« Comment j’ai rencontré les poissons » – Ota Pavel – éditions DO, traduit par Barbora Faure

« Avant la guerre, maman avait une envie folle de se rendre en Italie. Ce n’était pas tellement pour voir les statues de Michel-Ange ou les tableaux de Léonard de Vinci, mais plutôt pour se baigner au moins une fois dans une mer tiède. Originaire de Drin près de Kladno, où il n’y avait qu’une pauvre petite mare aux canards sur laquelle flottait une couche épaisse et verte de lentilles d’eau, elle n’avait jamais pu, dans sa jeunesse, profiter d’une bonne baignade. Alors, à chaque printemps, elle posait à papa la même question:

-Mon petit Leo, est-ce qu’on y va cette année? »

Deux découvertes : cette maison d’éditions toute neuve ( éditions DO fondées en  2015) et ce petit livre délicieux d’un auteur tchèque; ce livre est un classique en son pays, et il faut remercier cet éditeur pour son partage en français pour la première fois. Et puis je vais dire merci encore à ma grande sœur qui me l’a offert. Joli cadeau, de ceux qui vous font oublier un moment le quotidien, de ceux qui réconfortent.

« À maman, qui avait mon papa pour mari »

C’est la dédicace du recueil pleine de tendresse, plusieurs des textes parlent de « mon papa, mon papa Leo »…Recueil de courts récits autobiographiques qui outre la rencontre de l’auteur avec les poissons – et la pêche –  disent une foule d’autres choses douces, drôles, jolies mais aussi tristes, mélancoliques, graves, terribles. Des histoires qui l’air de rien au début touchent au cœur. Et plus on avance plus la gravité est là avec la guerre qui approche, qui frappe, et puis après c’est l’âge adulte, des êtres chers qui s’en vont et déjà la nostalgie…Ce passage me fait monter des larmes

« L’oncle est mort après la guerre, peu de temps après Holan*, et il n’a plus eu le temps de rien faire. Quand je suis allé à son enterrement, l’orphéon jouait sur la berge une chanson parlant d’un passeur fidèle, et on l’a mis dans un grand cercueil noir sur la plus ancienne de ses barques, celle sur laquelle il avait emmené des dizaines de ses compagnons morts vers la rive de Nezabudice. J’avais déjà l’âge de raison et je me suis mis à pleurer comme jamais auparavant. Il était là, étendu dans son cercueil, avec sa moustache, blanc comme la camarde en personne. On l’emmena de l’autre côté de la rivière qui coulait sous la barque comme elle coule depuis des millions d’années et j’étais inconsolable. J’avais atteint un âge où je comprenais que je n’enterrais pas seulement l’oncle Prosek, mais toute mon enfance et ce qui allait avec. »

*Holan c’est le chien.

Ota Pavel est le cadet des trois fils de Leo et Hermina Popper. C’est donc sa voix d’enfant, puis d’adolescent et enfin d’homme que nous écoutons raconter. Si on a grandi comme c’est mon cas à la campagne et connu des pêcheurs – pas de ceux qu’on voit bardés de tout un matériel censé prendre le poisson tout seul, avec alarme sur le smartphone qui les réveille de leur sieste bercée de bière s’il y a une touche…non, de vrais pêcheurs – si on a ressenti ces sensations qu’offrent les rivières et les ruisseaux dont l’eau fraîche coule entre les doigts de pieds nus, si on a connu les aubes brumeuses et les nuits où la lune éclaire les prés, on se retrouve plongé en enfance que l’on soit tchèque ou pas.

