« La coupure » – Fiona Barton – Fleuve Noir, traduit par Séverine Quelet

« Mardi 20 mars 2012

« Emma

« Mon ordinateur m’accueille avec un clignotement complice lorsque je m’installe à mon bureau. Je le salue d’une pression sur le clavier et une photo de Paul apparaît à l’écran. […] Je veux lui rendre son sourire mais, en me penchant vers l’écran, j’y surprends mon reflet et cette vision me stoppe net. Je déteste me voir sans y être préparée. Je ne me reconnais pas, parfois. On croit savoir à quoi on ressemble et c’est une inconnue qui nous dévisage. Ça me fait peur. »

J’avais fait la connaissance de Kate, journaliste émérite dans le premier roman de Fiona Barton, « La veuve« , Kate alors qualifiée en 4ème de couverture de « journaliste sans scrupules ».

Ce premier roman m’avait bien accrochée avec sa forme narrative à plusieurs voix et son sujet, déjà le mensonge et la vérité, la complexité de tout ça mêlé dans la vie des gens.

Revoici Kate dans une enquête journalistique qui va à nouveau mettre en question mémoire, souvenir, mensonge, déni tout en peignant avec justesse les relations mère-fille et les traumas de l’enfance, de l’adolescence, les actes violents qui affectent une vie entière, bref, un large spectre des choses de la vie.

Ma lecture du roman très fort et perturbant de Dan Chaon m’a menée vers ce livre-ci, plus facile à lire, mais néanmoins bien construit – sur le même modèle que le précédent – et addictif comme le précédent. J’ai donc bien aimé cette histoire en fait très noire racontée d’un ton « léger » en tous cas sans mièvrerie ni exagération mélodramatique.

Tout commence avec le corps d’un bébé retrouvé enterré sur un chantier. Kate va immédiatement se pencher sur ce fait, d’autant que l’affaire semble complexe : difficile de dater le corps, le quartier dans lequel il est déterré a beaucoup changé, les gens qui y vivaient dans les années 70/80 ont changé de nom pour les femmes ou ont déménagé…Mais notre journaliste, épaulée par des contacts utiles dans la police, puis flanquée d’un jeune stagiaire à dégrossir va mener tambour battant une enquête qui s’avérera éprouvante à plus d’un titre. Fiona Barton nous immisce dans la vie des femmes en cause dans l’histoire, Emma, Angela, Jude, la voix de Kate et comme dans le précédent roman, un seul chapitre où s’exprime la voix d’un homme, Will.

Emma:

« En ce qui me concernait, les élans romantiques demeuraient dans mes cahiers et mon journal intime. […] Il y avait eu un échange de baisers innocents derrière la maison des jeunes, une mise en pratique de la théorie apprise dans le magazine pour ados Jackie, mais je préférais de loin m’épancher par écrit sur des amoureux imaginaires. Mes fantasmes étaient plus sûrs. Et nécessitaient moins de salive. »

« Les pages de ce cahier ordinaire sont remplies de mon écriture en pattes de mouche. Mes années d’adolescence. C’est drôle que j’aie divisé ma vie en tranches de temps. Comme si j’étais plusieurs personnes. Je l’étais, je suppose. Nous le sommes tous. »

Emma et Angela qui vivent avec une souffrance terrible liée au passé, l’une dans le secret et l’autre à visage découvert, toutes deux épaulées d’un mari attentionné, patient…

Angela:

« Elle allait se mettre à pleurer, elle le savait. Elle sentait les sanglots monter, enfler, obstruer sa gorge, l’empêcher de parler. Elle s’assit sur le lit une minute afin de repousser le moment fatidique. Angela avait besoin d’être seule lors de ses crises de larmes. Au fil des années, elle avait tenté de les combattre: elle n’était pas une pleureuse. Son travail d’infirmière et sa vie de militaire l’avaient endurcie et blindée contre tout sentimentalisme depuis fort longtemps.

Pourtant, chaque année, le 20 mars faisait exception. »

Jude qui est la mère égocentrique d’Emma qui se veut encore jeune, belle, séduisante, et qui est en fait peu aimante.

