A propos lectriceencampagne

Livrophage !

« Enfant de salaud » – Sorj Chalandon – Grasset

9782246828150-001-T1

Dimanche 5 avril 1987

-C’est là.

Je me suis surpris à murmurer.

Là, au bout de cette route.

Une départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles de l’Ain, puis grimpe à l’assaut d’une colline, entre les murets de rocaille et les premiers arbres de la forêt. Lyon est loin, à l’ouest, derrière les montagnes. Et Chambéry, de l’autre côté. Mais là, il n’y a rien. Quelques fermes de grosses pierres mal taillées, calfeutrées au pied des premiers contreforts rocheux du Jura.

Je me suis assis sur un talus. J’ai eu du mal à sortir mon stylo. Je n’avais rien à faire ici. J’ai ouvert mon carnet sans quitter la route des yeux.

« C’était là », il y a quarante- trois ans moins un jour.

Cette même route au loin, sous la lumière froide d’un même printemps. »

Ainsi commence ce roman autobiographique qui fait suite à « Profession du père ». Sorj Chalandon boucle ici l’enquête, en quelque sorte, qu’il a menée sur son père. Cet écrivain dont j’aime et l’écriture, et les propos m’avait bouleversée avec « Profession du père » et une histoire d’enfance si tordue, si triste qu’on a même du mal à croire qu’une personne, un père en l’occurrence, de cette sorte puisse exister et qu’un enfant puisse en sortir comme l’a fait Sorj Chalandon. Et pourtant. J’imagine la souffrance qu’il a pu ressentir en écrivant ces deux récits. Comme l’extraction d’une mauvaise dent qui fait souffrir, taraude, harcèle et prend toute la place, parce qu’elle fait partie de nous, l’écrivain a voulu faire place nette et tenter d’extirper un peu de vrai de tout ce qu’il savait faux des dires de ce père, sinistre et pitoyable personnage. Et néanmoins : son père. Quand il lui dit « Papa », ça me fait mal pour lui, le fils, l’enfant de salaud..

800px-LeeMutimer_-_MMp0673Sorj Chalandon écrit bel et bien un roman, car il fait coïncider sa découverte du dossier de son père avec le procès de Klaus Barbie à Lyon, en 1987, alors qu’il a obtenu ce dossier, son père déjà mort. Sorj Chalandon couvre le procès avec un reportage pour le journal Libération, ce qui lui vaudra le prix Albert Londres ( pour ce reportage et ses reportages sur l’Irlande du Nord ). Dans ce roman, donc toujours tenu par le désir et l’impérieux besoin de comprendre qui est son père, il se décide à chercher, une seconde enquête en marge du procès mais en fait en lien total. L’auteur qui au début du livre se trouve à Izieu, bouleversé par cet endroit et l’histoire sinistre qui s’y déroula, est ramené à son père qui l’a abreuvé de mensonges, qui l’a maltraité et qui sans relâche poursuit sa mythomanie fantasque et cruelle.

« Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous: les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. »

La quatrième de couverture donne un des meilleurs extraits du livre de « cet enfant de salaud », qui résume à lui seul d’une part les actes du père, d’autre part la colère et surtout la souffrance du fils, privé de tout ce qui est le père, un père. Et on a le sentiment en lisant ce livre que jamais il ne s’en remettra, et c’est bouleversant. Pour moi presque traumatisant.

Ainsi, suivant le parcours d’un père fou à travers les rapports de police, divers papiers qu’il arrive à exhumer, il suit une piste tortueuse et surtout inepte, incompréhensible tant va se révéler grand l’écart entre les dires et les faits. Et tant le père ressort de cette enquête veule, lâche, et finalement complètement fou.

Dans cette vidéo, Sorj Chalandon explique comment s’est construit ce roman.

Quant au procès, le fils en profite pour observer son père venu y assister, voir ses réactions, les expressions de son visage. Ce salaud de père semble aimer particulièrement les interventions de Me Vergès et être bien peu atteint par les témoignages des rescapés des camps, des interrogatoires et des tortures de la Gestapo. Extrait particulièrement abominable:

« À propos d’un témoin, femme violée par un chien dans le bureau de Barbie:

« -La torture est liée dans l’imaginaire, à la sexualité. Pour qu’un chien puisse violer une femme, il faut que celle-ci l’y incite, au moins par une posture indécente. »

Dans la salle ce fut la consternation. Deux avocates se sont levées.

