« Sous la grande roue » – Selva Almada – Métailié/bibliothèque hispano-américaine, traduit par Laura Alcoba

« La grande roue est vide, désormais, pourtant les sièges se balancent toujours légèrement. ce doit être l’air du petit matin.

Pájaro Tamai est au sol, sur le dos, et il a l’impression que la grande roue continue de tourner. mais c’est impossible car on n’entend pas de musique. Il n’entend rien du tout: sa tête est remplie d’un bruit blanc. Blanc comme le ciel – il ne l’a jamais vu comme ça – sur lequel se découpe un bout de machine, rien qu’un petit morceau, flou. C’est tout ce que sa vue parvient à saisir.

Il plisse les yeux pour voir si la roue va enfin cesser de tourner. mais c’est pire encore : soudain, c’est la vertige, à présent ce n’est plus seulement la grande roue qui tourne mais ce qui l’entoure. »

Belle découverte que cette jeune auteure argentine.

Deux adolescents gisent sur le sol boueux de la fête foraine. Blessés au couteau tous les deux, et attendant sous le ciel blanc. Attendant quoi ? Sont-ils encore vivants, inconscients, déjà morts ?

« La nuit va tomber sur toi, Pájaro. C’est ce qu’il pense, et en même temps il sourit à moitié. Car quelle nuit pourrait s’annoncer avec un ciel aussi blanc? Par « nuit », il veut dire autre chose, bien entendu. Il doit maintenir son cerveau en activité jusqu’à l’arrivée des secours. Il ne voit pas comment se tirer d’affaire. Il doit projeter des souvenirs sur ce ciel blanc qui ressemble tellement à l’écran du cinéma Cervantès, puis s’accrocher à eux.

Allez, Pájaro, allez, souviens-toi de quelque chose. »

Voilà tout l’art qu’a développé ici Selva Almada, en un roman où j’ai retrouvé avec un grand bonheur tout ce que j’aime de la littérature sud-américaine, une part d’imaginaire, de fantasques caractères masculins, sanguins, machos, buveurs, dragueurs et surtout bagarreurs, et puis un peu bêtes aussi de tous ces excès. Les personnages féminins, essentiellement épouses et mères, sont quant à elles beaucoup plus fines, plus posées, plus responsables et essentielles à l’équilibre.

Marciano Miranda et Pajarito Tamai, nés à quelques heures d’intervalle, voisins dans la même bourgade vont être aussi les meilleurs amis du monde jusqu’à ce qu’un grain de sable se mette dans les rouages, un nouvel élève dans la classe qui va les séparer, physiquement d’abord, puis affectivement.

Les pères des garçons sont des ennemis jurés qui sans cesse s’envoient des coups bas. Et bien sûr tout ça finira mal. Selva Almada brosse ici un portrait sans concessions de la virilité poussée à ses extrêmes les plus stupides; parce qu’au fond, rien de sérieux n’oppose les deux pères qui se livrent un combat de coqs, comme vont le faire leurs fils respectifs après avoir été les meilleurs amis du monde.

« Même si leur séparation se fit, d’une certaine manière, d’un commun accord, l’un et l’autre éprouvaient au fond une forme de ressentiment. Pajarito aussi sentait que son ami l’avait délaissé.

C’étaient bien les rejetons de leurs pères; les chiens ne font pas des chats, comme on dit. Ce petit ressentiment devint peu à peu une pierre dans le cœur de chacun. Et lorsque arrivèrent les vacances d’hiver, ceux qui avaient été des amis inséparables jusqu’à l’été précédent étaient devenus désormais des ennemis irréconciliables. »

C’est la construction du livre qui est absolument remarquable. Par le reste de vie de chacun des garçons blessés, l’auteure raconte à tour de rôle l’existence de ces deux familles, mêlant le délire onirique à la réalité. Chacun revoit son père, là, tout à côté, ne sachant si c’est réel, s’ils sont eux et leurs pères encore en vie ou déjà morts, sous ce ciel blanc étrange, sous cette grande roue dont les sièges ne font plus qu’osciller comme la vie dans leurs veines.

