« L’enfant du fleuve » – Luis Do Santos – éditions Yovana/ Romans situés – traduit par Antoine Barral

« La dernière frontière

C’est une petite région oubliée où deux fleuves séparent ( et unissent ) trois pays, où l’on parle souvent un patois chantant qui mélange l’espagnol et le portugais, où des contrebandiers traversent un fleuve immense sur leurs barques chargées de rhum frelaté, où des enfants rêvent d’aventures, de trésors cachés et de pêches miraculeuses dans leur petit village entre l’eau et les champs de canne à sucre? C’est la frontera.

Loin au nord-ouest, à cinq cents kilomètres de Montevideo la coquette, le territoire de la république d’Uruguay s’enfonce comme un coin entre ses deux énormes voisins, l’Argentine et le Brésil. « 

(Extrait de l’introduction écrite par le traducteur, Antoine Barral )

Les éditions Yovana ont vu le jour en 2015, c’est donc une toute jeune maison dont la vocation est le livre d’ailleurs, fiction ( collection Romans situés ) ou non-fiction ( collection Voyages ). C’est avec plaisir que je la découvre à travers ce court roman uruguayen, qui mêle à la fiction une part autobiographique. Le titre en français n’est pas celui d’origine, « El zambullidor », qui signifie le plongeur. L’édition française a choisi de mettre en avant le narrateur, un garçonnet qui rêve d’aventure, fils de ce plongeur, un père dur, et même violent mais admiré, à cause de son travail; plongeur, il va installer et réparer en apnée les tuyaux des pompes qui alimentent l’irrigation des plantations de canne à sucre ( c’était le métier du père de l’auteur aussi )

« Mon père travaillait pour l’entreprise d’irrigation, comme presque tout le monde au village. De tout temps, il fut rugueux et bourru, cultivant de rares amitiés, semblable à la terre. […]Son étrange métier consistait à installer ces puissantes bouches d’aspiration à l’endroit le plus profond du fleuve pour améliorer le rendement des pompes. »

Un jour, le père remontera un noyé, et cette vision traumatisera fort l’enfant.

« Du haut de ma tour de feuillages, je n’échappais pas à la stupeur. Deux dames tombèrent à genoux dans la boue. Les hommes trempés observaient, ébahis. Je ne me souviens plus combien de temps passa, mais je ressens encore dans ma peau l’horrible sensation de voir mon père émerger de l’eau avec le corps mou du noyé. Celui-ci avait les lèvres violettes, la peau livide perlée par le soleil, les yeux ouverts fixant le néant. »

Le livre met en avant le lieu, cet endroit reculé où le fleuve est le maître puissant. Le petit garçon vit dans cette ambiance faite de nature sauvage et de dureté, avec un père dont il admire le travail, mais dont il redoute la violence, qui l’amènera à quitter souvent la maison pour se réfugier dans la nature. La vie du garçon oscille sans cesse entre la violence, celle du fleuve, celle du père, et le rêve qui permet d’y échapper.

La mère est plus douce mais à peu de temps à consacrer aux gestes tendres. Après une bagarre de sortie de classe, et une blessure sanglante mais non fatale, infligée à son adversaire, le père sort le rebenque* à deux pointes et après la punition, comme si les coups ne suffisaient pas, il est envoyé chez la grand-mère Giralda, châtiment ultime. Elle ne lui offrira pas plus d’amour que le reste de la famille mais le fera travailler comme une bête de somme. Seul Escalada, petit garçon noir, le tiendra de son amitié. L’auteur en fait un portrait très sensible, d’une grande douceur, on sent une forte affection. Et

« Ainsi naquit mon amitié avec Escalada, que j’appris à aimer bien au-delà des mots. […]

Je ne sus jamais grand-chose d’Escalada, si ce n’est qu’il faisait partie d’une fratrie de douze, que son père travaillait comme taipero dans les rizières de la région, et qu’il n’avait pas connu sa mère, morte du tétanos quand il avait deux ans. Il était élevé sous l’aile d’une belle-mère qu’il aimait beaucoup mais n’écoutait jamais. La rue était son royaume. »

Le roman est campé sur les lieux de l’enfance de l’auteur, et probablement s’est -il incarné dans le petit gamin intrépide, toujours perché dans son paraíso* d’où il domine son monde. Cet arbre, son ange gardien.

 » Le soleil traverse les branches du paraíso et s’infiltre par la fenêtre jusque sur la commode. Je ne veux pas rompre la magie de cet instant. Il est rare que le bonheur s’empare de mon corps à ce point-là, jusqu’à l’emplir tout entier. Je sens la paix véritable, semblable à la pluie qui caresse le fleuve, un murmure d’averse sur le toit de zinc, ce léger chuchotement de robinet ouvert. Je me laisse aller, comme un prisonnier qui oublie ses chaînes, cheval sans rênes ni éperons, m’abandonnant à cette illusion sans pareille de laisser mon âme s’envoler entre mes jambes. »

Et ce qui sera son secours dans cette vie si âpre, sans preuves d’affection ni douceur, ce seront les amitiés. La nature et les amis, de ces amitiés d’enfance fortes et joyeuses, en tous cas réconfortantes. L’enfant fera des « bêtises », se rebiffera un peu, mais il est et reste un enfant sans amour qui cherche du réconfort à travers jeux et rêves, pour oublier punitions et vexations.

