A propos lectriceencampagne

Livrophage !

« Entre fauves » – Colin Niel, Rouergue noir

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. »

Pour une fois, le premier extrait n’est pas le début du livre, le prologue, mais c’est le début du premier chapitre, « Identifier sa proie « . Voici un roman qui piège la lectrice et je n’ai pas mis longtemps à suivre les courses poursuites qui se déroulent ici.

Un roman qui piège son auditoire avec son histoire polyphonique, un roman dans lequel chacun des personnages est en chasse, chacun traque pour une raison différente et avec des moyens différents.

Il y a d’abord Charles, le premier à prendre la parole. Charles, c’est ce lion sur la couverture ( superbe, voyez comme il nous toise, ce fauve…), un vieux mâle chassé du groupe, Charles qui a faim, Charles qui est seul et qui rôde près des villages humains pour se nourrir. Il doit se nourrir sans l’aide du groupe, alors des animaux domestiques, vaches ou chèvres dans des enclos, c’est bien plus facile pour un vieil animal. Leurs propriétaires, même alarmés de perdre leur cheptel restent terrés chez eux pour échapper aux crocs encore affûtés de Charles ( j’aimerais bien savoir comment Colin Niel a choisi le prénom du lion…)

« Il était des chairs au goût particulier, qui entre langue et palais ravivaient les souvenirs, creusaient la nostalgie de temps qui jamais ne reviendraient; il y avait la viande des girafes hautes comme les makalanis, plus immenses encore une fois à terre, qui lui rappelait ainsi les temps de l’enfance, les lionceaux intégrés à la fierté de leur mère, ces tempe où il fallait surtout apprendre à vivre, la rigueur du désert qui les avait vus naître, à garder ses distances avec les autres lionnes, avec le mâle alpha qui d’un œil ombrageux les regardait grandir; il y avait la chair si singulière des poissons-chats, qui convoquaient en lui son émancipation, l’époque où adulte il avait quitté mère et frères, découvert en nomade l’étendue de ce monde déployé entre montagnes et océan, et appris à se saisir de ces étranges créatures sans pattes qui par magie venaient peupler les marécages quand l’eau s’emparait des rivières. »

Le second personnage, c’est Martin, garde au parc national des Pyrénées et chargé de la surveillance de l’ours. Martin a aimé et connu l’ourse Cannelle ( sa chienne s’appelle ainsi ) et il reste le petit ( façon de parler pour un ours ) Cannellito, que le garde tente de surveiller avec des appareils à déclencheur automatique, cachés dans les lieux supposés de passage de l’ours. Martin ne s’est jamais remis de la mort de l’ourse, il est d’ailleurs opposé à sa réintroduction dans les Pyrénées, vous lirez ses arguments dans le roman. Et c’est un homme en colère. Cette colère le caractérise vraiment, faisant son travail, amoureux de la nature et de ses créatures, il étouffe de rage devant les pertes d’espèces animales et participe à un groupe nommé # BanTrophyHunting, dont le « leader » se surnomme Jerem Nomorehunt. Ce groupe basé sur un réseau social échange des pistes pour traquer et dénoncer les chasseurs, surtout les adeptes du safari en Afrique. Martin est par rapport à son emploi, un peu à la limite de la légalité – il est capable de crever des pneus de 4×4 sans état d’âme. Martin, ardent amoureux défenseur de la nature:

« J’avançais à bon rythme, malgré la douleur et la fatigue que je sentais dans chacun de mes muscles. De diagonale en diagonale, les cuisses méchamment sollicitées pour soulever mes fixations, j’ai fini par atteindre le sommet du couloir, au-dessus duquel planait un grand corbeau. Par me retrouver sur ce col minuscule à deux mille deux cents mètres, encadré par les deux pics de roche sombre, dressés au-dessus des neiges en cathédrales vertigineuses, des monuments comme aucune humanité ne pourrait jamais en ériger. J’ai embrassé l’immense décor déployé sous mes skis, la vallée d’Aspe étirée du piémont jusqu’au col du Somport, tout là-bas, à la frontière espagnole. J’ai essayé d’imaginer ce qu’était cette vallée quelques siècles plus tôt, avec sa faune intacte, lorsque le lynx boréal fréquentait encore le massif et même tout le territoire français, lorsque les loups peuplaient ces montagnes par centaines, lorsqu’il existait encore le bouquetin des Pyrénées. »

La troisième voix est celle d’Apolline. C’est une jeune fille adorée de son riche papa, très riche et passionné de chasse. Sa fille tire à l’arc alors que ses deux frères ne pratiquent pas, n’aiment pas cette activité. Alors, pour son anniversaire, il lui offre un vieux lion comme cible, et un arc au top de la qualité et de la technologie. Apolline est jeune, solitaire, absente des réseaux sociaux, elle tire à l’arc et elle lit des récits de chasse. Son crétin de père va publier une photo sur les réseaux sociaux et la porter au regard du groupe anti-chasse de Martin:

« En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime.  Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. […] J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. »

La quatrième voix, ma préférée, est celle de Kondjima. C’est un jeune homme dont le père a perdu son troupeau de chèvres sous les dents du lion, c’est un jeune homme révolté contre son père qu’il trouve lâche, pleurnichard; et lui, fou amoureux de la belle Karieterwa, lui qui veut l’épouser à la place de celui que lui destine son père, lui veut tuer ce lion ravageur pour prouver qu’il est le plus courageux, le plus digne de la jeune femme.

« Karieterwa.

Karieterwa et les fesses rondes cachées sous sa jupe en peau de veau.

