« Grace » – Paul Lynch- Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marina Boraso

« Octobre du déluge. Dans la première clarté du jour, sa mère vient à elle et l’arrache au sommeil, la soustrait à un rêve qui lui parlait du monde. Elle la tire, elle l’entraîne, la panique éperdue lui fuse dans le sang. Surtout ne crie pas, pense-t-elle, ne réveille pas les autres, il ne faut pas qu’ils voient maman dans cet état. Mais aucun son ne peut franchir ses lèvres, sa langue est liée, se bouche scellée, alors c’est son épaule qui s’exprime à sa place. Elle proteste d’un craquement, son bras est comme une branche pourrie que l’on casse d’un coup sec. Affleurant d’un lieu où les mots n’ont pas cours, lui vient la conscience d’un détraquement de l’ordre des choses. »

« Hypnotique » et « hallucinatoire », les deux qualificatifs pour ce roman impressionnant, pour cette écriture fascinante. Grace est jetée sur les routes un jour d’octobre par sa mère Sarah, enceinte d’un énième enfant. Le père est Boggs, second époux. Certes, la gosse est envoyée en ville par sa mère pour travailler car nous sommes en 1845 en Irlande, alors que les pommes de terre pourrissent dans les champs, la famine tue et il faut trouver subsistance, c’est la grande famine. Mais Grace, adolescente, est aussi chassée par sa mère car l’œil torve de Boggs se fait inquiétant quand il regarde la belle jeune fille. Sarah faisant ce geste violent veut sauver sa fille.

Et le premier chapitre du livre est déjà d’une force et d’une beauté inouïes.

« Elle s’allonge, attentive à la pulsation du monde. Le chant des oiseaux qui prennent congé du jour. L’air piqueté du grésillement des insectes. Et, plus proches, les bruits issus de son propre corps. Le crissement de son crâne nu au creux de son bras replié. Son souffle court, prisonnier de sa bouche. Quand elle plaque ses mains sur ses oreilles, elle entend qui s’élève un grondement de tonnerre lointain, assez puissant pour noyer son cœur. Tout près, plus proche que tout le reste sous les cognements sourds du cœur, le hurlement silencieux de l’effroi. »

On va ainsi suivre Grace ( le prénom a été choisi avec soin ) sur les routes du pays ravagé par la faim, par la pauvreté et l’automne puis l’hiver seront de la partie. Grace n’est pas seule dans ce voyage. Son petit frère Colly l’accompagne, enfin, le fantôme de Colly logé dans le cerveau et le cœur de la gamine. Sa poitrine naissante bandée, en vêtements de garçon, le crâne tondu, il faudra au moins ça et une dose de courage phénoménale à la petite pour ne pas être trop embêtée, et pour trouver de la tâche.

Si je savais en être capable, je vous détaillerais un peu ce road trip qui emmènera Grace, flanquée de rencontres masculines, forcément, qui lui poseront questions, problèmes, frissons, terreur, du Donegal à Limerick, par des chemins semés de visions hallucinées de cette Irlande affamée qui rend chacun potentiellement capable du pire pour un peu de nourriture..

Ce que je veux dire de ce superbe, fantastique roman, c’est l’écriture absolument unique de Paul Lynch. Un ami m’a fait découvrir cet écrivain avec « La neige noire » et je ne peux que le remercier de m’avoir offert cette découverte. Une fois encore, la littérature irlandaise se montre aux plus hauts sommets. Ce pan d’histoire si souvent raconté prend ici une allure quasi mystique dans le chemin de la jeune fille, avec à la fin l’aspect religieux omniprésent dans cette île noyée de légendes et de mythes, cette religion sectaire qui permet tant de choses ignobles. Et de m’émerveiller devant le talent à illuminer une histoire si ténébreuse avec grâce, par Grace.

