« Écoute la ville tomber » – Kate Tempest – Rivages, traduit par Madeleine Nasalik

« Ça vous rentre dans la peau. On n’en prend pas conscience tout de suite, seulement quand on regarde ce qu’on a toujours connu, ce qu’on laisse derrière soi, par les vitres de la voiture.

Ils longent les rues, les magasins, les coins de trottoir où ils se sont installés. Les fantômes du passé sont de sortie, le regard happé sur eux. Peau douteuse, yeux renfoncés, sourires flippants.

Ils le sentent dans leurs os, même. Le pain, la picole, le béton. La beauté que ça renferme. Les souvenirs fragmentés qui les aveuglent. Prêcheurs, parents, ouvriers. Des idéalistes aux pupilles vides qui vont droit dans le mur. Les réverbères, les voitures, les cadavres à enterrer, les bébés à faire. Un boulot. Rien qu’un boulot. »

Kate Tempest, une jeune anglaise de 33 ans, est déjà très célèbre dans son pays pour ses talents de poétesse, et la façon de scander ses textes sur scène. Je ne la connaissais pas et voici son premier roman, enthousiasmant et prometteur. J’en ai aimé la construction, travaillée et très réussie, l’écriture qui  présente des variations de rythme, de ton selon ce qu’elle dit, selon les circonstances et les milieux où les faits se déroulent et puis par- dessus tout j’ai adoré les personnages féminins du roman, et en particulier Harry et Becky.

Ce serait faux de dire qu’il y a une intrigue linéaire, il y a surtout plein de vie, de vies, celles de ces habitants du sud -ouest de Londres ( je me suis dit plusieurs fois: zut ! je ne connais pas Londres du tout, ça m’aurait sans doute aidée à mieux visualiser le décor), « les enfants du désordre » comme le dit  bien la 4ème de couverture. Eux nous les connaissons, ils sont de partout, on dit aussi « génération sacrifiée » c’est épouvantable quand on y réfléchit, non ? Ces jeunes ont des rêves et tentent tout, risquent tout pour les réaliser, sinon ils renoncent, et tombent.

Alors je vous présente Harry. Harry / Harriett est une jeune femme qui s’est toujours rêvée garçon et qui s’enflamme pour les filles. Ainsi, elle va être foudroyée par Becky. Elle, elle se rêve danseuse, mais ne fait que quelques apparitions dans des clips, elle veut créer un ballet pour elle et pour en avoir les moyens, elle est « masseuse », et puis elle est aussi serveuse chez son oncle. Elle est en colocation avec Charlotte. Le roman débute par un superbe premier chapitre qui installe le décor du quartier et surtout remonte le temps avant de reprendre dans l’ordre l’histoire. 

Ces personnages sont souvent très attachants, et leur histoire est décrite en   arborescence.

Construction parfaite. Kate Tempest va ainsi nous présenter les protagonistes, l’un après l’autre ils vont entrer en scène et pour chacun des plus importants, on va voir un arbre se déployer remontant à l’origine des familles, des couples et de leurs descendants. Pour Harry ( ses parents, leur rencontre, leur divorce, le nouveau compagnon de la mère, Miriam, qui ils sont, à quoi ils aspiraient et ce qu’il est advenu de leurs rêves ), qui a un frère, Pete. Puis pour Becky et sa généalogie aux lointaines racines italiennes ( les destins fracassés des parents sont très émouvants )…et ainsi va se construire le réseau au sein duquel se déroule l’intrigue à proprement parler. Les branches vont se croiser, se mêler au gré des rencontres dans divers lieux, jusqu’à former une sorte de réseau dramatique parfois, lumineux pourtant par la grâce de ces deux femmes qui m’ont vraiment émue, Harry et Becky, deux combattantes dans le chaos qu’est ce Londres contemporain. « Écoute la ville tomber », beau titre qui évoque la description que fait Becky de son quartier après un an d’absence, critique triste, désabusée, mais révoltée de ce que deviennent les grandes villes entre les mains des investisseurs, ce qu’il advient de ceux qui faisaient la vie des quartiers et que le monde de l’argent balaie vers la périphérie.

« Son Londres a changé.

