« Les huit vies d’une mangeuse de terre » – Mirinae Lee, traduit de l’anglais (Corée du sud ) par Lou Gonse, éditions Phébus

« Prologue

L’idée me vint pendant mon divorce.

J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner – son oligospermie, m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé, jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille, de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé. »

La narratrice de ce début est la femme qui recueillera les biographies des résidentes de l’établissement pour lequel elle travaille. Et qui recueillera la vie en huit épisodes de l’incroyable Mme Mook.

Je reconnais sans peine que cette lecture a été difficile pour moi. Pour plusieurs raisons, la première étant ma quasi totale ignorance de l’histoire et de la culture coréenne. Alors je me suis concentrée sur cette femme, son histoire, ou plutôt ses histoires multiples, vraies ou fausses, les huit vies de Mook Miran dont on est presque obligé de croire ce qu’elle raconte, tout en sachant qu’elle brode, cache, ment. Huit vies en temps de guerre.

« J’appris plus tard dans mon existence que tous les meurtriers, à leurs propres yeux, ont des raisons légitimes pour commettre leurs crimes. Je ne faisais pas exception: je pensais que ma décision était justifiée, si ce n’est pardonnée. Et, à dire vrai, je ne ressentis que peu de culpabilité. La différence entre un tueur et moi était qu’au moins je me sentais coupable de ne pas avoir de remords. »

« Mangeuse de terre », ce titre m’a « interpelée » – mot galvaudé mais ici adapté au sujet. Dans la maison de retraite « Soleil couchant », consacrée essentiellement aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, on rencontre Mme Mook Miran,100 ans, qui partage sa chambre avec grand mère Song Jae soon qui régulièrement s’enfuit. La rédactrice et glaneuse d’histoires, divorcée et malheureuse va trouver ici un sujet captivant, qui avec Mme Mook s’avérera plus complexe, plus tortueux, plus incroyable qu’elle ne pouvait l’imaginer. 

Mme Mook, donc, c’est la mangeuse de terre dont les vies multiples vont être ici explorées. Mangeuse de terre elle l’est enfant, sa première vie. Cette propension à manger de la terre se nomme la géophagie (une forme de « pica », trouble qui consiste à manger des choses non alimentaires). On va suivre cette femme hors du commun, on va l’écouter raconter sa vie, parfois en la faisant passer pour celle d’autres personnes et  lecteur ou lectrice ne sachant pas dénouer le vrai du faux. Ce qui est sûr, c’est que dans la Corée en guerre, cette jeune femme « caméléon » qui enfant aimait goûter la terre avec délectation va vivre huit vies au fil des guerres, des rencontres, des événements des années 50 qui engagèrent son pays. 

« Le vent du nord soufflait de nouveau sur mon visage, Madame Mook respirait profondément, les narines dilatées, comme celles d’un taureau excité. Je savais ce dont elle se gorgeait.

Tout en la regardant dans ses yeux vulpins, je lui posai la question que je n’avais pas osé lui poser plus tôt, pour laquelle je sentais presque une obligation morale, tel un prêtre face à un condamné dans le couloir de la mort

Je lui demandai si elle avait jamais eu des regrets à propos des meurtres qu’elle avait commis.

Elle grogna.

– Cela vous mettrait-il plus à l’aise? demanda-t-elle. parce que si je dis que je le regrette, ça signifie que je ressens un peu de culpabilité?

Elle ferma les yeux et ouvrit la bouche. Elle prit une nouvelle inspiration, et un sourire, candide et innocent, apparut sur son visage.

-Je ne m’autorise aucune pitié, ma chère, et je ne m’accorde aucun pardon. »

De nom en nom, de lieu en lieu, on suit Mook Miran jusqu’à son retour à une vie ordinaire, son séjour à la maison de retraite. Face à ce personnage hors normes, la glaneuse de mémoire et rédactrice biographe pour les personnes âgées de l’établissement va rester fascinée par le récit de Mook. Conte-t-elle la vérité ou bien affabule-t-elle? L’histoire est-elle bien celle de la vieille femme? C’est un vrai sac de nœuds, bien serrés, qui fait de ce livre une liste de questions qui restent longtemps dans un coin de la tête. En tous cas, un récit de guerres et d’aventures toutes plus folles les unes que les autres. 

Je vous propose ici une brève ellipse, ce livre est complexe, comme le sont les vies de cette femme dont le dernier nom est Mook Miran et dont on ne sait jamais, en lisant, qui elle est vraiment de celles dépeintes au long de ces huit vies, ou si elle fut bien les huit. C’est le côté passionnant du roman, ces ambigüités perpétuelles, les lieux, les vies, 8…Quand l’employée de la maison de retraite lui demande 3 mots pour résumer sa vie, Mook en propose sept: esclave, reine de l’évasion, meurtrière, terroriste, espionne, amante et mère.

