mélancolie du retour », tous les aspects sont regardés et contés, largement illustrés de citations venues des nombreux auteurs qui ont écrit sur leurs expériences. Des plus fameux, R.L.Stevenson, Jacques Lacarrière, Thoreau ou John Muir à des auteurs plus « confidentiels », rien que pour les références proposées ce livre est une mine d’or, pour des voyages immobiles, ceux que nous, amoureux des textes faisons grâce à la littérature, mais aussi bien sûr pour les nombreux chemins cités à pratiquer et ce dans le monde entier.

Des remarques étonnantes, comme ici Hazlitt en 1822, « qui se décrit comme un homme éminemment sociable » sur la solitude et non sans humour:

 «Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul. Je ne vois pas en quoi il serait spirituel de marcher et de converser en même temps. Quand je suis à la campagne, je souhaite végéter comme elle. Je ne suis pas là pour critiquer les haies et le bétail.»

À propos des lieux, lumière, temps qu’il fait, l’auteur cite Henry Miller en Grèce :

 « Ici, la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre porte et fenêtre du cœur, dénude, expose, isole dans une félicité métaphysique  qui éclaire toute chose à son insu (…).En Grèce, on est pris du désir de se baigner dans le ciel.On voudrait se débarrasser de tous ses vêtements, prendre son élan et sauter dans l’azur (…) Pierre et ciel, ici, se marient. »

Sur le paysage, Albert Camus:

 « Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m’emplissait d’une vie odorante et j épousais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres.Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. »


La philosophie, la psychologie et la poésie sont amenés simplement, de manière compréhensible et claire. Il est bien sûr aussi question d’écologie et de sciences sociales, l’auteur relate les expériences menées avec de jeunes gens à la dérive, il parle des malades en rémission ou pas qui se lancent sur le Camino
 ou autre grand itinéraire et peu à peu oublient les douleurs physiques ou morales, il parle aussi de notre temps qui nous laisse plus souvent statiques que mobiles. Ce livre parle de vivre ! C’est un livre absolument lumineux. Il serait idiot de paraphraser, j’ai préféré mettre quelques extraits, illustrer de morceaux choisis, et de quelques photos personnelles.
Marcher…s’ancrer, appartenir au monde, se recentrer pour mieux s’ouvrir à l’univers, y retrouver notre place dans le mouvement de nos pas, le rythme de notre souffle et de notre cœur qui bat. Se taire et écouter, sentir et ressentir. Sous un angle plus personnel, mon plus vif souvenir de cette expérience se situe en Lozère,une marche à deux qui nous amena en lisière de forêt face au plateau doux de l’Aubrac, ondulant sous la brise, l’ombre des nuages flottant sur les pâturages, et un silence comme je n’en ai plus retrouvé, la paix. Je garde depuis profondément en mémoire ces instants où assis sur un tronc, silencieux, nous nous sommes nourris de cet air aux parfums d’herbe et de résine, de la brise sur nos joues et du silence. Un temps réparateur.

Dans « Que ma joie demeure», Jean Giono:

« Les hommes, au fond, ça n’a pas été fait pour s’engraisser à l’auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller dans sa curiosité, connaître, c’est ça connaître. »

Découverte enthousiasmante de cet auteur, de cet homme solaire écouté il y a peu sur Arte ( merci Arte! ). Merci aussi aux éditions Métailié d’éditer des ouvrages d’une telle qualité.

Dans sa conclusion bouleversante:

 « Plus jeune je suis parti pour un voyage que je pensais sans retour. Je voulais disparaître . C’était au Brésil. J’y ai fait ma traversée de la nuit pour me convaincre de vivre. J’éprouvais la beauté de villes comme Rio, Recife, Sao Luis, Belem, Manaus, je marchais sans fin mais rien à l’époque ne ralentissait ma chute, le sentiment que mon existence n’avait pas de sens. C’est le retour seulement qui m’a soudain donné la conviction d’une sorte de renaissance, d’une ordalie favorable. Les voyages, même en Amazonie, sont les déguisements subtils d’une sorte d’immobilité. Ils ne mènent jamais qu’à soi quel qu’en soit leur itinéraire, même le plus invraisemblable. Mais ils sont des révélateurs d’une alchimie intérieure. Finalement le vrai voyage c’est de se quitter soi, non de partir ailleurs.[…]
Même si au fil du temps j’ai trouvé un centre de gravité, encore aujourd’hui, quand je suis seul, je marche sans fin dans les villes ou ailleurs. À toute marche il manque un pas de plus qui amène à la reprendre demain et encore. Toutes donnent envie de recommencer. »