« Elle avait été trop honnête avec Will, elle s’en rendait compte aujourd’hui.[…]Elle avait même suivi son conseil et poussé Emma hors du nid quand sa fille était devenue difficile.

« Qui aime bien, châtie bien, Jude. Tu verras. c’est ce dont elle a besoin. »

Elle l’avait fait. Elle avait dit à son enfant qu’elle devait partir. L’avait aidée à faire sa valise. Avait refermé la porte derrière elle. Emma partie, Jude avait mis toute son énergie dans sa relation avec Will, elle lui courait après, essayant d’anticiper ses moindres désirs. »

Je peux dire sans rien dévoiler que Fiona Barton écrit de beaux et justes portraits de femmes. Même si ses personnages masculins sont pour certains pleins de bienveillance, même si les femmes de ses livres sont parfois bien perturbées – ou manipulatrices, menteuses, voire méchantes … – on peut dire qu’elle démonte, décortique très bien les faits pour remonter à la source des troubles, que l’on excuse ou pas. Je rajoute que les personnages secondaires sont eux aussi souvent intéressants, et bien dessinés en quelques mots, comme Melle Walker:

« Kate posa son calepin à côté d’elle, pour signaler à Melle Walker que leur conversation n’avait rien d’officiel.

Plus jeune que Kate ne l’avait cru de prime abord, la femme devait avoir la soixantaine, mais elle semblait usée par la vie. Elle avait une allure un peu bohême; des couleurs vives qui égayaient un visage fatigué. Kate nota l’éclat roux patiné de sa teinture maison et le fard qui s’était amassé dans le pli de la paupière supérieure. »

Bon, Jude ne m’a pas été fort sympathique…Et finalement Kate, censée être sans scrupules est plutôt attachante. Enfin la fin spectaculaire est bien amenée. On voit donc naître ici une série, je pense, et ça me plait parce que Kate est un personnage intéressant que Fiona Barton j’espère creusera; l’écriture est bonne, chaque voix a son tempérament. J’aime aussi le fait que tout prenne son temps, sans brusquerie, ça rend la chose aussi plus crédible, et puis ça m’a permis une lecture de détente sans idiotie.

Un livre pour un large public, j’ai toujours aimé ça !

Et on écoute ceci avec Emma adolescente, années 80 ( version « relookée »  sinon c’est le minet bronzé brushé, un peu trop pour moi ! )

« Une douce lueur de malveillance » – Dan Chaon -Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

« Novembre 2011-Avril 2012

Un jour, au début du mois de novembre, le corps du jeune homme qui avait disparu sombra au fond de la rivière. Face contre terre, butant légèrement contre le lit boueux, il fut sans doute charrié sur plusieurs kilomètres – sourcils froncés marquant une légère surprise, bras un peu écartés, jambes raides. Les plantes aquatiques promenèrent leurs frondes sur la coiffe de plumes que portait le garçon, sur son front, sur ses peintures de guerre et sur ses lèvres, sur la veste à franges en cuir de chevreuil et sur le collier d e dents de loup, sur le pagne et les jambières en daim, jusqu’aux pieds dans leurs mocassins. En général, les poissons et autres charognards hibernaient pendant cette période. »

Une lecture extrêmement perturbante à plus d’un titre, donc passionnante. On ne cherche pas forcément la tranquillité quand on lit, eh bien j’ai été servie avec ce roman trouble et troublant . On y retrouve comme souvent chez les auteurs contemporains des USA les addictions et les dérives, la drogue, l’alcool, mais ce n’est pas là le cœur du sujet. Et tant mieux parce que Dan Chaon avec un talent incroyable ( et j’imagine beaucoup de connaissances sur le thème ) explore les cerveaux de ses personnages, les traumas profonds liés au passé et leur impact sur toute une vie, écrivant là un livre très sombre, très dur et profond.

Dustin Tillman est psychologue. Père de deux fils, sa femme Jill est atteinte d’un cancer ( Jill est peut-être bien mon personnage préféré ) sans remède.

