« Revolver » – Duane Swierczynski – Rivages/Noir, traduit par Sophie Aslanides

« Stan Walczak

7 mai 1965

L’agent Stanislaw »Stan » Walczak avale généralement la bière par litres, mais cette après-midi chaude de printemps, il y va doucement. Du dos de sa main épaisse il essuie la sueur qui perle sur son front. Il fait 23° et l’air est très moite.  Son sang polonais ne supporte pas l’humidité.

Il jette un coup d’œil à son équipier, George W. Wildey. Contrairement à Stan, Wildey transpire rarement. Et il ne boit pratiquement jamais. mais il a décrété qu’après la semaine qu’ils viennent de passer, une petite mousse était tout à fait appropriée. Stan ne pouvait qu’être d’accord.

Ils sont en civil mais toute personne qui entrerait dans le bar les repérerait immédiatement. À North Philly, jamais un Blanc ne traînerait avec un Noir, à moins que ce ne soit de la flicaille sous couverture.

Techniquement, ils font tous deux l’école buissonnière. »

Très chouette lecture que cette enquête au long cours et cette histoire de famille, qui est au cœur du livre. Construit sur trois époques, trois générations de Walczak policiers, l’histoire commence avec Stan et son collègue George. Équipe peu classique pour cette époque puisque George est noir, et que le mouvement des droits civiques bat son plein dans cette Amérique raciste. Walczak et ses origines polonaises, lui, aime bien bosser avec George, le duo fonctionne. Stan et George sont abattus dans un bar cet été 1965.

La construction du roman est vraiment un  point fort – ça ferait à mon avis une excellente série – chaque chapitre fait de trois parties, une par époque, on suit ainsi un événement de son origine à l’interprétation qui en sera faite ensuite . En même temps que les enfants devenus eux aussi policiers on apprend pas mal de choses sur Stan, George, la police de Philadelphie, le racisme, l’immigration et ses strates, la politique de cette ville. De Stan on passe à Jim son fils, qui inlassablement va chercher à comprendre la mort de son père – un coupable a été arrêté et ressort de prison – puis la petite-fille Audrey qui va à son tour chercher à comprendre ce double meurtre dont la conclusion n’a jamais convaincu personne.

« Elle n’est pas belle à tomber, elle le sait. Mais elle attire l’attention d’un certain type d’hommes, quand elle veut. Surtout avec une main posée sur le juke-box, les hanches qui se balancent, en sirotant un cocktail. Assez rapidement, quelques hommes d’affaires entre deux âges cravatés l’entourent, étonnés qu’elle connaisse ces morceaux; ils lui donnent des billets d’un dollar (« tu choisis, jolie » ), et bientôt lui offrent des verres. Des vodkas.

Skyrockets in flight…

Elle n’aurait jamais du revenir. »

Dans sa playlist

Audrey est celle qui va dénouer les fils et reconstruire la véritable histoire, celle du double meurtre et celle de la famille . Formidable personnage que cette Audrey bien imbibée, directe et sans filtres, j’adore cette fille qui au fond contient beaucoup de colère et beaucoup de chagrins.

« Quand Audrey sort du terminal, l’air chaud et humide la gifle en plein visage. Ses longs cheveux noirs fouettent l’air en tous sens, comme les serpents de Méduse. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se cramponne à son petit sac de voyage – oh oui, cette visite sera courte, la culpabilité ne fournit de motivation que pour vingt-quatre heures, pas plus – et elle cherche la limousine. Pour sa peine, on lui a promis une limousine.

Pas de limousine.

En fait de limousine, c’est un minivan. Honda elle sait-pas-quoi bleu cyanose, vieux de quelques années, cabossé ici et là.

Pour l’accueillir, une belle-sœur, la seule qui lui parle; qui gesticule et crie, dépêche-toi, dépêche-toi, on va être en retard. Des gamins qui poussent des cris de joie derrière. Attends, non, ce ne sont pas des cris de joie. Des hurlements.

Ça va être un cauchemar.

Putain, on lui avait promis une limousine. »

C’est sans doute pour ça, comme vilain petit canard mis à distance, qu’elle va avoir tant de hargne, tant d’objectivité aussi, tant de culot qui vont lui permettre d’éclairer d’un jour tout nouveau cette enquête, sa propre histoire et celle des Walczak.

J’ai été heureuse de retrouver Sophie Aslanides sur la traduction de ce livre, en particulier pour l’humour bien présent ici et le ton décalé, des choses qu’elle maîtrise à merveille dans ses traductions de Craig Johnson.

J’ai lu ce livre d’un trait, c’est très très bon, c’est très visuel, on découvre un bout de l’histoire de Philly et de sa population, on voit aussi cette dynastie de flics « ordinaires » qui pour les générations les plus neuves cherchent une vérité et j’ai été très contente que ce soit Audrey la tatouée arrosée au bloody mary qui dénoue tout ça !  

Beaucoup d’empathie pour Jim aussi, un très beau personnage également:

« Aux veillées, on est censé s’agenouiller et dire une prière pour le défunt. Mais tout ce que Jim pensait, du haut de ses douze ans, c’était que son père avait un air pas du tout naturel. On aurait dit qu’ils l’avaient remplacé par un mannequin de cire. Le jeune esprit de Jim s’est attardé sur cette idée quelques instants. Quelque part, là, dehors, un gang retenait son père en otage, et attendait que son fils vienne le sauver.

Mais non. Quelqu’un l’avait abattu de plusieurs coups de feu. Maintenant que Jim était tout près, il voyait les dégâts que les pompes funèbres avaient eu du mal à réparer.

