« Le miel du lion » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard


« Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de Sécession.

Kennison Mountain, telle une houle blanche sous la floraison des châtaigniers. Les pétales s’accrochaient à la vareuse des soldats. Il suffisait de toucher une branche pour les voir tomber comme des flocons de neige. Quarante ans plus tard, un fléau dévasterait la châtaigneraie, mettant définitivement un terme à l’été blanc. Eugene Helena serait alors chef de la minorité au Sénat, un homme coutumier des pressions qui, à une poignée près, faillit devenir vice-président. »

Voici un grand roman, grand par le pan d’histoire qu’il nous raconte, par les personnages qu’il nous fait rencontrer et grand par l’écriture, riche et puissante, qui semble couler toute seule et quel résultat enthousiasmant !

Voici une fois encore tout ce que j’aime dans la littérature américaine : on me raconte une histoire avec un lyrisme plein de fougue mais sans emphase; l’auteur fait confiance à ses lecteurs, il compte sur leur intelligence pour percevoir, sentir, comprendre de quoi il s’agit, tout ce dont il s’agit car il y a foison de sujets, foison de personnages aussi. Point ici de lourdeur et de pré-mâché, ni de prêt-à-penser.

Voici un livre profondément politique, un tableau frappant par sa vérité, sa réalité humaine et sa beauté violente.

« Ils avaient grandi dans la famine. L’enfance, c’était la lecture épisodique de la Bible, les sermons éculés, l’abécédaire moisi, une page arrachée dans un catalogue et lue juste avant de se torcher le cul avec. Cur trouvait réconfortant de savoir que, de l’autre côté des océans, des hommes pensaient eux aussi de la sorte. Ils les considéraient comme des amis, comme des prophètes.  » Les modes de commerce actuels sont un leurre pour les membres méritants et actifs de la société, alors qu’ils enrichissent continuellement les vauriens. », répétait Neversummer à Cur. Neversummer était capable de réciter des passages entiers avec une précision telle que beaucoup croyaient ses discours improvisés.  « La civilisation finira dans le chaos si les travailleurs continuent à être ignorés. Le pouvoir est entre les mains des forces productives. Allons-nous l’utiliser? Le vote n’est qu’une considération secondaire. » »

Voici un livre très noir aussi car le constat qu’on en tire, le visage qui apparaît de nos sociétés dites modernes n’est guère souriant.

À travers le destin de plusieurs et nombreux personnages, ce nouvel auteur extrêmement doué raconte un désastre écologique, raconte des révoltes ouvrières, raconte des amitiés et des amours, il met en scène de manière magistrale les restes en lambeaux d’une guerre, et c’est en grand artiste qu’il nous plonge au cœur de la vie dans ces camps de bûcherons, à l’aube du XXème siècle. En Virginie – Occidentale en 1904, c’est la Cheat River Paper & Pulp créée par trois ex-soldats new-yorkais qui règne sur la chaîne des Allegheny:

« Le pays ressemblait à un barbouillage d’enfant dans les tons de vert: épicéas et sapins sur les sommets, feuillus sur les contreforts et sur les flancs des montagnes. On rase, on remonte deux kilomètres et on répète mille fois. »

Nous nous installons parmi « Les Loups des bois », bûcherons venus de toutes parts y compris d’Irlande, d’Italie, d’Europe de l’Est, on rencontrera même – un de mes personnages préférés – un syrien colporteur pacifique qui aime les livres. Et puis quelques femmes en ville à Helena, quand il y a un peu d’argent à dépenser pour boire un verre et chercher un peu d’amour, il y a Zala la Slovène qui se révélera importante dans l’histoire.

« Zala s’appelait maintenant Sally Cove – le nom lui seyait, comme on dit qu’une robe sied à une femme. Zala l’avait adopté voilà des années lorsqu’elle avait été embauchée au bureau de l’administration, sachant que les autres écorcheraient son nom d’épouse en riant, et depuis elle n’en avait jamais changé ni éprouvé le besoin. Elle préférait Sally Cove, voulait être américaine, anglophone, estimait qu’abandonner sa patrie n’était pas une grande perte – ce petit pays faible qui n’avait ni frontières, ni armée, ni même le vernis de la respectabilité. »

Sally/Zala recherche son mari Victor et défend le mouvement encore souterrain des Woodworkers, syndicat mené par l’Italien Caspani. Neversummer, l’agent Green, Sarah, McBride, Blue Ruin, Seldomridge et le bon Gayab…et tous les ébrancheurs,  scieurs, les Loups de la forêt et leur quotidien en un panorama vertigineux.

