« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« 1

Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

« Urgences et sentiments » – Kristof Magnusson – Métailié/Bibliothèque allemande, traduit par Gaëlle Guicheney

« Le bulletin météo succédant au journal de la nuit annonça qu’une énième journée prolongerait cette vague de chaleur dont Anita Cornelius pensait ne jamais voir la fin. Depuis des semaines, la canicule l’empêchait de trouver le sommeil, à l’instant encore elle avait essayé avant de se raviser pour allumer la télévision et regarder les informations en mangeant les derniers crackers laissés par son collègue de l’équipe de jour. »

Le titre de ce roman est peut-être bien son point faible car pour le reste j’ai beaucoup aimé côtoyer Anita Cornelius, urgentiste rattachée à l’hôpital Urban à Berlin, la suivre et comprendre sa vie. Une vie de femme mais aussi une vocation puissante de secourir autrui, qui que ce soit et quelles que soient les circonstances. J’ai aimé Anita parce que sa vie assez commune en apparence est pourtant une vie unique. Car il n’y a point de vie ordinaire, chacune est unique par ce que nous en faisons de bien ou pas ( deux notions variables). Anita a quelque chose d’universel – elle vit, travaille, aime, est mère, épouse, fille, elle dort, mange et boit, rit et pleure – mais Anita aide, écoute, pallie aux douleurs et aux manques, rend utiles et concrets sa compassion et son sens de l’humanité, elle veille la nuit, prête à partir pour rendre du souffle, relancer un cœur, réparer un membre avant d’emmener les gens vers l’hôpital et plus de soins.

Et sa vie personnelle, dans tout ça ? Anita a été l’épouse d’Adrian et a un fils de ce mariage, Lukas, adolescent qui soigne ses coupes de cheveux et commence à être réfractaire aux câlins de sa mère. Le couple s’est séparé et si Anita est seule, Adrian vit avec Heidi. Quant à Lukas, pour des raisons pratiques, il vit chez son père, mais visite sa mère souvent. Anita a fait cette concession à cause de son travail et de ses horaires de nuit souvent. Tout semble se passer en bonne intelligence. Mais un jour Anita va secourir Adrian dans des circonstances qui pourraient faire tort au médecin et elle choisit de ne rien dire, au grand regret de son compagnon de travail, Maik qui pour la première fois voit dans le choix d’Anita une faute d’éthique.

Anita sort un peu de sa léthargie sentimentale avec Rio, bel homme qui construit des bateaux en bois:

« Ses pensées la ramenèrent au Wannsee, Rio. Au cours des quinze années avec Adrian, pas une seule fois elle n’était tombée amoureuse de quelqu’un d’autre, pourtant elle se souvenait encore très bien de ce sentiment imprévisible de profonde légèreté, déferlant par vagues, sans prévenir, aux moments les plus incongrus, et qu’elle avait éprouvé lorsque Adrian et elle venaient de faire connaissance. Elle l’éprouvait à nouveau. Tomber amoureux, c’est visiblement comme faire du vélo ou jouer aux petits chevaux: ça ne s’oublie pas. »

Pourtant, le petit secret d’Adrian qu’elle découvre, puis une conversation chez son ex avec Lukas et la très chic Heidi se mettront dans les rouages de ce qu’elle croyait une solitude assumée, une vie dédiée au travail et au secours…Anita va sentir monter en elle une colère froide face aux propos tenus par son fils surenchérissant sur Heidi, tandis qu’Adrian se tait. Car c’est sa mission qui est remise en cause, des propos qui heurtent tout ce qui fonde sa vie quand son propre fils parle de « taxi à clodo » ( l’ambulance ) et de ce que nous entendons ici aussi très souvent, « les assistés », les fainéants « , etc etc, ainsi Anita abasourdie participe à ce genre de dialogue:

« -Il n’a qu’à se prendre une aide à domicile, remarqua Lukas.

-M.Schmidt?

-S’il n’arrive plus à se débrouiller.

-Mais il n’a pas d’argent. Il vit dans un cabanon.

-Sérieux? C’est un clodo? demanda Lukas.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça? s’étonna Anita.

-C’est la caisse maladie qui paie l’unité de soins intensifs, glissa Heidi.

