« L’illusionniste » – Edouard Jousselin -Rivages

« Bonjour à tous, eh bien, d’abord, merci. Merci de votre présence, pour cette première de La Réceptionniste.
Ce théâtre n’est pas très grand, mais je suis heureux de le savoir comble pour cette soirée. Je crois reconnaître quelques visages familiers dans l’audience. Merci de votre confiance, j’espère qu’elle sera récompensée et que vous passerez un très bon moment.

Vous le savez peut-être, c’est ma première pièce; cependant je ne demande pas l’indulgence du débutant pour moi, faites-le, je vous prie, pour les acteurs qui ont dû intégrer mes dernières remarques ce week-end encore. Ils sont tous fantastiques, vous verrez. »

Et à mon très grand plaisir, revoici Edouard Jousselin, dont j’avais lu les deux précédents romans avec délectation, le revoici, l’illusionniste, et je suis impressionnée par la capacité de cet auteur encore jeune à renouveler sa façon d’écrire, ses sujets, la malice qu’il y met parfois, et surtout, une grande intelligence et un sens du récit assez incroyable. Il m’a menée par le bout du nez du début à la fin. Ce qui m’a plu, vraiment, c’est la construction complexe – pas autant que dans « La géométrie des possibles » tout de même – et le sentiment, en lisant, qu’il s’amuse. Il se joue de ses personnages, des lectrices et lecteurs, il s’insinue aussi dans l’histoire, et ma foi, une fois de plus je suis bluffée ! Tout ici est jeu de miroirs, jeu de dupes, jeu :

« Etienne approche du miroir de la salle de bains. S’y regarde intensément droit dans les yeux. Grimace, serre les dents. Lève le poing.

C’est à moi que tu parles? C’est à moi que tu parles? »

L’histoire débute donc dans un hôtel sur une plage, un soir de réveillon. On rencontre une réceptionniste charmante, qui fait très bien son travail, une jeune femme dont l’auteur ne fait pas une caricature, mais en fait un vrai personnage, avec de la réflexion, un joli sourire, bref, elle est adorable, Charlotte.  Un soir de cafard, Étienne Pois – c’est le nom de cet auteur cafardeux – se livre, elle lui parle, simplement, et ça lui fait du bien. Elle lui raconte une drague lourdingue et en lisant, on la voit, jeune femme rayonnante et souriante, qui parle d’un mec vraiment nase et Étienne en rit.  Puis il réfléchit sur son sort, sa vie et ce qu’on lui propose.

« Son agent est un con, il l’a deviné dès leur première entrevue. Mais quoi, il n’allait pas faire la fine bouche, aucun choix ne s’offrait à lui; un agent con spécialisé en comédiens ratés, comme les petits avocats des petits délinquants. » 

Et puis à partir de là, le livre va de glissement en glissement, c’est à dire que l’histoire se déplace doucement, avec la vie des personnages, avec eux, l’histoire mute. Je vous l’avais dit, cet écrivain n’est certainement pas « ordinaire », parce que cette construction déstabilise, on se concentre fort, et après un réveillon en bord de mer, un couple…puis des scènes de leur vie commune, on glisse encore, temps et espace, et on se retrouve à Paris, dans un théâtre, avec Edouard Jousselin qui bavarde avec le metteur en scène de sa pièce. Nous y voilà. Oui, parce qu’il l’a écrite, cette pièce.

Au fil des vies contées de ses personnages comme au fil de l’eau d’une rivière qui jamais n’est la même, finalement, comme dans le roman précédent, eh bien il nous balade, mais moins géographiquement qu’humainement. Il nous infiltre dans la vie de ses personnages, ceux de la vraie vie métissés avec ceux de la pièce… ceux de la pièce, et lui là-dedans. Vous suivez?
Vous savez, il m’a fait rire, il m’a bluffée, il m’a vraiment épatée par son incroyable talent d’auteur joueur, oui, parce qu’il joue, se joue du lecteur, de ses personnages . Vraiment pour moi ses livres ne ressemblent à aucun autre,  – et j’ai beaucoup beaucoup lu – ( car je ne suis pas jeune, ben non! ) . On croit toujours que le dernier livre lu a été le meilleur, et puis arrive Edouard Jousselin avec Charlotte, et voilà, l’aventure se poursuit. Je sais que des érudits diront mieux que moi et avec plus d’analyse « sérieuse », certes…mais mon objectif n’est pas de faire une explication de texte ( oooh non, misère ! ), mais juste vous dire que si vous ratez Edouard Jousselin et son écriture, vous aurez vraiment raté quelque chose. Ce roman, comme les précédents se lit comme un roman d’aventure, humaine. Je tiens à l’extrait suivant, Charlotte au théâtre:

« Le rideau s’ouvrit et elle fut saisie par le décor qui ne ressemblait pas exactement au hall de son hôtel. [•••]

La petite musique de fond aussi avait figuré dans une playlist de la fin d’été, la version instrumentale du titre Big Big World d’Emilia.

Mais ce qui la troubla plus encore, c’était la réceptionniste de la pièce, le personnage principal. La comédienne ne lui ressemblait pas, elle était plus vieille, déjà ridée, moins blonde aussi, mais enfin, tout avait été fait pour approcher ses traits, ses goûts, ses attitudes, le maquillage, la coiffure, la manière de se tenir, les musiques qu’elle aimait, sans évoquer, bientôt, son élocution, son vocabulaire, les petites  postures que Charlotte se savait prendre. »

Attention ! On est mené par le bout du nez jusqu’aux derniers mots, c’est simplement génial. Je vous ai proposé ici quelques extraits choisis, qui ne disent vraiment pas grand chose de la complexité du livre, du côté « tordu » d’Edouard Jousselin et je lui lance un grand merci et lui dis : Surtout, continuez !

« La vérité de cette histoire, mesdames et messieurs, et Edouard la connait très bien, c’est qu’il ne s’est rien passé dans cette pièce qui mérite d’être conté, ni ce soir-là ni jamais »

https://youtu.be/wpkS2DU_qMs?si=iwuikkT5xUKtHM8y

« Chaleur » – Joseph Incardona -Pocket

  Suomi                                  

« Heinola.
Ça sonne comme le nom d’une actrice de porno alternatif scandinave.
Tanya Hansen. Saana Blond. Katja Keane.

On n’est pas loin: Heinola est une ville de Finlande. Le porno alternatif implique: choix des partenaires, recherche du plaisir, refus de l’humiliation. Les acteurs eux-mêmes décident du planning de tournage. Le « PA » évoque ainsi une sexualité exhibitionniste consensuelle et authentique. L’équivalent d’un label « bio « . Doux, équitable, et intello

Le porno progressiste. »

J’avais lu ce livre quand je l’ai acheté, mais pas encore chroniqué, je viens de le relire avec une jubilation rare et je vous en fais une courte présentation, 154 pages réjouissantes qui m’ont beaucoup fait rire, mais un texte qui en fait est sombre, qui parle de vanité, de sexe, de défis, de sexe, d’amour, et de sexe encore. Mais comment parle-t-il de sexe?  C’est ça qui rend ce livre finalement si sensible, et très noir. Niko, en star du porno:

« Le peignoir ouvert autour de ses hanches, celui qu’il endosse sur les plateaux, entre deux prises. Dans son dos, cousues en lettres d’or sur les géométries léopard, on peut lire: « Pas de cerveau, pas de migraine ». Niko traîne ses tongs dans le couloir, s’arrête, les enlève et continue de marcher pieds nus sur la moquette. »

Revenons au titre, « Chaleur », puisqu’il s’agit d’un concours de sauna en Finlande ( ça a été interdit depuis quelques années).
Voici donc le jour venu de ce concours dans lequel vont s’affronter, comme à chaque fois, les deux champions. Mais l’éternel gagnant, c’est Niko, star du porno finlandais, et Igor, un ancien militaire russe assez mal en point qui compte bien gagner pour cette ultime compétition, comme vous le verrez hyperviolente et dangereuse.

« Niko Tanner est la star locale.Trois fois champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.

Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions?
Personne ne s’en souvient. ». 

Les saunas affichent une température de 110°, des hommes viennent du monde entier se confronter à cet enfer, mais donc, les deux champions, ce sont Igor et Niko, ce dernier: celui qui gagne toujours.

