A propos lectriceencampagne

Livrophage !

« Zone blanche » – Jocelyn Bonnerave – éditions du Rouergue/La brune

9782812622151« Dans quelques minutes je vais ouvrir la valise, faire le tri entre linge propre et linge sale, remettre la trousse de toilette à sa place dans la salle de bains, sortir la guitare de son étui et la poser sur son stand. Pour l’instant une tasse de café fume sur la table de la cuisine, je consulte nerveusement mon téléphone en pensant à Christophe et au concert d’hier soir. Très fluide, comme si on avait joué une seule et unique chanson pendant une heure et demie, les doigts déliés, la voix souple, parfaitement obéissante – et la tête ailleurs. Je n’avais pas parlé à mon frère depuis plus d’un an, et encore, peut-être cinq minutes, mais aux dernières nouvelles, il vivait toujours sur cette ZAD où depuis plusieurs jours, ça chauffait avec les gendarmes. J’avais appelé sur son portable: répondeur, deux fois, trois fois. Bon. »

Je reconnais que j’ai commencé ce roman avec une certaine réticence. Posé, mais repris. Le jeune homme de la couverture me faisait de l’œil. Et grand bien m’en a pris parce que finalement j’ai bien aimé cette lecture. Ce livre aurait pu être ennuyeux : il ne l’est pas. D’abord parce que Jocelyn Bonnerave écrit très bien et que j’ai souvent ri, malgré le sujet grave. J’ai ri parce que le narrateur se moque souvent de lui-même mais aussi des travers de ces « zadistes » – mot qu’il utilise et qui lui vaut de se faire engueuler.

Maxime, le narrateur, donc, est un musicien connu. Il a partagé cette passion avec son frère Christophe – alias Goku – , mais n’a plus de nouvelles de son frère depuis plus d’un an. Jusqu’à un coup de fil, Emeline cherche Christophe, le père de sa fille la petite Lilia… Christophe a disparu de la ZAD, en Meurthe-et-Moselle.

« Quand le téléphone vibre à côté de ma tasse et affiche un numéro 03, je pense « tu vois, tu t’en fais pour rien ». Au bout du fil, ça n’est pas lui. Une certaine Émeline, « l’amie de Christophe », première nouvelle mais bon, enchanté, toute petite voix, est-ce que Christophe m’a contacté récemment? Il est introuvable depuis plus de vingt-quatre heures. »

tractor-gcc8655bcc_640Ce roman mêle donc la relation complexe entre les deux frères, deux musiciens, la passion de Maxime pour la musique et sa créativité inépuisable, le mouvement de la ZAD qui mêle de nombreuses personnes différentes les unes des autres: des écologistes, militants, marginaux, les paysans qui voient leurs terres et leurs fermes menacées, de bonnes gens catholiques qui sortent de la messe et soutiennent ce petit monde… Au milieu arrive Maxime en Qashqai. Alors là, ma foi, gros coup de pub pour la voiture en question, qui parvient à un moment à sortir d’un bourbier pas commode. Mais c’est si bien raconté, j’ai vraiment apprécié ce ton d’autodérision de Maxime, qui a souvent l’air de se dire: « Mais que suis-je allé faire dans cette galère ?!? » Exemple de débat:

« -On croise les stratégies pour attaquer le projet d’enfouissement et là, rien qu’avec les travaux préparatoires, le biotope de l’écrevisse risque d’être niqué pour des années, alors qu’elle est devenue très rare en Europe.

Je ne rebondis pas. Coup de fatigue. Toute ma musique est électrique, alimentée par le nucléaire, cernée de déchets pour des millénaires. Je n’ai pas de solution pour inventer les toilettes énergétiques de la société française; dois-je m’en rendre coupable? »

Ce que j’ai aimé dans cette histoire, c’est Maxime d’abord, qui semble en dehors de son univers de musicien assez démuni dans certaines situations. On le sent souvent peureux, parfois perplexe, pas toujours convaincu par ce qu’il voit ou entend. Mais aussi ému aux larmes et admiratif dans certaines situations, devant le chagrin d’Emeline par exemple et surtout devant la vie débordante de Lilia. Il reconnait le courage qu’il n’a pas. La vie de la ZAD n’est pas la sienne. Il est là pour retrouver son frère, et tombe en amour pour la petite Lilia, sa nièce. Ces scènes avec la môme sont parmi les plus belles et les plus justes du roman. On assiste à la solidarité en marche, mais aussi aux frictions entre des personnes qui n’ont pas forcément les mêmes objectifs. Un des points centraux de l’histoire est la musique.

music-g879a42a15_640« On était à un moment charnière de Slack. Le groupe rencontrait un vrai succès d’estime. Nous tirions une grande fierté de ce quintet où toute la musique complexe qui nous rentrait dans la peau, à travers la première classe de jazz jamais ouverte au Conservatoire National, ressortait sous une forme brute, pleine de machines et de rock’n roll. C’est comme bassiste que j’avais intégré le Conservatoire. Le be-bop, les tritons, les substitutions d’accords: je ne pensais qu’à circuler là-dedans à coups de doubles croches, pendant que le métronome battait à 200 à la noire, à travailler le son pour que l’attaque soit précise, mais le rendu un peu crade, agressif, désinvolte. Dans sa tombe, Jacob Pastorius n’a qu’à bien se tenir. »