« Près de la rivière, j’ôte mes habits et je nage pour me purifier, comme les pécheurs dans ce fleuve indien, le Gange. Je ne pense plus à rien. Parce que la rivière, ce n’est pas un ruisseau. La rivière, c’est le puits profond de l’oubli. »

Je me faisais la réflexion à propos de la pêche, de ce qu’est la pêche, après de nombreuses lectures américaines où cet art est au cœur des livres ou évoqué de façon importante ( par exemple John Gierach « Là-bas les truites »et bien d’autres titres et auteurs aux éditions Gallmeister en particulier ), que finalement ce plaisir est le même ici ou là, dans les rivières des USA ou dans celles de ce qui fut la Tchécoslovaquie, dans la Berounka. Elle est évoquée avec la même ferveur, les mêmes émotions, qu’elle soit fructueuse ou déplorable, reste le plaisir d’être là dans son élément. La fin du livre est bouleversante. L’auteur fut interné si j’ai bien compris pour troubles psychiatriques et dit ceci:

« Parfois, assis près de la fenêtre à  barreaux, je pêchais ainsi en souvenir et c’en était presque douloureux. Pour cesser d’aspirer à la liberté, il me fallait renoncer à la beauté et me dire que le monde était aussi plein de saleté, de dégoût et d’eau trouble.

J’arrive enfin au mot juste: liberté. La pêche, c’est surtout la liberté.[…]

Cent fois j’ai voulu me tuer quand je n’en pouvais plus, mais je ne l’ai jamais fait. Dans mon subconscient, je voulais peut-être embrasser une fois encore la rivière sur la bouche et pêcher des poissons d’argent. La pêche m’avait appris la patience et les souvenirs m’aidaient à survivre. »

Voici une famille pleine de fantaisie, surtout le père, représentant chez Electrolux où il remporte un succès si grand qu’il devient le lauréat de la République pour la firme. Il séduit les clients, vendant aspirateurs et réfrigérateurs y compris dans des lieux où il n’y a pas l’électricité. Leo le champion est un rien volage, coureur de jupons, il fait les yeux doux à Mme Irma l’épouse du patron, ce qui lui vaudra une de ses mésaventures.

« Mais papa avait décidé qu’il réussirait en tout, qu’il allait monter plus haut, aller plus loin, devenir peut-être le champion imbattable du monde entier.

Et il y parvint.

Ses records de vente d’aspirateurs et de réfrigérateurs lui permirent de damer le pion aux commis voyageurs de cinquante-cinq pays du monde. »

Ota Pavel égrène pour nous ses souvenirs d’enfance, sa rencontre avec les poissons et la pêche. J’ai souvent souri, la langue est belle, vive et crue parfois. On a l’impression de lire des contes ou des fables plaisantes et fines, pittoresques à souhait, mais il y a bien autre chose à travers l’histoire de cette enfance dans cette famille-ci. Il y a ce qui fait grandir, ce qui fait rêver, ce qui fait penser et évidemment ce qui fait écrire, comme écrit là Ota Pavel . La famille Popper est tchèque, jusqu’au moment où la seconde guerre mondiale éclate et que la famille Popper apparaît juive ( elle prendra le nom de Pavel pour être /rester tchèque et seulement tchèque ) .

Ce n’était qu’une anecdote, un détail insignifiant dont on ne parlait pas, ni en famille ni ailleurs et jusque là la lectrice que je suis n’en soupçonnait rien, et s’en fichait. Car : quelle importance dans ces belles heures au bord de l’eau, à pêcher la perche, l’anguille, la carpe ou la truite, hein, que l’on soit juif ou autre ? Mais comme de nombreuses autres, la famille Popper sera marquée et  douloureusement touchée avec les grands frères déportés, la fin des heures douces et insouciantes où Leo gagne bien sa vie, roule dans une belle auto et chante tout le temps.

C’est fini…Mais il n’empêche que le conflit terminé, la nature optimiste et joyeuse de Leo reviendra, avec des projets – comme l’élevage de lapins – et une activité vigoureuse au sein du parti communiste. Qui sera une autre affreuse déception pour Leo l’entousiaste:

« Puis il se leva, il donna un coup dans ce Rodé Pravo communiste et il se mit à crier:

-Je pardonne les meurtres. Même judiciaires. Même politiques. Mais dans ce Rudé Pravo communiste, on ne devrait jamais voir – d’origine juive! Des communistes, et ils classent les gens en Juifs et non-Juifs !