-Oui.

-Donc au final, tous ceux qui cotisent. Donc nous, dit Lukas en regardant Heidi qui avait déjà commencé à hocher la tête avant qu’il n’ait fini.

-C’est le principe, oui, dit Anita.

-Notre système de santé aussi a besoin de faire des économies, rétorqua Lukas. Anita se retint d’objecter. Il aurait été facile de remporter la joute verbale contre son fils, cependant elle ne voulait pas être méchante.[…] Néanmoins Anita était perturbée. »

Bien sûr, aussi maladroite que puisse être parfois Anita, c’est son intégrité qui la rend gauche avec ceux qui étaient sa famille. J’ai aimé cette femme, je me suis sentie en empathie avec elle et la voir chuter dans une sorte de dépression sourde, s’enfermer dans une solitude un peu morbide m’a touchée. Elle saura faire tomber les masques sans pour autant en faire une vengeance parce qu’Anita n’a pas de méchanceté en elle, mais du chagrin, elle saura retrouver son équilibre, et c’est son travail qui le lui rendra, et puis Rio et son indéfectible ami Maik.

Je n’ai rien à dire de plus sinon que j’ai beaucoup aimé ce livre, plus intelligent que le laisse supposer le titre, et puis cette Anita dont on se sent proche; l’auteur est un très bon portraitiste et présente ici un personnage profond, fin et attachant. 

« Il n’en revint que trois » – Gudbergur Bergsson – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Dans ce lieu désolé où le ciel était le plus souvent chargé de nuages bas, il ne se passait jamais rien. Les gamines n’allaient plus tarder à faire leur communion, et elles s’ennuyaient.

Bien qu’il n’y ait ici pas grand-chose à faire, estimez-vous heureuses d’avoir assez à manger et de quoi vous chauffer, les enfants de votre âge ne peuvent pas tous en dire autant avec la crise qui sévit à l’étranger, déclara le vieil homme en se redressant légèrement quand il remarqua leur expression maussade, leur regard buté. »

La littérature islandaise ne manque jamais de me surprendre. Une fois encore, lecture assez étonnante avec cet auteur très connu en Islande, traducteur aussi de Cervantès et Cortazar; c’est le premier roman que je lis de lui ( un autre a été traduit et édité également chez Métailié , « Deuil »). Regardez la couverture de ce roman, et vous comprendrez déjà un peu de quoi il s’agit.

Ce roman ne ressemble à rien que je connaisse – ce qui ne veut pas dire que ça n’existe pas, n’est-ce pas ?- bien islandais, un livre où les personnages n’ont même pas de prénom. On y rencontre le père, le fils, le grand-père et la grand-mère, la mère, les filles et les gamines, sans oublier le gamin, personnage central puisqu’on va le suivre de son enfance à l’âge du déclin, caractérisé par la tache humide sur l’entrejambe du pantalon. Navrée mais c’est ainsi. Les seuls personnages qui ont un prénom sont deux Anglais, Martin et Shelby. On va rencontrer l’Allemand et pas mal d’Américains, une belle-sœur aussi, vers la fin… Mais enfin direz-vous, c’est quoi cette histoire ?

C’est un éclairage sur un siècle, le XXème siècle qui passe sur une petite ferme au milieu des champs de lave, isolée. C’est une famille de paysans qui loin de tout reçoit par à-coups des échos et des éclats de la vie du reste du monde sans que ça n’affecte grand-chose à sa vie en fait. Enfin si tout de même, puisque le peu qui va parvenir jusqu’à eux fera en particulier partir les filles et femmes de la famille. C’est imperceptiblement que ces âmes isolées vont changer. Le reste du monde va s’immiscer par des façons de parler et d’être, par des produits comme le bon tabac, le chewing-gum, une éolienne sur le toit pour un tout petit peu d’électricité. Et les femmes, elles, rêvent et partent en laissant leurs enfants, filles ou garçons, aux bons soins de la grand-mère. Et je m’arrêterai un peu à cette vieille dame touchante qui va éduquer ses filles et petites-filles, leur faisant la leçon le soir, avec un livre sur lequel est écrit  » Ouvrage non destiné à la vente ». Beau personnage que cette grand-mère sensée, soucieuse d’instruire les plus jeunes, attentive mais souvent impuissante. Elle s’adonne à cette tâche comme à un sacerdoce car pour elle le savoir est essentiel et les écoles sont si loin, surtout l’hiver quand le froid et la neige emprisonnent la ferme et ses habitants dans une gangue glacée.

