« L’homme de trop » – Thierry Aué – La dernière goutte

« Une si belle journée

C’était une  journée si miraculeusement belle que, de peur de la gâcher, il s’efforça de la vivre comme une journée ordinaire. »

Un bref article sur ce livre comme Christophe Sedierta et sa chouette maison La dernière goutte sait nous en proposer. Et il faut du culot, de la personnalité et le vrai goût des mots et des textes. Il est de ceux qui prennent des risques, et il faut lui en être reconnaissant, qu’on soit auteur ou lectrice. Ce recueil est de ceux qui sont de cet ordre : surprenant, déroutant et exigeant. Exigeant en ouverture d’esprit, en capacité à se laisser envoyer dans d’autres sphères mentales et d’autres strates de l’esprit humain, de la société, bref, il faut être prêt à décoller.

Ici donc de courts textes difficiles à qualifier – ça, c’est déjà un truc qui me plaît – un recueil qui d’une phrase – mais parfois la phrase est longue à faire un chapitre- glisse vers des textes plus longs sans pour autant s’étaler trop, certains laissant le lecteur finir ou poursuivre l’histoire mentalement, pour autant qu’il y ait ce qu’on appelle une « histoire » car ce sont là plutôt des distorsions, des fables farfelues, étranges, drôlatiques, des dérapages pas trop bien contrôlés de la réalité, des digressions à partir de rien ou de pas grand chose, des divagations…et on va de surprise en surprise, sans trop savoir où on nous emmène ( souvent nulle part, il y a un côté farces et attrapes, je trouve ). Attention POURTANT, il y a de vrais sujets, comme le couple, l’amour – un coup de foudre –

« Elle a déboulé de nulle part sur son étrange monture couleur isabelle.

Je venais juste d’ouvrir ma porte dans l’idée d’aller faire un tour jusqu’à ma boîte aux lettres, lorsque je l’ai vue passer en danseuse le portillon avec ses grosses sacoches qui ballotaient comme des huîtres sur le porte-bagages, slalomer entre les nids de poule du chemin puis exécuter une courbe gracieuse en passant sous les rosiers avant de venir se poser à mes pieds, toute frémissante et dégoulinante de perles transparentes. Trois étincelles de pluie ont sauté de son visage pour venir vaciller sur mes joues. « 

les relations humaines, le travail, la nostalgie, la solitude, les obsessions et surtout il y est souvent question des livres, de la littérature et de l’écriture – qui intègrent tous les sujets précédents –

« Tu ne sais pas ce qui t’a pris d’entrer aujourd’hui dans cette librairie, « Jamais, plus jamais les pieds dans une librairie !' », t’étais-tu exclamé en crachant par terre le jour où tu avais décidé que, quoi qu’il arrive, jamais plus tu ne toucherais à un seul livre et ne succomberais à cette tentation qui avait fait de toi, au fil du temps, un enragé de la lecture, et, pour dire les choses clairement, c’est-à-dire en pesant les mots, un vrai malade de la littérature et un vrai drogué des livres. Que s’est-il donc passé dans ta tête? »

Donc un post court pour ce petit bouquin si original, je l’ai lu il y a 3 mois déjà, ne savais comment aborder la façon d’en parler, et voilà, c’est fait comme ça m’est venu, avec quelques extraits qui m’ont fait comme à l’habitude corner les pages. Un des textes fait référence à Richard Brautigan, et indéniablement on croise ici son esprit. 

J’ai aimé ce livre très spécial et je n’oublie pas de le dire, rempli de poésie;  encore merci à La dernière goutte à laquelle je souhaite une longue vie et encore de beaux textes, des textes insolites et beaux à partager.