De très beaux passages sur ce qui faisait le lien entre Maxime et Christophe, la nostalgie du mange -disque et de l’enfance, jusqu’à ce que plusieurs choses séparent les deux frères. En fait, on a très envie de rencontrer Christophe, le disparu. Sa personnalité est en filigrane présente tout au long du livre, à travers Emeline, Lilia, les autres…et c’est finement mené. C’est clairement la partie du roman que j’ai préférée, parce que je pense que c’est le cœur et le nœud du livre, cette relation intime de deux frères, ce qui fonctionne un temps puis plus, puis on y pense, puis on y revient et on a mal. Maxime ici m’a émue ( pages 62 à 65, parmi mes favorites ). Il n’est pas question d’exclure le récit fait de ces luttes inégales, tant par le nombre que surtout par les moyens. Toujours très bien écrit et dit ici. Jocelyn Bonnerave a su trouver le juste dosage, celui qui ne néglige aucun des aspects de l’histoire ici contée. Les doutes et suppositions:

« Tout ce vide dans les yeux d’Émeline et autour d’elle l’épaisseur des différentes  histoires que nous devons continuer à raconter: Goku est mort, caché ou simplement introuvable; Goku est parti, il a filé à l’anglaise, on ne sait où, vivre une autre vie, choisir sa mort peut-être. Il nous oblige à garder le temps ouvert, impossible de faire le deuil, de sortir les costumes noirs, de pleurer sur son cadavre nos cheveux couverts de cendres, de refermer une tombe. »

Bref, un joli livre qui m’a accrochée – moi personnellement car chacun peut y trouver un point d’intérêt différent, -par son humour et la nostalgie, par la tendresse et l’image lumineuse de Lilia , celle qui relie, image d’une vie neuve et riante.

La fin est très bonne je trouve, et notre Maxime est vraiment sympathique. Certains y verront avant tout un acte engagé – ça l’est – mais pour moi c’est le côté humain et relationnel qui m’a le plus intéressée. Quant à l’écriture, vivante, fluctuante et incisive souvent, j’aime !

deforestation-gf12441f44_640Le post – scriptum explique que ce livre a été initié à la suite de la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens dans le Tarn, et s’il n’a pas écrit une biographie romancée, il a exploré cet événement à la façon d’un romancier. Et en en faisant un vrai roman, auquel ma foi il ne manque ni l’intrigue, ni la vie qui bouillonne, ni l’humour, ni la tendresse, ni un vrai propos. J’insiste sur l’humour, parce que ça désamorce de façon bienvenue la dramatisation, et j’aime ça. 

Lecture agréable, amusante, sensible et intelligente, ça ne peut pas faire de mal !

Deux chansons s’immiscent dans l’histoire, j’ai choisi celle-ci:

« Deux petites maîtresses zen » – Blaise Hofmann- éditions ZOE

« Elles sont les voyageuses que je ne suis plus, je retrouve avec elles une géographie sensible, un ensauvagement des yeux. Je voyage avec deux petites éponges amnésiques qui renaissent à chaque coin de rue, inventent des activités inutiles, coupent de l’herbe, caressent des troncs, récoltent des cailloux, parlent à haute voix à une cousine imaginaire. »

Ce ne sont pas là les premières phrases de ce livre, qui n’est pas un roman, mais quelques mots sur ces deux petites maîtresses zen, qui sont Eve et Alice, les deux petites filles de l’auteur et de son amoureuse – c’est ainsi qu’il la désigne-.

Grand plaisir de lecture pour ce qui semble être un récit de voyage mais qui est surtout une réflexion sur le voyage, celui de nos jours où tout semble à portée de nos envies, avec les possibilités de se rendre de l’autre côté de la planète ou aux antipodes en presque rien de temps. J’ajoute pourtant que ce n’est pas permis à tout le monde financièrement parlant, et plus largement matériellement ( emploi contraignant, etc…). Bon, ici en l’occurrence l’auteur et sa famille peuvent partir un long temps, avec un budget confortable. Mais leur regard sur le voyage est celui des explorateurs, des curieux, des amoureux des sentiers non battus par les tongs, des amateurs du non spectaculaire ( comprendre du non-spot ) et de la vraie rencontre.

« Luang Prabang – capitale historique du Laos –  mot-valise, mot-fleuve, mot pour s’élancer avec un large sourire au sommet du toboggan, si seulement les dealers de divertissements ne vendaient pas à chaque coin de rue leur waterfall, leur elephant bathing, leur farmer experience, leurs selfies pieds nus dans la boue des rizières, leurs visites de grottes en kayak, leurs dégustations dans un whisky village.

La procession des moines est un spectacle folklorique, parfois pratiquée par de faux religieux, sur des rues qui viennent d’être pavées de briquettes rouges. »

luang-prabang-g562ede4e7_640C’est très intéressant parce que Blaise Hofmann et sa compagne, lui grand voyageur depuis longtemps, elle en quête de tissus exotiques et rares pour son commerce en Suisse, sont accompagnées de deux petites, très petites, 3 et 2 ans pour un long périple en Orient, Japon, Inde…Ce qui pousse à réfléchir l’auteur tout au long du voyage – avec divers modes de transports, divers types de logement – c’est l’observation de ses filles, leur regard et le naturel avec lequel elles se fondent dans tout avec simplicité, par une sorte de mimétisme spontané avec les habitants, les animaux, les lieux eux-mêmes, la nourriture. C’est en cela qu’elles sont des « maîtresses zen ».* Elles ne sont pas encore conditionnées et l’esprit libre de leur jeune âge papillonne et capte, teste, examine, intègre, connaissances parmi les connaissances et les savoirs en cours d’acquisition.. Les enfants qui jouent dans la poussière sont leurs semblables et elles jouent avec eux. Les mets nouveaux ne sont pas plus nouveaux que ceux qu’elle découvrent à peine dans leur pays. Des petites personnes toutes neuves en tout.

