A propos lectriceencampagne

Livrophage !

« Une évidence trompeuse » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

« J’essayais de me rappeler combien de fois je m’étais accroupi sur le macadam pour déchiffrer des signes, mais je savais que c’était la première fois que je le faisais à Hulett. Situé dans le coin nord-est des Black Hills dans le Wyoming, Hulett est surtout connu pour être le lieu où se trouve Devils Tower.

Je contemplais l’asphalte, où les petits cailloux brillaient, encore mouillés après l’averse du matin, et soupirai. Avec l’avènement de l’ABS, il était vraiment difficile d’estimer correctement la vitesse d’un véhicule impliqué dans un accident, plus encore par temps de pluie. »

Je n’en rate aucun, Walt Longmire, Henry Standing Bear et l’indispensable Vic sont comme des amis qu’on est content de retrouver. Au fil des livres, j’aime de plus en plus Vic, pas lisse, pas délicate – en apparence – avec sa canine plus longue qui apparait presque comme une menace quand elle sourit. Ce sont ces détails qui font que j’aime lire Craig Johnson, cet humour tendre ou vache ou les deux, la profonde humanité que dégage son écriture, avec un Walt sensible, juste, un vrai bon shérif.

J’ai retrouvé ici avec plaisir ces personnages et cette écriture, alors que l’intrigue elle-même ne m’a pas tellement captivée. Beaucoup de moteurs et de gros engins qui font du bruit, pas mal d’armes à feu, des rassemblements de bikers

« La foule devant le Capt’n Ron’s Rodeo Bar au coin envahissait la rue dans une célébration joyeuse de la loi sur les conteneurs ouverts, qui autorisait la consommation de boissons alcoolisées en plein air pendant la semaine du rassemblement. La fête battait son plein, et les notes de Statesboro Blues des Allman Brothers nous parvenaient par les portes battantes du saloon.

Je me tournai vers l’Ours.

-Deux des Allman Brothers sont morts dans des accidents de moto, qu’est-ce que ça t’inspire?

-Que si tu es un des Allman Brothers, tu ne devrais pas piloter une moto. »

des fachos bas de plafond, sales types et de pauvres imbéciles. Lola est intéressante par contre. Parce qu’elle fut un amour de Henry qui se méfie d’elle comme de la peste, parce qu’elle est ambigüe, et c’est si bien écrit qu’on la tient nous aussi à distance en lisant.

« -Lola, il y a des vies en jeu.

Elle eut un petit rire narquois.

-C’est drôle, parce que c’est exactement ce dont j’essaye de te convaincre depuis deux jours.

Elle accrocha ses pouces dans les passants de son jean et se tourna d’un mouvement plein de coquetterie vers moi.

-Imaginez ma surprise: je suis venue ici à la recherche d’un chevalier rouge revêtu d’une armure étincelante, et tout ce que je trouve, c’est un Watson aux basques de son Sherlock Holmes. Vous n’avez qu’à remettre mon arme là où vous l’avez prise.

Sur cette dernière phrase, elle pivota sur ses talons et alla rejoindre la cohue du bar, les bras levés au-dessus de la tête, claquant des doigts et ondulant tout en chantant sur C.C.Rider de Jerry lee Lewis. »

J’ai préféré d’autres romans de Craig Johnson ( » Little bird » et « Tous les démons sont ici » en tête ) .

Pourtant j’aime tellement les personnages, et malgré une intrigue longue à démêler, un peu éclatée dans tous les sens, j’ai lu avec plaisir ce livre parce que cet écrivain est bourré d’humanité, de tendresse pour ses personnages, drôle dans ces deux cas aussi.

« J’ai reçu un appel il y a environ une demi-heure de la part de Mme Hirsch, qui vit en face, là. Elle a un problème de vessie irritable, et elle a aperçu un grand type en train de marcher sur le toit de ce bâtiment et un autre type qui entrait par la porte de devant.

-Pourtant je croyais que j’avais été vraiment furtif.

-Difficile d’échapper à la vigilance d’une vessie irritable.