Depuis le matin je suivais ses mouvements dans le village: Karieterwa guidant les vaches de son père hors du kraal, Karieterwa secouant sa calebasse de lait pour en faire du caillé, Karieterwa enfilant des éclats d’œufs d’autruches pour créer des colliers à vendre aux rares touristes, Karieterwa broyant son ocre sur une pierre plate. Mon portable avait passé toute la journée perché en haut d’un mopane, disposé dans un plat en plastique accroché à une branche, le moyen le plus sûr de ne pas rater un message, faute de réseau. Dès que je parvenais à m’éclipser, je montais le décrocher pour écrire un message à Karieterwa, lui dire combien j’avais envie d’elle, à quel point elle m’avait manqué pendant ma transhumance avortée. Et elle me répondait qu’elle aussi elle avait envie de moi, mais que, Attention, Kondjima, il fallait que nous restions discrets sans quoi son père allait me tuer. Et à peine avais-je lu ses mots que déjà je me mettais à trembler tant j’étais pressé d’être ce soir. »

Je vous garantis que Colin Niel est doué pour nous emmener avec ses personnages sur la piste du lion, sur celle que Martin suit pour venger le lion – à sa manière si peu orthodoxe – et ce roman est absolument impossible à lâcher. On écoute Charles penser et se souvenir, on observe Kondjima qui lui observe son amoureuse, on suit avec consternation et curiosité Apolline et son père dans le désert de Namibie, et on est inquiet pour le devenir de Martin. L’écriture alterne des phases où la nature se dessine sous nos yeux, des phases de réflexion, les pensées de Charles et celles de chaque protagoniste, et l’action, scènes de chasse, scènes de vie au village namibien, la fin est extraordinaire, on est happé totalement par le suspense, très bien tenu par la plume talentueuse et maline de l’auteur.

 

Il est bien sûr ici question d’écologie, de la protection des espèces, et des déséquilibres flagrants qui s’accroissent. Mais l’auteur ne tombe pas dans la caricature grossière. On a des moments de totale détestation pour quelques uns des personnages, ou pour leurs actes. Martin « part en vrille » parce que tout ce en quoi il croit est mis à mal, tout son travail est amoché par des gens qui ne se sentent pas concernés par ce qui les entoure.

« Le 1er novembre 2004.

L’assassinat de Cannelle. 

Cannelle, c’était la dernière ourse de souche purement pyrénéenne, la mère de Cannellito, qu’elle avait eu avec Néré, un mâle slovène réintroduit qui depuis avait quitté le Béarn pour les Pyrénées centrales. L’histoire de sa mort, je la connaissais comme tout le monde dan sla vallée, comme les collègues. Ils étaient six. Six chasseurs de sangliers qui avaient été informés que l’ourse et son petit étaient dans le secteur depuis plusieurs jours, mais qui avaient décidé de s’en foutre, d’aller quand même la faire, leur battue. Évidemment, avec leurs chiens, ils l’avaient dénichée. Soi-disant que Cannelle avait chargé, que le type était en situation de légitime défense. Tu parles d’un bobard: tous ceux qui connaissent un peu les ours savent que ce qu’elle faisait, pour protéger son ourson, ça s’appelle une charge d’intimidation. […]

Et il lui avait tiré dessus , presque à bout portant, paraît-il. Le corps de la femelle avait été repêché par hélicoptère, au fond d’un ravin. L’ourson Cannellito, lui, s’était enfui, orphelin dans les montagnes, avec sa moitié de génome pyrénéen, ultime représentant d’une lignée déjà éteinte. À présent Cannelle était naturalisée, les Français se pressaient pour aller la voir dans les collections du Museum d’histoire naturelle, à Toulouse. »

J’ai beaucoup aimé Charles, il est le plus touchant, ce qu’il raconte est beau et triste. Il est celui qui par sa présence cristallise tous les actes des autres. J’ai passé un magnifique moment avec cette histoire sans temps mort, intelligente et pertinente. Terriblement triste, terriblement d’actualité, hélas…j’ai trouvé ÇA

Encore un beau coup de cœur !

 

« Distance » – Ivan Vladislavić – éditions Zoé, traduit par Georges Lory

« Joe

Fin 1970, au cours du printemps austral, je suis tombé amoureux de Mohamed Ali. Cet amour, cette sorte d’amour intense et inconditionnel que nous appelons le culte du héros, fut mis à l’épreuve dès la nouvelle année, lorsqu’Ali rencontra Joe Frazier au Madison Square Garden. J’étais au lycée à Verwoerdburg, qui me semblait aux antipodes du ring, mais je lisais la moindre nouvelle concernant cet événement majeur et je ne doutais pas un instant qu’Ali allait gagner. Mais il fut battu pour la première fois de sa carrière professionnelle.

Ce doit être ce tapage inédit avant le match Ali-Frazier qui m’a transformé en fan, comme tant d’autres qui jusqu’alors n’avaient montré aucun intérêt pour la boxe. Le « Combat du siècle » fut l’un des premiers spectacles mondialisés, un affrontement hollywoodien qui enflamma l’imagination publique comme jamais auparavant. Selon le reporter Solly Jasven, c’était aussi important pour le Wall Street Journal que pour le magazine Ring, suscitant ce qu’il nomma un emballement de gros sous. »

Eh bien…Un livre très difficile à décrire vraiment, très difficile d’en parler. Alors je vais procéder avec ce qui s’est passé quand je l’ai eu en mains.

D’abord il y a cette formidable couverture, cette photo en noir et blanc cernée de rose fluo. C’est une photo de Bahram, qui met en scène Cassius Clay/Mohamed Ali face à ce jeune garçon souriant. Cette photo en pose dit assez bien le tempérament du boxeur, jeune ici – c’est en 1963 – il a 21 ans, son visage est presque aussi juvénile que celui du petit garçon qui sourit, si fier d’être face à ce personnage mythique. J’adore cette photo, même posée elle est comme un jeu entre les deux garçons…

Donc il y a cette couverture, et puis on entre dans le cœur du sujet et là, ça se corse.

