« L’agneau des neiges » – Dimitri Bortnikov- éditions Rivages

images« Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.

Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse…Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.

Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards…Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de la Dvina. »

Eh bien je sors subjuguée de cette lecture que je n’ai pas pu lâcher. Tout pour moi est exceptionnel dans ce roman, écrit en français par cet auteur russe; et en amatrice intéressée voire captivée par la traduction, je me suis demandée si l’auteur avait écrit en russe, quel aurait été le résultat traduit. Car ici, tout est tourbillon, phrases courtes, exclamations, apostrophes… Et beauté intense de la vivacité de ce roman. C’est nerveux et bouillonnant de vie, alors que la mort règne partout dans le pays. La révolution fait son œuvre, les bombes allemandes pilonnent Leningrad, des enfants naissent déjà orphelins, la faim, la misère, le froid. Mais il y a l’amour, l’amour maternel de celles qui ne le sont pas, ou plus, ou pas encore, mères;  l’amour tout court. La mère de Maria:

« Sa mère…Ni vieille ni jeune…Âgée de deux fils, de trois morts-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante…Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts…Minuscule animal dans une chapka comme berceau…Ça tient à quoi tout ça…À une prière peut-être…Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot…Une graine dans la neige. »

Et l’enfant :

« Père et mère s’attendaient à ce que l’enfant meure. D’un jour à l’autre…Si faible! Si faible !La mère se penchait pour écouter si le bébé respirait. La petite respirait. Oui. Mais son souffle…Il n’aurait pas réveillé un cheveu endormi, son souffle ! N’aurait pas embué  le miroir aux âmes, son souffle…Faible brise aux grands yeux…Un oisillon! La chapka de son père comme un nid! Eh oui, la fillette – vivait. Elle vivait sans crier. Silencieuse. Regardait. Tétait bien…Réclamait rarement et jamais en chouinant. Jamais. Une semaine…Deux. Et ils ont fini par la faire baptiser. En cachette. Pas dans une église, non, mais chez un prêtre. »

640px-Ленинград_блокадный._Дети_наблюдают_за_самолетамиL’histoire de la toute petite enfance de Maria est bouleversante. Entre ses deux frères bêtes et méchants, la vache Aurore et le chien Droujok, tente de grandir Maria Patte d’Ours ainsi nommée à cause de sa botte de feutre pour cacher son pied bot. Que cette enfant m’a touchée, que l’ambiance de cette enfance est froide, et c’est là que se noue serré, très serré le lien de la lectrice avec cette Maria inoubliable, unique. Entre des vies contées comme celle de Nicanor, des scènes du quotidien de ces pauvres gens, l’arrivée des soldats aussi maigres, aussi pauvres, mais armés et vêtus de l’uniforme, la violence inouïe de ce qui se passe là…Maria tombe malade et arrive Serafima, poussant une brouette de poissons. La marraine, inespérée bonne fée qui se penche sur le pauvre berceau de la petite. Maria sait très bien qui est Serafima et dit à ses frères:

« Faites ce que vous dit cette femme. C’est ma marraine. Elle sera soulagée…Ça fait longtemps que je suis comme ça. Faites ce qu’elle dit, cette femme. Je suis un poids pour vous. Il vaut mieux pour vous avoir le ventre plein – sans moi, que vide – avec moi. » Voilà ce qu’elle a dit. Gloutons comme ils étaient…Tout de même, ils se grattaient la tête! Mais, oui…Mais la faim a toujours le dernier mot, comme on dit dans le Nord. Ils ont accepté le marché. Ils ont vendu Maria. Sans marchander…Pour douze poissons . Sans chicaner… »

Et c’est Maria, la douce, curieuse, fragile mais pourtant si courageuse Maria que nous allons suivre, portée comme un fétu de paille dans les tempêtes de la Grande Histoire, et dans le souffle de sa propre vie, de son cœur et de son incroyable ténacité à vivre dans ce territoire de misère. Maria rencontre une vieille :

 » Folle ou pas folle – elle avait raison. Après avoir mangé l’Ukraine et bu la Volga, la famine a commencé à loucher vers le nord.

