« Entre deux mondes » – Olivier Norek – Pocket

« L’enfant

Quelque part en Méditerranée.

La main sur la poignée d’accélération, il profita du bruit du vieux moteur pour y cacher sa phrase sans créer d’incident ou de panique.

-Jette-la par- dessus bord.

-Maintenant?

-On s’en débarrassera plus facilement au milieu de la mer que sur une aire de parking. Elle tousse depuis le départ. pas question de se faire repérer une fois qu’on les aura collés dans les camions en Italie.

Dans l’embarcation, deux-cent soixante-treize migrants. Âges, sexes, provenances, couleurs confondus. Ballottés, trempés, frigorifiés, terrorisés.

-Je crois pas que je peux y arriver. Fais-le, toi. »

Avant toute chose, je tiens à dire que lire m’est difficile en ce moment, assaillis que nous sommes toutes et tous par des messages et des informations anxiogènes dont il est difficile de s’abstraire, je n’échappe pas à cet état. Pour la lecture, j’ai lâché 3 livres qui doivent paraître ou sont parus. Pas accrochée à la moitié, j’ai renoncé; ce n’est peut-être pas leur heure, on verra. J’ai encore une jolie pile, mais on sait que les sorties sont repoussées et c’est le moment d’honorer les livres offerts, prêtés et achetés. Enfin, je ne passerai pas autant de temps sur mes articles, à chercher des images ( même si j’aime bien ajouter des photos, les chercher, les choisir, des photos libres et gratuites, croyez-moi, ça prend du temps ), et ce sera moins long. Pour tout vous dire c’est le calme plat ici et je me demande parfois pourquoi je passe autant de temps sur ces bafouilles…mais je sais bien pourquoi, c’est parce que je garde cette envie de partager et de donner envie. Et je le fais pour les auteurs, surtout les nouveaux, les premiers romans, les choses plus « confidentielles » qui ne le sont que parce que pas saisies dans le grand mouvement de la célébrité, du « grand » éditeur ou de la visibilité médiatique. Et je me demande si je suis bien efficace.

Bah ! Je continue parce que j’aime ça. Et parler de David Chariandy, d’Alan Parks et là, maintenant, d’Olivier Norek qui m’a bouleversée, parler d’auteurs connus ou pas, parler de beaux textes ça me plait à moi, et c’est déjà ça.

Donc, un grand Olivier Norek, paru en 2017 – je vous ai bien dit que j’avais toujours un train de retard – . J’avais beaucoup aimé la trilogie et l’inspecteur Coste et là je dois dire que je suis absolument admirative, car disons-le clairement, c’est un sujet « casse-gueule » auquel il se frotte, Norek, et il s’en tire avec brio, nous proposant un roman extrêmement fort, particulièrement noir plus que policier ; si parfois par la grâce des personnages, il envoie un message qui tend à la fraternité, il repasse du côté sombre et désespéré fatalement compte tenu du lieu et du contexte.

« Nous devenons tous des monstres quand l’histoire nous le propose. »

Mais en fait il est là le talent d’Olivier Norek, il sait doser, on sait qu’il le fait en connaissance de cause, il écrit remarquablement, c’est intelligent, jamais caricatural, il nous brosse des portraits creusés, certains tourmentés par une conscience tenace et résistante à toute épreuve ou au contraire totalement dénués de tout état d’âme. Mais je dois dire que c’est bien plus fin que ça, plus fin,  la nuance est partout.

« Kilani ferma les yeux tout le temps de son grand nettoyage. Il resta calme et comme apaisé. Manon se demanda s’il pensait à sa mère, lorsqu’elle avait eu les mêmes gestes. Sur sa peau noire, les blessures n’étaient pas immédiatement visibles. mais le gant glissa sur ses épaules et caressa une brûlure. Sur une de ses jambes, une grande balafre courait le long du mollet. Dans son dos, des stries boursouflées. Ses mains étaient abîmées comme si elles avaient travaillé toute une vie. Manon n’était pas émue. Enfin, pas seulement. Elle était aussi en colère. une vraie colère profonde qui grossissait à chaque nouvelle découverte. Sous ses doigts, cette partition de cicatrices racontait la vie de l’enfant. »

Comme je suis en mode paresse, voici Olivier Norek qui mieux que moi parlera de la genèse de ce livre, qui pour moi devrait être lu massivement ( comme je suis énervée, je dirais même à voix haute aux plus récalcitrants attachés sur leur chaise, oui, c’est l’effet sur moi du confinement, ça… )

Dans ce livre, il est question de la Jungle de Calais, de policiers, de l’un d’entre eux, Bastien Miller, tout nouvellement arrivé avec sa femme dépressive et sa fille ado, Manon et Jade et d’un autre flic, syrien, Adam, qui cherche sa femme et sa fille, Nora et Maya ( avec Monsieur Bou ) dans cette Jungle.

