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Livrophage !

« Avec Bas Jan Ader » -Thomas Giraud – éditions La Contre Allée, collection La Sentinelle

bja-hd« Tu étais seul, tu as toujours été seul. Ça n’a jamais été d’une solitude déprimée et déprimante mais ce fut une solitude qui je suppose s’est imposée par la force des choses, la mort d’un père, la sortie de la guerre, une adolescence rebelle, bref, une solitude orgueilleuse. »

Voici une fois encore un livre inhabituel pour moi. Ce texte est je pense caractéristique de cette collection ( une découverte en ce qui me concerne ) qui porte «  une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels.« 

Me voici à découvrir Bas Jan Ader sous le regard de Thomas Giraud. Outre le fait que je ne connais pas ce « performer », photographe, cinéaste, artiste conceptuel, et que cette forme d’art – conceptuel – est pour moi assez hermétique je suis capable néanmoins de m’y intéresser ( je remercie ici Martine F. qui m’a ouvert quelques trappes et quelques lucarnes sur le sujet ! ). Enfin je découvre aussi Thomas Giraud que je n’ai jamais lu.

J’ai beaucoup aimé cette écriture, qui se pose ici dans la narration comme une voix off, un récit à voix basse, récit allié à un regard sur l’artiste qui va au-delà de son art, qui fait pour lui une introspection, qui tente d’entrer dans la peau et le cerveau de Bas Jan Ader; qui cherche à mieux comprendre, à mieux regarder et percevoir, qui cherche des réponses à toutes les questions qu’ont posées les œuvres de ce hollandais né en 1942 et disparu en mer en 1975. Vie brève consacrée à la chute. Et quand on dit chute, ce sont celles qu’il va faire depuis le toit de sa maison, en vélo dans un canal, etc…mais allégorie de la chute comme fatalité, destinée, je ne fais là que supposer. Ainsi Thomas Giraud enquêteur, en quêteur, prospecte l’œuvre de Bas Jan Ader. Comme l’artiste le fait sur sa famille, sur son père. Plus ou moins consciemment. Thomas Giraud n’affirme rien, il suppose, il réfléchit…

« Ce que tu sais de lui, ce sont les images de tout le monde auxquelles s’ajoutent les anecdotes et souvenirs familiaux. C’est aussi très irréel même si le propre de la réalité est de paraître irréelle. Finalement, ça donne quelqu’un qui est tombé, qui était grand. Tu grandis donc avec une image écrasante d’un homme qui se glisse dans tout, partout. La preuve, ta mère qui joue le rôle de la mère, joue aussi celui du père, de l’image qu’elle s’en fait d’avant et maintenant, te donne des indices, des mensonges et aussi de brèves vérités sur ce qu’il a pu être. »

L’œuvre qui émane de ce jeune homme dont Thomas Giraud nous conte l’enfance – authentique et aussi supposée –  est bien sûr surprenante, et bouleversante. Thomas Giraud cherche, recherche ce qui a germé en cet homme pour aboutir à ce genre d’œuvre qui renferme tant de chagrin, de tristesse, de mélancolie, qui l’amène à – sa femme le filme – « I’m too sad to tell you » ou « How crying can be considered art ».

Thomas Giraud s’adresse à l’artiste, et je trouve d’une grande douceur, d’une grande délicatesse sa façon de parler avec lui, de nous parler de lui. Cette écriture à elle seule vaut qu’on la lise, et donne finalement un grand intérêt pour l’étrangeté de cet artiste. Il faut se garder de tout jugement hâtif et réfléchir. Bien sûr, j’ai été particulièrement émue de l’histoire de l’enfant que fut Bas Jan Ader, par ce que fut sa quête du père, fusillé par les allemands. Thomas Giraud regarde les chutes, et les disparitions de l’artiste. Aux Beaux-Arts, Bas Jan Ader et la gomme:

567px-Sunsetblv« À un moment tu as arrêté de dessiner pour ne faire que gommer.[…] Tu as réalisé que tu te trompais sur ce qu’il pouvait sortir de bon de ce cours de dessin. Ce n’était pas le dessin qui comptait. Il y avait la gomme dont la forme changeait au fur et à mesure que tu la frottais contre le papier. Cette longue et patiente disparition en petits morceaux de ce beau rectangle frais et souple du premier jour, si blanc et maintenant comme cabossé, gris, tordu. Tu aurais pu conserver comme des dessins d’un genre nouveau les petites pelures de gomme et de papier mélangées: mises dans des pots de yaourt en verre translucide, sur lesquels tu aurais collé de petites étiquettes blanches où tu aurais griffonné avec ton écriture rapide et illisible Bas Jan Ader et en dessous, Cours de dessin, 1961, Académie de Rietveld, ça aurait fait chic. »

et avec lui, devant le visage désarmant et le long corps longiligne de l’artiste, on est pris d’une forte émotion. Sur une coquille de noix il disparut à tout jamais.