« Alors OUI ! dans la vie il y a de ces moments inextricablement embrouillés où le bon sens lui-même semble avoir perdu les pédales. Profitant de la moindre faille, la pensée se met en route au quart de tour et rien ne peut plus l’arrêter sur sa belle lancée. Avez-vous déjà essayé d’arrêter une pensée en pleine course ? »

« L’enfant lézard » – Vincenzo Todisco,éditions ZOE, traduit par Benjamin Pécoud

« L’enfant ouvre d’abord l’œil droit, puis le gauche. Il a la tête à deux endroits. Une fois à Ripa, où rien ne peut lui arriver, et une fois à l’appartement, où il doit compter ses pas. Quatre pas jusqu’à la table, deux jusque sous le buffet, un grand pas jusqu’à l’évier et dix petits pas de la cuisine jusqu’au milieu du long couloir. le point le plus éloigné est la stanza in fondo, la chambre du fond. En cas d’extrême urgence, il faut à l’enfant exactement vingt-trois pas pour y atteindre la grande armoire.

Dehors aussi, l’enfant veut compter ses pas. Mais la lumière vive frappe son visage et l’aveugle.

La nuit surgissent les loups. Il faut marcher à pas feutrés. Mais les loups le trouvent quand même. Ils se penchent sur son lit et montrent les crocs. L’enfant appelle doucement Nonna Assunta: » Parle-le moi, chuchote-t-elle, parle-moi et serre les poings, alors les loups ne te feront rien. » »

Ce début étrange est l’ouverture d’un roman très particulier, un roman à l’écriture sans fioritures, semblable à la vie des personnages, et ce qui pour moi le qualifie le plus c’est un roman sans joie. On a le cœur serré pratiquement tout le temps en lisant cette histoire de « l’enfant lézard ».

Mais qui est donc cet enfant qui compte ses pas, se terre sous le buffet, se cache sur l’armoire, se déplace sans bruit, grimpe, rampe et se tapit ?

« Au début le père n’a le droit de rester que neuf mois par an dans le pays d’accueil, et même moins quand le travail manque. Il habite au baraquement ou trouve à se loger chez des connaissances. Il rentre ensuite au pays pendant trois mois. Tant que la mère n’a pas d’emploi stable, elle ne peut l’accompagner dans le pays d’accueil qu’à titre de touriste. prononcer ce mot la fait rire: « C’est plutôt une vie de gitans qu’on mène. »

À Ripa, la mère doit se rendre utile. Elle le fait à contrecœur et dit qu’elle n’a pas eu de jeunesse. Il y a la mère d’autrefois qui était beaucoup plus jolie et celle d’aujourd’hui qui s’assied au bord du lit et regarde dans le vide. »

Il faut savoir que l’auteur a écrit ce livre en allemand, il est le fils d’immigrés italiens installés en Suisse allemande. C’est le premier livre qu’il écrit dans cette langue, qu’il qualifie de « langue de tête » en opposition je suppose à sa « langue de cœur »: les précédents étaient en italien. Je ne me suis pas penchée sur sa biographie, me contentant de ce qui est dit en 4ème de couverture. Et je ne peux évidemment pas m’empêcher de penser qu’une part de son expérience de vie compose cette terrible histoire, sans pour autant que ce soit la sienne ou celle de sa famille d’ailleurs, mais par ce biais, il parle de cette vague d’immigration italienne des années 60/70, et plus globalement des travailleurs dits « déplacés ».

« Nonna Assunta se rend au cimetière avec l’enfant. Ils se tiennent par la main en silence. Elle lui montre les tombes et lit les noms inscrits sur les pierres. Certains aïeuls sont enterrés là. Sur la tombe de Nonno Eraldo, il n’y a pas de photo. Nonna Assunta dit qu’elle n’en a pas.

Entre-temps le printemps est arrivé. Le visage de Nonna Assunta pâlit quand elle annonce à l’enfant: »La semaine prochaine, tes parents viennent te chercher. Ça n’est pas autorisé normalement, mais ta mère veut t’avoir avec elle, il faut la comprendre. »

Les parents de l’enfant, le père d’abord, puis la mère, quittent leur pauvre village pour travailler dans un pays plus riche, Allemagne, Suisse ? Mais l’un ou l’autre accepte les adultes, des bras, des mains, de la main d’œuvre, mais pas les enfants. La mère va confier l’enfant à la grand-mère tant aimée, Nonna Assunta, le cœur aimant de ce petit garçon si spécial…Mais la mère ne supportera pas la séparation si longue d’avec son petit; il voyagera caché , entrera en douce, furtivement dans le pays « d’accueil », et sera tenu enfermé dans l’appartement, devra être silencieux et invisible à d’autres yeux que ceux des parents.