Niko dans sa vie de star du porno, à l’hôtel, lucide:

« Son érection a monté d’un cran et il ne s’en cache pas.
De toute façon, il est sur le déclin. Un jour il sera tellement gros qu’il ne bougera plus de son lit et se contentera de bander. Le cul est ce qui reste quand tout le reste a foutu le camp, l’amour et les roses. »

Igor, lui, est un peu au bout de tout, de sa vie, donc. Il aimerait partir avec un peu de réconfort, cramé mais victorieux du sauna. Et de Niko. Même si on peut dire qu’il y a un lien entre eux, dans cette confrontation pas « amicale », il y a, oui, quelque chose qui les unit, la volonté de gagner, de se dépasser et surtout de dépasser l’autre. Niko, serein, n’a pas l’ombre d’un doute quant à sa victoire finale. Et quant à Igor, en réalité, il fait de la peine et enrage:

                                        « Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte à son sujet: ses talents naturels, Niko les a toujours soumis à une discipline qui compense ses excès.
Quoi qu’il en soit, ce fils de pute est là. Le problème avec ce genre d’adversaire, c’est que Dieu est son pote et que sa résistance dépend beaucoup de combien Dieu désire s’inviter dans la boîte avec eux.
On referme la porte.
230 degrés Fahrenheit.
Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus.
La seule chose qui vaille la peine.
Le plus beau cadeau que Dieu ait transmis à l’homme: la souffrance.
Amen. »

Quand la fille d’Igor déboule au concours on lit alors des pages pathétiques. On comprend l’humiliation d’Igor. Et son combat sans merci, ce concours qu’il désire plus que tout remporter. Sa vie de père est compliquée, celle d’époux on n’en parle pas, sa carrière de militaire a pris fin. Sa fille Alexandra est ici un très beau personnage, qui est dans une « course au plaisir » sans parvenir à quoi que ce soit de satisfaisant, une terrible frustration:

« Heinola ne lui fait pas penser au nom d’une actrice porno scandinave. Le nom suggère plutôt celui de l’avion qui a lâché sa bombe sur Hiroshima.

Révélation sur elle-même, déflagration atomique.

Ce qui lui manque, c’est le plaisir.
Depuis le début, depuis toujours.

« Did hear I’m crazy, yes, I do

So fuck the father and fuck you too »

Oh, merde.

Un bel orgasme, long et modulable, qui la ferait crier.
Enola Gay, le champignon atomique dans sa poitrine. »

Quant au beau et invincible Niko, abordons son métier de star du porno. Il est là accompagné de deux jeunes femmes, pour quelques tournages « hot ». Ces scènes n’ont jamais quoi que ce soit de glauque, de malsain, Niko est un pro, il se ménage et ménage les jeunes femmes qui l’accompagnent. C’est là, je trouve, le magnifique talent de Joseph Incardona, ne pas tomber dans le sordide ou le malsain. Car ça ne l’est à aucun moment. Niko fait son travail avec respect des partenaires, et si je laissais parler le fond de ma pensée, je dirais qu’il est un homme honnête, respectueux, et conscient aussi de ses limites. En lisant ce formidable petit livre, vous comprendrez ce que je veux dire par là. Et dans le sauna:

« Au troisième jour, les corps deviennent plastiques et fondent. Les peaux tendres se confondent avec la sueur molle de la graisse. On se demande d’où vient toute cette eau, comment il est possible de générer autant de liquide tout en restant encore entier, masses de chair assises sur leurs fesses, bras croisés serrés contre la poitrine pour que le coeur n’explose pas. […]

Les organisateurs guettent devant la porte vitrée, demandent par gestes si tout va bien, et les concurrents, pouce levé, indiquent le contraire de ce que disent leurs yeux. Ce sont des hommes, et ils sont perdus. Ce sont des hommes en capsule, des astronautes immobiles. Parce que avant tout, avant toute chose, avant l’intelligence qui s’obstine et se défait, ils sont des corps dans un lieu et dans un temps donné.
À l’extérieur, le public ne sait pas, ne connait rien, c’est pour ça qu’il est public. Le public est lâche et veule et profane. Le public est ce bloc indistinct qu’Igor ignore et que Niko méprise. Ces bouches que le Révérend voudrait sauver par le martyre. Que le Turc ne comprend pas. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Chaleur », je ne fais ici qu’une ébauche j’espère tentatrice, j’ai parlé précédemment de « Stella et l’Amérique », et lire cet auteur a été un plaisir incroyable. Ce pourrait être violent, ça l’est, dans le fond du sujet, mais Joseph Incardona fait en sorte qu’on ne ressente véritablement ni dégoût, ni répulsion, avec des personnages, surtout ici, plus vrais que nature, c’est à dire au plus proche du genre humain. Enfin, bon, quand même, le résultat du sauna révulse un peu…Mais c’est magnifique dans sa « crudité » même. Dans mes personnages favoris, il y a Alexandra, fille d’Igor, je l’ai beaucoup aimée.