Alors, en touchant la manche de l’uniforme d’apparat de son père, il a dit une courte prière. Il a fait une promesse.

Je vais trouver l’homme qui t’a fait ça.

Et je vais le faire payer.« 

On entend Dylan, beaucoup, et puis  » de la soul de merde » – dixit Stan à George, et puis les Kinks ( je ne vous parle même pas d’une polka polonaise…mais si ça vous dit, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=7uxyg1aUaoI

Atmosphère très bien rendue par une écriture sans fioritures mais pleine d’esprit et de second degré, bref, du bon polar à déguster d’un shot !

« Feu le royaume » – Gilles Sebhan – Rouergue noir

« L’évasion

Le gardien se dirigea vers la lueur qui provenait de la salle de douche. L’endroit était particulièrement malpropre et malodorant. Il servait de fumoir pour les gars qui attendaient leur tour et trompaient l’ennui. C’était aussi le lieu des petits trafics. La nuit, ce n’était qu’un bloc de ténèbres puant la transpiration et le tabac froid. Le gardien se dit qu’un de ses collègues avait dû oublier d’éteindre une loupiote, à moins que ce ne soit un reflet de lune dans un vieux miroir. Il s’avança quand même, davantage par curiosité que par souci professionnel, il n’eut pas le temps de réagir quand le tranchant d’une lame fabriquée avec une conserve vint lui faire exploser la carotide droite. Un flot de sang aspergea le carrelage. On ne vit rien, mais on entendit un soudain ruissellement dans l’ombre. »

Vous voyez…ça démarre fort, et je n’en attendais pas moins de Gilles Sebhan, dont voici le troisième volume de la série « Le royaume des insensés », après « Cirque mort » et « La folie Tristan ».

Une réussite encore avec ce roman peut-être plus cru, encore plus à vif sur certains sujets, et toujours aussi perturbant en tous cas. Gilles Sebhan joue avec les notions de folie, de normalité et de résilience dans la suite logique des livres précédents. Avec brio.

Je crois qu’il est assez indispensable de lire les deux premiers livres pour saisir tout le propos de cet auteur que je trouve inclassable et assez unique par son sujet et la façon dont il s’en sert pour construire des intrigues vraiment tortueuses et toujours inquiétantes. Les protagonistes sortent du traumatisme du « cirque mort », tandis que Marcus Bauman, en Belgique, s’évade pour se venger du lieutenant qui l’a fait arrêter.

« Il laissait derrière lui les corps sanglants de plusieurs victimes et le souvenir frémissant, dans une prison vétuste, d’une inquiétante présence. Dans une planque en bordure de forêt, il était resté quelques nuits après son évasion, comme un animal dans sa tanière. Muni d’un petit transistor, il avait écouté les flashs info dans lesquels on annonçait sa disparition, il se délectait des émissions spéciales où il se trouvait présenté comme une terreur digne des contes. »

 Dapper comprend enfin qui était son père, Tristan, ce psychiatre hors des clous qui vient de mettre fin à ses jours, qui a légué à Théo, son petit- fils ce « royaume » de jeunes garçons atteints de « particularités psychiques ».

« Il était resté impassible, la mâchoire crispée, n’avait pas répondu aux questions sur la découverte de ses origines qui aboutissait ici, à cette cérémonie où un père qu’il avait connu sans le connaître, allait disparaître sans avoir livré ses secrets. Oui, ce serait la fin du royaume. Les enfants du centre thérapeutique dirigé par le docteur Tristan seraient dispersés comme des lucioles éteintes ou les graines stériles d’une bogue, ils iraient ailleurs pousser ou périr, rien ne survivrait de cet héritage dégénéré. Dapper sentit en lui-même cet effondrement du royaume comme s’il s’agissait de la chute de Rome. »

Je ne dirais pas « troubles » car c’est en ça que Tristan passe pour un homme étrange et suspect; pour lui, ces enfants sont à considérer avec leurs particularités, pas leurs pathologies .

J’ai aimé retrouver Ilyas, l’étonnant Ilyas, si attachant, oui, attachant dans sa profonde solitude, creusée par la mort de Tristan. Ilyas et ses visions, Ilyas, désarmant.

« Et puis il y avait Ilyas. Étrange garçon, à la fois le plus faible et le plus fort. On avait l’impression que la profondeur de son regard constituait un piège. L’instant d’après, c’était seulement un paysage triste sous la pluie. L’instant d’après encore, cela ressemblait à l’oubli? Ces changements continuels organisaient une défense particulièrement raffinée pour échapper à toute analyse. Et, en effet, le médecin aurait eu bien du mal à établir un diagnostic. Ilyas semblait mêler les symptômes de l’autisme, de la névrose d’abandon, de la schizophrénie, au point que le médecin pensait parfois que c’était le plus grand simulateur qu’il ait jamais croisé. »

C’est impossible de dévoiler bien plus que le fait que Dapper semble ici atteint de liberté, oui, je dirais ça comme ça. D’un coup, de nombreuses choses se dévoilent, c’est violent pour lui, et c’est aussi une libération. Et c’est avec une virulence rageuse qu’il va se mettre en chasse de Bauman. L’enquête est menée sans temps mort, on avance avec lui sur les traces du monstre Bauman, on accompagne ses pensées et tout ce qui s’agite en lui dans ces révélations sur ses origines qui, soudain, lui apparaissent en même temps que la mort. Fatal.

