« Le mouchard » – Liam O’Flaherty – Belfond Vintage, traduit par Louis Postif

 » 15 mai 192*; six heures moins trois du soir.

Francis-Joseph Mac Philipp enjamba précipitamment les quatre marches conduisant à la porte vitrée de la pension Dunboy. La « Maison », comme on l’appelle dans les quartiers pauvres et crapuleux de Dublin, est une bâtisse en ciment armé, haute de quatre étages, située à gauche d’une ruelle recouverte d’asphalte et balayée par le vent, dans la rue B…, au sud de la ville. Une odeur indéfinissable d’humanité entassée emplit l’air ambiant. De l’immeuble même émane un relent de nourriture et de parquets récurés à l’eau chaude et au savon.

Une bruine tombait d’un ciel de plomb ballonné. De temps à autre, une volée de grêlons, chassée par une rafale, venait s’abattre avec fracas dans la rue et rejaillissait en sarabande sur l’asphalte fumant. »

Cela faisait un bon moment que je n’avais rien lu de cette collection que j’affectionne. J’ai donc tenté ce roman qui date de 1925, parce que c’est un roman irlandais, qu’il a été adapté au cinéma par John Ford et les éditions Belfond nous le proposent dans la traduction d’origine de Louis Postif.

Dans le Dublin des années vingt où les conflits s’enchaînent et où la misère prolifère, François-Joseph Mac Phillip, membre de l’Organisation Révolutionnaire, meurt sous la balle perdue de sa propre arme en voulant échapper au policier qui était à ses trousses. Mac Phillip a été dénoncé aux autorités.

« La maison avait été cernée par dix hommes sous le commandement de l’inspecteur Mac Cartney. Suspendu par la main gauche au rebord de la fenêtre de la chambre à coucher, située au premier étage, sur l’arrière, il logea deux balles dans l’épaule gauche de Mac Cartney. Comme il tirait à nouveau, sa main glissa et lâcha prise. Le bout du canon ayant frappé le rebord de la fenêtre, la balle partit en l’air et pénétra par la tempe droite dans la cervelle de Mac Phillip.

Quand on le retira de la caisse à oranges, dans le jardin où il était tombé, il avait cessé de vivre. »

Mac Phillip est recherché parce qu’il est « un assassin »:

« […] au mois d’octobre précédent, il avait tué le secrétaire de la section locale du Syndicat des fermiers pendant la grève des ouvriers agricoles à M… Depuis, il s’était caché dans les montagnes en compagnie d’individus recherchés par la police, brigands, criminels et réfugiés politiques. Une heure auparavant, il était arrivé à Dublin dans un train de marchandises dont le conducteur faisait partie de l’Organisation révolutionnaire à laquelle Mac Phillip appartenait lorsqu’il commit son crime. »

Gypo est son ami qu’il a chargé de transmettre des lettres à son père et sa mère et au Comité exécutif dirigé par le glacial Gallagher. Celui-ci a rejeté Mac Phillip du comité pour désaccord et il vient d’éjecter Gypo aussi. Mais Gypo va trahir son Frankie car une récompense de 20 livres est proposée à quiconque donnera de bonnes informations sur la cachette du fuyard. Gypo va trahir parce qu’il a faim, parce qu’il dort où il peut, souvent à la rue dans cette ville où semble tomber une pluie sans fin; Gypo va trahir aussi parce qu’il nourrit quelque rancœur contre son ami et parce que sa manière de réfléchir est celle d’un gros géant arrivé de sa ferme natale, portant encore en son cœur son père, sa mère, sa campagne…Gypo se rend à la police:

« Je viens réclamer la prime de vingt livres offerte par le Syndicat des fermiers pour des renseignements concernant le nommé Francis-Joseph Mac Phillip », dit-il d’une voix basse et profonde. »

Et va alors commencer la descente aux enfers du colosse au tout petit chapeau, si content de pouvoir faire le grand seigneur avec ses 20 livres en poche, si content de pouvoir manger, boire, et fanfaronner devant son amie Katie qui si souvent l’a aidé. Même si la mort de son ami le chagrine, acculé comme il l’était il n’a pensé qu’à sa survie. Il va même se rendre à la veillée funèbre où la douleur de Madame Mac Phillip qui l’a souvent nourri lui fend le cœur. Et balourd, le cœur tendre et dur en alternance, Gypo se trahira lui-même. Il va se trahir aux yeux de l’Organisation. Gallagher veut savoir qui a dénoncé Mac Phillip. Il veut savoir car cet homme autoritaire ne supporte aucun écart. La trahison n’est pas admise, quelle qu’en soit la raison.

Gypo sera donc le personnage emblématique de la complexité des hommes face à certains choix dans ce roman remarquable avant tout pour la qualité des descriptions des lieux, des ambiances et des portraits humains tant physiques que psychologiques.

C’est là qu’excelle Liam O’Flaherty, dont la plume peut sembler un peu désuète, mais pourtant par le sens de l’image il arrive à capter l’attention. Peut-être aurait-il fallu tenter une nouvelle traduction ? Je n’en sais rien, Louis Postif était un grand traducteur. C’est juste la langue qui n’est plus la même. En tous cas, décor plein de vérité, comme cet hospice de nuit pour les sans abris:

« Cette salle était pleine de monde. Elle était meublée de longues tables et de bancs en bois blanc, comme un café populaire. Certaines tables étaient garnies de journaux, d’autres, de jeux de cartes, de dames ou de dominos. À toutes, des hommes étaient assis. Quelques-uns lisaient; d’autres jouaient. Cependant, la plupart restaient silencieux, les yeux perdus dans le vague, envisageant l’horreur de leur existence. ceux qui n’avaient pas pu trouver un siège se tenaient debout autour des tables et suivaient les péripéties des jeux, les mains dans les poches, le visage figé dans une indifférence stupide. […] Travailleurs irréguliers, criminels à l’occasion, vieillards déchus, ils possédaient une si faible notion du plan ordonné de la vie civilisée, de ses lois morales et de son horreur du crime qu’ils étaient incapables de sentir l’émotion que le meurtre soulève dans le cœur tendre de nos épouses et de nos sœurs. »

