« Harlem Shuffle » – Colson Whitehead, éditions Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Charles Recoursé (USA)

Harlem Shuffle par Whitehead« Son cousin Freddie le brancha sur le casse par une chaude nuit de début juin. Ça avait été une de ces journées où Ray Carney devait courir dans tous les sens – du nord au sud de Manhattan, uptown, downtown, pied au plancher. Ne pas laisser refroidir le moteur. Première étape, Radio Row – le quartier des magasins d’électronique – pour décharger les trois derniers postes à transistors, deux RCA et un Magnavox, et récupérer la télé qu’il avait laissée. Il arrêtait les radios, n’en ayant pas vendu une seule en un an et demi malgré ses ristournes et ses suppliques. »

Bienvenue dans le Harlem des années 60, chez Ray Carney et sa boutique.

D’abord, j’ai admiré ici la capacité de l’auteur à changer de registre, avec une plume chargée d’ironie, beaucoup d’humour et un sens de l’action certain. Quelques longueurs dans la première moitié m’ont fait douter, je le reconnais sans peine. Mais. Bien sûr il y a un « mais », parce que dans le grand bazar de ce quartier où rien ne va droit, où les gens et les lieux sont mouvants et pleins de ressources pour vivre, honnêtement ou pas, c’est l’histoire du moment et les grands mouvements noirs pour les droits civiques, la volonté d’accéder au reste de la ville. En cela le parcours de Ray et de sa famille est intéressant, les compromis – les pires et les meilleurs, mais disons-le, le pire surtout – .

« Il suffisait à Carney de marcher cinq minutes dans n’importe quelle direction, et les maisons de ville immaculées d’une génération donnée devenaient les maisons de shoot de la suivante, des taudis racontaient en chœur le même abandon, et des commerces ressortaient saccagés et détruits de quelques nuits d’émeutes. Qu’est-ce qui avait mis le feu aux poudres, cette semaine ? Un policier blanc avait abattu un jeune Noir de trois balles dans le corps. Le savoir-faire américain dans toute sa splendeur : on crée des merveilles, on crée de l’injustice, on n’arrête jamais. »

Intéressant donc, le parcours de Ray Carney, « Pas voyou, tout juste un peu filou » et de sa famille. Carney vend des postes de radio, puis des télévisions et des meubles. Mais pas que, parce que comment tenir sans faire allégeance aux protecteurs.

« La circulation des enveloppes. Carney repensa à son idée de barattage, au mouvement des marchandises – meubles de télévision, fauteuils, pierres précieuses, fourrures, montres – d’une main à une autre, d’une vie à une autre, d’un acheteur à un vendeur puis à un nouvel acheteur. Comme dans les illustrations de National Geographic sur le climat représentant les masses d’air invisibles et les courants profonds qui façonnaient la personnalité du monde. Si on prenait un peu de recul et si on avait les bonnes clés, on pouvait observer l’action de ces forces secrètes, leur fonctionnement. Si on avait les bonnes clés. »

Et puis, et puis, mon personnage préféré, le cousin Freddie. Qui n’est vraiment pas le plus « honnête » de l’histoire, mais je ne saurais pas dire vraiment pourquoi c’est lui que je préfère, que je trouve le plus attachant. Je crois pour son naturel, son attachement à son cousin Ray, sa nonchalance, son talent à se laisser porter par les événements et à en tirer partie, parfois avec succès, mais pas toujours. Freddie incarne à lui seul le portrait de l’habitant de Harlem d’alors. Enfin je crois. Alors que Ray, qui ne vise qu’à monter en puissance dans son commerce, entraîné dès le début dans le casse de l’hôtel Astoria par son cousin, Ray veut devenir plus riche, plus remarquable, alors il s’accommode de petits arrangements . Il s’en sortira, Ray, alors que Freddie non. Freddie qui se lance sur les routes avec Linus, fils de riche . Pour moi, ce sont les plus belles et les plus justes humainement, ces pages, celles de cette amitié. Ce duo improbable est d’une grande justesse et contient, je crois, le désir de vivre libres de ces deux hommes et en même temps une forme de désespoir .