Et puis il y a le fils qui lit un livre au gamin: »Il n’en revint que trois », une histoire de naufrage distillée par bribes et dont le gamin attend la fin avec impatience et une certaine appréhension aussi. Intelligent, ce gamin. La lecture ne sera pas terminée et il voudra sans cesse trouver un exemplaire de ce livre pour connaître la fin.

On découvre cette famille aux prémisses de la seconde guerre et arrivent alors parfois par hasard, parfois pas, des étrangers et leur mode de vie, leur mode de pensée, semant ici dans cette terre désolée les premiers germes du monde moderne, jusqu’à la fin du livre et ce qu’est devenu ce coin à l’austérité sauvage et belle. Car une chose reste immuable ici et si les hommes changent – et changent-ils vraiment ?- la nature elle reste hautaine, dangereuse et rétive aux mutations. Sans oublier que cette terre est terre de légendes et de mythologie, nourrie aussi de contes plus modernes, comme des disparitions étranges dans le ventre des failles par exemple.

Il n’y a donc pas beaucoup d’émotions et de sentiments, mais une peinture extraordinaire de ce pays et de ses habitants qui quels que soient nos efforts nous restent mystérieux, et en cela très attirants. J’ai retrouvé ici la toile de fond cachée de l’Islande d’Indridason dans sa nouvelle trilogie qui se déroule à la même époque ( seconde guerre mondiale, bases successives anglaises et américaines en Islande ), lui est au cœur des faits, alors que là en rase campagne, on vit les rebonds des événements en quelque sorte. Cette lecture a donc été très intéressante pour moi, parce qu’elle apporte un plus aux autres, et puis bien sûr, c’est très bien écrit , construit et traduit, l’ironie et la moquerie de l’auteur sur ses contemporains – même si c’est sans excès – en font une histoire pleine de finesse et d’intelligence. Les 20/30 dernières pages sont vraiment très bonnes, avec ce gamin devenu un homme qui exhume des choses du passé, des lettres et des photos et enfin le livre, mais :

« Il entreprit donc d’aménager le grenier et le divisa en petites chambres coquettes. Adroit de ses mains, il fit tout lui-même, inspecta les cloisons et l’isolation du toit et, ce faisant, découvrit à sa grande surprise à l’arrière d’une poutre le livre « Il n’en revint que trois ». Son ancienne impatience le reprit, il voulait absolument connaître la fin de l’histoire, mais en feuilletant l’ouvrage, il constata que les dernières pages avaient été arrachées. Sa déception fut si cuisante qu’il éclata de rire. »

La page de cet extrait (p.186 ) et celles qui la suivent jusqu’à la fin sont belles et épatantes, pleines de moquerie sur le monde contemporain, très justes sur les évolutions du monde, avec également un arrivant surprise, le fils de Martin .

Portant un regard sans concessions sur ses compatriotes, cet auteur que je découvre ouvre pour moi de nouvelles pistes de compréhension de l’Islande et ce fut un bon moment de lecture. Pour moi l’idée la plus brillante de ce roman est de ne pas avoir nommés les personnages sauf les Anglais – j’aimerais bien avoir l’explication de l’auteur, même si j’ai mon idée sur le sujet ! – .

Je mets ici peu d’extraits, parce que c’est en l’occurrence assez difficile de scinder la narration. En écrivant, je feuillette à nouveau et je sais que je n’ai pas tout dit, ni abordé tous les sujets, ni la façon dont ils sont traités comme l’enfance et la vieillesse, l’orgueil, les forces de la nature, et enfin la présence constante en filigrane de la littérature. Je serai contente d’avoir vos avis quand vous aurez abordé ces terres glacées où couve le feu à travers ce roman très spécial.