Je reconnais que plusieurs parties ont été pour moi difficiles à lire faute de références historiques, mais c’est un roman aussi d’aventures, qu’on peut juger improbables, puis non, c’est donc aussi « la vérité » qui est mise en question. 

Foisonnant, complexe et très bien écrit. Les phrases finales:

« Alors que personne ne regardait, j’ai ouvert un peu plus sa bouche, aussi doucement que possible.

Et elle était là- sa langue.

L’escroc sans retenue qui lui avait permis de s’en sortir une vie après l’autre.

Sans surprise, elle était recouverte d’une couche de terre, tel du sucre acidulé sur un bonbon. »

« Rhapsodie balkanique » – Maria Kassimova-Moisset, éditions des Syrtes, traduit par Marie Vrinat ( Bulgarie )

« MIRIAM

1924

Elle roula sur ses jambes.

Lourde, épaisse goutte de sang. Elle se glissa des profondeurs de son corps efflanqué et se rua sur ses jambes. Trébucha près du genou pointu où elle s’arrêta l’espace d’une seconde pour inspecter le chemin devant elle.  Emprunta l’intérieur du mollet, entre les tendres petits poils blonds de son duvet de jeune fille et se heurta frontalement à sa chaussette blanche. Pfff!…Le coton l’absorba instantanément. Le rouge foncé se fondit dans ses fils, ralentit son cours et se mit à serpenter vers le fond de sa chaussure aussi élimée qu’un crâne chauve. Là, elle s’enfonça dans l’invisible et s’apaisa. »

Quelle belle découverte, encore ! Vous constaterez que je commence à explorer l’Est de l’Europe, et avec quel bonheur !

Nous sommes ici en Bulgarie dans les années 20. L’autrice raconte l’histoire de sa grand-mère et celle de son père, celle qu’on lui a racontée; mais en romancière et donc par la fiction, elle prend de la distance sur cette histoire et comme on le lit au fil des pages, la complaisance n’est pas de mise. Construit en insérant des chapitres de dialogues entre elle et ses personnages, ce questionnement prend une forme vraiment judicieuse et plus critique.

Voici donc Miriam, fille de Theotitsa et Todor. Cette mère a perdu un grand nombre d’enfants à leur naissance ou en bas âge, et Miriam, surnommée Mila est la première qui a résisté, suivie de sa petite sœur Miya.

Ce roman est magistral: une leçon d’écriture, de narration, un exemple de ce que le roman d’une vie, de vies, peut être, l’épopée d’une famille, bientôt amputée du père, dégringolade de la mère avec ses deux garçons, errance dans ces Balkans où la religion détermine à peu près tout.

« Et Ahmed, que tu vois là-bas, sous l’arbre, Ahmed, qui est d’une autre confession, quand il ouvre les siens, j’y suis toute entière ! Je colle un morceau de vase cassé. Comme une bouchée de pain avalée. J’y retourne comme la dernière goutte d’eau dans une terre sèche. Je m’imprègne et pousse, crois et fleuris, donne des fruits et pourris. Je m’endors entre ses bras, je me rends. Je meurs et renais sans même savoir que la mort se sépare de la vie…Ça me suffit. Alors remonte dans ta barque, pêcheur, détache-la et pars, avant que je ne te garde dans ma mémoire, précisément ainsi et précisément ici – à me parler de foi quand je te parle de vie ! ».

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Miriam, bouleversante, vive et forte, puis veuve qu’on voit s’amenuiser, comme va changer sa relation avec ses garçons, eux petits encore dont on voit la vie devenir si difficile. Le plus grand en sera réduit à mendier devant une église. Miriam prendra  des décisions, fera des choix qui n’en sont pas vraiment. La pauvreté grandissante la poussera à des extrêmes que la narratrice interroge. Et ça nous ramène aisément à ici et maintenant, sur l’intolérance, sur l’émancipation féminine, sur les ravages de la guerre. La vie quotidienne, de la lumière à l’ombre, est dépeinte avec finesse, parfois avec humour, c’est un vrai regard sur des visages, des voix, des corps. C’est magnifique. Tout en étant émouvant, ça génère de la colère, parfois aussi, surtout dans la première partie, des sourires. Le petit monde de la rue dans une vie presque tranquille jusqu’à l’exil.

« C’est comme ça qu’elle doit la regarder, cette ville, depuis le petit bout de terre qui flotte sous ses pieds, la seule terre ferme sur laquelle elle pose le pied depuis qu’Ahmed s’en est allé. Dessinée, envoyée de quelque part, inventée, non vécue. Istanbul, ce sixième de sa vie jusqu’à présent, allait rapetisser et tenir dans ses années à venir, et sa présence dans son cœur se rétrécirait et s’assécherait, jusqu’à devenir, un jour, une petite graine, grosse des histoires et des sentiments de Miriam.