« Il ne pourrait pas sauver son pays. Seules sa femme et sa fille comptaient à présent. Il allait quitter la Syrie par tous les moyens possibles. Et que ceux qui diraient qu’il aurait pu se battre pour aider son peuple aillent se faire foutre. Ou viennent à sa place, dans ce hangar surchauffé, recenser des suicidés aux pieds brûlés et aux dents arrachées. »

Et puis il y a Kilani…dans cet « entre deux mondes » violent, cruel, livré à lui-même et de ce fait livré aux prédateurs.

« Partout dans le monde, tu trouveras toujours un homme pour profiter de la détresse des autres. »

Les migrants fuient un pays en guerre vers lequel on ne peut décemment pas les renvoyer, mais de l’autre côté, on les empêche d’aller là où ils veulent. C’est une situation de blocage, on va dire. […] Vous croyez aux fantômes, Passaro ?
– Je ne me suis jamais posé la question. Vous parlez des esprits qui hantent les maisons ?
– Exact. Coincés entre la vie terrestre et la vie céleste. Comme bloqués entre deux mondes. Ils me font penser à eux, oui. Des âmes, entre deux mondes… »

Il y est question d’êtres humains et d’abandon. Mais aussi de courage, de fraternité, d’amour.

Un très très beau livre. D’accord avec Joann Sfar, magistral.

« Janvier noir » – Alan Parks – Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis

« L’affaire devint l’un des points de repère dont parlent les flics pour situer leur carrière. Comme il y eut Peter Manuel et Bible John, il y eut Janvier noir. Personne ne savait vraiment d’où était sorti ce nom, sans doute une remarque au détour d’une conversation à Pitt Street ou dans un pub proche du central. La presse n’avait pas tardé à s’en emparer pour en faire ses gros titres. La une la plus célèbre était encore visible, encadrée sur les murs des commissariats de la ville.

JANVIER NOIR:  OÙ S’ARRÊTERA LA LISTE ? »

Eh bien ce livre m’a terriblement plu. Je me suis plongée dans sa noirceur absolue, sa violence extrême, l’ambiance crasseuse, miteuse, misérable de Glasgow en 1973. Ce livre ne tient pas qu’à ce fil ou filon- là, pas juste là pour les amateurs, mais ce roman est aussi comme un reportage – en noir et blanc pour moi – sur Glasgow à cette époque, les quartiers abandonnés tout comme les gens qui y vivent, qui s’y cachent, qui y trafiquent et qui souvent y meurent de manière violente. McCoy, qu’on pourrait croire un de ces flics héros fatigués au bord de la retraite est en fait un jeune flic, trentaine dépassée, pas plus. McCoy navigue entre deux eaux, troubles toutes les deux, l’une plus sale que l’autre…quoi que, l’histoire nous démontrera que non, pas vraiment. Parce que c’est un livre noir dans son intégrité. McCoy et son « bleu », Wattie ( formidable personnage ):

« Le nouveau était pourtant là, cheveux blonds mouillés et bien coiffés, large visage ouvert, costume sombre et chaussures cirées. il avait vingt-six ans et en paraissait quinze. Le bleu dans toute sa splendeur.

-Huit heures et demie, en principe, répondit McCoy en bâillant largement.

-Je peux revoir la photo? demanda Wattie.

McCoy la lui donna. Lorsqu’il regardait Wattie, il se revoyait cinq ans plus tôt. cet éclat d’enthousiasme avait disparu de son regard depuis longtemps, et ça faisait belle lurette qu’il ne venait plus travailler chaussures cirées et chemise repassée. Il regarda son reflet dans la vitre: ce n’était pas jojo. il avait besoin d’aller chez le coiffeur et de se procurer un costume avec lequel il n’ait pas l’air d’avoir dormi. »

Alan Parks nous plonge – je dirais même nous enfonce la tête –  dans un univers sordide où règnent tout les vices et toutes les misères; alcool, drogues, prostitution et bien pire que ça. Tout se déroule au moins de janvier 1973. Après quelques chapitres servant de rencontre avec McCoy et son univers, la mise en place des lieux, le commissariat, la prison de Barlinnie, la chambre où Janey et McCoy s’ébattent, défoncés…vient le 2 janvier et la gare routière où un jeune garçon de 20 ans abat une jeune femme et se tire une balle ensuite. Voilà, les faits de l’enquête sont posés, et va s’en suivre une véritable immersion dans les rues, les pubs, les chambres et les recoins les plus sinistres et misérables de la ville.