Du regard, Becky cherche ce qui lui a tant manqué, mais plus rien n’est pareil. Disparue, la salle de billard; une palissade dissimule ses fondations et quatre étages ont poussé sur son toit, elle se transforme à vitesse accélérée en une énième résidence de luxe.La boutique de robes de mariée et l’institut de beauté à moitié en ruines où elle se fournissait en herbe tout en se faisant faire les ongles – celle avec le mannequin mélancolique dans la vitrine qui a présenté des années durant la même robe à sequins bleu paon – ont laissé la place à un café branché avec murs en brique et longues suspensions.[…] La piscine a été passée au bulldozer, au même titre que l’ancienne mairie qui abritait la garderie où elle allait petite. L’ancien poste de police. Reconverti en appartements ou est en passe de l’être. Les immeubles d’origine sont vides, comme des visages aux yeux pochés. Vitres fracassées, façades arrachées. »

Cette ville qui tombe, ce sont aussi ses habitants qui tombent, comme le raconte l’auteure à travers l’histoire de ces couples qui de jeunes gens doués et pleins de projets, se retrouvent peu à peu dans le renoncement, ce sont ces couples qui s’aimaient puis se détestent ou s’ignorent, la ville, celles, ceux et ce qu’elle contient tombent…La jeunesse s’adonne à l’alcool, à la drogue, aux soirées gorgées de tout ça, on danse avec frénésie pour peut-être penser encore qu’on est vivant.

Les rêves brisés, elle en parle si bien cette jeune femme qui scande sa poésie avec force…Le fin mot de l’histoire est bien politique. Quelques scènes du passage de Pete à l’équivalent anglais de notre Pôle Emploi à elles seules en sont une démonstration. Ce sans insistance, tout est dit par la vie des personnages, évitant toute lourdeur, laissant faire l’intelligence du lecteur.

Quelques phrases referment la présence de Harry et ce passage est une énigme pour moi, même si j’en ai fait mon interprétation et si vous lisez le roman ( mais lisez-le ! ) j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez.  Rencontre entre Pico, roi péruvien d’un juteux trafic de drogue, tout juste sorti de quelques mois de prison et Harry, revendeuse de grand talent:

« Le silence revient, vorace. Prédateur. Un serveur fait son apparition, Pico lui fait discrètement signe de s’éloigner. Harry trouve ce geste extrêmement grossier. Pico boit son vin. Il avale une fourchetée de feuilles vert vif. Il mâchonne comme un ruminant, et Harry, qui le croyait plus raffiné, est abasourdie.[…] Elle n’a rien à perdre, cela la rend plus forte que jamais. Sans Becky, que vaut cet argent? Sans Londres, où est le rêve? Elle hausse les épaules. « Tu peux me faire ce que tu veux, Pico. » Elle plante son regard dans le sien. « J’en ai fini avec la came. » Elle le fixe jusqu’à en avoir mal aux yeux. « Terminé. », annonce-t-elle. Avant de s’embraser. »

(Ah !  Surprenant, non ?  Qu’en pensez-vous?)

L’intelligence est là dans l’architecture de ce livre où les branches de ces arbres familiaux vont se rencontrer et tisser ces vies qui vont se croiser, se heurter, se mélanger, se nouer et casser. En même temps, le décor s’effondre et on voit les petits magasins qui ferment, le quartier qui se déglingue lui aussi et les liens sociaux avec. Grand talent aussi pour amener les rencontres; nous savons déjà, mais les personnages non, et nous sommes donc un peu des voyeurs, ainsi quand  Becky voit Pete la première fois, dans le café si plein d’histoires de son oncle Ron. C’est une sorte de ballet presque immobile et presque muet, lent, ponctué du tintement des tasses et des cuillères, de regards à la dérobée et une tension charnelle s’est créée:

« La clochette qui marque chaque entrée tinte, elle doit affronter une soudaine salve de clients et pourtant, même occupée, elle est incapable de ne pas penser à lui. Elle le voit finir son assiette, s’essuyer la bouche et rester assis, plongé dans ses pensées, un long moment, à se curer les dents avec la langue. Il vérifie le fond de sa tasse, la vide d’un trait et se rince la bouche avec le café avant de la reposer. La scène se déroule au ralenti. Becky l’observe du coin de l’œil, il se met debout et bondit dans sa direction. Son corps n’est plus qu’une vibration. Un grondement assourdi, informe. Le monde décélère, elle a le cœur au bord des lèvres. »

Je suis très heureuse et très épatée par les jeunes femmes dont j’ai lu les premiers romans ou nouvelles ces derniers mois : Jenni Fagan, Claire Vaye Watkins, Robin McArthur, Chanelle Benz et aussi Valentine Imhof. 