[…] Près de ce portail, il avait cessé d’être un communiste pour redevenir un Juif. Nous nous regardions. Il avait dans les yeux quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Ses yeux reflétaient une terrible déception, le découragement et le désespoir d’un homme qui avait voulu traverser la rivière sur un pont solide alors qu’en fait ce pont n’existait pas. »

Ici se lit toute la finesse de l’auteur qui toujours fait de la rivière, de l’eau, du pont et de la pêche une allégorie.

Alors je vous ai dit que ce livre est drôle, et il l’est vraiment souvent. N’eut-il été que drôle il aurait déjà été fort et plaisant, mais toute la tendresse, la nostalgie, la vraie réflexion sur la vie qui est là si bien exprimée, sont des atouts majeurs pour cette très belle écriture. C’est toujours en situation de « précarité »  – au sens large du terme – que l’être humain se met à gamberger sur ce qui vaut d’être vécu, connu, ressenti, goûté. Ce qu’il faut garder et ce qu’il faut jeter. 

Une très belle lecture, qui s’approche pour moi de la très forte émotion ressentie avec « La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti ( La dernière goutte  ).

Livre de mémoire et d’amour.

« Les regards du chien et de l’homme se croisèrent. Ils se regardèrent longuement, une éternité peut-être, il s’y éteignait et se rallumait des lumières, et personne ne saura jamais ce qu’ils se sont dit là parce qu’ils sont morts tous les deux, mais même s’ils étaient encore en vie, personne ne le saurait, parce que de toute manière eux non plus ne le savaient pas. Ils maudissaient peut-être cette vie de chien ou cette vie de Juif, mais ce sont là des peut-être. Holan se redressa, il s’étira et il suivit papa à pas lents comme un chien de passeur ordinaire, comme s’il avait été à lui depuis toujours. Dans le sentier, il se transforma en loup. »

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.

« Battues » – Antonin Varenne – éditions Écorce / collection Territori

 »    Vingt ans après l’accident,

neuf jours après la découverte du premier cadavre,

douze heures après la fusillade.

 

-Quand j’y suis née, R. était encore une ville. Quatre cents personnes travaillaient à l’usine Phillips. Vivre ici avait autant de sens qu’ailleurs. Il y avait une vingtaine de bistrots, des boutiques de vêtements. Les restaurants avaient des clients, il y avait la queue au cinéma le samedi soir, on construisait des lotissements autour de la ville. Les banques prêtaient à des ouvriers qui comptaient sur leur boulot pour les amener jusqu’à la retraite. Les jeunes faisaient leurs études dans le département et revenaient travailler ici. Ceux qui allaient plus loin, à l’université, revenaient aussi parfois. Il y avait des architectes, des maçons, des charpentiers et des couvreurs. Les petits immeubles étaient habités, entretenus, ils valaient un peu d’argent. On se rencontrait au collège, au lycée, parfois même à l’école primaire. On se mariait à l’église et à la mairie. Les parents se connaissaient tous, et ça ressemblait à des mariages arrangés, sauf que tout allait bien, alors on avait l’impression de faire ce qu’on voulait. »

Des mois que m’attendait ce livre sur la bibliothèque. Ma pause estivale – qui n’en est pas une – me permet de temps à autre de revenir à ces livres mis en attente.

J’ai rencontré Antonin Varenne à Lyon, à Brive et à St Malo, brièvement à chaque fois, mais toujours j’ai vu un homme souriant, courtois et intéressant, échangeant volontiers. C’est donc le premier livre de lui que je viens de terminer ( deux autres sur les étagères ). La région où se situe l’histoire peut être la Creuse où vit l’auteur – il est question de St Vaury, qui se trouve dans la Creuse – , la ville R. pourrait être Aubusson, mais est-ce bien important ?