« Le Springburn dont il se souvenait, ses grandes usines de locomotives, ses immeubles surpeuplés, avaient disparu depuis longtemps. Les usines avaient toutes été fermées et la population déplacée vers les nouvelles cités de banlieue. Cités déjà gorgées d’humidité, à en croire leurs habitants.

Aujourd’hui, Springburn n’était plus que des autoroutes, des immeubles à moitié démolis, leurs pièces tapissées de papier peint à ciel ouvert, et un pub ici ou là, perdu au milieu de nulle part. Tout ce qu’il y avait autour: envolé. La municipalité aurait mieux fait de balancer des bombes incendiaires sur le quartier, au moins ç’aurait été plus rapide. »

On fait des rencontres avec des gars patibulaires, clochards, tueurs, hommes de main, trafiquants de toutes marchandises trouvant preneur. On va des bordels à des lieux beaucoup plus chics, chez des gens bien plus difficiles à aborder que les mères maquerelles comme Iris ou Baby Strange, bien plus difficiles à coincer aussi.            Iris :

Le bordel était installé dans l’un de ces immenses appartements victoriens qu’on trouvait à Glasgow, chaque pièce aménagée en chambre à l’exception de la cuisine. Ça, c’était le domaine d’Iris. Elle trônait, assise sur une vieille chaise à l’entrée de la pièce, derrière elle se dressant les piles de caisses de bouteilles et Big Chas, le videur. Elle avait confié à McCoy que les boissons lui rapportaient deux fois plus que les filles. Ça en disait long sur Glasgow. Iris ne se compliquait pas la vie. Elle ne vendait que du whisky et de la bière. C’était à prendre ou à laisser. Tennent’s ou Red Hackle.

Elle réalisait l’essentiel de ses bénéfices tard le soir et le dimanche. À partir de minuit le vendredi ou de trois heures le dimanche après-midi, quand les vrais buveurs commençaient à avoir la tremblote, elle pouvait plus ou moins pratiquer les prix qu’elle voulait. Il avait croisé suffisamment de femmes à la mine honteuse et d’hommes aux yeux chassieux dans l’escalier pour savoir à quel point les affaires marchaient bien. Les buveurs trouvaient toujours de l’argent quelque part. Quitte à ce que les mêmes ne mangent pas le lendemain. »

Un des nombreux intérêts de ce livre, c’est la quasi absence de frontière entre les différents mondes, différents milieux et univers, l’extrême porosité entre les truands et l’autorité; c’est en particulier le lien si fort qui soude McCoy et Cooper en toutes circonstances. Un lien, mais aussi une sorte de prison pour McCoy, prison affective faite de loyauté, de reconnaissance, mais c’est en tous cas un lien qui jamais ne sera rompu. C’est une histoire tragique, douloureuse et forte entre ces deux hommes partis sur des chemins opposés.

« McCoy ne put terminer sa phrase. Cooper s’était jeté sur lui. Il le tint par le cou, lui plaqua la tête contre le mur de la ruelle. Le visage collé au sien, il postillonna, les dents serrées:

-Trois ans, que t’as passés à chialer et à pisser au lit, les autres faisaient la queue pour te balancer des coups de latte. Et moi, je me suis occupé de tout le monde. Je t’ai protégé des sœurs et des séances de chatouilles de cet enfoiré de père Brendan. C’est moi qui m’en suis pris plein la gueule par les frères; c’est moi qui me suis retrouvé enfermé dans ce putain de cachot pendant des jours d’affilée. Pas toi. C’était pas assez? Et pour ta gouverne, Janey n’allait avec toi que pour l’herbe que t’apportais. »

J’ai adoré ce pan de l’histoire. L’auteur ne se satisfait pas de survoler sa ville, il y pénètre avec nous sans broncher. C’est extrêmement bien écrit et malgré la violence omniprésente, sous toutes ses formes, il y a de l’amour entravé par les difficultés sociales et psychiques, par les addictions, en particulier cette drogue qui ravage les personnages croisés dans cette déambulation hallucinée dans Glasgow. Il est bien sûr question de corruption, partout, tout le temps. C’est un horizon sombre, bouché, l’amour et la mort s’imbriquent, les enfances et les jeunesses naissent en foyer et finissent en prison ou à la morgue. Mais, malgré tout, des amours naissent, même éphémère, cette pulsion vitale s’accroche. Bref, un vrai bon roman, gros coup de cœur.