Petit aparté:

On peut trouver les romans islandais un peu vides d’émotions fortes et de sentiments. Pour moi non, en premier lieu pas chez les écrivaines que j’aime et connais ( Olafsdottir et Baldursdottir), sensibles et délicates dans leur écriture et leurs sujets. Chez les hommes, en effet ce ne sont pas les émotions qui prédominent… quoi que dans la si belle trilogie romanesque du poète Jon Kalman Stefansson – « Entre ciel et terre « et sa suite – , les émotions sont bien là, et le gamin – car ici aussi il y a un gamin –  est plein de sentiments tumultueux. La psychologie est tout à fait présente mais pas le pathos à la différence de bien d’autres littératures. Ce que je veux dire aussi, c’est que ce ressenti de froideur est sans doute un choc culturel – et thermique ! – et c’est en cela que j’aime lire ces livres venus du nord, pour ça que j’aime lire la littérature étrangère plus globalement; ça me rend plus riche, ça me fait voyager moi qui le fais bien peu, et surtout ça m’ouvre l’esprit en tentant de comprendre un peu mieux d’autres cultures. N’est-ce pas pour ça entre autres raisons que nous lisons ?

*Les auteurs cités ici sont chroniqués sur le blog

« La femme de l’ombre » ( Trilogie des ombres – T.2) – Arnaldur Indridason – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Il rentra chez lui par des chemins détournés. Lorsqu’il arriva place Kongens Nytorv, il avait toujours cette impression persistante d’être suivi. Il scruta les alentours sans rien remarquer d’anormal, tout le monde rentrait simplement du travail. Il avait aperçu des soldats allemands dans la rue Strøget et s’était arrangé pour les éviter. Il traversa rapidement la place où un tramway s’arrêtait et laissait descendre ses passagers avant de repartir en cliquetant sur ses rails. Sa peur avait grandi au fil de la journée. Il avait appris que les Allemands avaient arrêté Christian. Il n’en avait pas eu confirmation, mais plusieurs étudiants le murmuraient à la bibliothèque universitaire. Il s’était efforcé de se comporter comme si de rien n’était. Comme si tout cela ne le concernait pas. Deux étudiants en médecine avaient affirmé que la Gestapo était venue chercher Christian chez lui à l’aube. »

Et voici en quelques phrases seulement un décor, une époque, un personnage, une situation, et des questions. Et ça s’appelle le talent.

C’était avec grande impatience que j’attendais le tome deux de cette trilogie, et le grand maître islandais est là et bien là, avec ce roman policier absolument impeccable, qui se dévore en une bouchée, car tout ça est bien mené, très bien écrit ( il n’est pas inutile de saluer une fois encore le beau travail de traduction d’Éric Boury ). Il règne comme dans le premier volume une ambiance pleine de ce que j’aime tant chez cet écrivain : l’hésitation, le doute, l’ambiguïté, et une vue sur l’histoire de l’Islande et sur les Islandais, par petites touches légères avec le talent d’Indridason, c’est à dire sans trop de mots, mais choisis avec soin. Ainsi il parvient à semer le trouble chez le lecteur, comme il le sème chez ses personnages. Il faut dire que l’époque est elle aussi fort trouble et se prête on ne peut mieux à la plume d’Indridason.

J’avais déjà beaucoup aimé le tome 1 (Dans l’ombre ), mais celui-ci a été encore plus agréable à lire, sûrement parce que les bases historiques sont posées et ça rend la lecture plus fluide, toute dédiée à l’intrigue et à l’approfondissement des personnages principaux.

1943, dans l’Islande occupée par les troupes américaines on retrouve un noyé mystérieux, une jeune femme a disparu, un jeune homme a été sauvagement agressé…Du pain sur la planche pour Thorson et Flovent, nos deux jeunes enquêteurs. Et ce ne sera pas simple, car l’époque ne l’est pas. Il y a le « choc culturel » entre les Islandais et les soldats américains – qui séduisent les jeunes femmes locales avec leur sourire plein de dents blanches ! -, les petits trafics, commerces, arrangements que la situation troublée génère, le visible et le caché; ainsi au Picadilly , bar où les soldats vont se détendre, boire et flirter, dans les camps militaires un peu à l’écart où les secrets sont jusqu’à présent plutôt bien cachés. Et dans les familles islandaises, aussi. Un lieu rassemble Islandais et Américains, le Picadilly:

« Klemensina y allait régulièrement. Le Picadilly se trouvait à deux pas des Polarnir et la clientèle était constituée de gens comme elle. Il y avait là des ouvriers, de simples soldats et des petits gradés qui s’amusaient avec les Islandaise et leur offraient des verres de brennivín. La pratique courante de l’anglais n’était pas nécessaire, on n’avait pas besoin de mots pour comprendre ce qui se passait dans ce genre d’endroits. »

*Les Polarnir sont alors un quartier populaire pauvre de Reykjavik.