Fadade ou pas fadade, c’est cette vieille qui a donné à Maria trois poissons séchés pour la route. « Regarde ma bouche – elle a dit. Même un nourrisson a plus de dents dedans ! Je te donne trois poissons. J’en ai encore un pour moi. Hé hé, je l’aurai à sucer pour dix ans! Et une fois sous terre – je le sucerai encore… »

622px-Ленинград._Старший_инструктор_пожарной_охраны_А.Г._ВоронковEn route pour Leningrad, Maria fait un arrêt à Novgorod. Pour moi, cette ville c’est « Michel Strogoff » et puis surtout, « La légende de Novgorode »  – sur laquelle subsiste encore un doute quant à son authenticité – qui précède et annonce « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars (qui reste dans les découvertes fondatrices de la lectrice que je suis). J’ai déniché sur France Culture CECI, avec Dimitri Bortnikov lui-même en intervenant.

« Novgorod la Blanche. Novgorod la Grande. La ville aux mille églises. La ville aux murs blancs comme neige. Eh bien…Ils étaient gris ses murs. Des draps sales, ses murs. Et les églises aux coupoles d’or – décapitées pour la plupart. Telles des cheminées sous le ciel, sans feux, ni fumée. Le feu de de leurs iconostases ne chauffait plus les yeux. »

Ah ! Comment dire la force de cette écriture, ça prend au ventre à chaque page…Mais quel beau roman, mais quelle superbe héroïne. Et quel talent inouï !  Car ces tempêtes humaines et historiques, ces souffles puissants de vie qui tentent de repousser ceux de la mort sont victorieux ou presque grâce à Maria, lumineuse, si attachante…Comme il est difficile de dire sans rien livrer ! Dire comme les traces de cette lecture me marqueront fort. Le talent c’est aussi là de nous faire suivre les pas de Maria qui va s’accrocher encore et toujours et va tout donner à ceux qui comme elle petite sont démunis de parents.

640px-Ленинград._Новогодняя_елка« On abandonne les gosses même au paradis, il paraît…Et on les adopte même en enfer. Eh oui. Même dans le pays où tout le monde est censé être heureux et chanter le bonheur – on se débarrasse des moutards. Les toutes jeunes mères, les laissent à la maternité. À la source, quoi. Les pêcheurs parfois rejettent le menu fretin à l’eau…Et les mères, elles pleurnichent de honte un peu, mais les laissent et partent vite-vite, visage caché…Et puis on transfère les bébés dans les Maisons d’enfance. »

J’ai marqué à peu près une page sur trois, tant tout est marquant dans cette histoire comme cette écriture dans laquelle, comme vous le voyez dans les extraits, la ponctuation n’est guère conventionnelle et abondante, imprimant un rythme de lecture très particulier, comme un souffle irrégulier.  Avec Anna la Rousse, Spiridon, Pélagie, Antonina la cuisinière et la nuée de moineaux affamés de l’orphelinat, et puis Maria, on assiste aussi au siège de Leningrad (« Et Leningrad – encerclée. Pour neuf cents jours… ») puis à sa chute.

 » Leningrad, Leningrad…Ville affamée. Ville martyre délirante de faim…Délire de l’hiver! Seuls, les murs qui sauvent…Épais! Chaque immeuble est une forteresse! Et les icônes pleureuses se mettent à saigner des yeux… »

Dans toute la seconde partie qui la transforme en une grande héroïne jusqu’au bout, on aimera Maria inconditionnellement. J’ai eu le sentiment d’être sur les lieux. Les paysages, les visages, les odeurs, le froid de la neige et la chaleur du feu que Maria aime tant allumer, le bruit du train sur les rails, tout est perceptible. C’est un voyage dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans l’histoire des êtres humains qui y sont brinquebalés, rudoyés et souvent abandonnés, dans l’histoire de celles et ceux qui naissent et tentent de grandir dans ces tornades guerrières et meurtrières. Dans tout ce fracas avance Maria et sa difformité qui jamais ne l’empêchera de faire ce que son esprit et son cœur lui disent de faire. Il semble même en lisant et en la suivant que ce n’est ni pensé ni réfléchi, c’est, et c’est tout. C’est inhérent à ce qu’elle est, à qui elle est et c’est bouleversant, sans une once de mièvrerie ou de sentimentalisme béat, mais avec une puissance qui transporte fort et loin. Jusqu’à la dernière phrase, j’ai été tenue, captive, solidaire de ce splendide personnage. Maria qui protègera jusqu’au bout sa volée de marmots. 

« Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid…Comme une statue. Oui. Comme une pietà…La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…

La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice…La neige du don parfait. »

Je salue un si grand talent, j’en suis encore très émue. C’est réellement l’écriture, le style employé, déployé qui impulse ce souffle impétueux et si romanesque, qui donne à la humble Maria une stature qui domine tout ce récit tumultueux, dans la fureur et la barbarie des guerres. C’est beau, poétique, subtil et nourrissant quand on a faim de tout ça. Bravo et merci à Dimitri Bortnikov. Votre Maria entre dans les quelques rares héroïnes que je garde en moi comme des amies, il y en a peu en fait; mais Maria, oh oui ! est inoubliable.

Ecrivant cet article plusieurs semaines après sa lecture, j’en suis encore émerveillée. Un très très grand livre selon mes goûts et mes attentes. Bouleversant.

« De l’autre côté des rails » – Renea Winchester- éditions Le Nouveau Pont, traduit par Marie Bisseriex

« Bryson City, Caroline du Nord

1976

De-l-autre-cote-des-railsLes habitants de Bryson City n’avaient pas besoin de réveil pour savoir qu’un nouveau jour commençait; la compagnie ferroviaire Norfolk Soutier s’en chargeait. Trois locomotives traversaient la ville: celle de minuit, celle de trois heures et demie et celle de cinq heures et demie. Dans la nuit, tous les trains faisaient le même bruit. Un claquement rythmé d’acier contre acier, dont le vrombissement augmentait à mesure que chaque wagon se frayait un passage dans le noir. Puis un sifflement perçant la nuit, deux coups brefs suivis d’un long, avertissant tous ceux qui auraient été encore dehors après la tombée de la nuit – et il n’y en avait pas beaucoup –  de s’écarter des voies.

Sous sa couverture de pénombre, Bryson City avait l’air paisible. »

Encore une très belle lecture, une littérature américaine qui sous un autre angle que celui de la littérature noire raconte et décrit l’ambiance, les événements, la façon de vivre ou de survivre à Bryson City pour un constat identique sur la vie dans les régions retirées des USA, sauf le côté « défonce » absent car le récit est concentré sur autre chose et c’est essentiellement la vie des femmes de la petite bourgade. Barbara dit:

« Un jour, Zeke a confessé ses péchés de façon privée à l’un des diacres, et il s’en est sorti avec des excuses et la promesse de désherber les pelouses de tous les diacres pendant l’été. Mais les choses sont différentes pour les filles. Un garçon peut vendre de l’herbe à la moitié de la ville et peut mettre une fille enceinte sans faire trop de vagues quand les filles récoltent une mauvaise réputation. Chez nous, les joueurs de foot sont intouchables, jamais taxés de mauvaise conduite, contrairement aux filles du textile comme moi qui ne valent rien aux yeux des gens.[…] Et me voici désormais, des années après, vivant dans un mobil-home avec Pearlene et Carol Anne, du mauvais côté de la voie ferrée. Rien n’a changé. »

Bryson City est la ville natale de l’auteure en Caroline du Nord, dans les Appalaches. L’histoire est celle de trois générations de femmes d’une même famille. Mais le récit alterne entre les voix des deux plus jeunes: Barbara Parker et sa fille Carol Anne. La troisième est l’incroyable mère de Barbara, mamie Pearlene. Toutes vivent sous le même toit, sans homme(s).