Qualifié de hard-boiled en 4ème de couverture – traduit en son sens propre, cela s’utilise pour les œufs durs –  un livre de »durs à cuire ». Un des premiers auteurs du genre fut Dashiel Hammett. Plus ICI

« La tête renversée en arrière, la femme chantait à gorge déployée. Sa voix avait dû être très belle autrefois. Ce qu’il en restait résonnait sous les voûtes, rauque, privé d’aigus, mais l’émotion était toujours là. Tout le monde se tut à leur approche. Elle termina sur « Oh Danny Boy, I love you so ! », s’inclina en saluant de la main et tomba. L’homme l’aida à se relever, lui fourra dans la main sa bouteille de vin rouge arrangé. »

J’ai choisi cette version qui me semble la plus proche de l’âme du livre, même si c’est un homme qui chante.

 

« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »

 

« Cinq cartes brûlées » – Sophie Loubière – Fleuve Noir

« En lui se répandait une onde miraculeuse, une extase si intense que sa perception du temps et de l’espace en était modifiée. Il lui semblait qu’elle affectait aussi la chambre, en resserrait les murs, irradiant sol et plafond d’une prodigieuse clarté. Il jouissait, agrippé aux hanches de sa partenaire, debout contre le lit, dans ce mouvement alternatif et violent. Ses muscles se relâchèrent et il s’affala sur le matelas.

C’était presque aussi fort que la première fois, opéré avec moins de maladresse. Cette femme transcendait ses défaillances. Au creux de sa chevelure, il puisait l’ombre et la lumière, noyait ses doutes, ses certitudes.

-Tu as aimé?

[…]Un instant plus tard, tout basculerait.

Sa vie. Cette femme. Un total renversement. »

Je connaissais Sophie Loubière tout d’abord pour son travail sur Radio France, France Inter en particulier, je connaissais son nom comme auteure mais ne l’avais jamais lue; c’est chose faite et j’en suis très très contente.

Une idée préliminaire de Laurence, notre héroïne:

« Des garçons, Laurence connaissait la cruauté. Leur regard sur les filles était impitoyable et un surpoids sujet à railleries automatiques.Elle appliqua une « stratégie de sauvetage » dès le primaire, tirant parti de ses petites bouées : à la récréation, sa place serait dans les buts. La meilleure gardienne des CM1. Elle n’arrêtait pas seulement le ballon,elle le renvoyait avec la vigueur d’un redoublant. Laurence sculptait sa propre stèle, loin de la salle de danse folklorique où sa mère s’entêtait encore à la conduire en 4L. »

En lectrice à l’esprit sombre – et tordu –  qui aime les atmosphères un peu glauques, les histoires savamment menées jusqu’à une fin qu’on n’a pas vu arriver, ne redoutant pas la tension constante sur 340 pages…je me suis régalée.

Laurence en visite inopinée dans la nouvelle famille de son père:

« -Je vais devoir prévenir ta mère.

-Pourquoi?

-À cause de la mesure d’éloignement décidée par le juge. Elle t’en a déjà parlé.

-Me souviens pas.

-Écoute…Il ne faudra plus jamais revenir ici, d’accord?

Laurence promit, réclama quelque chose à manger, attendit que son père lui tourne le dos et, d’un violent coup de pied, renversa le youpala où gigotait sa demi-sœur avant de s’enfuir à toutes jambes pour ne pas entendre le bébé hurler. »

La difficulté, comme souvent, réside dans le fait que parler du cœur de l’histoire dira tout, mon article sera court mais largement émaillé d’extraits, que j’espère bien choisis.

« Allongée sur le lit, la chanson Don’t Let the Sun Go Down On Me dégoulinant du casque collé à ses oreilles, ou bien au collège, sa tête dépassant celle des autres dans la rangée, Laurence ne pensait à rien sinon à la possibilité de se transformer bientôt en arbre. Un arbre n’a pas d’ami ni de cerveau, il n’a nul besoin de l’un ou de l’autre, aucune nécessité de mouvements, il lui suffit de bien se tenir face au vent, d’adapter son rythme de croissance au fil des saisons et de se nourrir par les racines. L’idéal du néant éternel. »

Laurence Graissac, jeune femme obèse, deviendra Cybèle. Après avoir été championne olympique du lancer de marteau, son heure de gloire, elle sera croupière au casino de la station thermale de Chaudes Aigues où elle règnera en déesse de la table de black jack. Sa vie va basculer après une agression puis une opération de l’estomac, celle-ci entraînant une transformation physique sidérante, et…tout le reste.