Je finirai en parlant d’elle, elle qui on le comprend très bien, en compagnie incessante de Colly, bavard, farceur, frondeur, elle qui avec ce fantôme comble sa solitude, sa peine, elle qui compte sur cet agaçant gamin aimé tellement, elle qui compte sur Colly pour lui garder la force de survivre chaque jour, en trimant, en volant, en dormant dans tous les lieux les plus improbables…Et d’imaginer cette fillette déguisée en garçon, qui finit de devenir adulte sur cette interminable route de douleur, en chassant enfin les fantômes. Fillette trop tôt mûrie, prise dans le chagrin et la terreur comme une libellule dans l’ambre, poursuivie par la faim, par la mort qui la guette elle n’aura de cesse d’avancer toujours, de vivre encore. Colly va lui devenir insupportable, elle veut le chasser mais il est là, virevoltant et sans cesse jacassant . Il la hante, mais la protège aussi. 

Elle va chercher loin au fond d’elle, Grace, pour continuer:

« Ce sont des démons, dit Colly, sûr et certain, les hommes-démons des routes…

Ferme-là ! Ferme-la ! Ferme-la !

Le monde s’est effondré en ne laissant que ces deux hommes. Je courrai par toutes les routes d’Irlande, se dit-elle, je courrai toute la nuit jusqu’au matin, jusqu’à ce que vos chevilles se brisent, et même boiteux vous continuerez à me suivre.[…]. Elle se sauve à travers champs, un, deux, puis un fossé où elle s’égratigne, et elle est terrifiée à l’idée que ses jambes pourraient se dérober, terrifiée par ces deux démons à forme humaine et ce qu’ils vont lui faire, et tout à coup il ne reste que la nuit, et les ombres de l’esprit se fondent aux ombres du monde. »

Bien sûr il y a là, encore une fois, un regard acéré sur cette époque et plus globalement sur nos sociétés dans lesquelles ont dominé, dominent encore et toujours les puissants. Non pas les plus courageux, les plus honnêtes ni les plus aimants, mais les plus riches, les plus corrompus et les plus vils.

Sombre, dites-vous? Oui, sombre; mais par Grace plein de beauté, par la nature, plein de vie, par Grace et par la terre, plein de force. Traînant à sa suite des personnages inoubliables, comme Bart, puis Jim. Si elle s’en sort en vie, Grace ne reviendra au monde que par petits bouts, grâce à l’amour de Jim et à sa propre force, indestructible.

De rencontre en rencontre, d’amitiés hésitantes en amours tentant de naître, Grace, merveilleuse, lumineuse, émouvante héroïne, incarne à elle seule toute la force de l’Irlande si souvent mise à mal, et tout le courage des femmes. Il faut saluer ici un immense écrivain, une plume magique qui vous fait décoller dans une autre dimension de l’écriture et du pouvoir des mots. Et une fin éblouissante pour un exceptionnel roman, coup de foudre…

« Par un matin bleu, Jim l’éveille en plein rêve, viens avec moi, chuchote-t-il, et quand elle sort de la maison les bois éclatent de couleurs, un violet éclos en l’espace d’une nuit et que le jour épanouit à son plus haut degré. L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim:

Cette vie est lumière. »

 

« Un petit chef d’œuvre de littérature » – Luc Chomarat – Marest éditeur

« C’était un petit chef d’œuvre de littérature. Sur l’étagère, malgré son peu de volume, il n’hésitait pas à tutoyer Proust.

-Comment vas-tu?

-Non mais, dites donc, le rembarrait Proust, qui était un peu à cheval sur les bonnes manières.

Il plaisait beaucoup aux filles. Sur l’étagère, il était très entouré. Eugénie Grandet, La Dame aux Camélias, Madame Bovary et La Comtesse aux pieds nus.

Elle était un peu susceptible.

Mais globalement, ça se passait bien. »

Un petit livre friandise, à déguster comme un chocolat- c’est de saison – , tout enrobé de cacao amer, fondant, croquant, mi-figue, mi-raisin…Bref : un joli moment de lecture, extrêmement drôle, à savourer sans modération.

« Ce n’était pas un de ces petits livres faciles, qui parlent d’amour, comme les magazines, les horoscopes ou les livres faciles.

Il disait, par exemple, que l’amour était sans importance. Quelque chose qui ne valait pas la peine qu’on en parle.