« -Un chien ne peut pas posséder une femme, mais seulement une chienne, à quatre pattes. »

Le témoin qui avait rapporté la scène s’est levé en criant.

« -Ce que je dis est vrai! »

Simone Lagrange, jeune fille torturée devant ses parents, s’est dressée à son tour, hors d’elle, avant de se rasseoir, de se tasser sur sa chaise et pleurer. Vergès, lui, a continué, sans un regard pour ces détresses.

« -L’évolution des fantasmes de certains témoignages pourrait intéresser les psychiatres, pas la justice ! »

Silence dans le public. Les journalistes notaient, tête baissée. »

Sorj Chalandon relate le témoignage de Geneviève De Gaulle-Anthonioz, alors que ce jour-ci son père est absent.

« Jeune étudiante en histoire, Résistante, arrêtée, battue, déportée à Ravensbrück, elle a évoqué l’acharnement des nazis à fabriquer des « sous-êtres ». Pas un mot brisé lors de son témoignage, pas une phrase en larmes, pas une plainte, pas un sanglot. Elle a partagé avec nous l’image des nourrissons noyés dans un seau à la naissance. La stérilisation forcée des gamines tsiganes de 8 ans. La nièce du Général nous a raconté à quoi s’amusaient les bandes d’enfants abandonnés qui survivaient derrière les barbelés.

-Ils jouaient au camp, monsieur le Président.

Sa voix douce.

-L’un tenait le rôle du SS, les autres des déportés. »

J’aurais tellement aimé que tu apprennes cela.

Et que tu voies cette grande petite dame s’écrouler d’un malaise cardiaque sur les marches du palais de justice en sortant de l’audience, terrassée par ce qu’elle venait de revivre, et mourir à nouveau pour nous tous. »

325px-Dossier_de_photographies_soumises_aux_témoins_du_procès_Barbie,_portrait_de_Klaus_BarbieOn va les entendre, ces témoins, et ça donne des pages terrifiantes, qui désespèrent de ce que peut être parfois un être humain. L’auteur, écoutant cela et mettant en parallèle les mensonges multiples de son père est totalement effondré et entre alors dans une colère froide, allant enfin au bout et parvenant à mettre son père au pied du mur.

Ce livre m’a touchée profondément. Outre la sympathie et une sorte de solidarité ressentie pour l’auteur – le mot « empathie » commence à m’agacer, mis à toutes les sauces…-, il est toujours utile de revivre ce genre de procès, et de se souvenir de ce qu’est réellement une dictature, de se souvenir de ce que sont capables d’infliger à des êtres humains d’autres êtres humains à partir de théories nauséabondes. Il est utile et urgent de s’en souvenir. 

Pour moi, Sorj Chalandon est vraiment ce qu’on appelle « un grand bonhomme » qui chaque fois qu’il écrit m’atteint émotionnellement. Je dois le dire, et je le salue : respect, Monsieur.

« Klaus Barbie est mort à Lyon le 25 septembre 1991, incarcéré à la prison Saint-Paul.

Il avait 77 ans.

Mon père est mort à Lyon le 21 mars 2014, interné à l’hôpital psychiatrique de Vinatier.

Il avait 92 ans.

Le dossier de la Cour de Justice de Lille, qui lui était consacré, était conservé aux Archives départementales du Nord sous la cote 9W56. J’ai pu l’ouvrir le 18 mai 2020, six ans après sa disparition. Grâce au travail, à l’attention et à la délicatesse de Mireille Jean, directrice des Archives, et de son équipe. »

Pause sous la contrainte

Bonjour !

Un incendie de stockage de fourrage juste à moins de 50 m de chez moi a endommagé les poteaux du câble, et la route, et le décor sous mes fenêtres- qui l’était déjà pas mal avec des montagnes de meules plastifiées vertes . Fut un temps on a eu du noir, du rose et du bleu, des caravanes rouillées, des citernes rouillées, etc etc…le sens paysan du paysage je suppose. J’espère donc que cette œuvre à la Christo ne fera pas la même grosse blague de s’auto – consumer puis flamber. Car sinon, vous pourrez me dire adieu, on crame avec. Je n’ai jamais eu l’envie d’être Jeanne d’Arc ou une sorcière, pas très envie de finir comme elles

Bref. J’ai 2 posts d’avance car je ne suis pas chez moi en ce moment, et j’ai bien travaillé mais la panne risque de durer longtemps, gros chantier. Alors j’espère vous retrouver aussi vite que possible. Bises tout le monde !