On a beau être révolutionnaire, ça ne fait pas de vous un homme meilleur, que vous soyez pauvre ou riche ne vous donne pas des qualités et des défauts différents, et rien ici ne laisse supposer que les uns soient meilleurs que les autres. Qu’ils aient des convictions ou pas, qu’ils combattent pour améliorer le monde ou juste pour ne pas crever de faim, tous sont animés par les mêmes choses, et chacun rêve de pouvoir, c’est la seule chose peut-être qui soit unanime. Sans doute un petit peu trop long à mon goût, mais une vraie atmosphère assez déprimante tant rien n’y est vraiment beau. Chaque fois qu’on pense avoir rencontré une personne un peu plus charitable envers autrui, un grain de sable vient s’en mêler et au bout du compte c’est une vision très noire de la condition humaine qui est donnée là. L’écriture est sans affect, sans fioritures alambiquées; c’est direct et frappant. Gypo  ( extrait du long et remarquable portrait de la page 19:

« Le dîneur portait une combinaison de coutil bleu et un foulard blanc enroulé plusieurs fois autour du cou. il avait une tête oblongue, des cheveux blonds coupés court et des sourcils noirs réduits à de simples touffes posées droit au-dessus de chaque œil, mais longues et pointues comme les bouts d’une moustache cosmétiquée. À eux seuls, ces deux dards avaient plus d’expression que les petits yeux d’un bleu terne dissimulés sous leur ombre farouche. […] Sur son corps immense et ses membres saillaient des muscles bombés pareils à des soulèvements inattendus brisant la régularité d’une plaine. Il se tenait raide sur son siège, sa grosse tête carrée vissée à son cou comme une épontille de fer rivée au pont d’un navire.

Tout en mangeant, il regardait devant lui. Il serrait sa fourchette dressée dans sa main gauche et frappait la table avec le bout du manche, comme s’il eût voulu battre la mesure à ses rapides coups de mâchoires. »

Tout est dit dans des scènes pleines d’odeurs, de bruits, de trognes, tout s’y passe sous la pluie et la bruine incessantes, tout semble se dérouler dans une demie obscurité, dans la lueur blafarde des réverbères. En écrivant ceci, je n’ai pas encore regardé ce que donne le film, que le préfacier Stève Passeur ne tient pas en haute estime, mais en lisant, oui, on imagine très bien un noir et blanc inquiétant et glacé.

Voilà, je ne juge pas nécessaire d’en dire plus, il faut entrer dans cet univers sombre, dans l’esprit de Gypo pas si bête, mais pas très stable, qui parvient à pleurer en repensant à sa jeunesse et à sa montagne, dans une page touchante (p.51 ) On finit par s’y attacher à ce pauvre gars avec son galure, partie de lui-même.

« Puis un immense désespoir s’empara de lui. Il aurait voulu garder pures les visions de son enfance : le paysage rustique d’un hameau de Tipperary, la petite ferme, le gros paysan à bonne face rouge, débordant de santé, qui était son père, sa mère au visage allongé, au cœur d’or, qui avait espéré le voir un jour devenir prêtre.

Plissant le front, il contempla longuement sa jeunesse disparue. Il se raidissait sur lui-même, comme si, par un simple effort musculaire, il fallait rebondir dans le passé à travers ces années de péché, de chagrin, de misère, jusqu’au petit hameau au pied des Galtees, où la vie s’écoulait, monotone, douce et paisible.[…]

Soudain il sentit sur chaque joue glisser quelque chose d’humide. Il tressaillit. Il versait des larmes. Il jura tout haut, troussa ses lèvres épaisses et grinça des dents. Sa jeunesse s’éteignit comme une chandelle soufflée par un courant d’air dans un long corridor. Le spectre grimaçant du présent redevint une réalité. Les mains de nouveau dans les poches, la tête légèrement inclinée en avant, et suspendue sur le pivot de son cou comme un ballon d’entraînement pour la boxe. »

Une lecture intéressante par son côté historico- politique, intéressante si on connait Dublin – ce qui n’est pas mon cas hélas – mais je le répète surtout par la très grande qualité des portraits et de toutes les descriptions sans concessions, comme les trois articles de presse, trois visions de Gallagher, comme le personnage de Biddy Burke et sa tirade formidable ( page 160 ), le très intéressant Dart Flynn ( page 219 ). Un vrai roman irlandais. Une vieille femme entonne « Kelly the boy from Killane »

Bonne lecture !

« La pyramide de boue » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.

Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.

Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »

Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide –  la « fangu », la fange qui finit par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.

« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».

Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre  et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.

 » Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.

C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.

-Qu’est-ce qu’il y a, maman?

-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.

Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:

« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.

Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.

Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »

Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.

« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.

Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »

Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et sans se prendre pour le grand esprit du siècle.

« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…

Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.

Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »

Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.

Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :

« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.

Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. « 

Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.

Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:

« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.

Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .

Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »

« Tout ce que nous allons savoir » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet

« Douzième semaine

Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dis-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur arrêterait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi. »

Je ferme à l’instant ce très beau roman plein de sentiments houleux, plein de souffrance et d’amour, de culpabilité et de rage…

Melody Shee, trente-trois ans, nous raconte son histoire à partir de sa douzième semaine de grossesse. Dans la vie, elle enseigne lecture et écriture aux gens du campement voisins, des gens du voyage au caractère ombrageux, aux coutumes finalement pas si différentes de celles des Irlandais, marquées par une ferveur religieuse à demi païenne, par un sens de l’honneur parfois bien déplacé, un sens de la famille qui sait cruellement faire fi de l’affection tant le jugement d’autrui compte.  Melody et la jeune Mary Crothery subissent un peu la même punition, le même bannissement, la même désapprobation de leur communauté. Parce qu’elles n’ont pas respecté les codes, parce qu’elles se veulent libres, parce qu’elles enfreignent les règles tacites de ce qui doit se faire.