Évidemment ce fut rapporté en haut lieu. Il y eut un certain agacement. L’amour faisait bien marcher le commerce. »

Chocolat, friandise…Pour autant pas trop de sucre dans ce petit objet de très belle forme pour parler du livre, de sa vie à notre époque. Ceci est l’histoire d’un petit bouquin promis à un grand destin, et il faut le lire pour savoir ce qu’il en advient. Inutile de dire plus sur un texte très court ( 136 courtes pages très aérées ), je vous propose juste quelques extraits. Je ne peux manquer ce chapitre où un blogger se prend une bonne baffe dans sa gueule:

« Après tout, s’il n’aimait pas le monde de l’édition il n’avait qu’à rester dans sa province. Il y eut même un blogger influent pour l’assassiner: c’est très male écrit, notait-il sur son blog. Ce n’est m’aime pas originale. »

Et l’entrée au Super U:

« Le test définitif, c’était le test du Super U. Ils étaient très peu à passer le test du Super U avec succès.La plupart n’essayaient même pas. Ce mois-ci on y trouvait Calendar Girl, comme tous les mois. Et Marc Lévy, Musso, Pancol et Gavalda.

Kawabata s’était fait refouler à l’entrée, naturellement.

-Un problème? interrogea le directeur.

Le vigile haussa les épaules.

-Un niakoué qui faisait des histoires. Je pense qu’il a compris maintenant.

Schopenhauer non plus n’avait pas pu rentrer,mais il prenait ça avec philosophie. »

Sous l’aspect de la farce, de belles références littéraires, une intéressante réflexion sur notre rapport au livre et sur le commerce qui en est fait, le tout avec un grand talent dans la concision; pour moi, une belle rencontre avec cet auteur que je découvre, et je le remercie de ce moment de rire intelligent. Je revois  plusieurs fois pour vérifier mon orthographe, et je finis avec Rosebud, entendu en lisant.

 

« La folie Tristan » – Gilles Sebhan – Rouergue/Noir

« La mue

Une blessure est une blessure, si légère soit-elle, même imperceptible, c’est déjà une modification du corps, un pas vers un autre soi-même, un adieu à ce qu’on était avant la déflagration, pensa Dapper en grimaçant tandis qu’un médecin aux gestes précis s’appliquait à refermer sa plaie. La balle avait traversé l’épaule, sans dommage, comme venaient de le révéler les radiographies. Autour de lui, le lieutenant sentait l’air de la pièce vibrer, peut-être à cause du néon dont la lumière tombait sur le Skaï bleu de la banquette où il se trouvait à demi allongé. Dapper avait toujours soigneusement évité les médecins. »

J’ai retrouvé le lieutenant Dapper et l’écriture de Gilles Sebhan avec une certaine appréhension tant j’avais trouvé l’opus précédent perturbant ( « Cirque mort » ) . Car il s’agit bien d’une suite, mais ici l’aspect enquête est plus prégnant, et si évidemment la psychiatrie avec l’ineffable docteur Tristan sont encore au cœur du roman, d’autres sujets sont abordés et les enquêtes sont plus présentes. Je dis « les enquêtes » parce qu’il va se passer pas mal de choses. Le roman débute sur Dapper à l’hôpital. Il a reçu une balle et vient se faire soigner, là-même où son fils Théo a été suivi à la suite de l’enlèvement de trois mois dont il a été victime. Une des enquêtes est celle menée discrètement par un gros jeune homme, envoyé par le journal pour lequel il travaille afin d’en savoir plus sur cet événement .

« À vrai dire, son article était presque terminé. Ne restait plus qu’à vérifier quelques informations et puis, si tout se passait bien, à intégrer ce coup de théâtre dans le final de son histoire. Évidemment, ces récits ne valaient pas les recueils de poèmes que le garçon tirait lui-même avec son imprimante sur du papier coloré, ces plaquettes dans lesquelles parfois il recyclait des bouts de ses enquêtes et qui n’atteignaient jamais que quelques amateurs éclairés. Durant son séjour, dans un petit carnet, il avait ainsi noté un poème sur l’assassinat des adolescents, un autre sur l’arbre de pierre qui se dressait dans la chapelle, mais surtout il avait couché sur le papier son poème préféré, un hymne à la jeune bibliothécaire qui s’intitulait tout simplement Viviane et dans lequel il l’évoquait comme une figure fée. »

La seconde enquête – pas la moindre, on le verra –  va être celle que Dapper va mener à titre personnel pour retrouver les traces de sa mère et une explication à son abandon, et enfin l’enquête de police pour retrouver une femme, Marlène Cassandra, coiffeuse, qui était passée voir Dapper pour déposer une plainte : elle avait failli être enlevée. Et elle le sera pour de bon:

« Ce que Marlène Cassandra appelait institut de beauté n’était au fond qu’un salon de coiffure amélioré, où il était possible, en plus d’une permanente, de se faire orner les ongles de motifs pailletés. Mais Marlène avait appris avec le temps l’importance des mots dans l’ordre social. Elle était née pauvre, ses parents vendaient des casseroles sur les marchés, elle avait dû quitter l’école assez rapidement et se débrouiller seule. Elle était du genre qui plaisait aux hommes mariés. Dès la fin de l’adolescence, elle se faisait inviter dans des pizzerias, à d’agréables week-ends extraconjugaux dans des maisons de campagne.Cette vie n’avait pas été déplaisante, mais elle avait maintenu Marlène dans l’attente de mieux. Cette attente n’avait pas été comblée. Elle avait été brièvement mariée, en avait conçu une amère déception. À quarante ans, elle vivait seule dans une maison de poupée. »

La clé de voûte apparaît clairement à la toute fin du roman, dans le vieil hôpital où exerce le sulfureux et colérique Dr Tristan. L’atmosphère est inquiétante, tendue; entre la difficulté de Dapper à renouer avec son fils Théo qui a beaucoup changé, son couple avec Anna qui bat sérieusement de l’aile, ses alertes de santé qui lui donnent des sueurs froides, émerge dans la vie de chacun des personnages l’idée de la filiation, du secret, de l’abandon et des troubles plus ou moins sévères que ça peut générer.

Mon personnage préféré est Marlène, et celui qui m’a fait peur, c’est Théo. ( une scène sidérante à la fin du livre…) On retrouve également Ilyas qui fait vraiment de la peine dans ce second volet…Si vous lisez, vous comprendrez ! C’est un livre riche, resserré ( 172 pages ) ce qui lui donne sa force. L’imbrication des différentes vies, enquêtes, troubles – et il y en a… – donne au tout quand même un sentiment assez oppressant. Certains passages font carrément peur  -enfin, à moi ! – et puis, et puis eh bien ça donne à réfléchir, et ça, ça ne peut pas faire de mal !

Je termine avec un aperçu de la pensée vénéneuse du Dr Tristan:

« Un traumatisme, pouvait-on lire dans les ouvrages spécialisés, est une expérience de violence hors du commun au cours de laquelle l’intégrité physique et psychique d’un individu se trouve menacée. La gamme des événements traumatisants est large: violence physique, violence sexuelle, guerre, découverte inopinée d’un cadavre, suicide d’un proche. Quelle beauté, pensa Tristan, devenir soi-même un traumatisme, être l’origine pour quelqu’un de l’événement qui bouleversera sa vie entière et donnera telle une fleur tout juste hybridée une floraison nouvelle. Devenir soi- même le vecteur d’une folie neuve. »

En tous cas, écriture affûtée comme un scalpel, j’ai beaucoup aimé et ai été parfaitement captée par le sujet. Je pense que lire le précédent avant est plutôt bienvenu pour la perception et la compréhension de certains des personnages, comme Ilyas ou Théo, et Tristan bien sûr. 

Gilles Sebhan nous prépare-t-il un autre volume ? Il y aurait un intérêt certain à suivre un peu Théo, j’aime bien Stella aussi, que deviendra-t-elle ? Mais c’est juste mon avis de lectrice.

« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »

« Sur le ciel effondré »- Colin Niel – Rouergue Noir

« Pirogue immobile, coincée dans un de ces lacets qui perçaient la jungle comme autant d’hameçons dans la cuirasse d’une sorte de monstre aquatique. Au-dessus des gendarmes, trois urubus tachaient la voûte de leurs ailes noires, planeurs fantômes déchirés entre ciel et canopée. Le plafond nuageux évoquait le reflet en noir et blanc du tapis infini des cimes amazoniennes, une autre terre en négatif où d’autres hommes s’essaieraient à d’autres vies. Autour des uniformes, les moustiques tiraient des bords en escadrons voraces, à l’assaut des peaux moites qui dépassaient des polos. »

Formidable roman, mais il est extrêmement difficile d’en parler car c’est un livre dense et touffu comme la forêt amazonienne où il se déroule.