C’est pour moi le troisième roman lu dans lequel la boxe est très présente. Curieusement, j’ai énormément aimé les précédents, comme celui-ci. Curieusement parce que franchement la boxe à voir ne m’intéresse pas du tout; même si ce sont deux personnes qui se cognent pour « jouer », ça reste un sport violent qui m’ennuie. Mais décrite sous une plume de talent, c’est autre chose. Ce livre-ci, plus que sur les descriptions des combats ou des entraînements, est centré sur Cassius Clay, dont évidemment je connais le nom. Pour le reste, si ce n’est que ce fut un grand champion qui aimait le spectacle, j’ignorais à peu près tout de lui. Le spectacle et des vers plutôt moyens

« Si Evel Knievel peut faire un tel bond / Je peux de Foreman botter le croupion. »

 et des tirades fanfaronnes:

« Boxer était une sorte de répartie physique, la joute verbale une forme d’entraînement.

Cette phrase continue à m’électriser:

Je suis lyrique, futé et affûté. »

« Je ne connais pas la peur…Je me mesure aux alligators et aux baleines. L’autre jour j’ai assassiné un rocher et j’ai blessé une pierre. »

Il est ici un axe autour duquel gravitent Joe et Branko, deux frères. Branko est l’aîné et aime le vélo, rêve de remporter le Tour de France. Quant à Joe il est fan total de Cassius Clay. Des frères, différents, parfois éloignés, ils sont l’argument de l’auteur pour parler un peu à distance – en apparence – de cette Afrique du Sud des années 70, dans une famille blanche de la classe moyenne, une famille semble-t-il sans préjugés forts, une famille plutôt sympathique; j’ai beaucoup aimé ce couple et les deux garçons, ils sont drôles, gentils, intéressants. La mère écoute :

Parfois, de petits détails montrent qu’il y a tout de même quelques points de butée « culturels », comme le père qui continue à appeler le boxeur par le nom de Cassius Clay, refusant Mohamed Ali. C’est assez fin, mais c’est là. Et le livre parle bien, de façon constante, toujours par le biais du boxeur, de la ségrégation qui règne. (pages 254, 255).

Joe est écrivain, est devenu écrivain. Enfant, adolescent, il a accumulé des cartons entiers de documents sur son idole, principalement des coupures de presse, et il a constitué des cahiers, Ali I, Ali II, Ali III…Il demande à Branko une contribution aussi, lui demande de l’aider…

« Branko

Mon frère veut que je raconte son histoire. Est-ce la mienne? La nôtre? Une histoire peut-elle appartenir à égalité entre deux personnes ? Peut-être ai-je besoin de répondre à cette question avant d’en avancer une autre. Par où commencer?

Je suis courbé sur mon manuscrit posé sur le comptoir de la cuisine, le pressant comme si je voulais le couler dans le granit. Rien ne vient. Je devrais travailler sur ordinateur, comme un homme d’aujourd’hui, mais je ne peux pas sortir Joe de mon crâne: il occupe mon corps, me squatte les muscles, et me voilà figé sur mon siège, le poing crispé, le crayon en l’air, l’oreille penchée vers la page. Ce manuscrit est un devoir de famille en attente. »

Et on verra à la fin ce qu’il va advenir de ces deux garçons devenus des hommes. C’est une belle histoire que celle qui lie ces deux frères, une histoire qui après des périodes de relations distendues va se resserrer dans des circonstances particulières.

Il m’est absolument impossible de raconter plus que ça. Mais ce que j’ai vraiment aimé ici, outre la construction du roman – à deux voix – c‘est le regard sur la presse, les médias de ces années 60/70 pour lesquels l’écriture était essentielle. Mais pas simplement une écriture factuelle, il y avait aussi une forme de lyrisme, de l’humour et du vocabulaire choisi, il fallait partager le suspense, la violence, les coups, la sueur, la danse sur le ring…. Tant dans les journaux qu’à la radio, ça laissait la place à l’imagination du lecteur ou de l’auditeur. La télévision était loin d’être si courante que quelques années plus tard, et la place au rêve passait par les mots entendus ou lus. Enfin, il me semble avoir compris ici qu’il y avait une intention de l’auteur de dire quelque chose de cet ordre. Exemple avec cet article à propos de Chuck Wepner, en 1975 :

« Richard Walker avait brossé un portrait enlevé du Saigneur de Bayonne, comme le surnommait le monde de la boxe:

« Wepner vient du côté sinistre et glauque de la boxe américaine. Il a versé des seaux de sang, surtout le sien, au cours d’une décennie de matchs à 500$ dans des villes d’aciéries sales. Il n’a jamais pu laisser son boulot quotidien, et sa femme Phyllis est aussi salariée…Wepner ressemble à ces photos de boxeurs du XIXe siècle – un gros jambon avec des bacchantes, le visage constellé de points de suture comme une vieille chaussette. Il a fallu le recoudre à cent vingt endroits après son seul match contre Sonny Liston en 1970 . »

Enfin, j’ai aimé voir grandir Joe et Branko, proches gamins, indéfectiblement frères quand la vie l’exigeait. Ce petit passage que j’adore, si parlant ( page 257 ): 

« Tant de papelards dans les archives de Joe, et si peu de lui. Dans ces centaines de pages d’articles, dûment découpés et collationnés, il n’y a pas une phrase de mon frère. Pour être précis, il y en a une. Avant que je referme la boîte Easy Care et que je la range au fond d’une commode, je feuillette l’album Ali II. La voilà. Un article maussade de Canale, intitulé « Clay n’est pas grand ». Dans l’espace au-dessous, en écriture script au stylo-bille qui n’a rien du griffonnage au crayon, se trouve la réplique de mon frère: Parle pour toi !« 

Joe est particulièrement attachant, lui et sa tentative d’une œuvre autour de ce boxeur toujours prêt au bon mot, à quelques vers moqueurs, à la fanfaronnade, ce boxeur qui change de nom, veut aller combattre – sur un ring –  en Afrique et aider ses sœurs et frères de couleur. Mais qui au fond va parfois louvoyer avec ça pour ne pas mettre en jeu ses intérêts personnels. Dites-moi si je n’ai pas bien compris.