Donc, voici Melody, enceinte du jeune, très jeune Martin. Point de départ, cette folie sensuelle qui saisit la jeune femme alors qu’elle apprend à lire au bel adolescent. Melody n’est pas heureuse, Melody semble subir tout ce qui lui arrive avec une certaine résignation, la juste punition de son inconséquence. Et des envies de mort lui viennent souvent, alors elle se raisonne:

« Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, que ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière. Je sens l’immobilité de mon bébé, comme s’il se cachait de mes pensées. »

Elle va nous raconter son mariage avec le beau Pat, connu, aimé, adoré depuis le lycée, à présent parti après des années d’un mariage tempétueux qui se finit à couteaux tirés, triste, tristement. De l’éblouissement de l’amour qui surgit à la déchirure de l’amour qui se mue en haine. De l’adolescence effervescente à l’âge de raison, lucide.

« […] et Pat a enlevé son casque d’un grand geste tout en marchant, ses cheveux mouillés par la sueur étaient rejetés en arrière et découvraient son front, le soleil éclairait son visage et ses yeux bleus brûlants fixaient les miens et il a posé une main sur son cœur en passant vers la ligne de touche dans l’air frais du soir et mes jambes ont cessé de me porter à tel point que j’ai cru tomber, et Breedie Flynn répétait : Oh c’est pas vrai, Melody, c’est toi qu’il regarde, et elle me serrait le bras et Dieu comme j’aimais ce garçon, comme j’aimais ce garçon. »

Terrible…

« Vraiment. Voilà tout ce qu’il a fini par dire. Je te dégoûte vraiment? C’était une vraie question.

J’ai chuchoté la réponse en serrant les dents. Oui, Pat, putain, tu me dégoûtes. Et c’était là, dit et entendu, pensé par l’un et cru par l’autre, et à partir de là plus rien ne pouvait être choquant, et nous étions libres de nous livrer à n’importe quelle indignité, n’importe quelle dépravation; notre langue elle-même était dégénérée. Nous en avons bien profité. Nous avons laissé notre rage devenir cette chose vivante et folle. Elle est devenue notre enfant, notre douleur incarnée. »

Elle va nous raconter la perte de son amie Breedie Flynn, sa trahison odieuse et la culpabilité face au chagrin qu’elle a causé à cette belle amie aux yeux bleus et au cœur si fragile. Et pire que ça. Dans ses heures de solitude, pense Melody:

« Toutes les traces que nous avons laissées disparaîtront, et tous les souvenirs de toutes les choses que nous avons faites mourront, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Il n’y a rien de plus à faire, maintenant que nous avons commis nos ultimes atrocités. » 

Elle va nous parler de sa mère disparue, une femme assez froide, mais elle va aussi nous raconter son père, le papa dont on peut rêver, tendre, doux, aimant même si la vie de sa fille le heurte dans sa religion, il a un cœur qui tolère et pardonne, car il aime sa fille plus que tout.

« Papa et moi étions debout à la tête du cercueil, à notre place d’endeuillés, Mercure et Vénus devant notre soleil éteint, les frères et sœurs de ma mère à nos côtés comme des planètes lointaines, avec une ceinture d’astéroïdes de cousins près des portes, alignés le long du couloir. »

Elle va nous raconter son corps et ses bébés perdus, sauf celui qu’elle porte là, celui qui s’est accroché et à qui elle va parler car c’est un peu à lui aussi qu’elle se raconte, comme pour le prévenir de qui est sa mère, ce dont elle est capable, capable de folie amoureuse et de cruauté. De compassion et de dédain.

Bref, ce livre est un véritable maelström où le tempérament colérique irlandais et l’orgueil sombre des gitans vont se percuter. Où l’on découvre que tout ça se ressemble assez.

Mary Crothery, qui a le don de lire dans les esprits, jeune blondinette assez véhémente mais emplie de chagrin par la punition et le rejet de sa mère, Mary devient la nouvelle amie de Melody qui lui apprend à lire à elle aussi. On peut même dire que l’enseignante est amoureuse de cette gamine, comme elle le fut de Martin. Une attirance vers ce « peuple du vent », et quand Mary est tabassée, à l’hôpital:

« C’est votre fille ? J’ai secoué la tête. Votre sœur ?

Non, j’ai dit, mon amie. Et ce mot, amie, ne semblait plus avoir de force, de sens qui ne soit vague et imprécis; il n’avait pas le pouvoir, une fois prononcé, d’exprimer tout ce que Mary Crothery  était pour moi. »

Il y a chez ces gens du voyage quelque chose qui attire Melody. La liberté qu’on leur suppose est pourtant bien relative. Entre les lieux de vie parfois précaires, les codes d’honneur, le machisme qui fait se marier les filles très jeunes, les marchandages autour de ces mariages…Le père de Melody connait leur histoire:

« Les gens du voyage sont les seuls vrais Irlandais, a déclaré mon père à table l’autre jour. Vous n’avez pas de sang mêlé avec les Vikings, ni avec les Normands, ou les Anglais, ni avec personne. Vous étiez des guerriers et des chefs de clan et des rois. À l’origine, votre peuple vivait sur la colline de Tara. Les princes de l’Irlande, voilà ce que vous étiez. »

Cette communauté va être très importante dans l’histoire à partir de la rencontre de Melody avec Mary. Et voici deux destins de femmes. Pas question ici de raccourcis douteux pour parler de leur condition, non. Aucune n’est tout à fait victime ou coupable ou plutôt chacune est les deux.