« Vos examens ont révélé une sténose hépatique, c’est-à-dire une infiltration de graisse dans votre foie…Pour l’instant, c’est sans conséquence sur votre santé, mais c’est ce qui caractérise la limite de ce que votre corps peut atteindre. Si on ne fait rien, si vous rentrez chez vous et continuez à vivre comme avant votre agression, voici ce qui va vous arriver dans quelques mois…[…] »

S’en suit un tableau terrifiant et une mutation physique impressionnante; quant au reste, le mental, tout est déjà là.  Vraiment je trouverais stupide d’en dévoiler plus. Entrant dans la tête de Laurence, on voit par ses yeux, on parle par sa bouche et on est immergé dans cet organisme mutant où fleurissent des envies furieuses.

 » Personne ne devait empiéter sur le domaine de Cybèle.

Personne ne devait mettre la main au portefeuille de ses joueurs.

Et voir cette fille de misère en minijupe échanger quelques mots avec le Dr Bashert près de sa voiture, prendre sur lui un pouvoir dont elle ignorait encore l’usage, était violent comme un coup de couteau. »

 

Pensant à son frère Thierry:

« Au premier tour de clé, Starlight des Supermen Lovers réchauffe l’habitacle. L’asphalte rougit dans le sillage du véhicule. Je laisse derrière mon nom de scène et sa petite troupe de perdants abrutis de sommeil. Deux barres de Twix dépassent de la boîte à gants. L’emballage suffit à donner l’eau à la bouche. Je l’arrache d’un coup de dents. Là-bas, dans le pavillon de St Flour, je t’imagine vêtu comme toujours d’un bermuda trop large et d’un tee-shirt Batman, ta figure rabotée bleuie devant l’écran, hypnotisé par tes jeux rapides et furieux, surfant sur des sites de vidéos trash où des filles épilées et nues se montrent dans des positions dégradantes.

Un grand frère un peu tordu n’attendant ni sa sœur ni personne.

Nos nuits sont sans fin et leurs jours plus longs encore. »

Je dirai juste que voici un roman extrêmement bien construit, avec des questions tout au long de la lecture, on interprète, on évalue, on croit savoir, on croit comprendre, on suppose…et en un final redoutable – le seul qui ferait de ce livre un roman policier, le seul où apparaît un policier – en ces quelques courts chapitres de la fin, tout bascule. Même si parfois on a des indices, ça ne fait pas varier notre empathie pour Laurence, notre idée d’elle et de son enfer qui n’est pas celui qu’on croit. Addictions, Obsessions, Névroses, etc…formidablement mises en scène.

 

J’ai ressenti quand même de la sympathie pour Anne-Marie Bashert, épouse sans colère, qui plus que tout rejette l’addiction au jeu de son mari, et puis de la pitié pour Bernard Bashert, pris au piège de Cybèle qui devient sa seconde addiction

« Il  se nourrissait sans appétit, comptant les jours et les heures qui le séparaient de son prochain rendez-vous avec sa reine aux yeux verts. Il pouvait se l’avouer sans honte: depuis leur dernier cinq-à-sept, il se traînait derrière Cybèle tel un animal domestique dans le sillage de ses pas. Elle si douce lorsque l’instant du jour devenait pour eux une nuit. il voyait ses paupières demi closes, son épaule endormie, sa chevelure défaite pour mieux guider ses baisers, ses mains intrépides, ses pommettes vermeilles, ses fesses vertueuses. Il était pris et repris à son gentil piège et n’attendait que d’y retomber, les yeux fermés, pour livrer bataille. »

Voilà, fini, je n’en dirai pas plus. Sinon que tous les personnages sont creusés, juste assez pour ne pas tout comprendre d’emblée, et que sous l’œil de Laurence sont fort peu sympathiques.

Écriture remarquable, construction comme de la dentelle – noire –  et travail au scalpel de ce personnage, Laurence/Cybèle. J’ai d’autant plus aimé que je connais très bien le décor, Chaudes-Aigues et St Flour, les lieux où va marcher le Dr Bashert après son travail à la station thermale. Le résultat est assez glaçant, angoissant, on est comme un intrus dans un cerveau, à fouiller sans vraiment trouver ce qu’on soupçonne à peine. En tous cas, voici une exploration assez redoutable des troubles psychiques allant du simple comportement étrange à la pathologie lourde. Autre idée formidable, c’est le poste électrique qui jouxte la maison de la famille Graissac – et de son éventuelle/probable action sur les cerveaux de cette famille. 

Un roman complet, c’est à dire dont on ne sort pas sur sa faim mais avec le sentiment qu’une boucle a été bouclée, laissant dans son nœud serré de tristes destins.