Mais le personnage principal est Cur, qui a en lui toutes les facettes de cette humanité laborieuse, tous les appétits et toutes les craintes, toutes les révoltes et les espoirs, et c’est lui qu’on retrouvera à la fin du roman, alors que des années plus tard les autorités du lieu envisagent de reboiser les montagnes , et qu’il va retrouver Sarah, son amour de toujours.

Je pourrais vous écrire des pages descriptives de tout se qui se passe dans ce roman, j’ai préféré vous en dire sobrement tout le bien que j’en pense. Dire aussi que cette lecture m’en a remémoré deux autres, chroniquées sur ce blog. La première, c’est celle de « Serena » de Ron Rash qui à sa façon magistrale a lui aussi décrit ces camps de bûcherons, mais dans un autre scénario, plus resserré. La seconde, plus proche, est celle du livre de Franck Harris « La bombe » traduit en français pour la première fois par les éditions de La dernière goutte. Il raconte le massacre de Haymarket et les révoltes des travailleurs derrière leur chef Louis Lingg, auquel fait allusion ici un des grands patrons de la compagnie, Randolph, avec un cynisme si représentatif de sa classe:

« Randolph regrettait de ne pas avoir siégé à la cour le jour où Louis Lingg s’était écrié:  » Je hais votre État ! Tuez-moi pour ce crime! » Il aurait répliqué: »D’accord! ». Comme cela aurait été cocasse. »

Je pourrais tout vous dire, mais je préfère vous mettre sur le chemin de l’article de mon ami Wollanup chez Nyctalopes. Il exprime très bien tout ce qu’il y a à dire, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter.

Si, une petite musique peut-être

Et un dernier extrait, superbe:

« Lorsque la Compagnie se retirerait, les chemins de rondins des Loups pourriraient et sombreraient dans la boue; leurs villes disparaîtraient des cartes; même les Absentéistes, leurs dieux, seraient effacés des mémoires, sans parler de leur modeste lutte. Nulle statue ne leur serait dressée. Seuls demeureraient le climat et ses caprices lointains, implacables. Il considéra Asa, à l’autre bout de la scie. Être aspiré par le sillage d’un autre était une vie exécrable. Ces pensées laissaient Cur de marbre. Il ne regrettait rien, il regrettait tout. Il fallait bien remplir le temps qui passe d’une manière ou d’une autre et c’était ce qu’il avait fait. Il n’était qu’un travailleur, maintenant, deux bras reliés à la machine qu’était son corps. Il détestait les essaims anonymes qui grouillaient dans ces cités où il n’avait jamais mis les pieds. Ils prenaient tout. Ils prenaient sa terre, sa vie et ses années. »

Très belle et très riche lecture !

« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »

 

 

« Compassion » – Stephan Enter – Actes Sud, traduit du néerlandais par Annie Kroon

« Comment me suis-je retrouvé là? Un état d’agitation – oui, en premier lieu. J’avais une maîtresse, une physicienne suédoise surdouée et légèrement autiste, qui n’arrivait pas à décider si elle préférait les hommes ou les femmes, bref, c’était un enchaînement de séparations et de rabibochages qui devenait à la longue si mortellement épuisant que je passai moi-même à l’action. »

Voici le genre de roman qui n’entre pas prioritairement dans mes listes de lecture, mais je l’ai pourtant lu ( c’est un livre court et simple à lire ), sans grande conviction je le reconnais, mais la curiosité l’a emporté et puis je veux garder l’esprit ouvert sur la littérature en général. Je sais bien sûr ce que j’aime énormément, je sais ce qui peut m’intéresser, et tout le reste est à découvrir, alors il est encore temps de tester !