Je ne vous donne qu’un petit peu du ton de ce livre, et un bel exemple de l’écriture que je trouve merveilleuse de justesse, de finesse. Joseph Incardona écrit avec élégance sur un sujet qui peut rebuter et en lisant vous comprendrez de quoi je parle. L’élégance est aussi dans le tournage des scènes pornos, mais oui car jamais glauque, avec un Niko pédagogue – mais oui encore! – et tellement sympathique. Ce qui est un choix intéressant. La fille d’Igor, Alexandra, une fois encore, est un très beau personnage, très touchante et peut – être bien la plus solide et lucide du lot.
Je ne vous propose que quelques extraits pour vous donner une idée de cette écriture que je trouve exceptionnelle, et assez unique en tout.
Vous l’avez compris, je suis admirative du talent indéniable de Joseph Incardona, et suis heureuse de savoir que plein d’autres lectures m’attendent. 

Ce livre est une perle par son écriture, par l’absence de toute vulgarité sur un sujet qui pourrait l’être sous d’autres plumes; tout ça respire une franche humanité, lucide, observatrice des replis humains. Je me garde bien de vous donner les phrases finales. Une fin pas forcément attendue ( pas attendue du tout d’ailleurs ). 

Énorme coup de cœur, une écriture unique, brillante et pleine de nuances. Bref: j’ai adoré !

Une chanson: 

https://www.youtube.com/watch?v=5yX3Z7lnMuc&list=RD5yX3Z7lnMuc&start_radio=1

 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Chasse gardée » – François PIERETTI – Viviane HAMY éditions

« On a retrouvé le corps de Flora dans les ronces, pas très loin de la casse. De la poussière plein ses jambes nues; autour, des traces de lutte. Je n’ai pas été étonné. Comment imaginer que la petite tornade que j’ai connue enfant ait laissé filer sa vie et ses affaires sans se battre avec la fureur d’une chienne qui défend sa portée ? Et puis ce genre de destin n’est pas inhabituel dans la corporation violente qu’elle avait, comme son père, fini par adopter. J’ai eu le cœur brisé en apprenant la nouvelle et j’ai replongé la tête la première dans le bouillon de ces quelques saisons lointaines, tapies au fond de ma mémoire, où j’ai connu Flora, Baleine, Sébastian et les autres. »

Ainsi commence le roman avec ce narrateur, fils d’une famille au sang bleu mais désargentée. L’histoire commence par la fin tragique de Flora. Et on lit pour savoir ce qui lui est arrivé. 
Ce jeune homme de bonne famille va plonger dans un monde à des années lumière du sien, par le biais de Stefan, gardien du domaine. Il recherche sa petite-fille Flora, et va charger le jeune homme de partir à sa recherche .

« Sur la façade d’un grand hangar de tôle, on avait peint à la va-vite l’inscription « Casse Auto Réparation » mais la peinture écaillée ne laissait désormais deviner que le contour des lettres évidées. Passé la grille ouverte, on empruntait un chemin de gravillons mêlés de bris de glace qui crissaient sous le pas. Où que se pose le regard, la vue était encombrée: de petits monticules d’enjoliveurs, des engins de chantier, d’impressionnantes carcasses de voitures posées les unes sur les autres en un équilibre hasardeux, certaines à moitié brûlées, sur les restes desquelles on avait inscrit ce qui ressemblait à une date d’arrivée suivie du numéro d’une plaque, d’un coup de bombe fluo. »

Et le voici donc, ce jeune homme aventureux, emporté dans un monde si loin du sien, dans des péniches mal en point, avec des gens marginaux, j’imagine du côté des canaux du sud. Là il rencontrera Sébastian, et Flora, sa fille, veillée à chaque instant par Moloch un grand et gros chien, fou d’amour pour la petite et qui est je pense l’être qui veille le plus sur elle. C’est une des plus belles choses du roman, ce duo fillette revêche et touchante et gros chien pattu.