Remarquable histoire, pleine de vie et de fureur, d’abord l’enfance des garçons, avec tout ce que ça comporte de vie de bandes, de jeux de rue, de bravades. Et de craintes aussi, crainte du père pour Pajarito, enfant battu, on le sait vite.

« Un jour, il sera grand et il foutra son poing dans la gueule de son père et de quiconque osera lui dire, comme à l’instant, devant le musée, qu’il est comme Tamai. Un jour, son corps cessera d’être trop petit pour toute cette rage qu’il sent en lui depuis qu’il est doté de mémoire. »

L’assassinat de Miranda aussi, qui marque un tournant dans l’histoire. Les mères sont dignes et sensées, toutes les deux, qui tentent vainement de faciliter l’amitié des deux garçons quand les pères l’interdisent, vaillantes, pleines de sang-froid. Histoire de ces deux jeunes hommes, de l’adolescence fiévreuse qui arrive, de la jeunesse qui se pointe avec l’alcool, les sorties en boîtes de nuit, les hôtels miteux ou les toilettes de bars pour le sexe urgent, en quête d’une identité, sexuelle essentiellement, la norme étant celle qu’on sait, tout ce qui s’en écarte étant considéré comme impossible dans cette société machiste; on ne lâche pas ce livre.

J’ai vraiment aimé ce roman d’un bout à l’autre, très bien construit, écrit, avec des personnages qui même se comportant de façon stupide, violente, inconséquente, ne sont pas totalement détestables, ils sont des gens au fond assez ordinaires avec leurs sentiments et leurs préjugés face à la réalité qui se présente à eux et avec laquelle il faut bien qu’ils se confrontent, les ramenant à leur simple condition précaire d’êtres humains. Un récit parfait de bout en bout, cette fin:

« -C’est un problème entre eux. On n’a pas à s’en mêler pour l’instant – il le leur a dit de manière tellement claire qu’ils se sont immédiatement calmés. Luján et la petite bande de Miranda attendaient également, légèrement en arrière.

-Alors comme ça tu baises mon frère, sale pédé.

Et tout a commencé à coups de poing.Dès qu’ils se sot touchés, leurs corps se sont reconnus. Encore une fois, l’odeur du sang de l’autre sur ses doigts; l’odeur de l’ennemi, de nouveau, si semblable à le leur.[…]Tout a commencé là, puis les coups de feu sont venus, on s’est mis à courir, à crier, tout était hors de contrôle.

Tous deux ont fini dans la boue, à quelques mètres de distance l’un de l’autre. Les yeux ouverts, rivés sur le ciel. Tout blanc. Tout rouge. Tout blanc. »

Lecture continue parce que ça coule tout seul – ferait un très beau film, je pense – on est sous la grande roue auprès de Pajarito et Marciano, à genoux dans la boue et les yeux levés vers le ciel blanc du purgatoire. 

« Quel gâchis, putain !dit-il, et, avec le pied il écrase et enterre son mégot. »

La musique, c’est la cumbia:

Une grande réussite !

« La transparence du temps »- Leonardo Padura – Métaillié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par Elena Zayas

« 4 septembre 2014 à

La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques;[…] Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser. »

Croyez-moi, c’est un sacré défi de parler des romans de Leonardo Padura. Celui-ci, comme « Hérétiques », car on a affaire à un grand bonhomme, vraiment un très grand écrivain. J’ai eu l’immense bonheur de l’écouter la semaine dernière à la librairie de Mâcon, Le cadran lunaire. Et j’ai eu les réponses aux questions que je me pose sur cet auteur depuis que je l’ai découvert ( je crois que je n’ai que 2 livres de retard, mais je les lirai, forcément ).

Avec simplement trois bonnes questions du libraire j’ai pu comprendre le père/le double de Mario Conde. Pourquoi il a toujours vécu à Cuba, à La Havane, comment il en est venu à l’écriture lui qui ne rêvait que de base-ball et d’être journaliste sur ce sport ! Et j’ai compris exactement je crois à quel point Conde est son double. Et puis quel homme drôle, clair dans son expression, capable de dire simplement une pensée pourtant complexe…

Bref, je suis repartie éblouie par cette intelligence sans pédanterie, réjouie d’avoir pu dire mon admiration et mon goût immodéré pour les repas de Mario avec ses amis de lycée, la cuisine de Josefina, le rhum et la verdeur persistante des émois de Mario face à Tamara !