Le premier, Emilio le blondinet

« Quand tu ne te sens relié à personne, la tristesse te rentre dans les os jusqu’à te briser l’âme. La forêt, avec son ciel par-dessus les arbres, intensément bleu et qui pourtant n’ouvrait sur aucun espoir, devint alors le nouveau monde, le foyer sans règles, le bonheur désert. Je m’enfuyais à la moindre occasion, parfois seul, parfois avec Emilio, mon grand compagnon de voyage, un petit blondinet tout maigre, audacieux et extraverti, les yeux vifs comme un angelot de jardin à la peau tatouée d’espièglerie et pleine de taches de rousseur qui changeaient de couleur au gré du soleil. »

Ainsi dans cet univers où la violence du père est à peine compensée par le calme de la mère, dans une nature où la menace fascinante du fleuve est adoucie par l’arbre protecteur, Luis Do Santo, conte une enfance difficile, mais une enfance tout de même, faite de fantaisie et de jeux périlleux, faite de fugues éperdues et de rencontres réconfortantes. On voit naître un adulte lucide et déterminé à vivre autrement que sa famille, autrement que les siens. 

Un livre que je trouverais intéressant de proposer à des adolescents, un livre en équilibre entre un regard sur un autre pays, une autre culture, de l’aventure, de la réflexion sur la vie, la famille, la nature et l’amitié. Très intéressant et de très belles pages sur l’enfance, le rêve et l’amitié. 

La mort du père, la fin du livre:

 » J’aurais voulu lui demander pourquoi il me recherchait après si longtemps, peut-être aussi lui jeter au visage que l’indifférence est la mort véritable, mais les dés étaient jetés et au fond de moi j’étais toujours terrorisé. […] Je sais que j’ai perdu mes larmes il y a longtemps à cause de ton bannissement, mais bien que les docteurs aient déclaré que seul un miracle pourrait te sauver, je reste là, éveillé dans cette prière désespérée, veillant pour te demander pardon et te pardonner, et pour te dire que depuis des années les gens me connaissent comme l’homme sans peur, celui qui porte le don incroyable de retrouver les noyés. »

paraisó : arbre asiatique,  de 8 à 15 mètres de haut, de planté pour son ombre et ses fleurs parfumées, signifie « paradis »

rebenque : cravache avec un manche et une sangle de cuir, additionnées de crochets, ici 2 , utilisée pour le bétail

 

« Les abattus » – Noëlle Renaude – Rivages/Noir

« Les vivants

1960-1983

Je suis né au village un soir de novembre. Mon père était au bistrot. Ma mère m’a mis au monde, seule. Je n’ai pas crié. Une voisine est venue. Elle m’a enveloppé dans un linge. Quand mon père est rentré ma mère a dit, c’est un garçon. Mon père s’est couché. On m’a déposé dans le berceau dans lequel mes deux frères ont dormi avant moi.

J’ai été un enfant tranquille. Mon père était garde forestier. Mon père trompait ma mère. Mon père buvait. Mes deux frères me maltraitaient. ma mère les laissait faire. Ma mère était triste. Ma mère courait après mon père. Ma mère allait chercher mon père au bistrot. Elle m’emmenait avec elle. Quand c’était impossible, elle me laissait à la merci de mes frères. »

J’ai pris et commencé ce livre une première fois…et je n’ai pas pu continuer. Parfois, ça arrive, mais parfois, comme c’est le cas ici, on sait juste que celui-ci reviendra au moment opportun. Et c’est fait. Le confinement que nous vivons nous installe dans un temps distendu, une sorte de lenteur qui certains jours nécessite du mouvement, du bruit, de la colère ou des rires. Et puis parfois tout ça retombe et un livre comme celui-ci appartient à ce temps étiré, comme un pas très lent qui va nous mener au bout d’un chemin.

J’ai donc finalement lu ce livre  je dirais avec la curiosité de savoir ce qui allait advenir du personnage principal, ce narrateur né d’un père alcoolique et d’une mère dépressive et flanqué de deux grands frères, l’un qui rentrera dans une vie pépère et morne, et l’autre qui deviendra un petit caïd. Puis arrivera le beau-père qui d’un bouquet de lilas blanc prendra les rennes bien lâches de cette triste maisonnée.

« Et puis un jour ma mère a ri. Un jour elle a cessé de renifler, de soupirer, de geindre. Ses traits se sont reconstitués. Le malheur un jour a quitté ma mère. Elle travaillait toujours autant chez les uns et les autres. Il faisait beau et chaud. L’air sentait bon. La brise roulait, molle et douce, entre les doigts. Ma mère un soir est rentrée avec un bouquet de lilas blanc, qu’elle a mis dans un vase. »

En trois chapitres – Les vivants, 1960-1983, Les Morts, 1982-1983 et Les fantômes, 2018 – dont les deux derniers très courts, nous est racontée l’histoire de cette famille et de celles et ceux qui vont s’y greffer, par hasard, par inadvertance ou par la force des choses et des événements. Écriture assez sèche, des phrases le plus souvent assez courtes, sauf quand notre personnage s’amuse avec un portrait, une description, une tirade ironique ou quand une action s’emballe, avec le cœur qui bat plus fort ou le souffle qui s’affole.

J’ai immanquablement pensé à Simenon pour l’atmosphère. Ces provinciaux qui vont se retrouver à Paris dans les années 60, l’ambiance des foyers où on se parle peu, où on sent la jeunesse coincée aux entournures, la brasserie de Denise l’accorte patronne, les piliers de bar, un monde qui reste étriqué mentalement en tous cas. L’écriture n’est certes pas celle de Simenon, mais l’atmosphère y ressemble beaucoup. On perçoit au fil des pages et des années les coutures du costume qui craquent, les masques qui tombent chez ces gens qui se veulent, s’espèrent de la « bonne société », le banquier, l’avocat, le notaire ( mais lui m’est très sympathique, c’est rare que je trouve un notaire sympa…) et même Denise…Une sorte d’étude à la pointe sèche de ce monde que je trouve infiniment triste et oppressant. J’ai voulu vous mettre la 4ème de couverture, mais je ne partage pas vraiment le point de vue qu’elle donne, par exemple, « le jeune homme sans qualités » que serait le narrateur; je ne trouve pas qu’il soit sans qualités, il est tenace, bon observateur…même son ‘indifférence au monde » est-ce un défaut?