Franck vit sa quarantaine sans souci, sauf qu’il commence à être lassé des aventures amoureuses et sexuelles de passage; Franck a envie d’une relation stable, durable. Il se connecte donc sur un de ces sites dits d’élite ( proposant des femmes ayant fait des études supérieures ) et explore les possibilités qui s’offrent à lui. Jusqu’à arriver sur la fiche de Jessica dont le visage rayonnant le captive très vite, il y revient sans cesse, surtout que la présentation qu’elle fait d’elle-même est atypique, originale, bref, Franck est ferré !

Il est le narrateur de sa propre histoire et nous décrit sa recherche eh bien disons-le comme on explore un catalogue pour choisir un costume, un canapé ou un animal de compagnie; ses critères sont basés sur ses anciennes conquêtes, éliminant tout ce qui peut se rapprocher un peu trop des défauts qui l’ont fait se lasser. Et voici Jessica, qui termine une thèse, dont le visage et le regard sont magnétiques pour Franck.

Ainsi commence le récit de cette liaison .

« Elle fait jeune. Beaucoup plus jeune que ses trente-deux ans. Et elle est plus petite que je m’y attendais; je ne me rappelle plus ce qui était mentionné dans son profil. Il y a aussi quelque chose de différent dans son visage, bien que je ne puisse pas dire immédiatement quoi – mais son sourire est chaleureux et ses yeux d’un brun aussi profond que sur ses photos. Et elle rayonne d’une intelligence vive, assurée, curieuse. Elle a une tenue à la fois soignée et « in » : sous son imperméable sombre qu’elle a laissé ouvert, elle porte une robe à col montant, d’une étoffe lisse de couleur citron vert, une paire de collants gris foncé et des derbies plates.

Voici donc, me dis-je, ce que porte, pour un premier rendez-vous une historienne de l’art qui s’intéresse aux médias modernes. »

Franck va découvrir une jeune femme très vivante mais avec des fragilités, et surtout une incurable frigidité. Elle a beau simuler à grands cris – très déstabilisants pour le jeune homme – , Franck, en expert, comprend très vite que ça ne marche pas, et il a beau s’échiner des heures durant, ( j’avoue que les pages consacrées à cette scène m’ont ennuyée, j’y ai trouvé Franck ridicule et je n’arrive pas à savoir si c’est la volonté de l’auteur ou si c’est juste mon ressenti ) c’est le néant côté érotisme. Chose inconcevable pour lui, l’absence d’érotisme dans un couple. Et puis il trouve aussi le corps de Jessica bien peu attirant, pas très bien fait…Le pauvre garçon.

« Je veux sortir avec elle, je veux toute la soirée parler, rire, discuter, faire les plans, me chamailler, me soûler avec elle. Je veux circuler à vélo dans l’Amsterdam nocturne avec Jessica sur le porte-bagages, sentir ses bras autour de ma taille, l’entendre rire, arriver chez elle, m’écrouler sur le canapé et continuer à parler de tout ce qui nous vient à l’esprit à propos de la soirée, des gens que nous avons rencontrés et avec lesquels nous avons discuté […]Mais je ne veux pas coucher avec elle – ou plutôt si, me coucher dans son lit – mais pour rester étendu à côté d’elle, la regarder, lui donner un baiser et puis la regarder encore en notant tous les changements infimes de son expression.[…]Oui, je peux rester au lit toute la journée, à parler, manger, à lui faire la lecture et réciproquement à l’écouter – aussi longtemps que nous n’avons pas besoin de faire l’amour. »

Autant vous dire que s’il n’y avait eu que ça, je n’aurais pas fini cette lecture. Moi, ce qui m’a ferrée, c’est l’aveuglement de ces deux personnages – enfin Franck surtout – ces deux personnes qui d’une part ne voient pas qu’est née une profonde amitié entre eux, ce que moi j’appelle amitié, une relation faite de connivence, de confiance, de simple plaisir d’être ensemble, de marcher, rire, regarder un paysage ou boire une verre ensemble…et qui d’autre part savent sans se l’avouer que cette relation si elle se termine les laissera profondément seuls.