Mais outre cette vie qui n’est pas celle que doit avoir un enfant, il est tout de même particulier, ce gosse. On n’arrive pas à lui donner un visage, il n’est qu’un corps qui glisse d’ici à là sans bruit, incolore, inodore, silencieux. Il y aura une sorte d’émancipation peu à peu, l’enfant créera des liens, sortira en cachette et toujours aussi furtivement; mais caché, il l’est plus que physiquement, il est comme annihilé par ces années d’invisibilité forcée, privé d’une existence au monde.

« Les parents comptent les années et en sont maintenant arrivés à 1970. La mère continue à sursauter quand on sonne à la porte, et elle continue à pleurer quand l’enfant lézard s’accroupit dans un coin et s’égare dans ses monologues,ou qu’il disparaît et reste introuvable.[…]

Tandis que la mère ne voit pas d’issue, qu’elle se tait et pleure et que le père augmente le volume de la télévision, l’enfant lézard gratte le mur avec ses ongles. Il parle seul à voix haute et bute à tout bout de champ sur ses phrases, si bien que le père finit par se boucher les oreilles face au téléviseur qui marche à plein volume. »

Je ne peux pas en dire plus, mais le fond de l’histoire c’est une forme perverse de maltraitance de ce « pays d’accueil » qui n’accueille pas les enfants nés ailleurs. Il y a le patron, le père qui travaille comme un damné, la mère qui va travailler aussi et cet enfant lézard, seul. Et le silence, et la peur de tous, parents et enfant – hanté par des loups –  et l’éveil du garçon qui grandit et sait qu’il existe un dehors.

C’est une histoire terrible. Seule la Nonna est lumineuse, chaleureuse, les quelques passages de la famille italienne, Nonna, tante Melinda, les oncles et Emmy l’amie inespérée donnent un semblant de vie à ces jours laborieux, durs, tristes…mais même les quelques heures arrachées au travail n’offrent que des ombres de sourires. L’image du lézard est parfaite, animal à sang froid, furtif, fuyant, insaisissable…mais que c’est triste collé au mot « enfant »…

« L’enfant lézard ne cesse de s’aménager de nouvelles cachettes et il faut des heures aux parents pour le retrouver. il traverse les pièces comme un Indien qui approche à pas feutrés, sans laisser de trace. Il campe derrière les rideaux, se drape dans les couvertures, rampe sous le lit, enroule son corps dans les tapis, se glisse dans le panier à lessive et se couvre de linge, grimpe entre les vêtements dans l’armoire. Il peut rester parmi les robes et les manteaux jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune lumière qui perce les fentes. La mère passe en revue toutes les cachettes, mais il y en a toujours une qu’elle ne connaît pas encore. »

Il faut se préparer un peu pour cette lecture qui peut affecter le moral, en ces temps qui (re) confinent. On y ressent une solitude intense et inquiétante. C’est donc un très bon livre, remarquable par sa capacité à nous faire éprouver ce qu’il diffuse, et c’est en cela que sa lecture n’est pas aisée. Mais c’est vraiment un sujet qui reste d’actualité, sur la séparation, la privation de liberté et les liens humains qui nous sont si nécessaires pour le rester nous, des êtres humains.

Le disque préféré de la mère, comme une réminiscence de jeunesse, de joie, d’énergie…toutes disparues.