« J’aime aller à l’école. J’aime ma maîtresse. Elle a dit, tu as de quoi être un très bon élève, il faut juste te pousser. Ma mère s’en fout. En fait ma mère se fout de tout. Sauf d’elle-même. Max rapporte sans cesse des joujoux, des robes, des bricoles pour Ola. Il n’en a que pour elle. Il a grossi. Il s’est ramolli. Sa lèvre pend. La paternité le rend idiot. C’est ce que je me suis dit, en l’observant avec Ola, l’œil dégoulinant, la lippe sucrée, les doigts gris et gonflés. »

Et puis je trouve aussi que ça en dit un peu trop sur le déroulé des événements.

Bien sûr, c’est un roman noir et il y a des morts, des disparus, et un flic ancien ami de Max qui arrive dans cette maisonnée terne et qui sous prétexte de revoir son vieux copain, vient fureter. L’histoire prend son temps, on a des doutes, on soupçonne, on croit comprendre, des choses s’empilent, des amourettes, des rencontres, des bagarres, tout ça sur fond de cette famille décomposée, recomposée, redécomposée; des portraits ambigus comme celui de Max, des portraits d’une grande brutalité comme celui de Ola.

Je ne résiste pas, voici cette scène très représentative de la vie de famille du narrateur:

« Le soir de Noël, Ola annonce au moment où je vais découper la bûche à la crème faite par Gégé, on va avoir un bébé. 

Max est cloué. Moi, pas loin.

C’est pas un peu tôt, t’as quinze ans et demi, et lui là même pas dix-sept.

Et alors, dit Ola, avec toute la veulerie dont elle est faite.

Jérôme, que je vois pour la première fois, n’en mène pas large, il évite de nous regarder Max et moi, l’œil fixé sur son chef-d’œuvre au moka que je m’apprête à découper en tranches, c’est le pompon ça, crie Max, ce qui fait sursauter le futur papa, qui a un crâne étroit, un front plein d’acné et trois poils aux joues, me faire ça, un gosse à quinze ans, t’es folle ou quoi? mais ce qui faut être con mais ce qui faut être con, il en saisit le premier truc à sa portée, le rouleau de sopalin, et le balance à la figure d’Ola, comme au bon vieux temps, sauf que le sopalin rate Ola, comme au bon vieux temps, manque de peu le bocal de Carotte et se jette tout seul sans bruit par terre et s’y déroule, comme une traîne, un tapis d’honneur, un chemin à suivre, sauf qu’Ola fait pfff, sauf que je plonge sans trembler le couteau dans la génoise, et que Jérôme ne réagit pas, aiment mieux veiller à ce que je ne lui bousille pas sa bûche au beurre.

Max a vraiment perdu la main, Max est vraiment devenu inoffensif.

Alors,déconfit, il va chercher la bouteille d’armagnac, en haut du placard. Ola et Jérôme n’ont pas demandé la permission de quitter la table pour aller sur mon divan-lit se goinfrer de télé et de bûche. »

Max travaille dans un musée, sous la toile « L’adoration des mages »

En fait tout est froid dans cet univers, sauf quand apparaît le notaire ou aussi Rachel. Deux personnages importants, intéressants, qui tout à coup apportent de la couleur, même un peu de gaieté, de mouvement dans ces vies mornes et pleines de sombres secrets. Mais le narrateur, lui, m’a été sympathique tout le temps, même s’il sait des choses et ne les dit pas, c’est un jeune homme intelligent, qui sait utiliser cette intelligence comme il l’entend. Il observe, il regarde et évalue, et il prend des notes aussi. Et puis, c’est un homme indifférent,  n’en faisant ni un bon ni un mauvais, c’est sans doute ce que je trouve très intéressant chez lui.

« Moi, je n’ai connu aucun de mes grands -parents. Génération abolie. Ensevelie des deux côtés bien avant ma naissance. Mon père s’est effacé loin de nous. Je n’ai pas d’opinion sur la fin de ma mère. Je me dis que la tristesse a l’air d’être une belle chose à vivre, et qu’elle ne m’a pas été donnée. « 

Je ne veux pas dire autre chose sinon qu’il s’agit bien d’un roman policier avec une longue enquête, un roman noir rempli de désabusement je trouve. Finalement j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, avec une fin très bien amenée en une longue phrase triste, avec quelque chose d’inéluctable, de fatal dans la vie maussade de ces personnages. Comme le livre et les destinées qu’il raconte, comme le chemin du narrateur, sa vie que je trouve ratée, son intelligence gâchée…Les gens de ma génération ont sûrement connu cette ambiance là, de ces familles-là, enfin…sans les meurtres j’espère…

« […] William montre une autre boîte, c’est mon grand-père, la femme soupire, et vous l’aimiez bien votre grand-père, oh oui il m’a tout donné, dit William, la femme se frotte le nez avec vigueur, je suis allergique, c’est l’époque et je déguste, c’était vraiment quelqu’un de bien mon grand-père, dit William chaviré, et des grosses larmes lui coulent brutalement des yeux, il les a senties monter, monter, sans rien faire parce qu’il aime bien au fond pleurer, et qu’il a tout simplement du chagrin […]

 

« Trois fois la fin du monde » – Sophie Divry – éditions Noir sur Blanc/ Notabilia

« Ils ont tué mon frère. Ils l’ont tué devant la bijouterie parce qu’il portait une arme et qu’il leur tirait dessus. Ils n’ont pas fait les sommations réglementaires, j’ai répété ça pendant toute la garde à vue. Vous n’avez pas fait les trois sommations, salopards, crevards, assassins. Les flics ne me touchent pas, à quoi bon, il savent que je vais en prendre pour vingt ans pour complicité. Moi j’attendais dans la voiture volée. Quand j’ai vu la bleusaille; il était trop tard pour démarrer; ils se sont jetés sur moi, m’ont plaqué à terre. C’est de là que j’ai vu la scène, rien de pire ne pouvait m’arriver: Tonio tué sous mes yeux. Mais pourquoi ce con a-t-il fait feu?