Un livre magnifique, une ressource infinie, en écrivant et en le feuilletant à nouveau, j’en suis encore très émue. Gros coup de cœur… Je vous renvoie à un article que j’avais consacré à R.L. Stevenson, personnage fascinant, et à l’exposition permanente qui lui est consacrée à la mairie du Monastier sur  Gazeille, en Haute-Loire, petite ville qui fut le point de départ du voyage avec Modestine.

 

« Sous la grande roue » – Selva Almada – Métailié/bibliothèque hispano-américaine, traduit par Laura Alcoba

« La grande roue est vide, désormais, pourtant les sièges se balancent toujours légèrement. ce doit être l’air du petit matin.

Pájaro Tamai est au sol, sur le dos, et il a l’impression que la grande roue continue de tourner. mais c’est impossible car on n’entend pas de musique. Il n’entend rien du tout: sa tête est remplie d’un bruit blanc. Blanc comme le ciel – il ne l’a jamais vu comme ça – sur lequel se découpe un bout de machine, rien qu’un petit morceau, flou. C’est tout ce que sa vue parvient à saisir.

Il plisse les yeux pour voir si la roue va enfin cesser de tourner. mais c’est pire encore : soudain, c’est la vertige, à présent ce n’est plus seulement la grande roue qui tourne mais ce qui l’entoure. »

Belle découverte que cette jeune auteure argentine.

Deux adolescents gisent sur le sol boueux de la fête foraine. Blessés au couteau tous les deux, et attendant sous le ciel blanc. Attendant quoi ? Sont-ils encore vivants, inconscients, déjà morts ?

« La nuit va tomber sur toi, Pájaro. C’est ce qu’il pense, et en même temps il sourit à moitié. Car quelle nuit pourrait s’annoncer avec un ciel aussi blanc? Par « nuit », il veut dire autre chose, bien entendu. Il doit maintenir son cerveau en activité jusqu’à l’arrivée des secours. Il ne voit pas comment se tirer d’affaire. Il doit projeter des souvenirs sur ce ciel blanc qui ressemble tellement à l’écran du cinéma Cervantès, puis s’accrocher à eux.

Allez, Pájaro, allez, souviens-toi de quelque chose. »

Voilà tout l’art qu’a développé ici Selva Almada, en un roman où j’ai retrouvé avec un grand bonheur tout ce que j’aime de la littérature sud-américaine, une part d’imaginaire, de fantasques caractères masculins, sanguins, machos, buveurs, dragueurs et surtout bagarreurs, et puis un peu bêtes aussi de tous ces excès. Les personnages féminins, essentiellement épouses et mères, sont quant à elles beaucoup plus fines, plus posées, plus responsables et essentielles à l’équilibre.

Marciano Miranda et Pajarito Tamai, nés à quelques heures d’intervalle, voisins dans la même bourgade vont être aussi les meilleurs amis du monde jusqu’à ce qu’un grain de sable se mette dans les rouages, un nouvel élève dans la classe qui va les séparer, physiquement d’abord, puis affectivement.

Les pères des garçons sont des ennemis jurés qui sans cesse s’envoient des coups bas. Et bien sûr tout ça finira mal. Selva Almada brosse ici un portrait sans concessions de la virilité poussée à ses extrêmes les plus stupides; parce qu’au fond, rien de sérieux n’oppose les deux pères qui se livrent un combat de coqs, comme vont le faire leurs fils respectifs après avoir été les meilleurs amis du monde.