C’est ici qu’est le talent superbe de Donal Ryan, c’est que tout simplement – même si en fait ce n’est pas simple – il dépeint des vies de femmes et d’hommes sous leur jour le plus vrai, sous la lumière crue de leur courage et de leur lâcheté, ses portraits sont sans concessions mais sans aucun jugement, et je crois qu’on peut tous se reconnaître dans leurs faiblesses, leurs bassesses et leur grandeur. C’est magnifique et émouvant d’un bout à l’autre. La relation entre Melody et son père est particulièrement bouleversante, si pleine d’amour inconditionnel que…ça fait envie.

Une fin pour moi un peu inattendue, une fin magnifique.

« Ils sont partis maintenant, sur la route, et ce sont de vrais enfants du vent, ils prennent soin l’un de l’autre et ne reviendront peut-être jamais. Mais moi je pense que si. Et ils me trouveront peut-être ici, et je serai peut-être heureuse, et ma pénitence aura peut-être pris fin. »

J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre qui ne se lâche pas; on écoute Melody et on se reconnaît parfois; la langue est d’une grande beauté, pleine de poésie. Donal Ryan parle d’amour avec grâce et pudeur. Les parents, un jour:

« Et par un jour ensoleillé j’ai vu depuis le fond du jardin mon père qui se tenait aussi à la fenêtre, ils étaient face à face et ils se sont embrassés un instant sur les lèvres avant de s’écarter l’un de l’autre et j’ai ressenti un bonheur inconnu. Mais ça n’est arrivé qu’une fois. »

J’ai eu souvent les larmes aux yeux; cette lecture se fait en parfaite harmonie avec l’ambiance des ciels irlandais. Melody et Mary sont entrées dans mon cœur de lectrice avec ces héroïnes qui m’ont touchée dans de nombreuses lectures ( les femmes de Robin MacArthur, Grace de Paul Lynch ou Rose de Franck Bouysse ).

Quand Melody fait connaissance avec son fils :

« Tout ce qui peut être connu est là, derrière ces yeux. Il me connaît, il sait tout de moi, toutes les choses les plus terribles, et il m’aime quand même. Il faut que je le tienne contre ma peau nue et que je le regarde, et que je le regarde encore, ou bien tout ça n’aura servi à rien. Il faut que j’embrasse ses joues et son nez et ses yeux et ses oreilles et sa tête adorable et que je porte ses doigts à mes lèvres et que je sente son souffle et que je le respire et que je prenne son odeur pour l’enfermer dans mon âme. Je dois connaître l’amour parfait, le genre d’amour qui existe au-delà de toutes les choses terrestres.

Très beau livre, tourmenté et tendre, coup de cœur !

Le titre du roman est un vers de William Butler Yeats:

« La vague » – Ingrid Astier – éditions Les Arènes/ Equinox

« PENSÉE SUR LE MAL N°1

Reva dut s’y prendre à deux fois. Le premier stylo n’écrivait pas. Le carnet qu’elle avait acheté à Papeete gardait en creux son écriture invisible. Il aurait fallu un crayon de couleur pour la révéler en frottant à larges traits. Comme du codage d’espionnage.

Elle se retourna pour regarder si personne n’arrivait vers le tronc d’arbre d’où elle aimait contempler la vague, seule, aux premières heures.

Mais dans son dos, il n’y avait que le pont.

Le pont de la rivière Fauoro.

Dans son sac, elle chercha un deuxième stylo noir. Un feutre, celui-ci.

Il glissa sur le papier blanc et suivit le fil de ses pensées.

Elle vit enfin apparaître l’écriture, nette comme une blessure.

Du sang noir qui coule sur le papier. »

Dernier roman d’Ingrid Astier avec un voyage en Polynésie et principalement à Tahiti.

J’ai écouté l’auteure en conférence ( « Paysages grandioses et roman noir ») et en lisant ce livre j’ai repensé à ce qu’elle a dit alors. Bien évidemment Tahiti est un écueil pour qui veut éviter les lieux communs. Cependant il serait idiot de nier la beauté du décor, de la nature, de ces îles paradisiaques avec fleurs et fruits à profusion. Mais il serait tout aussi idiot de nier le fait que ce qui gangrène le reste du monde existe là-bas.

C’est donc une sorte de défi d’écrire un roman noir sous le soleil, dans les bruissements des cocotiers et de l’océan, avec tous les parfums, les plantes éblouissantes et la douceur de vivre…Douceur de vivre…parlons-en.

Le livre commence avec les carnets de Reva qui y rédige ses pensées sur le Mal. Reva est une jeune femme solitaire, qui vit plutôt cachée; on ignore tout d’abord pourquoi et on ne le comprend que tard. Vous n’apprendrez rien d’autre de ma part sur Reva, si ce n’est qu’elle est une des clés de l’histoire. 

Puis il y a ces jeunes gens, Hiro, Lascar, Birdy, et puis Moea, la sœur de Hiro qui vient rejoindre son frère après une longue absence et retrouver aussi son fils l’adolescent Tuhiti. Hiro est surfeur, un des meilleurs puisqu’il affronte la terrible vague Teahupo’o, » la plus belle vague du monde, le diable en robe d’écume ».

Jusqu’au jour où débarque Taj, alias Kay Stevenson, surfeur hawaïen plein de superbe. Lascar l’emmène sur les lieux en bateau:

« À l’avant du bateau, l’homme finissait de fumer. Ses épis décolorés surplombaient sa planche qu’il waxait. La vague approchait et il jeta son mégot dans l’eau. Au-dessus des montagnes, les nuages restaient accrochés, indifférents au sort qui se jouait. Le vent était offshore. En plus d’être imbuvable, ce salopard avait de la chance. Comment s’appelait-il déjà ? Lascar secoua sa mémoire tandis que l’écume battait les flancs du bateau. Taj ! Oui, ce devait être Taj.