Histoire si dense qu’impossible à raconter mais que Colson Whitehead, avec son talent incontestable écrit d’une plume chargée surtout d’une grande ironie. J’ai vraiment préféré la seconde moitié, et la fin m’a beaucoup touchée. Je ne connais pas New York, je n’ai jamais mis un pied aux USA, mais je lis ce pays depuis des années. Je le lis, je le vois au cinéma, et je pense d’ailleurs que ce roman ferait un film formidable entre les mains d’un grand cinéaste. Sur la corruption, sur la violence, sur le désir d’être visible et respecté, parfois par des moyens suspects, l’auteur sans concessions réussit à écrire cela, laissant néanmoins chez ses personnages une insatisfaction, une amertume en filigrane.

Freddie reste pour moi le plus beau personnage, c’est lui qui m’a poussée à la lecture et je pense que l’auteur a eu pour lui un peu le même sentiment. Le rendant présent même quand il s’efface. J’ai eu même pas mal de rancœur contre Ray qui l’a lâché, alors que leur jeunesse les liait très fort, cet extrait dit bien ce qui dans le caractère de ces deux personnages va les éloigner, avec ici Freddie la tête dans les étoiles.

« Carney repensa à ces nuits d’été, il y avait si longtemps, où la chaleur était telle que Freddie et lui dépliaient une couverture et s’allongeaient sur le toit de la 129e Rue. Le bitume noir recrachait les degrés accumulés dans la journée, mais il faisait quand même plus frais qu’à l’intérieur. Au-dessus, le bouillonnement immense et éternel du ciel nocturne. Les yeux accommodent. Un soir, Freddie lui confia qu’il se sentait tout petit sous les étoiles. Leur connaissance des constellations se limitait aux deux Ourses et à la Ceinture d’Orion, mais il n’est pas nécessaire de connaître le nom d’une chose pour savoir l’effet qu’elle produit sur vous, et Carney ne se sentait ni minuscule ni insignifiant sous les étoiles, il se sentait accepté. Les étoiles avaient leur place et lui avait la sienne. »

 La galerie de portraits est épatante, Pepper, Chink Montague ou Miami Joe, les costumes, les chapeaux, le langage, les rues de Harlem, mouvantes au fil de la lecture. 

Vraiment de quoi tirer un super film !

« Harlem Shuffle  » est le titre d’une chanson écrite en 1963 par le duo Bob &Earl, reprise par les Rolling Stones ( album Dirty Work) en 1986. Son original plutôt

« Le tueur au caillou » – Alessandro Robecchi, – L’aube Noire, traduit par Paolo Bellomo avec le concours d’Agathe Lauriot dit Prévost

« NOVEMBRE 2016

Peut-être qu’il aurait dû pleuvoir.

Le tueur au caillou par RobecchiFrancesco s’est dit en s’habillant, qu’un jour comme celui-là méritait une lumière plus appropriée, quelque chose qu’un bon réalisateur aurait longuement étudié puis élaboré avec soin dans l’attente de la bonne journée: le ciel gris, les gouttes fines, l’humidité flottante qu’il y a à Milan quand tu ne sais pas si l’eau vient d’au-dessus de ta tête ou d’en dessous de tes pieds. À la place, il y a un soleil pâle, de ceux qui ne réchauffent pas,, un soleil qui fait le minimum syndical, la sensation de ces ampoules écologiques qui peinent à donner de la puissance quand tu appuies sur l’interrupteur, et font la lumière des morts. »

Second roman de cet italien dont je retrouve avec grand plaisir la verve rageuse, dans une histoire finalement extrêmement triste comme le sont les conditions de vie des milanais des classes populaires, des immigrés, des secondes zones, quoi. 