Voici maintenant la très jeune Kate Tempest, pleine de force et de talent avec laquelle il va falloir compter. Voici le texte qui l’a rendue très célèbre en Angleterre, véritable réquisitoire de notre temps ( il existe une vidéo version plus courte, avec un montage photo terrifiant que je vous invite à aller voir par vous-même, ça vaut le coup ). C’est violent pour un monde violent, voici la poésie d’aujourd’hui

« Goodbye, Loretta » – Shawn Vestal – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Olivier Colette

« Evel Knievel s’adresse à une nation qui l’idolâtre.

La première fois que j’ai eu l’idée d’une cascade au-dessus d’un canyon ? Aujourd’hui j’ai l’impression que j’ai toujours eu ça en tête. Comme si cette idée avait toujours été là pour que moi, Evel Knievel, j’y pense. Comment est-ce qu’on appelle ça, quand l’univers vous guide vers son propre objectif ? J’y croyais, Amérique. Je croyais pouvoir réussir tout ce que j’entreprenais. Tout ce que je promettais de faire. Je croyais en moi, Evel Knievel, et en ce que je disais. Je croyais que prononcer ces mots, c’était les rendre réels. »

Et voici encore une fois le beau travail éditorial de cette collection que j’affectionne particulièrement. Voici un roman – un premier roman –  que je qualifierais d’émancipation plus que d’initiation, écrit en une trame fine qui sans lourdeur revisite quelques-uns des mythes de l’Amérique, la conquête, l’esprit d’initiative, la volonté de devenir sinon meilleur du moins plus puissant et toujours plus libre. Miroir aux alouettes, les mythes laissent toujours certains au bord de la route, on le sait.

Ensuite, commençant cette histoire qui se déroule dans des communautés fondamentalistes mormones, je me suis retrouvée des années en arrière, avec le premier livre que je lus dans cette collection naissante, « Dernières épouses » de Judith Freeman qui m’avait absolument enthousiasmée à l’époque et qui donnait la parole à trois des dernières épouses de John D. Lee qui en eut 19 ; le livre commençait avec sa pendaison. Et me voici donc de retour parmi les Mormons et c’est ce qui fait de ce roman un livre qui sort un peu de l’ordinaire car il faut bien le dire, ces communautés, sectes ici mais pas aux USA, nous semblent vraiment d’un autre âge. Bien que l’auteur s’applique à montrer les variantes ( la principale consistant à être polygame ou pas ), bien que l’histoire se déroule en 1975 – avec des retours sur l’histoire parfois violente de ces communautés, il n’en reste pas moins que ce roman les montre confrontés à des fossés qui se creusent au fil des évolutions du monde et de la société.

Avoir 16 ans en 1975, ce n’est plus comme en 1953…Alors l’auteur plein de tendresse pour ses jeunes personnages nous présente Loretta, Jason et Boyd, adolescents bouillants. Si pour les deux garçons, Jason aux parents modérés dans la pratique de leur foi, mais freiné quand même dans ses goûts:

« Ses parents avaient fini par penser que l’intérêt qu’il portait aux choses profanes- les cascadeurs et le rock, les romans de hobbits et les filles soi-disant faciles, dévergondées, de Wendell- devenait incontrôlable. Quand je m’en irai, s’était dit Jason, furieux, je m’adonnerai à toutes sortes de vices le dimanche. Mais ce n’était pas ce qu’il avait répondu. Il s’était contenté d’un « OK ». Et puis, son grand-père était entré en scène et lui avait montré ce qu’on fait lorsqu’on veut vraiment quelque chose. On fonce. »

et Boyd son meilleur et seul ami, de sang pour moitié indien avec une mère alcoolique, il n’y a pas de problème que je dirais majeur – je veux dire du point de vue religieux, évidemment – , mais pour Loretta il en va bien autrement. Elle est donnée en mariage à Dean, plus tout jeune et époux de Ruth  avec laquelle il a  trois enfants. Loretta est plus proche de l’âge de ces derniers que de celui de Ruth ou de Dean et sous ses airs résignés, au fond d’elle Loretta rêve forcément d’autre chose:

« Dans sa tête, Loretta s’envole vers son avenir profane. Dans ce monde-là elle porte des pantalons pattes d’éléphant, des chemisiers colorés à manches courtes-et même des T-shirts-, ses cheveux sont longs et détachés et ses yeux ourlés de mascara. Comme les traînées. Elle regrette de ne pouvoir montrer son futur moi à son père pour le regarder se consumer de rage. Son avenir à la Tussy, rose et audacieux, qui pourrait être n’importe où ailleurs. Elle aura une voiture, comme celles qui brillent sur les pages des magazines-peut-être même la Mustang rose de la pub- elle écoutera du rock et regardera la télévision, et il n’y aura ni Dean ni Ruth, bien sûr, ni oncle Elden, et pas de Bradshaw non plus, ni aucun autre homme. Ou plutôt, il y aura un homme, mais qu’elle  n’a pas encore rencontré. Une forme anonyme et chaleureuse, qui n’emploie pas la force. »

Bradshaw est un homme amoureux de Loretta – qui flirte volontiers avec lui bien qu’en cachette – mais qui n’arrive pas à ses fins parce qu’elle a un sacré caractère, la petite Lorie, et un formatage pieux qui lui colle à la peau bien malgré elle, et pourtant mentalement une belle indépendance qui ne demande qu’à se réaliser. Mais en attendant elle a un époux, vieux pour elle, et la scène de la première nuit entre elle et Dean a été pour moi une des plus violentes du livre, alors que tout se passe avec une pudibonde tiédeur, pour Loretta c’est la première fois qu’elle fera suivre ( comme toutes les autres) par un lavement au vinaigre et à l’ammoniaque. C’est violent dans le tableau présenté, cette toute jeune fille pleine de rêves de son âge avec cet homme avare, pas très honnête quand il est question d’argent, avec ses airs pieux écœurants, elle toute frêle avec ce grand corps qui l’écrase. Pour moi, c’est extrêmement violent. Triste sort pour cette jeune adolescente, frappée par son père qui la marie « pour la sauver ». Finalement elle se libérera de cette pseudo- salvation triste, terne, morne…

« Soudain elle se rend compte que Dean est bien plus gros qu’elle, plus grand et plus large – une bête humaine plus proche du singe et du bouc -, que ses pieds pendent presque hors du lit et que sa cage thoracique osseuse, dilatée, lui écrase le visage, qu’il semble presque  la réduire au silence en la comprimant sous son poitrail. « 

La famille entière de Joseph F. Smith, président de l’Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours , polygame connu.

 

Je ne vous raconterai pas comment va se dérouler l’échappée de ces trois jeunes gens et le portrait trouble que dresse l’auteur de ces Mormons et en particulier de Dean, bien vil personnage pour moi. Je vais parler plutôt de la construction du livre, très adroite; sept parties, qui se divisent en chapitres assez courts qui font des focus soit sur des lieux, soit sur des moments, dates, époques, soit sur les personnages principaux (chapitre le plus long, « Or »). Ensuite il y a le ton que j’ai trouvé tendre, drôle, plein d’amitié pour les trois ados, et bien plus acide avec Dean surtout, Bradshaw – qui va travailler pour Dean et se comporter de façon plus qu’opportuniste- et avec Ruth aussi. Les autres personnages comme les parents de Jason, Louis et Becky sont tout de même plus sympathiques que cet horrible Dean ( oui, lui je le déteste cordialement ). Entre l’Idaho et l’Arizona, un regard très original sur l’Amérique des années 70 et à travers les mutations des micro-sociétés que sont celles des Mormons, celles du pays tout entier. Très beau roman axé sur les aspirations d’une jeunesse qui veut se décoincer des conventions religieuses ou autres et voler de ses propres ailes…Et à propos d’ailes..Il y a le fameux Evel Knievel, dont les paroles et les exploits sont relatés en tête de quelques chapitres et qui va entrer dans l’aventure des trois jeunes gens dans le dernier. Mais qui est Evel Knievel ? L’idole de Jason, d’abord et pour le reste rien de mieux qu’une bonne vieille vidéo de l’époque pour vous en donner une idée !

Au final, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, j’en ai apprécié le ton qui même sur le pire prend de la distance, j’en ai aimé l’ironie un peu désabusée sur cette Amérique qui oscille entre puritanisme et goût du clinquant. J’ai surtout aimé Loretta qui va lancer tous les défis possibles aux adultes qui voudraient la contraindre, qui va passer de victime muette à héroïne gonflée à bloc de soif de liberté, une vraie belle histoire, jamais mièvre, toujours forte et juste. Un auteur à suivre, encore !