-Je vais demander que quelqu’un me brode cette phrase au point de croix et je l’accrocherai sur le mur de mon bureau. »

Un jeune homme – le fils de Lola – est grièvement accidenté et hospitalisé entre le vie et la mort, un rassemblement de motards se prépare à Hulett. . Tout est très mêlé, gang de motards, Lola…et même Henry Standing Bear, l’enquête sera speed et pleine de nœuds. Pleine de bruit et de courses dans des véhicules monstrueux.

Vic est ici championne en tous genres, conduite de véhicules lourds, ball- trap, sans parler de son charme unique et de son verbe fleuri:

« Le sourire de Vic se crispa, et les muscles de sa mâchoire se contractèrent un tout petit peu.

-T’es venu pour me niquer le cerveau, Bob? Parce que si c’est le cas, tu vas finir par te faire niquer toi-même. (D’un grand geste elle désigna l’installation sophistiquée. )

Ce parcours de golf avec un fusil est amusant, mais j’essaye de toucher des salopards qui me tirent dessus depuis que j’ai vingt ans, alors si effectivement tu essayes de me niquer la tête, va te faire niquer, toi, sinon je te niquerai.

Abasourdi, il resta muet un moment, puis, visiblement ne sachant pas quoi faire d’autre, il me regarda. Je souris.

-C’est pas une blague, et ça fait mal.

Il resta encore quelques instants puis, sans dire un mot, partit à grandes enjambées.

-C’était de Hemingway.

Nutter rit.

-N’importe quoi.

-Elle a un T-shirt du département de la police de Philadelphie avec cette phrase écrite dessus, lui dis-je.

Vic sourit.

-J’adore ce T-shirt, c’est un de mes préférés. »

Comme toujours, des références littéraires, ici Sir Arthur Conan Doyle. Si la nature est moins présente – une des raisons pour lesquelles j’ai moins aimé ce livre que d’autres –  on sent l’amour de l’auteur pour son Wyoming, un des éléments constants de ses livres.

Walt Longmire, homme droit. Walt selon Vic, poésie…

« […] Walt; quelle que soit la manière dont tu considères ce que tu fais, que ce soit un boulot, un devoir ou – quand je te regarde en action –  un art, tu y excelles, et de mon point de vue, tu le fais pour de bonnes raisons, toujours. (Elle se planta devant moi .) Tu n’agis pas pour cette femme, ni poussé par une espèce de sens du devoir à la con ou une construction philosophique appelée justice, mais pour ce gamin qui n’a plus les moyens de se défendre. Je te jure, tu es l’enquêteur qui se met au service les laissés-pour-compte. Ceux dont plus personne n’a rien à foutre, tous ces gens qui sont à la marge – c’est pour eux que tu t’engages et c’est pour ça que je t’aime. (Je la regardai fixement.) Cette dernière phrase venait de moi seulement. (Je ne la quittai pas des yeux.) Et si tu ne dis pas ou ne fais pas quelque chose maintenant tout de suite, je vais te mettre un coup de pied dans les couilles. »

Voila, pas le meilleur, mais pour ma part le trio de choc Walt, Vic et Henry me réconforte toujours, et bon…on en a bien besoin ! Musique !

 

« Plus jamais nuit » – Mirko Bonné – éditions du Typhon, traduit par Juliette Aubert-Affholder

« La nuit ne différait en rien de la journée. Seule la couleur manque aux choses, nous disions-nous.

« Le lit est le lit, la chambre, la chambre. Le couloir est le couloir et l’escalier, l’escalier blanc. »

La porte était la porte et elle était fermée.

Dehors, le jardin est toujours le jardin pendant la nuit, nous disions-nous. Et Ira savait, tout comme moi, que chacun devait apprendre à rester seul, même la nuit. Aux innombrables nuits passées dans notre lit commun succédèrent les longues années où chacun dormait dans sa chambre. Chacun vécut bientôt dans son propre appartement, avec des placards pour ses propres affaires, se faisait ses propres idées et supportait autant que possible sa peur seul. »

Voici une belle lecture. Comment qualifier ce roman… Sans aucun doute le cœur de l’histoire est l’amour intense entre un frère et une sœur. C’est ce qui soulève, génère tout ce qui se déroule dans la vie du narrateur, Markus, dans cette histoire douce, tendre, mais pas exempte de tensions. Dans la famille allemande de Markus, il y a eu et il y a encore beaucoup de non-dits, des silences, des omissions dans l’histoire qui finissent par constituer cette nuit dont Markus veut sortir, pour qu’il ne fasse plus jamais nuit.