Ce qui compte c’est ce que raconte au début du roman Michèle Messenet, ce qui compte, c’est l’archétype dépeint ici de ces villes de province qui furent prospères et qui, abandonnées par les usines parties voir ailleurs si le salarié est plus ceci – productif, docile –  ou moins cela – coûteux, revendicatif – se retrouvent vidées, avec les rues aux portes closes, des jeunes gens désœuvrés, des femmes qui partent en ville – une autre ville plus grande, plus vivante. 

« -Vous trouvez que le sort des femmes dans ce bled est un sujet amusant? Quand on est mariée avec un type qu’on connait depuis la maternelle, que c’est le seul exemplaire d’homme qu’on a jamais connu, aussi tendre et communicatif qu’un tracteur, ce n’est pas vraiment la panacée. Comment pensez-vous qu’un mari qui tape sa femme, comme Marsault, lui fait l’amour? »

 Il est un peu complexe de présenter la trame, et le roman commence à rebours dans le temps, mais à chaque chapitre, ce temps va aller et venir, d’un événement à un autre. Les chapitres alternent les dépositions et la narration. Le chef de brigade de gendarmerie Vanberten interroge. Ce personnage m’a beaucoup plu. C’est un homme plein de tact, de politesse et d’intelligence. Il a été pour moi un des personnages les plus captivants, échappant à la caricature du flic de province. Et d’ailleurs point de caricatures ici, la finesse de l’auteur a un exceptionnel talent pour rendre chacun complexe.

Michèle Messenet est de retour. Elle va retrouver l’homme qu’elle a aimé avant qu’une sombre affaire ne les sépare. Sa famille et celle des Courbier, les deux plus riches des lieux, les uns éleveurs, les autres exploitants forestiers se sont affrontées pour la Terre Noire, parcelle enclavée entre leurs territoires et sur laquelle vit Rémi Parrot. Lui c’est le garde-chasse qui fut victime d’un accident qui le défigura, cousu, recousu, reconstruit, c’est un homme sombre.

« Dans les poupées russes, avant l’adolescent et avant l’enfant, il devait y avoir un grand-père en train de brailler, de picoler et de taper sur sa femme, pour l’enrober; un père à la gentillesse rougie par le vin, avec sur les épaules une ferme en piteux état. Rémi trimbalait en lui cette lignée d’hommes jamais assimilés. Sa vie de reclus et son travail solitaire semblaient à tous une fin logique pour cette dynastie déracinée et sans succès. »

En tous cas, Michèle et Rémi ont été victimes d’une tentative de meurtre, et c’est quelqu’un d’autre qui fut tué. Le livre va de façon très habile tourner autour des questions sur d’une part l’assassin et d’autre part ses motivations, mais aussi autour  des haines, des jalousies, des mensonges et des compromissions. Sans compter un aspect écologique non négligeable. Dans une nature âpre, l’image de la battue prend un aspect métaphorique puissant. Et il faut alors lire entre les signes, soulever les mots pour y trouver les scories des vies des gens d’ici, partagées entre une ville morte, un environnement sauvage, des rancunes tenaces, des colères profondes, mais aussi un amour indéfectible et de l’amitié.

Vanberten patiemment va défaire les nœuds.

« Je n’ai jamais vu autant de mensonges et d’ennemis se serrer les coudes. À tel point qu’il devient absurde et impossible de faire la différence entre les bonnes et les mauvaises intentions. […]Dans ce pays, sous la coupe de deux familles corrompues, plutôt que de refuser leur jeu, la population s’en est fait un modèle. Je suis écœuré. »

Un roman très fort avec une tension constante, en lisant on rôde comme Vanberten autour de la vérité, des vérités, jusqu’au dénouement. L’écriture est assez impressionnante de maîtrise, de force, de justesse. On peut aussi saluer la qualité d’édition de cette collection dirigée par Cyril Herry.

Un très bon livre à tous points de vue, sous tension comme je les aime, je conseille !

« Le squale » – Francine Kreiss – Le Cherche-Midi

« J’ai deux bureaux. Un sous l’eau, l’autre sur terre.