« Josefina, avec son invincible vivacité octogénaire, interrompit la conversation en donnant l’ordre de se mettre à table, car il était déjà huit heures et demie et elle voulait regarder son feuilleton à la télé. Elle avait sorti sa meilleure nappe et ses assiettes les plus présentables. Manolo n’aurait qu’à se joindre à eux en arrivant. Cette femme savait encore très bien mener son troupeau rétif. […]

Les invités s’extasièrent devant le spectacle gastronomique offert par la soudaine prospérité financière de Conde: les poulets à la peau brillante, parfumés au feu de bois, les yuccas avec leurs intimités ouvertes et prometteuses et enfin le riz congrí bien détaché, odorant, attirant comme un puissant aimant. Durant trop d’années, ils avaient bien des fois mangé grâce aux arts occultes de Josefina mais ils n’avaient jamais tordu le cou à l’angoisse nutritive endémique qu’ils avaient enduré au cours de leurs vies, comme des millions de Cubains dont les estomacs avaient été surveillés pendant des décennies par le livret de ravitaillement – ou de rationnement ? – qui les empêchait de mourir de faim mais qui ne leur permettait pas de vivre sans souffrir de la faim. Aussi, une fois passé le moment esthétique, se lancèrent-ils à l’attaque. Pas de quartier ! »

Dans ce livre magistral, Mario Conde est sollicité par un vieil ami de lycée, qui n’est pourtant pas de sa bande. Avec Bobby, homosexuel, Padura aborde la condition homosexuelle à Cuba, et affirme son désir de ne pas victimiser systématiquement, dans une volonté de mettre chaque personne à égalité avec toute autre, des êtres parfois épatants et parfois pas du tout en passant par tout ce que peuvent être les gens. Bobby avait une vierge noire à la grande puissance qui lui a été dérobée, et il demande donc à Mario de l’aider à la retrouver.

On va partir ainsi explorer l’histoire de la Catalogne et de ses vierges noires, on partira en croisade, on traversera les Pyrénées en compagnie d’Antoni Barral et de sa vierge noire miraculeuse, et ce à rebours, en remontant le temps de 1989 à 1936, puis en remontant  les siècles pour arriver aux origines, 1291 et le siège de Saint- Jean d’Acre…avec le même Antoni Barral, et ses pieds.

« Il n’ira pas plus loin. Arrivé à cette échéance, il ouvre lentement les yeux et regarde ses pieds : c’est ce qu’il a de mieux à faire, peut-être est-ce la seule chose.À chaque fois qu’il s’est retrouvé dans une situation menaçant d’infléchir le cours de sa vie, il a regardé ses pieds, conscient ou non de ce qui l’incitait à le faire, poussé par un besoin impérieux et secret comme  s’il répondait à un appel supérieur.[…] Mais depuis son adolescence de montagnard, il a regardé ses pieds, dominé par une étrange attraction à laquelle se sont mêlées, à des degrés divers, les sensations d’appartenance et de dépossession, de proximité et d’éloignement. […] Ses pieds, ce sont les chemins parcourus : de l’innocence à la culpabilité, de l’ignorance à la connaissance, de la paix à la mort, de l’agréable promenade et du pénible charroi agreste à la fuite sans retour possible, talonné par l’angoisse et la peur, ce sont eux qui jadis l’avaient mis en marche et qui, finalement épuisés, le conduisent maintenant sur l’ultime sentier. »

Alors vous voyez bien que nous n’avons pas ici une lecture linéaire, facile, sans aspérités, bien sûr que non, l’écrivain nous fait travailler les neurones, nous accordant des pauses quand il nous ramène à La Havane, aux côtés de Mario Conde. Je vais partager quelques passages, mais tout le livre est absolument brillant, jamais ennuyeux, riche en surprises et en connaissances. Les thèmes de réflexion aussi abondent. On est sous le régime de Raul Castro, dans un certain – mais approximatif –  relâchement « libéral », Mario Conde regarde son pays muter, Mario continue à fumer, boire, baiser, et continue son chemin de perpétuelle nostalgie pour l’avant, sa jeunesse ( il fête ses 60 ans ) , il voit ses amis qui vont partir…

Padura avec son talent pour ne pas mettre grossièrement les pieds dans le plat, brode son texte autour de l’histoire de cette vierge noire magique, et c’est un régal de lire ça, et en avançant on comprend bien ce qu’il entend par ce titre si beau : La transparence du temps.

