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Livrophage !

« Lettres à un jeune auteur » – Colum McCann – Belfond, traduites par Jean-Luc Piningre

« ÉLOIGNE-TOI DU RAISONNABLE. SOIS FERVENT. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes: cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. »

J’aime Colum McCann, beaucoup. Même si je n’ai pas trouvé autant de plaisir à lire « Transatlantique » que « Les saisons de la nuit » qui m’avait subjuguée, ou « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », superbe, cet écrivain reste dans mes favoris et ce merveilleux petit recueil sensible, plein d’humour, d’auto-dérision et de belle réflexion est un immense plaisir de lecture en tous cas pour moi. Je n’écris pas, non, et n’ai aucune velléité à le faire – ouf ! – mais je lis, ça vous le savez je lis beaucoup et depuis longtemps. Et je conseille ces lettres à un jeune auteur à tout lecteur, débutant ou pas, jeune ou non. Merci vraiment aux éditions Belfond d’avoir publié ce livre. Il m’arrive comme un cadeau à un moment difficile, où je doute un peu – beaucoup – de plein de choses et entre autres de la pertinence de parler des livres et de ceux qui les écrivent, les relisent, les traduisent, les éditent.

Mais j’ai trouvé ici la pertinence de mon choix de ne pas écrire sur ce que je ne suis pas parvenue à lire, sur ce qui ne m’a pas transportée ou énervée, enivrée ou émue, sur ce que je n’ai pas aimé. Ici on comprend bien  – même si on le sait déjà – qu’écrire n’est pas une route droite et paisible. 

Chapitre: la terreur de la page blanche

« Affirme-toi dans la persistance. Les mots viendront. Sans doute pas sous la forme d’un buisson ardent ou de colonnes de lumière, mais qu’importe. Bagarre-toi encore et encore. Si tu te bats suffisamment, le mot juste se présentera. Et, dans le cas contraire, tu auras au moins essayé.

Garde ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise.

Et tu la regardes de haut, la page blanche. »

Si je n’écris que sur ce que j’aime ou qui au minimum a capté ma curiosité ou mon attention, c’est parce que je comprends, imagine, pressens ce qu’il en coûte d’écrire, et ici Colum McCann, en phrases vives et brèves dit ce qu’il en est, la somme de travail et d’efforts que cela représente. Et je n’aurai jamais l’arrogance d’estimer que mon avis vaut quoi que ce soit de définitif. Mais si j’ai aimé, j’écris pour donner envie de lire aux autres, pour que  l’émotion, le plaisir que j’ai ressentis soient partagés par d’autres. Partager les bonnes et belles choses quoi, comme on partage un bon repas et un bon vin ou un beau lever du jour. L’auteur apostrophe le jeune auteur, le secoue parfois.

« Mais d’abord laisse-moi te prodiguer un conseil de quatre mots, le plus sage que je connaisse: ne fais pas le con. Dans les fêtes. À la librairie. Sur la page. Dans ta tête. Ne rabaisse pas les gens. N’injurie pas tes collègues. Ne va pas raconter que tu es génial.[…]Ne fais pas d’esbroufe. Ne joue pas les nobles âmes en accordant tes faveurs. N’humilie pas. Rien de tout ça. Non, non, non et non. Ne sois pas con. »

Voici en 45 courtes lettres, précédées d’une introduction et suivies d’un 46 ème texte, « Lettre à un jeune auteur, nouvelle version », un large panorama sur le travail d’écriture, de la page blanche à l’édition, et aux critiques, du « comment » au « pourquoi », en passant sur le travail d’architecte ( ce en quoi McCann brille ), la ponctuation et l’identité du personnage, une liste d’injonctions et de consignes toutes atténuées par les exceptions, les « oui mais » de la vie, de celle de l’écrivain comme du commun des mortels. Mais il y a là tant d’humour, tant de vie, tant de tempérament qu’on aurait bien tous envie de se mettre à écrire ( j’entends « oh non, pitié !  » ). McCann m’a totalement emballée avec ces lettres, toutes précédées de formidables citations de grands auteurs en exergue, comme celle-ci qui m’a fait rire:

