« Chasse gardée » – François PIERETTI – Viviane HAMY éditions

« On a retrouvé le corps de Flora dans les ronces, pas très loin de la casse. De la poussière plein ses jambes nues; autour, des traces de lutte. Je n’ai pas été étonné. Comment imaginer que la petite tornade que j’ai connue enfant ait laissé filer sa vie et ses affaires sans se battre avec la fureur d’une chienne qui défend sa portée ? Et puis ce genre de destin n’est pas inhabituel dans la corporation violente qu’elle avait, comme son père, fini par adopter. J’ai eu le cœur brisé en apprenant la nouvelle et j’ai replongé la tête la première dans le bouillon de ces quelques saisons lointaines, tapies au fond de ma mémoire, où j’ai connu Flora, Baleine, Sébastian et les autres. »

Ainsi commence le roman avec ce narrateur, fils d’une famille au sang bleu mais désargentée. L’histoire commence par la fin tragique de Flora. Et on lit pour savoir ce qui lui est arrivé. 
Ce jeune homme de bonne famille va plonger dans un monde à des années lumière du sien, par le biais de Stefan, gardien du domaine. Il recherche sa petite-fille Flora, et va charger le jeune homme de partir à sa recherche .

« Sur la façade d’un grand hangar de tôle, on avait peint à la va-vite l’inscription « Casse Auto Réparation » mais la peinture écaillée ne laissait désormais deviner que le contour des lettres évidées. Passé la grille ouverte, on empruntait un chemin de gravillons mêlés de bris de glace qui crissaient sous le pas. Où que se pose le regard, la vue était encombrée: de petits monticules d’enjoliveurs, des engins de chantier, d’impressionnantes carcasses de voitures posées les unes sur les autres en un équilibre hasardeux, certaines à moitié brûlées, sur les restes desquelles on avait inscrit ce qui ressemblait à une date d’arrivée suivie du numéro d’une plaque, d’un coup de bombe fluo. »

Et le voici donc, ce jeune homme aventureux, emporté dans un monde si loin du sien, dans des péniches mal en point, avec des gens marginaux, j’imagine du côté des canaux du sud. Là il rencontrera Sébastian, et Flora, sa fille, veillée à chaque instant par Moloch un grand et gros chien, fou d’amour pour la petite et qui est je pense l’être qui veille le plus sur elle. C’est une des plus belles choses du roman, ce duo fillette revêche et touchante et gros chien pattu.

« J’ai claqué la porte du coffre d’une main, la pile de livres dans l’autre.-« Je suis allé me promener, comme toi. Tu m’aides? Il faudrait rentrer ça dans le bureau.J’ai désigné la pile de livres à son intention. Flora a grimacé en jetant un rapide coup d’œil aux couvertures plastifiées vert pomme, rouge et bleue, promesse de longues heures d’ennui et d’une éducation dont elle semblait à des lieues de se soucier. Elle a sifflé Moloch et le gros chien a trotté jusqu’à elle. Une main sur le poitrail de l’animal, elle a murmuré: « -Quand j’étais petite, j’essayais de lui monter dessus comme un cheval, mais Moloch n’aimait pas ça. Vous n’êtes pas en colère pour tout à l’heure?

-Si. Il faut respecter les rendez-vous qu’on te donne. La grimace, de nouveau.

-Moi, je respecte les gens qui me disent des secrets. Vous voulez que je vous montre un secret? Vous pouvez porter les livres? Je suis vraiment très petite, même pour mon âge. Il faudra me suivre. »

Ce qui m’a plu, beaucoup, dans ce roman, c’est l’univers très spécial qui règne dans ces péniches déglinguées, avec leurs habitants marginaux, les trafics et bons coups, une espèce de vie vraiment dans les marges de notre société. Ce qui n’exclut pas une véritable organisation et un réseau solide.
Dans cette ambiance grandit vaille que vaille Flora flanquée du chien. En fait, c’est sans difficultés que le narrateur va trouver la fillette, c’est sans beaucoup de peine qu’il va intégrer ces marges. Et puis il doit éduquer Flora, qui ne fréquente pas l’école. Baleine, un des piliers de cette communauté, y tient quand même, et ainsi le jeune homme va rencontrer Valentine l’institutrice qui acceptera de donner des cours à Flora. Elle acceptera aussi les yeux doux du jeune homme.