Ira sa sœur est morte après des années de dépression, de troubles psychiques, et un fils au père envolé, Jesse, qu’on rencontre adolescent. Ira a légué sa maison à ses parents pour qu’ils y vivent avec Jesse, qui lui a eu une famille d’accueil quand sa mère allait mal.

Quant à Markus, accablé de chagrin à la mort d’Ira, il est dessinateur et travaille pour un ami éditeur. Il illustre des livres comme celui que Kevin lui soumet, un document sur les lieux du débarquement en Normandie; il doit dessiner des ponts qui furent important pendant cette période. Ce sera pour lui l’occasion de tenter une vraie rencontre avec Jesse qu’il connait peu. Période de vacances, ça tombe bien car les parents du meilleur ami de Jesse, Niels, séjournent en Normandie où ils entretiennent un vieil hôtel. C’est ce qui va convaincre Jesse d’accompagner son oncle. Au bord de l’océan, il est question des grues, avec la petite sœur de Niels

Le livre raconte l’approche pour apprivoiser le garçon que je trouve très attendrissant, intelligent, gentil. Et si des disputes, pas toutes liées à la différence d’âge, surviennent, les deux hommes vont bien finir par s’entendre et s’apprécier. C’est l’occasion pour Markus d’évoquer Ira, de savoir ce que Jesse en a gardé en lui.

Voici pour ce qui lance le reste, un parcours de paysages décrits comme un dessinateur dessine, de conversations et de rencontres. La beauté du livre repose sur des personnages très attachants – je garde une réserve sur la mère de Markus que je n’ai pas beaucoup aimée – et une quête de paix douloureuse pour Markus qui ira jusqu’au dépouillement – bien qu’il garde en poche l’argent son compte en banque fermé, de quoi voir venir…Voir venir quoi au juste?

Markus n’arrive pas à dessiner ce que Kevin lui a demandé, il n’arrive plus à dessiner comme il le faisait. Et pourtant il va croquer encore, sur des bouts de papier, sur des coins de nappe, comme ça, pour rien, un visage, un oiseau, une ligne d’horizon…J’aime énormément le dessin, et j’admire les gens qui dessinent, ça me fascine totalement, alors j’ai aimé Markus, son œil est branché en direct avec le geste de la main, mais pourquoi n’arrive-t-il pas à faire de ces ponts ce qu’il en attend? Avec en toile de fond l’histoire de ces combats de la seconde guerre mondiale et les ponts, l’auteur parvient à tisser les lieux avec des vies et des personnes, d’hier et d’aujourd’hui, amenant des pistes de réflexion sur notre relation à l’histoire et aux lieux, nous, notre vécu, et notre propre histoire. Une réussite.

Des rencontres, des instants où l’on parle, mange, boit, des moments consacrés aux oiseaux avec le père de Niels, des moments qui flirtent avec un peu plus que le flirt avec la mère de Niels sans jamais aller au-delà, et puis ce double d’Ira, et une fin splendide, très touchante, triste et lumineuse à la fois.

Ce livre lu en ces temps obscurs et incertains m’a fait du bien; il a été apaisant, il parle d’amour, de perte et de renouveau, il parle de beauté et la promenade normande est vivifiante. On s’y plonge et ça coule comme l’eau fraîche et chantante des ruisseaux du bocage normand. Coup de cœur pour Jesse, bien qu’il ne soit pas le plus présent dans le roman, il est très important, car il sera le vecteur de changements et d’une renaissance aussi pour Markus.

Très beau roman, tendre et poétique.

« Le manège des erreurs – Une enquête du commissaire Montalbano » – Andrea Camilleri – Fleuve noir , traduit par Serge Quadruppani

« À cinq heures et demie du matin, pas pile mais pas loin alentour, ‘ne mouche, qui semblait depuis longtemps canée, collée à la vitre de la fenêtre, ouvrit tout à coup les ailes, se les nettoya soigneusement en les frottant bien bien puis prit son envol et un peu après vira pour s’en aller se poser sur la table de nuit.