« Après la première chimiothérapie, nous avons attendu que ses cheveux tombent. Elle avait de jolis cheveux, sans prétention. Ils étaient blonds, naturellement ondulés, et lui arrivaient aux épaules.

Deux semaines s’écoulèrent et il ne se passa rien. »Ils ne vont peut-être pas tomber, dis-je. Ce n’est pas systématique. »

Elle me regarda, l’air sombre. La neige avait finalement commencé à fondre, les lilas étaient en fleur, elle venait d’en couper, et je la regardais les mettre dans un vase.

« Mon chéri. Je ne pense pas qu’il faille être optimiste. Ne nous laissons pas aller à ça. »

Son patient du moment, Aqil,  est un policier en arrêt maladie  ( lui aussi, je l’aime bien…) obsédé par des disparitions de jeunes hommes, inexpliquées, à peine relevées. Et puis il y a Rusty, son frère d’adoption, sortant de prison après 30 ans, enfin innocenté du meurtre des parents, d’un oncle et d’une tante. C’est le témoignage de Dustin qui l’a fait incarcérer. 

Ce roman se lit comme une grande enquête, c’est un authentique suspense qui tient en haleine durant toute la lecture. La trame est celle-ci: 30 ans après, Rusty sort de prison, remettant dans les mémoires confuses des témoins du drame toute l’histoire de cette tuerie, et toute l’histoire des protagonistes.  Et c’est là qu’intervient cette phrase citée en 4ème de couverture et qui dit tout.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

On peut dire que Dan Chaon balade le lecteur du début à la fin et même si vers le dernier tiers du livre on commence à se douter du fin mot de l’histoire, ce n’est pas forcément si évident. Texte tortueux, construction labyrinthique, c’est là un très grand auteur qui écrit, c’est sûr. On change d’époque, de point de vue, de mise en page, on est dérouté souvent.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même, alors que tu accomplis les actes du quotidien, l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

En lisant ce formidable roman bien tordu, j’ai repensé à quelques lectures d’articles sur la psychanalyse, sur les souvenirs induits, ou les faux souvenirs ( j’en ai que j’ai identifiés, et vous ? ). Mais ici, l’enjeu est terrible puisqu’il s’agit de meurtres pleins de sauvagerie et de 30 ans de prison. Nous allons donc accompagner tous les membres impliqués dans ce drame tout en suivant également l’enquête sur les disparus commencée par Aqil qui, très convaincant, y entraîne Dustin. On entre dans la vie d’Aaron et Dennis, les fils de Jill et Dustin, dans celle de Kate et Wave, les cousines jumelles de Dustin, on explore toute l’histoire familiale sans jamais être sûr de rien, car chacun propose son souvenir des événements…Et pour le coup, c’est très très compliqué de défaire tous les nœuds pour suivre la ligne.

« Dès que je me remémore cet épisode, j’ai l’impression d’observer la scène en étant hors de mon corps. De regarder un film dénué de sens. Il ne me semble guère plausible que je sois juste resté là à regarder ma mère.

Mais dans ce mauvais film, je la vois. Elle est allongée sur le côté. Étendue comme vous le seriez si vous aviez été abattu à bout portant, et elle baigne dans son sang.

Certains instantanés m’obsèdent. À un moment, quand j’étais étudiant, j’avais du mal à penser à autre chose. Les images sont posées devant moi, telles les cartes d’une partie de solitaire que j’aurais perdue, et j’essaie de comprendre comment j’aurais pu les placer différemment. »

Bien sûr c’est impossible à raconter, il faut lire pour être immergé dans cette affreuse histoire de vie et de mort, de mensonges volontaires ou pas, de vies gâchées.

Personnellement ça a été éprouvant mais très enrichissant, et puis littérairement c’est un coup de maître. Pourquoi j’ai aimé Jill ? Parce que j’ai trouvé qu’elle est la plus lucide, sans doute parce qu’elle sait qu’elle sera morte à court terme, parce qu’elle souffre, parce qu’elle est assez navrée en regardant vivre son entourage, et inquiète aussi pour ceux qu’elle aime. 