ICI, un lien très intéressant . Et un AUTRE

 

« Croc fendu » – Tanya Tagaq – Christian Bourgois éditeur, traduit par Sophie Voillot, illustré par Jaime Hernandez

« 1975

Des fois on se mettait à l’abri dans le placard quand les ivrognes rentraient du bar. Assis, cachés, les genoux collés, on espérait que personne ne nous trouverait. Chaque fois c’était différent. Des fois on n’entendait que des coups, des cris, des plaintes, des rires. Des fois la vieille venait nous rejoindre et nous enserrait dans son amour déchirant. Son amour si puissant, si lourd qu’il ressemblait à un fardeau. À l’époque, je savais que l’amour peut-être une malédiction. Son amour pour nous la faisait pleurer. Le passé se changeait en rivière qui s’épanchait par ses yeux. Le poison de l’alcool, porté par son haleine, emplissait la pièce. Elle nous agrippait en gémissant pour nous embrasser, embrasser les seules choses dont elle n’avait pas à se méfier. »

Dire que ce livre est bouleversant, c’est bien faible, déchirant, révoltant, on est plus proche du juste. Il faut pour cette lecture faire table rase de notre culture, ou presque.

C’est un livre cru, de chair crue, à vif et ravageur. Anticonformiste et violent. Mais beau, poétique et plein d’amour.

L’auteure dédie ce roman

« Aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats. »

Tanya Tagaq est une chanteuse de gorge inuit, mais une chanteuse punk quand même, et son premier livre se déroule dans le Nunavut. La narratrice est une toute jeune fille. Oublions donc tout de notre culture, et arrivons avec respect dans ce monde de glace et de magie. Un monde sensuel, par les sens de l’héroïne, qui n’a pas de nom:

« Les odeurs libérées par le dégel printanier soulèvent en nous un furieux besoin de mouvement. L’air est si propre qu’on peut flairer la différence entre la pierre lisse et la déchiquetée. Humer l’eau qui ruisselle sur l’argile.

L’odeur sucrée du lichen. Le lichen vert ne sent pas la même chose que le noir. Au printemps, on respire la mort de l’automne passé et la croissance de cette année; le lichen plus ancien apprend au jeune à pousser.

Le gel piège la vie, immobilise le temps. Le dégel les délivre. On renifle les empreintes de l’automne passé, la décomposition récente de tous ceux qui ont péri dans les griffes de l’hiver. Le réchauffement de la planète relâchera les odeurs les plus profondes, fera jaillir des histoires du pergélisol. Qui sait quels souvenirs enfouis se cachent sous la glace? Qui sait quelles malédictions? Les rumeurs de la Terre libérées dans l’atmosphère ne pourront provoquer que des ravages. »

Il faut venir sans arrogance dans l’univers de cette adolescente qui aime filles et garçons, qui aime prendre des risques, se jeter des défis, qui cultive aussi en secret des pouvoirs que je dirai chamaniques, en tous cas, elle sait absorber ce qui l’entoure et en avoir alors des visions chimériques et/ou prémonitoires. On lira ici des scènes hallucinées et hallucinantes de l’héroïne sous les aurores boréales.

« L’Aurore boréale enfle encore, revêt des formes de visages flous, omnipotents, salvateurs et assassins. ils se font plus nets, je vois des Tantes et des Arrière-grand-mères. Je vois des Ancêtres et des enfants à venir; les jeunes commencent à peine à se développer, à préparer leur âme pour la prochaine rotation de leur Périple terrestre. on met des millénaires à retourner sur Terre après la mort. La majesté de nos ancêtres m’arrache des larmes, je dis merci d’avoir la chance d’en être témoin. Mes larmes gèlent. Ma chaleur intérieure se met à brûler et le monde chavire. »

Avec beaucoup de pudeur, avec je trouve une volonté de ne pas faire de sensationnel, les violences faites aux filles, aux femmes sont ici comme une ligne constante, ténue et diffuse. Par contre, notre jeune fille traverse le livre emplie de colère, de désir de vie, de désir de risques, notre gamine insolente et téméraire nous immerge dans ces traditions inuits où les chairs, humaines comme animales se valent, où la nature est une entité puissante. J’ai marqué de nombreuses pages (24, 49 et plein d’autres ) que je préfère que vous lisiez vous-même, à cause de leur dureté, de leur crudité, à cause du fait que c’est difficile à assimiler côté estomac. Il est extrêmement difficile de parler de cette histoire absolument tragique qui quand j’ai terminé de la lire m’a laissé une étrange sensation de vide.