Je n’ai pas trop l’intention d’en raconter plus, mais ce qui est beau dans cette histoire, au fond, c’est que Flora, à mon avis, s’éduquera seule au contact d’un monde plein de pièges, plein de dureté, mais aussi, pour elle, plein de joies comme celle d’être libre -très libre -, celle de baguenauder comme elle l’entend, flanquée de Moloch, son meilleur et plus fiable ami. Cependant, Valentine va faire la différence. Car une question alors se posera, y compris dans l’esprit de la fillette, sans que ce soit énoncé clairement: où est la mère de Flora et qui est-elle? Où est ma mère et pourquoi m’a-t-elle abandonnée?

Ce sera cette quête, enquête que mènera le narrateur, aidé de Valentine, emmêlés dans les dires et suppositions des uns et des autres. Ceux qui se taisent, et puis Baleine ( pour moi un des plus sympathiques du lot ), Sébastian, quelque peu inconséquent – nul en éducation « classique » en tous cas.

Je trouve que cette histoire, si on la regarde de près, est complexe parce qu’elle pose pas mal de questions perturbantes. En effet, qu’est-ce que l’éducation ? Quelle est la « bonne » ? Que nous apprend la vie quand on est livré à elle seule, sans véritable « phare » pour nous guider, lorsque nous sommes des enfants? Valentine est à mon sens le déclencheur de quelque chose de douloureux pour Flora, cette question de la mère…et de l’amour maternel.

L’auteur nous promène dans les pas – dans les roues – de ces trafics d’un peu tout, dans la bonne ambiance des fêtes et soirées collectives, sur les bateaux décatis sur le canal. Tout ça, pour moi, est une petite ballade en marge pour nous distraire du terrible destin de Flora, qui a retrouvé son père. Mais qui n’a pas de mère connue d’elle. Les questions que ça doit soulever dans son cœur d’enfant.

Je n’en dis pas plus, sinon que l’écriture est belle et porte la lecture; elle est belle et adaptée au sujet – à la première personne, c’est le jeune homme qui raconte – et la fin est magnifique, Flora m’a atteinte droit au cœur, quand personne ne voit vraiment qu’elle grandit, qu’elle s’interroge – sur sa mère en particulier -, Flora est en rage parce qu’elle est emplie de chagrin et qu’elle n’aime pas ça , c’est un signe de « faiblesse »- et Flora est un éclair, une flèche, une cocotte-minute, que personne ne voit grandir. Sauf Valentine.
Voici un beau livre, qui mêle le destin d’une enfant à demi-orpheline à celui d’une communauté marginale, qui mêle l’insouciance de l’enfance et la douleur de la quitter .
Quant au narrateur, il sort de cette histoire transformé de multiples façons.

Les mots de la fin, un extrait assez long:

« Voilà comment vivre heureux au pays du mensonge. Pour s’y épanouir, il faut se résoudre à aimer cette manie étrange qu’ont les vivants et les morts d’habiter ensemble, les villes où le neuf le dispute aux ruines, les panneaux des boutiques disparues qui rouillent et s’inquiètent de leurs propriétaires, la lueur entêtée du souvenir  dans le jour éternel. Tout se change en sable, désormais: le soleil tape là-dessus et s’en fout. À mon tour, je me sens envahi d’herbes folles. Il suffit de continuer, malgré la chaleur et le chagrin. »

Un beau livre, une lecture facile et très émouvante. Je n’oublierai pas Flora.

 

« Le puits » – Ivàn Repila , traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud -éditions 10/18

« Impossible de sortir on dirait, dit-il. Puis il ajoute: Mais on sortira.

Au nord, entourée de grands lacs comme des océans, la forêt s’étend jusqu’au pied d’une chaîne de montagnes. Au milieu de la forêt, il y a un puits. Le puits fait environ sept mètres de profondeur et ses parois irrégulières forment une muraille de terre humide et de racines, son embouchure est étroite et sa base plus large, comme une pyramide vide et émoussée. De veines lointaines en galeries affluentes de la rivière, une eau sombre s’écoule au fond du lit, le tapissant d’un dépôt terreux et d’une boue piquée de bulles qui, en éclatant, restituent à l’atmosphère son parfum d’eucalyptus. Peut-être à cause du mouvement des plaques tectoniques, ou de la continuelle brise tourbillonnante, les petites racines s’agitent, se retournent et paradent en une danse lente et angoissante qui évoque les entrailles des forêts dirigeant lentement le monde. »

Ce post sera court, pour un texte court (121 pages ), mais qui génère une véritable angoisse à sa lecture. ou plutôt de la stupeur et une forme de sidération . On ne comprend pas bien d’abord ce puits en pleine forêt, puis on y voit deux enfants, deux jeunes garçons, frères, le Petit et le Grand. Ils sont au fond de ce puits, se nourrissant de terre, de larves, de morceaux de racines et leur mission est de veiller sur un baluchon de nourriture destiné à leur mère. Qui viendra, ou pas, le chercher.

« Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

On est alors tétanisé et on se demande ce ou qui les a mis là, seuls, dans ce trou humide et terreux. Ce court roman, resserré au fond du puits, parle de violence, de vengeance mais d’amour aussi.

« Certaines nuits, le Grand ne peut pas dormir : soit parce qu’il fait des cauchemars infestés de douloureux souvenirs, soit à cause de ses vives angoisses, exacerbées par les bruits de la forêt et l’air dense de l’obscurité.

Après cinq semaines dans le puits, l’insomnie n’est plus qu’une routine comme les autres dans leur ridicule petit périmètre vital.

Tous les hommes, se dit-il, perdent le sommeil lorsque leur monde est obstrué. Voilà pourquoi les révolutions des peuples meurtris et les pires fléaux ont lieu la nuit. »

Il m’est difficile, la gorge serrée, de parler d’un texte aussi rare pour son style et son sujet, d’un livre aussi cruel, métaphorique et qui en même temps par son écriture, nous plonge avec précision auprès des enfants au fond de ce trou immonde, froid, sale, glacé, si précisément décrit qu’on s’y voit, dans l’obscurité, face à ces deux corps de gosses qui survivent. 

Bien sûr la métaphore est puissante, mais surtout, cette écriture est si précise, si inspirée, si charnelle, qu’on a le souffle coupé par la violence du sujet mais par sa beauté aussi. 

« C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit. »

Je ne vais pas m’entêter à en dire plus, juste quelques phrases. Il faut être prêt à tout pour lire cette histoire, c’est à dire être prêt à entrer dans un univers inquiétant, avec ces deux frères, le Petit et le Grand, entre les racines, mangeant des larves et de la terre, et attendant le moment de voir le jour et de retrouver la mère. Et là je n’en dis pas plus.

« Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

Indescriptible, génial, bouleversant. Un livre comme je n’en ai jamais lu, fable cruelle et cri d’amour, un vrai choc.

« – Quand on sera là-haut, on fera une fête.
– Une fête?
– Oui.
– Avec des ballons, des lumières et des gâteaux?
– Non. Avec des pierres, des torches et des potences. »

« Les mandragores » – Marius Degardin, éditions Le Panseur

« Partie I – Saint Ambroise

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. les vieilles cloches de Saint -Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait, les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. »

Voici un premier roman assez impressionnant, tant par sa maturité que par son écriture. C’est qu’il est tout jeune cet écrivain- là, 22 ans ! Je n’entends pas ici vous faire un long développé de cette histoire folle ni rentrer dans le détail. C’est une sorte de flot, de vague tempêtueuse qui brasse cette fratrie et ce quartier, qui ballotte ces enfants – car ils sont encore des enfants – et les habitants – dont beaucoup de « marginaux » ( je mets entre guillemets car les marginaux ne sont pas les mêmes pour chacun de nous ). Ceux-ci parfois aident ces gosses, parfois bien et d’autres mal. L’écriture est si vive et si nerveuse, qu’on ressent ce mouvement totalement voué à la survie, vaille que vaille et coûte que coûte. L’auteur nous lance dès la première page dans Paris sous la pluie, avec son personnage narrateur, Benito, le petit dernier d’une famille de 4 enfants, l’aîné, Primo, puis Piero, puis Chiara et, enfin notre ami Benito  (qui maudit son père de lui avoir donné ce prénom ) .

C’est la famille Cipriani, des enfants vivant seuls dans une ancienne pizzeria. Laissés là livrés à eux -mêmes.