« Par les rafales » – Valentine Imhof – Rouergue Noir

« 4 novembre 2006, Nancy, hôtel, chambre 107

Les voilà à poil tous les deux. Des fringues éparpillées dans toute la chambre. Un jeu à boire stupide. On confie une chose qu’on a faite et dont on n’est pas fier. Si l’autre a commis un péché comparable, il vide son verre, une forme d’aveu, sinon, c’est le premier qui boit et relance la partie par la confession d’un nouveau petit secret honteux.

Alex a triché tout du long.

Pas question de partager quoi que ce soit de vrai avec ce type. Ils ne sont pas là pour ça, ni l’un ni l’autre. Elle ne lui a même pas dit son prénom. Il ne le lui a d’ailleurs pas demandé. Il le connaît déjà, c’est sûr. Ça et tous les autres renseignements que l’autre bâtard lui aura donnés. »

Ce livre m’a fait faire des cauchemars, sérieusement…Un livre dont on ne sait par quel angle l’aborder pour le présenter. Un livre très dur, qui suscite des sensations très puissantes et pour ce qui me concerne une immense compassion pour l’héroïne Alex / Alexis Fjærsten/ Sacha, selon qui lui parle. Sacha pour Anton, son tendre et patient ami de Metz, et Fred le barman du Donjon, dans cette même ville. Alex pour Bernd, le tatoueur/ »soigneur » délicat de Gand en Belgique et enfin Alexis Fjærsten son nom officiel, son nom de naissance, celui sous lequel la police va la rechercher, ainsi qu’Europol et Interpol. Alex aura dans cette histoire d’autres noms, elle est sans cesse en fuite alors elle change aussi d’adresse de messagerie, bouge constamment: Alex est une femme traquée, hantée par son histoire, celle survenue en 2005 alors qu’elle est en reportage à la Nouvelle -Orléans.

Elle est journaliste free-lance, spécialiste de musique, et elle arrive joyeuse et curieuse en Louisiane où elle vit un vrai rêve et voit défiler dans la réalité tout ce qu’elle a rêvé en lisant, en regardant des films et en écoutant de la musique. Elle veut faire les portraits de musiciens des bayous. Se risquant en terrain inconnu, elle va se retrouver prise au piège au beau milieu des marais. Cet endroit où elle s’arrête pour l’admirer va devenir le tombeau de ce qu’elle est et a été. Le rêve vire au plus atroce cauchemar. Elle repartira plus morte que vive, transformée, paranoïaque et je vous assure qu’à son instar on ne s’en remet pas.

« Il lui avait montré de près la pointe du dermographe et la manière dont l’aiguille entre et sort, rythmiquement, comme une petite langue pointue, pour un lapement régulier, incisif, qui plonge sous les couches hautes de l’épiderme. Elle avait pensé au museau d’un petit tamanoir.

Bernd tend la peau de la cuisse entre son pouce et son index gantés, et commence à tracer.[…]

La boutique est plongée dans la pénombre, tous les stores en sont baissés et seul le haut de la cuisse est éclairé. Alex s’imagine dans le scriptorium d’une abbaye cistercienne. Elle a la vision d’un beau clair-obscur. Un tableau de Georges  de La Tour comme Saint Jérôme étudiant, Saint Ambroise taillant sa plume ou encore Saint Sébastien soigné par Irène, à la torche, dans lequel elle tiendrait le rôle du martyre. Elle observe Bernd en moine copiste attentif, concentré à l’extrême derrière ses petites lunettes d’écaille. »

Le roman est construit de telle façon que les événements sont distillés habilement, on va de surprise en surprise – ou plutôt de choc en choc – et on accompagne ce personnage qui n’est que douleur jusqu’au bout aux confins du monde, sur les falaises de Terre-neuve sous la tempête.

Ce n’est pas assez, il faut dire encore que ce roman est empli de poésie sombre et de tourments et qu’autre chose le caractérise ( on comprend assez loin dans le récit de quoi il s’agit…), ce sont ces textes au début de nombreux chapitres, en français ou en anglais, dans cette belle calligraphie et sans espaces.