Là, elle resta un moment immobile à bader la situation, puis elle fonça dans la narine gauche de Montalbano qui dormait de bon cœur. »

Retrouver Montalbano, sa Sicile riche en couleurs et son langage tout aussi coloré, c’est tellement bon en ce moment ! Et puis, j’ai trouvé cet opus particulièrement drôle – en commençant avec cette scène de guerre contre la mouche –  et bien rythmé.

« Et comme il n’y a pas de trois sans quatre, règle inventée dans l’instant, il eut la certitude absolue que lui, au tout début de la matinée, il avait tué par erreur une mouche innocente qu’il avait prise pour la coupable.

Avant de sortir, selon son habitude, il se jeta un coup d’œil dans le miroir. Il avait un œil cerclé de bleu, qu’on aurait dit celui d’un clown de cirque, et une oreille enflée.

Tant pis, de toute manière, il ne devait pas participer à un concours de beauté. »

Notre Montalbano est vieillissant, toujours aussi gourmand, fumeur et buveur de whisky mais aussi pris d’accès de mélancolie dont il s’ébroue grâce à la vie trépidante du commissariat de Vigata.

« Voilà, s’arépétait-il: c’tes doutes, c’tes peurs, ils te viennent passque t’es plus tout jeune et que les tracas de l’âge t’ôtent l’assurance et les certitudes de la jeunesse. »

Ce n’est pas tant que les meurtres se multiplient, mais l’équipe est bien bien aux taquets, vive et prompte à se lancer dans une enquête !

Ici, il y a des meurtres, des enlèvements et des mensonges, de fausses pistes et de vraies intuitions, de jolies femmes et des banquiers, des amoureux éconduits et des vengeances. Les portraits sont parfois railleurs et sans indulgence:

« Alessandro Lo Curzio avait la quarantaine à peine passée. Grand, élégant, sportif, parfumé, bronzé, sourire que pour le supporter il fallait des lunettes de soleil.

On le devinait destiné à la brillante carrière de tant de dirigeants d’aujourd’hui: rapide ascension fût-ce en vendant sa mère au plus offrant, arrivée au sommet, très rapide chute en Bourse de la société ou de la banque ou Dieu sait quoi, disparition des dirigeants, réapparition un an plus tard à un poste plus ‘mportant. »

Vigata prend vie avec ces personnages, ici donc banquiers ou employées de banque, commerçants, avocats… et bien sûr nos policiers préférés. Dans cet épisode de belles employées de banque (je précise « belles », parce que c’est ainsi )  sont enlevées puis retrouvées très vite, plus ou moins blessées mais jamais trop, et un vendeur de matériel électronique disparaît. Les deux faits ne semblent pas être en lien et Montalbano va un peu patauger mais grâce à sa ténacité, sa finesse aussi, ainsi qu’à un collectif qui carbure à fond, l’affaire va s’éclaircir. ( chapitre douze, brainstorming d’enfer et grosse avancée dans l’enquête ) . La relation de Montalbano avec le Questeur est toujours aussi tendue, et ici elle sera drôle aussi, mais en attendant, rendez-vous:

« En entrant dans l’antichambre du questeur, il mata sa montre. Neuf heures moins cinq.

-J’ai un rendez-vous avec Mr le Questeur, annonça-t-il à un agent assis derrière une table.

Le type regarda une feuille qu’il avait devant lui.

-Oui, je sais, dottor Montalbano, mais Mr le Questeur est occupé. Si vous voulez bien patienter…

Montalbano s’assit sur un petit canapé qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui de son dentiste.

C’te pinsée, d’un coup et sans raison apparente, lui fit ‘mmédiatement sentir une certaine douleur à la dernière dent de la mâchoire supérieure gauche.

Il la toucha prudemment du bout de la langue. Ça faisait mal, pas à discuter. Il fut pris d’un brusque énervement et commença à s’agiter sur le sofa.