Au chapitre: Où écrire

« Construis ta petite bicoque et pisse devant la porte quand ça te chante, nom de Dieu ! » ( Edward Abbey)

ou celle-ci au chapitre : Lire, lire lire

« Tenter d’écrire sans lire revient à prendre la mer tout seul dans un petit bateau. C’est une triste et dangereuse aventure. N’aimerais-tu pas mieux voir un horizon de bout en bout gonflé de voiles? Faire signe aux autres navigateurs; admirer leur habileté; chevaucher leur sillage quand cela t’arrange, sachant que tu traces également le tien et qu’il y a assez d’eau et de vent pour tous? » – (Téa Obreht )

Voici donc un coup de cœur pour ce petit livre lu en une heure absolue de plaisir. En fait, et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas ressenti, voici un texte parfait pour la lecture à haute voix 

« Tiens une conversation avec ce que tu écris. Lis ton travail à haute voix. Promène-toi dans l’appartement et projette-toi à travers le plafond. Le ciel est, quoi qu’il en soit, plus intéressant que lui. Ne chuchote pas, j’ai dit À HAUTE VOIX. Affronte la gêne. Accepte les railleries. Engueule un peu les mots. »

Enfin, si Colum McCann se montre drôle, vif et pertinent, la dernière lettre, elle, est un appel à la révolte, un appel à sortir du rang et à faire de son écriture une arme:

« Partout où le pouvoir s’efforce de simplifier, restitue la complexité. Partout où il donne des leçons de morale, exerce ton esprit critique. Partout où il se veut menaçant, sois pénétrant. L’écriture a cette capacité confondante de pénétrer dans la blessure sans infliger de violence.[…] Nous devons comprendre que la langue est un pouvoir, même si le pouvoir s’échine à nous le confisquer. »

Cette dernière lettre est particulièrement forte, émouvante aussi quand on aime la littérature, et ceux qui nous l’offre; je ne résiste pas, à défaut de vous les lire, de vous écrire les toutes dernières phrases:

« Écris, jeune auteur, écris. Empare-toi de ton avenir. Trouve les mots. Écris pour le pur plaisir que nous avons à le faire, mais garde en tête que nous pouvons peut-être modifier ce fichu monde un tant soit peu. C’est malgré tout un bel endroit, bizarre et terrible. La littérature nous rappelle que la vie n’est pas déjà écrite. Il reste d’immenses possibilités. Fais de ta confrontation avec le désespoir une minuscule frange de beauté. Plus tu voudras en voir, et plus tu en verras. Finalement, les seules choses qui valent la peine sont celles qui te brisent le cœur. Continue d’enrager. »

Vacances !

Bonjour à toutes et tous,

Je m’absente de ce dimanche, jusqu’au samedi 26. Mon prochain post paraîtra le 22, donc ne vous étonnez pas si je ne réponds pas à vos éventuels commentaires, je le ferai à mon retour.

Je vous dis juste que le petit livre dont il sera question est un petit bijou, un condensé de bonheur, en tous cas il l’a été pour moi.

À bientôt !

« Ceci est mon corps » – Patrick Michael Finn – éditions Les Arènes / Equinox, traduit par Yoko Lacour

« Sitôt qu’après le dîner ses parents eurent quitté la maison pour leur bowling du vendredi, Suzy Kosasovich aida Busha à débarrasser la table de la cuisine des restes de chou rouge et de poisson. Elles posèrent la vaisselle dans l’évier, qu’elles remplirent ensuite d’eau pour la mettre à tremper. La vieille femme tapota la joue de sa petite-fille et l’appela « mon petit ange ». »

Pour le moment, tout va bien…Mais attention, ce livre ne fera pas consensus; pas forcément pour ce qu’il dit mais plutôt sur la manière brute, brutale. Et puis plutôt qu’un propos orienté, ce livre décrit sans avis, sans jugement, sans rien ajouter de commentaires, il décrit et nous met sous les yeux cette nuit épouvantable, violente jusqu’à la nausée, quelque chose dont on se dit : en réalité, ce n’est pas possible, ça n’existe pas…Et se disant ça, on sait très bien que si, ça doit exister, en petits bouts ici réunis, ce qui donne une sorte de galerie de monstres, un enfer nauséabond, glauque et désespérant.