On entend la première sirène. Il en reste trois, encore. À la deuxième, elle ira à l’intérieur, elle se réfugiera dans le coin le plus sombre et elle ne sortira pas avant que le bateau n’ait pris le large. C’est ce qu’elle s’est promis, c’est ce qu’elle fera, c’est ainsi qu’il le faut. Pour l’instant, ce n’est que la première sirène. »

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Ce qui fait la force de ce livre remarquable, c’est l’absence de « bons sentiments ». Tout sonne juste, concret même. Malgré la dureté que s’impose Miriam, la même qu’elle va imposer à ses fils, elle est un symbole de l’endurance, de la résistance, de la ténacité. Athée dans un monde religieux, Miriam subira plus que de raison une terrible punition dont souffrira toute sa famille. Je passe sur les années de bonheur, son enfance avec sa petite sœur, les parents aimants. Le début est lumineux même si plane une ombre, des ombres, celles des enfants morts. Puis tout va se défaire tout doucement. Seul l’amour de Miriam pour ses garçons, que la réalité lui enjoint de faire taire, seul cet amour contrarié par la rudesse de l’exil, seul donc cet amour restera avec entêtement.

Il m’est difficile de raconter plus. Ce roman est pour moi une authentique découverte de lieux que je ne connais pas, d’une histoire que je connais très peu, et je me dis que finalement le monde ne change pas beaucoup, les humains non plus, c’en est assez désespérant. La lutte de Miriam pour survivre est pour moi un symbole fort et ce roman sublime, doit mener à s’interroger sur la valeur d’une vie humaine.

« Miriam se pencha par-dessus le bastingage du pont inférieur, attrapa à deux mains la chemise de son fils et y planta les doigts de toutes ses forces. Elle le souleva bien haut, et, l’espace d’un instant, la silhouette enfantine resta en suspens dans les airs, comme la lessive essorée de Theotitsa. L’homme, qui tremblait sous le petit corps de l’enfant, le poussait par-dessous de toutes ses forces, le plus haut possible. Ils ressemblaient à de la cire de bougie en train de fondre qui, contrairement à toute logique, coulait vers le haut. À un moment donné, toute la sculpture de cire vacilla, son intégrité se rompit et l’enfant retomba de l’autre côté du bastingage. Ils s’écroulèrent aux pieds des marins, sous les soupirs des gens en partance et les larmes de ceux venus dire au revoir. Miriam resta à genoux devant son fils jusqu’à ce qu’il se relève timidement. Puis elle ouvrit grand les bras et Haalim y sombra. 

L’appel de la sirène du bateau se glissa dans le vacarme de la ville, il étouffa un instant toutes les paroles et les pensées et s’envola avec les mouettes vers l’horizon. »

Je remercie les éditions des Syrtes ainsi que Nelly Mladenov de m’avoir permis cette lecture d’exception. Sortie le 25 août.

« La mort sur ses épaules » – Jordan Farmer – Rivages/Noir, traduit par Simon Baril

9782743655006« Prologue

Ils empruntèrent Dairy Road en direction de Huntington avec un calibre douze à canon scié, deux Glock et de la marijuana de premier choix dont- merci Shane – l’épaisse fumée empuantissait la Chevrolet depuis Lynch et irritait les yeux de Huddles. La pluie tombait en cascade sur le pare-brise et inondait la route, noyant les lignes jaunes qui réfléchissaient leurs phares. La lumière éblouissante aidait Huddles à lutter contre le sommeil tandis que Shane, fortifié par son cocktail quotidien de crystal meth et de stéroïdes, demeurait parfaitement impassible sur le siège passager. À côté de ce colosse aux deltoïdes gonflés chimiquement et aux énormes épaules ciselées, Huddles se sentait bien maigrelet. »

Un excellent roman noir, dans la lignée de ce qui s’écrit aux USA sur les régions rurales, sinistrées économiquement, intellectuellement, socialement. Ici en Virginie Occidentale, à Lynch, l’auteur trace pour nous les trajets de jeunes gens rongés par les addictions, par la violence, par l’ennui et la solitude. Parfois le tout, parfois non, mais Lynch apparaît comme un lieu voué au pire.

640px-Sago_Mine_entrance_2006« La petite cuisine encombrée puait l’urine et les poubelles. De la vaisselle sale dans l’évier – des tasses avec des restes de café ou de crème tournée, une soucoupe poissée de gelée de mûres. Le long du mur, les carreaux de mauvaise qualité menaçaient de se détacher et de se fracasser sur une cuisinière vieille de plusieurs décennies. Terry pouvait presque voir les fantômes des femmes de mineurs, penchées au-dessus de la plaque. À la grande époque du charbon, deux familles se partageaient cette maison. Deux familles qui essayaient de préparer leurs repas dans la même cuisine, deux femmes qui essayaient de garder le contrôle de leurs enfants respectifs pendant que leurs maris s’échinaient dans les profondeurs de la mine. Un mode de vie qui semblait primitif, mais avait été la norme ici. Terry en percevait encore l’écho. »

Ce n’est pas pour rien que la ville est dotée d’un centre de détention pour mineurs. C’est d’ailleurs dans ce centre, « La Carcasse », que se déroule la majeure partie du roman, là que vont se retrouver Huddles Gilbert, pour trafic de drogue et Terry Blankenship qui doit tuer le shérif Thomson pour qu’il ne témoigne pas contre Huddles. Et c’est Ferris, frère aîné de Huddles qui mène le bal du dehors.

lossy-page1-600px-thumbnail.tifCes deux garçons sont vraiment attachants. Terry aime Davey; on les rencontre dans un chalet en forêt, vivant un amour caché; Terry a été chassé par sa famille et Davey est très accro à de nombreuses substances que lui procure son amant.