L’autre point intéressant c’est le grand changement qui va s’opérer chez Franck, dans sa personnalité. Changement ou révélation, je ne sais pas, mais d’homme assez superficiel (à mon sens) il va mûrir, devenir plus lucide sur de nombreuses choses, sur lui et sur les autres, sur ses relations aux autres. Et si mon personnage préféré est l’ex-amante physicienne, qui est restée une amie très objective, c’est parce qu’elle est celle qui aide Franck a s’éclairer sur sa vie.

Voilà, je n’ai pas bien plus à dire sur ce court roman. L’écriture n’a rien d’exceptionnel, mais c’est agréable à lire. Je note aussi de jolis passages descriptifs d’Utrecht et d’Amsterdam, mais globalement, plus long je me serais ennuyée, Franck devient un peu plus sympathique à la fin, mais pour moi cette lecture a manqué d’émotions fortes et puis je crois aussi que ces personnages sont très loin de ce que je suis, du monde où je vis, et donc, les regardant de loin Franck et Jessica m’ont parus un peu vains, un peu trop centrés sur eux et bien peu sur ce qui les entoure mais la fin ouverte peut laisser présager un avenir un peu plus riche pour eux, Franck comprenant enfin ce qui lui arrive, assis sur un banc face à la mer des Wadden, Jessica blottie contre lui:

 » Et ce souffle, ce rythme, nous dit que nous devons entrer dans le courant, même si nous ne sommes pas sûrs de savoir nager – on doit y aller, on doit se détacher de soi et lier sa vie à celle d’un autre être. Je n’ai jamais ressenti un sentiment pareil, c’est la première fois, mais c’est très fort et je sais aussi qu’à partir de maintenant cela ne changera jamais. On doit se joindre à cette respiration de l’éternité, car sinon ne le fait pas, on reste à l’extérieur, en réalité, on ne vit pas, on regarde seulement passer la vie. »

 Belle couverture, judicieusement choisie. Belle fin.

« Lettres à un jeune auteur » – Colum McCann – Belfond, traduites par Jean-Luc Piningre

« ÉLOIGNE-TOI DU RAISONNABLE. SOIS FERVENT. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes: cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. »

J’aime Colum McCann, beaucoup. Même si je n’ai pas trouvé autant de plaisir à lire « Transatlantique » que « Les saisons de la nuit » qui m’avait subjuguée, ou « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », superbe, cet écrivain reste dans mes favoris et ce merveilleux petit recueil sensible, plein d’humour, d’auto-dérision et de belle réflexion est un immense plaisir de lecture en tous cas pour moi. Je n’écris pas, non, et n’ai aucune velléité à le faire – ouf ! – mais je lis, ça vous le savez je lis beaucoup et depuis longtemps. Et je conseille ces lettres à un jeune auteur à tout lecteur, débutant ou pas, jeune ou non. Merci vraiment aux éditions Belfond d’avoir publié ce livre. Il m’arrive comme un cadeau à un moment difficile, où je doute un peu – beaucoup – de plein de choses et entre autres de la pertinence de parler des livres et de ceux qui les écrivent, les relisent, les traduisent, les éditent.

Mais j’ai trouvé ici la pertinence de mon choix de ne pas écrire sur ce que je ne suis pas parvenue à lire, sur ce qui ne m’a pas transportée ou énervée, enivrée ou émue, sur ce que je n’ai pas aimé. Ici on comprend bien  – même si on le sait déjà – qu’écrire n’est pas une route droite et paisible. 

Chapitre: la terreur de la page blanche

« Affirme-toi dans la persistance. Les mots viendront. Sans doute pas sous la forme d’un buisson ardent ou de colonnes de lumière, mais qu’importe. Bagarre-toi encore et encore. Si tu te bats suffisamment, le mot juste se présentera. Et, dans le cas contraire, tu auras au moins essayé.

Garde ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise.