La violence est omniprésente dans les vies de tous, et la mort de Tristan opère comme un détonateur, pour Ilyas, encore:

« Ilyas venait de prendre la décision d’en finir. Il avait espéré que quelque chose du royaume puisse survivre à la mort de Tristan. Il avait voulu voir dans les arbres du parc, dans les reflets sur les murs des couloirs, dans les habits des infirmières un souvenir de son mentor. Mais rien, il ne retrouvait pas la moindre parcelle de protection dans ce qui l’entourait. « 

Tout ce qui fait la force sombre et concentrée de ce livre et des deux autres, c’est l’approche de la psychologie ici très dérangeante – je n’en suis en rien spécialiste, ma foi -, troublante. Les enfants, les adolescents, toujours des garçons, sont une force, eux contre l’éventuel ennemi. Les traumatismes de l’enfance sont les liens qui se nouent entre ces garçons, formant comme un bouclier.

« Avait-il appris quelque chose? Plongé dans le sommeil, était-il aujourd’hui différent? On croit trouver une réponse à ses interrogations et l’on ne fait que creuser la question fondamentale, celle avec laquelle on sera enterré, avec laquelle on se relèvera au jour du jugement dernier. Chaque fragment de vérité, au lieu de combler un vide, vient intensifier le manque initial. Si l’on voulait se préserver, il faudrait ne rien chercher à comprendre, jamais. Car l’homme qui approfondit sa connaissance intensifie sa douleur. Et Dapper allait bientôt s’en rendre compte. »

Le talent de Gilles Sebhan à écrire les tensions, les alliances muettes, les forces qui se rassemblent contre des adversaires visibles ou pas… Un grand talent et je n’ose même pas imaginer ce que ces livres donneraient adaptés au cinéma : glaçants !

Je ne sais pas si la fin en est une, mais elle est magnifique.

« En lui se forma cette pensée qu’il y avait toujours quelqu’un, quelque part, dont les larmes avaient le pouvoir d’éteindre les incendies du monde. Oui, il y aurait toujours un homme pour éteindre avec quelques larmes les incendies du monde. Et ce jour-là, pensa Dapper, cet homme c’était lui. »

Coup de cœur pour la série, cohérente, puissante, belle… Bravo, quoi !

« Le suspect »- Fiona Barton – Fleuve noir, traduit par Séverine Quelet

« Dimanche 27 juillet 2014

La journaliste

Il est trois heures du matin quand la sonnerie stridente du téléphone sur la table de nuit transperce notre sommeil. D’une main tendue à l’aveugle, je décroche pour la faire taire.

-Allô? dis-je dans un murmure.

Des grésillements me répondent. Je presse le combiné plus fort contre mon oreille.

-Qui est à l’appareil?

Steve roule sur le côté pour m’interroger du regard, il ne prononce pas un mot.

Le bruit de friture s’estompe et une voix me parvient.

-Allô? Allô?

Je me redresse d’un bond avant d’allumer la lampe de chevet. Steve pousse un grommellement, il se frotte les yeux.

-Kate. Que se passe-t-il? demande-t-il.

Je l’ignore et répète:

-Qui est à l’appareil?

Mais je sais.

-Jake?

– Maman, répond la voix déformée par la distance.

Où l’alcool, me souffle une part peu charitable de moi-même.

-Pardon d’avoir raté ton anniversaire.

La ligne grésille de nouveau, puis plus rien.

Je lève les yeux sur Steve.

-C’était lui? s’enquiert-il.

J’acquiesce et explique simplement:

-Il s’excuse d’avoir oublié mon anniversaire. »

Troisième opus de cette série anglaise de Fiona Barton dont l’héroïne est une journaliste – Kate Waters – qui travaille pour la presse papier, en lien le plus souvent avec la police et en particulier l’inspecteur principal Bob Sparkes, un personnage que pour ma part je trouve plus attachant que Kate.  Sparkes est un homme triste et fatigué:

« Sparkes consultait les rapports sur son écran, l’esprit ailleurs.

Il se recula dans son fauteuil, tendit les bras devant lui jusqu’à toucher l’ordinateur puis les leva au-dessus de sa tête pour faire craquer son dos. Un goût métallique emplissait sa bouche et il n’arrivait plus à s’extirper de son siège sans qu’un grognement lui échappe. Il se sentait vieux. Vraiment vieux. »

Kate a les mauvais côtés de sa profession, à savoir un esprit de compétition chevillé au corps, des facultés de manipulation assez intenses, mais tout ceci s’alliant à une humanité certaine, un vrai  tact et malgré tout une empathie face aux victimes,c’est tout de même une femme honnête. Journaliste en diable:

« -Bonjour, monsieur O’Connor ? Pardon de vous déranger mais j’appelle au sujet de votre fille, Alex. Je suis journaliste au Daily Post et j’aimerais vous aider à la retrouver.

J’essaie de visualiser l’homme à l’autre bout de la ligne. La petite cinquantaine, le cheveu se raréfiant peut-être. Désespéré, en tout cas. J’aurais préféré tomber sur la mère. Avec une femme, il est beaucoup plus facile d’aborder le chagrin, les émotions, le deuil. Les hommes, même les pères, peinent à trouver leurs mots. Et écrire noir sur blanc qu’ils affichent « un masque de bravoure » les fait paraître très froids.

Silence au téléphone.

-Monsieur O’Connor ? 

-Oui, désolé. Je ferais mieux de vous passer ma femme. »

Après « La veuve » et « La coupure », cette histoire met Kate en grande difficulté avec  sa propre famille au cœur de l’enquête, son fils Jake. Il est parti vivre sa vie loin de l’Angleterre et de ses parents, en Thaïlande plus précisément. Il prétend travailler à la sauvegarde des tortues à Phuket, donnant signe de vie au compte-goutte, ce qui a le don d’agacer beaucoup sa mère.