Je suis bien incapable d’aller au-delà de ces quelques phrases car ce livre à voix de confidence, de secret chuchoté est vraiment doux à lire, malgré le sentiment d’un ‘intense chagrin qui ressort de la vie brève de Bas Jan Ader.

Thomas Giraud en rend parfaitement la sensibilité et l’infinité de questions que posent cet artiste et son œuvre. Petit opus poétique, tendre et intelligent. Ecriture remarquable, j’ai beaucoup aimé.

« Étonné, tu as du enfiler cet état de somnambulisme décontracté où l’on dit que tout ira bien pourvu qu’on ne pense à rien. Tu as pensé à la douceur du mouvement régulier des vagues et alors que tu imaginais sentir l’odeur des algues, du sel, c’est celle de l’humus, de la forêt qui t’a emporté, avec l’évidente désinvolture des vrais miracles. »

Entretien avec Hélène FOURNIER, traductrice

AVT_Helene-Fournier_5659C’est après avoir lu le roman de Willy Vlautin « Devenir quelqu’un » que j’ai voulu interroger Hélène Fournier, traductrice de l’anglais en particulier pour la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel, sous la direction de Francis Geffard. Je lis beaucoup de littérature étrangère, beaucoup de romans anglo-saxons, et le rôle de la traduction m’a toujours intéressée. Grâce aux traductrices et traducteurs, je peux accéder à une variété infinie de littératures, de cultures, et donc de bonheurs de découvertes formidables. J’ai choisi Hélène Fournier parce que j’ai beaucoup aimé les livres sur lesquels elle a travaillé ( comme Dan Chaon par exemple ) et je suis très heureuse de nos échanges dont voici le résultat pour vous. J’ajoute qu’Hélène s’est montrée très participative, impliquée dans nos conversations, ce fut un grand plaisir, vraiment, de parler avec elle.

S- Comment et pourquoi êtes-vous choisie quand vous l’êtes, qu’est-ce qui vous, vous fait accepter ou refuser une traduction ?

H- Concernant le fait d’être choisie, il faudrait poser la question à Francis Geffard. Quant à refuser une traduction, ça ne m’est arrivé que deux fois en plus de vingt ans de carrière. La première fois face à un texte que je me sentais incapable de traduire, la seconde davantage liée à l’auteur avec qui j’avais eu beaucoup de mal à travailler.

S- Je suppose que vous lisez d’abord le texte, une ou plusieurs fois ?  Ensuite, comment entrez-vous en contact avec l’auteur que vous allez traduire et de quel ordre sont vos échanges ?

H – Oui, je lis le texte une ou deux fois, tout dépend de la difficulté. Je le lis avec les yeux d’une traductrice et non pas d’une lectrice. Je repère les difficultés, je note quelques questions générales à poser à l’auteur. Il m’arrive aussi de prendre des notes – vocabulaire spécialisé, répétitions voulues par l’auteur à bien reprendre en français, tics de langage d’un personnage. Ensuite, si c’est un auteur dont je n’ai encore rien traduit, je prends contact avec lui par mail pour me présenter et lui demander s’il accepte de répondre à mes questions. Généralement, j’envoie mes questions à la fin de chaque chapitre. Elles portent essentiellement sur le vocabulaire, sur certaines spécificités américaines dont nous n’avons pas forcément l’équivalent, mais je peux aussi leur demander de m’envoyer une photo qui me permettra de mieux visualiser telle ou telle chose. Mes auteurs sont le plus souvent très réactifs, ce qui est vraiment agréable.

S- Y a-t-il des moments de doute, de flottement, des difficultés qui varient selon l’auteur traduit ?