Eh bien, welcome, Taj ! Bienvenue en enfer. Ici, c’est Teahupo’o, le mur de crânes. »

C’est l’occasion pour Ingrid Astier d’écrire les plus belles pages de ce livre : la rencontre de Hiro et Taj, leur affrontement muet sur la vague, la description de cette vague qui peut être mortelle. La présentation in situ des personnages majeurs du roman et puis la vague. Lascar, depuis son bateau, observe Taj le frimeur et Hiro cet ami qu’il admire tant quand il surfe:

« À côté, Hiro était un Prince. Capable de passer des heures à attendre la Vague. Celle qui, en quelques secondes, lui procurerait l’éternité. Une vague qui savait être aussi grande qu’un hall d’aéroport. Une vague qui, déjà cent fois, aurait pu le tuer. Le moment venu, il se glissait en elle et elle l’enrubannait d’un tube parfait. Alors, Hiro entendait le souffle du géant, puis il rentrait.

Oui, Hiro était un Prince, que tout le monde respectait. Et jamais il ne se serait collé la Voie lactée sur le torse pour affronter la vague mangeuse d’hommes.

Sur son corps, Lascar se souvenait d’avoir vu la vague tatouée, stylisée par Terupe. Au plus près de son cœur, là où d’autres portent le prénom de leur premier amour ou de leur mère. »

Le livre compte deux parties, la première est nommée « Aurore » et la seconde « Crépuscule ». J’ai préféré cette Aurore, parce que je l’ai trouvée plus tonique dans le rythme et l’écriture, plus juste dans le ton, plus spontanée. Le défaut que j’ai trouvé à ce livre est le côté explicatif de certains termes de surf ou du vocabulaire maori. Parfois ça passe, d’autres moins. Je crois que ça part d’une volonté de bien faire en évitant les notes de bas de pages. Mais je pense que j’aurais préféré des notes qu’on lit si on veut, quand on veut. Le procédé qui consiste à faire expliquer quelque chose au personnage, comme glissé dans la conversation, ou à faire une rallonge dans la phrase pour permettre au lecteur de comprendre freine, appesantit l’élan du texte et c’est dommage.

Ceci dit, c’est une bonne histoire, très romanesque comme sait le faire Ingrid Astier  (son « Haute Voltige » a été pour moi jubilatoire, un roman romanesque à souhait, un sans faute à mon avis ), mais sans doute avec la soif d’apprendre sur ce dont elle allait parler s’est elle fait ici un peu déborder. Le seul cas où ça ne m’a pas gênée, c’est quand ça m’a permis de noter une recette, même si je cuisine très rarement la murène…! 

Ce bémol signalé, j’ai quand même pris plaisir à cette lecture car il y a des questions qui se posent, des éléments distillés au fil des pages qui tiennent jusqu’au bout du roman et des constats parfaitement exposés, ainsi cette réflexion du sage Lascar:

« Lascar avait sauté dans sa caisse à savon. Elle était tellement petite qu’elle ressemblait à un jouet.[…] Le contraste était saisissant entre ce baroudeur de la mer qui avait du Viking dans le sang et sa voiture de gosse. Elle faisait de lui un personnage de BD.

Pour tout avouer, Lascar s’en foutait complètement. Et puis, il avait la chance de vivre au-delà du jugement. Son seul luxe était d’avoir une pléiade de lunettes de soleil, parce qu’il les perdait. Clairement, il n’avait pas tout quitté pour aller crâner au bout du monde avec un 4×4 Porsche Cayenne. Ce qu’il demandait à une voiture était de rouler. Point barre. Tous ces mecs qui s’indignaient que des Polynésiens perdus sur un îlot de corail, un motu, puissent toucher un jour une tortue alors qu’eux-mêmes prenaient des avions, faisaient des pyramides avec les déchets et paradaient avec de grosses cylindrées, ça le débectait. Leur conscience, ils la gagnaient en balançant des stylos aux enfants pauvres quand ils voyageaient. Ou des paquets de chips. Et après, ils moralisaient? »

 

 

 

Les procédés et les acteurs du trafic de l’ice sont très bien amenés et montrés, cet ice outil de dépendance et de mort qui va détrôner le paka, provoquant les ravages qu’on connait. Cet ice qui va faire gagner beaucoup beaucoup d’argent à Fauvero, trafiquant flanqué de Ue, Timeo et Tini ses hommes de main.

Ce qui est intéressant, c’est la vie de cette face cachée aux touristes de Tahiti, cette côte sauvage, ces gens comme Lascar qui ont un mode de vie tel qu’ils l’ont choisi. Lascar est mon personnage préféré parce qu’il est limpide et franc.

Son œil est exercé à voir le futile, le toc, le moche. Il est formidablement vivant. J’ai aimé aussi l’amitié présente dans cette histoire, les belles pages sur ces amis qui emmènent Birdy, en fauteuil roulant, pour un pique- nique dans la montagne.

Un mot à propos de Terupe le tatoueur, très beau personnage, discret, mais en peu de mots on en sent la profondeur:

« Terupe, le tatoueur de Teahupo’o, avait donné rendez-vous à Taj à 10 heures.

Son chalet était en marge du village, côté montagne, et il fallait être habitué pour ne pas rater le discret panneau, dévoré par la verdure, où était peint TATOO. Cette discrétion ne gênait pas Terupe. Il appréciait qu’on l’ait repéré ou qu’on le cherche comme le graal de la journée.