Mais Indridason est grand et instille l’air de rien dans ses personnages de policiers juste ce qu’il faut de particularité pour les rendre bien plus intéressants et bien moins conventionnels qu’il n’y parait. Thorson s’aperçoit que Flovent le trouble. Ce sujet à peine effleuré dans le tome 1, sans être très appuyé non plus, s’affirme ici plus précisément. Cela peut sembler un détail sans importance, mais lectrice de tous les romans d’Indridason, je pense pouvoir dire sans me tromper qu’il aime à jouer avec les genres avec peut-être parfois la complicité malicieuse de son traducteur, les deux langues ne fonctionnant pas de la même façon sur le genre; j’ai interrogé il y a un bon moment déjà Eric Boury sur son blog à propos du sexe de Marion Briem (qui pour moi est une femme, je n’en démords pas ! ) et qui a répondu  par une pirouette : donc je n’ai rien su de plus. J’ai trouvé ICI une excellente interview de l’auteur où la question lui est posée sur ce personnage, je vous laisse le soin de lire vous-même ce qu’Indridason répond ! ( par ailleurs, vous pouvez consulter l’excellent site consacré au polar des glaces et cette page en particulier).

Mais revenons à Thorson homosexuel, cette attirance qu’il ressent pour Flovent et qui le perturbe un peu ne semble rien changer à l’intrigue, toutefois le jeune homme assassiné est lui aussi homosexuel. Il faut replacer ce fait dans l’époque et dans le lieu pour comprendre que ce n’est pas si simple pour ces hommes. Thorson est quand même parfois mal à l’aise à cause de ce qu’il entend sur le sujet.

 Flovent n’est pas aussi lisse qu’il parait non plus; il vit avec son vieux père qu’il aime énormément, sa mère et sa sœur ont été emportées par l’épidémie de grippe espagnole qui sévit en Islande 25 ans plus tôt et lui y a survécu.

« Cette époque était encore vivante dans la tête de Flovent, elle l’accompagnait à chaque instant. Un de ses souvenirs les plus affreux était le moment où sa sœur était venue au monde mort-née tandis que sa mère hurlait de douleur. Le lendemain l’accouchée était mise en bière.[…]. La maladie avait épargné son père qui l’avait soigné. Ils avaient toujours été très proches et vivaient encore ensemble, seuls tous les deux, dans leur vieille maison.

Flovent ne ressentait pas le besoin d’une autre compagnie. »

Finalement ces deux hommes, l’Américain et l’Islandais, s’entendent très bien peut-être à cause de leur solitude, de ce qu’ils ont de particulier. En tous cas, ils forment un duo très intéressant et très efficace. Ensuite une galerie de femmes un peu cruelle mais qui respire l’authenticité ( rassurez-vous, les hommes ne sont pas bien plus charmants ) :

« Elly allait d’une gargote à l’autre. Parfois, elle commençait sa soirée au Ramona ou au White Star et la terminait au Picadilly. Elle s’entendait bien avec les militaires, s’arrangeait pour qu’ils lui offrent à boire et dansait avec eux. Il arrivait aussi qu’elle les accompagne dans l’arrière-cour. Ils revenaient alors les joues rouges, et elle avec quelques couronnes de plus dans son porte-monnaie. »

L’enquête va avancer jusqu’à son terme, on va croiser les femmes des quartiers pauvres qui se frottent les joues avec l’emballage rouge d’un exhausteur de goût ( il déteint ), qui se vendent pour gagner quelques sous, on va observer la faune soldatesque américaine qui cherche à se distraire au Picadilly, et au final, c’est un vrai portrait de Reykjavik à cette époque, très fin et précis que nous propose l’auteur, toujours sans en faire des tonnes, et je suis totalement admirative de ce talent.

