« La femme du deuxième étage » – Jurica Pavičić- éditions Agullo, traduit par Olivier Lannuzel ( Croatie )

La femme du deuxième étage par Pavicic« Un jour, bien plus tard, Suzana lui a dit: tout aurait été différent si on n’était pas allées là-bas. Si on était pas allées à l’anniversaire de Zorana, tout aurait été différent, ta vie, et peut-être la mienne.

Suzana lui a dit cela un samedi où elle lui a rendu visite. C’était au  printemps et l’on entendait bruisser le feuillage des peupliers blancs ou d’Italie au-dehors, quelque part du côté de la voie ferrée. Suzana était assise de profil à la fenêtre, une lumière chaude passait à travers le f=grillage et l’illuminait. Elle regardait les branches des arbres, et elle a dit cela comme ça soudain, comme si elle énonçait une remarque innocente, évidente. Bruna ne lui a pas répondu. »

J’ai rencontré de très beaux personnages féminins ces derniers mois. Voici maintenant Bruna. Un coup de cœur énorme pour Bruna et son histoire. Je n’ai pas lâché ce roman si bien écrit (traduit ), dans une écriture sobre, factuelle, mais qui entre profondément dans l’intimité de cette femme, qui se glisse dans ses sentiments, ses questions, ses désirs. On partage du début à la fin sa vie, bouleversée à partir de sa rencontre amoureuse avec Frane, quand tous deux dansent et s’enlacent aux notes de « Killing me softly », que le DJ va passer plusieurs fois.

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« Ce soir-là, Bruna sortit avec Suzana dans un bar et avala deux bières brunes qui lui tournèrent la tête. Le mal de crâne à venir se concentrait lentement autour des tempes et elle regardait dans le dos de Suzana le bar bondé d’hommes. Des hommes de toutes sortes, des grands et des petits, des visages grêlés et des basanés, et elle s’étonnait qu’entre eux tous, il y en ait un qui ait débarqué dans sa vie. Tout cela parce qu’un soir elles étaient allées à un anniversaire et qu’un Fabo passablement éméché avait passé et repassé Killing me softly. »

Fatalement, ils tombent amoureux, et c’est après leur union que Bruna devient cette « femme du deuxième étage », celui au-dessus de sa belle-mère Anka. Frane sera souvent absent pour son travail dans la marine, et longtemps. 

Il est peu de dire que la relation entre Bruna et Anka sera d’une grande rudesse. Anka domine, sera toujours épaulée par son fils – devant lequel Bruna ne dit pas grand chose – et sa fille Mirela.

On retrouve Bruna à la prison de Požega, deux ans plus tard, pour le meurtre de sa belle-mère. Non, je ne dévoile rien en disant cela, on sait qu’elle est en prison dès le début. Prison où elle est cuisinière. Bruna dans le miroir de la prison:

« Elle voit une brunette châtain aux cheveux longs qui savait qu’il y aurait des hommes pour se retourner sur son passage quand elle entrerait dans un café. Aujourd’hui personne ne se retournerait. car la vie sous les néons a tué son teint, la nourriture uniforme a clairsemé ses cheveux. Chez le dentiste on ne traite que les caries, et sous cette lumière forte, laiteuse, sa peau parait parcourue de pores et de sillons. C’est dommage, pense-t-elle quelquefois. C’est dommage, mais c’est comme ça. »

leek-3473642_640Cuisiner est important dans la vie de Bruna. Et c’est même ainsi qu’elle va tuer la vieille et méchante belle-mère. Ce n’est pas une excuse, mais personnellement je pardonne tout à Bruna, tant je me suis sentie touchée par elle.

L’auteur, simplement, décrit une vie de femme qui, soumise aux bons vouloirs d’une vieille aigrie, va commettre un meurtre. Lentement, d’humiliation en humiliation, elle va avancer dans une colère muette. J’adore Bruna, sa façon de penser, sa façon de vivre simplement, et suis touchée par sa patience. Elle pourrait faire face à la belle-mère, se fâcher, l’insulter, la rembarrer. Non. Bruna aime Frane, qui aime sa mère et  Bruna ne veut pas le contrarier. On verra que Frane est tout aussi épris, qu’il niera jusqu’au dernier moment l’idée que la femme de sa vie ait tué sa mère bien-aimée.