« Même si leur séparation se fit, d’une certaine manière, d’un commun accord, l’un et l’autre éprouvaient au fond une forme de ressentiment. Pajarito aussi sentait que son ami l’avait délaissé.

C’étaient bien les rejetons de leurs pères; les chiens ne font pas des chats, comme on dit. Ce petit ressentiment devint peu à peu une pierre dans le cœur de chacun. Et lorsque arrivèrent les vacances d’hiver, ceux qui avaient été des amis inséparables jusqu’à l’été précédent étaient devenus désormais des ennemis irréconciliables. »

C’est la construction du livre qui est absolument remarquable. Par le reste de vie de chacun des garçons blessés, l’auteure raconte à tour de rôle l’existence de ces deux familles, mêlant le délire onirique à la réalité. Chacun revoit son père, là, tout à côté, ne sachant si c’est réel, s’ils sont eux et leurs pères encore en vie ou déjà morts, sous ce ciel blanc étrange, sous cette grande roue dont les sièges ne font plus qu’osciller comme la vie dans leurs veines.

Remarquable histoire, pleine de vie et de fureur, d’abord l’enfance des garçons, avec tout ce que ça comporte de vie de bandes, de jeux de rue, de bravades. Et de craintes aussi, crainte du père pour Pajarito, enfant battu, on le sait vite.

« Un jour, il sera grand et il foutra son poing dans la gueule de son père et de quiconque osera lui dire, comme à l’instant, devant le musée, qu’il est comme Tamai. Un jour, son corps cessera d’être trop petit pour toute cette rage qu’il sent en lui depuis qu’il est doté de mémoire. »

L’assassinat de Miranda aussi, qui marque un tournant dans l’histoire. Les mères sont dignes et sensées, toutes les deux, qui tentent vainement de faciliter l’amitié des deux garçons quand les pères l’interdisent, vaillantes, pleines de sang-froid. Histoire de ces deux jeunes hommes, de l’adolescence fiévreuse qui arrive, de la jeunesse qui se pointe avec l’alcool, les sorties en boîtes de nuit, les hôtels miteux ou les toilettes de bars pour le sexe urgent, en quête d’une identité, sexuelle essentiellement, la norme étant celle qu’on sait, tout ce qui s’en écarte étant considéré comme impossible dans cette société machiste; on ne lâche pas ce livre.

J’ai vraiment aimé ce roman d’un bout à l’autre, très bien construit, écrit, avec des personnages qui même se comportant de façon stupide, violente, inconséquente, ne sont pas totalement détestables, ils sont des gens au fond assez ordinaires avec leurs sentiments et leurs préjugés face à la réalité qui se présente à eux et avec laquelle il faut bien qu’ils se confrontent, les ramenant à leur simple condition précaire d’êtres humains. Un récit parfait de bout en bout, cette fin:

« -C’est un problème entre eux. On n’a pas à s’en mêler pour l’instant – il le leur a dit de manière tellement claire qu’ils se sont immédiatement calmés. Luján et la petite bande de Miranda attendaient également, légèrement en arrière.

-Alors comme ça tu baises mon frère, sale pédé.

Et tout a commencé à coups de poing.Dès qu’ils se sot touchés, leurs corps se sont reconnus. Encore une fois, l’odeur du sang de l’autre sur ses doigts; l’odeur de l’ennemi, de nouveau, si semblable à le leur.[…]Tout a commencé là, puis les coups de feu sont venus, on s’est mis à courir, à crier, tout était hors de contrôle.

Tous deux ont fini dans la boue, à quelques mètres de distance l’un de l’autre. Les yeux ouverts, rivés sur le ciel. Tout blanc. Tout rouge. Tout blanc. »

Lecture continue parce que ça coule tout seul – ferait un très beau film, je pense – on est sous la grande roue auprès de Pajarito et Marciano, à genoux dans la boue et les yeux levés vers le ciel blanc du purgatoire. 

« Quel gâchis, putain !dit-il, et, avec le pied il écrase et enterre son mégot. »

La musique, c’est la cumbia:

Une grande réussite !