Rin au monde ne l’effrayait comme de devoir s’asseoir sur le fauteuil du dentiste. Seuls les condamnés à mort, quand on les mettait sur la chaise électrique, éprouvaient semblable terreur. »

Ce qui fait tout le charme et ce qui accroche, c’est réellement l’ambiance de ce commissariat et les personnages hauts en couleur, Montalbano mais aussi Fazio, Mimí

« -Mimí, tu ne peux pas imaginer les efforts que me coûtent les paroles que je vais te dire: tu as été vraiment bon et…

-Arrête-toi là, passqu’avec l’effort terrible que tu es en train de faire, tu risques de te choper une hernie. »

et l’inénarrable Catarella –  celui-ci c’est quand même le clou du spectacle ! – , les dialogues épatants, le langage fleuri et imagé, et saluons une fois encore – même s’il m’a fallu plusieurs livres pour en savourer le sel – saluons donc l’épatante traduction de Serge Quadruppani ( il la présente en début de livre, et c’est bien ! Ici, on pinse et on besogne  ! ).

« Catarè, je vais rester ici jusqu’à 3 heures de la nuit. J’attends des coups de fil ‘mportants. Toi, à quelle heure tu débauches?

-À 10 heures, dottori.

-Et qui est-ce qui vient à ta place?

-Intelisano, dottori.

-Quand il arrive, dis-lui qu’avant de prendre son service, il doit me parler.

-Dottori, j’ademande compression et pardonnement, mais moi, Intelisano, j’y dis rin.

Montalbano s’étonna. La fin du monde était proche? Catarella s’arefusait d’exécuter les ordres.

-Catarè, qu’est-ce qui te prend?

-Il me prend qui si vosseigneurie reste ici jusqu’à 3 heures, moi je reste ici jusqu’à 3 heures et si vosseigneurie reste jusqu’à 4 heures, moi je reste ici jusqu’à 4 heures et si vossei…

-C’est bon, c’est bon, l’interrompit le commissaire. »

Montalbano marchant sur la jetée et songeant à sa Livia, tous deux prenant de l’âge, Montalbano se consolant, verre d’alcool, cigarette et petit plat savoureux d’Adelina,

« Vu le fait qu’il n’avait plus rin à faire et qu’il était tard, Montalbano s’en retourna à Marinella.

Pour commencer, il voulut voir ce que lui avait préparé Adelina. Apparemment, la bonne avait lâché la bride à son imagination.

Un plateau de hors-d’œuvre de la mer suffisant pour trois pirsonnes et un grand plat de bouquets géants bouillis, pur concentré de mer, à assaisonner à l’huile, sel et citron.

La soirée était paisible. Il disposa les couverts dans la véranda et se régala. Le tiléphone eut la courtoisie d’attendre, pour sonner, qu’il ait englouti le dernier morceau de crevette.

À cette heure, c’était sûrement Livia.

-Bonsoir, ma chérie, dit-il en se collant le combiné à l’oreille.

-C’est Bonetti-Alderighi.

Putain, Môssieur le Questeur qu’il avait tendrement appelé « chérie »! Il en resta coi. »

ce léger voile de mélancolie chez le commissaire donne au livre une nuance douce, presque tendre, mais la vigueur de l’équipe qui enquête évite que ça aille plus loin. Et tout ça est plein de tonus.

Magnifique opus ! J’en veux encore ! Je termine avec cette belle valse sicilienne.

« Fardo » – Ananda Devi -Musée des Confluences/ Cambourakis – Récits d’objets

 » Un aveu

Cela peut arriver: ce fil d’équilibre sur lequel on avançait jusqu’ici sans trop de difficulté peut, sans prévenir, décider de se rompre. Les années se sont bâties sur leur socle d’habitudes, sur leurs piliers de certitudes, mais voilà que quelque chose, en soi, flanche, trébuche. Dans l’espace connu et tant arpenté – mais jamais apprivoisé – qu’est l’écriture, une ombre s’agite.

Une ombre, oui; plus qu’un doute: une menace. »

Ma quatrième lecture de cette collection que j’aime énormément. Et là, je dois dire que je suis sortie complètement bouleversée par ce texte, et même fortement perturbée et mal à l’aise. Et ce n’est pas un reproche, bien au contraire. Rien que les premières pages annoncent une observatrice en état fragile, en déséquilibre, en grande fragilité. L’arrivée et le défi à relever:

 » Mais un texte de commande, une fois accepté, se doit d’être honoré. On ne peut se désister qu’en révélant au monde ce qui nous mine, nous hante, nous obsède: la crainte d’une trahison.