Mais mais mais ! Il y a aussi de l’action, des retournements de situation, de l’ambiguïté à souhait, ce roman est un vrai bon polar, un suspense jusqu’au bout et un dosage très équilibré d’action, de noirceur, de psychologie, d’histoire, de sociologie, un peu d’amour et pas de leçon de morale.

Pour moi un des meilleurs romans policiers de cet auteur que j’aime toujours autant. Comme pour le précédent volume, Métailié nous met l’eau à la bouche avec la fin de ce roman qui annonce le tome 3, « Passage des ombres », qui sortira au printemps 2018, et dont deux chapitres nous sont offerts. Autant vous dire que je l’attends avec impatience,  je saurai alors quel sort ce diable d’Indridason réserve à Thorson et Flovent et je ne doute pas que la surprise sera au rendez-vous.

« Dès qu’ils l’eurent débarrassé du varech, leurs craintes se vérifièrent. C’était un corps de femme ramené par les vagues jusqu’à la barrière. Sa robe était toute déchirée et le roulis l’avait défigurée. Son corps était parsemé de blessures et d’hématomes, mais ceux-ci n’avaient rien à voir avec son séjour dans l’eau. elle avait une corde attachée au poignet. Un des matelots se détourna pour vomir.

L’équipage regardait le corps. On n’entendait plus que le bruit du moteur, à bord du navire. Après un long silence, un matelot déclara avoir entendu parler d’une Islandaise disparue à Flacon Point, introuvable depuis des semaines. »

« Le fils du héros » – Karla Suárez – Métailié / Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« Mon père a été tué un après-midi sous un soleil de plomb, mais nous ne l’avons appris que plus tard. Il était à l’autre bout du monde, dans la forêt obscure d’Angola. Et nous, dans l’île, où la vie continuait plus ou moins comme d’habitude, sous notre soleil quotidien.

Plusieurs jours après sa mort, ignorant encore ce qui s’était passé, je courais dans le bois de La Havane sur les talons du capitaine Tempête, la fille qui me plaisait. »

L’auteure, Karla Suárez est née à La Havane et vit à Lisbonne.

Son roman nous emmène d’un lieu à l’autre et d’un temps à l’autre. Le fils du héros, c’est Ernesto, qui à 12 ans apprend la mort de son père dans la guerre en Angola, faisant de lui « le fils du héros ». Mais la lecture montrera que rien n’est aussi simple, en tous cas, rien n’est aussi clair ou tranché.

Le récit commence avec l’enfance d’Ernesto qui dans ce Cuba des années 70 a bien de la chance, dans sa famille aimante,cultivée et qui vit bien. Cette enfance lumineuse et pleine de jeux, où le gamin et ses deux amis se vivent en personnages de la littérature, capitaine Tempête, Lagardère ou le comte de Monte-Cristo, se voit interrompue ce jour funeste en apprenant la mort du père.

« J’eus peur. Une peur étrange, immense. Une peur que je ne connaissais pas. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris ce qui était arrivé.[…] Le regard fixé sur cette porte que mes parents avaient franchie, je fus submergé par l’envie de pleurer, et je sais qu’enfin mes yeux se remplirent de larmes, ma respiration se fit plus forte, ma grand-mère posa doucement sa main sur ma joue et tourna mon visage vers elle.

-Maintenant tu es l’homme de la maison, tu n’es plus un enfant. Et les hommes ne pleurent pas, ne l’oublie jamais. »

C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais pleuré. Ce soir-là, nous nous sommes endormis, ma sœur et moi, dans les bras de maman, elles pleuraient, pas moi. »

 

Aujourd’hui, Ernesto est devenu un homme,obsédé par la disparition de son père et par cette guerre en Angola. Amoureux de Renata, il vit avec elle à Lisbonne après avoir vécu à Berlin. Et c’est Ernesto qui nous raconte ici son histoire, allant d’hier, l’enfance, à aujourd’hui, l’âge d’homme, qui est aussi celui où il découvre une autre vérité que celle qui l’a fait vivre jusque là. C’est le moment des bilans, sur son histoire, sur celle de son père, sur celle de son histoire d’amour avec Renata, sur celle de son amitié trouble avec l’étrange et ambigu Berto, sur celle de Cuba aussi.