Il était mon dernier lien, ma dernière famille. »

Ce court roman m’a bouleversée, éblouie et a entraîné une grande réflexion sur le temps que nous vivons. Il peut être en parfaite adéquation avec ce confinement ou alors à éviter pour l’instant, selon votre mental.

Personnellement, j’ai trouvé qu’il prenait toute sa puissance à cet instant T. On m’a offert ce livre et c’est zéro faute comme cadeau.

Joseph Kamal a été arrêté pour avoir aidé son frère Tonio lors d’un braquage; Tonio est mort et Joseph est en prison. Ainsi commence ce livre, dans un enfermement où chaque geste des geôliers est humiliant, chaque seconde est un calvaire pour le jeune Joseph, qui le dit si bien en quelques mots

« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

Vont suivre des pages qui racontent cette prison et ses occupants, le passage de B4 à B3 et le regard de Joseph sur ces microcosmes, dans lesquels les travers – euphémisme –  de la société extérieure s’exacerbent, la violence augmentée par l’enfermement et la promiscuité, et Joseph qui rumine sa haine contre la police, endure, écoute, regarde et apprend.

« Ce qui me fout la haine, c’est qu’ils ont gagné; ils ont gagné contre lui. Non seulement ils l’ont flingué, mais ils peuvent encore le punir dans ma propre personne. Je suis le voyou à mater. Eh bien, je n’ai plus le choix, je dois devenir ce voyou, arrêter de faire confiance aux autorités. Ça, c’est terminé.

Terminé aussi, le Dehors, toute cette vie-là. prendre sa douche, son café et son bol d’air quand on on veut, sans dépendre de ces connards de matons. Et voilà que la moulinette dans la tête recommence. »

Jusqu’au jour où se produit une catastrophe, explosion nucléaire qui va permettre une évasion. Et une seconde fois, le monde se trouve divisé entre le Dehors et le Dedans,la zone contaminée et l’autre où la population va se confiner. Et notre Joseph, lui, se retrouve dans la zone contaminée qui finalement le gardera à l’abri des autorités. Et s’ouvre une seconde partie du livre absolument merveilleuse, Joseph, enfant des cités, en pleine nature, à l’arrivée

« Dire que je pensais qu’avec la Catastrophe, j’allais pouvoir m’en sortir…Je voulais passer en zone sécurisée, je voulais les rejoindre, ces fumiers…Putain, c’était trop beau, la chance elle était avec moi. J’avais sauté du camion. Je suis immunisé. C’est pas rien, tout de même ! Je pensais que je pourrais reprendre une vie normale. Enfin, une vie dans ce chaos, mais enfin que mon casier serait oublié – que tout serait rouvert. Tu parles. J’ai pigé, maintenant. Mon dossier me suivra toujours. Ils savent qu’on est quelques- uns à s’être enfuis lors de l’évacuation. C’est dingue. Ils sont increvables.

Tout fonctionne toujours à Paris, leur force a pas molli, et dans un an, dans dix ans, leurs fichus ordinateurs sortiront encore mon nom. Joseph Kamal.

Je veux plus revoir leurs sales gueules, putain. Ces matons, ces crevards de détenus, ces putains de flics. Je les supporte plus. Faudra que je m’entraîne à tirer, tant pis si ça fait du bruit. parce que si quelqu’un arrive, là, dans le jardin, je le shoote, ce fumier, ce fumier de mes deux…

Regarde-moi quand je te crève… »

puis au fil du temps comment il se révèle à nous, isolé d’autres humains, comment il va organiser sa vie. Je ne dis rien, je vous laisse juste la trame, pour comprendre le titre. Mais en tous cas, ces pages là, ce chapitre trois, LE SOLITAIRE, dernière partie et la plus longue, qui va nous emmener jusqu’au bout de l’histoire.

C’est véritablement une ode à la nature quand l’homme n’y est plus dominant, c’est aussi une très fine analyse de notre capacité, à nous, êtres humains, à intégrer l’élément naturel et surtout se pose la question de la solitude, de l’isolement loin de nos congénères.

« Le 24 décembre, la tristesse devient plus sourde. 

Elle se nourrit de chaque bûche qui noircit, de chaque fumée minuscule qui s’échappe du feu. Des souvenirs d’enfance mal ensevelis sous les réveillons sinistres de la prison réveillent un Noël mal enterré.

Il regarde les flammes jaillir et mourir. Souvent ses pensées s’y consument. mais ce soir-là, le chagrin dure. Alors Joseph se lève, se retourne vers le froid qui attend derrière lui comme un drap tendu dans la pièce. Il fait quelques pas vers le mur et décroche le calendrier.

L’année civile sera terminée dans une semaine. 

Il n’a pas de calendrier pour la prochaine année.