Donc, on sait plus tard de quoi il s’agit. En un savant va-et-vient, Valentine Imhof nous entraîne dans une course démente sur des traces sanglantes imbibées d’alcool fort et saturées de musique entre la France, la Belgique, la Louisiane, les îles Shetland, le Canada, Terre-Neuve…On croise finalement pas tant de personnages que ça, puisqu’Alex fuit sans répit le monstre qui a juré de la retrouver, qu’elle évite le jour, qu’elle évite la foule, et qu’elle se terre dès qu’elle se sent en terrain découvert. Grosse sympathie pour Kelly, policière comme en punition aux Iles Shetland, où elle est envoyée parce que ses supérieurs pensent qu’elle parviendra à élucider un meurtre non résolu. Kelly a la rage et pas sa langue dans sa poche.

Elle est je trouve la seule touche qui fasse sourire dans cet univers glauque et pétri d’angoisse, avec par exemple ce genre de dialogue avec un collègue :

« 6 décembre 2006, Lerwick, Iles Shetland, poste de police:

-Salut Kickass! Vaisseau commandeur à station orbitale, tu me reçois??

-CInq sur cinq, Seumas! Tu me saisis pile au moment où j’allais arrêter de pédaler pour l’alim’ de mon Atari ST…Et je m’apprête, comme tous les soirs, à rallier le pub de la base, pour ma session intensive de fléchettes-whisky-bière, la variante locale du triathlon… »

Enfin, ces pages se lisent en musique et on trouve à la fin une playlist éblouissante qui se glisse en sourdine ou hurlante pendant la lecture plus une bibliographie tout aussi éblouissante.

Si ce livre est un coup de cœur c’est parce qu’il est assez unique et original pour ça ( je me réfère à ce que j’ai lu depuis de nombreuses années, ce qui vaut pour moi ne vaut pas pour tous ) parce que ce personnage d’Alex a généré chez moi une profonde empathie, sympathie, tendresse, compassion, du chagrin pour cette vie brisée.

J’ai choisi de façon absolument subjective les morceaux de musique entendus dans ce roman. Avant-dernier : « Avalanche » de Leonard Cohen selon mon cœur.

 

« Scalp » – Cyril Herry – Seuil / Cadre noir

« Sur l’image satellite, la forêt avait l’aspect d’une vaste composition de mousse et de lichen que des veines ocre prenaient d’assaut. Les chemins de terre s’élançaient dans les quatre dimensions, se déployaient, se ramifiaient souvent, mouraient parfois.

Hans avait trouvé à l’étang qui crevait la mousse comme une vulgaire flaque la forme d’un crâne de ragondin. Teresa avait dû incliner la tête dans un sens puis dans l’autre pour voir ce que l’enfant voulait dire. »

Nous arrive ici un roman très noir, un de ces livres qui donnent la chair de poule; en tous cas, ça m’a donné cette sensation.

Voici l’histoire de Teresa et de son fils Hans, 11 ans. Teresa a décidé de présenter à Hans son père biologique dont elle ne lui a parlé que depuis peu. Hans est un petit garçon intelligent, plutôt mûr, qui a aimé Jean-Loïc, un des membres de la colocation dans laquelle il a vécu avec sa mère. Jean-Loïc le père de substitution qui lui a appris la pêche entre autres choses, et qui s’est jeté du haut d’un viaduc.

Dès le début du roman, et malgré les apparences d’un statu quo entre l’enfant et sa mère, on sent bien que le gamin exige une vérité qu’on lui a cachée. Alors Teresa emmène Hans dans une forêt au bord d’un étang où le père, Alex, vit dans une yourte. Seules quelques bribes sur lui nous arrivent, et point d’Alex près de la yourte.

Commence ainsi une quête, une recherche à travers les objets abandonnés là, des carnets, des notes, Hans explore, Hans rêve et joue à l’explorateur, à l’Indien, à l’aventurier, Hans veut son père mais Teresa souhaite partir; l’enfant l’obligera à rester par tous les moyens. Après ça je ne dis plus rien, mais voici une histoire très très sombre, très très noire, une histoire comme je ne doute pas une seconde qu’il en survienne dans certains lieux, une histoire qui fait froid dans le dos.