Trois cadavres vont être retrouvés en quelques jours, un caillou posé sur chacun d’eux. Trois hommes riches et importants dans leur domaine. C’est ainsi que l’équipe de Carlo Monterossi va se réunir, pour le plus grand plaisir de ces hommes dans le salon d’un d’entre eux, où l’épouse va leur créer un QG aux petits oignons, avec de quoi boire et manger, tout ça pour réfléchir mieux et regrouper leurs investigations. Regard de Carella sur son collègue Ghezzi:

« On se voit dans une demi-heure en haut chez Gregori », mais d’un coup d’œil il dit à Ghezzi de rester, et donc maintenant il n’y a qu’eux deux.

C’est bien, pense Ghezzi. Il aime travailler seul, et Carella le sait. Carella aussi, il a ses méthodes, et Ghezzi le sait. Donc, le problème à présent c’est d’avoir deux mouflons dans la même bergerie, et tous les deux savent que ça ne doit pas finir en coups de cornes.

« Vas-y, dis- moi », dit Carella.

Ghezzi lui a filé un sacré coup de main dernièrement et on peut dire qu’ensemble, ils ont chopé un vrai méchant, voire deux. Mais ce n’est pas le genre de service qu’on doit retourner, donc pas de cadeaux: si Ghezzi travaille dans l’équipe, il faut qu’il sache clairement qui commande. Mais il sait que Ghezzi est indiscipliné et irrégulier, comme certains footballeurs de génie, et surtout il sait qu’il n’aime pas que des connards se baladent pour tirer sur les gens. Les artistes du ballon, il faut les laisser libres pour qu’ils donnent le meilleur. »

C’est un livre brillant pour son ton acerbe, souvent drôle, un livre politique qui explore cette ville de Milan, connue désormais, autant que pour la Scala, pour ses relents fascistes puissants. C’est triste mais vrai. Et Alessandro Robecchi, chez qui on sent constamment la sympathie pour les gens modestes, même s’ils sont un peu tricheurs, un peu menteurs, un peu voleurs, même, il les défend en en parlant d’abord, et en en faisant des héros malgré tout. Ces héros du quotidiens, comme Francesco qui aide la vieille dame invalide, en lui faisant ses courses, Mme Antonia.

« Il est descendu dans la cour, a traversé les plates-bandes fatiguées, il a longé les murs écaillés et s’est glissé par la petite porte du bâtiment C, il a monté les quatre étages d’escaliers et il est entré chez madame Antonia, la porte était ouverte.

Elle était réveillée, allongée sur son lit. Francesco a pris dans un tiroir une petite boîte en plastique avec des compartiments, il a compté les pilules, les a posées sur la table.

« Ces deux-là, juste après le déjeuner et après le dîner, comme d’habitude, te plante pas, l’autre avant de te coucher », a-t-il dit. Puis, aussi: « Tu as déjà pris ton lait? »

Madame Antonia a fait oui de la tête.

-Quand est-ce que tu dois faire ta prise de sang?

-Jeudi? À dix heures et demie.

-Bien, je viens avec quelqu’un pour t’amener en bas et je t’accompagne » a dit Francesco.

Elle a tenté un sourire.

Ces derniers mois, les escaliers sont devenus un cauchemar. Elle, pratiquement incapable de bouger, pas d’ascenseur, cage d’escalier étroite, HLM.

HLM, pense Francesco, Habitation pour Locataire Miséreux. »

Attention, aucun misérabilisme geignard, aucunement, mais la réalité du monde dur des pauvres. C’est, même si en lisant il y a bien une enquête prenante et tortueuse, avec cette équipe d’enquêteurs atypique, c’est donc le cœur du sujet. La pauvreté et le monde de l’argent. Les pauvres qui ont toutes les peines du monde, et les riches qui en ont tous les bénéfices. Oui mais voilà, trois sont tués avec ce curieux petit caillou posé sur leur corps…

Vous entrerez dans de beaux salons de beaux et vénérables immeubles classieux de Milan, et vous traînerez les pieds dans une cour de HLM, et vous essayerez de choisir où vous vous sentez mieux… J’ai adoré ce bouquin.