640px-EMD-GP50-Northern-Suffolk-7069Par la voix de Barbara et celle de Carol Anne, mais avec la présence constante de Pearlene, on écoute l’histoire de Bryson City et de ses habitants, tous dépendants de Cleveland Manufacturing, une usine de confection qui est une source d’emplois quasi unique dans le coin. Ainsi Pearlene y a travaillé, comme sa fille Barbara. Quant à Carol Anne, elle rêve. Elle rêve de ne jamais travailler à l’usine, elle rêve de partir de Bryson City et de quitter le ronron des trains, le ronron des lieux, des gens…Elle collectionne et étudie les cartes routières – je trouve cette idée très belle – . De 1960 à 1976, mère et fille racontent. Et ça donne une histoire sociale et humaine très touchante et très juste. Barbara dit :

oldtimer-286077_640« Depuis le premier rail posé par la Norfolk Southern, les jeunes de Bryson City ont toujours rêvé de prendre le train en marche et de voyager jusqu’au bout de la ligne. Comme d’autres avant elle, Carol Anne s’était promis de partir d’ici. La plupart ne tenaient pas leur promesse, mais Carol Anne était différente. Elle monterait à bord du train un jour, si elle le pouvait. Ou bien prendrait l’Oldsmobile et partirait.

C’est la raison principale pour laquelle je ne veux pas réparer la voiture; j’ai peur que Carol Anne s’en aille. »

sewing-machine-324804_640J’ai particulièrement apprécié les scènes sur la vie de l’usine. Pour tout vous dire, j’ai travaillé un an, il y a longtemps, dans une usine de confection. L’image des femmes courbées sur leurs machines, du travail « aux pièces » qui tient en tension terrible toute la journée, le bruit des machines à coudre, les poussières de tissu qui assèchent la gorge…Bien sûr que j’ai compris. Et cette usine, qui fait se lever très tôt les femmes de la ville, cette usine dont elles dépendent pour tout, cette usine va licencier, amenant dans la vie des trois femmes des bouleversements et des remises en question aussi. La communication entre ces trois personnes ne va pas toujours de soi. Si Pearlene et sa petite fille ont une belle connivence, ce n’est pas la même chose avec Barbara qui elle a le souci de faire vivre tout le monde. 

Il n’y a pas que ça dans ce très bon livre. Ce sont aussi les choses tues par Barbara, les secrets douloureux, les manques, les creux des vies, tout ça est dit avec force mais pudeur aussi. Les incompréhensions entre Barbara et sa mère, entre Barbara et sa fille. Une chose est importante aussi, la chose qui explique le titre. C’est que de chaque côté des rails se répartit la population, selon qu’elle a eu de la chance ou suffisamment d’emploi et d’argent: le côté des chanceux avec une maison, et le côté des autres, les mobil homes. La famille de Pearlene est passée du bon au mauvais côté. On saura pourquoi en lisant leur histoire.

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Photo :Dr Zak — http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Trailerpark.jpg

Pas une seconde d’ennui, des scènes cocasses avec Pearlene, un vrai tempérament, des scènes très tristes avec Barbara, et puis Carol Anne, l’espoir, la jeunesse, les envies freinées…On les aime toutes les trois, ces femmes. Elles sont surtout très crédibles, bien dessinées, avec tendresse. Je ne fais qu’évoquer Gordon, mais c’est l’homme important de l’histoire, un des seuls du livre en fait.

20210410_133426La fin est peut-être un peu convenue, mais finalement c’est bien, c’est ouvert vers un horizon et un avenir un peu moins dur, c’est de l’espoir et en ce moment ça réconforte.

Très jolie lecture, belle traduction je crois. L’envoi avec ce beau marque-page en tissu, la carte signée de l’auteure avec la petite locomotive, rend l’ensemble touchant, sympathique et profondément humain.  Je pense que cette maison d’éditions est prometteuse.

 

A ne pas oublier, en temps de retour à l’obscurantisme

Mort de Lucien Neuwirth. Je suis une femme qui a pu vivre mieux grâce au courage politique de gens comme lui .

Vous ne savez plus qui était cet homme ?

Ecoutez -le  : 

http://www.ina.fr/video/CAA8101822001

Dans notre époque que je trouve en pleine régression sur de nombreux sujets, dans un monde à la pseudo morale toute nimbée de foi, bien qu’aux dernières nouvelles nous   soyons encore dans une république laïque, dans cette société, donc, on regrette la force de conviction d’un Lucien  Neuwirth.

Un nom à ne pas oublier. Et je mets tout ça en rose pour emmerder les bonnets de cette même couleur.