Et puis le style, ici, ce n’était pas les luminaires fluo accros à l’électricité. On était loin de Las Vegas. par chance, McDonald’s n’avait pas encore débarqué. »

et aussi, en présence de Taj:

« Taj revissa sa casquette sur sa tête. Elle n’avait pas eu le temps de sécher.

Il fit quelques pas vers la sortie et dit sans se retourner:

-Vous autres,Tahitiens, vous resterez toujours sous un bananier. Votre putain de fierté vous empêche d’évoluer.

Terupe fut au bord de le perforer à coups d’aiguilles bien plantées.

Puis il réfléchit et se dit que les esprits s’occuperaient de ce chien galeux aux poches pleines de billets.

Sur une île déserte, on se nourrirait plus de bananes que de billets, connard. »

Le temps dans ce livre est très bien travaillé, on a une sorte de continuité élastique que j’aime bien – je veux dire par là que ce temps n’est pas rythmé par une horloge ou un calendrier, mais par peut-être le flux de l’océan, par la nature elle-même – et sans aucun doute, Ingrid Astier a elle aussi une plume souple qui s’adapte sans problème aux langages, aux caractères et aux paysages, ce qui rend l’ensemble crédible, sans omettre son sens de l’humour qui ne gâche rien.

Pour finir, je ne peux pas passer sur le côté sentimental de ce roman, au bon sens du terme. Car côté sentiments ici rien n’est simple, en particulier pour Reva, mais aussi pour Moea et Birdy. Pauvre, pauvre Reva, vouée à souffrir; dans la deuxième partie elle prend une importance plus grande, plus visible et ce qui se déroule est atroce; alors que Moea et Birdy s’accommoderont plutôt bien de ce qu’ils ont vécu pour construire autre chose. Quant à Taj, c’est un personnage très sombre , dont on découvre l’histoire au cours du récit, non sans surprise et il peut justifier à lui seul la face noire de ce roman.

Les sentiments ne sont pas qu’amoureux. J’ai parlé plus haut de l’amitié, puissant moteur ici pour lutter contre les dangers, ceux de la vague, ceux de la drogue, ceux du chagrin et de la solitude. Et puis il y a l’amour de l’île, l’amour de Tahiti, l’enchantement que ressentent Hiro, Lascar et leurs proches en parcourant les montagnes, les vagues, les plages. 

« -Bienvenue au Palace Tupe, Birdy ! lança Lascar.

-Sacré cinq étoiles, murmura Birdy.

-Tu sais, à ce stade, les étoiles on ne les compte pas.

Birdy ne savait plus où donner de la tête pour regarder. Le cadre était féerique. La cascade dévalait la pente à pic en deux temps, comme si la roche grise avait formé un trône royal à l’assise majestueuse. Un océan de fougères l’encadrait. Des buveuses d’eau aux corolles roses couraient dans la verdure. »

Le profond respect qu’ils vouent à leur environnement et le malaise généré chez eux par l’oubli progressif de leur histoire, de leur culture, de leur mode de vie. C’est ça que j’ai le plus aimé dans ce livre même si l’auteure, qui sans aucun doute a su percevoir la beauté et la richesse des lieux et ses malaises aussi, n’a pas toujours su en parler sobrement, – et ceci n’engage que moi –  malgré ça, c’est un bon livre. L‘amour ou l’enthousiasme rend maladroit parfois, non ?

Reva est le personnage qui incarne le malheur, un personnage touchant et désespéré, et Lascar incarne lui l’espoir, avec son caractère lumineux,drôle, tendre, et lucide. Il illumine tout le livre, je trouve. 

Bien sûr, ce petit article ne fait qu’effleurer le contenu de ce roman, qui a un fond assez juste je suppose sur la Polynésie d’aujourd’hui, sur sa jeunesse, la gestion du tourisme, de la nature, de la cohabitation, etc…Bien qu’ayant de la famille  là-bas, je n’y suis jamais allée et ne me risquerai pas à émettre un point de vue sur ces sujets. Un peu de géographie, avec cette carte dans le livre:

 

Pour le reste la fin est ciselée, elle ferme la boucle de la rencontre initiale entre Hiro et Taj sur Teahupo’o, magnifique, à vous de la découvrir.

Des défauts mais pardonnables – j’aime bien Ingrid Astier – joli récit, avec du fond et de beaux personnages.

 Lascar aime  The Prodigy :« Out of space » 

 

« La voisine » – Yewande Omotoso – ZOE/Écrits d’ailleurs, traduit par Christine Rague

« Hortensia prit l’habitude de marcher quand Peter tomba malade. Non pas au début, mais plus tard, quand son état s’aggrava, qu’il fut cloué au lit. C’était un mercredi. Elle s’en souvenait, parce que Bassey, le cuisinier, ne venait pas le mercredi, et qu’il y avait des médaillons d’agneau dans un tupperware au frigo, à faire réchauffer au four à convection et à manger avec des légumes- racines rôtis, arrosés d’huile d’olive. Mais elle n’avait pas faim. La maison lui paraissait petite, ce qui semblait impossible pour un logement de six chambres. pourtant c’était le cas.

« Je sors », avait hurlé Hortensia depuis l’escalier. »

Voici un roman qui m’a beaucoup plu, une lecture qui a été très différente des romans noirs précédents. Souvent drôle, c’est l’histoire de deux vieilles dames au caractère bien trempé.

Mais ce serait un peu léger si cette histoire ne se déroulait pas au Cap en Afrique du Sud, dans un quartier très chic, dans Katterijn Avenue.

Je vous présente Marion, blanche et architecte brillante. Elle habite au n°12 de l’avenue et a conçu la maison voisine de la sienne, au n° 10. C’est là que ça se gâte, car au 10 vit Hortensia, noire et connue jusqu’au Danemark pour ses talents dans le design en particulier de tissus.