* »L’approche du zen consiste à vivre dans le présent, dans l’ « ici et maintenant », sans espoir ni crainte. »

C’est pour moi le plus intéressant ici. Même si, évidemment, elles sont protégées, veillées, accompagnées, bien que Blaise Hofmann ne soit pas un père surprotecteur, les laissant vivre leurs expériences ( certaines malheureuses ), bien sûr que ces petites sont plus en sécurité que les enfants des rues indiennes, en tous cas en règle générale. Voilà: ces derniers mots… »en règle générale ». C’est bien là l’écueil qu’évite l’auteur dans son voyage et dans son livre: la règle générale. Je suis sceptique malgré tout, j’aimerais savoir comment il se sent vraiment dans cette peau de voyageur, au vu des critiques qu’il émet.

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« J’ai lu il y a quelques jours que Mike Horn avait traversé le pôle Nord, sans assistance – 87 jours à -40° tirant un traîneau de 140 kilos – il avait évidemment une fois encore frôlé la mort, il avait alors pensé à ses deux filles: » Elles m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace. » Une énième entreprise coûteuse en énergie et en argent, qui n’apprendra rien à personne, un nouveau dépassement de soi sponsorisé, très masculin, compétitif, égoïste. À peine rentré en Suisse, il s’en ira en Arabie Saoudite pour rejoindre le team Red Bull et participer au Paris Dakar. »

Pourtant, moi qui ai si peu voyagé, j’ai pris un grand plaisir à partager sa route et celle des enfants. Parce que sans aucun doute je n’irai jamais ni en Inde ni au Japon, et que lui le fait et nous apporte son regard, et cette expérience. La seconde chose passionnante ici c’est bien ça, en fond la phrase de Claude Levi-Strauss qui comme on l’entend dans cette interview n’a pas tout à fait été comprise, parce qu’elle était brute, sinon brutale

« Je hais les voyages et les explorateurs. » 

Notre auteur, que je trouve personnellement extrêmement sympathique par sa capacité à remettre en question ce goût des voyages à l’heure de l’empreinte carbone, notre auteur donc pour autant ne peut renoncer au monde et ne peux renoncer à l’offrir à ses filles dont il va tirer des leçons en les voyant se l’approprier justement, qu’il soit celui de leur vie quotidienne ou celui du voyage. Elles appartiennent au monde, c’est tout. 

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La deuxième chose qui m’a marquée c’est ce que Blaise Hofmann décrit – concernant l’Inde et le Népal en particulier -s’incluant d’ailleurs dans le mouvement. Avec d’autres, tous ceux de la grande vague hippie il a parcouru, a occupé et intégré les lieux, les coutumes, les mystiques…ce qui amène des années plus tard à des rencontres comme cette occidentale qui est maîtresse d’un des plus grands ashrams du coin. Est-ce grave? Est-ce important? Lui, comme moi, ne peut l’affirmer. Il rencontre aussi des sociétés comme celle des Akhas, qui le ramènent à cette pensée:

« Je leur prête des convictions qu’ils n’ont pas: décroissance, résistance au consumérisme. Je lutte contre la vision romantique d’une vie sobre: le bon vieux temps. Je repense à l’exploitation des femmes, à l’opium. J’essaie de me situer par rapport au lieu où je me trouve. Depuis deux mois, notre maison tient dans deux sacs à dos, mais ce mode de vie est celui de ceux qui ont fauté et cherchent à se repentir, c’est un manque de respect total envers les pauvres, ces vrais minimalistes. »

Blaise réfléchit et tente d’analyser ce qu’il voit, et sa réflexion qui reste inaboutie, sans conclusion ferme et définitive sur le sujet donne à réfléchir parce que tout au long du livre, la nuance et le perpétuel questionnement dominent. Une très belle évocation aussi de Christian Bobin et cette citation:

rain-g51f416d40_640« Il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, avec la candeur d’un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent. »

C’est le doute que j’ai aimé chez cet écrivain ou plutôt l’impossibilité de trancher, lui, regardant ses filles si à l’aise dans le monde, à n’importe quel point de la planète. Enfin quand Blaise Hofmann cite Nicolas Bouvier, ce grand et si fameux voyageur…je fulmine ! Dans « Poisson-scorpion », extrait d’une lettre que Bouvier envoie à son ami et compagnon de route Pierre Vernet, lui parlant de Manon, son amie du moment qu’il vient de plaquer avec grande élégance, lisez-moi ça…:

« Y a eu un enfant chez Manon, je l’ai fait cureter, y en a plus. Mais cette petite cérémonie pas bien compliquée ( qui a marché d’ailleurs à souhait ), quel monde quand on aime la  fille, et qu’elle vous aime, et qu’elle vous interroge des yeux quand même. »

(-Je ne sais pas vous, mais moi, ces quelques mots me font frémir. Il en ressort que le voyage ne rend pas les gens meilleurs, excusez-moi, mais un salaud est un salaud quel que grand voyageur et auteur fût-il. C’était ma parenthèse énervée.-)

Dernier point, le fait que ce voyage a lieu juste avant l’arrivée du virus Covid 19. Là, chapitre sur les grandes épidémies qui ont cheminé au fil du temps un peu partout et qui pour de nombreuses d’entre elles ont été éradiquées. Mais dans le monde des voyages – des gens et des choses – la contamination est accélérée de façon vertigineuse. Notre petite famille va être embêtée pour trouver le chemin du retour vers la douce Suisse natale…où le virus bosse à fond !

swing-g7f2b2bf67_640« En traversant un village, les filles voient un tape-cul, un tourniquet et un animal à ressort, arrête-toi, papa! Les installations sont habillées de rubans rouges et blancs; un panneau rappelle que jusqu’à nouvel ordre, la place de jeux restera fermée. »

Que dire de plus? J’ai fait un beau voyage par procuration, comme j’en ai fait tant en lisant, j’ai aimé cet auteur, ce papa, cet homme qui avec beaucoup de modestie et de respect énonce ses doutes, ses bonheurs, ses inquiétudes et l’amour infini qu’il a pour ses filles, ses deux petites maîtresses zen.