 »  Un garçon et une fille, je parle avec eux tous les jours.

Je suis pleine. Ils passent leur temps à me tirailler, à jouer avec moi, à me dire quoi manger. Souvent, ils veulent que je quitte ma conscience pour les rejoindre dans notre monde spirituel où on peut communiquer librement. On rit comme des petits vieux qui prennent le thé quand je leur tiens compagnie dans notre œil mental. Mes aînés sont dans mon ventre. Je les respecte et je les admire. Ils en savent tellement plus que moi. Personne d’autre n’est au courant tant ils remuent vite, comme des serpents dans mon ventre. Ce ne sont pas mes petits, mais mes égaux, mes guides. »

Je dirai la beauté parfois violente et crue de l’écriture, je dirai la finesse du regard sur l’adolescence et la féminité, je dirai le lyrisme des accès visionnaires sur la banquise, je dirai le goût de sang qui m’a envahi la bouche par moments, et la colère, l’immense colère que je ressens pour ce monde qu’on laisse – pire que ça qu’on aide à – mourir. Et la même intense colère pour ces moments durant lesquels une jeune fille, sur le lit, les pas s’approchant, trouve en elle la force de se fermer, de s’enclore au fond d’elle même, dans une autre dimension…pour moins souffrir. Une femme, la grand-mère du Plus Beau Mec, Helen, sera la bienfaitrice, l’amie l’épaule réconfortante, la solidité de la narratrice, très beau personnage:

« Helen et moi, on commence à se voir plus souvent. Sans jamais dire un mot sur ma grossesse, elle m’offre souvent de la moelle, de la soupe et du thé. Le plus clair du temps, elle parle l’inuktitut, qui envahit lentement ma conscience. Je commence à rêver en inuktitut et mes bébés frétillent de bonheur lorsqu’ils remarquent mon contentement. Je suis tellement connectée à mes tout- petits qu’à mes yeux ils sont devenus des individus. L’une est aussi douce et forte que le ventre qui l’abrite, l’autre a les arêtes plus âpres, il veut lancer des cailloux. L’une est plus petite, plus docile. L’autre la protège. »

Beaucoup de choses ici m’ont été difficiles à aborder, impossibles à vraiment comprendre, liées intimement à la culture de ce peuple, mais d’autres hélas sont tellement aisées à ressentir que ce livre n’est sûrement pas un livre qui fait du bien, à des années lumière d’un feel good, et c’est ce que j’ai aimé précisément : le malaise, souverain pour rappeler quelques réalités qui elles sont universelles. 

Ce qui n’empêche pas une infinie poésie, la construction alterne des chapitres en prose et de plus courts en vers. Sans oublier les très délicats dessins de Jaime Hernandez, qui si on les voyait hors du texte seraient juste « jolis », mais là, ils sont toute une histoire. Car notre héroïne, adolescente et frondeuse, s’adonne à tous les interdits.

L’histoire des Inuits me touche, comme me touche celle de tous ces peuples du continent américain ou d’ailleurs dont le mode de vie leur a valu l’extinction, la dissolution, l’effacement, la mise à mort lente… En écho à ce livre, écrit par une femme inuit, on peut aussi relire le formidable, triste et sensible « Grise Fiord » de Gilles Stassart.

En tous cas, « Croc fendu » n’est pas une lecture aisée émotionnellement parlant, c’est un texte d’une force incroyable, je lui rend hommage ici, et vous donne à écouter Tanya Tagaq, chanteuse punk ( je viens d’écouter plein de choses, d’en lire aussi…très intéressante personne volontiers provocatrice). J’ai trouvé une vidéo pour la chanson UJA, mais j’ai peur qu’elle ne rebute – oui, je prends des précautions avec mes visiteurs sensibles et ne vous propose que le son – bien qu’elle soit si adaptée à ce roman…Vous pouvez toujours aller voir par vous-même …

« L’ourse qui danse » – Simonetta Greggio – Musée des Confluences/ Cambourakis – collection Récits d’objets dirigée par Hélène Lafont-Couturier et Cédric Lesec

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.