« Peut-être n’étaient -ils ensemble que pour éviter d’être seuls. Et à ces moments-là, soit Terry avait envie de partir, soit il en concluait qu’il s’agissait de la nature véritable de l’amour. Que rien n’était plus vrai que deux êtres brisés s’appuyant l’un sur l’autre pour résister à l’agression constante de ce monde. L’unique certitude de Terry, c’est qu’il ne voulait pas de l’amour inconditionnel de Davey. Ils devaient se mériter l’un l’autre, sinon leur amour se résumerait à une malédiction. Cette nuit-là, pensant à ses lourds secrets, Terry se demanda s’il n’allait pas porter malheur à son amant. »

Quand à Huddles, il est incarcéré pour trafic de drogue, banalement peut-on dire tant ce délit est commun à Lynch.

640px-Augusta_Correctional_Center_from_Estaline_Valley_RoadDans « La Carcasse » travaille Jason Felts, assistant social, handicapé par de petites jambes, à la suite d’un accident mal réparé, une difformité qui le prive de vie amoureuse, et qu’il compense avec intelligence et courage. Jason est la cible de Ferris qui veut faire libérer son frère. Vous voyez que l’intrigue à proprement parler est menée par un sale type, qui utilise son frère, les jeunes accros et son arme. On comprend bien que tout fonctionne ainsi à Lynch. Mais c’est sans compter avec la personnalité de Jason Felts, que son handicap a mené à penser plus et mieux que d’autres; il veut sincèrement aider quelques-uns de ces gamins paumés à s’en sortir.

« Voir Terry bouder décourageait Jason. Ce garçon ne pouvait probablement plus être sauvé; continuer à le croire, c’était se bercer d’illusions. Il fallait consacrer son temps à ceux qui se montraient réceptifs, et laisser les autres suivre leur mauvaise pente jusqu’à ce qu’ils écopent d’une peine lourde ou qu’ils passent l’arme à gauche. Fonctionner selon un système de priorités; une façon froide de voir les choses mais qui permettait de sauver ceux qui pouvaient l’être. Jason avait du mal à se tenir à ce principe, son cœur n’était pas encore suffisamment endurci. »

Je ne vais pas ici raconter l’intrigue, parce que je trouve qu’elle est surtout un prétexte à aller bien plus au fond de ce que recèlent et révèlent ces actes délictueux, ces violences, ces échouages. C’est un livre très émouvant. D’abord parce que de jeunes gens sont face à nous, avec ce qu’ils contiennent de fragilités, de devenirs déjà en friche, et parce que c’est aussi l’échec, la faillite humaine et sociale de toute une société. Malgré les intelligences, les cœurs compatissants – le personnel de la Carcasse compte des gens de bonne volonté, c’est sûr -, peu de lumière quelle qu’elle soit au bout de tout ça. Le symbole vivant de cette misère totale, c’est Malcom. Un personnage capable de hanter le lecteur après avoir fermé le livre.

Il y a l’homosexualité de Terry, qui lui vaut d’être chassé par sa famille, il y a Huddles qui lit assis sur sa couchette et qui parfois intervient, aux jeux de cartes et au basket. Il sera attentif à Terry et un lien se crée.

008307749« Huddles avait établi un rituel: avant l’extinction des feux, il lisait « L’incendie de Los Angeles » à haute voix. C’était plus efficace que les techniques de Ferris visant à contrôler sa respiration et ses pensées. Chaque fois qu’il lisait la fin du roman, sa voix prenait un timbre étrange mais réconfortant. Certains soirs, c’était presque comme si quelqu’un d’autre lui faisait la lecture. Les mots le transportaient hors de lui-même, puis le ramenaient sans qu’il puisse dire combien de temps s’était écoulé. Des secondes, peut-être, ou des heures, comme si on lui avait administré des sédatifs. Ce petit rituel lui permettait de faire abstraction des cris provenant de la cellule où Malcolm était isolé. »

basketball-g6eb067c20_640Et puis il y a Malcom. On ne sait pas vraiment quel âge il a mais il est très jeune et sa présence, ses cris, ses violences contre lui-même autant que contre les autres sont une constante accusation, un aveu d’échec d’un système qui ne fonctionne pas; on aimerait savoir ce qui l’a mené à cet état. Il apparait régulièrement au cours du livre, il est un cri de fond qui exprime une infinie souffrance, Malcom est extrêmement violent contre tous, lui compris et c’est absolument déchirant. Quant aux autres, c’est une petite cour d’une longue récréation faite souvent d’ennui, mais aussi de jeux, de vacheries, avec un personnel réellement méritant, plutôt attentif, adapté autant que faire se peut et aussi démuni devant une telle détresse, une telle solitude, un tel dénuement de tout. Alors on se sent solidaire de Beverly, Fitzgerald et Jason, pour ne citer qu’eux.