La seule solution est de recommencer avec le même;

[… ] D’ailleurs, l’année prochaine, j’ai qu’à supprimer la journée du 24 décembre si elle m’angoisse, et passer directement à la suivante. »

Ce livre lu dans cette période spéciale m’a bouleversée d’autant plus que nous sommes amenés à réfléchir à ce que sont nos interactions avec notre environnement humain, urbain ou naturel. Et Joseph est un personnage merveilleux, une sorte de Robinson Crusoé, oui, mais surtout un jeune homme tellement touchant, intelligent et qui saura s’adapter. Joseph qui va se révéler à lui-même, grandir en compagnie de Fine et Chocolat et au milieu de la nature qui reprend ses droits…

« Quelque chose triomphe.

Quelque chose a gagné contre le passé, contre le froid, contre l’obscur, et cette force de lumière, dans sa chaleur se fait végétale, innombrable, universelle. La végétation cache les chemins, couvre le bitume, assaille les murs, enfouit tout ce qui était mort et qui ne peut se mesurer à elle. Quelque chose de si puissant que les feuilles semblent naître au milieu de l’air, au bout des branches invisibles. »

L’écriture est merveilleuse, juste et poétique, et oh comme j’ai aimé Joseph et son histoire ! Qui peut bien parler à nous tous durant ce confinement et amener à une réflexion profonde et en beauté. Le titre est parfait..Magnifique texte…une immersion totale, j’en ressors sonnée, éblouie et triste

« Il devrait pourtant s’y résoudre, à cette solitude perpétuelle, tant les hommes ont été cruels envers lui; et s’ils ont été nombreux, combien peu lui ont tendu la main. Mais maintenant, maintenant qu’il a tout perdu, qu’il n’est plus rien qu’un homme à la main brûlée…Que ce monde lointain, que ce monde décevant, que ce monde plein d’enfants fragiles et d’êtres humains formidables, que ce monde lui manque. »

Gros coup de cœur, très émue…

« La bête intégrale : 1- La bête à sa mère / 2 – La bête et sa cage / 3 – Abattre la bête – David Goudreault, éditions Stanké ( Québec )

« Prologue

Vous avez trouvé le cadavre. Vous devez disposer de toutes les preuves circonstancielles et médico-légales dont vous aurez besoin.L’affaire est classée, vous avez déjà tiré vos conclusions.

Mais on ne peut arriver à sa conclusion avant de connaître l’histoire.

Voici ma version. Je me livre à cœur ouvert. Ça ne changera rien, peut-être. Peut-être tout, aussi. Si ça n’excuse pas mon geste, ça peut l’expliquer. L’essentiel est dans ce document. Vous y trouverez des circonstances atténuantes ou aggravantes. Je prends le risque.

Vous pourrez croire que c’est romancé ou que je me donne le beau rôle. dans mes souvenirs, dans ma tête, c’est ce qui est arrivé. C’est ma vérité et c’est la seule qui compte…Je vous laisse en juger.

Je vous jugerai aussi, en temps et lieu.

Je demande que ce document soit déposé comme preuve et remis aux jurés. Je suis prêt à corroborer chaque paragraphe sous serment. »

Ce livre, cette série de livres, c’ est une grosse claque dans la gueule. C’est l’expression la plus adaptée quand on en ressort sonné et … empli de doutes sur cette histoire. Cette histoire qui commence ainsi:

« La résilience

Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune, en amatrice. Très vite, maman a su obtenir la reconnaissance des psychiatres et les égards réservés aux grands malades. Électrochocs, doses massives d’antidépresseurs, antipsychotiques, anxiolytiques et autres stabilisateurs de l’humeur ont rythmé les saisons qu’elle traversait avec peine. Pendant que je collectionnais des cartes de hockey, elle accumulait les diagnostics. Ma mère a contribué à l’avancement de la science psychiatrique tant elle s’est investie dans ses crises. Si ce n’était du souci de confidentialité, je crois que certains centres universitaires porteraient son nom. »

Le ton est donné. Grinçant, et noir. Et j’ai ri beaucoup, vraiment ri, alors que cette histoire est absolument atroce, violente tous azimuts, et parfois, même si c’est assez rare, il y a un flot d’émotion qui monte dans la gorge, saisissant et relativement bref, désamorcé par un trait d’humour noir .

Je ne vous ferai qu’un aperçu parce que tout ça est impossible à raconter. Le personnage, le narrateur, n’a pas de nom. On sait qu’il est « la bête » à sa mère; sa mère, son idole, l’amour de sa vie, son obsession, cette obsession qui va l’emmener, et nous avec, dans un tourbillon déjanté et sans temps mort. Il nous raconte ainsi que

« Donc, j’ai grandi dans des familles d’accueil. Au pluriel. J’enfilais les familles comme les anniversaires. Les intervenants aussi. Déménagements, changements de garde, transferts scolaires, refontes des plans d’intervention.

Je n’ai jamais aimé les familles d’accueil. Tout le monde disait croire en moi, mais personne ne croyait ce que je disais. Un paradoxe parmi tant d’autres. »

C’est une longue cavale, ce roman, une longue course poursuite emplie de démence, de violence, de misère, de mensonge et d’espoir… ! Car il espère la retrouver, sa mère ! Il est mythomane, notre conteur, il a une vie intérieure intense, une résistance qu’on pourrait lui envier s’il n’en faisait pas une camisole aussi redoutable. Le tome un , c’est la fin des familles d’accueil, il doit avoir 16 ou 17 ans et est déjà, encore ? toujours ? très perturbé comme on dit pour faire modéré. Mais ici, rien n’est modéré, rien. En vrille, complètement dérangé notre héros. A sa décharge, au vu de son histoire d’enfance il a des circonstances atténuantes; et pourtant on n’arrive pas à l’aimer tout à fait, on n’arrive pas à être totalement en phase avec lui tant ses actes sont atroces et parfois gratuits, incompréhensibles – comme avec les chats. -. Avec les chats, avec les gens. Roublard, menteur…et grand lecteur, il lit beaucoup et interprète ce qu’il lit de façon judicieuse mais selon ses critères.  Il ponctue ses réflexions sur à peu près tous les sujets par un « C’est documenté » qui m’a beaucoup fait rire ( vu ce qu’il dit avant cette conclusion récurrente…). Il tient tout au long du livre les pires propos, racistes, sexistes, et tout ce qu’on veut, et s’absout de tous ses méfaits avec une facilité désarmante.