« La transparence du temps »- Leonardo Padura – Métaillié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par Elena Zayas

« 4 septembre 2014 à

La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques;[…] Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser. »

Croyez-moi, c’est un sacré défi de parler des romans de Leonardo Padura. Celui-ci, comme « Hérétiques », car on a affaire à un grand bonhomme, vraiment un très grand écrivain. J’ai eu l’immense bonheur de l’écouter la semaine dernière à la librairie de Mâcon, Le cadran lunaire. Et j’ai eu les réponses aux questions que je me pose sur cet auteur depuis que je l’ai découvert ( je crois que je n’ai que 2 livres de retard, mais je les lirai, forcément ).

Avec simplement trois bonnes questions du libraire j’ai pu comprendre le père/le double de Mario Conde. Pourquoi il a toujours vécu à Cuba, à La Havane, comment il en est venu à l’écriture lui qui ne rêvait que de base-ball et d’être journaliste sur ce sport ! Et j’ai compris exactement je crois à quel point Conde est son double. Et puis quel homme drôle, clair dans son expression, capable de dire simplement une pensée pourtant complexe…

Bref, je suis repartie éblouie par cette intelligence sans pédanterie, réjouie d’avoir pu dire mon admiration et mon goût immodéré pour les repas de Mario avec ses amis de lycée, la cuisine de Josefina, le rhum et la verdeur persistante des émois de Mario face à Tamara !

« Josefina, avec son invincible vivacité octogénaire, interrompit la conversation en donnant l’ordre de se mettre à table, car il était déjà huit heures et demie et elle voulait regarder son feuilleton à la télé. Elle avait sorti sa meilleure nappe et ses assiettes les plus présentables. Manolo n’aurait qu’à se joindre à eux en arrivant. Cette femme savait encore très bien mener son troupeau rétif. […]

Les invités s’extasièrent devant le spectacle gastronomique offert par la soudaine prospérité financière de Conde: les poulets à la peau brillante, parfumés au feu de bois, les yuccas avec leurs intimités ouvertes et prometteuses et enfin le riz congrí bien détaché, odorant, attirant comme un puissant aimant. Durant trop d’années, ils avaient bien des fois mangé grâce aux arts occultes de Josefina mais ils n’avaient jamais tordu le cou à l’angoisse nutritive endémique qu’ils avaient enduré au cours de leurs vies, comme des millions de Cubains dont les estomacs avaient été surveillés pendant des décennies par le livret de ravitaillement – ou de rationnement ? – qui les empêchait de mourir de faim mais qui ne leur permettait pas de vivre sans souffrir de la faim. Aussi, une fois passé le moment esthétique, se lancèrent-ils à l’attaque. Pas de quartier ! »

Dans ce livre magistral, Mario Conde est sollicité par un vieil ami de lycée, qui n’est pourtant pas de sa bande. Avec Bobby, homosexuel, Padura aborde la condition homosexuelle à Cuba, et affirme son désir de ne pas victimiser systématiquement, dans une volonté de mettre chaque personne à égalité avec toute autre, des êtres parfois épatants et parfois pas du tout en passant par tout ce que peuvent être les gens. Bobby avait une vierge noire à la grande puissance qui lui a été dérobée, et il demande donc à Mario de l’aider à la retrouver.

On va partir ainsi explorer l’histoire de la Catalogne et de ses vierges noires, on partira en croisade, on traversera les Pyrénées en compagnie d’Antoni Barral et de sa vierge noire miraculeuse, et ce à rebours, en remontant le temps de 1989 à 1936, puis en remontant  les siècles pour arriver aux origines, 1291 et le siège de Saint- Jean d’Acre…avec le même Antoni Barral, et ses pieds.