Et tu la regardes de haut, la page blanche. »

Si je n’écris que sur ce que j’aime ou qui au minimum a capté ma curiosité ou mon attention, c’est parce que je comprends, imagine, pressens ce qu’il en coûte d’écrire, et ici Colum McCann, en phrases vives et brèves dit ce qu’il en est, la somme de travail et d’efforts que cela représente. Et je n’aurai jamais l’arrogance d’estimer que mon avis vaut quoi que ce soit de définitif. Mais si j’ai aimé, j’écris pour donner envie de lire aux autres, pour que  l’émotion, le plaisir que j’ai ressentis soient partagés par d’autres. Partager les bonnes et belles choses quoi, comme on partage un bon repas et un bon vin ou un beau lever du jour. L’auteur apostrophe le jeune auteur, le secoue parfois.

« Mais d’abord laisse-moi te prodiguer un conseil de quatre mots, le plus sage que je connaisse: ne fais pas le con. Dans les fêtes. À la librairie. Sur la page. Dans ta tête. Ne rabaisse pas les gens. N’injurie pas tes collègues. Ne va pas raconter que tu es génial.[…]Ne fais pas d’esbroufe. Ne joue pas les nobles âmes en accordant tes faveurs. N’humilie pas. Rien de tout ça. Non, non, non et non. Ne sois pas con. »

Voici en 45 courtes lettres, précédées d’une introduction et suivies d’un 46 ème texte, « Lettre à un jeune auteur, nouvelle version », un large panorama sur le travail d’écriture, de la page blanche à l’édition, et aux critiques, du « comment » au « pourquoi », en passant sur le travail d’architecte ( ce en quoi McCann brille ), la ponctuation et l’identité du personnage, une liste d’injonctions et de consignes toutes atténuées par les exceptions, les « oui mais » de la vie, de celle de l’écrivain comme du commun des mortels. Mais il y a là tant d’humour, tant de vie, tant de tempérament qu’on aurait bien tous envie de se mettre à écrire ( j’entends « oh non, pitié !  » ). McCann m’a totalement emballée avec ces lettres, toutes précédées de formidables citations de grands auteurs en exergue, comme celle-ci qui m’a fait rire:

Au chapitre: Où écrire

« Construis ta petite bicoque et pisse devant la porte quand ça te chante, nom de Dieu ! » ( Edward Abbey)

ou celle-ci au chapitre : Lire, lire lire

« Tenter d’écrire sans lire revient à prendre la mer tout seul dans un petit bateau. C’est une triste et dangereuse aventure. N’aimerais-tu pas mieux voir un horizon de bout en bout gonflé de voiles? Faire signe aux autres navigateurs; admirer leur habileté; chevaucher leur sillage quand cela t’arrange, sachant que tu traces également le tien et qu’il y a assez d’eau et de vent pour tous? » – (Téa Obreht )

Voici donc un coup de cœur pour ce petit livre lu en une heure absolue de plaisir. En fait, et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas ressenti, voici un texte parfait pour la lecture à haute voix 

« Tiens une conversation avec ce que tu écris. Lis ton travail à haute voix. Promène-toi dans l’appartement et projette-toi à travers le plafond. Le ciel est, quoi qu’il en soit, plus intéressant que lui. Ne chuchote pas, j’ai dit À HAUTE VOIX. Affronte la gêne. Accepte les railleries. Engueule un peu les mots. »

Enfin, si Colum McCann se montre drôle, vif et pertinent, la dernière lettre, elle, est un appel à la révolte, un appel à sortir du rang et à faire de son écriture une arme:

« Partout où le pouvoir s’efforce de simplifier, restitue la complexité. Partout où il donne des leçons de morale, exerce ton esprit critique. Partout où il se veut menaçant, sois pénétrant. L’écriture a cette capacité confondante de pénétrer dans la blessure sans infliger de violence.[…] Nous devons comprendre que la langue est un pouvoir, même si le pouvoir s’échine à nous le confisquer. »

Cette dernière lettre est particulièrement forte, émouvante aussi quand on aime la littérature, et ceux qui nous l’offre; je ne résiste pas, à défaut de vous les lire, de vous écrire les toutes dernières phrases:

« Écris, jeune auteur, écris. Empare-toi de ton avenir. Trouve les mots. Écris pour le pur plaisir que nous avons à le faire, mais garde en tête que nous pouvons peut-être modifier ce fichu monde un tant soit peu. C’est malgré tout un bel endroit, bizarre et terrible. La littérature nous rappelle que la vie n’est pas déjà écrite. Il reste d’immenses possibilités. Fais de ta confrontation avec le désespoir une minuscule frange de beauté. Plus tu voudras en voir, et plus tu en verras. Finalement, les seules choses qui valent la peine sont celles qui te brisent le cœur. Continue d’enrager. »

« La route sauvage » – Willy Vlautin – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Luc Baranger

« Ce matin-là, très tôt, quand j’ai ouvert l’œil, c’était déjà l’été. Sans quitter mon sac de couchage, j’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était clair et bleu, presque sans nuages. Je me suis tourné vers le Polaroid scotché au mur, près de l’endroit où je dors. Je m’y suis vu, au bord d’une rivière, en compagnie de ma tante Margy en maillot de bain. »

Coup de cœur pour Charley et Lean on Pete !

Alors bien sûr, on peut dire que l’écriture n’est pas impressionnante, des phrases courtes, pas de fioritures, Charley nous raconte en direct son chemin cabossé. Et au final c’est tout à fait bouleversant et cette écriture simple, parfois maladroite, colle absolument à la voix de ce gosse de 15 ans, un gentil garçon qui aime courir, qui aime les chiens, qui aime le football.

« Je me suis réveillé à midi passé. J’ai jeté un œil dans la chambre de mon père mais il n’y était pas. Son pick-up n’était pas garé dans l’allée. J’ai bu un verre d’eau et fait une centaine d’abdos. J’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai pris le même chemin que la veille. Après le pont de chemin de fer, au loin, j’ai aperçu le champ de courses de Portland Meadows. »

Charley, délaissé d’abord par sa mère il y a longtemps, puis par son père – pas méchant mais inconséquent – décide de trouver un petit boulot pour être « indépendant financièrement » et il se retrouve sur le champ de courses de Portland où sévit Del Montgomery. Découvrant cet univers et au contact de la cruauté de Del, Charley va se prendre d’affection pour Lean on Pete, cheval fourbu par des courses trop dures et trop nombreuses, beau cheval maltraité et surexploité et qui après une blessure est au départ pour l’abattoir.

« Je suis donc retourné à la grange, et quand Lean on Pete m’a reconnu, il s’est approché du portillon. Je l’ai gratté en lui parlant. Ses yeux noirs étaient perdus dans le vide et de temps en temps il bâillait ou hochait la tête. Je lui ai dit qu’aujourd’hui il était le plus rapide, même le plus rapide de tout l’État, et que s’il restait prudent, s’il ne se blessait pas, il devrait remporter la victoire, et alors tout le monde serait gentil avec lui et Del ne péterait pas les plombs sur le chemin du retour. »

Ainsi va commencer la longue route du garçon et de son cheval. Charley va voler le pick up avec la remorque où se trouve Lean on Pete et tenter de rejoindre sa tante Margy, la sœur de son père qui a pris soin de lui quand il était petit. Aux dernières nouvelles, elle vit dans le Wyoming à Rock Springs, c’est donc un chemin d’environ 900 kms qui attend les deux compagnons.

Et quel chemin…Je ne vous raconte pas bien sûr les gens qu’ils vont rencontrer, bons ou mauvais, souvent à la marge, bienveillants ou pas, Bonnie, Lonnie, Mike et Dallas, Guillermo, Ruby, Joe et Sue et puis Santiago, et puis les serveuses de bars. L’amitié devient très forte entre le garçon et le cheval, Charley lui raconte son histoire ( très belles pages 136 à 137 ) puis

« Lean on Pete, à moitié endormi, me regardait. De temps en temps il hochait simplement la tête. Je l’ai caressé encore un moment, puis je lui ai mis le licou et je l’ai emmené brouter au bord de la clôture du champ de courses. Je l’ai ramené à son box et j’ai arpenté les allées des bâtiments. « 