« Et maintenant il était assis là et il était au désespoir à cause d’elle – à cause de la femme qui avait empoisonné sa mère.

Elle lui toucha la main et il commença à pleurer. Alors la gardienne s’approcha et dit que le temps était écoulé.

poison-2004656_640Ils se prirent dans les bras avant de sortir. On se revoit bientôt, lui dit Frane. Mais Bruna savait que c’était leur dernière étreinte. 

Elle le savait et voulait en profiter à plein. Elle but le parfum de Frane, se frotta à sa barbe de deux jours, pressa sous ses doigts ses omoplates si familières, ses vertèbres, ses côtes. Elle le respirait et elle le touchait, une dernière fois, pour à jamais se souvenir de lui comme il était. Les gardiens finirent par les séparer. En sortant il lui fit un signe de la main. Il dit: « Je reviens dans deux semaines. » Mais Bruna savait déjà qu’il n’en serait rien. »

 

Ce qui fait l’intérêt formidable de ce roman, c’est cette intériorité, cette sobriété de l’expression, l’auteur qui racontant les faits sans pathos d’aucune sorte fait de Bruna une femme qui nous devient chère, proche, combien nous ressentons de compassion pour cette meurtrière. Parce que c’est une femme « bien » à mon sens, c’est une femme serviable, généreuse, sans être expansive ou tonitruante. Rien n’est tonitruant dans ce livre, c’est ce qui en fait la force. Bruna vit son arrestation, son emprisonnement avec une sorte de fatalisme paisible, même si elle a essayé d’échapper à la punition ( qui ne le ferait pas?). La prison, elle y cuisine et c’est un défi pour elle de faire au mieux avec pas grand chose de bon. Cuisiner l’apaise.

fence-2163951_640« Elle se débat avec de mauvais ingrédients, des légumes pourris de va savoir quel fournisseur, de la viande congelée qui aura bien rapporté un dessous-de-table à quelqu’un. Elle se débat avec des bouts de restes de poisson indéterminables, des saucisses grasses et tendineuses, de la viande hachée insipide, des blancs de poulets engraissés chimiquement dans des camps de concentration pour volailles. Elle supprime les bouts filandreux de la viande, écarte les morceaux d’os écrabouillés dans le ragoût, élimine les pousses jaunies des légumes, les charançons dans les haricots secs, les bourgeons des pommes de terre. Elle lutte contre les germes, les tendons et la graisse et s’efforce de concocter un repas avec ce qu’on lui donne. Elle surveille que les pâtes ne soient pas trop cuites, que la panure soit dorée comme il faut, que les betteraves soient joliment coupées. Bruna cuisine, les détenues mangent. Et le fait que les détenues mangent ce qu’elle a cuisiné procure à Bruna une sensation de pouvoir enivrant, envoûtant. »

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Elle est patiente et sortira, et entamera une autre vie. Qu’elle choisit, qu’elle cadre comme elle le veut. Et on lui souhaite en fermant le livre d’être heureuse. Elle a aimé Frane, elle l’aime sans doute pour toujours. Mais elle ne se fermera pas à une autre existence, dans un lieu choisi par elle. Je ne vous ai rien dit de la mère de Bruna, que je trouve intéressante ( on pourrait presque en sortir un autre livre ).

L’auteur nous fait grâce d’une fin triste pour Bruna, au contraire il lui offre une nouvelle vie et je lui en suis très reconnaissante, tant j’ai aimé cette héroïne. Gros coup de cœur.

« Bruna se lève et secoue l’herbe accrochée à ses vêtements. Elle reprend le chemin du village. car il est trois heures et il est temps. Elle va bientôt devoir ouvrir le café, allumer le poêle. Brancher la machine à café. Bientôt les premiers clients vont arriver, s’il en vient. Et s’il en vient, elle sera là pour les accueillir. »

                                         FIN »

La chanson fatale :