Au final ( le solo de guitare seulement ) :

Quant au titre :

« Dès que les mises sont placées, seulement alors les cartes sont distribuées. Chaque joueur reçoit deux cartes et deux pour  la banque. Les cinq premières cartes dites « brûlées » sont enlevées par le croupier et c’est seulement après avoir « brûlé » ( retiré ) les cinq premières cartes que commence la distribution, dans le sens des aiguilles d’une montre. »

Pour ma part, je dis: chapeau, très beau travail !

« Je suis l’anomalie.

Une baleine sur un toit.

Une bulle d’air dans l’aiguille de la seringue.

Un bout de viande.

Des muscles.

Une bouche qui mange.

Un récipiendaire à médailles.

Une mariée étourdie par l’ivresse d’une trahison.

Une robe aspergée de sang.

Une femme factice.

Une vilaine petite sœur. »

Entretien avec Anaïs Hébrard, à propos de « Rebecca de Winnipeg »

S – : Anaïs, tout d’abord merci d’avoir accepté de bavarder avec moi. La première chose que je souhaite dire c’est que votre livre est à mon avis extrêmement original, ce qu’on appelle un OLNI, Objet Livresque Non Identifié, sans doute. 

A peine avais-je commencé que les questions arrivaient, alors je vais essayer de faire ça tout bien en ordre ! Pouvez-vous nous parler de vous et de ce qui vous a amenée à écrire ce livre incroyable?   

A – : Et bien voilà: je suis née à Strasbourg. Une semaine à peine après ma naissance, mes parents ont quitté la capitale alsacienne pour Mulhouse. Je n’ai donc jamais vécu dans ma ville de naissance que je ne connais que par bribes. Ma mère était suisse et mon père des Cévennes, mais tous deux, et cela a son importance, de tradition et de culture protestante. Lorsque j’ai eu 18 ans, je suis partie faire mes études, danse et théâtre, à Paris. Puis, à 32 ans, une grosse crise existentielle m’a menée à Saint-Pierre-et-Miquelon, de l’autre côté de l’Atlantique. Déracinement absolu. Citadine, parisienne, protestante et déliée de ma famille, je me suis choisie un environnement insulaire, maritime, catholique où les liens familiaux sont primordiaux. L’individualisme parisien a dû se faire tout petit face à la force d’une vie communautaire soudée. Alors que j’écrivais en dilettante, le besoin d’inventer et de raconter des histoires s’est imposé. Ce sont les ateliers d’écritures à distance proposé par Aleph-écriture, animés par Isabelle Rossignol qui m’ont secoué les puces.

Lorsque le cycle d’ateliers s’est achevé, j’avais deux solutions: m’inscrire à une autre thématique de travail ou me lancer dans l’écriture d’un premier roman…j’ai choisi la seconde solution!. Avec un conseil emprunté à la méthode dans une coquille de noix d’Alain André: chevaucher le dragon. Ce conseil a été le leitmotiv de mon cycle d’écriture avec Rebecca.

S – :  Bon, inévitablement, la première question est : Mais d’où sortez-vous un tel personnage ? D’où vient cette Rebecca si attachante, tellement hors normes, quelle est l’ histoire de ses origines – je veux dire de sa création – ?  Parlez-moi de ce choix qui complexifie Rebecca, à savoir : une jeune fille élevée chez les amish et atteinte de la maladie du sirop d’érable. Ah elle n’a pas une vie facile !

A – : Rebecca est née de plusieurs micros-aventures. La première aventure a été pour moi un stage dans un restaurant alsacien réputé « L’auberge de l’Ill ». J’avais 42 ans, je faisais le deuil de mes enfants imaginaires impossibles à faire, je préparais un BEP hôtellerie-restauration. Et me voici en stage de cuisine dans le temple de la gastronomie alsacienne. Dans la salle, sans pouvoir les rencontrer, je savais qu’il y avait des stars, des politiques et un roi (ou un prince). Bref, du bien beau monde! Paul Bocuse avait téléphoné au chef Marc Haeberlin pour lui dire un truc extrêmement  grossier à propos d’un match de foot entre alsaciens et bâlois, ce que le chef s’était dépêché de relayer dans la cuisine. Gros rires autour du foie gras. Dans ce temple, il y avait une tante de la famille qui offrait aux stagiaires un livre de prières. La gastronomie dans sa perfection, une clientèle huppée et une adorable vieille dame toute discrète qui distribuait à cette ruche affairée sa nourriture spirituelle. Une fois la journée terminée, je m’en retournais dans la famille chez qui je logeais, une famille de luthériens pratiquants. Le soir, toutes les portes restaient ouvertes pour que le poêle du rez de chaussée chauffe la maison jusqu’au dernier étage. Les enfants de la maisonnée faisaient partie d’un groupe religieux dont le personnage référant était Winkelried, un sauveur helvète du XIVème siècle. Selon la légende, ce dernier avait donné sa vie, mû par la force de sa foi, transpercé de mille lances pour sauver sa ville, lors de la bataille de Sembach, en Suisse. 