Beau récit, et large piste de réflexion.

 

« Les lanceurs de feu » – Jan Carson- Sabine Wespieser éditeur, traduit par Dominique Goy-Blanquet ( Irlande )

LesLanceursdefeu« Juin

JONATHAN

Tes oreilles ne sont pas pareilles aux miennes.

Il m’a fallu trois mois pour le remarquer. Quel chagrin. Pas vraiment un chagrin. Une préoccupation. Il y a  tellement de sujets d’inquiétude maintenant que nous sommes deux. Tu n’étais pas là. Et puis tu étais là. Tu n’as pas envoyé de message pour dire que tu arrivais. Tu n’as pas appelé avant. Comment tu aurais pu? N’empêche, c’était un choc. Un matin, j’étais moi. Le lendemain, j’étais nous. Il n’y avait pas assez de temps pour s’enfuir. 

Avant toi, j’avais déjà peur. Mes peurs se répandaient à travers les différentes pièces, et toutes les portes étaient fermées. En passant brusquement d’une pièce à l’autre, je pouvais faire semblant de ne pas voir le fourbi accumulé. Après ton arrivée, il n’y avait plus de lignes pour séparer une peur de la suivante. Mes peurs individuelles se fondaient les unes dans les autres, comme des mares qui se rejoignent follement, jusqu’à ce que je me retrouve avec un lac sur les bras. Je ne pouvais pas en voir le fond. Je ne pouvais pas en voir les rives. J’étais en train de me noyer. »

387px-Detail,_The_sea_fairies_(1911)_(14566821177)_(cropped)Quel livre ! Il faut faire confiance à cette grande éditrice qu’est Sabine Wespieser; elle a un talent sûr pour nous apporter une littérature de premier ordre, comme ce roman inclassable, riche, prenant jusqu’au bout. Et extrêmement original. 

Le roman s’ouvre sur Jonathan Murray, se termine par lui. Il est mon personnage préféré, qui traîne une histoire d’enfant mal ou plutôt pas aimé. Juste cette atroce maltraitance-ci, tout le reste lui est donné, études, logement et ressources. Mais il ne sait pas ce qu’est l’amour ni même l’amitié. Il est profondément seul, seul, seul. Jonathan devient médecin, rencontre une sirène – oui, une sirène qui passe son temps dans sa baignoire- lui fait un enfant que lui gardera. Avec la crainte que la petite Sophie soit une sirène aussi. L’angoisse est donc le quotidien de Jonathan qui ne fera plus qu’un avec l’enfant dans son petit hamac ancré au père.

guy-fawkes-gc6fe21fb4_640Puis il y a Sammy Agnew, père de plusieurs enfants mais soucieux pour Mark, silencieux adolescent qui passe du temps sur son ordinateur, secret, discret, pas bavard… Inquiétant. Pourquoi tant que ça? 

Eh bien parce que nous sommes à Belfast, en juin 2014. On entend que les Troubles sont terminés, mais le chahut ambiant ne dit pas la même chose. La ville, l’Est de la ville est en feu. On approche certes du Douze:

« Ce soir on est le dix. Demain ce sera le Onze, et après demain le Douze. Dans d’autres villes il s’agit simplement de dates, de numéros sur le calendrier d’été. Dans cette ville, le Douze est un jour férié. On le prononce avec une majuscule, de même que le Onze (même si, comme la veille de Noël, cette date ne devient remarquable qu’une fois les lumières éteintes). Le Onze est réservé aux feux de joie, le Douze aux défilés, aux soûleries, et à la commémoration des fières victoires protestantes du passé, King Billy, Guillaume III d’Orange-Nassau. La bataille de la Boyne. […] Cette année, comme une offre trois-pour-le-prix-de-deux, le Treize sera réservé à la finale de la Coupe du Monde. »

Donc avant la date, des feux apparaissent dans divers points de la ville, en dehors des heures d’affluence quand même, magasins, toilettes publiques, hôpitaux, puis sort sur Youtube  – relayée dans les médias – une vidéo sur laquelle apparait un personnage au visage couvert d’un masque de Guy Fawkes, veste à capuche, survêtement noir… Il ne parle pas, exprime sa voix par des pancartes sur fond de « Firestarter » de Prodigy.

Sammy sait, suppose mais au fond sait, comprend que Mark est derrière ce masque et derrière les feux. Il s’en impute la faute, lui qui pendant les Troubles en a allumé, des feux…Sammy ressent une colère et une profonde culpabilité envers lui-même. C’est ce qui l’amènera à consulter le Dr Jonathan Murray .

flames-g39269fcc7_640Bien sûr, les Troubles à Belfast, les Feux, de joie et les autres, les émeutes, etc…tiennent une part importante dans le livre parce que ces désordres dans la ville génèrent ceux des gens dans leur vie personnelle. Jan Carson décrit avec humour pourtant cette vie à Belfast, les voix des habitants, elle trace quelques portraits, nous offre quelques dialogues, discussions de rue ou de comptoir, des bribes saisies ici et là qui mieux que de longs discours disent ou la lassitude ou la perpétuelle colère, la désillusion. Bien peu d’optimisme en fait sur l’avenir de la ville.  Pour moi, ce fond en rage est le prétexte à montrer ce que deviennent et comment vivent les humains au milieu de tout ça, comment ils y participent, comment ils tentent d’y échapper et ce que finalement ils y trouvent ou y perdent. En se questionnant, comme Jonathan et Sammy. 