« L’épouse » – Anne -Sophie Subilia, éditions ZOE

thumb-large_zoe_lepouse » Gaza, janvier 1974

Arrive une carriole tirée par un petit âne brun. Elle quitte la route Al-Rasheed, qui borde la mer, et s’engage dans l’allée à peu près cimentée de la maison. Elle passe la grille restée ouverte et fait halte plus près du mur d’enceinte que de la bâtisse, peut-être pour ne pas se montrer intrusive. L’âne comprend qu’il faut attendre, il piétine. Ses sabots claquent contre le ciment pour chasser les mouches, qui reviennent. Il trouve une touffe de foin dans le sable et entraîne la carriole un peu plus vers la maison. Son maître le laisse brouter. Assis en tailleur dans sa robe, sur le plateau de bois, l’homme regarde en l’air. »

Cet homme, c’est Hadj. Elle, c’est Piper, l’épouse de Vivian, délégué humanitaire pour le HCR, en mission à Gaza. Piper est anglaise, et je me suis très vite attachée à cette femme.

C’est sans conteste grâce à l’écriture d’Anne-Sophie Subilia, que j’avais découverte avec  « Neiges intérieures », superbe huis clos, terrible et glaçant. Elle a une façon de raconter une histoire très intelligente, détachée et en même temps ancrée au cœur de l’intimité des personnages. Cette façon très personnelle et unique de raconter, de décrire. L’écriture est très sensuelle, très fine. Et puis crédible tant on peut se retrouver parfois dans les réactions de Piper, comme femme, comme épouse qui fréquente le Beach Club le week-end avec son époux, dans ces soirées où la futilité et les privilèges l’emportent sur la réalité quotidienne:

Caipirinha_1« Juda, c’est le barman du Beach Club. un grand type, vêtu d’une chemise noire lustrée. Il secoue son shaker en rythme; au bord de l’oreille, les yeux mi-clos, c’est hilarant et magnifique. Les glaçons tintent dans le récipient métallique. Il ouvre son shaker et verse le contenu dans deux verres, comme on l’aurait fait d’une huile sainte. Il fixe une rondelle décorative et, d’un geste ample, amplifié, dépose les boissons sur le comptoir. »

C’est le rôle de Piper: épouse. Ici, elle accompagne Vivian dans une maison de Gaza, maison avec un jardin et un jardinier. C’est là encore un décor que j’ai aimé. Hadj, déjà âgé, vient avec son âne et deux de ses garçons pour entretenir le jardin. Il est un personnage important, qui va accompagner Piper dans sa solitude. Au fil des jours, des semaines, on est dans la vie de cette femme que je trouve tellement attachante, sensuelle, rapidement éprise de cet endroit, des gens qu’elle croise. Elle a l’esprit ouvert à la découverte de ce lieu soumis aux guerres. Elle qui vit dans cette maison, un havre de paix, protégée. Hadj devient un personnage majeur, en ce qu’il représente pour Piper. Hadj a un frère en prison mais ignore laquelle et Vivian a agi pour aider cette famille. Visite du couple chez le vieil homme.

 » -Mister Vivian…, répète Hadj en présentant sa lettre et cette fois en demandant le concours de sa fille Maryam.

640px-Embroidery_from_Bethlehem_Dress_(Palestinian_Thobe)Celle-ci se penche vers la femme.

-Votre mari a pu aider notre famille, dit-elle.

-Comment ça?

Muhammad, qui ne parle ni français, ni vraiment anglais, s’impatiente d’être mis lui aussi au courant. Il attrape et tient le bras de Hadj, mais le vieux jardinier est trop concentré pour satisfaire cette demande. Samir prend le relais, murmure simultanément en arabe dans le creux de l’oreille de Muhammad qui ponctue son écoute de petits bonds excités sur son fauteuil, car il est tout aussi surpris que la femme d’apprendre à mesure ces nouvelles. C’est tout récent. En passant par Maryam, la fille de Hadj, « Mister Vivian » (prononcé « Viviane ») a convoqué Hadj dans les bureaux du CICR. Le vieil homme y est allé avec sa belle-sœur, tous deux escortés par Maryam. Le délégué a enregistré leur témoignage. Trois jours plus tard, il a pu leur dire dans quelle prison se trouvait le frère. Pas à Jénine-Cisjordanie, Dieu soit loué, mais à Ashkelon, « bien plus près de chez nous », à une vingtaine de kilomètres. Vivian s’est organisé pour que la prison d’Ashkelon fasse partie de sa prochaine tournée de visites. Dans peu de temps, oui peu de temps, on aura des nouvelles fraîches. On pourra transmettre des messages et faire passer un colis de nourriture. »

Il y a bien sûr aussi dans ce livre un regard sur les humanitaires et leur travail, par les yeux de Hadj, par ceux de Piper, quand elle va visiter des enfants à l’hôpital ou qu’elle « visite » la région avec Vivian. C’est ce que j’ai aimé chez Piper, son regard sur ce qui l’entoure. Car séjourner à Gaza n’est pas une chose ordinaire, facile – malgré le Beach Club , mais la curiosité de l’épouse, son envie d’exister dans ce lieu parmi les habitants est extrêmement touchant. 