Autre micro-aventure: mon beau-frère, alsacien, me raconta un jour l’origine alsacienne des Amish de Pennsylvanie. Je n’en revenais pas. Cette société dépeinte dans Witness, film que j’avais adoré, venait de la petite ville de Sainte Marie aux mines. Ma mère m’avait aussi fait part de l’histoire d ‘un de ses amis qui avait gagné un concours de dessin dont le prix était un séjour chez des Quakers, à Philadelphie. Et puis encore une rencontre dans l’avion Montréal-Francfort de deux femmes dont le physique détonnait. Elles étaient massives, immenses et portaient des petites charlottes de percale. Après avoir fait connaissance, elles me montrèrent des photo du baptême de leurs filles dans une rivière que je pouvais deviner glacée. Nous discutions dans un langage moitié anglais-moitié allemand. Ainsi j’ai compris qu’elles étaient d’origine ukrainiennes et vivaient en Alberta, dans une communauté mennonite, mennonites que l’on retrouve près de Montbéliard. Ce courant de migration m’a fasciné. Ces régions si lointaines, pourtant  si proches de ma région natale par leurs liens religieux.

Enfin j’étais en villégiature à Saint-Jean de Terre-Neuve. Ma logeuse m’avait emmenée au Cap Spear, cap le plus à l’est du continent nord américain . Par terre, je ramasse un papier de chocolat Lindt. Face à moi, les écriteaux avec les distances entre le cap et les villes d’Europe. Comme j’aurais voulu qu’il y ait un fil entre le cap et Londres pour que je puisse, en funambule, marcher jusqu’à l’Europe. Du papier de chocolat est née l’idée d’une jeune fille suisse qui passerait par Spear pour rentrer à Genève ou Zürich.

Rebecca prenait forme! Il fallait aussi la fragiliser d’où l’idée de lui créer une maladie génétique typique de la société amish. Cette terrible maladie du sirop d’érable a été une de ces trouvailles « pile » que l’on reçoit lors d’une création! Comment aurais-je pu inventer une maladie pareille et la coller à une canadienne, une maladie qui fait référence à l’érable, arbre emblématique du Canada et au sirop, issu de la sève du même arbre! Comment inventer une affection héréditaire qui rend la viande « poison » et qui a des répercutions neurologiques. Oui, cette maladie a été un cadeau pour cette histoire.

Par ailleurs, en inventant Rebecca, je ne devais jamais perdre de vue que son ignorance devait être le fil conducteur de ses errements et de son regard sur le monde. 

S – : Je reconnais sans mal que certains chapitres sont difficiles à lire, tant la langue est étrange. J’ai beaucoup aimé le chapitre « Du brouhaha dans la cuisine », parce que ce titre est exactement le bon, cette conversation en désordre, cette agitation d’avant mariage, ces envolées brèves, vives… Celui-ci n’est pas facile à lire, mais on suit, on comprend, et puis on entend ! On s’en sort avec le parler québécois aussi. Le plus difficile pour moi a été la rencontre de Rebecca avec la femme dans la mini-comtesse. Parlez-moi de ce travail sur la langue, les langages. Et puis bon, sacré numéro, cette veuve en voiture ! 

A – : Depuis toute petite, je suis entourée de langages, de mixages entres mots, sons et termes. Ma mère nous parlait français mais avec toutes sortes de mots vaudois. J’entendais l’alsacien que je ne parlais pas mais dont je saisissais le sens, les tournures occitanes de mon père s’invitaient à table et nos jeunes filles au pair, suivant leurs origines, parlaient un français lardé d’anglais ou de suisse-allemand. Je me souviens de mon premier voyage en France « de l’intérieur », en Vendée où je m’étais demandée comment je pourrais me faire comprendre…j’étais pourtant française! J’ai toujours été charmée par les personnes qui inversent les expressions françaises, les ré-interprètent, mélangent les genres, les alsaciens qui parlent leur dialecte en ajoutant du français, les expressions ré-appropriées comme par exemple un jour, mon grand père des Cévennes: comme dit le proverbe cévenol, il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark! Ce sont ces mélanges, ces accents, ces êtres que l’on rencontre au fin fond des forêts, les solitaires perdus dans leur solitude, qui ont inspiré Mini-Comtesse. Comprendre une mélopée, un sens, une intention sans saisir précisément chaque mot. Cela dit, après une lecture à la bibliothèque de Saint-Pierre, je me suis rendu-compte que  c’était à haute voix que Mini-Comtesse prenait tout son sens. Son langage obscur devient limpide, entre respiration, précipitation et souvenirs déchiquetés.