Ainsi grandit l’angoisse, le temps d’un voyage.

Ainsi en va-t-il de la tourmente d’un auteur face à ses secrètes meurtrissures. »

Je n’ai jamais lu Ananda Devi et son écriture est parfaite, juste, posée, poétique aussi, pour ici un contenu qui m’a frappée vivement. C’est très fort de provoquer ça et difficile de dire jusqu’à quel point générer ce malaise est volontaire. Pour amener un sursaut, faire réagir et en tous cas faire réfléchir. Ainsi sur notre anthropocentrisme décuplé par les médias modernes.

 » Chacun se prend pour le centre du monde. Une conviction renforcée par les outils de communication modernes, ces miroirs narcissiques du Soi, qui font de chacun le héros de sa propre narration, et dont la fonction, proche du pain et des jeux de la Rome antique, reviendrait à générer des besoins artificiels et éphémères pour faire oublier la réalité. La vie comme spectacle, comme téléréalité, comme théâtre d’ombres de Platon. »

« L’objet » dont il est question, plutôt un « sujet », choisi par l’auteure au musée est une momie péruvienne datée entre 900 et 1470 après J.C. Ce n’est que mon point de vue mais j’ai du mal avec l’exposition de sépultures, et même du fait qu’on les retire de leur lieu d’origine, qu’on les décortique en quelque sorte, et puis qu’on les expose. Cela m’a toujours mise mal à l’aise. On va me dire: c’est pour faire avancer nos connaissances…oui, et ? Je ne crois en rien, aucun dieu, aucun vague espoir d’un truc après la mort, rien, je ne crois en rien de tout ça. Pour autant, je respecte ceux qui voient dans la mort  le début d’autre chose, une suite, et je respecte les rites, les attachements à des croyances-  tant qu’on ne m’empêche pas d’être une mécréante -.J’ai vu cette momie dans ce musée et le squelette de cette femme du Caucase dont il est question aussi dans ce petit livre, j’en ai vu au musée Champollion de Figeac aussi et ailleurs. Pour le coup, ces cadavres, ce sont bien des cadavres, deviennent des objets scrutés et exposés. Certes, cette femme momifiée est gardée sous verre et dans un lieu sombre, à peine éclairée. Signe de respect et sans doute aussi pour qu’elle ne s’altère pas. Les objets qui représentent sa fonction dans la communauté des siens, des fuseaux serrés dans une main, des plumes dans l’autre. Le fardo est le tissu qui enveloppait la momie, fœtus en attente de renaissance ? C’est une tisserande Ychsma.

« Et c’est pour cela que j’aurais voulu, ce soir, partager sa nuit à elle. Être seule avec elle, accompagner son silence, lui tenir la main par-delà le panneau de verre, et surtout, lui dire qu’on ne l’oublie pas.

Qu’elle est une étoile qui s’est, la folle, rapprochée, et qui va mourir avant moi comme l’écrit René Char. 

Tant il est vrai que sa lumière nous parvient de plus loin que le temps. »

Il fallait le regard d’Ananda Devi pour redonner substance à ce corps, pour en envisager sa vie. À travers elle, c’est sur toutes les femmes du monde et des temps qu’Ananda Devi se penche avec douceur, attention douloureuse et respect. Camus est très présent dans ce livre, et la question de l’humanisme. Ici encore, l’angoisse d’Ananda Devi

« Car notre époque a libéré une parole de violence qui a efficacement coupé les ailes aux bons sentiments: les masques sont tombés, et les gueules s’ouvrent sur leurs hallalis. Si les extrémistes s’affichent aussi ouvertement, c’est parce qu’ils parlent directement à leurs semblables. Ils se confortent, se renforcent les uns les autres, alimentent leur toxicité et leur fiel. Ils n’ont plus besoin de faire bonne figure, puisqu’ils ont le sentiment qu’ils seront bientôt les maîtres.

Ils seront, bientôt, les maîtres, si nous ne réagissons pas.