Ce que j’ai aimé, que j’ai toujours aimé chez cet auteur, ce qu’il répète sans cesse avec  force et sensibilité, c’est son amour de Cuba, de sa ville et de son quartier, son sens aigu de l’amitié et son attachement aux valeurs épicuriennes, vaille que vaille. On a chez Conde des accès de mélancolie, et ici plus fort que jamais une sorte de désenchantement auquel il résiste, désirant toujours croire que tout n’est pas foutu…Et d’ailleurs, avec malice il glisse dans la bouche de Bobby au détour d’une conversation le titre du recueil de nouvelles publié en 2016, « Ce qui désirait arriver »…si on réfléchit à ces 4 mots, ça peut mener loin.

Le morceau emblématique de Mario Conde – et de Leonardo Padura –  ( à égalité avec Yellow Submarine des Beatles )

Je n’aime jamais fermer un roman de Leonardo Padura, et dans sa rencontre avec les lecteurs, il nous a annoncé qu’il travaille sur « un roman qui le rend fou ! » , déclarant qu’il pourrait écrire des polars bien ficelés qui se vendraient comme des petits pains, mais qu’il est écrivain et qu’il se lance des défis, pour lui, mais aussi pour ses lecteurs des quatre coins du monde.

C’est tout à l’honneur de cet auteur d’exception de respecter ainsi l’intelligence de son public et de ne pas céder à la facilité.

Que dire de plus ? Ce livre ouvre les publications de 2019, anniversaire des 40 ans de cette maison d’édition de haute qualité. Un merveilleux roman une fois de plus, mi-roman policier, mi-roman historique, mais oublions le catalogage simplement un roman total. J’adore !

« Est-ce cela écrire ? Se transmuer en un autre ? Renoncer à soi au profit de la création ? Essayer de reconstruire ce qui ne peut être restauré ? Manipuler le mauvais spectacle de la vie, vécue sans possible plan préalable, pour en faire une création plus bienveillante et logique, d’une certaine façon moins humaine et pour cette raison plus satisfaisante ? Jouer à être libre ?  Et même être libre ? »

 

« La route de Lafayette » – James Kelman – Métailié/ Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« Il était cinq heures et demie du matin quand son père le réveilla. Murdo resta au lit cinq minutes de plus. Il devait réfléchir à beaucoup de choses. Mais c’était tout, réfléchir; il avait bouclé ses bagages la veille. Il ne tarda pas à se lever pour descendre prendre son petit-déjeuner. Papa avait terminé le sien et procédait aux dernières vérifications des interrupteurs électriques, robinets de gaz, robinets d’eau et poignées de fenêtres. Dans deux heures les gens iraient à l’école. Murdo et son père allaient en Amérique. »

Voici un livre que j’ai aimé de plus en plus au fil des pages. C’est un livre au rythme lent et qui se déroule en fait dans la tête et par la voix du jeune personnage Murdo, adolescent de 16 ans qui vient de perdre sa mère à la suite d’un cancer. Il a aussi perdu sa grande sœur Eilidh de la même maladie, quelques années plus tôt. Et dans le cœur de Murdo, dans son esprit, il y a un chagrin incommensurable que seule la musique console. Car Murdo est musicien, accordéoniste assez doué. C’est là sa seule joie, sa seule consolation. Car s’il a son père, celui ci est assez mutique, il passe son temps plongé dans des livres et sur lui aussi pèsent la perte et la solitude.