Cette lecture est très dense et parfois je pense m’y être un peu perdue, ce qui n’enlève rien au charme de cette lecture, – voire en ajoute – je l’ai suivie avec une certaine nonchalance parfois, pour me laisser imprégner de l’écriture, belle, riche, pleine de douceur quand les frères sont observés. Pleine de tendresse dans les scènes familiales. La manière de parler des vacances, le père chauffeur de taxi, la mère qui aime chanter, coudre… Pleine de vigueur et d’humour dans les pages qui relayent la presse du temps et la geste du grand Mohamed Ali, ce grand champion qui sera saisi par la maladie de Parkinson à la fin de sa vie ( il meurt en juin 2016 ).

Est-on obligé de tout comprendre en lisant ? Parfois on est rempli plutôt d’une atmosphère, d’un ton, d’une couleur, et on se laisse aller ainsi dans le roman et on en tire un plaisir, le nôtre, et on a raison; enfin je trouve…et je le revendique même.

« Cela me revient maintenant: Joe et moi avions discuté de son livre. Je lui avais dit que tout ce qu’il voulait savoir sur Ali figurait sur le Net. Il a plaidé une fois de plus en faveur de ses archives. « Leurs mérites sont inversement proportionnels à leurs limites, avait-il dit, leurs vertus sont d’être pleines de trous. »

Tu avais raison, frérot. »

J’ai beaucoup aimé ce livre, tout y est à sa place, et si je devais rajouter une chose, c’est aussi bien sûr en filigrane constant une page sur l’Afrique du Sud de ces années-là, mais à vous de saisir, en lisant, toute cette richesse thématique.

Coup de cœur pour Joe et Branko.

Dernières lignes, Branko :

« Maintenant qu’Ali est mort et enterré, toutes les chaînes de télé débordent des images des prochaines élections américaines. Cette campagne sans fin. Cela dure depuis des mois, comme la série Survivor, et cela atteint un point où je me moque de celui qui quittera la tribu.

La nuit dernière, je regardais Trump à la télé dans son costard de magnat, avec sa grande cravate rouge comme une flèche pointant vers sa pine, tirant sur des gens dans l’auditoire avec son doigt, son petit cinq coups, toi, oui, toi, ce sera formidable, les gars. Le voilà avec une autre personne.C’est Don King, couvert d’insignes à son revers, empoignant une brassée de drapeaux, comme un vendeur à l’entrée d’un stade, ou l’ambassadeur d’un pays pauvre dont personne n’a jamais entendu l’indicatif téléphonique. »

Branko écoute des musiques de films en conduisant, il aime les grands thèmes, comme celui-ci (que je dédie aussi à mon amie Fabienne, souvenir commun … )

« J’aime les grandes envolées, leur effet théâtral : la façon dont la musique transforme le jour le plus terne en drame. »

« Sous le ciel des hommes » – Diane Meur – Sabine Wespieser éditeur

« La ville dormait –  non pas de son sommeil nocturne, mais de la trompeuse somnolence de ses dimanches après-midi. Un dimanche de novembre à Landvil vers les trois ou quatre heures, laisser derrière soi les rues du Vieux Quartier pour s’aventurer sur les pentes des diverses collines, de leurs banlieues effilochées sans comment ni pourquoi : une expérience du vide, de l’infini ? Le ciel est bas sans l’être. Dans ces pays de montagnes où même le fond des vallées est déjà en altitude, la couche des nuages, c’est vrai, paraît à portée de main. Mais chacun y connaît aussi les coups de théâtre qui, en moins d’une demie-heure, peuvent déchirer ce voile accroché aux sommets, chacun le sait donc aussi relatif qu’éphémère. »

Diane Meur m’a terriblement impressionnée quand je l’ai lue la première fois avec « Les vivants et les ombres ». Talent confirmé avec « La vie de Mardochée de Lowenfels racontée par lui-même « . Je la retrouve des années plus tard avec ce roman plus court, plus contemporain, tant par son écriture que par son sujet – et encore peut-on discuter de ce qu’est la contemporanéité tant le monde et la société des hommes ont de permanence dans le meilleur et dans le pire – mais bon, c’est ce que je me suis dit en finissant cette lecture. Qui d’ailleurs, comme d’autres actuelles, confirme cette idée que peu de choses changent fondamentalement.

« Mais revenons sur terre – c’est-à -dire ici et maintenant – rouvrons les yeux. Il apparaît alors que cette frénésie innovatrice, ces appels à demain ne recouvrent que l’enfermement farouche dans un seul paradigme: l’ultralibéralisme universel. Comment, il y aurait de la nouveauté qui ne procéderait pas de lui? Les choses pourraient changer dans un sens qu’il n’a pas décrété? Intolérable. Cela ne sera pas. Toute nouveauté empiétant sur son hégémonie sera criminalisée, marginalisée, ridiculisée ou – presque plus désolant encore – récupérée de telle façon qu’elle perde tout ce qu’elle avait de neuf.