Pourtant ça commence gentiment avec cette grand-mère polonaise qui prend soin de sa petite-fille Suzy, 14 ans, et qui va fêter les pâques à l’église St Cyril de Joliet, Illinois. Cependant la petite Suzy n’est pas absorbée dans la prière, elle s’ennuie vite et son esprit part en vadrouille à travers le décor doré et les icônes:

« Suzy cessa bientôt de s’intéresser aux mystères et aux rites de la cérémonie liturgique et laissa son esprit divaguer, comparant les martyrs qui ornaient l’église à la souffrance vivante, réelle, de ceux qui vivaient à l’extérieur, dans les maisons étriquées de la rue Pulaski, ces martyrs en chair et en os qui n’étaient ni peints sur le dôme, là-haut, ni sculptés en pied, le regard triste, au milieu de fleurs et de bougies, et dont les souffrances n’excédaient pas les limites de la rue Pulaski. »

La couverture du livre est très belle et quand on finit sa lecture, on se dit que rien ne fut pur et propre comme le blanc de cette couverture. Ce qui se tapit sous cette couverture, bien loin du blanc, est très très noir. Et je ne vois aucun intérêt à vous en faire le rapport, mais seulement en quelques lignes mon point de vue.

J’ai lu ce texte d’une traite. Très bien écrit, un gros coup de poing, et en même temps la démonstration est si affreuse qu’elle perd un peu de sa crédibilité et que j’ai pris de la distance. Et heureusement parce que tout ce qui se déroule au Zimne Piwo Club le bar de Fat Kuputzniak cette nuit-là est immonde. Toute cette jeunesse aux dents déjà pourries, aux mains mutilées et au cerveau dérangé – pauvre Mickey Grogan…-, en dégoûtante débauche sexuelle – oh, Darly Shapinka… – toute cette jeunesse donne une vision de ces quartiers populaires des périphéries totalement noire et sordide, c’est le no future noyé dans l’alcool et le sexe avec la complicité d’adultes comme Fat qui sait parfaitement l’âge de ses clients:

« Suzy se fraya un chemin jusqu’au bar et se hissa sur un tabouret. Fat Kupuzniak se leva, rota, fit une grimace, tituba vers elle sans un sourire puis rota à nouveau dans son poing.

-Choisis ton poison, mon cœur. »

Cette petite Suzy dont on comprend vite que parce qu’elle est éprise de Joey Korosa, le petit ami de Darly, elle va tout tenter, tout accepter, dans les quelques brumes de naïveté enfantine qu’il lui reste, malgré quelques sursauts de lucidité, elle va céder à tout et c’est d’une infinie tristesse…14 ans…Vivre à Joliet, Illinois, dans cette banlieue où l’aciérie et sa vie de misère dévore les hommes, quand on a 14 ans, même avec une gentille grand-mère, ça ne sauve pas de la cruauté du monde, ça ne sauve pas de la débâcle.

Ce texte peut être lu comme un roman d’initiation au pire, c’est dérangeant mais aussi par moments touchant parce que Suzy est fichue, enfin on ne voit pas d’autre possibilité et c’est le matin:

« La fumée de l’usine écrasait le ciel d’un linceul plat et sombre. L’ivresse de Suzy s’était diluée en une lucidité propre aux faibles, aux vaincus. Elle demeurait choquée par les abysses d’une cruauté qui lui était restée inconnue jusqu’à cette nuit. Les gens étaient méchants, dissimulateurs, abjects; plus jamais elle ne pourrait regarder personne comme avant. Et le fardeau soudain de cette vérité transmua le trajet dans l’obscurité vers la maison, par-delà la colline, en un châtiment implacable. Une raclée de plus. »

Un livre implacable et triste. Nécessaire? Je ne sais pas, mais je l’ai lu.