Kate va retrouver son fils au cours de cette enquête concernant la disparition de deux jeunes filles de 18 ans parties elles aussi en Thaïlande pour une année sabbatique avant l’université. Il s’agit d’Alex O’Connor et de Rosie Shaw, cette dernière ayant remplacé Mags, la meilleure amie d’Alex qui n’avait pas assez d’argent pour le voyage.

Et ce n’est pas « bonne pioche » pour Alex, qui au lieu de visiter le pays comme elle l’avait prévu, va se retrouver coincée à Bangkok avec une Rosie intenable, qui vite va déraper. Alex va passer du rêve au cauchemar.

« Alex ne se confiait à personne, sauf à Mags. Heureusement que j’ai Mags.

Impossible de raconter la vérité à ses parents: Rosie est bourrée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et se tape tous les garçons de l’auberge. Je ne suis pas venue en Thaïlande pour ça. Elle gâche tout. Je pourrais la tuer. 

Ils insisteraient pour qu’elle rentre. Et dans un petit coin de sa tête, elle espérait encore que ça s’arrange. Elle lui accordait une semaine de plus. En attendant, Mags lui prêtait une oreille attentive. »

C’est l’occasion de montrer une certaine jeunesse paumée, des gens qui en profitent, des journalistes assez ignobles,des policiers thaïlandais qui s’en foutent et une réflexion, vers la fin du livre, sur la justice selon le côté où l’on se trouve.

Sans nouvelles de leurs filles, les deux familles vont alerter la police anglaise, qui transférera son enquête en Thaïlande. Puis en un flot avide de sensationnel, la presse – dont Kate – et la police britannique se déplaceront sur place. Kate va être immergée dans les investigations avec la réapparition de son fils sur le lieu de la disparition des deux gamines et qu’elle va, pour une fois, se trouver violemment mise à la place des gens qu’elle a l’habitude d’interroger, tout en jouant son rôle de journaliste. Kate déstabilisée, c’est la nouveauté par rapport aux tomes précédents. 

« Je les observe tous, ces visages que je connais si bien. J’ai eu peur avec des personnes, j’ai ri avec elles, je me suis confiée à elles, je me suis soûlée avec elles…Pourtant, tout à coup, je suis une étrangère parmi elles. Je suis devenue le sujet. »

Ici également sont montrées bien plus que d’habitude les rivalités, mesquineries, méchancetés, jalousies des divers corps de presse, d’information à scandale ou à sensation, un monde assez moche, assez sordide. La police et Sparkes semblent des enfants de chœur à côté. Sparkes est impeccable, affrontant cette enquête lointaine avec rigueur alors que son épouse meurt d’un cancer en Angleterre. Sparkes, mon préféré. La fin est certes attendue, mais pas totalement nette quant à Kate et son fils, et c’est bien – mieux – comme ça. La fin, soigneusement mise en scène par Kate, une pro:

« J’ai reçu des demandes de journalistes qui veulent que je raconte mon histoire avant le procès de Jamie. Je suis sûre que les termes « obstinée », « dévouée », « courageuse » et « inspiratrice » seront éparpillés au petit bonheur la chance dans leurs articles. Pour eux, je suis la bonne mère qui a soutenu son fils contre vents et marées, résolu l’affaire et arraché sa liberté.

Je suppose que c’est vrai, en un sens J’attends la première journaliste qui doit arriver. Elle sera là bientôt. Je me demande si elle va m’apporter des fleurs. Je le ferais si c’était moi qui frappais à la porte. J’ai mis une assiette de tartelettes sur la table et mes photos de famille préférées sont disposées au milieu de branches de houx en plastique sur le manteau de la cheminée.

Je m’assieds et attends sans un bruit. Mon récit est prêt. »

Ce roman a été facile, vite lu; comme en a l’habitude Fiona Barton, il est construit en chapitres courts donnant la parole aux personnages principaux en alternance, ce qui  judicieusement permet d’avoir des points de vue différents. Rien de très original, rien de très inattendu non plus, mais en l’occurrence, ce livre de bonne facture a été une pause après des livres plus corsés. J’aime bien, ça détend, ce n’est pas idiot et bien écrit. 

 

« Les toits du paradis » – Mathangi Subramanian – éditions de l’Aube / Regards croisés, traduit par Benoîte Dauvergne

« Bris de ciel

Les bulldozers arrivent un vendredi, un ordre de destruction dans leur boîte à gants, le logo d’une entreprise de construction sur leurs portières. Sous leurs énormes roues, les toits de tôle se fracassent et les parpaings se désagrègent, les portes en bois se fendent en éclats et les charpentes en bambou se brisent net. Foyers et passés se désintègrent, réduits en poussière.

Nos maisons s’effondrent peut-être, mais pas nos mères. Elles forment une chaîne humaine, hijabs et dupatta claquant dans le vent sonore, saris scintillants sous le soleil de l’après-midi. Au milieu des machines et des pierres brisées, nos mères resplendissent comme des œillets dispersés au pied de déesses pulvérisées. Des déesses furieuses, impitoyables, de celles qui portent des crânes autour du cou et piétinent les cadavres.

De celles qui protègent les enfants.

Qui protègent les filles. »

Merveilleux roman, tour à tour émouvant, enrageant, drôle, un grand souffle de vie. C’est une plongée dans un autre monde, l’exploration d’un paradis. Paradis, nom ironique et poétique d’un bidonville de Bangalore, un nom en pied de nez pour ce quartier où les femmes de tous âges se démènent  pour vivre, faire vivre, survivre, où ces femmes de tous âges vont contre toutes les oppressions, chacune à sa mesure, mais nom d’un chien, quelle superbe communauté !