C’est un livre à la manière de Anne-Sophie Subilia, c’est à dire qu’on est dedans et en dehors en même temps, c’est assez difficile à décrire. Cette écriture parvient à nous montrer le décor, sentir les parfums et percevoir les goûts, comme on ressent les colères, les frustrations, les chagrins et les joies de Piper. L’épouse. L’épouse qui est de temps à autre fâchée, ou infiniment triste. Piper n’a pas d’enfant, et regarde avec tendresse les fillettes qu’elles croisent, les bébés délaissés, Piper pleure quand son frère tant aimé vient passer une semaine avec elle. Piper regarde les gens de Gaza avec une attention rare, elle observe, elle échange. Et c’est Hadj qui va être comme donkey-ga8bdfda02_640une épaule « virtuelle » sur laquelle se reposer. Les descriptions du jardin sont merveilleuses, on entend le murmure des feuillages, et on sent le jasmin plein du bourdonnement des insectes. Première rencontre avec Hadj, l’âne de Hadj, une carriole et trois dromadaires :

« Elle découvre une scène assez drôle et désolante dans son jardin – une vision un peu anarchique, qui confine aux situations de rêves: une carriole qui tourne sur elle-même, un âne au museau gris, un vieillard muni d’un fouet  et trois dromadaires surgis du voisinage, arrachant autant d’herbes hautes que possible. À cet instant, le vieux maître semble incapable de guider sa bête qui caracole et finit par amener la carriole devant les jambes de la dame. Lui la regarde en baissant légèrement la tête. Est-ce un sage? Un soufi? Il porte un de ces bonnets brodés magnifiques, un kufi. La couleur bleu roi couronne sa vieillesse. »

Des événements surviennent, liés au couple, liés à la guerre, liés au quotidien, mais le temps long pour Piper est rendu sans une seconde d’ennui car cette femme a une vie intérieure qui ne sommeille jamais. Le couple est un peu défaillant; parfois elle résiste, elle argumente, elle sollicite et exige. Mais Vivian travaille, est souvent absent, souvent soucieux, et il boit beaucoup quand il rentre à la maison.

On sent malgré ça un attachement et quelque chose de tacite entre eux. L’épouse va rencontrer Mona et se prendre d’affection pour elle, psychiatre palestinienne. Le livre est par moments sous tension, entre les conflits du pays en filigrane et ceux du couple, perçus dans les gestes, les mots rares. Et puis il y a Hadj, et la petite Naïma, mais malgré tout, la vie quotidienne n’est pas toujours satisfaisante, le mari absent et la mélancolie vite envahissante. En tous cas, c’est là un très beau livre, grâce à l’écriture subtile d’Anne-Sophie Subilia. Il y a de la délicatesse dans la manière de parler des personnages. Quant aux descriptions, des personnes, des oiseaux, des plantes, c’est enchanteur.

640px-Huppe_fasciée_dans_l'Ain_18« La huppe s’interrompt et dévisage la femme si intensément, d’un œil, que celle-ci retient son souffle. L’iris brillant qui la fixe s’enchâsse dans un visage qui semble saupoudré de cannelle. Son bec s’entrouvre, laissant passer un liseré de lumière. L’oiseau semble sur le point de s’exprimer. Sa crête de plumes s’ouvre d’un coup, la huppe se secoue comme un chiffon et s’envole au milieu de ses ailes arrondies, emportant dans les airs ses rayures noires et blanches, sa majesté et sa trouvaille, un ver mou. »

Je sais, je ne vous ai rien dit, sinon que vous promener à Gaza avec Piper, dans l’esprit de Piper, suivre ses gestes et ses pensées, a quelque chose d’envoûtant. De triste et de beau aussi. Elle me plait vraiment beaucoup, cette Anglaise. « Neiges intérieures » était un roman assez dur, noir même, qui m’avait impressionnée, du genre qu’on n’oublie pas. Celui-ci, dans lequel on retrouve vraiment un caractère dans l’écriture, un vrai style, me trotte toujours dans la tête, parfois je pense à Piper. 