« Mark est différent. Mark a l’aptitude de faire mal aux gens sans les toucher effectivement. C’est la distance qui l’excite, qui lui donne la sensation d’être Dieu. Cela, Sammy le sait, est une forme de grandeur. Il est parfois jaloux de son fils qui, même à l’âge de huit ans, était plus rapide que son père et sa mère réunis. Cela, Sammy le sait aussi,  est la pire espèce de pouvoir: il est possible de faire baisser les poings et même de les trancher, mais un esprit comme celui de Mark est impossible à restreindre. Il a peur de son fils. Il n’y a en lui aucune douceur, même à l’égard de sa mère. »

Le cœur du roman est pour moi la paternité, l’angoisse qu’elle génère, la tension, l’inquiétude, tout ça porté par une vague d’amour qui submerge même la raison.

« Cinquante pour cent d’elle est à moi. Je ne l’ai pas abandonnée. Je l’ai sauvée qui pataugeait dans l’évier. Et je l’ai sauvée. J’ai bien l’intention de la garder au moins dix-huit ans. Je me demande si ça ressemble à ça tomber amoureux. » 

baby-gd36a95225_640Ainsi Jonathan, qui tomba amoureux – fut séduit- par une sirène est terrifié à l’idée que la petite Sophie -la moitié de lui –  soit comme sa mère une sirène. Et lisant ce qu’il envisage dans juste la crainte que cette hypothèse se réalise, on sent à quel point d’une part il aime sa petite et à quel point elle lui fait peur. Terrible, non? Et c’est terrible jusqu’au bout. Mais je le dis comme je l’ai ressenti, Jonathan et Sophie sont deux êtres en osmose, il y a là une communauté de peau, de regard, la petite est toujours contre son père, elle vit bien, grandit bien. Et ne parle pas. Pas encore. Et c’est très très émouvant, et ça donne presque envie de revenir à ça, qu’on l’ai connue ou pas, cette fusion-là, ça donne envie un tel amour. Bien qu’il soit enveloppé d’une angoisse affreuse. Mais toutes ces peurs rendront Jonathan plus courageux et plus fort. Je les ai aimés, ces deux-là, vraiment.

Quant à Sammy, il va donc finir au cabinet de Jonathan, rongé par la peur pour son fils et par la culpabilité, le sentiment de faillite de son rôle de père.

« Alors Mark aurait pu mal tourner même si on l’avait éduqué autrement?

bonfire-g2215aa630_640-Je crois bien, Sammy. Je n’ai aucune preuve scientifique de cela, mais je l’ai observé à maintes reprises. De très bonnes personnes élèvent parfois de très mauvais gosses. Il n’y a pas grand-chose que vous pouvez faire si vous avez un enfant méchant sur les bras. Je ne veux pas impliquer pour autant que votre fils est méchant.

-Impliquez tout ce que vous voulez, mon pote. On doit bien avoir en soi un côté sombre pour préméditer le genre d’actions qu’il a rêvées cet été.

-Ça marche aussi dans l’autre sens, Sammy. J’ai vu des gosses grandir en bien alors qu’on les traitait vraiment très mal. Prenez moi, par exemple. Mes parents ne m’aimaient pas. Ils ont montré clairement qu’ils n’avaient même pas envie de moi et pourtant me voilà, un être humain entièrement opérationnel, un médecin, un père, un type plutôt correct. »

Je m’arrête là, ce roman est d’une richesse littéraire impressionnante. Par son écriture très évocatrice, puissante, précise, avec ce qu’il faut d’humour, toujours. Il y est aussi question des Enfants Infortunés, qui en courts chapitres sont décrits. Ce sont comme des contes où se mêlent la mythologie et l’idée de différence, comme ‘Le garçon qui a des roues à la place des pieds » , ou Ella Penney « La fille qui ne pouvait faire que tomber »

« -Prête? crie son père.

-Prête », répond Ella.

Quatre mètres plus bas il retire l’échelle et recule pour mieux voir. Sa mère a sorti la caméra vidéo. Ella déplie les bras, laisse ses ailes se déployer comme des voiles roses bercées dans la brise. Elle plie les genoux et donne une poussée. Pendant une infime seconde elle prend de la hauteur. Ce n’est qu’une seconde, mais, pendant ce court moment, Ella y croit toujours. Puis la gravité la saisit par les chevilles et l’attire en bas vers le sol. Elle atterrit avec une roulade. Elle s’est entraînée à réduire l’impact. Il suffit d’un nombre restreint de fois où on tombe avant de devenir un expert et Ella n’est bonne qu’à tomber. »

640px-WATERHOUSE_-_Ulises_y_las_Sirenas_(National_Gallery_of_Victoria,_Melbourne,_1891._Óleo_sobre_lienzo,_100.6_x_202_cm)

et puis il y a les sirènes

« Sirène

1-Appareil servant à produire un long signal, très puissant, utilisé comme moyen d’appel ou d’alerte

2-Mythologie grecque, chacune d’un groupe de femmes ou de créatures ailées dont le chant attirait des marins imprudents sur les écueils. »

C’est ainsi que Jonathan, séduit par une sirène se retrouve papa de Sophie.

« La peau intacte de ses talons et de ses paumes, lisses come un galet drossé par la mer.

L’amour de l’eau.

La proximité de ses yeux. Leur façon de danser sous les paupières, ne jamais rester sages un instant, comme les yeux de sa mère ont jadis dansé devant moi dans la baignoire.