S – : Un personnage m’intrigue ( en même temps, tous sont intrigants… ), l’homme avec le chat sur l’épaule… éclairez un peu le mystère, juste un peu ?  ( j’ai ma réponse, mais sans rien dévoiler, parlez moi de ce beau personnage ) Il dit quand même à Rebecca de traverser l’océan à bicyclette…

A – : Ce personnage est inspiré d’un homme qui avait été de passage à Saint-Pierre et qui avait dressé une chatte blanche avec laquelle il voyageait. Il nageait avec elle, la prenait sur l’épaule, la transportait dans un sac à dos. Mais dans mon histoire, il est la conscience qui fourvoie, l’intuition qui se trompe, l’anti-bon-sens quand la volonté masque le danger, il est l’erreur quand on est amoureux, le danger quand la vigilance se trompe de route, il est la folie de Rebecca. Il est sans doute  la mort. Pourtant, il permet à Rebecca d’aller au bout de sa décision. Le chat/chatte est l’animal solitaire, sans foi ni loi, qui sommeille en chacun de nous, gracieux mais sauvage.

S- : Ce livre, et en cela je l’aime d’autant plus, est très cru, et passe parfois à une poésie très belle par la grâce de celle de Rebecca. Un de mes personnages préféré est le routier, ce dur à cuire que Rebecca touche si fort à le faire pleurer. Il est d’une humanité vraie et maladroite, c’est en fait un homme bon. Et puis il y a Latifa et cet improbable bordel de Freaks. Pas si improbable ?

A – : Sans doute, ai-je envie que mes personnages soient tout, sauf manichéens. Que rien ne soit tranché. Qu’aucune valeur ne soit belle ou sale. Que les uns et les autres, fassent autant de bien que de mal à Rebecca, par leurs convictions ou leurs peurs du vide. Pour le bordel des Freaks, je me suis inspirée d’une émission de télé-réalité américaine, le Jerry-Springer show. Cette émission me sidérait avec une question qui me taraudait: c’est vrai ou c’est faux? C’est dans cette émission que deux soeurs siamoises racontaient leur vie amoureuse. J’ai sans doute eu envie de créer un monde tordu et fantasmagorique à partir de bribes volées lors de confessions de comptoirs. Enfin, sans fanfaronner, en étant la plus modeste possible, je voulais que mon roman ait quelque chose de Tarantino. Je voulais chevaucher un dragon écumant, fumant, parfois fumeux, rempli de sa rage, qui morde et qui arrache, un dragon nourri de viande crue.

S – : Enfin, la bonne Suisse et les scènes finales qui achèvent le portrait tragique de Rebecca. On veut rire mais on pleure. Ce livre est unique, vraiment. Avez-vous d’autres projets d’écriture? 

A – : Oui, la bonne Suisse qui, avec amour autant qu’humour, en prend un petit peu pour son grade ! J’ai effectivement d’autres projets. Comme il m’est difficile de plonger à nouveau dans la finalisation d’un nouveau roman, il y a heureusement de petits chantiers qui me permettent de garder le fil de l’écrit. Articles pour le journal francophone de Terre-Neuve et Labrador, Le Gaboteur, pièces de théâtre et sketches écrits dans le cadre de mes ateliers-théâtre dont je suis l’animatrice, textes pour des ouvrages collectifs comme par exemple, La cinquième saison, revue littéraire romande.

Rebecca a été mon aventure initiatique. Imaginer son vécu à partir de mes micro-aventures, de récits familiaux, de rencontres fortuites. Creuser le paradoxe entre amour et chimère. Inventer des personnages qui naviguent entre réalité et croyances, vertu et mensonges, tendresse et cruauté. Développer la question des déracinés: mais alors, d’où suis-je? (et qui suis-je…évidemment!)

S – : Chère Anaïs, cette conversation avec vous a été tout aussi passionnante que la lecture de ce roman pour lequel je cherche les adjectifs…Excentrique ? Foutraque ? En tous cas, beau, drôle, émouvant et tragique.

Merci infiniment d’avoir échangé avec moi. 

Pour finir, visitez le site : http://www.ayah.fr/