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-jH- Il y a toujours des moments de doute voire de découragement. Même si certains auteurs me semblent plus faciles à traduire que d’autres. J’ai des auteurs très littéraires, chacun a son écriture, son style, ses obsessions, il me faut à chaque fois m’adapter, et cet échange entre nous m’aide à mieux le traduire. Au fil des ans, de vraies relations s’établissent, nous nous rencontrons, nous restons en lien et connaître l’homme ou la femme derrière l’écrivain est vraiment un plus pour moi dans mon travail. Je n’imaginerais pas une seconde traduire un auteur mort. Ce que j’aime dans ce travail, c’est précisément ce contact.

S-Comment envisagez-vous votre fonction et votre rôle sur le résultat final ? Comme lectrice je me pose tout le temps la question de savoir ce que je lirais si je lisais couramment l’anglais ou l’espagnol. Finissant un livre écrit en français par un russe, je me suis même posé la question de ce qu’aurait été la traduction de ce texte superbe s’il avait été écrit en russe et traduit ensuite, vous voyez ce que je veux dire?

H- Chaque traduction est un défi. Je trouve que les auteurs sont très courageux de me confier un de leurs biens les plus précieux. Pour moi, c’est une lourde responsabilité car le pire serait de les trahir involontairement. Et je crois que c’est cette crainte qui me pousse à leur poser autant de questions. D’après ce qu’ils me disent, et malgré le temps et le travail que cela exige d’eux, ma démarche semble plutôt les rassurer et leur montrer mon désir d’approcher au plus près de ce qu’ils ont voulu écrire.

S- Dans notre échange téléphonique vous m’avez parlé de votre amour de la langue française et de votre volonté absolue d’être la plus fidèle possible à ce qu’à écrit l’auteur, le ton, le niveau de langage, ce qu’il a voulu qu’il se dégage de ses mots. Il vous faut aussi une connaissance parfaite de la langue que vous traduisez, l’anglais, et en connaître aussi les nuances, les niveaux de langage.  Y a -t-il des moments compliqués ? Où vous doutez ?

Ballade-pour-LeroyH- Oui, je suis amoureuse de la langue française, et j’ai compris très tard que ce métier me permettait d’écrire en français en utilisant l’anglais comme un outil (et sans craindre le syndrome de la page blanche). Il faut effectivement avoir une bonne connaissance de l’anglais et parfois mes questions tournent justement autour des « colloquialisms », des expressions apparemment intraduisibles, des jeux de mots. Je peux avoir du mal aussi à évaluer par exemple le degré de vulgarité d’un mot. Ce sont toutes ces nuances qui me passionnent.

S-Enfin comment vous sentez-vous une fois le travail bouclé ? Que ressentez-vous quand le livre est publié et que vous avez permis à plein de gens de lire un livre venu d’ailleurs ?

H- Quand j’ai fini de traduire un roman ou un recueil de nouvelles, j’éprouve un certain soulagement. Le résultat de mois de travail intense est là sous mes yeux et ça fait du bien. Mais pour être totalement sereine, je dois attendre que mon éditeur, Francis Geffard, ait lu ma traduction et se dise satisfait. Et puis lorsqu’elle sort en librairie, je n’ose pas trop parcourir les pages de crainte qu’il y ait ne serait-ce qu’une coquille. Mais j’ai hâte de voir ou revoir l’auteur qui est souvent invité en France à cette occasion ou pour le festival America. C’est une immense joie pour moi de le retrouver après ces mois d’échange autour de son livre. Et je suis bien évidemment très heureuse de permettre aux lecteurs d’avoir accès à ces livres « venus d’ailleurs ».

Chère Hélène, je vous remercie infiniment du temps que vous avez consacré à ces quelques questions. Je trouve votre travail absolument essentiel aux amoureux de littérature du monde entier, vos réponses permettent de mieux comprendre ce que nous lisons quand c’est traduit, le travail délicat en amont du livre qui mène à la beauté et à l’authenticité d’un texte. 

Merci encore !

ICI un lien vers Babelio et les livres traduits par Hélène Fournier

« Je vais ainsi » – Hwang Jungeun – éditions Zoe, traduit du coréen par Jeong Eun Jin et Jacques Batilliot

thumb-small_zoe_jevaisainsi« So Ra

Je m’appelle So ra.