« À Bangalore, il y a toujours plus à plaindre que soi. Même quand on vit dans un endroit comme le Paradis. Nous ne possédons peut-être pas grand-chose, mais nous avons chacune un toit, un sol et des murs. Ainsi qu’une enfance. »

Ce livre est un hommage brillant et vibrant rendu à ces femmes et filles qui jamais ne renoncent, qui toujours se battent et avancent, dans une solidarité fort enviable, avec des larmes mais aussi des rires et une énergie exceptionnelle. Des conditions de vie plutôt sommaires, mais le Paradis a vu grandir trois générations qui  ont travaillé à améliorer l’habitat, mais, comme la maison de Banu :

« Murs de parpaings peints en bleu, toit de bardeaux rouges. Étagères en bois sur lesquelles s’alignaient de spots en acier qui contenaient du riz, de l’huile, du sucre de palme jusqu’au départ de sa mère, jusqu’à la mort de son père. Une fenêtre avec de vraies vitres qui s’ouvrait, se fermait et ne fuyait même pas quand il pleuvait. Des matériaux et des améliorations laborieusement acquis au fil de trois décennies, trois générations, assemblés au cours d’innombrables heures de prière, de labeur, d’élaboration de stratégies et de jours de chance.

Tout cela a été détruit en l’espace de quelques secondes, écrasé sous les roues d’un bulldozer. »

Car ils reviennent à la charge, et reculent sous les vagues de femmes qui se dressent devant les monstres destructeurs. Il y a la jolie maison de Banu,mais aussi la hutte de Padma,

« […]un assemblage précaire de plaques d’amiante, dont l’entrée est un trou béant, nu. »

Est ainsi fait le Paradis, de bricolages improbables mais qui abritent ses habitants qui le défendront becs et ongles. Car c’est chez eux, chez elles.

Une grande famille dans laquelle toutes les adultes sont appelées tante, tatie par les plus jeunes. Elles sont toutes de cette même famille de femmes. Et même si parfois les relations sont compliquées comme c’est inévitable dans toute collectivité, devant l’adversité toutes se dressent et se serrent les coudes. Au-delà de la communauté, l’auteure s’insinue avec délicatesse et humanité dans les caractères et les esprits de ces personnages. Qu’elles soient des enfants, des adolescentes, jeunes ou vieilles femmes, toutes ont leur histoire, toutes ont aussi un caractère, des aspirations, des forces et des faiblesses.

On a ainsi une galerie de portraits enthousiasmants et attachants, pleins de fantaisie et très très loin des clichés parfois misérabilistes appliqués à ce genre d’endroit. Banu, Deepa, Padma, Joy- Anand à sa naissance -, Rukshana, toutes nées la même année, toutes ont des tempéraments peu enclins à plier sous quoi que ce soit, elles ont des rêves, des objectifs et sont comme sur un sentier de la guerre: combattant les tabous et tout ce qui pourrait s’apparenter à un handicap comme être aveugle, transgenre ou très prosaïquement être pauvre et être une fille.

Joy/Anand :

« Si Anand est un tant soit peu téméraire – et nous ne disons pas que c’est le cas – , sa témérité est semblable à celle de ces oiseaux que les personnes riches gardent en cage. Ceux qui se jettent contre les barreaux jusqu’à ce que la porte s’ouvre. ou jusqu’à ce qu’ils se brisent le cou.

Elle est semblable à quelque chose de rare et de magnifique, de courageux et de désespéré. Quelque chose de piégé. »

Rukshana :

« […]écoutait le chagrin de sa mère. […] Ces sons, Rukshana se jurait à elle-même de ne jamais les imiter. »

Bien sûr, les mères ont déjà vécu la tyrannie des hommes et des mariages arrangés. Néanmoins, au Paradis, les mères ne se soumettent plus, elles travaillent et décident, elles parlent et s’opposent y compris à leur mari. Et elles veillent sur leurs filles:

« Les mères du Paradis travaillent toutes. Elles gagnent leur pain en balayant le sol chez les autres, en cuisinant pour les autres, en repassant les vêtements de confection lavés à la machine des autres. En remplissant les formulaires administratifs des autres pour qu’ils obtiennent leurs rations, en vaccinant les enfants des autres. Le soir, elles rentrent la bouche pleine de questions, les yeux pleins de soupçons. Elles débarquent aux moments où elles pensent que nous nous y attendons le moins, même si c’est juste pour une heure. Comment savoir autrement si nous n’avons pas pénétré en douce dans le cinéma pour voir un film cochon ou si nous ne faisons pas des choses inavouables avec des garçons? Si nous apprenons des gros mots au lieu de vers en kannada, si nous nous soûlons au whisky bon marché au lieu de résoudre nos problèmes de maths? »

Elles entendent délivrer leurs filles de ce joug qu’est d’être une femme et d’en faire un outil de liberté et d’autonomie. Surtout pour leurs filles, la nouvelle génération. Un des points prégnants ici, c’est la volonté inflexible d’aller à l’école, d’étudier, la volonté des mères pour leurs filles – parfois d’un père mais on verra que… – et le désir des filles. Car même s’il y a des barrières, elles sont économiques et  affectives, comme ici, pour la mère de Deepa, aveugle et encore petite, que Madame Janaki veut envoyer dans une école adaptée éloignée du Paradis, avec cette fois un père conciliant:

« Je n’enverrai pas ma fille dans une école loin d’ici. Point final.

-Écoutez-moi encore un instant, je vous en prie. Votre fille a un tel potentiel…

-C’est exact. Ma fille.

Tante Neelamma serra Deepa si fort que celle-ci en eut le souffle coupé.