« Ils sont retournés au Beach Club se réchauffer avec un dernier whisky sour. Certains collègues étaient partis entre -temps, d’autres tenaient la jambe au pauvre Juda qui semblait dormir debout, abruti, saisi d’une crise de bâillements, pendant qu’il faisait sa vaisselle. Assis sur les grands tabourets de paille, ils sont encore restés bien une heure, à jouer aux dés.

Gaza alentour était plongée dans la nuit, telle une ville tranquille. »

On peut ne pas parvenir à entrer dans ce livre, dans la vie de Piper, ni dans ce microcosme de l’humanitaire qui fait la fête le week-end entre deux missions. Piper, elle, va entrer, à sa façon, dans la vie des Gazaouis avec beaucoup d’humilité, enfin je trouve. Pour moi, c’est cet aspect du livre que je préfère, les problèmes de couple restant pour moi l’aspect qui m’a le moins touchée. C’est l’intimité humaine de Piper et sa pensée qui m’a émue.640px-WMC_Gaza_City

Ici tout est en nuances, en touches d’ombre et de lumière. J’ai beaucoup aimé cette lecture et beaucoup aimé Piper, une femme qui attend, une femme qui peut-être espère, une femme seule, au fond. L’épouse. 

La quatrième de couverture dit avec justesse que dans ce livre, « Anne -Sophie Subilia révèle la profondeur de l’ordinaire », ce avec quoi je suis d’accord, mais la seconde phrase: « La lucidité qui la caractérise ne donne aucune circonstance atténuante à ses personnages ». Pas aussi d’accord que ça car personnellement, je suis très indulgente avec Piper. Elle est je crois une personne intègre, attentive et curieuse. Je ne vous ai rien dit de son rapport aux enfants, ce livre est plus riche que ce petit post peut le laisser penser. J’ai beaucoup beaucoup aimé.

Beau paragraphe final:

« Perçant l’obscurité, ils traversent la bande de sable à tue-tête, happés par le faisceau d’un éclairage cru, comme au cinéma. Parmi eux, il y a Jad, Samir et leur petit cousin, il y a Sélim et Nour, les fils du tapissier, il y en a des centaines, zigzaguant en camisole claire dans les ornières des Jeeps que leurs pieds pulvérisent. Naïma, lancée dans la nuit avec ses deux nattes poudrées par la lune, shoote de toutes ses forces dans un ballon mousse qu’un chien paria rattrape au vol et mord. »

25 septembre: Quand j’ai écrit cet article il y a quelques semaines, je me disais qu’Anne-Sophie Subilia est  vraiment une voix originale de la littérature contemporaine francophone. Je ne cache pas mon plaisir à lire que ce roman est dans la sélection du prix Médicis et du prix Fémina. Et je veux dire encore le plaisir que j’ai à écouter cette voix, la bulle dans laquelle je me suis trouvée, dans ce livre et dans le précédent, transportée ailleurs. Je remercie celle qui m’a permis ces voyages immobiles.

« Garçon au coq noir » – Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, traduit par Nicolas Véron ( allemand )

CVT_Le-garcon-au-coq-noir_3425« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.

Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »

C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi,  tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:

505px-Black_cock_(45496764122)« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »

C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.

347px-Jacob_wrestling_the_angel_2 Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:

« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »

Martin ne comprend pas;

« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.

« Des frères? Des sœurs? »

Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.

Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.

« Franzi », finit-il par dire à voix basse.

Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »

Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.

La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:

366px-_Come,__and_she_still_held_out_her_arms.« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »

Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule,  qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.

Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout. 

Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.

« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »

Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.