Tous se posent les mêmes questions, ainsi Wave:

« Ils étaient assis sous un pont et il tombait une bruine molle et froide, typique de Portland. »Pas du tout. Je ne pense pas que quiconque puisse vraiment se rappeler ce qui lui est véritablement arrivé. On se souvient juste des pièces qui s’emboîtent logiquement. Que nous est-il arrivé? Elle tira sur sa cigarette en réfléchissant à la question. Était-il possible que nous ne le sachions jamais vraiment? Et si nous n’étions pas les gardiens de notre propre existence? »

Que dire de Dustin ? Lui le psychologue va se trouver mis face à ses défaillances, lui qui s’occupe de celles des autres va se trouver confronté à ses propres et sévères perturbations. De 1978 à 2013, dans un réseau complexe dans le temps et dans ses personnages, Dan Chaon nous emmène jusqu’au vertige dans l’obscurité du cerveau humain dans les manipulations dont il est capable et dans celles qu’il subit.

« Certaines personnes passent leur vie entière à ne pas se souvenir. »

Coup de cœur, c’est certain.

« Malheureusement il n’est pas douteux que l’homme (entendre l’humain ) est, dans l’ensemble, moins bon qu’il ne s’imagine ou ne voudrait l’être. Chacun est suivi d’une ombre, et moins celle-ci est incorporée dans la vie consciente de l’individu plus elle est noire et dense. »

C.G.Jung, Psychologie et religion : Ouest et est

Durant les beaux soirs d’été au jardin, avant le drame..

« …Il y avait de la viande cuite au barbecue, des épis de maïs, des bols de chips et d’arachides rôties au miel, des tranches de fromage et de salami, des œufs et des piments au vinaigre. De la musique de Waylon Jennings, Willie Nelson, Crystal Gayle. Certains dansaient. »

Pour moi c’est Willie Nelson avec Ray Charles

 

« Les fils de la poussière »- Arnaldur Indridason – Métailié Noir/ Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« De loin, le bâtiment ressemblait à une prison. Il n’avait été ni rénové ni entretenu depuis des années. On avait procédé à des coupes claires dans le système de santé, ces réductions budgétaires retombaient toujours sur les hôpitaux comme celui-là. Une lumière jaunâtre filtrait à chaque fenêtre, éclairant la nuit noire de l’hiver. C’était un mois de janvier glacial, l’imposante bâtisse semblait grelotter, isolée au bord de la mer, au milieu de son grand parc sombre planté d’arbres. »

Ma reprise en lecture -un peu lente je le sais, mais c’est comme ça – est bien relancée avec ce premier roman du grand Indridason. On sait tous que nombre d’éditeurs sont tentés de sortir des tiroirs ces premiers opus quand la suite a bien marché et parfois, c’est bien dommage. Chez Métailié, c’est autre chose, cette belle et grande maison a eu ici une idée judicieuse et qui m’a beaucoup intéressée.

Tout d’abord voici le retour tant attendu d’Erlendur le Taciturne ! J’en était sûre, mais je ne l’envisageais pas ainsi, ce retour, qui est en fait une genèse. On retrouve l’inspecteur et son adjoint Sigurdur Oli, les deux sont déjà dans une relation conflictuelle intéressante et Erlendur est déjà pas très commode. Mais l’intérêt de ce livre réside surtout sur le fait que l’on trouve en germe plusieurs des enquêtes qui seront menées dans les romans suivants, y compris dans la Trilogie des Ombres; ce côté m’a beaucoup amusée, et je me dis que décidément cet auteur est un malin ! On dirait presque que son œuvre est ici comme planifiée, comme une préface à toute cette série qui m’a tant captivée. Alors de ce fait, les personnages d’Erlendur et de Sigurdur Oli sont juste ébauchés dans leur caractère et leur histoire, l’intrigue par elle-même n’est peut-être pas la plus captivante de toutes, mais elle contient les centres d’intérêts sur lesquels se focaliseront les autres livres comme la science et ses dérives, l’alcoolisme et ses effets comme la violence sur les femmes et sur les enfants, les « métastases » de la guerre et la Situation, la rudesse du pays.