Pour vous, je suis un Inuit.

À l’époque où tout ceci est arrivé, je n’avais pas quarante ans. J’habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l’univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.

Le reste du temps j’étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu’il y a à savoir.

Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi. »

C’est pour moi la troisième lecture de cette belle collection. Et je crois que ce texte-ci est celui qui m’a le plus touchée. Je pense que c’est le fait de le lire maintenant, dans cette période pleine d’inquiétudes, d’angoisses, d’incertitudes surtout. Cette histoire est très émouvante. On saisit ici tout ce que nous avons su si bien saccager dans notre rapport au reste du monde vivant. Et les erreurs que nous commettons encore, même pour certains d’entre nous si pleins de bonne volonté.

« Qui mieux que nous sait qu’un animal ne peut être gras dans l’impitoyable nature qui nous entoure? Un animal qui n’est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L’homme n’est qu’un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d’eau et dans les hautes herbes de notre bref été. S’il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.

Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. »

Un article court pour dire la beauté de cette histoire, sa cruauté, mais sa justesse. Pour résumer et vous laisser savourer cette lecture : c’est un retour aux origines d’un homme qui s’est fourvoyé en ville, pour nous, c’est une immersion dans une culture très très éloignée de la nôtre. C’est l’histoire, à travers le narrateur, d’un peuple méprisé (« animaux humains » ), avili par la sédentarisation et l’évangélisation, abattu par nos diktats et notre morale, mais surtout par l’argent, le profit et la spoliation de ce qui en faisait un peuple libre.

« La baie ultime

C’était un matin de septembre. Les familles « choisies » avaient été purement et simplement abandonnées dans le Haut-Arctique, presque sans vivres, en tous cas sans aucune protection. Quelques heures après leur arrivée, une tempête de neige s’était levée. Les gens  avaient tout de suite commencé à mourir.

C’était la fin de l’espoir et de la confiance. Nous avions été trahis. On nous avait lâchés dans cet endroit où il était impossible à quiconque de survivre. »

Partez avec cet homme à la chasse à l’ourse, et vous lirez, peut-être comme moi les larmes aux yeux, ce qui arrivera dans la confrontation.

« Nous sommes restés ainsi un long moment. Elle au-dessus de moi, balançant d’un côté à l’autre sa grosse tête, ses petits yeux chassieux remplis de rage et de douleur. Moi à genoux devant sa figure fabuleuse, comme sortie des fonds des âges. »

Dans mon exploration de ces lectures sur ces peuples du grand Nord, celle-ci laissera une belle trace, blanche comme la neige, rouge comme le sang, noire comme la colère.

Quant à « L’ours dansant II » , étonnant et visible au Musée des Confluences, c’est une œuvre de Davie Atchealak ( 1947 – 2006 ) , sculptée dans la stéatite. Elle vient de l’île de Baffin ( Ikirasaq ) au Canada.

Ce livre fait écho à « Grise Fiord » de Gilles Stassart et à « Croc fendu » de Tanya Tagaq ( à venir ) .

Coup de cœur plein d’émotion.

« Sous le ciel des hommes » – Diane Meur – Sabine Wespieser éditeur

« La ville dormait –  non pas de son sommeil nocturne, mais de la trompeuse somnolence de ses dimanches après-midi. Un dimanche de novembre à Landvil vers les trois ou quatre heures, laisser derrière soi les rues du Vieux Quartier pour s’aventurer sur les pentes des diverses collines, de leurs banlieues effilochées sans comment ni pourquoi : une expérience du vide, de l’infini ? Le ciel est bas sans l’être. Dans ces pays de montagnes où même le fond des vallées est déjà en altitude, la couche des nuages, c’est vrai, paraît à portée de main. Mais chacun y connaît aussi les coups de théâtre qui, en moins d’une demie-heure, peuvent déchirer ce voile accroché aux sommets, chacun le sait donc aussi relatif qu’éphémère. »