J’écris ces mots avec une réelle frayeur. » 

Elle engage une réflexion sur la mort et ce qui l’entoure, ce qui la provoque, ce qu’il advient des corps en vie, puis morts. Et elle rend ainsi hommage, en un terrible effet miroir, à toutes les femmes. C’est l’effet miroir qui est ici troublant, révélant une grande souffrance, de nombreux doutes et un profond questionnement sur l’existence. Une femme déstabilisée, qui arrive fragile devant cette momie accroupie, et qui s’y identifie ( enfin quelque chose de cet ordre, je ne suis pas sûre de ça non plus )  dangereusement. C’est un point de vue, un ressenti de cette lecture très belle et dérangeante.

J’ai senti chez Ananada Devi un grand désarroi, un doute et un sentiment de perte. Comme une quête à travers cette tisseuse recroquevillée et sans fardo.

 » Avez-vous aimé, vous les gisantes, les ensevelies? Est-ce la vie ou ma mort que vous avez portée dans votre ventre? Étiez-vous femme comme toute femme qui a osé aimer?

Je le crois, puisqu’une telle complicité s’est créée entre vous et moi que j’ai voulu tenter ce voyage dans vos limbes, dans les lumières qui vous hantent.

Je le crois, puisque je me dis qu’un jour une femme me lira, qu’elle ira alors à votre recherche, et reconnaîtra en vous le sens de sa quête.

Femmes de Koban ou d’Ychsma, le monde vous attend. Il vous désire. »

Un texte très impressionnant.

« Swag » – Elmore Leonard- Rivages/Noir, traduit par Elie Robert-Nicoud et préface – épatante – de Laurent Chalumeau

Message important : ON NE LIT LA PRÉFACE QU’APRÈS AVOIR LU LE ROMAN, D’ACCORD ?

« On voyait une photo de Franck sur un encart publicitaire dans le Detroit Free Press avec tous les autres vendeurs affables de Red Bowers Chevrolet. Et sus la photo on pouvait lire Franck J. Ryan. Il affichait un beau sourire, une moustache bien taillée et un costume d’été dans ce tissu un peu brillant avec ces fils qui font penser à des petits accrocs.

On voyait une photo de Stick sur le casier judiciaire de la police de Detroit au 1300 Beaubien. Et sous la photo on pouvait lire Ernest Stickley, Jr., 89037. Il portait une chemise hawaïenne avec des voiliers et des palmiers. Il l’avait achetée à Pompano Beach en Floride. »

Et ainsi commence ce roman, avec la sobre présentation des deux héros de cette histoire, Franck et Stick, première rencontre. Stick fauche une voiture, Franck appelle la police, et nos deux lascars se retrouveront à la sortie du tribunal qui prononce un non-lieu pour Stick. Un taiseux ce garçon, on ne le fait pas parler comme ça…Rencontre donc et première conversation:

« […]Ça remonte au temps où je jouais au basket. C’est le diminutif de mon nom de famille, Stickley.

-Ah ouais? Moi aussi je jouais au basket. Tu jouais dans l’Oklahoma?

-Non, ici. je suis né à Norman. Mais ça tu dois déjà le savoir, non ? « 

Franck hocha la tête.

-Pourtant t’as pas l’accent.

-Je l’ai perdu à force de déménager. Ma famille est venue s’installer ici finalement, mon père a travaillé chez Ford à l’usine de Rouge pendant vingt-trois ans. »

Franck avait l’air de trouver ça intéressant.

« On a beaucoup en commun. Mon vieux travaillait à l’usine Ford à Highland Park. Je suis né à Memphis dans le Tennessee, je suis arrivé à Detroit quand j’avais quatre ans et j’y ai vécu presque toute ma vie, à part les trois années que j’ai passées à L.A. »

Je n’avais jamais lu Elmore Leonard, mais à force d’en entendre parler…Et je dois dire que j’ai passé un très bon moment, j’ai beaucoup ri et en même temps il y a de la finesse dans ce livre, Stick est particulièrement attachant; c’est un gars du sud, qui vient de la cambrousse, ses raisonnements sont souvent pleins de bon sens, il réfléchit, soupèse…Et il sait être gentil avec les femmes et en pince pour Arlene.