« J’ai claqué la porte du coffre d’une main, la pile de livres dans l’autre.-« Je suis allé me promener, comme toi. Tu m’aides? Il faudrait rentrer ça dans le bureau.J’ai désigné la pile de livres à son intention. Flora a grimacé en jetant un rapide coup d’œil aux couvertures plastifiées vert pomme, rouge et bleue, promesse de longues heures d’ennui et d’une éducation dont elle semblait à des lieues de se soucier. Elle a sifflé Moloch et le gros chien a trotté jusqu’à elle. Une main sur le poitrail de l’animal, elle a murmuré: « -Quand j’étais petite, j’essayais de lui monter dessus comme un cheval, mais Moloch n’aimait pas ça. Vous n’êtes pas en colère pour tout à l’heure?

-Si. Il faut respecter les rendez-vous qu’on te donne. La grimace, de nouveau.

-Moi, je respecte les gens qui me disent des secrets. Vous voulez que je vous montre un secret? Vous pouvez porter les livres? Je suis vraiment très petite, même pour mon âge. Il faudra me suivre. »

Ce qui m’a plu, beaucoup, dans ce roman, c’est l’univers très spécial qui règne dans ces péniches déglinguées, avec leurs habitants marginaux, les trafics et bons coups, une espèce de vie vraiment dans les marges de notre société. Ce qui n’exclut pas une véritable organisation et un réseau solide.
Dans cette ambiance grandit vaille que vaille Flora flanquée du chien. En fait, c’est sans difficultés que le narrateur va trouver la fillette, c’est sans beaucoup de peine qu’il va intégrer ces marges. Et puis il doit éduquer Flora, qui ne fréquente pas l’école. Baleine, un des piliers de cette communauté, y tient quand même, et ainsi le jeune homme va rencontrer Valentine l’institutrice qui acceptera de donner des cours à Flora. Elle acceptera aussi les yeux doux du jeune homme.

Je n’ai pas trop l’intention d’en raconter plus, mais ce qui est beau dans cette histoire, au fond, c’est que Flora, à mon avis, s’éduquera seule au contact d’un monde plein de pièges, plein de dureté, mais aussi, pour elle, plein de joies comme celle d’être libre -très libre -, celle de baguenauder comme elle l’entend, flanquée de Moloch, son meilleur et plus fiable ami. Cependant, Valentine va faire la différence. Car une question alors se posera, y compris dans l’esprit de la fillette, sans que ce soit énoncé clairement: où est la mère de Flora et qui est-elle? Où est ma mère et pourquoi m’a-t-elle abandonnée?

Ce sera cette quête, enquête que mènera le narrateur, aidé de Valentine, emmêlés dans les dires et suppositions des uns et des autres. Ceux qui se taisent, et puis Baleine ( pour moi un des plus sympathiques du lot ), Sébastian, quelque peu inconséquent – nul en éducation « classique » en tous cas.

Je trouve que cette histoire, si on la regarde de près, est complexe parce qu’elle pose pas mal de questions perturbantes. En effet, qu’est-ce que l’éducation ? Quelle est la « bonne » ? Que nous apprend la vie quand on est livré à elle seule, sans véritable « phare » pour nous guider, lorsque nous sommes des enfants? Valentine est à mon sens le déclencheur de quelque chose de douloureux pour Flora, cette question de la mère…et de l’amour maternel.

L’auteur nous promène dans les pas – dans les roues – de ces trafics d’un peu tout, dans la bonne ambiance des fêtes et soirées collectives, sur les bateaux décatis sur le canal. Tout ça, pour moi, est une petite ballade en marge pour nous distraire du terrible destin de Flora, qui a retrouvé son père. Mais qui n’a pas de mère connue d’elle. Les questions que ça doit soulever dans son cœur d’enfant.