Et donc, bien que noire elle vit dans cette maison luxueuse, immense. Elle est la seule femme noire résidente du quartier. Toutes les autres y font office de domestiques et en sortent leurs tâches accomplies. Hortensia vit ici car elle a épousé un blanc, Peter, rencontré alors qu’elle faisait ses études à Londres. Voici en résumé le départ de ce roman qui sous des airs légers dit bien des choses ; d’une part sur les femmes en général, sur les différences selon que l’on soit blanche ou noire, riche ou pauvre,…et en Afrique du Sud, ou l’histoire rôde partout, vieilles rancœurs mal éteintes, vieux litiges perdurant, et mentalités encore sclérosées.

« Après leur arrivée en Afrique du Sud, Hortensia s’était tournée vers Peter pour lui dire: cet endroit ne va pas bien. Le pays? avait-il demandé et elle avait confirmé de la tête. Et les gens. Les meilleurs savent qu’ils sont malades et ils essaient divers remèdes. Certains savent, mais n’agissent pas. Et le spires pensent qu’ils vont bien, qu’ils n’ont besoin de rien.

Bien entendu, elle-même n’était pas bien depuis des années. Et elle n’avait eu ni la force, ni le désir, ni le moindre sens des responsabilités pour engager un processus de guérison en elle-même ou chez les autres. Pas à l’époque et pas maintenant. »

Ici pas de discours, mais un affrontement entre deux fortes têtes. Quoi que…Il s’avère que Marion a beaucoup de « principes » et de choses qui la choquent, mais pas si mauvais caractère que ça. Par contre Hortensia est réellement une femme avec un caractère coriace -ce qu’on peut tout à fait bien comprendre, en découvrant la vie de sa famille évidemment. En tous cas, c’est bien vu de ne pas faire de la blanche la plus détestable. L’écriture fait en sorte qu’on reste en retrait côté sentiments, on lit avec amusement plutôt, on ne prend pas parti ( sauf en ce qui me concerne avec Agnes ) et se déroulent les vies, les voyages, les exils, les pertes, les chagrins, finalement pas tant de joies ou de grand bonheurs que ça. L’histoire de l’Afrique du Sud défile elle aussi à travers ces deux maisons et ces deux femmes.

Au fil des pages, après que Max, l’époux de Marion, décède en lui laissant des dettes phénoménales, on va donc découvrir les vies respectives de ces vieilles héroïnes. C’est intéressant parce qu’on peine à croire qu’elles aient passé les 80 ans, l’auteure nous fait entrer plutôt dans leur cerveau et leurs idées que dans leur corps. Ceci avec vraiment beaucoup de finesse arrivera au fur et à mesure que les relations entre Marion et Hortensia vont évoluer. Car d’une haine cordiale, elles vont passer à une sorte de tolérance rouspéteuse, en particulier pour Hortensia qui des deux est la plus « mal léchée », puis à une cohabitation par la force des choses et un événement dont Hortensia se sent responsable. Elle fera donc preuve de mansuétude en proposant à Marion une chambre chez elle. On pourrait réduire Marion à une bourgeoise coincée, rigide et stupide en lisant ça :

« Marion se réveilla un matin face à une Noire, aux cheveux courts grisonnants, pratiquement sans poitrine et maigrichonne, en train de diriger un orchestre de déménageurs avec des mouvements de mains complexes. Un commando, voilà le mot qui lui vint à l’esprit par cette matinée fraîche tandis qu’elle observait cette femme derrière ses portes-fenêtres qui donnaient sur sa véranda exposée au nord. C’était une insulte, une Noire faisant subitement son apparition dans une maison que Marion rêvait de posséder depuis des dizaines d’années; non, une maison qui était de droit la sienne, que d’autres personnes ne cessaient de s’approprier. »

Mais encore une fois, ce roman n’est pas simpliste et Marion n’est pas si lisse.

Deux autres personnages sont à mon sens très importants pour le côté le plus profond de cette histoire, ce sont Agnes, domestique chez Marion et Bassey, homme à tout faire chez Hortensia, tous deux sont noirs. Tous deux sont intelligents, efficaces. La différence est qu’Agnes travaille pour une blanche, elle. Et Marion la traite comme une domestique noire, c’est à dire que je vous donne pour seul exemple celui-ci:

« Pourquoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office, Agnes? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans le studio.

-Non, Patronne.

-Quoi?

Agnes avait rarement l’occasion d’utiliser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappeler une seule fois où elle l’avait entendue l’employer.

« Celui-ci ,’est pas mon papier toilette, Patronne. Le mien, je l’achète moi-même.

-Pourquoi achètes-tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel changement avait bien pu se produire? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’années et connaissait les règles.

Agnes, qui était en train d’essuyer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.

« J’avais besoin du quelque chose de meilleure qualité, Patronne. »

Un jour, peu après cette conversation, alors qu’ Agnes était occupée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspecter la salle de bains. Là se trouvait le papier toilette en cause. Triple épaisseur. »

Car Marion prenait du simple épaisseur pour Agnes, du double pour elle…

Bassey, lui, a été engagé par Hortensia qui a été séduite par son côté hautain et distant:

« Il y avait quelque chose d’éternellement ordonné chez Bassey, de contenu. Cela se manifestait sous la forme d’un léger dédain envers Peter et elle-même, elle l’avait toujours senti. Pas de l’antipathie pourtant, quelque chose d’autre – pas de la pitié non plus. Elle l’avait remarqué ce tout premier jour, quand il était assis en face d’elle. Une lassitude discrète dans les yeux, comme un roi fatigué. Et même si Hortensia avait été déconcertée par la majesté de Bassey, sa superbe, elle l’aimait aussi pour cela. Il s’exprimait comme si ses mots étaient précieux et qu’il savait que la personne à qui ils s’adressaient n’était pas vraiment digne de les recevoir. Son visage laissait apparaître des signes d’indulgence- la longue et silencieuse souffrance de ceux qui sont au service des autres. »

Et si Hortensia garde la distance de l’employeuse envers l’employé, il y a entre eux deux une forme de complicité et de compréhension tacite.