C’est déjà pour ça que ça m’a intéressée. La Guyane j’en sais bien peu de choses, si ce n’est cette forêt amazonienne qui en occupe une partie, les moustiques et autres insectes voraces, la chaleur, les fusées qui décollent, une population mélangée…Et bien peu d’histoire, alors que cette terre est française. Je n’ai pas souvenir qu’on m’en ait touché quelques mots à l’école…Et en fait très heureuse de la découvrir à travers la littérature, et sous la plume de Colin Niel dont « Seules les bêtes » était déjà un coup de cœur.

Je ne le fais que très rarement, mais je vous mets ici la 4ème de couverture :

« En raison de sa conduite héroïque lors d’un attentat en métropole, l’adjudante Angélique Blakaman a obtenu un poste à Maripasoula, dans le Haut-Maroni, là où elle a grandi. Au bord du fleuve, il lui faut supporter de n’être plus la même, une femme que sa mère peine à reconnaître, de vivre aussi dans une ville qui a changé au voisinage des rives du Suriname, avec leurs commerces chinois, leurs dancings et leurs bordels, les filles dont rêvent les garimpeiros qui reviennent des placers aurifères. Et après les derniers spots de vie urbaine s’ouvre la forêt sans bornes vers les mythiques Tumuc-Humac, le territoire des Wayanas, ces Amérindiens qui peu à peu se détachent de leurs traditions, tandis que s’infiltrent partout les évangélistes. C’est là que vit Tapwili Maloko, le seul homme qui met un peu de chaleur dans son cœur de femme. Aussi, lorsque de sombres nouvelles arrivent de Wïlïpuk, son village à plusieurs heures de pirogue, hors de question qu’Angélique ne soit pas de la partie. Pour elle s’engage l’épreuve d’une enquête dans la zone interdite, ainsi qu’on l’appelle parfois. Et pour affronter le pire, son meilleur allié est le capitaine Anato, noir-marron comme elle, et pour elle prêt à enfreindre certaines règles. »

Tipoy Maloko, le fils adolescent du respecté Tapwili, a disparu lors d’une fête très arrosée de cachiri. Au même moment, en ville, des meurtres sont commis, et la gendarmerie enquête. Angélique Blakaman, sensible au charme étrange de Tapwili  et touchée par son désarroi va se lancer à la recherche du garçon.

« Coup de chaleur dans son cœur de femme.

Comme à chaque fois que surgissait en elle l’image du Wayana.

Les traits subtilement ronds de son visage, cette étrange manière de sourire en continu, comme pour mettre de la distance entre lui et le reste du monde. Ce qu’il dégageait quand Blakaman l’approchait, quelque chose de l’ordre de la majesté, la culture amérindienne dans ce qu’elle avait de plus beau, nichée dans chacune de ses paroles, dans chaque geste, dans chaque expression. »

Pas plus que ça, si ce n’est que nombres de choses seront révélées concernant les exploitations aurifères, les luttes larvées des pouvoirs, les rivalités entre les territoires dont les frontières, noyées dans les eaux du fleuve et de ses bras ainsi que dans la jungle, n’ont de frontières que le nom .

Par crainte de dire des sottises, je ne m’attarde pas à paraphraser tout ce que dit Colin Niel : c’est passionnant, j’ai appris des tas de choses, ignorante que je suis de ce territoire, concernant sa géographie, son histoire, ses mutations, ses habitants, ses cultures…On est infiniment triste à lire certaines pages, celles qui disent le résultat de l’avancée de notre modèle de société un peu partout et en particulier le sort des jeunes amérindiens qui doivent quitter leur village pour aller au lycée, leur isolement et le fait que tant de ces jeunes gens se suicident ( je vous invite à suivre ce lien pour en savoir plus sur ce drame, car c’est un drame ) .

Je choisis de vous parler de Blakaman, cette femme douloureuse en armure contre l’hostilité du monde, contre son reflet dans les miroirs. J’ai aimé cette femme comme une sœur. Elle est une guerrière, une héroïne infatigable et plus d’une fois on a envie de lui tenir la main avec tendresse. Et puis il y a Anato, qui lui souffre d’un mal étrange, sans explication et que les magies successives ne parviennent pas à chasser. Letitia, si touchante elle aussi avec son air bravache et dévergondé… Les moments forts de la vie de chaque personnage important sont racontés au fil des événements, creusant ainsi mieux le trait, rendant chacun plus précis, plus complexe aussi.