« Poussière dans le vent » – Leonardo Padura- Métailié/ Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

editions-metailie.com-poussiere-dans-le-vent-poussiere-dans-le-vent-300x460« Adela Fitzberg entendit la sonnerie de trompettes réservée aux appels familiaux et lut sur l’écran de son iPhone le mot Madre. Sans réfléchir, car elle savait d’expérience qu’il valait mieux s’en abstenir, la jeune femme fit glisser son doigt sur l’icône verte clignotante.

-Loreta? demanda-t-elle, comme si quelqu’un d’autre que sa mère avait pu l’appeler.

Trois heures plus tôt, à l’heure du petit-déjeuner, tandis qu’elle avalait avec le manque d’entrain matinal qui la caractérisait un yaourt faussement grec, mais peut-être vraiment light, accompagné de céréales et de fruits, et qu’elle humait le parfum revigorant du café que Marcos préparait chaque matin, la jeune femme avait ressenti la tentation de consulter son téléphone. »

Comment, à mon niveau de simple lectrice, parler de ce roman d’exception qui donne lieu à des pages entières dans la presse et ailleurs et à propos duquel on ne tarit pas d’éloges. Comment dire l’admiration et l’affection que je porte à cet auteur à nul autre pareil? Quand encore bibliothécaire volontaire j’ai découvert Leonardo Padura, je me suis empressée de le mettre en évidence, et de le tendre à qui se demandait quoi lire; j’ai fait des émules et ma foi, une fois n’est pas coutume, j’en suis fière. Cet homme que j’ai eu un immense bonheur à écouter – à propos de « La transparence du temps – nous offre ici un chef d’œuvre monumental. Lors de cette rencontre, il avait fini son intervention en nous annonçant qu’il travaillait sur un roman difficile à construire, difficile à organiser, et voici maintenant le résultat de ce travail de fourmi, d’architecte, mais d’être humain surtout qui a vécu en observant, vécu en prenant du recul et en ayant toujours au cœur le sens de l’amitié, de l’amour, une tendresse qui lie aux autres, et ce même attachement à Cuba où il vit toujours –

« Comment pourrais-je parler de Cuba si je n’y vivais pas? » – .

bc8ccda0f1b57651d247ab2f5b43cd3bVoici l’histoire de huit amis soudés depuis le lycée et dont on va suivre le parcours jusqu’aux années 90. L’URSS chute et les conséquences sur Cuba sont terribles. Mais je n’ai pas l’intention de parler de la situation politique ou économique de ces années – ni des autres – pour les Cubains, non. Il est question ici de parler littérature et il faut le dire, notre écrivain est un maestro. Il orchestre ici une folle symphonie de joies et de peines, d’amour et de colère, et parle de l’exil, de la nostalgie, du désir de partir ou de revenir, en somme de toutes les contradictions qui peuvent se poser dans une existence. Ce que j’admire ici encore, comme dans chaque roman de cet auteur, c’est l’attachement aux vies qu’il nous raconte, c’est la méticulosité jamais pesante avec laquelle il égrène ces vies et ces tempéraments, puis les liens souvent complexes qui naissent , ce sont les décisions prises ou pas, la principale étant: partir ou rester.

Je parlerai alors de Clara. Dans la maison de Clara, les débats se font, les désaccords et les ruptures surgissent. Dans la première partie on se sent dans un monde en déroute qui se répercute sur le groupe d’amis, ça se chamaille, il y a de petites et de grandes trahisons et cette phrase en leit-motiv:

« Mais que nous est-il arrivé? »

road-3076970_640

Quant à « résumer » un tel ouvrage, il n’en est pas question. Il est fait de personnages qui prennent chair dès que découverts, de paroles, de sexe et d’amour et de cette amitié si chère à Leonardo Padura, dans chacun de ses livres ( c’est personnellement ce qui me les a rendus si attachants ). L’humour, toujours présent, pour l’amour – et le sexe, chez Padura, ça va de soi – :

« Passé le choc hormonal du 18 août 2014, Adela et Marcos commencèrent à faire l’amour comme des désespérés. N’importe où, à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle position. »