J’avoue que je ne connais pas trop cette époque et l’histoire de l’Angola et que je suppose que je n’ai pas tout bien compris des pages où il en est question. Par contre, Karla Suárez m’a donné là une vision de Cuba assez nouvelle. Pour moi, La Havane est et reste –  je n’y peux rien, je l’aime trop – celle de Leonardo Padura avec Mario Conde le flic et ex-flic bibliophile et ses amis, la mélancolie et les chanteuses de boléro.

Néanmoins, intéressante vision que celle de ces enfants joyeux qui jouent dans le parc, belle image que celle qu’Ernesto décrit avec la jeunesse de ses parents amoureux, curieux de culture, pleins d’une idéologie joyeuse visant un monde nouveau et prêts à y mettre toute leur énergie, leur intelligence ( faire marcher « le muscle du cerveau » comme dit le père d’Ernesto ), et cette tentative pour croire en un autre possible. Il nous raconte ces années où Fidel et le Che étaient devenus des idoles, et l’amour inconditionnel de ses parents. Il nous raconte sa rencontre avec Renata, les beaux moments de leur vie commune, et c’est très agréable de voir défiler ces années dans une sorte d’insouciance bien loin de nous à présent.

Je ne vous cache pas que ce sont ces personnages, et l’évocation de ces lieux et époques qui m’ont le plus accrochée dans ce roman. Lisbonne que j’ai tant aimée quand j’y suis allée et dont j’ai retrouvé l’atmosphère paisible, douce, un rien mélancolique elle aussi, le café de Joāo près de Cais do Sodré.

« Parce que dans mon café, tu seras toujours le bienvenu, je m’appelle Joāo, conclut-il en me tendant la main.[…]

Joāo approche les soixante- dix ans, il est plutôt gros et a un des sourires les plus familiers que j’aie connus, avec lequel il vous accueille pour que vous vous sentiez bien. Dans son bar, les gens parlaient football, politique, de tout et de rien. »

J’ai aimé aussi la recherche d’Ernesto sur cette guerre en Angola; il rédige un blog sur lequel il collecte des informations et où il tente de découvrir les circonstances de la disparition de son père, le héros en pensant pouvoir s’appuyer sur l’amitié de Berto qui esquive comme une anguille, il dit puis se tait, et il faudra du temps pour que le « fils du héros » apprenne la vérité sur le destin de son père par la bouche de cet « étrange petit homme ». Entre temps il aura perdu Renata, lassée des obsessions historiques d’Ernesto.

Ainsi le récit fait un va-et-vient entre le passé et le présent, et j’ai été plus captivée par les histoires personnelles – les belles pages sur l’enfance, celles sur l’amour des parents, sur l’amour d’Ernesto et Renata  – que sur le plan historique et même sur la triste réalité qui se révèle peu à peu. Ceci n’a pas empêché une lecture agréable  ( ça l’eut été si le livre avait été plus long, je pense, écueil évité ! ) c’est très bien écrit, avec un humour délicat, de belles évocations de ces décennies – des années 60 aux années 90 – et une version de Cuba assez inédite, ce qui en soi vaut la lecture. L’auteure rend aussi hommage à la littérature en nommant ses chapitres avec des titres d’œuvres littéraires ou d’auteurs célèbres.

J’ai aimé l’errance d’Ernesto, tout ce qu’il nous raconte sur ses amours, ses amitiés, ses désillusions avouées ou non à propos des relations humaines et des idéologies. Une très belle fin qui déclare avec force à quel point il faut tourner la page et se tourner vers l’avenir. Mais pour comprendre pourquoi cette fin, il vous faudra lire cette histoire qui donne souvent à réfléchir.

« Le reste, c’est des souvenirs, cette masse invisible d’images qui vous écrase et qui, en fin de compte, sont celles de la vie qui a passé. Mais après chaque chose, il nous reste l’avenir. Alors, partons. Vers l’avenir. »

Je ne résiste pas à cette petite vidéo très marrante, El Manicero, même si ce morceau n’est pas du tout évoqué dans le livre !