La forêt est ici une entité inquiétante avec sa vie propre, ses habitants furtifs, ses rumeurs, ses bruissements, et ses parasites quand l’homme en fait un cimetière de voitures. La forêt peut protéger, cacher, ou abriter, mais aussi piéger, retenir et égarer. Enfant, j’ai passé des journées entières en forêt, à faire des cabanes et inventer des histoires devant quelques pierres d’une maison en ruine couvertes de mousse. Je connais pas mal de gens que la forêt effraie, angoisse par son côté obscur, mystérieux.

L’auteur rend avec beaucoup de talent cette atmosphère bruissante et pourtant silencieuse où la lumière joue entre les branches, avec l’étang aussi dans lequel Hans pêche comme Jean-Loïc le lui a appris:

« Jean-Loïc avait souri et tiré de sa besace une vieille boîte en fer de pastilles Valda. Dedans se trouvaient un fil, un bouchon, un hameçon. Ça ne pesait rien, ça ne prenait pas de place. En l’espace d’une heure, ils avaient sorti huit perches qu’ils avaient nettoyées et fait griller au-dessus d’un petit feu de camp allumé avec une poignée de fougères sèches. C’était magique, simple comme bonjour. C’était cette vie que Hans voulait mener. »

Mais tout ça, cette vie de liberté entre l’étang et la forêt, cette vie d’aventure, c’est compter sans les hommes qui n’aiment pas ceux qui sortent des rails. Teresa et Hans en cherchant à savoir où est passé Alex en feront l’expérience.

Je connais, aime et comprends je crois plutôt bien ce qu’est la nature, la campagne, j’y suis née, j’y ai grandi et j’y vis encore. Loin de la vision édenique, cette forêt est belle mais d’une grande indépendance, c’est âpre et cruel souvent, la loi de la vie y est resplendissante qui fonctionne en binôme avec celle de la mort. Il n’en va jamais autrement. Et c’est bien ici une histoire de vie, de cruauté, de beauté et de mort, c’est une histoire violente, comme le sont les hommes, comme peut l’être la nature.

J’ai aimé la relation assez compliquée entre Teresa et Hans, les secrets de Teresa et le portrait en filigrane d’Alex, personnage hors normes et attachant. 

« Il n’entendit pas sa mère crier son prénom. Elle ne s’éloignait pas suffisamment de la yourte pour ça, ou pas dans la bonne direction. Hans la savait déterminée à s’en aller, et en colère. En colère te aussi inquiète, certainement. Il allait devoir retourner là-bas pour lui faire savoir d’une manière ou d’une autre que tout allait bien, qu’il ne courait aucun  danger. Lui faire entendre néanmoins qu’il n’était toujours pas question de s’en aller tant que son père ne serait pas de retour, ou tant qu’il n’aurait pas une idée de l’endroit où il se trouvait. Au coucher du soleil,il s’approcherait du campement. Sa mère ne tenterait pas de le capturer pour l’enfermer dans la voiture et prendre la route : elle détestait conduire la nuit. »

Que vous aimiez la nature ou pas, que la forêt vous attire ou vous effraie, bonne lecture, atmosphère réussie, angoisse soutenue, univers magique de l’enfance, j’ai bien aimé.

« La forêt n’est le territoire de personne. »

« 4 3 2 1 » – Paul Auster- Actes Sud, traduit par Gérard Meudal

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXème siècle. »

( S’en suit la « blague » qui va donner le nom de Ferguson à cette famille plutôt que Rockfeller…Ah ça vous intrigue …  Lisez ! )

Et me voici embarquée pour 1016 pages denses sur les pas de Ferguson et de sa famille…Enfin sur les pas de quatre Ferguson, enfin de quatre Archibald Isaac Ferguson, petit- fils de cet immigré de Minsk. Comment faire pour parler d’un tel roman, un roman qui en contient quatre, un roman bâti comme un labyrinthe, avec des portes d’entrée et de sortie, un roman où quatre vies du même jeune garçon et de sa famille se percutent, se croisent, s’imaginent, toutes dans le même texte fiévreux.

Comment ne pas trahir ce qu’a voulu ce grand auteur qu’est Paul Auster ? Je me suis abstenue de lire ce qui a été publié ( sauf deux articles de blogueuses ), je n’ai pas écouté les nombreuses émissions de radio et de télévision qui ont reçu Paul Auster, mais j’ai lu chaque mot de ce monument sans en sauter un seul. Pour ne me fier qu’à ce que je ressentirais, qu’à ce que je percevrais. Voici très précisément ici, dans cette œuvre magistrale tout ce que j’aime chez cet immense écrivain dont je n’ai pas tout lu, et pas tout aimé de ce que j’ai lu.