Mais aussi, car la vie est ainsi faite, s’y génèrent des conflits, des mensonges – Elisa/Loreta est caractéristique dans ce cas -. C’est je crois cette amitié qui malgré tout et toujours retombe sur ses pieds, quoi qu’il arrive, c’est elle qui tient le livre sur ses hauteurs, l’idée de fidélité est ancrée ailleurs que là où on la pose communément; il y a des tromperies, des adultères, des petites lâchetés, mais une chose plus puissante s’interpose, matérialisée dans une photo dont on parle tout au long du roman. L’exil va parfois entamer cette amitié, parfois renforcer doucement les liens, mais ce groupe d’amis, face à la perte de Bernardo par exemple se reforme spontanément, comme une évidence. Du très très grand art. Et beaucoup d’émotions en moi à cette lecture. Perdre des gens qu’on aime, d’une façon ou d’une autre, les retrouver ou pas, ces idées me bouleversent et seul Leonardo Padura sait en faire des poussières dans le vent, légères, infimes dans ce vent qu’on ne peut maîtriser quoi qu’il en soit. Parfois, alors, revient la foi.

360px-Santero-omo-shangò

Leonardo Padura dessine des personnages très attachants, très émouvants et surtout très complexes. Peu dans cette histoire sont sur une ligne bien nette, que ce soit pour l’amour ou pour les choix de vie. Il y a Clara. Ma préférée parce qu’elle a choisi très vite de vivre dans sa maison familiale, à Cuba son pays, où elle a donné jour à ses deux fils, Marcos et Ramsés.

« Dans un des livres amassés par sa mère, Marcos avait trouvé un personnage d’immigré charriant son mode de vie comme un escargot sa coquille: pourquoi cette comparaison lui était-elle restée en tête? Était-ce parce que son destin était de se transformer en escargot, comme sa mère Clara, bien que d’une autre espèce? Porterait-il lui aussi sur son dos et à jamais sa maison culturelle? »

Continuer toujours, aimer à nouveau, lui semblent la seule option, elle est fidèle en tout. Elle va rebâtir une vie avec Bernardo, elle garde le cap de l’amitié, de l’amour, de la tolérance, et elle me touche beaucoup, Clara. Pour moi, elle est une sorte de condensé de plusieurs personnages rencontrés au fil des livres avec ce cher Mario Condé, un peu de lui qui ne quitte pas Cuba, un peu de Josefina – elle se débrouille toujours pour qu’il y ait à manger sur la table, pour la famille et pour les amis, – et c’est un vrai défi ! –  elle a les pieds sur terre et agit pour une vie quotidienne sans ventre creux – . Les pages qui nous confient les pensées et les sentiments de Clara sont pour moi parmi les plus belles, les plus émouvantes.

L’auteur ne simplifie rien, car ce qui est compliqué l’est, c’est tout. La relation entre Loreta/Elisa et sa fille Adela par exemple. J’ai beaucoup aimé Adela et son besoin impérieux de connaître le pays et la culture de ses origines, elle que sa mère a écarté de Cuba pour en faire une petite américaine.

« Heureusement, grâce à l’insistance de son père, Adela parlait depuis l’enfance un espagnol correct – avec parfois un infime accent argentin – , même si au début elle avait un certain mal à l’écrire. L’étude de la langue espagnole avait été au centre de son cursus scolaire, et par elle-même, peut-être seulement par esprit de révolte, elle s’était lancée dans l’aventure de la lecture de la littérature et de l’histoire de l’île des ses ancêtres maternels, personnages vagues dont elle savait au début très peu de choses, hormis les immuables commentaires catastrophistes et accusateurs de sa mère. »

640px-Flag_of_Hialeah,_Florida

Il y a ceux qui sont partis, en Espagne ou aux USA et qui se disent qu’ils ont fait le bon choix mais dont on sent bien qu’ils se sentent un peu des traîtres pour les autres…ou des lâches. Et ceux qui rentrent, ceux qui d’un coup se rendent compte que « chez eux » ça n’existe pas vraiment hors de Cuba. 