« Remontez le pavé de la Folie-Méricourt et au fond de la rue, vous pourrez pas rater Le Jardin d’Eden. On le reconnaît de loin grâce à ses néons roses qui brillent dans la nuit et à ses non-dits. Naturellement, j’avais jamais pu y entrer parce qu’on me l’avait toujours interdit. Quelquefois seulement, quand Piero découchait pendant plusieurs nuits, je devais m’y rendre pour demander au vieux proxénète africain des nouvelles de mon frère. Moïse était gêné parce qu’il savait très bien pourquoi Piero ne rentrait plus. Il m’expliquait alors, très gentiment, que mon frère avait trop bu et qu’il était pas en mesure d’aligner deux pas. Mais moi j’insistais pour qu’on me rende mon grand frère, j’avais besoin de lui et de ses histoires pour dormir! Alors le mac me le rapportait sur son dos comme un déménageur. Il était fort, Moïse, un vrai truc à effrayer les mauvais clients. »

Le plus jeune Benito, donc, a 18 ans, et c’est lui qui avec une verve et une rage incroyables nous conte l’histoire. Ces jeunes gens survivent, et Benito, lui, entend bien s’en sortir, entend bien mener cette famille ailleurs qu’à la misère définitive. Benito jamais ne se laisse abattre. Le quartier compte un milieu interlope mais compatissant, quoi que, pas toujours. Quand la mère annonce son retour après avoir disparu de leurs vies 10 ans durant, les enfants et l’équilibre de leur vie commune qui tenait du miracle, va devenir fragile, et je n’en dis pas plus, c’est tout bêtement magnifique et bouleversant. J’ai un faible tout particulier pour Chiara la combattante, si attachante, la fille du lot. De la pizzeria vide à l’hôpital psychiatrique en passant par les bars, la rue, les bordels, voici le chemin d’un garçon.

« A l’aube

Voilà des semaines que j’écris sur cette table bancale de l’hôpital. Piero pionce devant moi, avec une machine qui bat la mesure de ses rêves. La santé revient, c’est certain. Tu voulais que je te raconte la mer, je t’ai livré mes mandragores, encore toutes terreuses et baveuses. Elles étaient profondément enracinées dans un endroit où le langage n’arrivait pas à pénétrer, là où les mots étaient encore trop faibles, le vocabulaire trop mou pour qualifier le vécu. C’est l’herbier de mon existence que tu as entre les mains. Une forme de Saint-Jacques de papier. […]

« Tutto passa » a marmonné Piero dans son coma. »

Je ne vous propose ici que quelques extraits caractéristiques de l’écriture, du ton et du style. Je trouve toujours un peu vain – et très difficile – d’écrire sur un livre ( même si le goût du partage me pousse à continuer à le faire ) et très difficile aussi de donner à entendre la corde centrale, la note majeure, celle qui vibre et qui va résonner en nous – tout ça ne dit jamais vraiment ce que j’ai ressenti, compris, perçu – . La corde de ce roman vibre fort, croyez moi. Alors lisez « Les Mandragores » ( tiens, au fait, pourquoi les mandragores? ). Cette maison d’édition, Le Panseur, nous livre là un magnifique roman. Et ce jeune auteur m’a bluffée du début à la fin. BRAVO !

J’ajoute ici une chanson que j’adore,un extrait de mon film préféré de François Truffeau, qui semble n’avoir aucun rapport avec le livre, mais moi je trouve que si, il est en phase avec l’enfance délaissée – quelque soit la manière, avec ou sans parents – en phase avec l’enfance qui se débrouille, enfance de gosses qui grandissent seuls.  ( sinon, que des chansons niaises…).

Et voilà, bravo Marius, votre roman est bouleversant !

« Ootlin »-Jenni Fagan, éditions Métailié, traduit par Céline Schwaller (Ecosse )

« Je voulais désespérément être pure mais avant de naître j’ai failli tuer ma mère. Il ne s’agissait pas d’une petite overdose. Elle a secoué un flacon de comprimés, l’a ouvert, a avalé des pilules jusqu’à ce qu’elle ait la gorge en feu et que le monde commence à s’estomper.

« À cinq mois de grossesse un fœtus en développement double de volume.

Il n’était pas possible de m’ignorer.

Elle a allumé une cigarette.

Attendu qu’une de nous deux meure.

J’entendais les battements de son cœur commencer à ralentir.

La pièce s’est assombrie.