Le livre commence au départ d’Écosse vers l’Amérique du père et du fils. Un oncle et une tante vivent en Alabama et les reçoivent chez eux pour deux semaines de vacances. C’est donc Murdo qui relate ce long chemin, ces embûches pour ces deux âmes en peine peu habitués à quitter leur coin isolé d’Écosse.  Arrivé aux USA non sans peine, Murdo en se promenant en ville rencontrera un groupe de musiciens qui jouent du zydeco et ils l’inviteront à un grand festival qui se déroule en Louisiane. C’est alors que ce séjour un peu morne prendra des airs d’aventure pour le jeune garçon.

La rencontre musicale de Murdo avec Sarah Edna et Queen Monzee-ay:

« Montre-moi montre-moi. Elle aurait aussi bien pu le crier. mais c’était chouette et il se lança, utilisant un truc sur lequel il avait travaillé quelque temps plus tôt. Il le connaissait sur le bout des doigts et pouvait en faire ce qu’il voulait, ajoutant quelques fioritures à cette nouvelle façon de jouer. C’était bien, il le savait. Queen Monzee-ay était concentrée sur la façon dont il jouait, ne lui adressant que de brefs sourires. Elle s’approcha de lui et rit, C’est toi les croûtons mon garçon![…]

Lorsqu’ils s’arrêtèrent pour faire une pause Sarah et elles lui firent des révérences amusantes et lui-même s’inclina de manière ridicule. Queen Monzee-ay demanda, Depuis combien de temps est-ce-que tu joues de l’accordéon, Murdo ? »

Sur scène, Queen Monzee-ay chante un titre de Clifton Chenier qui fut le premier à utiliser l’accordéon pour jouer du blues.

Je veux dire à quel point l’auteur parvient à nous rendre vivant, authentique, touchant ce jeune Murdo qui sans cesse gamberge -l’écriture réussit à la perfection à rendre ses ruminations, ses pensées obsessionnelles -, et c’est un garçon foncièrement gentil (non, ce n’est pas un gros mot ), sans violence mais avec en lui un sentiment profond d’injustice pour la mort si jeune de sa sœur qu’il adorait et pour celle de sa mère qui manifestement faisait le lien entre lui et son père. La relation avec le père est faite de non-dits, parfois on a le sentiment d’une tension très forte, mais ça retombe toujours, pas un mot plus haut que l’autre, pas d’éclat, mais alors reste quelque chose , une incompréhension, une crainte de Murdo du jugement de son père. 

Murdo parle de sa sœur à tante Maureen, totalement bouleversant:

« C’est pas des souvenirs, elle est là, c’est tout. Murdo jeta un coup d’œil aux autres femmes. Elles écoutaient.T’entends ça dans les chansons. Je serai toujours avec toi, et c’est vrai. Eilidh est toujours avec moi. C’était ma grande sœur et c’est toujours ma grande sœur et ça me fait pleurer quand j’y pense. Je le sais. Murdo haussa les épaules. C’est plus fort que moi. J’arrive pas à m’en empêcher et je m’en fiche. Si elle avait pas été là quand maman est morte je sais pas ce qui se serait passé. C’est Eilidh qui m’a aidé à tenir le coup. Murdo secoua la tête et garda les yeux fixés sur le tapis. Je me fiche de Dieu et de  Jésus et de tous ces trucs-là, je suis désolé, les gens disent qu’elle est partie et qu’elle est avec Jésus, je suis désolé mais c’est pas vrai, elle est avec moi. Elle a vécu sa vie. C’est la seule qu’elle a eue. Ma grande sœur, c’était une fille super et une vraie personne. C’est ma grande sœur, voilà qui c’est. »

Je veux louer le style, l’écriture très particulière de James Kelman, le mode narratif choisi pour cette histoire triste mais qui rayonne pourtant de la personnalité si attachante de Murdo. On l’aime ce garçon, on a envie en fait de le consoler. Il ne juge jamais, il observe et a des idées parfois bien arrêtées, mais reste curieux en particulier en regardant, écoutant la petite communauté pieuse autour de l’oncle et de la tante – ce qui donne à l’auteur l’occasion d’une « étude » de cette société semi-rurale ou plutôt  semi-urbaine. La tante Maureen, qu’il va adorer, saura lui prodiguer les gestes tendres et consolateurs, les signes d’affection dont il est privé. Vraiment Murdo m’a beaucoup émue. Tout va s’éclairer dans sa vie quand il suivra la route de Lafayette en douce et retrouvera ses amis, quand il montera sur scène avec la reine du zydeco Queen Monzee-ay et ses musiciens. Quand il sera discrètement amoureux de la jolie Sarah.