Je change un peu ma façon de parler des livres, avec un post plus court, pour un vrai coup de cœur pour cet auteur qui flingue sans en avoir vraiment l’air, qui flingue la laideur du monde milanais et de son argent, je vous donne encore un ou deux extraits caractéristiques et je vous conseille vivement ce livre qui recèle de vraies pépites de dialogues, un regard acéré, moqueur et tendre pour quelques uns, et carrément assassin pour d’autres. 

Pour Il Venerdi della Repubblica, « le meilleur polar italien qui circule en ce moment »

Enfin, savez-vous que notre Monterossi est fan absolu de Bob Dylan?

Musique de fin:

« Carlo monte dans la voiture, démarre, le char d’assaut fait un bruissement gentil dans les flaques d’eau et s’en va, doux comme un chat qui ronronne.

La radio de la voiture s’allume toute seule, c’est le téléphone qui lui a dit, ces deux-là sont vraiment copains. »

« Le Roitelet » – Jean -François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Jean-François Beauchemin - Le roitelet.« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser les œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »

Voici le récit tragique de l’amour fort entre deux frères, l’aîné nous racontant cette histoire d’amour contrariée par la maladie. Le petit frère est atteint de schizophrénie. Des parents aimants, une vie à la campagne dans un lieu où la nature règne sur la vie. Et la maladie.

Le narrateur, écrivain, marié à Livia, vit avec le chien Pablo et le chat Lennon. Arrivé à la vieillesse, il nous livre l’histoire de ce frère pas comme les autres, dans un texte baigné de douceur, d’amour, et de chagrin. Chagrin qui émane d’une forme d’impuissance face à ce frère pas comme les autres. C’est une histoire tragique, qui m’a saisie au ventre. Et pour cela, cet article sera court. Parlons de l’écriture absolument merveilleuse pour dire les événements les plus tristes.

Dans une prose lumineuse, le narrateur conte sa vie liée à celle de ce frère pas ordinaire. Pour connaître le sujet, je sais et comprends bien de quoi il retourne: ce garçon est schizophrène et bien qu’ayant grandi entouré de l’amour de sa famille, ses démons, ses angoisses, ses terreurs sont là à chaque coin de ses jours, survenant sans prévenir. Cette histoire est bouleversante. J’ai du mal à en parler. 

Si ce n’est vous dire l’amour infini qui lie cette famille, les conversations saisissantes qu’entretiennent les deux frères et l’omniprésence de la nature, qui apaise et émerveille les deux hommes lors de leurs promenades et puis les scènes durant lesquelles le frère, en crise, se mure chez lui en état de panique et qu’on a du mal à comprendre parfois, vu de l’extérieur. 

Je tiens à dire quand même que c’est une lecture d’une grande beauté, la plume de Jean-François Beauchemin est absolument sublime, et toute cette poésie adoucit les pires moments. Car le livre est aussi plein de vie, des bruissements de la nature, et de la présence étrange de ce roitelet. Ce livre déborde d’un amour parfois triste mais souvent lumineux et inconditionnel surtout. 

Voilà. Il ne faut pas craindre les émotions fortes ( pour moi, elles sont le cœur palpitant d’une lecture ), il faut s’ouvrir et se laisser prendre. Les derniers mots sont ceux de ce frère, auquel l’écrivain a confié une des premières lectures de ce livre. Je vous livre en guise d’extrait la presque totalité du court chapitre final, qui, je trouve, donne le ton et l’âme de ce livre pas comme les autres, pour un personnage pas comme les autres. Et je n’en doute pas, un auteur pas comme les autres. 

« C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble  des transformations qui s’opèrent en lui.

« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée la lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens.

Sainte Adèle, Québec, automne 2020″

Magnifique vous dis-je.