Celui à terre est un open space où la mission de mes collègues est de boire. Ce matin, il y avait un bureau d’études PMU à la table 8. À la table 10, réunion politique pour les fachos locaux, vieux hiboux en plumes Lacoste, jus de citron et expresso. Table 3, un brainstorming hautement culturel dans un silence à 206 décibels. Bières, pastis, pastis, bière. Il est 10 heures.

Table 15, thé vert, 2 kilos de clémentines, un piano azerty, des fils de réglisse relient le mur à mon ordinateur, mon ordinateur à l’iPhone. »

Francine Kreiss est apnéiste, photographe et journaliste. Elle nous livre ici un livre entre roman et fiction, je dirai plutôt une expérience, une sorte de récit qui oscille entre un superbe plaidoyer pour la mer qui est son logis de prédilection et le portrait de Thommy Recco qui s’il est « héros de guerre, apnéiste hors pair » est aussi meurtrier et en ce qui concerne absolument détestable, très effrayant, dingue. C’est la curiosité qui va pousser Francine Kreiss à s’intéresser de près, très près, trop près ? à ce personnage totalement déstabilisant pour elle. Car c’est un manipulateur, charmeur et colérique.

J’ai bien sûr cherché et trouvé sur le net de nombreux articles de presse, des vidéos, des reportages et cet article en particulier paru dans Corse Matin, plutôt tourné vers les raisons pour lesquelles Francine Kreiss s’est intéressée à cet homme, qu’elle pensait être un corailleur – qui est en fait un autre membre de la famille Recco, Toussaint.. Alors je vous laisse le lire, je pourrais fort bien en faire un résumé, mais je préfère vous donner mes impressions de lecture.

Je dirais que si Francine Kreiss écrivait un roman uniquement sur son amour de la mer, j’y prendrais un grand plaisir.

« Enfin la mer s’assoit sur  mon siège passager. Elle est là, tissée de saphirs. Je lui réponds un sourire niais d’imbécile heureuse. »

Elle a un vrai tempérament, une voix singulière, et certaines scènes en mer  sont d’une grande beauté et d’une grande intensité

« Je suis le sentier, m’accroche à la branche de l’arbre pour gravir le rocher. J’esquive toujours les mêmes branches basses. J’avance les yeux plongés dans l’eau. Le bleu marine accouche de turquoises et d’émeraudes sous un effet stroboscopique.

C’est effrayant, la beauté, parfois. Je la regarde m’aliéner. »

ou en plongée :

« Le bleu remplit mes orbites. La gravité n’existe plus. Toutes les dimensions sont inversées, je vis la tête en bas. Mes pieds sont des nageoires ultra flexibles. Mon corps s’étire à l’infini dans la brutale sensualité de l’eau. Tout est souple.

Le silence est une drogue dure. Le silence sous-marin, une légende. Ô combien mystérieux le bruit des poissons qui respirent. Ô combien troublant le son du battement cardiaque. Quantique, le silence…À chaque décision importante, je pars m’enfermer sous l’eau. Le cerveau en apesanteur ne réfléchit pas comme sur le rugueux plancher de la terre.

Le souffle s’arrête et surgit l’essentiel. »

Ce sont vraiment ces lignes sur la relation de Francine Kreiss avec l’élément aquatique qui sont pour moi les plus belles. Cette idée de « s’enfermer sous l’eau  » me plaît beaucoup.

Ses plongées en apnée dans la vie de la famille Recco, la relation épistolaire avec Thommy, suivie de visites en prison avec ce tueur ne m’ont pas autant séduite tant j’ai été révulsée par le personnage. Dans les premières pages, on perçoit chez l’auteure une… naïveté? neutralité? objectivité? étonnante face à ce Thommy bravache, fanfaron, si sûr de lui.

« J’ai ce confort secret face à la mort, elle ne me hante pas puisqu’elle n’est qu’un sommeil.