Ce passage est aussi un exemple de la très belle écriture de ce roman ( et sans aucun doute un excellent travail de traduction aussi ).

Je pourrais vous résumer le parcours de chacune de ces deux femmes, mais il est plus intéressant que vous découvriez ces deux vies par vous-mêmes, deux vies que personnellement je ne trouve pas très heureuses. Marion va renoncer à sa profession pour élever ses enfants, avec à la fin de sa vie une seule fille qui lui parle encore, quant à Hortensia, elle ne sera jamais mère à son grand chagrin, et surtout elle sera une femme trompée durant de très nombreuses années. Pourtant elle doit à celui qui fut son mari  – blanc –  de vivre dans cette maison au n° 10 de ce quartier chic.

« En arrivant dans leur nouvelle maison, Hortensia s’était rendu compte qu’elle serait la seule propriétaire noire de Katterijn. Elle avait éprouvé du dégoût envers son environnement, envers la haute bourgeoisie blanche bien protégée du voisinage et, pendant ses mélancoliques moments d’intimité, elle éprouvait aussi du dégoût envers elle-même. »

La maison du n° 10 a elle aussi un grand rôle dans ce qui va se dérouler au cours de ce roman plein de finesse, drôle et grave pourtant, elle est le point de crispation entre Marion et Hortensia. Il se passe beaucoup de choses, il y a des enfants, des petits-enfants, un testament embarrassant, un mari, une amante, un comité de « bonnes » dames blanches qui règlent des histoires de droit sur les terrains du quartier à leur façon, Hortensia qui va semer le désordre dans cette organisation convenue. C’est ici évoquée l’histoire sordide du sort des Noirs dans leur propre pays à travers la vie de Annamarie, et puis une jeune femme aveugle qui apparaît à la fin du livre, beau symbole pour l’aveuglement quand on a des yeux pour voir.

« Que vouliez-vous demander?

-Est-ce que vous êtes née comme ça?

-Vous voulez dire aveugle?

-Désolée. Oui , je voulais dire aveugle.

-Oui. Je crois que ça rend les choses plus faciles. Je n’ai jamais rien connu d’autre. »

Le récit des existences de ces deux femmes est foisonnant car ce ne sont pas des vies tranquilles quoi qu’il paraisse en regardant le confort des vieilles dames; ce ne sont pas les émotions qui submergent ici, mais le sourire souvent arrive, et la sensation d’être réellement en observation devant ces deux maisons voisines et ces femmes claudicantes et fatiguées. Je suis allée de la Barbade au Cap en passant par Londres et le Nigeria . On fait la connaissance des parents d’Hortensia et de leur périple, parents qui furent des gens aimants. La vie de Marion enfant, puis jeune femme fut plus triste, vraiment, et encore une fois le parti pris de ne pas faire de la femme noire une victime totale rend le livre bien plus intelligent et surtout moins manichéen, ce qu’on peut souvent craindre dans ce genre d’histoire aux nuances sensibles. J’ai aimé les descriptions de la colline Kopje où Hortensia va marcher

« Le sommet du Kopje était couvert de plantes grimpantes et de pins clairsemés. Un chemin traversait les hautes herbes et bien qu’il eût l’air entretenu, Hortensia ne pouvait s’empêcher de penser que le Kopje était un endroit tombé dans l’oubli. »

J’ai aimé les fleurs, les arbres, les parfums du Cap, j’ai aimé l’ambiance et la rivalité rageuse de l’architecte et de la designeuse qui se termine sur un match nul, j’ai aimé le message envoyé discrètement sur ce qui peut amener à réviser nos jugements, et j’ai aimé Esme, la jeune aveugle:

« -Oh non, Esme n’a absolument pas besoin de moi. C’est peut-être même l’inverse. Hortensia rit. Et quand elle est partie, je me suis demandé si je la reverrais un jour. Avec inquiétude. Elle m’a téléphoné quand elle est arrivée chez elle, vous vous rendez compte?

-Formidable.

-Être proche de quelqu’un comme elle. Je ne peux m’empêcher de penser: je suis une mauvaise personne, Marion. Je vais bientôt mourir et j’irai en enfer.

-Pour quelle raison?

-Parce que j’ai été méchante. Je sais que c’est simpliste, mais regardez-la, une personne qui a toutes les raisons de ne pas l’être et qui pourtant est si…gentille. »

 

Pour finir, j’ai beaucoup aimé ce livre pour ce qu’il dit, pour la qualité de l’écriture, le ton sans pesanteur, pour Hortensia, Marion, Agnes et Bassey…plus quelques autres tous intéressants ( sans doute Max et Peter ne sont pas les plus attachants du lot ! ) 

Il y a un peu de musique ici aussi, quand les deux vieilles dames à la fin, envisagent leurs funérailles, pour Hortensia:

« Brûlez-moi en secret, jetez mes cendres dans le caniveau. Pas une seule âme ne doit prononcer une parole devant ma dépouille…Pas. Une. Seule. Âme. Pas de rassemblements. Pas de chants. »

Quant à Marion:

« Seigneur ! Que d’austérité ! Quand je mourrai, je veux que mes enfants soient obligés de dire des choses gentilles.Je veux que Stefano transpire en racontant ne serait-ce qu’un mauvais souvenir, rien qu’une pensée aimable envers sa pauvre mère. »

Hortensia émit un pff de mépris..

-Je veux du Verdi, Nabucco.

-Mon Dieu ! »

J’ai choisi entre tous ce chœur multicolore

Bonne lecture !