« Ici, à Hialeah, d’où tant de gens avaient envie de s’enfuir et où tant de gens avaient trouvé leur place dans le monde, où tant de gens s’acharnaient à vivre comme en exil et à ressasser des haines et des regrets qui les enchaînaient au passé et où beaucoup d’autres profitaient de l’existence – comme ils le pouvaient, certains plus que d’autres – , oui, c’était ici que Marcos avait découvert un espace qui lui appartenait et une fente par où scruter l’avenir. »

La mort de Bernardo va ramener quelques-uns au pays, et une fois encore, Clara sera celle qui resserrera ce lien distendu. Clara est le ciment, celle qui tient ce qui persiste de » l’avant » à bout de bras . Avant quoi? Ma foi pas mal de choses. Comme ce que perçoit Clara, retrouvant La photo du Clan.

« C’était là qu’un frais dimanche soir de 1981, Clara et Darío avaient accueilli Horacio, Bernardo et une Elisa oscillant entre euphorie et désenchantement après l’inquiétante lecture d’Orwell. Les autres, pour lesquels le semestre n’était pas encore terminé, avaient promis de les rejoindre plus tard, ils voulaient profiter de la journée pour réviser avant d’aller se rafraîchir les neurones en mangeant des spaghettis et en disant du mal des autres, selon l’expression d’Irving. Quant à Walter, l’électron libre qui depuis quelques mois était sur une orbite qui coïncidait parfois avec celle du Clan, un peintre qui vivait de la façon dont ils pensaient que devaient vivre les peintres, ils pouvaient aussi bien l’attendre que l’oublier, le voir arriver avec de l’alcool dans des bouteilles ou dans les veines, seul ou accompagné par l’une de ces folles qu’il avait comme copines, moitié hippies, moitié peintres, généralement très grosses ou très maigres. »

rum-3831621_640

Je trouve que j’en ai bien assez dit. Je choisis quelques passages, mais sur 627 pages, avec une page sur deux marquée, pas facile, alors allez-y, quoi ! Lisez cet exceptionnel roman, pétri de vie, de rires, de pleurs, de coups de gueule et de baisers fous, d’intelligence jamais présomptueuse. Magnifique couverture, qui illustre très bien l’idée de l’élan vital qu’offre au lecteur ce roman, et le titre qui lui, dit notre fragilité dans les grands mouvements du monde, notre fragilité et l’importance de vivre chaque seconde. 

P.S.: je ne parle pas des événements politiques dans lesquels évoluent les personnages. Voici pourquoi: lors de son passage à Lyon, à la librairie du Tramway, mon amie est allée écouter Leonardo Padura et voici ce qu’elle m’a raconté. Comme le public insistait sur cet aspect du livre, politique, l’auteur à un moment a eu un peu d’agacement et a dit que sur ce sujet, on trouvait tout ou presque sur le net. Et que ce roman avait été un colossal travail de littérature, un travail de romancier qui à chaque livre se lance un défi, et c’est de ça dont il avait envie de parler. Alors moi je vous invite à rencontrer  Clara, Bernardo, Horacio, Elisa/Loreta, Walter, Irving, Darío, Adela, Marcos, Ramsés, Joel, Liuba, Bruno, Miss Miller… 

IMGP7179

Noël, le Clan avec Bernardo:

« – Je disais: même si vous allez avoir soixante ans et que vous serez des vieux de merde, vous serez les mêmes, parce que, pour nous qui sommes ici, il y a quelque chose qui n’a jamais changé, un acquis que nous n’avons jamais perdu et que, quand il a été menacé, nous avons lutté pour sauver. -Et à cet instant il regarda Horacio. – Et cet acquis, c’est la fraternité. Et nous ne l’avons pas perdue surtout parce que quelqu’un s’est battu pour qu’elle survive et nous protège…et cette personne a été cette femme, la femme de ma vie, Clara, le morceau le plus fort de l’aimant qui nous a toujours attirés du fond de la terre et tient aujourd’hui rassemblés ici les fragments qui ont survécu jusque là, posés au-dessus de cette pierre de cuivre magnétique venue de la terre sainte cubaine, la pierre magique sur laquelle est édifiée cette maison: c’est notre refuge, notre coquille. Pour Clara, bordel de merde ! parvint à crier Bernardo.

-Pour Clara! lui répondirent les autres, qui furent encore capables de sourire et de boire, avant que certains d’entre eux, Irving en tête, ne se mettent à pleurer quand Ramsés, comme vingt-cinq ans plus tôt, mit la chanson qu’aimait tant Bernardo et qui leur rappelait ce qu’ils étaient tous, ce qu’était toute la vie: « Dust in the wind. »

Chef d’œuvre absolu que j’ai refermé avec une grande émotion,  et avec Clara.