« Ce qui était pratique avec la bibliothèque municipale, en plus des livres à lire, de l’accès à Internet et des filles en jupe, c’est qu’elle était à deux pas d’un bazar. Un bazar qui rachetait les livres à faible prix, mais en quantité. Je bourrais mon sac à la bibliothèque et le déchargeait cinq bâtisses plus loin. Il n’y a pas que l’économie qui doit rouler, la littérature aussi. »

Et en devient si touchant par moments, mais oui…car il saute d’un avis à un autre par une gymnastique mentale extrêmement périlleuse.

« L’argent est la mère de tous les vices, c’est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n’est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. peu importe la devise, peu importe l’endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d’abandonner son corps, sa force et son temps pour de l’argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l’hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l’argent reste. J’ne avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Après avoir cru trouver sa mère qu’il recherche activement, vivant de combines, déjà bourré d’addictions, entretenant des relations avec des femmes plus vieilles que lui, pas très belles –  ah il faut l’entendre parler de ses amours !  – , il trouve un vrai travail à la SPA, tout un poème, il chantonne du rap. Ici, Manu Militari

et le voici attrapé et on entre dans le second tome, La bête et sa cage, la prison.

Comme le livre est long, je vous propose le prologue intégral:

« J’ai encore tué quelqu’un. Je suis un tueur en série. D’accord, deux cadavres, c’est une petite série, mais c’est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu’où les opportunités me mèneront? L’occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière.C’est documenté.

Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d’isolement. Mon avocat vient tout juste de m’apporter papier et crayons. Il prétend que ça m’aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J’ignore ce qu’ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.

La dernière fois que j’ai commis un meurtre, j’avais tout noté. Les experts s’en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas.

Ils ont affirmé que mon récit était d’une transparence, d’une candeur désarmantes. Ça aurait joué en ma faveur. Paraîtrait que j’ai une capacité d’introspection minimale bien que je m’exprime à foison. C’est grâce à mes études en rien du tout. Autodidacte de la tête aux pieds. Je bombais le torse au tribunal, pas peu fier.

Puis ils ont égrené le chapelet de diagnostics : dysphasique, troubles d’adaptation impliquant des symptômes du spectre de l’autisme, troubles de la personnalité antisociale et narcissique. Malgré mon jeune âge, les spécialistes s’entendaient pour brosser le portait d’une psychopathie complexe. C’était moins flatteur.

J’ai pris seize ans dans la gueule. Paf ! On m’assure que ça aurait pu être pire. Ce sera pire d’ailleurs , cette fois, avec la récidive. Je pourrais ne jamais être remis en liberté. La liberté, c’est dans la tête. Et j’ai le crâne vaste.

En attendant qu’ils finissent l’enquête et déterminent à quel degré d’homicide ils vont me cuisiner, je marine en isolement. Autant écrire.

Je dirai la vérité, toute la vérité, rien que ma vérité. Ce manuscrit peut être remis au juge, aux jurés, aux experts-psychiatres et à un éditeur. Je parie que ce sera un long procès et un bon livre. »

J’ai encore plus ri dans cet épisode. Notre narrateur, il faut le comprendre, est un très très grand mythomane, il a une vie intérieure si intense et une imagination si fertile que ce séjour en prison devient une fantastique aventure dans laquelle son ego va aller de bouffées d’orgueil délirantes en claques dans la figure. Mais en tous cas, la vie de la prison est sordide et ce garçon si violent subit avec un calme olympien ou presque les pires atrocités. Des scènes hilarantes en tous cas et on est pas très fier de se marrer. C’est néanmoins forcément la volonté de l’auteur. Parce que bon, tout le monde y va de son coup de poing, de couteau, de fourchette et autre…C’est la jungle, ça saigne, ça pue. Et notre personnage délire considérablement. Tout à son avantage.

À la suite de cette conséquente épopée pénitentiaire, il est expédié en hôpital psychiatrique – Pinel –  et voici le tome 3, Abattre sa mère. 

« Prologue

À la fin de ce récit, je vais me tuer. Et puis mourir. C’est ainsi. Toute bonne chose a une fin, mais moi aussi.

Vous ne devriez même pas tenir ces pages. Que vous puissiez me lire relève de la providence, du miracle ésotérique. Vous êtes incapable de concevoir la chance qui est la vôtre. À moins d’avoir la foi. Dieu est partout, et je suis là; je vous laisse en tirer vos propres conclusions.

En toute humilité, je ne suis qu’un homme, mortel. Mord déjà. Mais de grands destins foulent le sol de cette terre, une race d’hommes qui marque l’histoire et écrit la sienne. Je suis de cette espèce trop grandiose pour s’effondrer, s’écrouler dan sla vase de l’insignifiance commune. Comme un conquérant, un génie littéraire ou un graffiti célébrant l’amour d’André et Nicole sur la pierre dynamitée d’une autoroute de l’Outaouais, je laisserai ma trace.

D’autres viendront après moi, qui m’imiteront pour les plus misérables, qui s’inspireront de mon œuvre pour les plus nobles. Mais moi, je n’y serai plus. Voici mes derniers écrits, lisez-les en mémoire de moi.