Quand Erlendur, sobrement, exprime un point de vue,et par ce biais nous lève une partie du voile sur son histoire, ses origines et son caractère:

« -J’étais justement dans une classe de cancres, fit remarquer Erlendur. J’ai sans doute une intelligence à peine moyenne, je ne sais pas me comporter correctement, mais je suis aussi issu d’une famille pauvre et je crois savoir que c’est un facteur important dans la constitution de ces fameuses classes. J’ai quitté l’école après le certificat d’études. Je n’ai jamais eu envie d’apprendre pendant ma scolarité et personne n’a jamais eu envie de m’enseigner quoi que ce soit. Mon sort a été scellé dès que je suis entré à l’école et on ne m’a jamais donné ma chance. Voilà les conséquences des classes de cancres. Mais vous trouvez peut-être qu’y mettre certains élèves était une manière de les encourager. »

 

L’histoire de l’Islande est évoquée ici encore avec les écoles, la malnutrition, la misère matérielle et sexuelle, la pédophilie, la culpabilité et l’exploitation des faibles par les forts – inépuisable sujet -.

À travers le drame de Palmi et de son frère Daniel, à travers la vie et la mort de Halldor, on entre dans le monde atroce de la déviance sexuelle mais aussi de la déviance « scientifique » qui par une sorte de délire eugéniste veut faire du profit. Inutile que j’en dise plus. Ce qui m’a plu, c’est bien sûr de retrouver Erlendur, sa mauvaise humeur intimement mêlée à son humanité bourrue. L’écriture est déjà impeccable, pas un mot de trop, une sobriété efficace et sûre ( et merci Eric Boury pour comme toujours une traduction impeccable ).

On apprécie alors la manière qu’a eue Indridason sur sa série de creuser chaque personnage, en particulier Erlendur et son enfance, son obsession à propos de la disparition de ce frère perdu dans la tempête, sa fille droguée évoquée ici, son goût de la solitude et son obstination dans son métier, son équipe et la vie et l’histoire de l’Islande.

Grand plaisir donc à lire ce livre et…tout le monde est-il toujours persuadé qu’Erlendur est mort ? Si vous lisez ce roman, allez savoir, peut-être que vous vous direz que non…

« Quoi qu’il en soit, Palmi allait devoir attendre le lendemain pour écouter ces cassettes. Il prit les cassettes sur la table de la salle à manger et les rangea dans le tiroir de son bureau qu’il ferma à clef. Il prépara un thé qu’il but à petites gorgées en observant par la fenêtre du salon les bourrasques qui malmenaient les branches transies dans la cour de l’immeuble. Il mit un disque de Gerry Mulligan sur l’électrophone: When I was a young man, I never was a young man. »

Je vous propose un autre morceau de Gerry Mulligan parce que contrairement à Palmi, je n’aime pas celui qu’il écoute ! ( qui n’est évidemment pas choisi par hasard par Indridason )

 

Retour sur « The Main » de Trevanian – éditions Gallmeister, collection Noire, traduit par Robert Bré

Avec ce livre qui fut un coup de cœur, je suis encore sur le Boulevard St Laurent qui traverse le quartier chinois et rejoint le port de la ville. Un roman très original, qui m’est revenu en mémoire en parcourant ce quartier, dans cette ville si étonnante.

 

 

La livrophage

9782351780695_1_75Un vrai bonheur, un beau livre, une écriture qui si elle demande quelques pages pour s’ouvrir au lecteur, devient vite fascinante, un peu hypnotique même.

Claude LaPointe, flic à la limite de tout – la loi, les règles, la société, sa vie…-  est un de ces personnages au caractère ambigu à souhait, et qui devient très vite très attachant par son humanité bourrue, la tristesse profonde qu’on sent percer sous la carapace. Un peu cliché, direz-vous? Que non, pas sous la plume de Trevanian qui sait manier tout ça avec finesse et intelligence, qui en fait un être complexe et surprenant. 