« Le livre de l’Una – roman fleuve » – Faruk Šehić, Agullo Éditions, traduit par Olivier Lannuzel (Bosnie)

« Hypnose

Un…

Je ne suis pas moi parfois, je est Gargan. En vrai je suis cet autre. celui de l’ombre. Celui de l’eau. Blond, fragile, impuissant. Ne me demande pas qui je suis, car cela me fait peur. Demande-moi autre chose, je peux te raconter mes souvenirs. Comment le monde de la matière ferme s’est foncièrement évaporé et comment le souvenir est devenu le socle ultime de ma personne qui a bien failli elle aussi se volatiliser en colonne de vapeur d’eau. Si je plonge dans le passé, je veux le faire en toute conscience, je veux être entier comme le sont la majorité des gens sur terre. »

Il y a des livres, parfois, qui comme celui-ci me font peur au moment d’en parler. Peur de ne pas savoir relater ce qui s’est passé dans la lectrice au fil de ce récit. Peur de « l’abîmer ». Parce que ce n’est pas tous les jours qu’on partage avec un personnage autant de sa vie et de son intimité. Et c’est un sacré don de soi que ce livre de Faruk Sehić, qui combattit durant la guerre de Bosnie et fût gravement blessé. Car si ce roman n’est pas purement autobiographique, l’auteur aborde son personnage comme un frère qui serait peut-être son jumeau, son double?

Roman fleuve. L’Una  – et l’eau  – est personnage majeur dans toute l’histoire, de l’enfance à l’âge adulte.

« Combien j’adorais la pluie quand elle déferlait sur l’eau. La goutte qui vient frapper la surface qui la relance droit dans l’air à la façon d’une fontaine. Des milliers de gouttes de pluie bondissent dans la rivière, et autour de chacune apparaissent des petits ronds qu’on peut prendre dans un battement de cils pour des nénuphars. Si l’averse est brusque et copieuse, on dirait des lances verticales qui se soudent à la rivière ou qui giclent et filent quelque part dans le ciel par-dessus les monceaux de nuages. »

Bien sûr ce roman est un récit de guerre d’une violence inouïe. Mais la grande première partie de l’histoire que nous conte l’auteur qui est aussi poète -et on le saisit tout de suite – est une promenade dans une enfance près de l’Una, cette rivière où enfant le narrateur passe tout son temps, à pêcher, à regarder, et je crois que ce sont tous ces passages d’aventures enfantines les pieds dans l’eau qui m’ont emmenée sur ses pas.

« L’Una avec ses rives était mon refuge – forteresse verte impénétrable. C’est là sous les branches feuillues que je me cachais des hommes. Seul dans le silence cerné par la verdure. Je n’entendais que le travail de mon cœur, le battement d’ailes des mouches et le clapotis quand le poisson se jette hors de l’eau et y retourne. Ce n’est pas que je détestais les hommes, mais je me sentais mieux parmi les plantes et les animaux sauvages. Quand j’entre dans un fourré de la rivière, plus rien de mal ne peut m’arriver. »

Poète. L’écriture est d’une force, d’une beauté incroyables, elle saisit au ventre et fait monter les larmes. D’émotion simple.

Puis viendra le maelström de la guerre, et je n’ai pas la présomption de « résumer » ici cette  histoire. L’auteur met en fin du livre un glossaire et une chronologie de l’histoire de la Yougoslavie depuis 1945.

« Le remord n’existe pas et personne ne viendra murmurer à ton oreille: l’ennemi aussi est un être humain. Sur le champ de bataille, il en va autrement: l’ennemi est un ennemi. Il ne peut pas être humain. l’ennemi doit être un hyménoptère visqueux avec des cornes et des pieds de cochon, alors tire et laisse tomber les fadaises qui occupent les lâches et les philosophes. J’ai tué au corps à corps quelques éléments ennemis c’est pourquoi mes concitoyens me fuient, et quand je marche dans la rue tout le monde traverse. J’ai la capacité de flairer leur peur. »

Une fête foraine, un fakir et le personnage plonge dans son passé, dans une longue glissade comme une entrée dans l’eau, dans l’Una, et son environnement d’arbres, de buissons, d’herbes et de bestioles, sans parler des poissons et de la pêche, sur cette berge où il accède par la cour de la petite maison de sa grand – mère bien aimée. Il partage avec nous, dans des pages sublimes, cette époque de l’enfance et déjà l’univers intérieur de celui qui deviendra soldat du chaos. Ce chaos qu’il tente de faire sortir de sa tête et de son cœur avec le fakir ( quelle belle idée, le fakir ! ). Et la poésie.