L’homme du commun ne tient plus autant à la possession des objets? Fâcheux. Qu’à cela ne tienne, il suffit d’inventer, l’innovation aidant, l' »économie de partage », qui revient à louer à votre semblable, contre espèces sonnantes et trébuchantes, la perceuse ( ou la mobylette, ou le canapé-lit du salon ) que, dans le passé, vous lui auriez prêté pour rien; c’est-à-dire à ramener au sein de la sphère marchande un des rares vestiges de gratuité qui y échappaient encore. »

 

Cette histoire se déroule au Grand Duché d’Éponne. Et pas juste « Éponne », mais il faut bien préciser ce « Grand Duché » anachronique à souhait mais si porteur de tout ce que va mettre en débat un groupe d’amis anticapitalistes lors de l’écriture d’un pamphlet collectif intitulé: »Remonter le courant, critique de la déraison capitaliste ». L’écriture de ce pamphlet, les réunions d’écriture et de débat sont comme un fil qui se déroule et dans lequel se mêlent d’autres vies. Celle d’un grand reporter en fin de course, Jean-Marc Féron, qui va écrire son autobiographie et qui, confronté à son éditeur, Georges Huber, perdra ses moyens. Ce sera une femme – une du groupe anticapitaliste, Sonia – qui viendra l’épauler. Il y aura chez le même homme un migrant, Hossein, qui sera accueilli chez Jean- Marc, sous l’influence de l’éditeur parce que ça donne une aura humaniste. On croisera quelques uns de ces migrants, avec ou sans papier, avec ou sans emploi, mais pour moi, ils sont les plus beaux personnages du livre. Pas parce que c’est dans l’air du temps de rendre romanesques ces gens venus de si loin, dans de si dures conditions, non, mais parce qu’ils sont, dans leur fragilité sociale, les plus forts, les plus déterminés, n’ayant ni le temps ni les moyens de la futilité, occupés à survivre et à franchir les obstacles administratifs de tous ordres.

« -Eh bien, cette notion si discutable de l’être humain surnuméraire trouve une résonance dans ce qui est devenu hélas le grand sujet du débat politique aujourd’hui, celui autour duquel tout tourne, ne serait-ce que tacitement: l’étranger, le « migrant », dont il est désormais tenu comme évident que sa présence, ou la simple éventualité de sa venue, représenterait une menace. Si cette vision rencontre un tel succès, y compris parmi des descendants d’émigrés ou d’exilés, n’est-ce pas parce qu’elle permet de rassurer à bon compte sur une menace autrement plus réelle pesant sur chacun de nous: celle d’être remplacé par la machine, d’être rendu superflu par une technologie à visée essentiellement marchande? Dans un monde qui n’a plus besoin d’eux, beaucoup sont trop heureux de trouver un Autre à qui eux-mêmes puissent dire: Nous n’avons pas besoin de toi. »

Il n’y a pas de personnage totalement détestable je trouve. Diane Meur a choisi la justesse, a refusé l’outrance et propose au fond un roman qui parfois fait sourire – les séances de la rédaction du pamphlet sont de vrais beaux moments de bonheur, pour l’entente, pour l’intelligence sans lourdeur – et parfois plutôt noir et ironique, doucement railleur. On se prend quand même à rêver que notre groupe de réflexion soit écouté si ce n’est entendu…Jérôme et son histoire – improbable est bien le mot juste, à mon avis – avec Sylvie, carriériste aux antipodes des préoccupations du thésard anticapitaliste, Sonia qui « accouche » Jean-Marc de façon remarquable, Diane Meur avec son immense talent romanesque tisse les liens intellectuels, sentimentaux, humains, tisse et brode les vies; c’est remarquable, comme ce que j’ai lu d’elle auparavant. C’est l’intelligence faite reine et on prend un immense plaisir parce qu’on comprend tout, y compris ce qui est sous-entendu. Ghoûn amoureux de Semira, Hossein sont les plus émouvants, si soucieux de bien faire, de bien « être », si étranges dans le Grand Duché d’Éponne…Il y a Fabio qui aime apprendre avec Semira, il y a Jean-Marc qui plonge éperdument dans son enfance, y retrouve son frère Thomas.

« Une même chose faite par lui et par Thomas, il le sait, revêt une valeur entièrement différente, comme une toux de Thomas pendant la messe n’est pas celle d’un enrhumé lambda. Elle offense, elle déconsidère: on se retient, quand on est bien élevé. Tout ce qui vient de Thomas est frappé du sceau du mal. Jean-Marc serait incapable d’expliquer pourquoi, il est trop petit, mais c’est une évidence. Une évidence dont on ne parle pas, dont il serait malvenu de parler, il le sait bien aussi. »

Mais les autres, même Sylvie qui est finalement comme une mouche prise dans un piège plus fort qu’elle, tous avec leurs faiblesses et leurs caractères sont intéressants. Les interactions révèlent autant les affinités que les distances, cachées le plus souvent. Et révèlent surtout l’effroyable machine à broyer pour le profit, si bien démasquée par notre beau groupe de chercheurs.

Il y a encore beaucoup de choses dans ce roman, sur les liens du couple, sur l’enfance, sur le travail, sur l’amitié, sur la connivence et sur l’exil…Voici un livre brillant, jamais désespérant, extrêmement intelligent, parfois teinté d’humour et de beaucoup de tendresse, par une grande voix de la littérature européenne, je vous en conseille la lecture, comme celle des autres romans de Diane Meur, chez Sabine Wespieser : Coup de cœur !

Fin avec ce petit extrait et le texte écrit par Stan ( personnage que j’aime beaucoup ) :

« Une dame effleure des yeux l’énergumène et se décale sur la banquette. Il se plante au bord du quai, crie « Conso-mmez ! », d’une voix qui met en fuite un couple de corbeaux. Que mijote-t-il. Rien de grave. Il tient seulement son premier couplet.