Tout est fini, l’histoire commence. »

De là il sortira, et comme il sème les agressions sous ses pas, on va le suivre dans Montréal, en compagnie d’une punkette shootée, Bebette, et d’une vieille putain qui crache ses poumons, Maple. Drôle de périple souvent nocturne, sous alcool ou cachets, ou tout ce qu’il trouve. Pourvu que ça « gèle ».

Je m’en tiens là, la fin est assez éclairante, et sincèrement je ne crois pas avoir déjà rencontré une plume française de cette sorte. Il y a du rythme, de la poésie, de l’humanité dans tous ses états, y compris les pires. Une œuvre inclassable, qui fait découvrir la jeune littérature québecoise que je vais continuer à explorer. Après Anaïs Barbeau Lavalette et son bouleversant « Je voudrais qu’on m’efface« , mon enthousiasme ne faiblit pas.

Je précise aussi que le parler québecois est présent, mais compréhensible sans dictionnaire et si drôle, si imagé, un parler qui met du relief à l’écriture déjà si brillante. J’ai adoré ce livre totalement unique par son ton, son sujet et la façon de le traiter. Quand je dis LE sujet, il y en a plusieurs, un vrai réquisitoire sur nos sociétés qui laissent des tas de gens à la marge et qui s’étonnent de cette marge ensuite. Un regard sur Montréal et le Québec impitoyable, bien loin des clichés touristiques et angéliques liés à ces endroits. Ceci dit, j’ai adoré cette ville, mais comme toutes les villes, elle n’est pas exempte de laissés pour compte, de misère, etc…J’y ai aussi beaucoup marché ( et pas encore assez à mon goût, va falloir que j’y retourne …), et j’ai aimé ça.

Enfin, ne sautez pas les préfaces exceptionnelles, elles font partie intégrante de la qualité de l’ensemble, signées : Kim Thuy, Manu Militari et Fred Pellerin

Je vous invite vraiment à vous procurer ce livre étonnant, explosif, hilarant, jouissif et extrêmement virulent ! Tout y est au cordeau, Titres des romans, titres des chapitres, préfaces, et bien sûr l’écriture et le propos, un sans faute.

Je crois que le tome 1 a été édité aux éditions Philippe Rey et en 10/8 , avec une chouette couverture signée comme celle de la trilogie Axel Pérez de León ; je mets celles des autres tomes, je les trouve vraiment belles et très évocatrices. Je ne sais pas si les libraires peuvent l’avoir dans l’édition originale comme le mien tout en un, probablement. Sinon, la librairie du Québec à Paris est très sympa et envoie par correspondance. 

Un petit bout de l’épilogue

« Only God can judge me, et au jugement dernier, il ne me jugera même pas! Dieu n’est qu’amour et pardon, c’est pratique. Mon expérience d’homme revenu d’entre les morts a labouré ma spiritualité en jachère. J’ai décidé de croire en Jésus, les saints, les archanges, et leurs diverses déclinaisons. C’est un choix réfléchi, stratégique, qui deviendra peut-être une forme de foi en cours de route. L’appétit vient en mangeant et ça compte aussi pour les hosties. »

J’ai corné une page sur 2…si j’ouvre n’importe où le livre, je tombe sur un truc incroyable et je me remets à lire…mais je dois rester raisonnable et ne pas trop en dire et que je vous garantis un grand moment de lecture. NOIR et JUBILATOIRE !!!

Le site de l’auteur

« La vie parfaite » – Silvia Avallone – Liana Levi/Piccolo, traduit par Françoise Brun

Première partie

Trois kilos quatre cents

Ça montait d’on ne sait quel univers enfoui dans son corps. Loin dans sa chair, comme arrivant d’un pays étranger.

Puis ça augmentait, irradiait depuis le nombril jusqu’à l’infini. Soixante secondes, précises, régulières. Elle savait qu’elle allait lui briser les reins. Grandir encore. Devenir géante, comme Rosaria , sa mère, abandonnée la veille sur le canapé, comme ce téléphone dans le couloir, qui n’avait pas sonné depuis des années; les yeux de Zeno quand il lui avait dit : »Partons. »

Son cœur allait s’arrêter, comme tout ce qui ne peut pas guérir. Adele le savait. »

Quand le premier roman de Silvia Avallone fut publié, ce « D’acier » exceptionnel, j’ai été véritablement heureuse d’entendre une voix aussi belle et talentueuse parler de l’adolescence dans une cité ouvrière, et les deux gamines Anna et Francesca sont restées inoubliables. Puis est paru « Marina Bellezza », que j’ai aimé aussi, qui lui aussi explorait les vies de jeunes gens en Italie en temps de crise, les rêves qui se brisent sur le chômage et la précarité;  mais c’est dans « La vie parfaite » que je retrouve très fort ce que j’ai tellement aimé dans « D’acier ». Les filles sont encore adolescentes, dans cet entre-deux hésitant et difficile, dans la cité des Lombriconi, à la périphérie de Bologne.Si j’ai trouvé que le livre aurait pu être un peu resserré, il a été pourtant un grand plaisir de lecture. Avec cette petite Adele, pas tout à fait 18 ans, et enceinte, déjà…Les Lombriconi, une vue de dehors:

« Une femme à son balcon, en train de fumer. Les cheveux desséchés par les décolorations, la peau ternie par la nicotine et le regard marqué par les heures supplémentaires. Elle était en jogging, ou peut-être en pyjama, observant la cour en bas où s’était rassemblé un groupe de jeunes en scooter. Zeno fut certain qu’elle cherchait parmi eux le visage absent de son fils.