« Le soldat désaccordé » – Gilles Marchand- éditions Aux forges de Vulcain

CVT_Le-soldat-desaccorde_8161« Je n’étais pas parti la fleur au fusil. Je ne connais d’ailleurs personne qui l’ait vécu ainsi. L’image était certes jolie, mais elle ne reflétait pas la réalité. On n’imaginait pas que le conflit allait s’éterniser, évidemment. Personne en pouvait le prévoir. On croyait passer l’été sous les drapeaux et revenir pour l’automne avec l’Alsace et la Lorraine en bandoulière. De retour pour les moissons, les vendanges ou de nouveaux tours de vis à l’usine. Pour tout dire, ça emmerdait pas mal de monde cette histoire. On avait mieux à faire qu’aller taper sur nos voisins. »

Voici encore un livre magnifique. Ce début, assez banalement dit le départ de toute une génération « la fleur au fusil », et pourrait annoncer un énième roman sur cette affreuse guerre de 14-18.

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Il n’en est rien, car ce livre s’affirme avec force très vite comme original, traitant autant de l’amour que de la guerre. Une guerre atroce et un amour fou. Joindre ainsi ces deux sujets aussi bien, je crois que c’est très rare. Parce que cette histoire ne ressemble à aucune autre que j’aurais lue sur ce sujet. Écriture remarquable qui provoque une vive émotion, la fin m’a beaucoup touchée, toute cette histoire m’a émue, j’irais jusqu’à dire bouleversée. 

Gilles Marchand a une voix originale, une narration qui noue l’horreur, l’ironie, la force humaine, la résistance, et puis cet amour fou entre Emile et la Dame de la Lune.

 » Y avait plus d’arbres, plus d’animaux, plus de vie. Alors des fleurs, vous pensez bien. Elle avançait dans l’obscurité, s’accroupissait, ramassait une douille et la mettait dans la gibecière qui lui cognait les cuisses à chaque pas. Je ne sais pas comment elle faisait pour pas se faire tirer dessus. À croire que les Allemands la voyaient pas. On disait qu’ils pouvaient pas la voir parce que la lune ne l’éclairait que de notre côté. C’est pour ça qu’on l’appelait « la Fille de la Lune ». Il y en a qui affirmaient qu’elle ne vivait que la nuit. Le jour, elle disparaissait. Elle se volatilisait. On ne savait jamais comment elle arrivait là. On jetait un œil par-dessus le parapet et elle était là. »

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Le narrateur est un ancien combattant, qui aux premiers feux de la guerre a perdu une main, et qui quelques années après l’armistice est chargé de retrouver Emile Joplain. Comme d’autres comme lui, il est chargé de retrouver une personne ou sa dépouille pour les familles assommées de chagrin de ne pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit, même pas un lieu. Sa rencontre avec Blanche Maupas va être décisive,  la mère d’Émile. Gilles Marchand nous emmène alors sur la piste du soldat disparu, dans les décors sinistres de cette guerre. Galerie de portraits, vision des tranchées, récit d’un massacre général, pourtant, l’amour complètement fou entre Emile et La Dame de la Lune, car, cette fiancée lunaire, Lucie, elle aussi cherche de manière totalement démente son fiancé disparu. Quant à lui, notre narrateur, il pleure sa bien-aimée Anna.

« Mon Anna. Rêvée pendant quatre ans, partie en quelques heures.

Je me suis allongé contre elle, j’ai pressé mon visage contre le sien, je l’ai embrassée. Je voulais qu’elle m’embrasse aussi, qu’elle m’emmène avec elle. Je voulais l’accompagner.

La mort n’a pas voulu de moi. Elle m’avait rôdé autour pendant quatre ans et maintenant, elle m’ignorait, cette vieille carne.

J’ai pleuré.

Je n’avais pas pleuré à la guerre. Je n’avais pas pleuré quand j’avais perdu ma main. Quand Anna est morte, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Elles étaient inépuisables. Je pleurais pour tout ce gâchis, ces années perdues, volées, massacrées. »

Je tiens à le dire, ce roman est non seulement riche en histoire, cette Histoire à grand H qui est souvent un conte d’horreur, mais il est aussi riche en histoires, celles au petit « h », celles de gens comme cet ancien combattant, ses camarades, son Anna, la Dame de la Lune Lucie ou Emile Joplain le disparu. Et toutes ces masses de pauvres soldats entraînés dans quelque chose qui les dépasse et les abat avec une infinie violence et une ineptie tout aussi infinie. Quand le soldat enquêteur arrive au bout de sa recherche, une autre guerre pointe sa face morbide à l’horizon. C’est dire comme le monde a mauvaise figure. 640px-0_Le_boyau_de_la_mort_-_1914-1948_-_Dixmude_(Belgique)_2

La fin du livre nous plonge dans le chant poétique d’un accordéoniste, alter ego d’un cireur de chaussures à la gueule cassée, quand le narrateur demande une histoire d’amour. 