Diane Meur m’a terriblement impressionnée quand je l’ai lue la première fois avec « Les vivants et les ombres ». Talent confirmé avec « La vie de Mardochée de Lowenfels racontée par lui-même « . Je la retrouve des années plus tard avec ce roman plus court, plus contemporain, tant par son écriture que par son sujet – et encore peut-on discuter de ce qu’est la contemporanéité tant le monde et la société des hommes ont de permanence dans le meilleur et dans le pire – mais bon, c’est ce que je me suis dit en finissant cette lecture. Qui d’ailleurs, comme d’autres actuelles, confirme cette idée que peu de choses changent fondamentalement.

« Mais revenons sur terre – c’est-à -dire ici et maintenant – rouvrons les yeux. Il apparaît alors que cette frénésie innovatrice, ces appels à demain ne recouvrent que l’enfermement farouche dans un seul paradigme: l’ultralibéralisme universel. Comment, il y aurait de la nouveauté qui ne procéderait pas de lui? Les choses pourraient changer dans un sens qu’il n’a pas décrété? Intolérable. Cela ne sera pas. Toute nouveauté empiétant sur son hégémonie sera criminalisée, marginalisée, ridiculisée ou – presque plus désolant encore – récupérée de telle façon qu’elle perde tout ce qu’elle avait de neuf.

L’homme du commun ne tient plus autant à la possession des objets? Fâcheux. Qu’à cela ne tienne, il suffit d’inventer, l’innovation aidant, l' »économie de partage », qui revient à louer à votre semblable, contre espèces sonnantes et trébuchantes, la perceuse ( ou la mobylette, ou le canapé-lit du salon ) que, dans le passé, vous lui auriez prêté pour rien; c’est-à-dire à ramener au sein de la sphère marchande un des rares vestiges de gratuité qui y échappaient encore. »

 

Cette histoire se déroule au Grand Duché d’Éponne. Et pas juste « Éponne », mais il faut bien préciser ce « Grand Duché » anachronique à souhait mais si porteur de tout ce que va mettre en débat un groupe d’amis anticapitalistes lors de l’écriture d’un pamphlet collectif intitulé: »Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste ». L’écriture de ce pamphlet, les réunions d’écriture et de débat sont comme un fil qui se déroule et dans lequel se mêlent d’autres vies. Celle d’un grand reporter en fin de course, Jean-Marc Féron, qui va écrire son autobiographie et qui, confronté à son éditeur, Georges Huber, perdra ses moyens. Ce sera une femme – une du groupe anticapitaliste, Sonia – qui viendra l’épauler. Il y aura chez le même homme un migrant, Hossein, qui sera accueilli chez Jean- Marc, sous l’influence de l’éditeur parce que ça donne une aura humaniste. On croisera quelques uns de ces migrants, avec ou sans papier, avec ou sans emploi, mais pour moi, ils sont les plus beaux personnages du livre. Pas parce que c’est dans l’air du temps de rendre romanesques ces gens venus de si loin, dans de si dures conditions, non, mais parce qu’ils sont, dans leur fragilité sociale, les plus forts, les plus déterminés, n’ayant ni le temps ni les moyens de la futilité, occupés à survivre et à franchir les obstacles administratifs de tous ordres.

« -Eh bien, cette notion si discutable de l’être humain surnuméraire trouve une résonance dans ce qui est devenu hélas le grand sujet du débat politique aujourd’hui, celui autour duquel tout tourne, ne serait-ce que tacitement: l’étranger, le « migrant », dont il est désormais tenu comme évident que sa présence, ou la simple éventualité de sa venue, représenterait une menace. Si cette vision rencontre un tel succès, y compris parmi des descendants d’émigrés ou d’exilés, n’est-ce pas parce qu’elle permet de rassurer à bon compte sur une menace autrement plus réelle pesant sur chacun de nous: celle d’être remplacé par la machine, d’être rendu superflu par une technologie à visée essentiellement marchande? Dans un monde qui n’a plus besoin d’eux, beaucoup sont trop heureux de trouver un Autre à qui eux-mêmes puissent dire: Nous n’avons pas besoin de toi. »