Un meurtre au couteau est commis dans une ruelle mal famée sur La Main , autre nom du Boulevard St Laurent à Montréal, années 70. Le lieutenant LaPointe, connu de tous, est de ces flics de quartier toujours sur le terrain, un homme de la rue, qui la connait…

Voir l’article original 572 mots de plus

« Terres promises »- Milena Agus – Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Ester arriva hors d’haleine et en ,même temps que le train. Mais elle ne s’approcha pas du groupe car au lieu de Raffaele, son fiancé, ce fut un homme bouffi, presque chauve et vêtu d’une grotesque salopette verte qui descendit du wagon. Raffaele était pauvre. Son père avait été ouvrier agricole et, enfant, il travaillait à ses côtés, avec un petit bonnet de laine sur la tête l’hiver, et l’été, un mouchoir mouillé, noué aux quatre coins. »

Je n’ai jamais été déçue par Milena Agus, qu’elle soit d’une fantaisie drôlatique mais au fond triste comme dans « La comtesse de Ricotta », sombre comme dans « Mal de pierre », ou comme dans ce récit je crois assez autobiographique, plus sage mais où très vite éclot la fantaisie à travers le personnage principal, Felicita. En tous cas à tous les coups, j’ai envie de voir sa Sardaigne échevelée par le vent, et la plage du Poetto à Cagliari. J’ai reconnu dans ce livre  – chapitre 11 – une scène de son enfance que Milena Agus avait racontée sous forme d’un texte court, « Le non – anniversaire », dans un article paru dans le Magazine Littéraire il y a un bon moment déjà – « 10 grandes voix de la littérature étrangère » – n°522 – aout 2012 – . 

Ici, la jeune femme créative et pacifique se nomme donc Felicita, fille d’Ester et de Raffaele, mère de Gregorio, amie de Marianne, amante de Sisternes, jeune femme rondelette et intelligente, rêveuse et en même temps très ancrée à la réalité, un drôle de personnage, attachante par sa capacité à résister à l’adversité grâce à une philosophie inspirée de Gandhi, de St François et du communisme ( sacré cocktail, non ?)

Depuis l’île aride et ventée, depuis Ester et Raffaele, nous allons accompagner cette famille, et surtout Felicita. De l’île à Gênes, de Milan à Cagliari à nouveau, de Cagliari à New York, pour revenir à la plage du Poetto, en douceur, avec poésie et finesse de réflexion, Milena Agus peint les destins de plusieurs personnages, représentatifs à leur façon d’une époque, d’un lieu, d’un milieu et d’un tempérament.

Marianna, anorexique et asociale:

« Marianna avait le cœur dur. Personne ne l’appréciait et elle n’appréciait personne. Elle en recevait jamais quiconque chez elle.[…] Quand on lui demandait un service, ce n’était jamais le bon moment et sitôt que l’importun avait tourné les talons, elle lâchait :    « Il n’a qu’à se débrouiller. »

Cette dureté-là était un crédit contracté avec sa mère qui l’avait vendue et sa tante qui l’avait achetée. Tout de même, se disait Felicita, il doit bien y avoir des personnes maltraitées par la vie dont le cœur reste tendre. Ou cela n’arrive qu’aux saints ? »

Gabriele, solitaire, triste et doux

« La plage n’était pas tout à fait déserte: un homme était là, qui ne semblait pas s’être aperçu de sa présence. Accroupi, penché sur quelque chose qui n’était rien d’autre que du sable. Son crâne rasé, parfaitement rond, son cou, ses épaules et ses bras massifs le faisaient paraître grand alors qu’il ne l’était pas. Il entrait dans l’eau même quand les drapeaux rouges signalant le danger étaient levés. C’est pourquoi Felicita le surveillait du coin de l’œil, prête à alerter les garde-côtes.[…]

Sans savoir pourquoi, elle avait tout de suite bien aimé cet homme. »

 

 

 

 

Judith:

« Judith vivait avec son grand-père. Ses arrière-grands-parents, de riches Juifs Allemands, avaient tout perdu à cause d’Hitler et avaient émigré aux États-Unis. Ses parents, ses frères et ses oncles, tous nés à New-York, avaient entendu l’appel de la terre promise et s’étaient installés en Israël.