NB: la prison de Joliet est ce que la ville a de plus célèbre; elle apparaît dans « The Blues Brothers » et dans « Prison Break »

 

« La route sauvage » – Willy Vlautin – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Luc Baranger

« Ce matin-là, très tôt, quand j’ai ouvert l’œil, c’était déjà l’été. Sans quitter mon sac de couchage, j’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était clair et bleu, presque sans nuages. Je me suis tourné vers le Polaroid scotché au mur, près de l’endroit où je dors. Je m’y suis vu, au bord d’une rivière, en compagnie de ma tante Margy en maillot de bain. »

Coup de cœur pour Charley et Lean on Pete !

Alors bien sûr, on peut dire que l’écriture n’est pas impressionnante, des phrases courtes, pas de fioritures, Charley nous raconte en direct son chemin cabossé. Et au final c’est tout à fait bouleversant et cette écriture simple, parfois maladroite, colle absolument à la voix de ce gosse de 15 ans, un gentil garçon qui aime courir, qui aime les chiens, qui aime le football.

« Je me suis réveillé à midi passé. J’ai jeté un œil dans la chambre de mon père mais il n’y était pas. Son pick-up n’était pas garé dans l’allée. J’ai bu un verre d’eau et fait une centaine d’abdos. J’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai pris le même chemin que la veille. Après le pont de chemin de fer, au loin, j’ai aperçu le champ de courses de Portland Meadows. »

Charley, délaissé d’abord par sa mère il y a longtemps, puis par son père – pas méchant mais inconséquent – décide de trouver un petit boulot pour être « indépendant financièrement » et il se retrouve sur le champ de courses de Portland où sévit Del Montgomery. Découvrant cet univers et au contact de la cruauté de Del, Charley va se prendre d’affection pour Lean on Pete, cheval fourbu par des courses trop dures et trop nombreuses, beau cheval maltraité et surexploité et qui après une blessure est au départ pour l’abattoir.

« Je suis donc retourné à la grange, et quand Lean on Pete m’a reconnu, il s’est approché du portillon. Je l’ai gratté en lui parlant. Ses yeux noirs étaient perdus dans le vide et de temps en temps il bâillait ou hochait la tête. Je lui ai dit qu’aujourd’hui il était le plus rapide, même le plus rapide de tout l’État, et que s’il restait prudent, s’il ne se blessait pas, il devrait remporter la victoire, et alors tout le monde serait gentil avec lui et Del ne péterait pas les plombs sur le chemin du retour. »

Ainsi va commencer la longue route du garçon et de son cheval. Charley va voler le pick up avec la remorque où se trouve Lean on Pete et tenter de rejoindre sa tante Margy, la sœur de son père qui a pris soin de lui quand il était petit. Aux dernières nouvelles, elle vit dans le Wyoming à Rock Springs, c’est donc un chemin d’environ 900 kms qui attend les deux compagnons.

Et quel chemin…Je ne vous raconte pas bien sûr les gens qu’ils vont rencontrer, bons ou mauvais, souvent à la marge, bienveillants ou pas, Bonnie, Lonnie, Mike et Dallas, Guillermo, Ruby, Joe et Sue et puis Santiago, et puis les serveuses de bars. L’amitié devient très forte entre le garçon et le cheval, Charley lui raconte son histoire ( très belles pages 136 à 137 ) puis

« Lean on Pete, à moitié endormi, me regardait. De temps en temps il hochait simplement la tête. Je l’ai caressé encore un moment, puis je lui ai mis le licou et je l’ai emmené brouter au bord de la clôture du champ de courses. Je l’ai ramené à son box et j’ai arpenté les allées des bâtiments. « 

L’histoire est tragique, mais Charley va vivre ce qu’aucun gamin de son âge ne devrait vivre à mon sens ( pages 138/139, terribles ! ) Willy Vlautin sait parfaitement dire ce que ressent son personnage, à sa mesure, sans mettre dans sa bouche des mots qui ne seraient pas les siens, et c’est pourquoi ça sonne si juste, si vrai et pourquoi c’est si émouvant. Charley n’est pas un gosse endurci, il a peur, il pleure, il se cache, il a des appréhensions, mais toujours il arrive à avancer, même roué de coups, blessé, maltraité, il ne renonce jamais. Et en sa souffrance, il a reconnu Lean on Pete comme son alter ego, son confident, son ami attentif:

« J’ai surtout passé le temps à parler à Lean on Pete, de football américain, de la façon dont mon entraîneur m’avait inscrit en équipe première à la fin de la saison, et comment j’avais assisté au banquet de l’équipe ainsi qu’à celui des première année. Je lui ai raconté mes quatre interceptions de balle, et comment j’étais devenu copain avec un défenseur du nom de Collin, qui m’invitait souvent à dormir chez lui.

À Lean on Pete j’ai parlé de la belle maison de mon copain, et aussi de ses trois sœurs, toutes très jolies.[…] De toute ma vie je n’ai connu de meilleur endroit. J’ai avoué à Lean on Pete qu’il y a quelques semaines de ça j’avais tenté d’appeler Collin, mais j’avais peur de donner l’impression de quémander et je ne voulais pas que ses sœurs apprennent la façon dont je vivais. J’ai dit à Lean on Pete que s’il leur arrive de penser à moi, j’aimerais qu’ils croient que tout va bien. Je préférerais ne jamais les revoir plutôt que de leur laisser découvrir ma situation. »

Personnellement, ces mots me bouleversent.

Un seul exemple de ses rencontres en auto-stop, Lonnie, 20 ans, qui a perdu ses 4 dents de devant au rodéo et qui résiste au sommeil au volant en se remplissant de Coca:

« Lonnie a parlé toute la nuit et moi j’ai lutté pour ne pas dormir. Il m’a reparlé de son frère, de leur éducation mormone et de la manière dont ils avaient été excommuniés. Ils ne pouvaient plus remettre les pieds chez eux, leurs parents les avaient même déshérités. Leur seul lien familial, c’était cette sœur qu’ils avaient à Kansas City. »

Pour moi, Charley est réellement un héros car avec son seul courage, sa seule volonté et son envie d’amour et d’un foyer, il accomplit un tour de force, et résiste aux vicissitudes de cette route d’errance. Charley est admirable et on a juste envie de l’adopter et de le consoler de sa vie moche et dure.

Inévitablement on s’attache à ce presque enfant, ce si gentil garçon, droit, honnête, intelligent et sensible; il ne vole que de la nourriture et seulement quand il n’a plus un sou et le ventre qui hurle, il vole parce qu’il n’a pas le choix. La chose drôle et amère, c’est cette faim incessante de Charley; il a 15 ans, l’âge des gros appétits et il n’est jamais rassasié, c’est un ventre sur pattes.

« Je suis finalement entré dans un resto de la chaîne Carrow’s. L’employée chargée de placer les clients s’est avancée. Quand je lui ai dit que j’attendais mes parents, elle m’a prié de m’asseoir sur la banquette près de l’entrée. Quand une tablée près des toilettes s’est levée pour aller payer à la caisse, j’ai remarqué que l’un d’entre eux n’avait quasiment pas touché à son assiette. J’ai pris le hamburger et autant de frites que j’ai pu et je suis allé m’asseoir dans les chiottes pour manger. »

Cette faim, il arrive à la satisfaire à peu près, mais ce dont il a besoin c’est d’amour, de beaucoup d’amour; il en a à donner aussi, il est près à s’attacher très vite, même souvent déçu, il est en quête d’amour. L’amour, la tendresse, ça ne court pas les routes entre Portland et Rockspring, à dormir derrière des palettes ou derrière des buissons, à se satisfaire de presque rien, on ne rencontre que la solitude. Un seul but, un seul secours envisageable : retrouver tante Margy, 

Fin poignante où ce que je viens de dire se confirme, et dans cette fin l’expression d’une profonde empathie de l’auteur pour ce jeune homme qui peut-être lui ressemble ( ne pas louper la postface ! ), un roman pétri d’humanité.