Longtemps après qu’on lui braque une lumière vive dans les yeux. »

Ainsi commence le roman autobiographique de Jenni Fagan, dont j’avais lu avec beaucoup d’enthousiasme « Les buveurs de lumière », roman dans lequel entre autres elle dépeignait le monde des caravanes-logements des familles pauvres écossaises. Elle revient ici, avec je pense un très grand courage, à sa propre histoire, puisqu’il s’agit là d’un récit autobiographique sur son enfance, puis adolescence. L’histoire d’une petite fille qui sera trimballée d’une famille à une autre, puis de foyer en foyer, avec de longues périodes de rue aussi.

Que dire d’une telle histoire…si ce n’est d’abord le constat de la faillite de l’Aide sociale à l’enfance ( Jenni Fagan est née en 1977 en Ecosse – mais je crois qu’ailleurs il en est de même ).

Mon article sera assez court, il lui faudrait pas mal de chapitres, pour chaque famille dans laquelle la petite fille passera, parfois avec de la violence, de la maltraitance  – surtout mentale – , mais aussi faire avec l’impossibilité de comprendre pourquoi on la déplace autant.

Jenni Fagan a dû trouver un sacré courage en elle pour nous livrer son histoire. L’adolescence (14, 15, 16 ans…) va voir naître les rencontres avec les drogues de toutes sortes, et ceux qui les diffusent. Elle travaille bien à l’école – quand elle y va – , et déjà elle aime la littérature, la poésie. Dans ses bons moments, elle rêve, elle écrit, elle contemple les petites choses belles du monde, mais grandissant elle finira dans les addictions, la rue, la violence s’acharnant sur elle.

Les mauvaises rencontres, les mauvaises personnes au mauvais endroit, l’hôpital, en une suite sans fin de douleurs, de solitude profonde. C’est écrire pour dire qui la sauvera. Après la fin du roman, l’autrice nous livre une note bouleversante dans laquelle elle nous dit qu’elle a gardé, depuis qu’elle a su écrire, un journal intime, qu’elle a eu accès à tous les dossiers la concernant ( plus de mille pages ) après 26 ans d’attente. Suit une thérapie de trente ans, un dossier médical évoquant un trouble de stress post-traumatique et une fibromyalgie incurable, conséquences directes de son enfance. Je n’en dis pas plus, mais si vous ne versez pas une larme sur la petite – et la grande – Jenni, vous n’avez pas de cœur.

Enfin le livre se clôt avec 13 photographies de Jenni fillette, puis adolescente, et tout ça, du début à la fin est d’une part révoltant, et d’autre part bouleversant. Je ne parviens pas à comprendre qu’une enfant du XXe siècle ait pu vivre, dans un pays dit civilisé, une telle enfance, une telle adolescence, que les services d’aide à l’enfance aient été aussi faibles et inefficaces. Reste ce qui a contribué à la sauver: son amour des mots, de la poésie, l’écriture comme secours, la poésie comme exutoire. Et quelques rares bonnes personnes. 

Mes hommages, Jenni Fagan.

« On m’appelle Demon Copperhead » – Barbara Kingsolver, traduit de l’américain par Martine Aubert, éditions Albin Michel- Terres d’Amérique

On m'appelle Demon Copperhead par Kingsolver« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont tous accordé une chose: c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. »

Que dire après une telle lecture? 600 pages d’une vie, celle de Demon Copperhead ( alias américain de David Copperfield ), de plein de vies, celles de cette Amérique des paumés, des abandonnés, des pauvres. Voici la vie de Demon, enfant placé par les services sociaux. Mère défaillante, père parti, beau-père affreux.

Ce  livre m’en a rappelé un autre lu il y a longtemps que j’avais adoré: « Yaak Valley Montana » , de Smith Henderson ( Belfond ) qui sur le sujet des oubliés de l’Amérique mettait en scène un éducateur, bien en peine lui-même avec les addictions et les pauvres gosses.

Ici, nous suivons l’avancée dans la vie de Demon, un jeune garçon qui on peut le dire, n’a pas de chance ( mais vraiment pas de chance…). Expulsé du ventre de sa mère direct par terre, placé, déplacé, replacé, trimballé d’un foyer à un autre ( foyer est un bien grand mot ) dans ses plus jeunes années.