Pas plus, sinon que peu de livres sur ce sujet ont cette force, ici si intense par l’écriture merveilleuse, et surtout est remarquable le choix narratif qui alterne tensions et rêveries, cruauté et souvenirs tendres, une stratégie de résistance grâce à l’acquis heureux des jeunes années pour contrecarrer l’extrême brutalité de la guerre.

« Vive la dépression! Voilà pourquoi je me suis employé de toutes mes forces à bloquer les formes et les contenus des images de guerre, j’ai voulu les refouler au plus profond, comme quand on noie quelqu’un et qu’on pousse des pieds sur ses épaules pour l’enfoncer un peu plus bas, dans le noir tout au fond où se tiennent les huchons, jusqu’à ce qu’il perde souffle. J’ai voulu être comme les autres qui sont indemnes, inséré dans la société, normal et gris. Si j’entrouvrais les yeux furtivement, les serpents dans le turban du fakir se mettaient à siffler et leur langue frétillait à une vitesse de plus en plus folle. Le fakir me faisait savoir que je devais me libérer des formes et des contenus des images de guerre. »

Pour conclure, une des lectures les plus fortes de ce début d’année pour moi, j’en parle en en ressentant encore tout ce qui a vibré et résonné à cette lecture. Je suis très consciente que cette petite chronique ne fait que frôler les eaux profondes de ce livre qui est une immersion, parfois en apnée, dans la vie d’un homme. C’est d’une grande intelligence et d’une aussi grande sensibilité.  Bouleversant, tendre et douloureux, une merveille littéraire. Une chanson, dans ce livre:

« Roca Pelada » – Eduardo Fernando Varela- éditions Métailié, bibliothèque hispano-américain, traduit par François Gaudry (Argentine)

« Le détachement militaire du col de Roca Pelada était perché au-dessus de toutes les villes de la planète et de presque toutes les espèces vivantes, à deux mille mètres à peine sous la ligne de survie, et pour y accéder il était plus facile de descendre d’un nuage que de grimper la cordillère. Un peu plus haut commençait la zone de la mort où la nature n’y permettait que de brèves escapades à condition de se contenter de planter rapidement un drapeau au sommet, d’enterrer un parchemin pour mémoire, ou de placer une borne frontalière et de redescendre immédiatement. »

Après le très impressionnant « Patagonie route 203 », revoici Eduardo Fernando Varela avec ce roman absolument étonnant, surprenant, posé comme entre ciel et terre au sommet de la cordillère des Andes. Voici la vie de deux garnisons qui surveillent face à face deux frontières mouvantes dans un lieu onirique et pourtant bien réel où les éléments naturels sont les rois. Un lieu magique dans lequel les êtres humains sont bien faibles, même en uniforme, soumis aux aléas du climat et aux puissances telluriques. Conversation entre le Lieutenant Costa et son Sergent Quipildor après la disparition d’une météorite disparue de la ligne de frontière , un de mes passages préférés, qui représente bien le ton du livre:

« Maudits vautours, ils ont emporté l’original et mis à la place un vulgaire rocher de la cordillère. Il est impossible qu’un fossile de coquillage provienne des confins de l’univers.

Quipildor saisit la balle au bond:

-Ça prouverait qu’il y a de la vie sur d’autres planètes, lieutenant, déclara avec provocation le sergent, mais sur un ton faussement soumis, décidé à contredire cet officier arrogant qui se prenait pour un savant parce qu’il savait lire.

-Ne faites pas le malin, sergent. Ici, c’est moi qui dis ce qu’il faut penser. Compris?