« On vous aime on vous choie

Vous êtes tous nos petits rois

On fait baisser les prix

Pour grossir vos caddies

On vous sert à genoux

On a besoin de vous

Tant que vous

Conso-mmez, conso-mmez ma-lin

Profitez de la promo demandez pas d’où ça vient. »

La rame s’avance, les portes s’ouvrent, il saute à l’intérieur juste avant le départ. Sur la place Lavater redevenue déserte, les deux corbeaux picorent maintenant des chips au fond d’un emballage. mais on pourrait presque dire qu’il s’est passé quelque chose; qu’en ce 25 décembre dans le grand-duché d’Éponne, une vague a plissé les eaux étales de l’ennui. »

« Trencadis » – Caroline Deyns – Quidam Éditeur

« Pourquoi colories-tu en noir?

Rappelle-toi, on a expliqué la consigne, là-bas sur les bancs, tous ensemble, en regardant les images. Tu te souviens de ce qu’on a dit?

Y faut mettre des couleurs.

Plein de couleurs.

Il a pas écouté.

Faut faire des graphismes sur le maillot de bain de la madame en utilisant tous les feutres posés sur la table c’est ça la consigne moi je sais!

Les grosses dames elles s’appellent les meufs.

Lui a tout peinturé en noir fallait pas.

Tu vas lui mettre le bonhomme grimace maîtresse parce qu’il a mal fait?

Non c’est pas les meufs qu’elles s’appellent c’est un autre mot qui veut dire pareil mais je me rappelle plus…

Les nanas elles s’appellent les nanas les filles moi je sais! »

Je ne suis guère amatrice de biographies romancées, des ouvrages que j’aborde souvent avec méfiance et qu’en fait je lis rarement. Concernant « Trencadis », c’est une belle belle surprise et une lecture passionnante et très émouvante.

J’aime l’art, j’aime Niki de St Phalle, mais je ne me suis jamais tant penchée sur sa vie, me contentant de son œuvre et seulement dans des documentaires ou des livres. Je n’ai jamais vu d’expositions ou d’œuvres « en vrai ».

Caroline Deyns a su rendre visibles les nanas, visible Niki de l’enfance à la fin de sa vie, visibles sa douleur et sa force, audible la voix de cette femme hors du commun. C’est ici l’auteure que je veux remercier, car elle propose une véritable œuvre littéraire. L’écriture est remarquable, la voix claire et forte, une voix aux méandres similaires à ceux de Niki, une voix qui explose de vie, laissant découvrir cette artiste au destin hanté par l’enfance et ses traumatismes, mais cette belle Niki qui a su en fait dans tous les sens du terme, recoller les morceaux.

« Si je comprends bien, se dit-elle, c’est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite. Broyer le figé pour enfanter le mouvement. Briser le quotidien pour inventer le féérique. Elle rit. Ce devrait-être presque un art de vie, non ? »

Elle casse et elle recolle, elle arrondit les angles, elle tire par arme à feu sur la prévisibilité du monde pour le faire exploser.

Cette belle jeune femme est issue d’un milieu bourgeois début du XXème siècle, et travaille à briser ou plutôt à élargir, ouvrir, enrichir les codes de la « beauté » avec ses nanas toutes en rondeurs bariolées, ces nanas jardins semées de fleurs. Elle ne renonce à rien, elle veut tout, et sa vie est son œuvre comme l’inverse.

 

Outre le fait qu’elle est si bouleversante à écouter elle est sans conteste unique.

L’objectif du livre est je crois de montrer le combat de cette femme exceptionnelle, combat contre ses douleurs, combat pour faire ce qu’elle veut, comme femme et comme artiste, comme être humain épris de liberté.

« -Émilie, c’est mon nom. Je suis la fille de Léa qui a travaillé à Soisy en tant que femme de ménage de Niki de Saint Phalle. Madame Niki, elle l’appelait. En retour, sa patronne lui donnait du Madame Léa. Vous ne trouvez pas qu’on a l’air de deux mères maquerelles à s’interpeller comme ça tout le temps, lui avait lancé maman. madame Niki s’était esclaffée et lui avait répondu que même les putes avaient le droit d’être polies. C’est dommage que maman ne soit plus de ce monde pour répondre à vos questions, elle aurait été contente ! Mais bon… Je vais faire de mon mieux avec tout ce qu’elle a pu me raconter. »

Le livre lui donne la parole, comme il donne la parole à son entourage, propose le regard que les autres portent sur elle et celui qu’elle porte sur elle-même. L’auteure s’appuie sur ce qui est su et peut-être sur ce qui est supposé, et il sort de ce livre un hommage aimant et vibrant à Niki de Saint Phalle. Certaines pages sont extrêmement bouleversantes, sur la féminité, la maternité, le corps et la santé abîmée par les produits que Niki utilise  dans son travail

« 19 h 28.Elle avance les doigts vers sa coupe, se ravise, les pose sur sa Ventoline. Paris lui réussit si peu qu’elle doit, ordre du médecin, partir chercher l’air au sommet des montagnes ou, si elle préfère, dans la chaleur des plaines désertiques. Elle a choisi la Suisse, aussitôt, sans même réfléchir. Mon mari y habite avec sa maîtresse, avait-elle plaidé, peut-être pourrais-je le voir plus souvent. Le médecin n’avait pas tiqué: la polygamie des artistes est désormais un fait entériné. Vous comprenez, avait-elle pourtant ajouté pour se justifier, je veux bien partir respirer dans n’importe quel trou paumé, mais il me faut absolument là-bas, un amant, un nouveau projet, des excitations, des fièvres, pour me brusquer le souffle, le creuser, le couper, bref me rappeler que j’en ai un dont je dois prendre soin. On oublie vite ce qui nous tient en vie si on néglige de vivre, je veux dire, vraiment vivre… »

et l’amour. Celui qui la lie à Jean Tinguely:

« Alors voilà mon Jean, on m’a dit que tu étais mort.