Queen Ida, la première femme accordéoniste à diriger un groupe de zydeco, le Bon Temps Zydeco Band

Murdo découvre le festival de Lafayette

« Les gens engloutissaient des plats à emporter et buvaient de la bière. Partout où tu regardais. Des hamburgers et d’autres trucs. Il avait besoin de manger. […] Les gens dansaient dans la rue, vivement éclairée dans le noir. Il y avait de tout. Les types portaient des chapeaux de cow-boys, des gilets et des jeans. Les femmes portaient n’importe quoi, shorts et jupes courtes; sandales, bottes de cow-boy de couleurs vives, talons hauts, jupes longues, jeans, n’importe quoi. Plein de jeunes partout. »

 

La fin est belle pour ce roman si particulier dans son écriture, dans la façon lancinante de faire s’exprimer Murdo – c’est ce qui en fait vraiment sa personnalité, son originalité – et Murdo est inoubliable. La joie de Murdo passe par son accordéon, par la musique qui lui permet mieux que tout autre moyen d’exprimer tout ce qu’il retient en lui. Quand il reçoit en cadeau l’accordéon turquoise :

« Murdo s’assit sur la chaise avec l’étui sur les genoux et 

l’ouvrit.

Le turquoise se trouvait à l’intérieur. C’était le turquoise. Murdo le regarda en fronçant les sourcils, le turquoise. Ils avaient oublié de le changer. […] C’est pas le bon accordéon, dit Murdo.

Quoi ?

C’est pas le bon. Murdo secoua la tête et s’apprêta à le sortir, mais le laissa à l’intérieur. Joel avait dû voir celui qu’il avait acheté chez le prêteur sur gages en ouvrant l’étui. C’était son étui, alors quand Joel l’avait ouvert il avait forcément vu l’accordéon. Il avait dû le sortir pour mettre le turquoise à la place. Il l’avait donc sorti, puis il avait mis l’autre, le turquoise. Murdo le regardait fixement. Il regarda papa. Papa, dit-il, ils me l’ont donné. Papa…

Quoi ?

Papa. Murdo se mit à pleurer.

Papa se pencha sur lui.

Murdo ferma résolument les yeux pour tenter d’arrêter les larmes mais il n’y arrivait pas, n’arrivait pas à arrêter de chialer. Je suis en train de chialer, dit-il. Je suis en train de chialer papa je chiale tout le temps. »

Et je vous laisse le plaisir de lire la suite de cet extrait en lisant ce très beau roman.

Un livre puissamment émouvant.

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« 1

Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

« Urgences et sentiments » – Kristof Magnusson – Métailié/Bibliothèque allemande, traduit par Gaëlle Guicheney

« Le bulletin météo succédant au journal de la nuit annonça qu’une énième journée prolongerait cette vague de chaleur dont Anita Cornelius pensait ne jamais voir la fin. Depuis des semaines, la canicule l’empêchait de trouver le sommeil, à l’instant encore elle avait essayé avant de se raviser pour allumer la télévision et regarder les informations en mangeant les derniers crackers laissés par son collègue de l’équipe de jour. »

Le titre de ce roman est peut-être bien son point faible car pour le reste j’ai beaucoup aimé côtoyer Anita Cornelius, urgentiste rattachée à l’hôpital Urban à Berlin, la suivre et comprendre sa vie. Une vie de femme mais aussi une vocation puissante de secourir autrui, qui que ce soit et quelles que soient les circonstances. J’ai aimé Anita parce que sa vie assez commune en apparence est pourtant une vie unique. Car il n’y a point de vie ordinaire, chacune est unique par ce que nous en faisons de bien ou pas ( deux notions variables). Anita a quelque chose d’universel – elle vit, travaille, aime, est mère, épouse, fille, elle dort, mange et boit, rit et pleure – mais Anita aide, écoute, pallie aux douleurs et aux manques, rend utiles et concrets sa compassion et son sens de l’humanité, elle veille la nuit, prête à partir pour rendre du souffle, relancer un cœur, réparer un membre avant d’emmener les gens vers l’hôpital et plus de soins.