« Je suis sa mère.Et je sais exactement de quoi elle a besoin pour être heureuse.

-Elle a besoin d’aller à l’école.

-Elle a besoin de sa mère », répliqua tante Neelamma.

Tante Neelamma, titulaire d’un diplôme de fin de quatrième, de quelques certificats professionnels. Tante Neelamma, qui prétendait avoir un compte en banque alors qu’elle ne possédait qu’une liasse de billets enfermée sous clé dans l’almirah.

« Elle a besoin de moi.

-Mais elle t’aura toujours, protesta gentiment le père de Deepa.

-Tu n’es pas une femme, rétorqua tante Neelamma en se tournant vers lui. Tu n’y connais rien. »

Après le départ de madame Janaki, Deepa se laissa glisser des genoux de sa mère. Assise sur le sol, elle tira le tissu de sa robe sur son nez et inspira profondément. Il sentait l’amidon et les économies, la transpiration et la prudence. Et, autour de l’encolure, un tout petit peu la peur. »

Un des plus beaux personnages est sans aucun doute Madame Janaki.

« Après l’arrivée des ingénieurs, Bangalore a vu pousser des choses différentes. Des bâtiments, des ponts routiers, des routes à péage.

Et des murs. Des tas et des tas de murs.

[…]Au début, nous n’avons pas vraiment prêté attention aux murs. Nous avons oublié qu’ils étaient là.

Jusqu’à ce que madame Janaki nous conseille de les escalader. »

Professeure de toutes ces adolescentes, elle les pousse, les aide, sait voir en chacune des qualités, des centres d’intérêts, des potentiels,  toujours présente pour que ses élèves puissent avoir un autre horizon que celui de leurs mères, dans et hors de ce Paradis tout le temps à la merci des bulldozers. Madame Janaki parlemente, argumente auprès des réticences. Car le Paradis rasé, cela signifie la mise au loin de ses habitants, et l’éloignement des activités qui les font vivre, et des écoles.

Très très beau roman qui entend bien démontrer qu’il faut faire confiance à la jeunesse et aux filles, qu’il faut regarder cet endroit autrement qu’un mouchoir à la main.

« Nous la regardons cadrer nos vies – ou du moins ce qu’il en reste.[…]

Nous regardons ce qu’elle ne cadre pas aussi. Tante Fatima, le portable collé à l’oreille, qui agite le doigt en l’air et aboie ses revendications. Tante Neelamma qui raconte une blague obscène puis renverse la tête en riant tandis que tante Selvi glousse derrière sa main.[…]

-Cette dame se trompe totalement, dit Joy.

-Elle se trompe totalement sur nous » ajoute Rukshana.

Au Paradis, nous les filles, nous avons l’habitude de considérer notre enfance comme un territoire à défendre, de repousser les intrus et d’éviter les désastres grâce à des actes stratégiquement planifiés.

Aux yeux de nos mères, à nos yeux, c’est une guerre que nous avons une chance de remporter. Mais sur les photos de la dame étrangère, cette guerre, nous l’avons déjà perdue. »

La journaliste qui va venir « photographier la misère » est une très très bonne idée dans l’histoire, un personnage dont l’auteure se moque, qui cristallise tout ce que ces filles rejettent, combattent et contestent, à savoir une certaine condescendance, de la pitié, un certain regard sur leur milieu de vie, sur elles, sur les leurs, un certain regard qui ne change rien.

Je précise ici que Bangalore est la « Silicon valley » indienne, un « pôle d’excellence » et que c’est pour bâtir les immeubles de verre des multinationales que le paradis doit être rasé.

« À Bangalore, les gosses de riches vont à l’école privée. Ce qui signifie qu’ils ont beaucoup de choses que nous n’avons pas: des manuels scolaires. De l’électricité. Des toilettes. De l’eau pour les toilettes. De l’eau potable. Mais il y a une chose que nous, gamins de l’école publique, avons et qu’eux n’ont pas.

Des rats. Des tas et des tas de rats gras, juteux, qui détalent et qui creusent. »

*En aparté, Bangalore est face à une pénurie d’eau et à un péril écologique majeur, qui n’en doutons pas, atteindra en premier, les bidonvilles comme le Paradis. Lire cet article de 2018  ICI.

Je conseille vivement cette lecture, un livre qui se dévore parce qu’on s’attache tellement à ces filles drôles, gaies, décidées, intelligentes …On les aime et l’écriture renvoie si bien les visages, les senteurs et les couleurs de ce quartier plein de vitalité. On souhaite tellement que toutes s’en sortent – j’entends par là que toutes parviennent à réaliser leur rêve, à atteindre leurs objectifs…Il y a  beaucoup de choses dont je ne vous ai pas parlé dans ce livre plein de couleurs, de voix, ce livre éclatant de lumière et d’intelligence.

J’ai eu du mal à choisir des extraits, j’ai marqué des tas de pages, et c’est à regret que j’ai laissé les filles du Paradis, à cette dernière page:

« Le Paradis, notre Paradis, s’étire en contrebas, sillonné de chemins qui fourmillent d’histoires. Il y a l’arbre dans lequel Rukshana est tombée amoureuse. L’église où Joy est devenue elle-même. Le sous-bois où l’ajji de Banu a découvert la vérité sur son mari. Une vérité qui nous a sauvées la première fois, mais non la dernière, lorsque la municipalité s’en est prise à nous.

La procession funéraire serpente vers nous. Nous apercevons le corps à présent, couvert d’un drap blanc et d’œillets de al couleur du feu. L’air résonne de battements de tambours, de bêlements de cuivres. Ce tintamarre est censé informer l’âme qu’elle se trouve encore chez elle. Que, où qu’elle aille, le chaos régnera toujours ici. Sur terre.