« Dust in the wind, dit-elle. All we are is dust in the wind…

Quant ils revinrent à Fontanar, Clara donna vingt-cinq pesos convertibles au chauffeur, qui protesta encore, et elle le regarda s’éloigner. Avec dans les bras l’urne en terre cuite vide et aux pieds ses bottes maculées de terre, elle fouilla dans son sac, sortit les clés, ouvrit la porte et entra dans la maison où l’accueillirent la solitude, le silence et ses souvenirs. La coquille de Clara. »

https://youtu.be/lQem15Ow6hw

« Les samaritains du bayou » – Lisa Sandlin – Belfond noir, traduit par Claire-Marie Clévy

samaritains du bayou« Elle avait fait le tour des offres d’emploi.

L’ébéniste d’âge mûr au tablier couvert de sciure qui s’était essuyé les mains pour serrer la sienne et lui avait dit: « Désolé, mademoiselle » en la regardant dans les yeux – il avait été correct, plus qu’acceptable. En fait, son attitude avait même agréablement surpris Delpha.

L’assistante de direction qui avait secoué la tête d’un air pincé, la jeune femme qui avait bafouillé, l’expert comptable qui avait repoussé son certificat de formation commerciale de Gatesville en décrétant: » pas pour nous », le gérant de magasin de chaussures qui n’avait pas pu s’empêcher de glousser nerveusement pendant qu’il l’éconduisait – elle s’était attendue à ces refus, mais ça ne voulait pas dire qu’ils ne l’avaient pas affectée. Au contraire. »

Très bon et beau roman, avec une femme que j’ai aimée, Delpha. Ce personnage est remarquable, et l’écriture de Lisa Sandlin ( c’est un premier roman), fait mouche. Très agréable surprise que ce livre assez noir mais sans excès, « policier » si on le regarde sous l’angle du détective privé Tom Phelan, mais plutôt social et psychologique sous l’angle de Delpha. Un roman « tout court » qui mêle tout avec beaucoup de finesse.

Dans le vieux Sud, Delpha vient de sortir de 14 ans de réclusion à la prison de Gatesville. Elle a en quelque sorte été punie pour s’être défendue – fatalement –  d’une horrible agression. Et 14 ans, c’est long. Et 14 ans de taule, ça vous colle bien à la peau. Delpha est en liberté conditionnelle, avec des comptes à rendre. 

« Il y a des mots vrais pour chaque endroit et chaque moment – des mots pour les enterrements, les promesses, les remerciements, des mots d’excuse. « Remords était un mot de commission de libération conditionnelle. Si ces deux hommes avaient eu une arme à feu, Delpha aurait passé ces quinze dernières années au fond du bayou. Rien dans le monde n’était plus vrai que ça. »

Big-Cypress-Bayou

Jay Carriker (User:JCarriker)

L’attachement au personnage de Delpha a été instantané. Elle est jeune , un peu égarée dans la ville à sa sortie, et elle doit « faire ses preuves » de bonne citoyenne repentie de ses « fautes » – Misère ! Écrivant cela, je trouve le monde bien cynique ! -. Alors Delpha, plus épaulée que surveillée par son conseiller d’insertion Joe Ford, va chercher un emploi et un toit.

20210911_183250« Elle accepta la clé d’Ashley Avenue, la clé de sa chambre et une invitation à se faire un sandwich.

Oscar, le jeune cuisinier, la retint alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir un bocal de gelée au raisin industrielle sorti de l’immense frigo. Il alla chercher uen verrine dans le garde-manger.

« Gelée d’aubépine, dit-il. Préparée par ma grand-mère l’été dernier. »

La mère de Delpha aussi faisait de la gelée d’aubépine. L’odeur de thé sucré des baies lui monta aux narines. Ses yeux s’emplirent de larmes. Baissant la tête pour les chasser d’un battement de cils, elle marmonna: « Merci. »

Contre des soins à une vieille dame, elle aura un logement dans une pension hôtel,  mais elle trouvera un véritable emploi quasi inespéré chez Tom Phelan, un cajun en reconversion qui plus est connait Joe Ford. Celui-ci arrivera à le convaincre d’embaucher Delpha, et on peut dire que le détective novice ne regrettera pas d’avoir accepté la jeune femme, secrétaire modèle, pleine d’initiative, autonome et très fine. 