« Il n’ira pas plus loin. Arrivé à cette échéance, il ouvre lentement les yeux et regarde ses pieds : c’est ce qu’il a de mieux à faire, peut-être est-ce la seule chose.À chaque fois qu’il s’est retrouvé dans une situation menaçant d’infléchir le cours de sa vie, il a regardé ses pieds, conscient ou non de ce qui l’incitait à le faire, poussé par un besoin impérieux et secret comme  s’il répondait à un appel supérieur.[…] Mais depuis son adolescence de montagnard, il a regardé ses pieds, dominé par une étrange attraction à laquelle se sont mêlées, à des degrés divers, les sensations d’appartenance et de dépossession, de proximité et d’éloignement. […] Ses pieds, ce sont les chemins parcourus : de l’innocence à la culpabilité, de l’ignorance à la connaissance, de la paix à la mort, de l’agréable promenade et du pénible charroi agreste à la fuite sans retour possible, talonné par l’angoisse et la peur, ce sont eux qui jadis l’avaient mis en marche et qui, finalement épuisés, le conduisent maintenant sur l’ultime sentier. »

Alors vous voyez bien que nous n’avons pas ici une lecture linéaire, facile, sans aspérités, bien sûr que non, l’écrivain nous fait travailler les neurones, nous accordant des pauses quand il nous ramène à La Havane, aux côtés de Mario Conde. Je vais partager quelques passages, mais tout le livre est absolument brillant, jamais ennuyeux, riche en surprises et en connaissances. Les thèmes de réflexion aussi abondent. On est sous le régime de Raul Castro, dans un certain – mais approximatif –  relâchement « libéral », Mario Conde regarde son pays muter, Mario continue à fumer, boire, baiser, et continue son chemin de perpétuelle nostalgie pour l’avant, sa jeunesse ( il fête ses 60 ans ) , il voit ses amis qui vont partir…

Padura avec son talent pour ne pas mettre grossièrement les pieds dans le plat, brode son texte autour de l’histoire de cette vierge noire magique, et c’est un régal de lire ça, et en avançant on comprend bien ce qu’il entend par ce titre si beau : La transparence du temps.

Ce que j’ai aimé, que j’ai toujours aimé chez cet auteur, ce qu’il répète sans cesse avec  force et sensibilité, c’est son amour de Cuba, de sa ville et de son quartier, son sens aigu de l’amitié et son attachement aux valeurs épicuriennes, vaille que vaille. On a chez Conde des accès de mélancolie, et ici plus fort que jamais une sorte de désenchantement auquel il résiste, désirant toujours croire que tout n’est pas foutu…Et d’ailleurs, avec malice il glisse dans la bouche de Bobby au détour d’une conversation le titre du recueil de nouvelles publié en 2016, « Ce qui désirait arriver »…si on réfléchit à ces 4 mots, ça peut mener loin.

Le morceau emblématique de Mario Conde – et de Leonardo Padura –  ( à égalité avec Yellow Submarine des Beatles )

Je n’aime jamais fermer un roman de Leonardo Padura, et dans sa rencontre avec les lecteurs, il nous a annoncé qu’il travaille sur « un roman qui le rend fou ! » , déclarant qu’il pourrait écrire des polars bien ficelés qui se vendraient comme des petits pains, mais qu’il est écrivain et qu’il se lance des défis, pour lui, mais aussi pour ses lecteurs des quatre coins du monde.

C’est tout à l’honneur de cet auteur d’exception de respecter ainsi l’intelligence de son public et de ne pas céder à la facilité.

Que dire de plus ? Ce livre ouvre les publications de 2019, anniversaire des 40 ans de cette maison d’édition de haute qualité. Un merveilleux roman une fois de plus, mi-roman policier, mi-roman historique, mais oublions le catalogage simplement un roman total. J’adore !

« Est-ce cela écrire ? Se transmuer en un autre ? Renoncer à soi au profit de la création ? Essayer de reconstruire ce qui ne peut être restauré ? Manipuler le mauvais spectacle de la vie, vécue sans possible plan préalable, pour en faire une création plus bienveillante et logique, d’une certaine façon moins humaine et pour cette raison plus satisfaisante ? Jouer à être libre ?  Et même être libre ? »

 

« La route de Lafayette » – James Kelman – Métailié/ Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« Il était cinq heures et demie du matin quand son père le réveilla. Murdo resta au lit cinq minutes de plus. Il devait réfléchir à beaucoup de choses. Mais c’était tout, réfléchir; il avait bouclé ses bagages la veille. Il ne tarda pas à se lever pour descendre prendre son petit-déjeuner. Papa avait terminé le sien et procédait aux dernières vérifications des interrupteurs électriques, robinets de gaz, robinets d’eau et poignées de fenêtres. Dans deux heures les gens iraient à l’école. Murdo et son père allaient en Amérique. »