La beauté de cette enfant, qui est comme un feu dont je ne peux détourner le regard. »

Et reste tétanisé par l’avenir de sa fille, envisageant une solution. Au cas où. Mais vous n’en saurez pas plus. J’ai été menée le souffle coupé jusqu’à la fin. Un vrai beau tour de force et une explosion de talent. Je voulais dire aussi qu’avant de lire ce livre, je n’ai pas cherché à savoir quoi que ce soit de l’auteur, j’ai été tentée par le sujet. J’ai été bluffée le livre fermé de lire que Jan Carson est une femme. Avec un talent fou pour dire la paternité, pour parler des hommes, avec beaucoup de justesse. L’attachement de l’un, Jonathan, inexorable et le sacrifice de l’autre, Sammy, inévitable. Sammy qui prévoit sa vie prochaine:

« Ce sera son dernier repas correct. Ça pourrait même être la dernière fois où il se fera saucer avant un bon bout de temps. Ils ne sait pas s’ils lui permettront de sortir. Dans les films, c’est oui. Ils font marcher les prisonniers en rond dans des cours inondées de soleil vêtus de salopettes orange. Parfois ils les laissent même jouer au basket. Mais les films se passent tous en Amérique. C’est probablement différent ici. Ici le soleil est rare et on ne s’intéresse pas trop au basket, et ils ne pourraient pas habiller les prisonniers en orange de la tête aux pieds. L’autre camp se mettrait aussitôt à hurler « Violation des droits civiques », et ils réclameraient pour eux -même des salopettes de pilotes de course en pimpant vert chasseur. Sammy n’a aucune idée de comment ça se passera en taule. »

Je trouve ça magnifique, rien ne manque à cette histoire: fracas politique et social, êtres humains qui cherchent toujours, pas tous la même chose, ne demandent pas tous la même chose, le désordre, la confusion, y compris des sentiments. Et je le répète, beaucoup d’humour – entre autres sur les répondeurs téléphoniques – car oui, le sujet s’y prête bien, tant parfois l’absurdité règne en maîtresse. Un grand livre. Très difficile d’en parler, c’est dense, ça coule tout seul sous les yeux pourtant, belle construction. Eblouissant, quoi ! Il serait dommage de passer à côté d’un tel texte. Ouvrir grand son esprit et se laisser porter par les récits, les histoires, et par Jonathan et Sophie.

 » Sophie, dis-je en la soulevant de son lit, la serrant étroitement contre mon visage, parle-moi, Sophie. Papa est là. « 

Je sais qu’elle va me détruire. Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. »

Anna, femme de bourreau – Anaïs Hébrard, Editions Mon autre France (St Pierre & Miquelon )

3a66ab_b6fcc80d1b354ccb91e73d489a694312_mv2Voici un post d’amitié pour une pièce de théâtre écrite par Anaïs Hébrard, dont j’ai chroniqué ici le roman « Rebecca de Winnipeg » aux éditions de l’Aire ( Suisse ). Ce roman fantasque, très original, poétique et triste bien qu’on rie beaucoup aussi…bref, ce roman m’avait vraiment plu. Anaïs, je l’ai ensuite rencontrée et elle est comme elle écrit, vive, drôle, parfois triste bien sûr, mais dans tout ça, elle développe une énergie incroyable.

ICI une courte biographie.

A Saint Pierre et Miquelon, où elle s’est établie, elle dirige une troupe de théâtre amateur, et a écrit « Anna, femme de bourreau » pour son groupe d’adolescents. Cette pièce a été présentée le 14 juillet 2019 lors du TOMA – Théâtres d’Outre-Mer en Avignon. Jouée devant une salle comble, elle a donné lieu à une ovation debout en fin de spectacle. Car, dites ! Ce n’est pas rien de déplacer une jeune troupe de Miquelonnais jusqu’en Avignon !

J’en viens à la pièce, courte, mon post sera court, mais je veux dire comme j’ai retrouvé avec plaisir la fantaisie, la drôlerie, le sens de la répartie d’Anaïs Hébrard, les mêmes que dans Rebecca. le sens de l’histoire – avec et sans H – bien à elle ici. Car Anna, qui entretient tout au long de la pièce un dialogue avec Marie-Antoinette (oui, c’est comme je vous le dis) fait partie de ces victimes des « grandes décisions », ici la première condamnation à mort à Saint Pierre et Miquelon. Une guillotine est arrivée et on a  trouvé un bourreau, le mari d’Anna.

guillotine-g03de9e3fb_640Ah la douce et pauvre Anna… Elle travaille de bon cœur pour le Gouverneur et son épouse – qui choisit bien mal ses amies -, mais dès que le reste de la population sait que son époux va couper une tête, elle se retrouve mise au ban, maltraitée par les autres personnes de son entourage, même Jules, son collègue de travail, la lâchera. Alors elle dialogue avec la Reine à la tête tranchée, et continue à travailler de bon cœur. La fin est triste, triste. Et finalement parle bien des penchants regrettables à toutes les époques. Anna, bouc émissaire de la rancœur, de la colère, de l’idiotie surtout. Pauvre Anna, elle qui est fine et honnête, elle qui blêmit à l’idée que son mari fasse le bourreau, elle qui va chercher comment éviter ça…n’y arrivera pas. Belle description de la vindicte aveugle et bornée du bon peuple,

 » LA LINGÈRE.- Ah, je l’ai pas vue. Tiens, des draps tout prop’ et la nappe, elle est sur le dessus.

JULES.- Y a pas vraiment de différence entre une nappe et un drap.

LA LINGÈRE.- Ah si. Moi, je voudrais pas bouffer sur une nappe où qu’on aurait fait des cochonneries dedans. Une nappe c’est une nappe. Tu voudrais, toi, qu’on serve ton potage dans un pot de chambre?

JULES.- Pourquoi pas!