« Et puisqu’elle abordait le sujet…

« Vous aviez écopé de combien?

-Quatorze ans. »

Phelan retint un sifflement. On pouvait écarter les chèques en bois, l’usage de faux, les détournements de fonds et l’herbe. Il s’apprêtait à poser la question qui fâche quand elle lui offrit la réponse sur un plateau.

« – Homicide volontaire.

-Et vous avez purgé la totalité de votre peine? 

-Il était extrêmement mort, monsieur Phelan. »

Delpha a tout à prouver, tout à servir net et propre, sa conduite, son application au travail, sa précision, sa fiabilité…Après avoir purgé sa peine de prison, elle doit encore se montrer sage et obéissante.  Bref, un duo parfait se met en mouvement sur les traces de toutes les perversions, mensonges, trahisons des personnes « ordinaires » envers leur prochain . Tom Phelan a déniché la perle rare, lui qui débute dans son nouveau job de détective avec Delpha, organisée, pertinente, précise et très intelligente. Oui, je trouve moi que Delpha a toutes les qualités. Elle va redevenir perturbatrice à cause d’une histoire d’amour avec un jeune homme – plus jeune qu’elle – Isaac, ça la rendra vulnérable. Et c’est une belle histoire, une éclaircie bienfaitrice dans sa vie.

 » J’ai adopté des gens comme s’ils faisaient partie de ma famille, j’en ai supporté d’autres que je ne voulais pas connaître. Et puis j’ai croisé ton chemin, et il n’était ni dur ni misérable. Il était agréable. Je savais que ce ne serait pas pour toujours, Isaac. Mais je ne jouais pas. C’est la meilleure explication que je puisse te donner. »

On se laisse embarquer directement dans les pas de ces deux-là, on arpente le bayou texan avec eux, Tom Phelan est parfois drôlatique, rentre dedans, et c’est un brave homme. Ce serait peut être juste une belle histoire si…si Delpha intérieurement ne sentait pas monter en elle un désir de vengeance. En retournant avec Tom sur les pas de personnes viles, malhonnêtes, menteuses et violentes, Delpha se dit que peut-être elle est encore en danger. On fait des rencontres improbables et dangereuses.

640px-TB_Culture

Je ne vous dis là strictement rien de tout ce qui se déroule dans ce roman plein d’action, d’enquêtes, d’alcool et de gens douteux, ceux qui en ont l’air et ceux qui le sont sans que ça se voie. Non, je voulais parler de Delpha, magnifique personnage et de Tom Phelan, généreux et malin, un homme bon, en fait. C’est ainsi que je voulais parler de ce beau livre où l’humanité se fait jour, le meilleur et le pire.

« Juste.

Juste quatre ans de plus, juste trois heures avant l’extinction des feux, laisse-le juste passer devant toi, évite juste de te prendre le bec avec cette fille, il faut juste que tu te taises. Juste que tu dormes. Voila le genre de juste que Delpha connaissait. Celui qui signifiait: « Fais cette toute petite chose et tu éviteras de gros ennuis. »

Delpha est une femme qu’on a rencontrée un jour, une douleur qui marche, un feu qui couve. Et je veux ici saluer l’écriture sobre et tendre pour cette Delpha, jamais outrancière… C’est là un excellent roman, une plume à suivre sans aucun doute. Un coup de cœur que je conseille vraiment à tout le monde.  Dernières phrases:

« Elle s’est endormie, pensa-t-il au bout d’un moment. Elle a besoin de sommeil, et moi, je l’empêche de dormir. Sa main planait au-dessus de celle de Delpha, l’effleurant à peine.

Delpha tourna la tête sur l’oreiller pour le regarder en face. Il n’y avait pas un nuage dans les yeux gris-bleu qui rencontrèrent les siens. L’horizon était dégagé.

« Je vais vous dire pourquoi elle l’a fait, mais d’abord… éteignez cette lumière. »

Tom Phelan tira sur le cordon de la lampe. »

 

« Lacs d’Ecosse » – RORCHA- galerie du Vert Galant.

Exercice inédit, encore une fois, avec un catalogue d’exposition, du 21 septembre au 6 octobre, Galerie du Vert Galant à Paris.