« Un gamin de dix ans qui se défonce aux cachetons. Pauvres mômes. On est censés dire, regardez-les, ils ont fait de mauvais choix qui les ont conduits à une vie de misère. Mais des vies se vivent là, en cet instant précis, se glissant entre les brossez-vous-les-dents, les bonne-nuit-les-petits et les chariots de supermarché remplis à ras bord, où ces mots n’ont pas cours. Des enfants, des choix. Ils étaient déjà pourris, les matériaux avec lesquels on devait construire notre vie. Notre seul repère, c’était un garçon plus âgé qui n’avait lui-même jamais connu la stabilité et qui essayait de nous rassurer. On avait la lune à la fenêtre pour nous sourire un instant et nous dire que le monde nous appartenait. Parce que nos parents s’étaient tirés quelque part et avaient  tout laissé entre nos mains. »

Il va vivre dans des lieux infâmes, avec des personnes ignobles, payées par les services sociaux en principe pour le nourrir, le loger, et veiller à ce qu’il aille – éventuellement – à l’école. Rien de tout ça. Demon sera mal nourri, mal logé, mal vêtu, et travaillera gratis. L’autrice décrit ici la défaillance des services sociaux américains, avec parfois une assistante sociale qui fera de son mieux ( avec pas grand chose ), mais le plus souvent, Demon est placé ici ou là, et débrouille-toi mon garçon. Une précision encore, Demon est un melungeon, un mûlatre, ça prend sa part dans la vie du garçon, bien sûr.

A travers la vie de Demon, l’autrice peint à grands coups de brosse une Amérique de notre siècle qui ressemble à quelques détails près à celle de Steinbeck, et à l’Angleterre de Dickens – le vrai Grand Charles d’Angleterre – et j’ajoute que Shakespeare n’est pas de reste lui aussi dans ce roman. Chez la grand-mère, Mr Dick et la découverte de la baignoire:

« Je portais le nom de mon père. Je ressemblais à ces gens. Et ils ne manquaient de rien, apparemment. Enfin quoi, cette maison. Des salons et des salles de bain, premier étage, rez-de-chaussée, chaque pèce remplie de meubles. Des fauteuils avec des putains de pieds. La baignoire dans laquelle j’étais avait des pieds, on aurait dit des serres d’oiseau terrifiantes. C’est pas un mensonge. Si le Diable avait une baignoire, ce serait à coup sûr celle-là. »

Misère sociale et intellectuelle, addictions en tous genres; il y a ces drogues qui au fil des pages ravagent et avilissent une jeunesse déboussolée, des familles éclatées, toute une société si inégalitaire qu’on se dit que rien ne sauvera ces gosses. Sauf, peut-être, l’amour. Une histoire d’égarements, de chagrins, de désillusions. L’enfance de Demon m’a fait pleurer – par exemple quand il se fait dépouiller dans les toilettes d’une station service de ses quelques dollars, par une prostituée ( struggle for life…)  et quant à sa vie d’adulte, si elle trouve une amélioration grâce au sport, à l’école et au dessin ( son talent ), les addictions et quelques rencontres « toxiques » – à tous points de vue – vont en entraver la progression .

A vous de lire, je conseille vraiment ce roman, parce qu’il est une image au fond bien plus puissante, par l’écriture, que n’importe quelle analyse sociopoliticotélévisée. La littérature à ceci de beau et de fort, qu’elle répond par la fiction à nos interrogations, qu’elle projette des visages sur nos rétines et ça nous laisse le champ de l’interprétation, nous infusons des sentiments de toutes sortes à ces personnages. En résumé, je suis devenue Demon, mais aussi Angus et quelques autres. Vous allez rencontrer beaucoup de monde, du meilleur au pire, et vous aimerez Demon. J’ai moi beaucoup aimé Angus ( la fille de Coach ) aussi. 

« Angus qui injurie quelqu’un, ça n’arrivait pas tous les jours. Elle y allait de bon cœur. Elle se transformait en créature d’une beauté sauvage, comme un pur- sang qui aurait couru le Kentucky Derby du juron. T’avais plus qu’à te mettre sur le côté. Je l’ai laissée envoyer ma grand-mère au diable pendant que je séparais les CD super bizarres qu’elle m’avait prêtés ou donnés de ceux que je voulais garder. Elle m’a demandé de promettre que je retournerai au lycée à l’automne, mais je voyais pas l’intérêt. »

Un très beau roman, allez-y ! Vraiment ! Remerciements de l’autrice, extrait bref:

« Pour les enfants qui tous les jours se réveillent avec la faim au ventre, à qui la pauvreté et les antidouleurs ont volé leur famille, dont les assistantes sociales perdent sans cesse les dossiers, qui se sentent invisibles, ou aimeraient l’être : ce livre est pour vous. »