Le caractère chinois ra de So Ra désigne le persil. Au départ, mes parents voulaient prendre un autre ra, qui signifie « fruit », mais mon grand-père qui était allé déclarer ma naissance à l’état civil avait commis une erreur. Il parait qu’il aimait bien manger du persil, alors il ne s’agissait peut-être pas d’une erreur, mais de ses goûts personnels. En effet, les formes de ces sinogrammes ne sont-elles pas très distinctes? Tu ne peux tout de même pas prétendre que tu les as confondues, papy ! »

Voici ma première lecture coréenne, et c’est un étonnant voyage, curieux, onirique parfois alors que tout est bien ici réel. Si ce ne sont les rêves racontés, interprétés…Je ne sais quasiment rien de cette culture, de ce pays, mes lectures ne m’ont pas souvent portée vers l’Asie. Et la curiosité n’est vraiment pas un vilain défaut en cette matière.

Mon attention a été captée par le premier personnage, So Ra. Je l’ai tout de suite aimée, même si au fil du livre, à travers le regard de sa jeune sœur Na Na, son image a pris d’autres nuances.

Donc, commençons par le commencement : le livre est composé de trois regards croisés; deux jeunes filles, sœurs, So Ra et Na Na, et celui qui devient leur frère de cœur, Na Ki. Na Ki est le dernier à parler, et c’est une belle construction, car soudain quelque chose se révèle par sa voix. Bref. Les deux sœurs vivent avec leur mère Ae Ja. Celle-ci, veuve de Kûm Ju, tombe dans la misère et va s’installer avec ses filles dans un logement en sous-sol, partagé par une fine demie-cloison d’un autre logement. Ici vivent Na Ki et Sun Ja sa mère.

cooking-2129078_640« Il s’agissait de deux locations qui partageait l’entrée et une salle d’eau équipée de toilettes. On les avait aménagées en divisant en son milieu un sous-sol, qui à l’origine avait servi de cave, à l’aide d’une cloison. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Autrement dit, cette cloison était volontairement incomplète à ses deux extrémités. Le sous-sol, doté d’une entrée et d’une salle d’eau, avait été coupé en deux. Donc…Les gens habitant d’un côté ou de l’autre de la cloison n’avaient pas un logement complet, mais seulement la moitié. À chaque extrémité, l’entrée et la salle d’eau étaient des parties communes au foyer de gauche et à celui de droite. Cela peut paraître bizarre, mais ça existe, ce genre de logis. »

Ce livre, un récit intimiste, va décrire les interactions entre ces trois personnages, entre eux et leur famille respective, dont le récit de Na Ki sur son expérience au Japon qui va introduire la perturbation, même si elle reste mystérieuse, on devine plus qu’on ne sait. Les explications des prénoms au début évoquant la subtilité et les nuances des idéogrammes m’ont plu, faisant mine de dire peu, ça explique déjà beaucoup des relations entre les protagonistes du récit. Ainsi la mère, Ae Ja et son caractère en une si belle écriture:

« Quand on meurt, c’est fini, dit Ae Ja en ajoutant que ce monde est plein de rancœur.

Si c’est fini, rancœur ou pas, restera-t-il quelque chose? Tout ce qu’elle raconte est étrange et paradoxal, mais quand on l’écoute on se laisse avoir. On se laisse avoir tout en se disant qu’on ne devrait pas. On écoute sans y prendre garde, mais au bout d’un moment, on se rend compte, Zut, on s’est laissé embobiner. La plupart des histoires d’Ae Ja sont comme ça. Elles sont comme des pêches trop mûres ou des incantations séduisantes et vénéneuses. Quand on l’écoute, notre cerveau se dilue dans le suc des mots qui s’infiltrent par nos oreilles. »

south-korea-6170469_640Cette histoire est subtile et complexe, et la voix de chaque personne transforme à chaque fois la vision qu’on a de ce  microcosme semi-familial. La grossesse de Na Na est aussi un élément perturbateur, pas parce que cette grossesse n’est pas vraiment voulue, mais parce que ça change les regards et les visions des autres, ça les fait se retourner aussi sur leur propre expérience, leurs antécédents familiaux. Quant au père futur, je trouve ce personnage froid et un peu inquiétant. Sous le regard de Na Na, ce court extrait dit beaucoup de ces deux personnes:

« Je peux vous dire que je l’aime. Je l’aime à un degré et avec une intensité qui me sont propres, même si ce n’est pas comparable à l’amour corps et âme d’Ae Ja pour Kûm Ju ssi. Il n’est pas bavard, ni très affectueux, ni très futé, mais je le trouve adorable. »

Et il dit aussi beaucoup de l’ambiance de ce roman, assez éloignée de ce que je lis, sans doute parce que cette culture que je ne connais pas est très éloignée de la nôtre en ce qui concerne les relations et interactions humaines, familiales, amoureuses ou amicales. Que dire de plus de ce livre à l’ambiance subtilement insufflée, une histoire où tout est plus suggéré qu’énoncé ? Ou pourtant parfois il y a dans les propos de la rudesse, de la violence retenue…J’ai beaucoup aimé tout en gardant la sensation de ne pas avoir tout saisi, cette histoire garde quelque chose d’opaque et trouble, quelque chose qui ne s’offre pas facilement à la lectrice, quelque chose de perturbant. C’est une ouverture sur une autre société, une autre façon d’envisager l’amour, la famille, avec d’autres codes… Une lecture très intéressante pour moi et peut-être à lire une seconde fois. Le très beau titre – très bien choisi dans sa sobriété – est glissé ici et là dans le livre, souvent dans la bouche de Na Na. Une très belle expérience de lecture.  Na Ki apporte un point, un nœud dans cette histoire très habilement bâtie.

La fin:

road-5578115_640« Être dépourvu de sens, c’est mauvais?

So Ra, Na Na, grand frère Na Ki, tante Sun Ja, le bébé et même Ae Ja, tous, ils sont peut-être dépourvus de sens du point de vue de ce monde. Ce sont peut-être des êtres futiles, presque dépourvus de sens.

Est-ce pour cela qu’ils ne sont pas précieux? se demande Na Na, mais elle n’est pas convaincue.

Le bébé est calme à présent. So Ra et grand frère Na Ki respirent tranquillement dans leur sommeil. Tous sont endormis. Je les écoute dans l’obscurité. Bientôt il fera jour. 

Je vais ainsi. »

« L’agneau des neiges » – Dimitri Bortnikov- éditions Rivages

images« Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.

Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse…Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.

Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards…Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de la Dvina. »

Eh bien je sors subjuguée de cette lecture que je n’ai pas pu lâcher. Tout pour moi est exceptionnel dans ce roman, écrit en français par cet auteur russe; et en amatrice intéressée voire captivée par la traduction, je me suis demandée si l’auteur avait écrit en russe, quel aurait été le résultat traduit. Car ici, tout est tourbillon, phrases courtes, exclamations, apostrophes… Et beauté intense de la vivacité de ce roman. C’est nerveux et bouillonnant de vie, alors que la mort règne partout dans le pays. La révolution fait son œuvre, les bombes allemandes pilonnent Leningrad, des enfants naissent déjà orphelins, la faim, la misère, le froid. Mais il y a l’amour, l’amour maternel de celles qui ne le sont pas, ou plus, ou pas encore, mères;  l’amour tout court. La mère de Maria:

« Sa mère…Ni vieille ni jeune…Âgée de deux fils, de trois morts-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante…Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts…Minuscule animal dans une chapka comme berceau…Ça tient à quoi tout ça…À une prière peut-être…Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot…Une graine dans la neige. »

Et l’enfant :

« Père et mère s’attendaient à ce que l’enfant meure. D’un jour à l’autre…Si faible! Si faible !La mère se penchait pour écouter si le bébé respirait. La petite respirait. Oui. Mais son souffle…Il n’aurait pas réveillé un cheveu endormi, son souffle ! N’aurait pas embué  le miroir aux âmes, son souffle…Faible brise aux grands yeux…Un oisillon! La chapka de son père comme un nid! Eh oui, la fillette – vivait. Elle vivait sans crier. Silencieuse. Regardait. Tétait bien…Réclamait rarement et jamais en chouinant. Jamais. Une semaine…Deux. Et ils ont fini par la faire baptiser. En cachette. Pas dans une église, non, mais chez un prêtre. »