Tu étais mort et je ne m’en souvenais plus.

C’est assez étrange le tri qu’opère la mémoire. on pourrait croire qu’un événement pareil – ta mort – m’aurait laissé un souvenir franc et costaud, souvenir de taille, taille d’une pierre volumineuse couchée de tout son long sur ma conscience, capable de concasser tout ce qui n’est pas elle: ta mort. Quelque chose, vois-tu, proche de l’obsession. Eh bien non. C’est l’inverse qui s’est produit m’a-t-on expliqué: mon cerveau, pour éviter l’inconcevable, a préféré le réduire à la taille de l’infime, du délébile, de la poussière. Les jeunes enfants violés procèdent de même a-t-on ajouté. Undoubtfully. »

Sans oublier ce qui pour moi est le cœur de l’œuvre de cette artiste, la violence subie en enfance, la douleur et le chagrin. L’art comme exorcisme, et comme refus de la fatalité ou de la honte, ou de la déception ou de l’humiliation. L’art comme vie.

Je veux simplement et vivement conseiller cette lecture impossible à lâcher tant Niki est attachante, tant l’écriture de Caroline Deyns fait résonner chaque mot, chaque situation. Voir Niki dans ces vidéos m’émeut aujourd’hui, essayant de restituer cette lecture faite il y a quelques mois déjà.

De la vraie et belle littérature en hommage à une authentique femme artiste.

J’en ai gagné un regard sur elle qui en fait une sœur, me reste à aller voir les nanas, un jour j’espère.

« Elle hait l’arête, la ligne droite, la symétrie. Le fait est qu’elle possède un corps à géométrie variable, extraordinairement réactif au milieu qui l’entoure, des tripes modulables et rétractiles qu’un espace charpenté au cordeau parvient à compacter au format cube à angles aigus. À l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures: un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie. Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Dès le soir, elle se renseigne. Trencadis est le mot (catalan) qu’elle retient. Une mosaïque de céramique et de verre, lui explique-t-on. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple. Si je comprends bien, le Trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite, broyer le figé pour enfanter le mouvement, briser le quotidien pour inventer le féérique, c’est cela?  Elle rit: ça devrait être presque un art de vie, non ? « 

Mais  j’insiste encore, au-delà de la biographie de Niki, ce roman de sa vie est la découverte d’une très belle plume. J’ai pris un immense plaisir à cette lecture.

 

« Patagonie route 203 » – Eduardo Fernando Varela – Métailié, bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait dans l’air. vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre. Quand les rafales se mêlaient à la brise de mer, d’énormes tourbillons de poussière grimpaient au ciel en lentes spirales. Au loin, confondu avec le paysage, le camion roulait en oscillant à un rythme qui semblait sourdre des profondeurs de la planète. Les courbes molles du terrain lui donnaient des allures de serpent paresseux et, plus qu’un déplacement, c’était un glissement, une reptation liquide sur la surface inclinée. »

Voici un livre étrange et original…Un roman dans lequel il faut entrer et rester jusqu’au bout. Cette lecture a quelque chose d’hypnotique, d’envoûtant et de perturbant. Un road-trip plein de lenteur, de détours, de véhicules improbables, d’apparitions et de disparitions. Un voyage onirique en camion avec Parker. Campement:

« De loin, le campement de Parker évoquait les contours d’un village miniature découpé sur le rouge furieux des nuages, dont les lueurs semblaient défier la Voie lactée. La steppe désolée était son habitat préféré, la dernière partie qui lui restait des nombreuses qu’il avait perdues au long de sa vie, seul et unique au monde où il se sentait bien et en sécurité. Il éprouvait dans ces paysages une félicité profonde, comme s’il vivait un exil intérieur qui le préservait de tous les maux de la terre, et il passait des journées entières installé dans ces vastes étendues anonymes. Parfois il allongeait ses trajets sciemment des routes secondaires qui distendaient au maximum cet espace de temps magique, comme un état de grâce, entre le départ et l’arrivée. »

Parker fuit, se cache un peu, mais pas tant que ça, Parker transporte des choses diverses sans déclarations. Parker est un solitaire après des mésaventures collectives. Il parle seul. Quand il parle avec un autre humain, ça peut donner ça:

« -Quel drôle de type vous faites, vous n’êtes pas d’ici, hein? demanda le journaliste.

Le regard de Parker, hautain, se perdit au loin, tandis que l’autre montrait du doigt l’étui de saxophone et attendait une réponse.

-Ici personne n’est d’ici, ils viennent tous d’ailleurs. Ceux qui étaient d’ici n’existent plus.

-Et vous êtes camionneur comme ma grand-mère, els vrais camionneurs ne jouent pas de la trompette.

-C’est un saxo, pas une trompette.

-C’est pire.

Le journaliste réfléchit quelques secondes.

-On vous appelle Parker parce que vous jouez du saxo?

-Non, à cause du stylo que j’avais gagné à une tombola de l’école, j’ai eu mon quart d’heure de célébrité.

-Et vous allez où comme ça?

-Je transporte des fruits depuis les vallées jusqu’au port, en évitant l’espèce humaine, je vous l’ai déjà dit mille fois.