-Compris, lieutenant, mais moi j’aimerais bien savoir comment fait un coquillage pour traverser la plaine depuis la côte et grimper sur l’altiplano. Ça lui prendrait des millions d’années, à condition de ne pas se faire écrabouiller par une vache. Le plus probable c’est que ça vient de l’espace, une météorite voyage beaucoup plus rapidement qu’un coquillage.

-Vous avez une idée de ce qu’il y avait ici avant  que la cordillère se forme?

-À vous de me dire, lieutenant, et moi je vous crois, mais ne me racontez pas encore qu’ici il y avait un océan. Je suis sergent, mais pas taré.

Costa rengaina son pistolet et chercha dans ses affaires un carnet pour expliquer par un dessin au sergent le choc des failles qui avait formé la cordillère, puis il y renonça. Il avait déjà essayé plusieurs fois, en vain.

-Il vaut mieux qu’on reparte, ordonna-t-il, lassé de supporter cet homme.

Et il se prépara pour le long retour au détachement. »

Je dis chapeau bas à cet écrivain, parce que ce qu’il écrit là est absolument unique en son genre. On retrouve la fantaisie dont est souvent empreinte la littérature sud-américaine, on retrouve des espaces naturels où la « magie » règne. Par magie, il faut entendre que sur cette frontière mouvante, il se produit des phénomènes qui désemparent les hommes postés là. 

On peut dire que cette histoire touche au surréalisme et à l’absurde. L’auteur révèle la force d’un lieu traversé de mythes, d’apparitions, de « passants » aperçus de loin, un lieu soumis aux forces telluriques et aux éléments, bien plus qu’il n’est soumis aux hommes qui entendent se le partager. C’est à ce partage factice et ridicule que se consacrent les deux garnisons, se surveillant sans cesse. On ajoute à cet endroit qui craque, vibre et résonne une voie ferrée, un train – parfois fantôme – qui ravitaille et qui va aussi semer le trouble. Quand le chef d’une des parties est remplacé par une femme commence une confrontation qui va établir peu à peu un vrai chaos, un flou de ces deux garnisons qui se regardent en chiens de faïence, pour des enjeux qu’on a du mal à comprendre totalement. Une satire des états et de leurs limites géographiques, un regard acerbe sur cette propension à mettre des frontières qui n’ont que très peu de sens…

Enfin, car je ne ferai pas plus long, mais j’ai adoré l’humour grinçant, chargé d’ironie, la façon qu’à l’auteur de désamorcer la gravité. Ainsi, les personnages composant les escadrons, de pauvres gens déplacés de leur lieu coutumier pour se retrouver sur ces hauteurs hostiles: les cavernicoles, les tropicaux, tous mâchouillent sans cesse de la coca. Il y a les orages magnétiques, les geysers, les pluies de météorites…Les vieux incas qui érigent de drôles de tertres de cailloux, les apachetas…dont on apprend en riant à la toute fin du livre ( et on ne triche pas !) ce que sont ces tertres de pierres.

« -Que diable êtes-vous en train de faire?

-Tu veux vraiment que je te l’explique, troufion?

-Je veux parler des apachetas. Toutes celles qu’on voit depuis le col n’étaient donc que les endroits où vous…

-Certaines, pas toutes. Tu me prends pour qui? l’interrompit le vieux.

-Ce n’étaient pas des repères qui indiquaient le Qhapaqñan?

-Je ne sais pas d’où vous sortez tous ces trucs, vous autres! Pour nous, le Qhapaqñan, il est ici, dit le vieux en posant une main sur son front.

-Pourquoi vous construisez des apachetas?

-C’est un vieux rituel, on rend à la Pachamama ce qu’elle nous donne pour la remercier de sa générosité, et elle le transforme en nourriture. C’est come ça qu’on survit depuis des siècles. »

Un très bon livre qui parle en ligne de fond du pouvoir et de ses mesquineries, cette tentative de dominer un univers qui ne se laisse pas faire…on assiste à une grande débandade, on va de surprise en surprise, l’auteur fait preuve d’une imagination débordante pour une histoire drôlatique, grotesque mais infiniment intelligente et philosophique.

Un régal, du bonheur, bravo !