« Sur les écrans monochromes, Jason regarda les hommes se détourner de leurs magazines ou de la télé et piquer un sprint. Il enfonça d’autres boutons, déverrouillant les portes de la salle de cours, Fitzgerald trébucha et s’étala par terre. Pourtant, il fut le premier à atteindre la cellule d’isolement. Il attrapa Malcolm par le col, forçant sa bouche à lâcher son bras. De la chair pendait entre les dents du garçon, qui tentait maintenant de mordre les doigts de Fitzgerald. Celui-ci plaqua Malcolm au sol et entoura de ses mains la blessure pour stopper le saignement, tandis que sur le seuil de la cellule, les autres gardiens se rassemblaient. La plupart se figèrent à la vue de ce spectacle. une infirmière dut les pousser pour pénétrer dans la cellule. »

640px-Coughsyrup-promethcodeDans ce roman infiniment noir, un premier roman très réussi car s’emparant de cette veine littéraire sur le naufrage de la jeunesse rurale américaine, Jordan Farmer apporte sa touche avec talent en situant l’action dans ce centre, avec une équipe qui vraiment travaille à faire mieux, à redonner vie à ces garçons, une vraie vie. Force est de constater que c’est une mission quasi impossible tant le poids des truands de tout poil est prééminent, autant socialement que psychologiquement. Ce sont eux qui tiennent la ville et sa jeunesse en utilisant la misère économique. Sans que rien ni personne ne parvienne à inverser le cours des choses. Mais en tous cas l’auteur apporte quelque chose de personnel au sujet.

Au milieu de tout ça, Jason Felts, qui va rencontrer l’amour avec la femme d’un autre qu’il connait très bien et c’est un tour de force d’arriver à glisser cet amour si intelligent et si profond dans cet univers glauque et triste.

« -Une semaine grand maximum, dit-il. Puis je prends le premier vol pour te rejoindre.

Il sentait qu’elle ne le croyait pas. Des hommes assis près d’eux les observaient par-dessus leurs journaux. Des femmes passant à proximité ralentissaient le pas pour les fixer. En général, les aéroports étaient synonymes de foule et d’anonymat, mais ce n’était pas le cas de ce petit terminal. Jason jeta un coup d’œil à sa montre alors que les haut- parleurs annonçaient les prochains vols. Sharon se pencha pour l’embrasser et il en profita pour plonger ses doigts dans ses cheveux. Les regards des autres voyageurs s’intensifièrent.

-Je t’aime, dit-il.

Après une ultime pression de la main de Sharon, il s’approcha du portique où une agente de sécurité lui demanda de se déchausser. Jason ôta ses mocassins taille 41 et les lui tendit. La femme les examina longuement – étonnée, peut-être, qu’un homme aussi petit possède des pieds aussi grands. »

Jason Felts est un héros, je l’ai beaucoup aimé et Jordan Farmer sans aucun doute un auteur à suivre. Ce roman m’a attrapée par l’humanité qui sourd doucement dans La Carcasse, la beauté de certains passages, comme le match de basket avec Huddles et Terry. L’attachement aux personnages arrive rapidement, et moi j’aime ça. C’est un roman social, ce genre qui se prête si bien au très noir, ici de très grande qualité. J’ai vraiment  aimé. Berverly, au karaoké du bar chante cette chanson:

 

« L’agneau des neiges » – Dimitri Bortnikov- éditions Rivages

images« Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.

Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse…Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.

Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards…Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de la Dvina. »

Eh bien je sors subjuguée de cette lecture que je n’ai pas pu lâcher. Tout pour moi est exceptionnel dans ce roman, écrit en français par cet auteur russe; et en amatrice intéressée voire captivée par la traduction, je me suis demandée si l’auteur avait écrit en russe, quel aurait été le résultat traduit. Car ici, tout est tourbillon, phrases courtes, exclamations, apostrophes… Et beauté intense de la vivacité de ce roman. C’est nerveux et bouillonnant de vie, alors que la mort règne partout dans le pays. La révolution fait son œuvre, les bombes allemandes pilonnent Leningrad, des enfants naissent déjà orphelins, la faim, la misère, le froid. Mais il y a l’amour, l’amour maternel de celles qui ne le sont pas, ou plus, ou pas encore, mères;  l’amour tout court. La mère de Maria:

« Sa mère…Ni vieille ni jeune…Âgée de deux fils, de trois morts-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante…Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts…Minuscule animal dans une chapka comme berceau…Ça tient à quoi tout ça…À une prière peut-être…Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot…Une graine dans la neige. »

Et l’enfant :

« Père et mère s’attendaient à ce que l’enfant meure. D’un jour à l’autre…Si faible! Si faible !La mère se penchait pour écouter si le bébé respirait. La petite respirait. Oui. Mais son souffle…Il n’aurait pas réveillé un cheveu endormi, son souffle ! N’aurait pas embué  le miroir aux âmes, son souffle…Faible brise aux grands yeux…Un oisillon! La chapka de son père comme un nid! Eh oui, la fillette – vivait. Elle vivait sans crier. Silencieuse. Regardait. Tétait bien…Réclamait rarement et jamais en chouinant. Jamais. Une semaine…Deux. Et ils ont fini par la faire baptiser. En cachette. Pas dans une église, non, mais chez un prêtre. »

640px-Ленинград_блокадный._Дети_наблюдают_за_самолетамиL’histoire de la toute petite enfance de Maria est bouleversante. Entre ses deux frères bêtes et méchants, la vache Aurore et le chien Droujok, tente de grandir Maria Patte d’Ours ainsi nommée à cause de sa botte de feutre pour cacher son pied bot. Que cette enfant m’a touchée, que l’ambiance de cette enfance est froide, et c’est là que se noue serré, très serré le lien de la lectrice avec cette Maria inoubliable, unique. Entre des vies contées comme celle de Nicanor, des scènes du quotidien de ces pauvres gens, l’arrivée des soldats aussi maigres, aussi pauvres, mais armés et vêtus de l’uniforme, la violence inouïe de ce qui se passe là…Maria tombe malade et arrive Serafima, poussant une brouette de poissons. La marraine, inespérée bonne fée qui se penche sur le pauvre berceau de la petite. Maria sait très bien qui est Serafima et dit à ses frères:

« Faites ce que vous dit cette femme. C’est ma marraine. Elle sera soulagée…Ça fait longtemps que je suis comme ça. Faites ce qu’elle dit, cette femme. Je suis un poids pour vous. Il vaut mieux pour vous avoir le ventre plein – sans moi, que vide – avec moi. » Voilà ce qu’elle a dit. Gloutons comme ils étaient…Tout de même, ils se grattaient la tête! Mais, oui…Mais la faim a toujours le dernier mot, comme on dit dans le Nord. Ils ont accepté le marché. Ils ont vendu Maria. Sans marchander…Pour douze poissons . Sans chicaner… »

Et c’est Maria, la douce, curieuse, fragile mais pourtant si courageuse Maria que nous allons suivre, portée comme un fétu de paille dans les tempêtes de la Grande Histoire, et dans le souffle de sa propre vie, de son cœur et de son incroyable ténacité à vivre dans ce territoire de misère. Maria rencontre une vieille :

 » Folle ou pas folle – elle avait raison. Après avoir mangé l’Ukraine et bu la Volga, la famine a commencé à loucher vers le nord.

Fadade ou pas fadade, c’est cette vieille qui a donné à Maria trois poissons séchés pour la route. « Regarde ma bouche – elle a dit. Même un nourrisson a plus de dents dedans ! Je te donne trois poissons. J’en ai encore un pour moi. Hé hé, je l’aurai à sucer pour dix ans! Et une fois sous terre – je le sucerai encore… »

622px-Ленинград._Старший_инструктор_пожарной_охраны_А.Г._ВоронковEn route pour Leningrad, Maria fait un arrêt à Novgorod. Pour moi, cette ville c’est « Michel Strogoff » et puis surtout, « La légende de Novgorode »  – sur laquelle subsiste encore un doute quant à son authenticité – qui précède et annonce « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars (qui reste dans les découvertes fondatrices de la lectrice que je suis). J’ai déniché sur France Culture CECI, avec Dimitri Bortnikov lui-même en intervenant.

« Novgorod la Blanche. Novgorod la Grande. La ville aux mille églises. La ville aux murs blancs comme neige. Eh bien…Ils étaient gris ses murs. Des draps sales, ses murs. Et les églises aux coupoles d’or – décapitées pour la plupart. Telles des cheminées sous le ciel, sans feux, ni fumée. Le feu de de leurs iconostases ne chauffait plus les yeux. »

Ah ! Comment dire la force de cette écriture, ça prend au ventre à chaque page…Mais quel beau roman, mais quelle superbe héroïne. Et quel talent inouï !  Car ces tempêtes humaines et historiques, ces souffles puissants de vie qui tentent de repousser ceux de la mort sont victorieux ou presque grâce à Maria, lumineuse, si attachante…Comme il est difficile de dire sans rien livrer ! Dire comme les traces de cette lecture me marqueront fort. Le talent c’est aussi là de nous faire suivre les pas de Maria qui va s’accrocher encore et toujours et va tout donner à ceux qui comme elle petite sont démunis de parents.