« Et toi, qu’en penses-tu, Banu? demande Padma. À quoi ressemble le paradis? 

-À ça. »

J’ai adoré ce bouquin d’un bout à l’autre, sans mièvrerie, insolent, fougueux, qui m’a appris beaucoup de choses et que j’ai très très envie de partager. Le voici, et allez visiter ce Paradis.

« Le sourire du scorpion » – Patrice Gain – Le Mot et le Reste

« On était au début de l’été et la chaleur était assommante. Le raft reposait paisiblement sur un banc de galets plats et bien ronds. Les combinaisons néoprène et les gilets de sauvetage cuisaient au soleil sur ses boudins rouges. Goran avait choisi de s’arrêter dans cette anse après seulement deux petites heures de navigation. Après tout, c’étaient les vacances et personne n’avait rien trouvé à redire, d’autant que les jours précédents avaient été éprouvants. Trois jours passés dans notre maison sur essieux, surchauffée, animée par un moteur poussif qui peinait à prendre de la vitesse. Par les fenêtres béantes entrait un air sec et poussiéreux qui avait l’odeur âcre de goudron fondu. L’herbe était jaune et les ruisseaux que l’on croisait croupissaient dans le fond de leur lit. Les paysages tout entiers avaient soif. L’ombre de la nuit ne nous apportait aucun répit. »

Encore une belle découverte chez cet éditeur qui m’a réservé de bons moments de lecture. Ce livre-ci ne déroge pas. Voici un roman auquel on ne peut coller de qualificatif de genre, et ça d’emblée ça me plait. 

Le lieu où se déroule l’histoire en majeure partie est un endroit que j’aime particulièrement, les grands Causses et les gorges du Tarn. Ensuite, le jeune narrateur est un personnage pour lequel j’ai nourri une grande tendresse et une compassion infinies. Ce roman qui va se révéler sombre et puis très noir, cette histoire qui passe brutalement de la chaude et belle lumière de l’été au tragique et au chagrin raconte comment un homme va voler la vie d’une famille pour se laver d’une sale, très sale histoire. En dire plus est en dire trop à mon sens, et il est donc difficile d’écrire à propos de ce roman, mais je tente quand même de vous en livrer les lignes principales. C’est un très beau livre dont le cœur est une cellule familiale emplie d’amour qui va se trouver amputée, éclatée, puis ravagée.

C’est l’été, les vacances en famille. Voici Tom, le narrateur et sa jumelle Luna

« J’étais pleinement heureux et Luna aussi, je peux l’affirmer. Sur son merveilleux visage androgyne, des rides étaient apparues aux coins externes de ses yeux bleu délavé en même temps que de fugaces fossettes. Elle était comme ça, Luna, un visage farouche, perché sur une quenouille, qui attire les regards, mais ne montre pas grand-chose de ses émotions. Moi j’étais un peu grassouillet, avec une tête que des cheveux blonds et courts rendaient exagérément ronde. Difficile de croire que nous étions de la même fratrie et pourtant nous étions comme les doigts de la main, plus inséparables qu’un couple de perroquets. »

En vacances au Monténégro en 2006, avec Goran pour guide, Mily, la mère, Alex le père, Luna et Tom, les jumeaux, font une descente en raft de la rivière Tara. Tom, 15 ans,  raconte ce qui va découler de ces vacances. Tom va creuser cette histoire, tout en lisant « Délivrance », essayer de comprendre.

On s’attache immédiatement à ce garçon calme, pacifique, qui aime plus que tout sa jumelle, la brillante et intrépide Luna.

« La proviseure a affiché un air compatissant et a demandé à Luna comment nous vivions cette situation elle et moi.

-J’essaie de me convaincre que ça arrive. Pour tout un tas de raisons, ça arrive tous les jours. des choses auxquelles on ne peut pas s’attendre. On se dit que ce n’est pas juste, mais la vérité c’est que tout le monde est en droit de se dire ça. Dans le meilleur des cas, la vie est comme un cognassier, avec de beaux fruits jaunes qui sentent bon, mais sur lesquels on se casse les dents dès qu’on veut croquer dedans. On peut se battre, ce sera toujours ainsi.

-Tu as dit que tu avais quel âge, Luna?

-Quinze. »

C’est une famille qu’on qualifierait de marginale, mais en fait juste libre, avec un choix de vie qui lui convient, une famille qui vit et se déplace dans un camion rouge de cirque; les parents sont saisonniers, avec tout de même un « camp de base » sur un grand causse ( Méjean ou Sauveterre ? ), une vieille ferme sans grand confort mais où l’été est merveilleux à vivre. Le drame va se dérouler sur la Tara, la disparition d’Alex dont on ne retrouve pas le corps.

« Avant de nous allonger dans notre couchette avec Dobby, Luna m’a susurré:

-Demain il fera beau et on pourra commencer.

-Commencer quoi?

-Le reste de notre vie.

-Comment tu fais Luna?

-Comment je fais quoi?

-Pour ne pas avoir peur!

-J’aimerais que ça s’arrête. Que tout ce qui nous est arrivé ne soit jamais arrivé. Mais je sais aussi que papa ne voudrait pas nous voir baisser les bras. »

Ceci va provoquer le retour sur le causse du reste de la famille et de Goran, l’homme rassurant, secourable, bricoleur, plein d’une compassion solide – pour Mily surtout qui entre dans une profonde dépression.