« Arlene adorait leur appartement. Elle lui dit qu’elle le trouvait cool, on se serait cru en Californie. Stick trouvait qu’Arlene aussi était plutôt cool, assise sur  le tabouret en bambou dans son petit costume de bain, ses pieds nus qui s’enroulaient autour du barreau et les jambes légèrement écartées. Il lui prépara un Salty Dog une fois qu’elle lui eut expliqué comment il allait faire. Il gardait la bouteille de vodka à portée de la main et buvait son bourbon à petites gorgées pendant qu’elle lui expliquait ce que c’était d’enfiler une tenue métallique argentée avec des bottes blanches et poser pour des photos promotionnelles sous les spots brûlants et tout le reste. […] Et c’est comme ça qu’il l’avait amenée à prendre une douche. »

Quant à Franck, il joue le beau gosse avec son costume brillant, il a grandi à Detroit et ressent sûrement pas mal d’ennui à vendre des automobiles…Il attend donc Stick à la sortie du tribunal et les voici tous deux embarqués dans une nouvelle vie.

« -Stick…je te parle de simples braquages à main armée dans le genre quotidien. Les supermarchés, les bars, les pompes à essence, ce genre de trucs. Les statistiques montrent, et là, c’est pas moi qui parle, c’est les statistiques, que c’est avec les braquages à main armée qu’on a un maximum de rentabilité pour un minimum de risques. Et maintenant, écoute-moi bien. J’imagine parfaitement que deux types qui savent ce qu’ils font et qui font les choses professionnellement, qui bossent main dans la main, peuvent se faire trois à cinq mille dollars par semaine.

-Tu peux aussi faire vingt-cinq ans à Jackson, répondit Stick. »

C’est là un exemple caractéristique de ce roman et du brio développé dans les dialogues. Tout l’intérêt repose dans les désaccords constants entre Franck et Stick qui finissent pourtant toujours par trouver un consensus sur la base d’argumentations contradictoires. Sauf qu’ils ont le même but et que là dessus, ils sont d’accord !

Voici deux formidables personnages, deux braqueurs à la petite semaine, leur affaire marche bien, c’est parfois un peu sur le fil mais ça marche. Ils commencent à mener une vie entourés de jolies nanas au bord d’une piscine. Franck a les dents un peu plus longues que celles de Stick et lui propose un plan avec un dénommé Sportree épaulé par ses propres hommes, un coup dans le plus grand magasin de Detroit, un travail d’équipe, et Franck est plein d’assurance…

Bande -son, Billy Crash Craddock

Le point fort de ce roman, c’est ce duo Franck/Stick et en particulier les dialogues entre eux deux. Oh comme ils m’ont fait rire ! Et comme je l’ai dit plus haut, c’est Stick qui emporte mon attendrissement, parce qu’il est plus malin que Franck, plus fin, son côté méfiant et taiseux me plait sans oublier qu’il a un cœur tendre ( enfin… souvent…). L’écriture est formidable car jamais Elmore Leonard n’en fait trop, tout est à juste dose ce qui rend l’ensemble bien plus crédible, bien plus juste et bien plus percutant. Certaines scènes sont vraiment des morceaux de maître, comme les beuveries autour des filles et de la piscine, un humour à froid et sans emballage superflu, comme j’aime, et les dialogues au cordeau, très nombreux, sont un vrai régal. Enfin, tous ces gangsters se trucident entre eux, blancs ou noirs et il s’avère que finalement, presser la gâchette n’est pas si difficile pour Franck et Stick. Le roman se termine en beauté, avec un dialogue de maître, court extrait :

« Pourquoi est-ce que tu crois que j’ai pris la peine d’établir des règles? Tu te souviens des dix règles? On se conduit comme des hommes d’affaires et personne n’est au courant de nos affaires? Tu te souviens de ça? »

Et Stick lui répondit:

« Franck, tu pourrais pas fermer ta gueule? »

Point final ! Je ne vois rien à dire de plus, sinon je vous raconterai les aventures de Franck & Stick, ça vous gâcherait le plaisir; simplement il faut impérativement lire la préface après le roman, elle m’a vraiment intéressée et aussi bien fait marrer. Bonne lecture !