Seules de rares personnes qui me sont vitales n’en ont pas encore saisi l’importance. il n’y a que pour elles que la mort me traumatise. pour les autres, chacun pour soi et Dieu pour tous. Est-ce ça, mon problème? Ne plus faire de la mort un souci majeur?

Il est vrai que, dans ces articles, le face-à-face des photos morbides avec celles de Thommy illuminé de son sourire jovial crée un malaise. On a envie de l’attraper par les épaules. De le regarder droit dans les yeux et de lui crier : « Mais t’es con ou quoi ? Jamais tu réfléchis avant de tirer ? » »

Les photos de Recco montrent un visage assez terrifiant. Ne pas se fier aux apparences, bien sûr, mais il y a un éclat dément dans ses yeux et dans son sourire carnassier, vous ne trouvez-pas ? Glaçant. Et on comprend alors dans quoi Francine Kreiss a mis les pieds, une sorte de fascination à laquelle on voit avec quelle force et quelle intelligence elle a su finalement – totalement ? – échapper. De très belles scènes de repas, les rencontres avec la famille Recco, corsissime – je sais, ce vocable n’existe pas, je l’invente – et la mer, et cette ambiance du Sud avec son côté tapageur mais aussi ses secrets.

J’émaille ce bref article de quelques extraits que j’ai trouvé soit très beaux, soit très représentatifs et étonnants, comme le sont ces gens que Francine Kreiss nous fait rencontrer. Conversation au téléphone avec Jacqueline, sœur de Thommy:

«  »Oui, madame Kreiss, Thommy m’a appelée à 8 heures ce matin pour me dire qu’il fallait que l’on se voie. Mais vendredi plutôt, parce que je suis très fatiguée en ce moment. »

Je comprends qu’elle n’a pas très envie de me voir.

« Si vous êtes fatiguée, reposez-vous. Je repasse en septembre si vous préférez.

-Oh oui, ce serait mieux Je sors d’un cancer et mon mari a été assassiné, alors j’ai un coup de mou. »

C’est surréaliste, chaque rencontre avec un Recco commence par la même chose : le meurtre. »

Une lecture assez étrange, je dois le dire. Je lis peu de ces ouvrages documentaires, celui-ci est perturbant, avec de belles qualités d’écriture.

« Aucune pierre ne brise la nuit » – Frédéric Couderc – Éditions Héloïse d’Ormesson

« 1998

Dans le musée étincelant de soleil, Ariane ne fût d’abord qu’une illusion. À sa place, Gabriel imagina Véro, ses yeux tendres et ses lèvres pulpeuses. Cette femme lui ressemblait tant qu’on eût dit sa fiancée, à l’époque où il étudiait aux Beaux-Arts: sa silhouette haut perchée sur ses talons Bally, sa façon de croiser les jambes, de sourire, tout cela le percutait de plein fouet. Malgré les années, ses souvenirs le pétrifiaient encore. Et puisque l’horreur s’infiltrait toujours jusqu’à l’os, il endura un instant sa terreur, le cauchemar de tout ce qu’elle avait vécu. »

Voici un livre surprise. Un matin j’ai trouvé un message de Frédéric Couderc qui me proposait son dernier roman. La curiosité – vous savez, je suis très curieuse –  m’a d’abord fait regarder de plus près qui est cet auteur qui écrivait sur un sujet qui m’a toujours intéressée, les dictatures en Amérique du Sud dans les années 70, ici l’Argentine de Videla.

Je ne vous cache pas que le côté « sentimental » me retenait un peu, mais ici on échappe à la prégnance de cet aspect sur le reste – la politique, l’enquête, la quête, l’histoire – et la rencontre amoureuse entre le personnage principal, Gabriel, réfugié argentin devenu artisan indépendant et Ariane, jolie bourgeoise cultivée professeure d’arts plastiques et mariée à un diplomate, a un sens dans le récit ( oui, parfois on ajoute une histoire d’amour dont on pourrait se passer, ce n’est pas ici le cas ). Pour en venir plus vite à ce qui m’a vraiment plu, intéressée et touchée, ce livre est bien écrit, avec un penchant journalistique évident dans de nombreuses pages, mais néanmoins avec un sens maîtrisé du romanesque, faisant de ce livre qui est pour moi « œuvre de salubrité publique » un roman politique, clairement militant remettant en lumière une facette de l’histoire du monde, mais aussi un roman d’aventures, une fin qu’on imagine très bien sur grand écran.