Elle avait préféré rester. Sa terre promise n’était pas Israël, mais une volonté opiniâtre de revanche contre la vie qui s’était montrée si injuste avec elle. »

Mais bien sûr c’est Felicita l’héroïne, cette femme qui affronte tout avec ce qu’on peut croire être de la naïveté, de la candeur, mais qui est en fait une philosophie, un sens de la vie, une vision des choses qu’on aimerait posséder, qu’on peut lui envier.

« Elles affirmaient que les gens trop bons sont des ratés qui ne réussissent jamais rien dans la vie. Mais ce fut justement l’exemple de sa grand-mère qui persuada Felicita qu’être méchant ne servait à rien, et que tout ce qu’on racontait sur les personnes trop bonnes était d’une infinie sottise. Sa grand-mère savait très bien blesser les autres, parfois mortellement, et qu’y avait-elle gagné? Rien du tout. »

Felicita est une femme libre, qui pense comme elle l’entend, qui agit de même, et qui est toute pétrie de bon sens et de finesse.On ne peut qu’aimer Felicita, même si l’homme qui lui fait l’amour avec passion, celui qui lui fait un enfant, celui qui l’aidera toujours, cet homme ne parviendra pas à l’aimer…Et c’est quand même un chagrin dans sa vie.

Dans Felicita on retrouve un peu chacune des héroïnes précédentes de Milena Agus, jeunes ou pas, belles conventionnellement ou pas, rondes ou fluettes et un peu dingues, amoureuses de l’amour et du sexe… absolument vivantes.Très belle relation entre Felicita et son père, autant amis que père et fille.

Enfin, passage très émouvant, quand Felicita se rend à Ellis Island avec son fils devenu pianiste de jazz (on a très envie de s’y rendre, grâce à quelques simples phrases ). Je ne vous mets ici qu’un court passage de ce très beau chapitre 44:

« […]Environné de nuées d’oiseaux, le ferry s’approcha d ela statue de la Liberté et accosta à Ellis Island. Dans le musée, ils se reconnurent. C’était ça, l’Amérique, et Felicita se mit à pleurer. « Toi qui ne pleures jamais, l’interrogea Gregorio, pourquoi maintenant? »

-Je ne sais pas.

En réalité, elle le savait. Elle avait fondu en larmes parce qu’une foule d’images lui était revenue d’un seul coup. Il y avait là, pêle-mêle, la machine à coudre d’Ester et son inutile robe de mariée, les faire-parts jaunis annonçant son mariage avec Sisternes, les papiers salvateurs des arrière-grands-parents de Judith fuyant Hitler et le visa sur le passeport de Gregorio, La Grande encyclopédie du jazz de son père, le piano du quartier de la Marina à Cagliari. »

La terre promise, la quête inlassable de ceux qui fuient leur pays pour échapper à la mort, à la guerre, à la misère; c’est avec une grande poésie de cela dont parle la belle voix de Milena Agus, sans donner de leçons à deux balles, avec simplicité et une grande force pourtant. Je me sens très proche comme personne, comme femme, comme mère, de cette Felicita.

Chacune ici et chacun cherche sa terre promise, qui n’est pas forcément celle imaginée mais la sauvage Sardaigne en beauté, étant finalement presque inévitablement celle de Felicita. C’est un livre court et fort, doux et tendre, intelligent. J’aime Milena Agus, elle me réconforte à chaque livre et c’est tellement agréable !

Felicita et Marianna, presque fin du livre:

« Elles se mirent à la fenêtre de la petite tour, côté jardin, et Felicita chantonna: »You better find somebody to looove ! You better find somebody to looove !

-Qu’est-ce que tu chantes ?

Quelqu’un à aimer des Jefferson Airplane. »