Surtout il y a l’Amazone, la forêt et ses sortilèges. Il y a l’eau, la canopée, les animaux, les éléments et les Indiens. Et nous lisons là des pages qui m’ont enchantée au sens propre du terme.

Car Colin Niel écrit formidablement et en particulier ces passages où les pirogues glissent en silence, où on aperçoit le temps d’une seconde les flèches rouges des aras qui cinglent le ciel si haut, l’atèle accroché à sa branche que ne voit que celui qui sait regarder, au milieu des bruits étranges comme ce chant de l’engoulevent:

« Et enfin Tapwili vit l’oiseau.

À l’orée forestière. Posé à terre, presque invisible sous des branchages chétifs. Ses teintes brunes jouant à cahce-cache avec la nature.

Un engoulevent.

Un oiseau de la nuit qui semblait observer le Wayana des ses yeux ronds, sa petite tête enfoncée entre les épaules. Fines moustaches au-dessus de son bec effilé. Il se figea alors que Tapwili le fixait à moins de trois mètres.

Long moment d’observation.

L’homme, l’animal. Et tous les ponts entre eux, ce qui restait des métamorphoses d’autrefois. »

Des rais de lumière qui se glissent dans l’épaisseur des branches. Et les légendes, les croyances, les mythologies de ces Wayanas, si fort en lien avec leur élément naturel, si en osmose avec la nature, celle qui protège mais peut aussi être menace, celle qu’il faut respecter ( ainsi les Wayanas refusent l’orpaillage sur leurs terres ), où chacun doit être à sa juste place…Tant de choses que nous avons tendance à beaucoup oublier. Ici, Tapwili tente désespérément de maintenir vivantes certaines coutumes, mais le combat est rude et inégal. En voie de disparition:

« -Si les chamanes disparaissent, ce n’est pas seulement à cause des religions ou de la médecine des Blancs…C’est que…C’est qu’aujourd’hui, aucun jeune n’accepterait les sacrifices qu’il faut faire pour en devenir un. C’est parce qu’aujourd’hui, les jeunes sont trop paresseux.[…]

Car chacun savait combien l’initiation d’un chamane était longue et éprouvante. On n’en connaissait pas les détails que les anciens gardaient comme un trésor, mais on savait les privations que cela impliquait. Les sacrifices, les interdits. »

Mes pages préférées du roman sont toutes celles qui se déroulent en forêt et sur l’eau, et en particulier vers la fin, quand Tapwili  va se lancer à la poursuite de son ancien ami Palitùikë devenu évangéliste, guide en forêt, et ici parti avec 4 randonneurs jusqu’au Tumuc-Humac, territoire mythique d’où sont originaires les Wayanas. On a là à travers les yeux éblouis et un peu inquiets des touristes une vision absolument ensorcelante de ce territoire gigantesque rempli de dieux étranges, cruels, et où l’homme n’est qu’un des éléments de l’ensemble. L’écriture de Colin Niel est sensuelle, pleine de force évocatrice au point de sentir les odeurs de cette végétation humide et tiède, au point en fermant les yeux d’entendre chaque bruissement et chaque cri, au point de sentir la fatigue de la marche, avançant pour la beauté finale au sommet.

La jungle:

« La lumière du ciel leur tombait dessus en taches éparses sur les feuilles et les racines emmêlées. partout il y avait des arbres et des lianes qui s’y accrochaient pour gagner les hauteurs. Des racines qui pendaient des branches en verticales jaunies. Des orchidées massées en touffes claires dans les fourches gorgées d’eau de pluie. Mais de présence humaine, aucune. Aucun vestige d’habitation. Les trois intrus avaient beau chercher, ils ne voyaient rien. »

La fin arrive sur une belle note d’espoir, dont je ne dis rien, ce serait dommage, mais pour finir, très très beau livre, très riche dans son propos, dans son écriture, encore un coup de cœur !

Evelyne Bienvenu, de l’or qui lui coule dans les veines, écoute Kassav