Rencontre improbable donc au musée du Havre, en parcourant une exposition: « Un rêve sur le néant: Français d’Argentine ».

La liaison amoureuse prend naissance devant une toile: « El grupo de la Boca » de Ferdinand Constant ( qui n’existe pas ) . La conversation est entamée et le coup de foudre tombe, même si Gabriel est gêné par la différence sociale. Ariane va être agressée à la sortie du musée, Gabriel vient à son secours – dont elle n’a d’ailleurs pas vraiment besoin, elle se défend seule – et rendez-vous est pris, leur histoire commence ainsi. Mais pourtant là n’est pas le nœud ni le sujet de fond de ce roman, même si ce sont bien les histoires de ces deux personnages, leurs vies qui vont se percuter violemment sur un tout autre aspect. En effet, Ariane va découvrir un terrible secret caché par son mari. Quant à Gabriel qui erre encore dans le chagrin de la disparition de l’amour de sa vie, Véro, disparue pendant la dictature, il va apprendre par son frère Julien, resté à Buenos Aires qu’un corps a été exhumé et identifié comme étant celui de la jeune femme.

C’est clairement tout le pan du livre que j’ai préféré, la sordide et atroce histoire de cette dictature argentine qui enleva des fils et des filles et des êtres à naître, torturant, tuant, séquestrant et faisant commerce d’enfants avec des gens parfaitement au fait ou un peu moins.

J’ai découvert ici aussi les complicités qui existaient entre la junte militaire argentine et la Suisse, le Vatican, l’OAS en Algérie, un monstrueux réseau de trafics ignobles. Le temps du roman, c’est 1998, alors que le juge Garzon, après avoir mis Pinochet et sa clique sur la sellette, s’attaque à la dictature argentine et à Videla. 

« – Il y a peut-être des listes d’adoption, soupira Julien.. Ce juge espagnol, Baltasar Garzón, émet l’hypothèse que les auteurs de la répression ont caché des microfilms avec la liste des disparus dans le coffre d’une banque suisse. La procureure générale de ce pays vient d e découvrir l’existence de six comptes aux noms de militaires argentins qui n’avaient jamais été déclarés au fisc. La liste des bébés et des apropriadores est peut-être là. 

-On parle du Vatican, compléta Gabriel. Des documents transmis au Saint-Siège par la nonciature apostolique de Buenos Aires. L’Église catholique protège toujours ses monstruos. C’est la tradition, des nazis aux prêtres pédophiles. Tu te souviens de ce qu’on entendait? « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer.  » Ces putains d’intégristes allaient jusque- là… »

On découvrira le vrai visage du peintre Constant- qui est le père de Véro . Le chapitre décrivant les obsèques de ce qui a été retrouvé de Véro est à mon sens un des meilleurs du livre.L’auteur met en présence, outre le père autrement nommé El Jefe, Gabriel, l’Ambassadeur de France, les fameuses et merveilleuses Mères et Grands-mères, ces célèbres et essentielles « Mères de la Place de Mai« , mais aussi de nombreux responsables de cette sombre époque, ici en toute impunité. 