« Je me suis installé sur la chaise et, pendant que le cireur frottait le cuir de ma chaussure gauche, son comparse me demanda si je voulais une histoire à pleurer, une histoire à frémir, une histoire à rire, une histoire à frissonner.

Un peu désœuvré, je répondis que j’avais déjà entendu toutes les histoires, que c’était même mon métier. Il est resté silencieux. Alors j’ai ajouté: « Moi, ce que je voudrais, c’est une histoire d’amour. »

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Le long chant de l’aveugle accordéoniste, qui tel un aède déroule une histoire d’amour comme on en rencontre peu, clôt le livre avec une émotion qui personnellement m’a fait venir des larmes. 

« On voulait des lions, on a eu des rats.

On voulait le sable, on a eu la boue.

On voulait le paradis, on a eu l’enfer.

On voulait l’amour, on a eu la mort.

Il ne restait qu’un accordéon. Désaccordé. Et lui aussi va nous quitter. »

Lisez, et allez rencontrer « Le soldat désaccordé » . Pour moi, méchant coup de cœur. 

« Darwyne » – Colin Niel – Rouergue noir

Darwyne par Niel« -Son amou-our, durera toujours…

Darwyne n’aime rien comme les chants d’adoration dans la bouche de la mère.

-Son amou-our, calme la frayeur…

À bien y réfléchir, il n’aime pas grand-chose de ces matins de culte à l’église de Dieu en Christ. Il n’aime pas la sensation de la chemise synthétique et collante sur sa peau moite. Il n’aime pas la façon qu’ont les autres garçons de le regarder en croyant qu’il ne s’en rend pas compte, depuis ce banc où ils se retrouvent chaque dimanche comme si c’était un jour d’école.

-Son amou-our, réveille en douceur…

Il n’aime pas le diacre à la cravate, celui qui se tient près du guitariste. Avec ses gros yeux et sa moustache, il lui rappelle les fois où la mère a demandé qu’on prie pour libérer son fils des mauvais esprits qui le persécutaient. »

Voici un livre impossible à lâcher. Colin Niel nous emmène dans les pas de Darwyne au cœur des sortilèges de la forêt amazonienne et dans le quotidien de ce petit garçon de 10 ans que la vie n’a pas gâté. Né avec une déformation des chevilles – ses pieds sont à l’envers – d’une mère dure, peu aimante et souvent maltraitante sous prétexte que c’est pour son bien, Darwyne trouve une vraie vie, un réconfort et un monde dans lequel il n’est pas étrange ni étranger au cœur de cette forêt crainte par presque tous. 

rain-4376988_640Nous voici dans le bidonville de Bois-Sec, où vit Yolanda Massily dans un carbet – une hutte – avec son fils Darwyne et son nouvel amant, numéro 8, Johnson. Darwyne déteste ces hommes que Yolanda fait circuler dans le carbet.Yolanda est belle, très belle, et elle le sait. Darwyne le sait et il aime jalousement sa mère d’un amour indéfectible. Yolanda, quand Darwyne est né avec ses pieds tordus, a fait le maximum pour les faire redresser. Mais ça n’a pas vraiment marché. Et Yolanda n’a de cesse de rappeler au garçon tout ce qu’elle a fait pour lui, tout ce qu’elle fait, son orgueil est immense, et l’image de son fils, si imparfaite extérieurement, la blesse. Derrière une apparence de mère respectable, on découvre de quoi elle est capable, favorisant sa jolie fille Ladymia qui, elle, correspond à ses attentes.

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« Quelques minutes s’écoulent encore, elle revient vers Ladymia, lui tend une assiette en plastique fumante que la sœur regarde avec gourmandise.

Puis elle marche vers Darwyne, un autre bol à la main.

-Mange, dit-elle.

Et Darwyne se redresse pour découvrir son dîner.

Dans le bol, il y a cinq gros piments.

Rouges et fripés et gorgés de soleil.