640px-Ленинград._Новогодняя_елка« On abandonne les gosses même au paradis, il paraît…Et on les adopte même en enfer. Eh oui. Même dans le pays où tout le monde est censé être heureux et chanter le bonheur – on se débarrasse des moutards. Les toutes jeunes mères, les laissent à la maternité. À la source, quoi. Les pêcheurs parfois rejettent le menu fretin à l’eau…Et les mères, elles pleurnichent de honte un peu, mais les laissent et partent vite-vite, visage caché…Et puis on transfère les bébés dans les Maisons d’enfance. »

J’ai marqué à peu près une page sur trois, tant tout est marquant dans cette histoire comme cette écriture dans laquelle, comme vous le voyez dans les extraits, la ponctuation n’est guère conventionnelle et abondante, imprimant un rythme de lecture très particulier, comme un souffle irrégulier.  Avec Anna la Rousse, Spiridon, Pélagie, Antonina la cuisinière et la nuée de moineaux affamés de l’orphelinat, et puis Maria, on assiste aussi au siège de Leningrad (« Et Leningrad – encerclée. Pour neuf cents jours… ») puis à sa chute.

 » Leningrad, Leningrad…Ville affamée. Ville martyre délirante de faim…Délire de l’hiver! Seuls, les murs qui sauvent…Épais! Chaque immeuble est une forteresse! Et les icônes pleureuses se mettent à saigner des yeux… »

Dans toute la seconde partie qui la transforme en une grande héroïne jusqu’au bout, on aimera Maria inconditionnellement. J’ai eu le sentiment d’être sur les lieux. Les paysages, les visages, les odeurs, le froid de la neige et la chaleur du feu que Maria aime tant allumer, le bruit du train sur les rails, tout est perceptible. C’est un voyage dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans l’histoire des êtres humains qui y sont brinquebalés, rudoyés et souvent abandonnés, dans l’histoire de celles et ceux qui naissent et tentent de grandir dans ces tornades guerrières et meurtrières. Dans tout ce fracas avance Maria et sa difformité qui jamais ne l’empêchera de faire ce que son esprit et son cœur lui disent de faire. Il semble même en lisant et en la suivant que ce n’est ni pensé ni réfléchi, c’est, et c’est tout. C’est inhérent à ce qu’elle est, à qui elle est et c’est bouleversant, sans une once de mièvrerie ou de sentimentalisme béat, mais avec une puissance qui transporte fort et loin. Jusqu’à la dernière phrase, j’ai été tenue, captive, solidaire de ce splendide personnage. Maria qui protègera jusqu’au bout sa volée de marmots. 

« Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid…Comme une statue. Oui. Comme une pietà…La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…

La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice…La neige du don parfait. »

Je salue un si grand talent, j’en suis encore très émue. C’est réellement l’écriture, le style employé, déployé qui impulse ce souffle impétueux et si romanesque, qui donne à la humble Maria une stature qui domine tout ce récit tumultueux, dans la fureur et la barbarie des guerres. C’est beau, poétique, subtil et nourrissant quand on a faim de tout ça. Bravo et merci à Dimitri Bortnikov. Votre Maria entre dans les quelques rares héroïnes que je garde en moi comme des amies, il y en a peu en fait; mais Maria, oh oui ! est inoubliable.

Ecrivant cet article plusieurs semaines après sa lecture, j’en suis encore émerveillée. Un très très grand livre selon mes goûts et mes attentes. Bouleversant.

« De l’autre côté des rails » – Renea Winchester- éditions Le Nouveau Pont, traduit par Marie Bisseriex

« Bryson City, Caroline du Nord

1976

De-l-autre-cote-des-railsLes habitants de Bryson City n’avaient pas besoin de réveil pour savoir qu’un nouveau jour commençait; la compagnie ferroviaire Norfolk Soutier s’en chargeait. Trois locomotives traversaient la ville: celle de minuit, celle de trois heures et demie et celle de cinq heures et demie. Dans la nuit, tous les trains faisaient le même bruit. Un claquement rythmé d’acier contre acier, dont le vrombissement augmentait à mesure que chaque wagon se frayait un passage dans le noir. Puis un sifflement perçant la nuit, deux coups brefs suivis d’un long, avertissant tous ceux qui auraient été encore dehors après la tombée de la nuit – et il n’y en avait pas beaucoup –  de s’écarter des voies.