Et sa vie personnelle, dans tout ça ? Anita a été l’épouse d’Adrian et a un fils de ce mariage, Lukas, adolescent qui soigne ses coupes de cheveux et commence à être réfractaire aux câlins de sa mère. Le couple s’est séparé et si Anita est seule, Adrian vit avec Heidi. Quant à Lukas, pour des raisons pratiques, il vit chez son père, mais visite sa mère souvent. Anita a fait cette concession à cause de son travail et de ses horaires de nuit souvent. Tout semble se passer en bonne intelligence. Mais un jour Anita va secourir Adrian dans des circonstances qui pourraient faire tort au médecin et elle choisit de ne rien dire, au grand regret de son compagnon de travail, Maik qui pour la première fois voit dans le choix d’Anita une faute d’éthique.

Anita sort un peu de sa léthargie sentimentale avec Rio, bel homme qui construit des bateaux en bois:

« Ses pensées la ramenèrent au Wannsee, Rio. Au cours des quinze années avec Adrian, pas une seule fois elle n’était tombée amoureuse de quelqu’un d’autre, pourtant elle se souvenait encore très bien de ce sentiment imprévisible de profonde légèreté, déferlant par vagues, sans prévenir, aux moments les plus incongrus, et qu’elle avait éprouvé lorsque Adrian et elle venaient de faire connaissance. Elle l’éprouvait à nouveau. Tomber amoureux, c’est visiblement comme faire du vélo ou jouer aux petits chevaux: ça ne s’oublie pas. »

Pourtant, le petit secret d’Adrian qu’elle découvre, puis une conversation chez son ex avec Lukas et la très chic Heidi se mettront dans les rouages de ce qu’elle croyait une solitude assumée, une vie dédiée au travail et au secours…Anita va sentir monter en elle une colère froide face aux propos tenus par son fils surenchérissant sur Heidi, tandis qu’Adrian se tait. Car c’est sa mission qui est remise en cause, des propos qui heurtent tout ce qui fonde sa vie quand son propre fils parle de « taxi à clodo » ( l’ambulance ) et de ce que nous entendons ici aussi très souvent, « les assistés », les fainéants « , etc etc, ainsi Anita abasourdie participe à ce genre de dialogue:

« -Il n’a qu’à se prendre une aide à domicile, remarqua Lukas.

-M.Schmidt?

-S’il n’arrive plus à se débrouiller.

-Mais il n’a pas d’argent. Il vit dans un cabanon.

-Sérieux? C’est un clodo? demanda Lukas.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça? s’étonna Anita.

-C’est la caisse maladie qui paie l’unité de soins intensifs, glissa Heidi.

-Oui.

-Donc au final, tous ceux qui cotisent. Donc nous, dit Lukas en regardant Heidi qui avait déjà commencé à hocher la tête avant qu’il n’ait fini.

-C’est le principe, oui, dit Anita.

-Notre système de santé aussi a besoin de faire des économies, rétorqua Lukas. Anita se retint d’objecter. Il aurait été facile de remporter la joute verbale contre son fils, cependant elle ne voulait pas être méchante.[…] Néanmoins Anita était perturbée. »

Bien sûr, aussi maladroite que puisse être parfois Anita, c’est son intégrité qui la rend gauche avec ceux qui étaient sa famille. J’ai aimé cette femme, je me suis sentie en empathie avec elle et la voir chuter dans une sorte de dépression sourde, s’enfermer dans une solitude un peu morbide m’a touchée. Elle saura faire tomber les masques sans pour autant en faire une vengeance parce qu’Anita n’a pas de méchanceté en elle, mais du chagrin, elle saura retrouver son équilibre, et c’est son travail qui le lui rendra, et puis Rio et son indéfectible ami Maik.

Je n’ai rien à dire de plus sinon que j’ai beaucoup aimé ce livre, plus intelligent que le laisse supposer le titre, et puis cette Anita dont on se sent proche; l’auteur est un très bon portraitiste et présente ici un personnage profond, fin et attachant.