L’inventivité, l’écriture vive, nerveuse, rythmée, l’humour, l’auto dérision, le foisonnement des vies de Ferguson, et cette façon de jouer avec le lecteur en le promenant dans ces vies multiples, tout en lui faisant la grâce d’un indice qui toujours évite qu’il se perde trop. Vies multiples, mais pourtant c’est bien le même Archie Ferguson, avec sa mère ( peut-être bien mon personnage favori ), son père, sa multitude d’aventures amoureuses et ses amitiés qui parfois ne font que passer dans une vie, mais parfois se retrouvent dans toutes. Des vies où on perd des êtres chers et en rencontre d’autres, des vies qui tiennent à un choix, une décision à un moment précis ou un événement , qui font que ce qui était possible se transforme en autre chose

« […] car le réel se composait aussi de ce qui aurait pu arriver mais ne s’était pas produit, qu’une route n’était ni pire ni meilleure qu’une autre mais que le tourment de vivre dans un corps singulier faisait qu’à tout moment on ne pouvait se trouver que sur une seule route même si on aurait bien pu se trouver sur une autre, en train de se diriger vers un but complètement différent. »

Impossible à raconter mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut pas s’effrayer de cette épaisseur, parce que c’est une lecture incroyablement riche et prenante. Outre les multiples possibles de la vie d’Archie, on est immergé dans New-York et sa banlieue, les sports que pratiquent nos quatre Ferguson, les universités qu’ils fréquentent, et le tout dans une histoire des mouvements étudiants, culturels, sociaux et politiques de 1947 ( année de naissance d’Archibald Isaac Ferguson ) jusqu’à 1975, date à laquelle le même Ferguson met le point final à son œuvre : »4 3 2 1  » qui compte 1133 pages. Et c’est à la fin du roman qu’on comprend l’ambition de l’auteur ( Auster / Ferguson ):

« […] il allait ainsi écrire un livre sur quatre personnages identiques mais différents portant tous le même nom: Ferguson.

Un nom né d’une blague sur les noms. La chute d’une blague sur les Juifs de Pologne et de Russie qui avaient pris le bateau pour venir en Amérique. Sans aucun doute une blague juive sur l’Amérique et l’énorme statue qui se dresse dans le port de New York.

|…]Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa panoplie de circonstances. Poussé de-ci de-là sous l’effet de ces circonstances, les garçons commenceraient à se différencier à mesure que le livre avancerait, ils ramperaient, marcheraient et galoperaient à travers l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte en tant que personnages de plus en plus différents, chacun sur sa propre voie distincte tout en restant pourtant la même personne, trois versions imaginaires de lui-même, et lui-même interviendrait comme le Numéro Quatre pour faire bonne mesure […]

Je m’en tiendrai à ça; vous voyez ici la longueur des phrases, c’est cette écriture qui donne le tonus et la vivacité du texte, mais aussi l’intelligence du propos. Un livre sur les carrefours en quelque sorte, les moments des choix que l’on fait ou pas volontairement ou par une intervention extérieure indépendante de notre volonté…

Un livre sur l’écriture aussi, le livre d’une vie qui s’invente encore à travers la littérature je pense, un hommage à la littérature, au cinéma. Ce que j’ai préféré, eh bien les enfances et la mère, Rose, photographe, Laurel et Hardy et l’histoire de Franck et Hanck, aussi…. Je pourrais vous donner encore quelques exemples de ces vagues de mots qui portent loin le lecteur dans la pensée de cet Archie si attachant, si intelligent et si imaginatif, mais franchement, non…

 Il m’a fallu du temps pour lire ce roman, parce que j’ai voulu le lire sans en manquer quoi que ce soit ( j’ai relu plusieurs fois certaines pages ) . Je conseille la certitude d’être au calme, d’avoir plusieurs heures de suite sans interruption, car c’est un fleuve tumultueux dont on a du mal à sortir.

« -Je veux dire qu’on ne peut jamais savoir si on fait le bon choix ou non. Il faudrait être en possession de tous les éléments pour le savoir et le seul moyen d’y arriver est d’être aux deux endroits à la fois, ce qui est impossible. »

Mais ici c’est possible et Paul Auster l’a fait !

Coup de cœur !