Je n’en dis pas plus, sinon que l’écriture est belle et porte la lecture; elle est belle et adaptée au sujet – à la première personne, c’est le jeune homme qui raconte – et la fin est magnifique, Flora m’a atteinte droit au cœur, quand personne ne voit vraiment qu’elle grandit, qu’elle s’interroge – sur sa mère en particulier -, Flora est en rage parce qu’elle est emplie de chagrin et qu’elle n’aime pas ça , c’est un signe de « faiblesse »- et Flora est un éclair, une flèche, une cocotte-minute, que personne ne voit grandir. Sauf Valentine.
Voici un beau livre, qui mêle le destin d’une enfant à demi-orpheline à celui d’une communauté marginale, qui mêle l’insouciance de l’enfance et la douleur de la quitter .
Quant au narrateur, il sort de cette histoire transformé de multiples façons.

Les mots de la fin, un extrait assez long:

« Voilà comment vivre heureux au pays du mensonge. Pour s’y épanouir, il faut se résoudre à aimer cette manie étrange qu’ont les vivants et les morts d’habiter ensemble, les villes où le neuf le dispute aux ruines, les panneaux des boutiques disparues qui rouillent et s’inquiètent de leurs propriétaires, la lueur entêtée du souvenir  dans le jour éternel. Tout se change en sable, désormais: le soleil tape là-dessus et s’en fout. À mon tour, je me sens envahi d’herbes folles. Il suffit de continuer, malgré la chaleur et le chagrin. »

Un beau livre, une lecture facile et très émouvante. Je n’oublierai pas Flora.

 

« Caledonian Road » – Andrew O’Hagan – traduit par Céline Schweller ( anglais- Ecosse ), éditions Métailié

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« Picadilly

Grand et vif, Campbell Flynn était à cinquante-deux ans une poudrière dans un costume taillé sur mesure dans Savile Row, un homme qui croyait à son enfance si loin derrière lui que toutes ses menaces s’étaient évanouies. Il avait des secrets et des problèmes, pourtant par la fenêtre du taxi la cathédrale St Paul brillait dans Ludgate Hill et les anges de Londres étaient de son côté. En arrivant dans Shaftesbury Avenue, il huma son propre parfum, les discrètes fragrances de pêche de Mitsouko, et leva les yeux vers les immeubles. »

C’est ainsi que commence ce roman fleuve, que j’ai refermé ce matin dans une angoisse difficile à maîtriser. 647 pages brillantes et tellement en phase avec l’ambiance des jours que nous vivons, que de nombreuses personnes à travers le monde vivent en ce moment…En silence parfois ou avec fracas, à grands coups de discours angoissants pour qui les écoute, à grands coups de mensonges aussi de temps en temps. 

Bref, ce roman est magistral du début à la fin, par les sujets traités, par leur actualité, par le talent d’écrivain ici déployé. Pour moi, c’est un terrible réquisitoire sur une société hypocrite, lâche souvent, aveugle et sourde. Des snobs qui se la jouent bienveillance et empathie, dans la meilleure foi qui soit, je parle ici des érudits, des gens aisés, des gens connus dans leur société, des gens pleins de belles idées…alors que bienveillance et empathie chez eux restent souvent des abstractions et ne leur vont pas si bien. Tout ici frise la comédie, la supercherie, on regarde ailleurs et tout va bien. 

Mais j’ai fini ce matin ma lecture dans un état désastreux : désarroi, incompréhension, peur, chagrin aussi, et en me disant que je ne saurai pas mettre en mot, clairement, tout ça, ou plutôt que psychologiquement je n’y arriverai pas. Parfois, dans nos vies, on a des temps morts, des temps fragiles; cette lecture m’a envahi le cerveau de façon immodérée. 

Bon. Mais ce livre est sans doute un des plus grands de 2025. Il faut en parler.

En étant incapable, j’ai demandé à ma camarade blogueuse Flore Delain qu’elle m’autorise à partager ce qu’elle en a dit et bien dit, de façon développée, comme elle sait le faire. Vous verrez en lisant Flore ce que je dis en résumé. 

Vous trouverez de nombreux articles sur ce livre époustouflant, avec des points de vue différents. Moi, j’y ai vu un reflet sidérant du monde actuel, et ça m’a terrifiée. Eh bien oui, c’est un fait.

Parce qu’il faut parler de ce livre magistral, il le faut par les temps qui courent. Je vous remercie de votre compréhension, et ce sera l’occasion de faire connaissance avec Flore, si ce n’est déjà fait. Pour la lire, suivez ce lien:

Caledonian Road de Andrew O’Hagan

A bientôt et merci Flore.