LA LINGÈRE.- L’Anna, elle serait capable de servir à manger sur des draps. C’est une crassouse, j’ai toujours dit, moi.

JULES.- Fous-lui la paix. Elle en a déjà pas tant que ça, de la paix. Quand on se marie, c’est pour le meilleur et pour le pire.

LA LINGÈRE.- Ben moi,  c’est pour le meilleur, point. Le pire, il se le garde, mon bonhomme. Oh, p’têt’ qu’elle aime ça que son homme il participe à la grande boucherie. elle a toujours été bizarre, l’Anna, tu trouves pas, Jules? »

20211013_160814 (1)Mais également traitement sans aucun ménagement pour la bourgeoisie de l’île, imbue d’elle-même et toujours pleine d’assurance, Anaïs Hébrard dénonce Dame Bêtise, qu’elle soit d’ici ou de là. Anaïs Hébrard rend ceci avec des changements de ton et de langage, dont un qui montre qu’Anna est la plus adaptée à toutes les situations, donc, la plus fine.

« ISMÉRIE ( en coulisses).- Anna, dès que vous aurez fini, vous irez aider en cuisine et n’oubliez pas d’astiquer le piano. Il y aura un concert ce soir. Vous savez comme moi que la musique adoucit les mœurs, nous en avons bien besoin en ce moment!

-ANNA.- Madame n’a pas encore dit ce qu’elle désirait pour le dîner?

-ISMÉRIE.- Ah, suis-je bête! Demandez à Jules, j’ai encore tant à faire et les fleurs n’ont pas été livrées.

-ANNA.- Jules, quoi qu’il y a de prévu pour l’dîner? »

Les réparties volent, les voix prennent son – celle d’Agathe est particulièrement crispante – et la voix off de Marie -Antoinette m’a laissée perplexe dans ses propos. On l’entend comme femme ou comme Reine, et ça rend notre jugement du personnage – pour autant qu’il faille le juger – assez malaisé !  Bien joué Anaïs !

En tous cas, j’ai pris du plaisir à cette brève lecture, vive et avec un fond profond. De l’émotion sans tomber dans le mélo, jamais !20211013_160814

Pour finir, le début de la fin…

« LE GOUVERNEUR.- Anna, nous ne partons plus en Guyane. Il nous est impossible de vous//

ANNA.- Je sais, Monsieur.

LE GOUVERNEUR.- Oh, ne faites pas cette triste mine. Vous retrouverez bien de l’ouvrage, débrouillarde comme vous êtes.

ANNA.-Je crois pas, monsieur.

LE GOUVERNEUR.- Oh, rancunière? Bien, nous n’avons pas de temps à perdre. Oh, une idée folle me vient. Faites-nous donc un petit panier et nous irons tous déjeuner au Diamant, il fait si beau, le soleil brille. Un peu d’air frais fera le plus grand bien à nos invités; à mon Ismérie aussi. N’est-ce pas, ma chère?

ISMÉRIE.-Quelle délicieuse idée. Je vais demander cela à Jules. Jules, mon cher Jules, si vous pouviez nous préparer une corbeille avec le repas? Ajoutez un peu de champagne. Anna, à notre retour, je préfère ne plus avoir à vous croiser. »

Jules, celui en qui on espérait un peu moins de sottise, clôt la conversation en apothéose de cruauté.

Très belle démonstration, pleine de poésie et de tendresse pour Anna, et merci à Anaïs de son amitié.

« Sarah Jane » – James Sallis- Rivages/Noir, traduit par Isabelle Maillet

9782743653651« Je m’appelle Mignonne mais je ne le suis pas. Je ne l’ai jamais été, je ne le serai jamais. De toute façon, ce n’est pas non plus mon vrai nom, juste le surnom que me donne Papa. Il disait toujours, « la véritable beauté est intérieure », alors à six ans je me suis gratté le bras jusqu’au sang pour vérifier. La cicatrice est encore visible. J’imagine que c’est pareil quand les gens racontent que, si on creuse assez profond, on trouvera la Chine. Moi, je n’ai récolté que des ampoules.

Mon vrai nom est Sarah Jane Pullman. »

L’écriture de James Sallis ne ressemble à aucune autre, et à chaque fois, la lecture est envoûtante. C’est sûrement le vocable qui est au plus près de ce que je ressens. « Sarah Jane » ne fait pas exception et encore là un gros gros plaisir avec ce livre, court et intense.

640px-McNairy_County_Courthouse« J’ai grandi dans une ville appelée Selmer, située à l’endroit où le Tennessee et l’Alabama se rejoignent et forment en quelque sorte leur propre territoire, dans une maison construite à flanc de colline qui, durant  les seize premières années de ma vie, s’est préparée à glisser le long de la pente – ce qu’elle a fait juste après mon départ. Papa s’est ensuite installé dans une caravane dont, pour autant qu’on le sache, il n’est plus beaucoup sorti. Je n’ai pas trop envie de m’étendre sur mon mariage avec Bullhead des années plus tard ni sur tout ça. Encore des cicatrices.

Mais je n’ai pas fait tout ce qui se dit sur mon compte. Pas tout, du moins. »

640px-HominySarah Jane fut une gosse fugueuse avec un gros penchant pour les dérives. On dirait d’ailleurs que les « glissades » sont sa nature. Peut-être est-ce lié à son enfance dans une maison à flanc de colline qui lentement glisse et finira effondrée…Une enfance dans une ferme où son père a un élevage de poulets, où sa mère fugue aussi de temps à autre, part et revient sans crier gare, mais un père gentil et stoïque qui a fait ce qu’il a pu. Quand Sarah Jane quitte la maison, elle se promène d’activité en activité, de ville en ville, de garçon en garçon, et une chose va l’accrocher: la cuisine. Après être allée un peu trop loin, le tribunal lui donnera le choix entre la case prison ou la case armée: ce sera l’armée.