« El Jefe se leva pour allumer les deux cierges placés de chaque côté du cercueilL’armaeur de la Plata avait supplanté depuis longtemps le soldat perdu de l’OAS. Ils n’étaient pas nombreux sur les bancs de l’église à imaginer à quel point cet homme avait si longtemps penché du mauvais côté. La tête baissée, il regagna sa place. Et tant mieux s’il cachait ce regard de fou furieux, cette rage d’animal à sang froid, entouré de cocos comme il disait, muet, un peu comme ces reptiles du Sahara à demi engourdis. Indifférent aux autres, il n’écoutait personne, et surtout pas ce discours d’accueil du padre Bernardo, de quoi pourtant faire bondir son catéchisme d’extrême droite. »

C’est ici l’occasion pour l’auteur de mettre en scène le grand pianiste Miguel Ángel Estrella qui fut lui aussi victime et réfugié en France. J’ai trouvé cette vidéo qui m’a beaucoup émue, et comment ne pas l’être en voyant toutes ces femmes qui ne renoncent jamais jamais jamais…

Alors ainsi, dans ce roman dont on sent à quel point l’auteur s’y est impliqué, Gabriel va apprendre des choses sur sa famille – son frère – et sur lui-même. Retournant à Buenos Aires en compagnie d’Ariane, il va se retrouver face à la période la plus belle de sa vie, sa jeunesse et un amour fou et aussi à la plus terrible, ce monde qui s’écroule dans une violence inouïe. Son amour pour la jeune femme disparue au fond est intact, on comprend que jamais personne ne prendra sa place et que la relation avec Ariane est compromise pour maintes raisons et je m’arrête ici. C’est un roman riche en informations, mais il a été aussi pour moi riche en émotions. Pas pour l’histoire d’amour avec Ariane mais pour cet amour assassiné, pour – et c’est bien sûr le cœur du roman – le thème de la filiation, celle de ces enfants volés et de tout ce que ça génère, sur le thème de la corruption et des petites et grandes lâchetés. Et puis parce que ces femmes, ces mères et grand-mères qui inlassablement, résistant au temps, résistant à tout, jamais ne lâchent. Quoi qu’il en soit, avant de conclure cette chronique d’une façon plus générale, je veux dire que ce roman dit encore beaucoup de choses qu’il vaut mieux découvrir par vous-mêmes. Et on y sent beaucoup de colère et de révolte.

Depuis les années où ces atrocités sont arrivées à ma connaissance, alors que j’avais 16 ans et les années suivantes, quand je lisais avec avidité la littérature sud-américaine, depuis que j’ai découvert ces dictatures et leur cortège d’affiliés de toutes sortes, je ressens la même colère et d’autant plus que nous le savons bien, nous ne sommes et ne serons jamais à l’abri de ces régimes odieux. Et  il nous faut prendre garde. En cela, écrire encore et toujours sur ce sujet est essentiel, qu’on prenne hier comme exemple comme ici, ou qu’on se mette à regarder aujourd’hui. 

D’autres lectures sur le blog qui toutes, d’une façon ou d’une autre abordent le même sujet :

« La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti, « Tango fantôme » de Tove Alsterdal et  » L’échange » d’Eugenia Almeida

Je remercie infiniment Frédéric Couderc de m’avoir permis cette lecture émouvante et enrichissante.

« Depuis vingt ans, ceux qu’il chérissait le plus étaient tour à tour assassinés. La vie de Gabriel s’engluait dans l’obscurité. Le malheur devenait presque une seconde nature, à tel point qu’il ne ressentait plus de chagrin, tant le chagrin recouvrait tout. »

Quant au titre, c’est un vers tiré du poème de Jorge Luis Borges « Insomnie », dont voici un extrait:

« […]Tu es un homme bon, Jorge… ça nous passera avec une petite tasse de café.
Les yeux éclatent quand les frappent les pales du soleil.
Quel hangar abritera à jamais les émotions?
Il existe à n’en pas douter une dimension ultra-spatiale où toutes sont des formes d’une force disponible et soumise.
Comme l’eau et l’électricité dans notre dimension.
Colère. Anarchisme. Faim sexuelle.
Artifice pour nous faire vibrer sous la magie.
Aucune pierre ne brise la nuit.
Aucune main n’avive les cendres du bûcher de tous les étendards. »