« Nous sommes allés retrouver notre mère dans le cabanon. La chaleur y était étouffante. Elle était assise sur le sol terreux, au bout du rectangle de lumière dessiné par la porte basse, près de la caisse en bois dans laquelle notre père rangeait ses outils. Elle étreignait la ceinture porte-outils jaspée qu’il s’était bricolée. Dobby s’était calée entre ses jambes, la tête sur son épaule et la langue pendante. La chienne a juste tourné les yeux quand nous sommes entrés. Dobby était toujours disposée à donner des monceaux de tendresse à ceux qui en manquaient. »

Tom et Luna vont reprendre l’un le chemin vers un apprentissage de charpentier, l’autre celui du lycée puis sur un parcours plus surprenant.

« Ce jour était le dernier encore empreint des fragrances de notre adolescence. le lendemain allait être celui qui allait nous éloigner l’un de de l’autre. Luna allait retrouver son lycée et moi j’entrais en apprentissage chez un charpentier installé dans un village situé à une vingtaine de kilomètres au nord de la ferme. J’avais choisi la formation « Charpente et construction bois » parce qu’il me fallait choisir quelque chose. Ma dernière année de collège avait été catastrophique. »

Luna va partir vivre des aventures à risques, Luna sur le fil, laissant Tom très seul avec sa mère. Puis Mily part vivre à Lyon en compagnie de Goran .

Tom va faire la connaissance de Sule, un Bosniaque qui travaille avec lui, qui connaît Goran et recherche une cassette vidéo. Je m’en tiens là. À la suite de quoi la famille de Tom finira de se disloquer, avec un dernier acte profondément douloureux et pétrifiant.

Ce roman traite de l’histoire  – avec un grand H comme on dit – qui parfois surgit au détour d’une rencontre et qui insidieusement imprime un virage dangereux ou fatal à des vies innocentes. J’ai aimé ici le ton, la voix de Tom que sans rien de péjoratif, j’appelle un gentil garçon, à l’intelligence intuitive. Il nous parle de son amour pour sa sœur, de son chagrin pour sa mère et de son incompréhension aussi. Le personnage de Joseph, son maître d’apprentissage est très beau, qui par ce qu’il transmet de ce travail manuel et élaboré de la charpente, transmet la valeur du geste et le bénéfice apaisant qu’en tire celui qui s’y absorbe. Il aidera Tom de plusieurs façons, au moment de son plus grand désarroi. Je n’oublie pas le chien Dobby, arraché aux barbelés et qui subira lui aussi la tragédie de la famille, et enfin la nature, le ciel, les étoiles, la sécurité réconfortante des choses immuables.

« Quand la nuit s’est avancée, je me suis assis contre une pierre levée. Il y en avait plusieurs dans le coin. J’ai regardé leurs ombres s’étendre sur le sol. À la lueur de la lune, je suis allé les voir. J’en ai trouvé des jumelles et je me suis allongé entre elles? Avant minuit je les ai entendues chuchoter. Elles disaient la terre, les étoiles, l’air. Au loin, des rondeurs maternelles se découpaient dans le ciel. La terre exhalait des senteurs que les hommes qui avaient disposé et taillé ces blocs avaient respirées avant moi. Un fourmillement sédatif a suivi l’arête crénelée de ma colonne vertébrale. J’ai posé mes mains sur la pierre rugueuse, cherché du regard la Grande Ourse et l’étoile polaire puis je me suis laissé glisser dans l’ombre de la nuit. »

Voici un très beau livre, avec une fin absolument terrible, une écriture remarquable qui distille patiemment l’inquiétude grandissante de Tom. L’appréhension croissant dans le dernier tiers du roman, cette histoire affreuse finit par nous éclater à la figure, comme à celle de Tom . À noter que la trame s’inspire d’un fait réel ( note de l’auteur en fin de livre )

J’ai aimé Tom le doux, le sensible, tout m’a plu en lui, et sa sœur Luna, tout feu tout flamme, son complément si précieux dans une vie de désordre où chacun cherche l’équilibre, Luna à sa manière forte et littérale du terme.

Saša Knežić

Saša Knežić

Excellent roman dont le suspense doucement – pas lentement, mais bien doucement –  amené n’est pas là juste pour lui-même, pour le sel du récit, mais bien pour braquer soudain un projecteur brutal sur des vies « ordinaires » brisées par un fait qui les dépasse.

« Luna était une équilibriste. Elle acceptait le risque comme peu de gens peuvent le faire et je m’étais dit que regarder la réalité en face était en quelque sorte son quotidien. Alors je lui ai appris ce que m’avait révélé Sule. Comme ça, comme je l’avais reçu, sans précaution.[…] Le visage de Luna avait perdu sa lumière. »

Dommages collatéraux, disent les cyniques.

Une lecture très forte, belle et bouleversante et une fin comme il se doit dans un chapitre éblouissant, une écriture qui ne renonce pas à la poésie, remarquable :

« J’ai roulé sans me retourner jusqu’au croisement. J’ai arraché la boîte aux lettres, je l’ai écrasée. J’ai vu le brasier qui éclairait salement le causse. En montant sur la moto, j’ai entendu l’explosion de la bouteille de gaz. Un écho de nos vies. »

Coup de cœur.

« Où étaient passés les jours baignés d’un bonheur chaud et insouciant? Les longues heures dans le camion filant vers le sud, après les saisons d’hiver, à écouter Bashung chanter « Marcher sur l’eau, éviter les péages, jamais souffrir, juste faire hennir les chevaux du plaisir », refrain que nos parents fredonnaient en chœur pendant que Luna et moi mangions des cerises par poignées et crachions les noyaux par la fenêtre grande ouverte. Le temps glissait alors comme une averse d’été sur le feuillage des arbres. »