Il n’y a pas de personnage totalement détestable je trouve. Diane Meur a choisi la justesse, a refusé l’outrance et propose au fond un roman qui parfois fait sourire – les séances de la rédaction du pamphlet sont de vrais beaux moments de bonheur, pour l’entente, pour l’intelligence sans lourdeur – et parfois plutôt noir et ironique, doucement railleur. On se prend quand même à rêver que notre groupe de réflexion soit écouté si ce n’est entendu…Jérôme et son histoire – improbable est bien le mot juste, à mon avis – avec Sylvie, carriériste aux antipodes des préoccupations du thésard anticapitaliste, Sonia qui « accouche » Jean-Marc de façon remarquable, Diane Meur avec son immense talent romanesque tisse les liens intellectuels, sentimentaux, humains, tisse et brode les vies; c’est remarquable, comme ce que j’ai lu d’elle auparavant. C’est l’intelligence faite reine et on prend un immense plaisir parce qu’on comprend tout, y compris ce qui est sous-entendu. Ghoûn amoureux de Semira, Hossein sont les plus émouvants, si soucieux de bien faire, de bien « être », si étranges dans le Grand Duché d’Éponne…Il y a Fabio qui aime apprendre avec Semira, il y a Jean-Marc qui plonge éperdument dans son enfance, y retrouve son frère Thomas.

« Une même chose faite par lui et par Thomas, il le sait, revêt une valeur entièrement différente, comme une toux de Thomas pendant la messe n’est pas celle d’un enrhumé lambda. Elle offense, elle déconsidère: on se retient, quand on est bien élevé. Tout ce qui vient de Thomas est frappé du sceau du mal. Jean-Marc serait incapable d’expliquer pourquoi, il est trop petit, mais c’est une évidence. Une évidence dont on ne parle pas, dont il serait malvenu de parler, il le sait bien aussi. »

Mais les autres, même Sylvie qui est finalement comme une mouche prise dans un piège plus fort qu’elle, tous avec leurs faiblesses et leurs caractères sont intéressants. Les interactions révèlent autant les affinités que les distances, cachées le plus souvent. Et révèlent surtout l’effroyable machine à broyer pour le profit, si bien démasquée par notre beau groupe de chercheurs.

Il y a encore beaucoup de choses dans ce roman, sur les liens du couple, sur l’enfance, sur le travail, sur l’amitié, sur la connivence et sur l’exil…Voici un livre brillant, jamais désespérant, extrêmement intelligent, parfois teinté d’humour et de beaucoup de tendresse, par une grande voix de la littérature européenne, je vous en conseille la lecture, comme celle des autres romans de Diane Meur, chez Sabine Wespieser : Coup de cœur !

Fin avec ce petit extrait et le texte écrit par Stan ( personnage que j’aime beaucoup ) :

« Une dame effleure des yeux l’énergumène et se décale sur la banquette. Il se plante au bord du quai, crie « Conso-mmez ! », d’une voix qui met en fuite un couple de corbeaux. Que mijote-t-il. Rien de grave. Il tient seulement son premier couplet.

« On vous aime on vous choie

Vous êtes tous nos petits rois

On fait baisser les prix

Pour grossir vos caddies

On vous sert à genoux

On a besoin de vous

Tant que vous

Conso-mmez, conso-mmez ma-lin

Profitez de la promo demandez pas d’où ça vient. »

La rame s’avance, les portes s’ouvrent, il saute à l’intérieur juste avant le départ. Sur la place Lavater redevenue déserte, les deux corbeaux picorent maintenant des chips au fond d’un emballage. mais on pourrait presque dire qu’il s’est passé quelque chose; qu’en ce 25 décembre dans le grand-duché d’Éponne, une vague a plissé les eaux étales de l’ennui. »