Voici un livre que j’ai aimé de plus en plus au fil des pages. C’est un livre au rythme lent et qui se déroule en fait dans la tête et par la voix du jeune personnage Murdo, adolescent de 16 ans qui vient de perdre sa mère à la suite d’un cancer. Il a aussi perdu sa grande sœur Eilidh de la même maladie, quelques années plus tôt. Et dans le cœur de Murdo, dans son esprit, il y a un chagrin incommensurable que seule la musique console. Car Murdo est musicien, accordéoniste assez doué. C’est là sa seule joie, sa seule consolation. Car s’il a son père, celui ci est assez mutique, il passe son temps plongé dans des livres et sur lui aussi pèsent la perte et la solitude.

Le livre commence au départ d’Écosse vers l’Amérique du père et du fils. Un oncle et une tante vivent en Alabama et les reçoivent chez eux pour deux semaines de vacances. C’est donc Murdo qui relate ce long chemin, ces embûches pour ces deux âmes en peine peu habitués à quitter leur coin isolé d’Écosse.  Arrivé aux USA non sans peine, Murdo en se promenant en ville rencontrera un groupe de musiciens qui jouent du zydeco et ils l’inviteront à un grand festival qui se déroule en Louisiane. C’est alors que ce séjour un peu morne prendra des airs d’aventure pour le jeune garçon.

La rencontre musicale de Murdo avec Sarah Edna et Queen Monzee-ay:

« Montre-moi montre-moi. Elle aurait aussi bien pu le crier. mais c’était chouette et il se lança, utilisant un truc sur lequel il avait travaillé quelque temps plus tôt. Il le connaissait sur le bout des doigts et pouvait en faire ce qu’il voulait, ajoutant quelques fioritures à cette nouvelle façon de jouer. C’était bien, il le savait. Queen Monzee-ay était concentrée sur la façon dont il jouait, ne lui adressant que de brefs sourires. Elle s’approcha de lui et rit, C’est toi les croûtons mon garçon![…]

Lorsqu’ils s’arrêtèrent pour faire une pause Sarah et elles lui firent des révérences amusantes et lui-même s’inclina de manière ridicule. Queen Monzee-ay demanda, Depuis combien de temps est-ce-que tu joues de l’accordéon, Murdo ? »

Sur scène, Queen Monzee-ay chante un titre de Clifton Chenier qui fut le premier à utiliser l’accordéon pour jouer du blues.

Je veux dire à quel point l’auteur parvient à nous rendre vivant, authentique, touchant ce jeune Murdo qui sans cesse gamberge -l’écriture réussit à la perfection à rendre ses ruminations, ses pensées obsessionnelles -, et c’est un garçon foncièrement gentil (non, ce n’est pas un gros mot ), sans violence mais avec en lui un sentiment profond d’injustice pour la mort si jeune de sa sœur qu’il adorait et pour celle de sa mère qui manifestement faisait le lien entre lui et son père. La relation avec le père est faite de non-dits, parfois on a le sentiment d’une tension très forte, mais ça retombe toujours, pas un mot plus haut que l’autre, pas d’éclat, mais alors reste quelque chose , une incompréhension, une crainte de Murdo du jugement de son père. 

Murdo parle de sa sœur à tante Maureen, totalement bouleversant:

« C’est pas des souvenirs, elle est là, c’est tout. Murdo jeta un coup d’œil aux autres femmes. Elles écoutaient.T’entends ça dans les chansons. Je serai toujours avec toi, et c’est vrai. Eilidh est toujours avec moi. C’était ma grande sœur et c’est toujours ma grande sœur et ça me fait pleurer quand j’y pense. Je le sais. Murdo haussa les épaules. C’est plus fort que moi. J’arrive pas à m’en empêcher et je m’en fiche. Si elle avait pas été là quand maman est morte je sais pas ce qui se serait passé. C’est Eilidh qui m’a aidé à tenir le coup. Murdo secoua la tête et garda les yeux fixés sur le tapis. Je me fiche de Dieu et de  Jésus et de tous ces trucs-là, je suis désolé, les gens disent qu’elle est partie et qu’elle est avec Jésus, je suis désolé mais c’est pas vrai, elle est avec moi. Elle a vécu sa vie. C’est la seule qu’elle a eue. Ma grande sœur, c’était une fille super et une vraie personne. C’est ma grande sœur, voilà qui c’est. »

Je veux louer le style, l’écriture très particulière de James Kelman, le mode narratif choisi pour cette histoire triste mais qui rayonne pourtant de la personnalité si attachante de Murdo. On l’aime ce garçon, on a envie en fait de le consoler. Il ne juge jamais, il observe et a des idées parfois bien arrêtées, mais reste curieux en particulier en regardant, écoutant la petite communauté pieuse autour de l’oncle et de la tante – ce qui donne à l’auteur l’occasion d’une « étude » de cette société semi-rurale ou plutôt  semi-urbaine. La tante Maureen, qu’il va adorer, saura lui prodiguer les gestes tendres et consolateurs, les signes d’affection dont il est privé. Vraiment Murdo m’a beaucoup émue. Tout va s’éclairer dans sa vie quand il suivra la route de Lafayette en douce et retrouvera ses amis, quand il montera sur scène avec la reine du zydeco Queen Monzee-ay et ses musiciens. Quand il sera discrètement amoureux de la jolie Sarah.

Queen Ida, la première femme accordéoniste à diriger un groupe de zydeco, le Bon Temps Zydeco Band

Murdo découvre le festival de Lafayette

« Les gens engloutissaient des plats à emporter et buvaient de la bière. Partout où tu regardais. Des hamburgers et d’autres trucs. Il avait besoin de manger. […] Les gens dansaient dans la rue, vivement éclairée dans le noir. Il y avait de tout. Les types portaient des chapeaux de cow-boys, des gilets et des jeans. Les femmes portaient n’importe quoi, shorts et jupes courtes; sandales, bottes de cow-boy de couleurs vives, talons hauts, jupes longues, jeans, n’importe quoi. Plein de jeunes partout. »

 

La fin est belle pour ce roman si particulier dans son écriture, dans la façon lancinante de faire s’exprimer Murdo – c’est ce qui en fait vraiment sa personnalité, son originalité – et Murdo est inoubliable. La joie de Murdo passe par son accordéon, par la musique qui lui permet mieux que tout autre moyen d’exprimer tout ce qu’il retient en lui. Quand il reçoit en cadeau l’accordéon turquoise :

« Murdo s’assit sur la chaise avec l’étui sur les genoux et 

l’ouvrit.

Le turquoise se trouvait à l’intérieur. C’était le turquoise. Murdo le regarda en fronçant les sourcils, le turquoise. Ils avaient oublié de le changer. […] C’est pas le bon accordéon, dit Murdo.

Quoi ?

C’est pas le bon. Murdo secoua la tête et s’apprêta à le sortir, mais le laissa à l’intérieur. Joel avait dû voir celui qu’il avait acheté chez le prêteur sur gages en ouvrant l’étui. C’était son étui, alors quand Joel l’avait ouvert il avait forcément vu l’accordéon. Il avait dû le sortir pour mettre le turquoise à la place. Il l’avait donc sorti, puis il avait mis l’autre, le turquoise. Murdo le regardait fixement. Il regarda papa. Papa, dit-il, ils me l’ont donné. Papa…

Quoi ?

Papa. Murdo se mit à pleurer.

Papa se pencha sur lui.

Murdo ferma résolument les yeux pour tenter d’arrêter les larmes mais il n’y arrivait pas, n’arrivait pas à arrêter de chialer. Je suis en train de chialer, dit-il. Je suis en train de chialer papa je chiale tout le temps. »

Et je vous laisse le plaisir de lire la suite de cet extrait en lisant ce très beau roman.

Un livre puissamment émouvant.