À d’autres fenêtres, à d’autres balcons des sept tours qui enserraient les Lombriconi sur trois côtés, comme pour les assiéger, il y avait des dizaines de femmes semblables. Plus jeunes, plus vieilles. À demi cachées derrière un rideau, ou le front plissé contre la vitre. Des pinces à linge à la main, un petit miroir de maquillage, un portable. Toutes identiques dans leur façon de regarder dehors, tels des oiseaux coincés dans un colombier. »

Les Lombriconi, vue de dedans :

« Petit, Manuel D’Amore était bon au foot, il savait tirer et marquer des buts. […]

Ce jour-là, il était rentré en nage et mort de soif, et il avait trouvé sa mère par terre, la bouche en sang.

Par la fenêtre ouverte, à travers les rideaux, on entendait les coups frappés dans le ballon et les insultes.

Il l’avait crue morte. Pendant un long moment, cloué sur place dans l’entrée, la porte encore entrebâillée, tout s’était effondré autour de lui.

Ce n’était pas la première fois que son père la frappait, il le faisait tout le temps, mais au point de la tuer… Manuel savait qu’elle n’était pas jolie. elle était trop grosse, elle s’habillait comme un homme: jeans larges, grands pulls noirs jusqu’au cou. Jamais un bijou, les cheveux coupés très court. Mais c’était sa mère, personne ne la remplacerait. 

Il avait trouvé le courage de s’approcher. S’était penché sur elle et l’avait vue respirer : elle était seulement évanouie.

Le monde de Manuel avait recommencé à tourner. »

Manuel écoute Eminem: Lose yourself

J’ai aimé Adele intensément le temps de cette lecture dans laquelle les filles et les femmes sont à l’honneur, bien que les personnages masculins ne soient pas négligés.

Le test:

« Ça doit être bon, maintenant », dit Claudia.

Adele vérifia l’écran de son portable: « Deux minutes quarante et une.

-C’est bon. »

Elles se retournèrent. Il était là, sur le lavabo: un objet inoffensif qui ressemblait à un stabilo. Elles s’approchèrent. Toujours se tenant la main. En nage, le cœur battant. Mais certaines, au fond, que rien ne leur arriverait, que ce n’était qu’une mise en scène, une saynète comme à l’école. Où on faisait comme si. »

Les filles m’ont séduite, attachée. Le sujet principal autour duquel tournent les vies, c’est la maternité et la féminité, à tous les âges et pas toujours en phase. Mais les hommes et les garçons pour autant ne sont pas juste des ombres autour, non. Mon préféré est bien sûr Zeno, grand jeune homme dégingandé et surtout lycéen au centre ville. ce qui le démarque, alors qu’il vit aux Lombriconi.

Zeno, amoureux silencieux d’Adele et qui de sa fenêtre scrute sa vie pour écrire son roman:

« La « vie privée », aux Lombriconi, était un bien grand mot. Si on voulait, on connaissait les secrets les plus noirs des gens. La nuit, en tendant l’oreille, on entendait le ronron des ventilateurs mais aussi le frottement des draps.

Les façades des blocs d’immeubles formaient un zigzag, comme un dessin d’enfant. On s’épiait en coulisse depuis les balcons et les fenêtres des mêmes étages, par la fenêtre de la salle de bains ou celle de la cuisine. Sans compter la multiplicité des points de vue, depuis les tours en face ou à côté, les bancs et les murets de la cour, où il  y avait toujours quelqu’un pour regarder. Le concepteur de ce quartier devait avoir eu des visées littéraires. Zeno, d’ailleurs,n’était ni un espion, ni un fouineur.

Il écrivait.

Il aurait pu passer des heures dans cette position inconfortable, à regarder Adele débarrasser. »

Les personnages de Silvia Avallone ne sont pas tous du même milieu et elle les mêle habilement, faisant se rencontrer des attentes qui s’emboîtent et qui vont créer des liens. Mais pour tout vous dire, ce sont ces adolescentes de la cité qui m’ont totalement bouleversée. Les descriptions que l’auteure en fait sont d’une grande justesse, sur le langage, les tenues, les rencontres, et surtout quand elle entre dans leurs pensées et qu’elle saisit leurs peurs, leurs angoisses, leurs attentes qu’elles savent inatteignables et finalement leur ingénuité sous des airs dégourdis et bravaches. C’est un grand talent de Silvia Avallone, cette empathie avec ces jeunes filles.

Voici la 4ème de couverture qui n’en dit pas trop:

« Le matin de Pâques, Adele quitte le quartier Labriola et part accoucher, seule. Parce que l’avenir n’existe pas pour les jeunes nés comme elle du mauvais côté de la ville, parce qu’elle n’a que dix-huit ans et que son père est en prison, elle envisage d’abandonner son bébé. À une poignée de kilomètres, dans le centre de Bologne, le désir inassouvi d’enfant torture Dora jusqu’à l’obsession. Autour de ces deux femmes au seuil de choix cruciaux, gravitent les témoins de leur histoire. Et tous ces géants fragiles, ces losers magnifiques, cherchent un ailleurs, un lieu sûr, où l’on pourrait entrevoir la vie parfaite. Avec un souffle prodigieux et une écriture incandescente, Silvia Avallone compose un roman poignant sur la maternité et la jeunesse italienne écartelée entre précarité et espoir. »

C’est un résumé parfait, et j’espère que les petits extraits que je vous livre vous tenteront.

Écoutez-la, Silvia Avallone, écoutez-là : 

Un très beau livre, fort, humain, social, militant. Je rajoute qu’à l’heure du confinement, on imagine sans peine la vie aux Lombriconi, derrière les rideaux…Silvia Avallone sans aucun doute doit y penser, elle qui saisit si bien ces quartiers, leur vie, leurs vies et leur âme. Et qui nous montre en héroïnes toutes les femmes de ce quartier. Coup de cœur !