640px-Ленинград_блокадный._Дети_наблюдают_за_самолетамиL’histoire de la toute petite enfance de Maria est bouleversante. Entre ses deux frères bêtes et méchants, la vache Aurore et le chien Droujok, tente de grandir Maria Patte d’Ours ainsi nommée à cause de sa botte de feutre pour cacher son pied bot. Que cette enfant m’a touchée, que l’ambiance de cette enfance est froide, et c’est là que se noue serré, très serré le lien de la lectrice avec cette Maria inoubliable, unique. Entre des vies contées comme celle de Nicanor, des scènes du quotidien de ces pauvres gens, l’arrivée des soldats aussi maigres, aussi pauvres, mais armés et vêtus de l’uniforme, la violence inouïe de ce qui se passe là…Maria tombe malade et arrive Serafima, poussant une brouette de poissons. La marraine, inespérée bonne fée qui se penche sur le pauvre berceau de la petite. Maria sait très bien qui est Serafima et dit à ses frères:

« Faites ce que vous dit cette femme. C’est ma marraine. Elle sera soulagée…Ça fait longtemps que je suis comme ça. Faites ce qu’elle dit, cette femme. Je suis un poids pour vous. Il vaut mieux pour vous avoir le ventre plein – sans moi, que vide – avec moi. » Voilà ce qu’elle a dit. Gloutons comme ils étaient…Tout de même, ils se grattaient la tête! Mais, oui…Mais la faim a toujours le dernier mot, comme on dit dans le Nord. Ils ont accepté le marché. Ils ont vendu Maria. Sans marchander…Pour douze poissons . Sans chicaner… »

Et c’est Maria, la douce, curieuse, fragile mais pourtant si courageuse Maria que nous allons suivre, portée comme un fétu de paille dans les tempêtes de la Grande Histoire, et dans le souffle de sa propre vie, de son cœur et de son incroyable ténacité à vivre dans ce territoire de misère. Maria rencontre une vieille :

 » Folle ou pas folle – elle avait raison. Après avoir mangé l’Ukraine et bu la Volga, la famine a commencé à loucher vers le nord.

Fadade ou pas fadade, c’est cette vieille qui a donné à Maria trois poissons séchés pour la route. « Regarde ma bouche – elle a dit. Même un nourrisson a plus de dents dedans ! Je te donne trois poissons. J’en ai encore un pour moi. Hé hé, je l’aurai à sucer pour dix ans! Et une fois sous terre – je le sucerai encore… »

622px-Ленинград._Старший_инструктор_пожарной_охраны_А.Г._ВоронковEn route pour Leningrad, Maria fait un arrêt à Novgorod. Pour moi, cette ville c’est « Michel Strogoff » et puis surtout, « La légende de Novgorode »  – sur laquelle subsiste encore un doute quant à son authenticité – qui précède et annonce « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars (qui reste dans les découvertes fondatrices de la lectrice que je suis). J’ai déniché sur France Culture CECI, avec Dimitri Bortnikov lui-même en intervenant.

« Novgorod la Blanche. Novgorod la Grande. La ville aux mille églises. La ville aux murs blancs comme neige. Eh bien…Ils étaient gris ses murs. Des draps sales, ses murs. Et les églises aux coupoles d’or – décapitées pour la plupart. Telles des cheminées sous le ciel, sans feux, ni fumée. Le feu de de leurs iconostases ne chauffait plus les yeux. »

Ah ! Comment dire la force de cette écriture, ça prend au ventre à chaque page…Mais quel beau roman, mais quelle superbe héroïne. Et quel talent inouï !  Car ces tempêtes humaines et historiques, ces souffles puissants de vie qui tentent de repousser ceux de la mort sont victorieux ou presque grâce à Maria, lumineuse, si attachante…Comme il est difficile de dire sans rien livrer ! Dire comme les traces de cette lecture me marqueront fort. Le talent c’est aussi là de nous faire suivre les pas de Maria qui va s’accrocher encore et toujours et va tout donner à ceux qui comme elle petite sont démunis de parents.

640px-Ленинград._Новогодняя_елка« On abandonne les gosses même au paradis, il paraît…Et on les adopte même en enfer. Eh oui. Même dans le pays où tout le monde est censé être heureux et chanter le bonheur – on se débarrasse des moutards. Les toutes jeunes mères, les laissent à la maternité. À la source, quoi. Les pêcheurs parfois rejettent le menu fretin à l’eau…Et les mères, elles pleurnichent de honte un peu, mais les laissent et partent vite-vite, visage caché…Et puis on transfère les bébés dans les Maisons d’enfance. »

J’ai marqué à peu près une page sur trois, tant tout est marquant dans cette histoire comme cette écriture dans laquelle, comme vous le voyez dans les extraits, la ponctuation n’est guère conventionnelle et abondante, imprimant un rythme de lecture très particulier, comme un souffle irrégulier.  Avec Anna la Rousse, Spiridon, Pélagie, Antonina la cuisinière et la nuée de moineaux affamés de l’orphelinat, et puis Maria, on assiste aussi au siège de Leningrad (« Et Leningrad – encerclée. Pour neuf cents jours… ») puis à sa chute.