-Alors je ne dois pas faire partie de l’espèce humaine. Je suis flatté. »

Parker ferait un exceptionnel personnage de bande – dessinée, tout le roman d’ailleurs. Parker en camion, sauf quand il fait du vélo à voile…Passionnant personnage, Parker. Très intelligent, très « philosophe », et profondément soumis à ses émotions, bien qu’il paraisse que ce soit le contraire – juste parce qu’il ne parle que peu 

« Il s’assit sur le cadavre d’un moteur, alluma une cigarette et commença à chercher désespérément un souvenir agréable pour lui tenir compagnie. Les bons augures s’évanouissaient à mesure que la journée s’écoulait et que l’envahissait un malaise connu, qui virait à l’angoisse. Quand à la solitude absolue s’ajoutait l’absence d’un abri confortable, Parker devenait un être désemparé, un paria sans feu ni lieu qui errait à la surface de la terre comme une âme en peine. Cela lui arrivait sans prévenir, en traître, lorsque le climat, les pensées et certains paysages se mêlaient à son état d’esprit. »

Patagonie. Décors, paysages fluctuants, comme le dit l’auteur dans les premières phrases, tout ici est mouvant, fait de courants d’air, d’eau, de lumière, tout semble vrai mais tout est trompeur. Ce livre dans ses descriptions, tant des paysages que des gens rencontrés, a un côté magique; pas au sens qu’on donne à ce mot de « merveilleux », mais au sens d’une chose incompréhensible par la raison. Et à peine par les sens.

Parker ainsi navigue dans son camion, louvoyant par crainte de poursuiveurs, mais pas tant que ça, car il a de la ressource. Parfois, au hasard d’un carrefour ou d’un grand coup de vent, il revoit un ami, le journaliste qui enquête sur des épaves d’hélicoptères, son vieux patron Constanzo est planqué à Buenos Aires et d’une faible utilité. Non, Parker vit sa vie d’errance avec contentement, si on peut aller jusque là dans ses émotions.

Jusqu’au jour où il va rencontrer Maytén, ravissante jeune femme, qui tient la billetterie d’une fête foraine, épouse de Bruno, un teigneux. Notre routier tombe éperdument amoureux. Il s’en suivra un bout de vie illuminé tout à coup. Et la suite vous la lirez, bien sûr.

Ce roman est donc remarquable par son atmosphère, celle qui se dégage de ces immensités patagonnes hantées de légendes – auxquelles bien sûr Parker ne croit pas – où les lieux ont des noms évocateurs et pas très rassurants, où les villages épars n’offrent pas grand chose…sinon cette fête foraine et la belle Maytén. Qu’il va enlever à son mari, et ça ne va pas aller tout seul.

« Elle ne voulait pas ressembler à ces bonnes femmes qui passaient leur temps à soupirer et à pleurnicher. Elle s’était endurcie dans la steppe, en affrontant la solitude, la neige et le vent, mais elle éprouvait maintenant quelque chose d’étrange. Elle avait rarement pu dans sa vie confier ses sentiments à quelqu’un, ni à son père, le peu de temps qu’elle avait passé avec lui, ni à sa mère, une femme dure qui se consacrait entièrement à la survie des siens. Avec ses sœurs seulement elle avait pu nouer des liens que le temps, l’éloignement avaient effacés. Elle détestait les soirées depuis toujours, quand la nuit tombait quelque chose mourait en elle, une blessure dans la poitrine s’ouvrait à mesure que le monde disparaissait et que l’obscurité avalait les choses autour d’elle. Dès que le vent soufflait du soir, qui pouvait durer des semaines, le désarroi lui serrait le cœur. »

L’auteur a su créer un étirement du temps, un silence traversé de courants d’air, du bruit du moteur du camion, et d’une radio qui hoquette, sautant d’une fréquence à une autre et contribuant à l’impression qu’ici, rien n’a de suite, rien n’est tracé ni compté, le temps et les distances comme le reste. Ce pays n’a pas de cartes, les noms vont et viennent, les gens sont rares. Les éléments règnent en maîtres, l’homme n’étant ici pas bien plus qu’une bestiole qui survit en tentant de donner le change.

« Le camion de Parker fendait l’air de sa proue, secoué par le vent, et les bâches qui couvraient la remorque se gonflaient, fouettées par une main invisible. Après une demie-journée de route, la plaine céda la place à de hautes falaises d’où l’on apercevait l’immense tapis bleu de l’océan, décoré de lignes d’écume blanche. D’un côté, c’étaient des ravins caillouteux et des plages brumeuses à l’infini, de l’autre une succession de dunes qui ondulaient comme des vagues et se déplaçaient imperceptiblement. »

Donc il y a Parker et son saxophone désespérant, Parker qui va être mis face à des choix auxquels il ne s’attendait pas, remettant sa vie en question, mais pas tant que ça, comme vous le verrez.

Cette lecture demande vraiment un état d’esprit particulier, je trouve. Il faut le prendre au bon moment pour être en phase avec cette écriture poétique, dans ce pays où les choses souvent ne sont pas ce qu’elles semblent être et se laisser balader à travers ces déserts de steppe, cet océan refoulé par les vents, si loin qu’on ne voit qu’ une frange d’écume, et ces bleds paumés où comme un miracle, au guichet du train fantôme brille Maytén. Laissez-vous égarer dans ce formidable roman, dans les lieux aux noms impossibles et inquiétants, accompagnez Parker, ça en vaut la peine. La rencontre:

« Soudain, alors que la roue passait au-dessus du stand de Jeu de massacre, où les clients visaient des ours en peluche avec des balles de chiffon, Parker découvrit quelque chose qui retint toute son attention: sur le côté, mêlée aux lots à gagner suspendus au plafond, vêtue d’un chemisier moulant qui épousait ses formes, la jeune femme qui s’occupait du stand eut à ses yeux la force implacable d’un apparition, qui s’évanouit dès que la roue emporta de nouveau Parker dans la solitude des hauteurs. »

Car enfin c’est, je ne vais pas oublier de le dire, un très très beau roman d’amour.

Coup de cœur.