Cadeau 

« Passage des ombres » – (Trilogie des ombres – T.3) – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Eric Boury

« Les policiers firent venir un serrurier plutôt que de défoncer la porte. Quelques minutes de plus ou de moins ne changeaient pas grand -chose.

Au lieu d’appeler la Centrale d’Urgence, la voisine s’était directement adressée au commissariat principal. Le standard l’avait mise en relation avec un policier à qui elle avait expliqué qu’elle n’avait pas vu l’homme qui occupait le logement à côté de chez elle depuis plusieurs jours. »

Incontestablement Indridason est un grand écrivain et c’est à regret que j’ai fermé cette rencontre en 3 volumes avec Flovent et Thorson, les deux enquêteurs des Ombres. Car il est bien question d’ombres dans cette trilogie – mais n’en est-il pas question dans toute l’œuvre de l’auteur ? Ainsi l’ombre du frère disparu d’Erlendur? -. Ces ombres qui pèsent sur le pays, son histoire, sa politique, sa géographie, celles qui pèsent sur les hommes, et surtout sur les femmes, l’ombre des disparues, l’ombre du père de Konrad et ici même les ombres des elfes, oui, des elfes. Ces ombres que le grand Arnaldur sait traquer dans ses romans comme personne, ces ombres qui ont donc aussi un quartier dans Reykjavik.

Dans ce dernier volume le corps violé et sans vie de Rosamunda, est découvert dans le quartier des Ombres, dans un recoin obscur près du Théâtre National, parmi des cartons. Une autre jeune fille a disparu elle complètement, et il parait que ce sont les elfes qui l’ont enlevée car on n’a jamais retrouvé son corps. Soixante ans plus tard, un vieil homme est retrouvé mort chez lui, étouffé par un oreiller. Et cet homme, c’est Thorson – Stefan Thordarson – qui mena l’enquête en 1944 sur le meurtre de Rosamunda, avec son collègue et ami Flovent. Voyez comme en peu de mots, sobrement Indridason fait monter l’émotion, comme on voit Rosamunda, si jeune et morte, dans le vent glacé du passage :

« Elle avança et découvrit le corps de la jeune femme que quelqu’un avait tenté de cacher sous des cartons et d’autres déchets provenant de l’entrepôt. Elle se fit immédiatement la remarque que la gamine n’était pas habillée pour la saison, elle ne portait qu’une petite robe.

Le vent hurlait dans le passage.

La jeune femme était jolie jusque dans la mort. Son regard éteint fixait la paroi noire et inquiétante comme si son âme avait disparu dans un des renfoncements de basalte qui parcouraient le mur du Théâtre national. »

Sveinn Björnsson – Premier Président de l’Islande

Avec l’habileté qui caractérise la construction des romans du grand Indridason, on va passer d’un temps à l’autre, de l’enquête initiale à celle que va mener Konrad – bien qu’à la retraite Konrad assiste encore la police sur certaines scènes de crimes –  un va-et-vient entre l’enquête des deux policiers en 1944, alors que « la situation » est à l’œuvre dans la capitale et que va naître la toute jeune République d’Islande et le présent. Konrad sera taraudé par le même doute que Thorson quant au coupable des meurtres, ce doute qui fit que Thorson poursuivit ses recherches bien que l’affaire fut bouclée.

« Thorson en connaissait un rayon sur ce que tout le monde appelait la situation. la police militaire avait dû traiter un certain nombre d’affaires ayant trait aux relations entre les soldats et les Islandaises.[…] Parfois des bagarres éclataient entre les soldats et les gens du cru, nées le plus souvent de rivalités amoureuses. Il arrivait également que des femmes portent plainte pour violences. Beaucoup découvraient que leur soldat était marié en Amérique, leur occasionnant remords et regrets. »

Néanmoins, Indridason ne manque pas de glisser le fait que cette présence américaine libéra certaines femmes:

« Les blanchisseuses qui travaillaient pour l’armée devenaient chefs d’entreprise et gagnaient plusieurs fois le salaire d’une ouvrière. Elles n’étaient plus sous la coupe de leur mari ni contraintes de trouver un époux sorti d’une ferme en tourbe: tout à coup, elles avaient la possibilité de parcourir le monde et d’aller dans des pays lointains au bras d’un étranger. Leur désir d’aventure s’éveillait. Pour couronner le tout, les soldats étaient en général polis et séduisants, bien plus que les Islandais. »

Sur les lieux de ce qui s’avère être le meurtre de Stefan Thorson, Konrad va trouver des lettres, des coupures de presse, des notes qui le mèneront à remonter le temps et reprendre l’enquête sur le meurtre de Rosamunda et la disparition de l’autre fille, y voyant également le moyen de comprendre pourquoi on aurait supprimé Thorson si longtemps après et qui aurait pu le faire; le lien entre cette ancienne affaire et la mort de Stefan lui semble évident. Mais ce sera bien plus compliqué qu’il ne le pense, le temps a passé, les témoins ont vieilli, les mémoires aussi.

« Konrad emmena la photo dans le salon et s’installa sur la chaise devant le bureau du vieil homme. Il regardait à tour de rôle les articles de presse qu’il avait à la main, le livre ouvert sur le bureau et le cliché posé devant lui en pensant à son père, à la jeune fille assassinée, à l’occupation militaire, aux séances de spiritisme, aux âmes torturées des défunts et à ce vieux célibataire allongé dans sa chambre, qui semblait endormi alors qu’on l’avait étouffé. »

En 1944, les jeunes femmes sont aisément séduites par les soldats américains basés à Reykjavik, car elles rêvent d’ailleurs et d’hommes plus raffinés que les Islandais. C’est donc la piste que suivront Thorson et Flovent au début car ce quartier des Ombres, plein de coins sombres et de ruelles, se prête aux flirts et plus encore.

Konrad est flanqué d’une jeunesse auprès d’un père escroc qui avec un acolyte organisait des séances de spiritisme, usant et abusant de la crédulité de gens naïfs, emplis des légendes locales. Parcourant le dossier de l’enquête il lit cette phrase: « Tu diras que c’était les elfes. »  Et voici une piste qui s’ouvre .

 » Flovent expliqua à Thorson qu’il existait en Islande une tradition foisonnante de contes populaires transmis oralement depuis des siècles, les longues nuits d’hiver. D’après ces contes, chaque bruit porté par le vent pouvait être un revenant au corps entaillé de plaies béantes, chaque colline pouvait abriter des elfes et chaque rocher, un palais de contes de fées. […] Ces étranges récits étaient nés de la confrontation de l’homme à une nature hostile, de la difficulté à survivre dans ce pays désolé et des peurs qu’engendraila longue nuit hivernale. À cela venait s’ajouter le plaisir de raconter des histoires et une imagination fertile qui avaient donné naissance à des univers merveilleux, tout aussi réels que le réel lui-même pour un certain nombre de gens. »

Tâtonnant, se rendant chez les gens pour recueillir des témoignages, on le suit remontant le temps, réinterprétant les faits… bref, l’enquête qui laissa Flovent et Thorson insatisfaits quant au résultat trouvera ici sa résolution.

Toujours autant de plaisir pour moi à la lecture de ce tome 3 grâce à la finesse et l’intelligence d’Indridason pour traiter ses thèmes de prédilection, en particulier la violence faite aux femmes, sujet récurrent chez lui, l’amitié ambiguë entre Flavent et Thorson – ici on apprend clairement l’homosexualité de ce dernier – le genre étant aussi à mon avis un des jeux que préfère l’auteur dans son écriture, l’histoire compliquée de son île et enfin il ne manque pas non plus d’épingler les puissants et leurs abus de pouvoir en tous genres.

Du grand, du très grand Indridason servi par une traduction au cordeau d’Éric Boury.

Le dernier court chapitre du roman est magnifique et nous fait d’autant plus regretter que ce soit la fin. Coup de cœur incontestable pour moi, la trilogie au complet et ce tome 3 superbe.

Cadeau : le trailer !