Rorcha alias Jérôme Magnier Moreno, vous l’avez peut-être rencontré déjà sur mon blog, avec son premier roman: « Le saut oblique de la truite » aux éditions Phébus. J’avais beaucoup aimé ce court texte contant la fougue maladroite d’un jeune homme qui découvre l’amour et ses dérivés et dérives, passionné par la pêche à la truite et ébloui par la beauté de la Corse.

Rorcha est peintre; il dessine aussi, photographie ses lieux de pêche. Le voici avec ses séjours en Écosse et cette exposition. J’ai eu le grand bonheur de trouver une belle et grande enveloppe dans ma boîte aux lettres et ce catalogue de ses œuvres. Et me voici me lançant le défi d’une part de vous donner envie, vous, vivant à Paris et aux environs, de découvrir cette exposition, et aux autres d’en savoir plus sur cet artiste protéiforme. Regarder, dire, écrire, peindre, dessiner, photographier et je n’oublie pas: pêcher. Tout ceci Rorcha s’y adonne avec une grande délicatesse, sincérité et humilité. Cet homme aux airs paisibles flamboie avec ses couleurs magnétiques et nous entraîne avec lui devant ces lieux isolés. Ici, les bleus intenses, rutilants, électriques défient les  oranges, vermillons, ocres, bruns, en un tumulte échevelé, cette « organisation » de la nature qui n’a souvent aucune retenue et nous instille des visions baroques, éclatantes sur la rétine.

Le lac d'or

« De longues marches méditatives conduisent Rorcha jusqu’à des lacs perdus qu’il interroge, recherchant leur essence que sa peinture espère représenter. Leur cratère d’eau calme et apaisant met en tension le paysage environnant, qu’il organise, étale et amplifie. »  

Pierre Gabaston, « Miroirs d’un peintre » 2020

C’est ceci que Rorcha nous offre ici. J’ai choisi deux toiles plutôt apaisées, contemplatives et quasi silencieuses, si ce n’est dans  » Silence sur la mer » le discret murmure de l’eau qui s’échoue sur la plage orangée du soleil couchant. Silence sur la mer

Voyez-vous cette ligne de points oranges? Y a-t-il dans le ciel confondu aux terres, sur une colline, quelques maisons soigneusement alignées? Ou bien non, on se trompe, la terre s’arrête à la ligne de l’horizon droite et orangée elle aussi? Mais est-ce bien la ligne d’horizon? Et est-ce important de le savoir?  C’est précisément ce que j’aime le plus dans cette toile ( qui n’est pas de la toile car Rorcha peint à l’acrylique sur bois et au format presque constant de 33×46 ), ce sont ces distances, ces lumières, quelques détails qui font que tout ne fait qu’un. Terre, eau, ciel? Les lignes pour moi n’ont rien de sûr. Berge, horizon? Terre, eau ou ciel? La beauté est là, la nature nous l’offre, elle la met sous nos yeux et pour tous nos sens. Rorcha, sans aucun doute, sait s’y fondre et nous l’offrir à son tour. Le catalogue contient aussi quelques photos en noir et blanc qui montrent l’artiste en train de faire des croquis, sous la pluie, la bruine, mais sans aucun doute en phase avec ce décor.  

Contemplative, mais vigoureuse pourtant, cette œuvre originale est commentée dans ce catalogue par François Cheng, pour ne citer que lui, qui en dit :

 » […]Mais l’originalité vient selon moi du subtil mouvement de va-et-vient entre le fond et le devant de la scène, qui conserve à vos peintures leur vivacité dynamique et semble les mettre en apesanteur. »

Je me sens très touchée d’avoir reçu ce catalogue, très hésitante à en parler, mais ça me permet un défi et puis Jérôme Magnier-Moreno est en cours d’écriture d’un roman qui fait suite à ses saisons de pêche en Écosse et dont j’aurai probablement l’occasion de vous parler quand il sera prêt. Et ça, c’est bien plus dans mes cordes !20210821_093736 (1)

En tous cas, je suis toujours surprise de si belles rencontres et je remercie Jérôme Magnier-Moreno de la confiance qu’il m’a accordée.

20210831_172942« Ainsi, chacune de mes peintures de cette série écossaise pourrait être considérée comme une tentative de mettre l’immensité sauvage de ce confin nordique de l’Europe à l’intérieur d’une bouteille. Un flacon précieux contenant un peu de cette nature préservée dont nous avons tant besoin en cette période confinée; un bol d’air frais que je vous invite à partager tout au long de ces pages. »