L’histoire est tragique, mais Charley va vivre ce qu’aucun gamin de son âge ne devrait vivre à mon sens ( pages 138/139, terribles ! ) Willy Vlautin sait parfaitement dire ce que ressent son personnage, à sa mesure, sans mettre dans sa bouche des mots qui ne seraient pas les siens, et c’est pourquoi ça sonne si juste, si vrai et pourquoi c’est si émouvant. Charley n’est pas un gosse endurci, il a peur, il pleure, il se cache, il a des appréhensions, mais toujours il arrive à avancer, même roué de coups, blessé, maltraité, il ne renonce jamais. Et en sa souffrance, il a reconnu Lean on Pete comme son alter ego, son confident, son ami attentif:

« J’ai surtout passé le temps à parler à Lean on Pete, de football américain, de la façon dont mon entraîneur m’avait inscrit en équipe première à la fin de la saison, et comment j’avais assisté au banquet de l’équipe ainsi qu’à celui des première année. Je lui ai raconté mes quatre interceptions de balle, et comment j’étais devenu copain avec un défenseur du nom de Collin, qui m’invitait souvent à dormir chez lui.

À Lean on Pete j’ai parlé de la belle maison de mon copain, et aussi de ses trois sœurs, toutes très jolies.[…] De toute ma vie je n’ai connu de meilleur endroit. J’ai avoué à Lean on Pete qu’il y a quelques semaines de ça j’avais tenté d’appeler Collin, mais j’avais peur de donner l’impression de quémander et je ne voulais pas que ses sœurs apprennent la façon dont je vivais. J’ai dit à Lean on Pete que s’il leur arrive de penser à moi, j’aimerais qu’ils croient que tout va bien. Je préférerais ne jamais les revoir plutôt que de leur laisser découvrir ma situation. »

Personnellement, ces mots me bouleversent.

Un seul exemple de ses rencontres en auto-stop, Lonnie, 20 ans, qui a perdu ses 4 dents de devant au rodéo et qui résiste au sommeil au volant en se remplissant de Coca:

« Lonnie a parlé toute la nuit et moi j’ai lutté pour ne pas dormir. Il m’a reparlé de son frère, de leur éducation mormone et de la manière dont ils avaient été excommuniés. Ils ne pouvaient plus remettre les pieds chez eux, leurs parents les avaient même déshérités. Leur seul lien familial, c’était cette sœur qu’ils avaient à Kansas City. »

Pour moi, Charley est réellement un héros car avec son seul courage, sa seule volonté et son envie d’amour et d’un foyer, il accomplit un tour de force, et résiste aux vicissitudes de cette route d’errance. Charley est admirable et on a juste envie de l’adopter et de le consoler de sa vie moche et dure.

Inévitablement on s’attache à ce presque enfant, ce si gentil garçon, droit, honnête, intelligent et sensible; il ne vole que de la nourriture et seulement quand il n’a plus un sou et le ventre qui hurle, il vole parce qu’il n’a pas le choix. La chose drôle et amère, c’est cette faim incessante de Charley; il a 15 ans, l’âge des gros appétits et il n’est jamais rassasié, c’est un ventre sur pattes.

« Je suis finalement entré dans un resto de la chaîne Carrow’s. L’employée chargée de placer les clients s’est avancée. Quand je lui ai dit que j’attendais mes parents, elle m’a prié de m’asseoir sur la banquette près de l’entrée. Quand une tablée près des toilettes s’est levée pour aller payer à la caisse, j’ai remarqué que l’un d’entre eux n’avait quasiment pas touché à son assiette. J’ai pris le hamburger et autant de frites que j’ai pu et je suis allé m’asseoir dans les chiottes pour manger. »

Cette faim, il arrive à la satisfaire à peu près, mais ce dont il a besoin c’est d’amour, de beaucoup d’amour; il en a à donner aussi, il est près à s’attacher très vite, même souvent déçu, il est en quête d’amour. L’amour, la tendresse, ça ne court pas les routes entre Portland et Rockspring, à dormir derrière des palettes ou derrière des buissons, à se satisfaire de presque rien, on ne rencontre que la solitude. Un seul but, un seul secours envisageable : retrouver tante Margy, 

Fin poignante où ce que je viens de dire se confirme, et dans cette fin l’expression d’une profonde empathie de l’auteur pour ce jeune homme qui peut-être lui ressemble ( ne pas louper la postface ! ), un roman pétri d’humanité.

Cadeau