« Mais à partir de là, tout était joué d’avance, jusqu’à l’attitude du juge Fusco m’ordonnant de me lever et disant que, si certains n’allaient pas manquer de contester sa décision, lui était de la vieille école et que, à la lumière de ma jeunesse (qui en avait été fort dépourvue – de lumière, je veux dire) et de mes remords évidents ( ah bon?), il me laissait le choix: aller en prison ou entrer dans l’armée.

J’ai adressé illico un salut militaire à ce vieux schnoque. »

C’est peut-être ce qu’elle a vécu à ce moment de sa vie qui va faire d’elle l’officier de police de la petite ville de Farr, une suite d’événements et d’expériences. Farr, une ville pas ordinaire ( vous souvenez-vous de « Willnot » qui n’était pas une ville ordinaire non plus ?).

Sarah Jane est un personnage fascinant. Elle se raconte et raconte aussi les personnes qu’elle a connues, rencontrées avant et pendant son emploi à la police et c’est passionnant tant elle est spirituelle (James Sallis ponctue d’humour les pensées de Sarah Jane ), fine et d’une grande intelligence. Parlant avec Brag de Will Baumann, le maire:

360px-Blub_and_languages_of_the_fire« Il a demandé que tu passes le voir quand tu pourrais, il veut t’inviter à déjeuner. Tu crois qu’il va essayer de faire appel à tes lumières, pour Cal?

-Faudrait déjà qu’il y ait des ampoules allumées chez moi.

-Mais au moins, t’as pas pété les plombs, comme beaucoup. »

Du Brag tout craché. Sa façon de s’exprimer était en accord avec sa stature et son surnom. Il aurait pu résumer la guerre du Péloponnèse en une phrase. »

Elle s’intègre sans problème au poste de police sous la direction de Cal dont elle sera proche. Elle sent en lui quelque chose qui en fait son semblable, un secret? Une vie antérieure qui les rapproche?  Encore un personnage mystérieux donc, qui va disparaître laissant Sarah Jane triste mais aussi perplexe. Beaucoup de choses sont étranges dans ce livre, comme c’est le cas dans tout ce que j’ai lu pour le moment de James Sallis. Il faut dire que l’écriture est vraiment remarquable, qui contient une pensée et des pistes à réfléchir, beaucoup d’une poésie limpide et discrète, mais aussi de la dérision et une forme de fatalisme serein. Sarah Jane se souvient de son prof, le Pr Balducci:

« Le Pr Balducci: « Toujours le particulier. Les abstractions vous plaqueront un oreiller sur la figure jusqu’à vous étouffer. Aucune théorie n’est applicable à tout. Aucune théorie n’est applicable. Point. » En attendant, il semble que nous soyons programmés pour essayer de cerner ces abstractions. »

Sarah Jane va mener son enquête car Cal est-il mort ou vivant? Et que cache sa disparition? Il s’en suivra une enquête, prétexte pour l’auteur à nous emmener sur les chemins de Farr et sur ceux de la philosophie, ce sans se la jouer, avec une simplicité et une clarté impressionnantes. Puis des histoires d’amour que Sarah Jane raconte avec grâce et humour toujours. Ainsi Sid McLendon:

« Nous nous sommes rencontrés le jour où sa Mercedes est tombée en panne, alors que je patrouillais en dehors de la ville, vu qu’il ne se produisait rien plus près et que j’avais eu ma dose quotidienne d’heures passées le cul sur une chaise. Je me suis arrêtée en l’apercevant. Une Mercedes. Dans la région de Farr, c’est aussi rare que de croiser quelqu’un à dos de chameau. »

James Sallis est un très très grand écrivain, qui allant bien au-delà de l’enquête policière, entraîne ses personnages et ses lecteurs dans un univers captivant par ce qu’il présente des êtres humains. Comme Abel, le vieil homme:

man-g88a40f60a_640« Ce qui se passe, quand on arrive à la fin du voyage, c’est qu’on se prend à espérer que notre vie –  et on a beau regarder, ça on peut pas le voir – , ben on espère qu’elle a ressemblé à quelque chose. Pas qu’elle a eu un sens ou un but, ce genre de conneries. Non, juste qu’elle a eu une forme, que c’était pas comme une espèce de bouillie flanquée sur une assiette. »

Joli, non ? Les hésitations, les choix d’un chemin à prendre ou à quitter, les faux pas et la question: comme pour la maison du père de Sarah Jane, jusqu’où attendre avant la chute, comment rester au bord du gouffre sans y tomber… Magnifique, extrêmement fort, James Sallis, un grand auteur. Gros gros coup de cœur.

Je termine sur cet extrait, ironique et très pertinent:

« On  accorde beaucoup de place dans les romans, en particulier dans les romans américains, me semble-t-il, à la notion de rédemption. Quelque chose que quelqu’un a fait dans le passé, ou fait sous nos yeux, nous est présenté, et les cent soixante ou huit cent pages suivantes montrent ses tentatives laborieuses pour recouvrer un équilibre. C’est en tous cas ce que mes profs de fac ne cessaient de souligner. Peut-être s’agissait-il d’un signe des temps, ce besoin éprouvé par l’âme collective de la nation de mettre en lumière des fautes pour mieux les cerner et les évacuer, et cette faculté des profs à trouver la rédemption dans les livres parce que c’était ce qu’ils y cherchaient. Ou peut-être que je pousse l’analyse trop loin. »

James Sallis, pétri d’intelligence, à ne pas manquer.