Sous sa couverture de pénombre, Bryson City avait l’air paisible. »

Encore une très belle lecture, une littérature américaine qui sous un autre angle que celui de la littérature noire raconte et décrit l’ambiance, les événements, la façon de vivre ou de survivre à Bryson City pour un constat identique sur la vie dans les régions retirées des USA, sauf le côté « défonce » absent car le récit est concentré sur autre chose et c’est essentiellement la vie des femmes de la petite bourgade. Barbara dit:

« Un jour, Zeke a confessé ses péchés de façon privée à l’un des diacres, et il s’en est sorti avec des excuses et la promesse de désherber les pelouses de tous les diacres pendant l’été. Mais les choses sont différentes pour les filles. Un garçon peut vendre de l’herbe à la moitié de la ville et peut mettre une fille enceinte sans faire trop de vagues quand les filles récoltent une mauvaise réputation. Chez nous, les joueurs de foot sont intouchables, jamais taxés de mauvaise conduite, contrairement aux filles du textile comme moi qui ne valent rien aux yeux des gens.[…] Et me voici désormais, des années après, vivant dans un mobil-home avec Pearlene et Carol Anne, du mauvais côté de la voie ferrée. Rien n’a changé. »

Bryson City est la ville natale de l’auteure en Caroline du Nord, dans les Appalaches. L’histoire est celle de trois générations de femmes d’une même famille. Mais le récit alterne entre les voix des deux plus jeunes: Barbara Parker et sa fille Carol Anne. La troisième est l’incroyable mère de Barbara, mamie Pearlene. Toutes vivent sous le même toit, sans homme(s).

640px-EMD-GP50-Northern-Suffolk-7069Par la voix de Barbara et celle de Carol Anne, mais avec la présence constante de Pearlene, on écoute l’histoire de Bryson City et de ses habitants, tous dépendants de Cleveland Manufacturing, une usine de confection qui est une source d’emplois quasi unique dans le coin. Ainsi Pearlene y a travaillé, comme sa fille Barbara. Quant à Carol Anne, elle rêve. Elle rêve de ne jamais travailler à l’usine, elle rêve de partir de Bryson City et de quitter le ronron des trains, le ronron des lieux, des gens…Elle collectionne et étudie les cartes routières – je trouve cette idée très belle – . De 1960 à 1976, mère et fille racontent. Et ça donne une histoire sociale et humaine très touchante et très juste. Barbara dit :

oldtimer-286077_640« Depuis le premier rail posé par la Norfolk Southern, les jeunes de Bryson City ont toujours rêvé de prendre le train en marche et de voyager jusqu’au bout de la ligne. Comme d’autres avant elle, Carol Anne s’était promis de partir d’ici. La plupart ne tenaient pas leur promesse, mais Carol Anne était différente. Elle monterait à bord du train un jour, si elle le pouvait. Ou bien prendrait l’Oldsmobile et partirait.

C’est la raison principale pour laquelle je ne veux pas réparer la voiture; j’ai peur que Carol Anne s’en aille. »

sewing-machine-324804_640J’ai particulièrement apprécié les scènes sur la vie de l’usine. Pour tout vous dire, j’ai travaillé un an, il y a longtemps, dans une usine de confection. L’image des femmes courbées sur leurs machines, du travail « aux pièces » qui tient en tension terrible toute la journée, le bruit des machines à coudre, les poussières de tissu qui assèchent la gorge…Bien sûr que j’ai compris. Et cette usine, qui fait se lever très tôt les femmes de la ville, cette usine dont elles dépendent pour tout, cette usine va licencier, amenant dans la vie des trois femmes des bouleversements et des remises en question aussi. La communication entre ces trois personnes ne va pas toujours de soi. Si Pearlene et sa petite fille ont une belle connivence, ce n’est pas la même chose avec Barbara qui elle a le souci de faire vivre tout le monde. 

Il n’y a pas que ça dans ce très bon livre. Ce sont aussi les choses tues par Barbara, les secrets douloureux, les manques, les creux des vies, tout ça est dit avec force mais pudeur aussi. Les incompréhensions entre Barbara et sa mère, entre Barbara et sa fille. Une chose est importante aussi, la chose qui explique le titre. C’est que de chaque côté des rails se répartit la population, selon qu’elle a eu de la chance ou suffisamment d’emploi et d’argent: le côté des chanceux avec une maison, et le côté des autres, les mobil homes. La famille de Pearlene est passée du bon au mauvais côté. On saura pourquoi en lisant leur histoire.

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Photo :Dr Zak — http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Trailerpark.jpg

Pas une seconde d’ennui, des scènes cocasses avec Pearlene, un vrai tempérament, des scènes très tristes avec Barbara, et puis Carol Anne, l’espoir, la jeunesse, les envies freinées…On les aime toutes les trois, ces femmes. Elles sont surtout très crédibles, bien dessinées, avec tendresse. Je ne fais qu’évoquer Gordon, mais c’est l’homme important de l’histoire, un des seuls du livre en fait.

20210410_133426La fin est peut-être un peu convenue, mais finalement c’est bien, c’est ouvert vers un horizon et un avenir un peu moins dur, c’est de l’espoir et en ce moment ça réconforte.

Très jolie lecture, belle traduction je crois. L’envoi avec ce beau marque-page en tissu, la carte signée de l’auteure avec la petite locomotive, rend l’ensemble touchant, sympathique et profondément humain.  Je pense que cette maison d’éditions est prometteuse.