Il lève la tête vers la mère, qui ne lui rend pas son regard. Elle est calme, elle est toujours calme, dans ces moments-là, elle ne s’énerve pas. Son visage est fermé comme un coffre inviolable, ni colère ni exaspération, non rien de tout ça. Elle répète:

-Prends. C’est ça que ça mange, les animaux, tu le sais. »

640px-Possum122708Né avec cette déformation des pieds, il est tout bancal, Darwyne, il n’aime pas l’école, forcément; si différent, avec sa petite mine peu aimable, il est étrange Darwyne, beaucoup trop pour presque tout le monde. Darwyne, lui, ce qu’il aime, c’est la forêt, juste là, en lisière de Bois-Sec. La forêt, les animaux qui y vivent, les arbres, tout. Il aime sa mère, sa sœur – qui vit sa vie – mais par-dessus tout, il aime cette forêt inextricable – mais pas pour lui – parce qu’il y trouve sa place, parce qu’il ne lui est fait aucune violence dans cette forêt. Lui, si persuadé que sa mère a raison, qu’il n’est qu’un « sale petit pian* dégueulasse ». Les pages 204 et 205 sont particulièrement révoltantes:

« Mange ta saloperie de forêt.[…] Mange, petit pian. Mange.

Et enfin Darwyne s’exécute.

Sabre derrière le crâne, à genoux dans les racines, il ouvre sa petite bouche et la plonge dans la boue, sans même s’aider des mains qui reposent inertes sur les côtés de la bassine. » 

512px-FaultierC’est l’assistante sociale, Mathurine, jeune femme en mal d’enfant qui désespère après des FIV sans succès, c’est elle qui aime la nature, qui sait plutôt bien y circuler, c’est elle en intervenant auprès de Yolanda pour Darwyne, qui va percer la vraie personnalité de cet enfant inadapté à la vie sociale mais si à l’aise en forêt. Et ce n’est pas n’importe quelle forêt, c’est une jungle bruissante, mouvante, pleine de vies secrètes, comme celle de Darwyne. Mathurine va partir avec le garçon pour un parcours en pays de sortilèges. C’est cet endroit qui les lie, qui les réunit dans le même effort, dans le même goût de cette nature toute puissante face à eux. C’est ici qu’ils se ressemblent.

« Le jour s’écoule sans qu’elle voie le temps passer. Ils parcourent kilomètre après kilomètre, remontent rivières et ruisseaux, suivent des lignes arrondies au somment des collines, franchissent vallons, plateaux, savanes-roches, cambrouzes. À mi-journée la pluie s’invite violente, annoncée par un vent qui secoue la canopée, l’eau ruisselle sur les troncs et se déverse des feuillages, le sol gonfle et devient boue. Mais pas de quoi stopper leur progression, à peine ralentissent-ils, Darwyne jette juste un œil dans son dos, pour vérifier que Mathurine est toujours là. À aucun moment elle ne décèle la moindre fatigue chez lui, il lui arrive même de presser le pas en pleine montée, des accélérations qu’elle suit en forçant, elle, sur ses cuisses pourtant robustes. »

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C’est peu dire que ce livre est beau, fort, parfois révoltant, mais toujours juste. Darwyne n’est pas seulement « victime ». La réussite est dans ce personnage souvent ambigu, qui est inquiétant, troublant, qui semble sortir de son titre d’humain pour se muer en animal, en arbre, en mousse ou en liane, il est vibrant de mille choses. Et il est impressionnant. Ce personnage marque mon esprit par sa « sauvagerie », j’entends par là son osmose avec son milieu naturel, la forêt. Darwyne m’a fascinée, j’ai eu beaucoup de tendresse pour Mathurine, si fine et intelligente. Et quant à moi je crois que Colin Niel signe ici un de ses plus beaux romans . 

Il y a encore beaucoup à dire sur les pages de cette histoire, sur la misère de ce bidonville par exemple, sur les impitoyables intempéries et catastrophes de tous genres qui l’affligent régulièrement, sur le caractère de Yolanda – moi, elle me fait peur –  mais je m’en tiens juste à ça, à l’émotion que m’a procurée cette lecture et vous laisse le grand plaisir de lire un tel roman. Un roman accompli qui génère une profonde réflexion sur notre relation à la nature et à l’inconnu. Gros coup de cœur !