 » Leningrad, Leningrad…Ville affamée. Ville martyre délirante de faim…Délire de l’hiver! Seuls, les murs qui sauvent…Épais! Chaque immeuble est une forteresse! Et les icônes pleureuses se mettent à saigner des yeux… »

Dans toute la seconde partie qui la transforme en une grande héroïne jusqu’au bout, on aimera Maria inconditionnellement. J’ai eu le sentiment d’être sur les lieux. Les paysages, les visages, les odeurs, le froid de la neige et la chaleur du feu que Maria aime tant allumer, le bruit du train sur les rails, tout est perceptible. C’est un voyage dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans l’histoire des êtres humains qui y sont brinquebalés, rudoyés et souvent abandonnés, dans l’histoire de celles et ceux qui naissent et tentent de grandir dans ces tornades guerrières et meurtrières. Dans tout ce fracas avance Maria et sa difformité qui jamais ne l’empêchera de faire ce que son esprit et son cœur lui disent de faire. Il semble même en lisant et en la suivant que ce n’est ni pensé ni réfléchi, c’est, et c’est tout. C’est inhérent à ce qu’elle est, à qui elle est et c’est bouleversant, sans une once de mièvrerie ou de sentimentalisme béat, mais avec une puissance qui transporte fort et loin. Jusqu’à la dernière phrase, j’ai été tenue, captive, solidaire de ce splendide personnage. Maria qui protègera jusqu’au bout sa volée de marmots. 

« Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid…Comme une statue. Oui. Comme une pietà…La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…

La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice…La neige du don parfait. »

Je salue un si grand talent, j’en suis encore très émue. C’est réellement l’écriture, le style employé, déployé qui impulse ce souffle impétueux et si romanesque, qui donne à la humble Maria une stature qui domine tout ce récit tumultueux, dans la fureur et la barbarie des guerres. C’est beau, poétique, subtil et nourrissant quand on a faim de tout ça. Bravo et merci à Dimitri Bortnikov. Votre Maria entre dans les quelques rares héroïnes que je garde en moi comme des amies, il y en a peu en fait; mais Maria, oh oui ! est inoubliable.

Ecrivant cet article plusieurs semaines après sa lecture, j’en suis encore émerveillée. Un très très grand livre selon mes goûts et mes attentes. Bouleversant.

Pause et reset…

palermo-4217376_640Après cette période difficile pour tout le monde, après de nombreuses lectures, pas toutes chroniquées, faute de temps et d’énergie, je vous laisse jusqu’au 20, date à laquelle ma rentrée se fera sur un roman éblouissant, merveilleux, bien qu’il ne soit pas de tout repos pour l’esprit et pour le cœur.

Je me mets en pause avant un séjour en Sicile, avec l’écriture d’Andrea Camilleri dans la tête et la bande son du Parrain quand je croiserai l’Opéra de Palerme ou en visitant Corleone. Mais pas que. De multiples rendez-vous au retour, et cette pause courte sera le « reset » de la lectrice. J’ai pris un peu d’avance, et dès le 20, donc, il y aura à nouveau quelques articles, un peu plus espacés, peut-être, je n’en sais rien…Ce sera selon mon énergie. Je vous embrasse toutes et tous, vous qui continuez à me lire. Chant sicilien pour encourager les chevaux sur les aires de battage. Videmu e ciao a prestu !

POST SCRIPTUM EN COLÈRE….

Voyage en Sicile tombé à l’eau en cours de route…Je ne peux pour le moment qu’en rêver. Vols avancés, déplacés, reportés, séjour raccourci ou prolongé, ça change tous les jours…Voyage annulé, voilà ! En attendant peut-être mars? Si tout va bien? Donc il se peut, le temps que je digère, que vous me retrouviez ici plus tôt que prévu.