« Quand sort la recluse » – Fred Vargas – Flammarion

« Adamsberg, assis sur un rocher de la jetée du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pêche quotidienne, amarrer, soulever les filets. ici, sur cette petite île islandaise, on l’appelait « Berg ». Vent du large, onze degrés, soleil brouillé et puanteur des déchets de poisson. Il avait oublié qu’il y a un temps, il était commissaire, à la tête de vingt-sept agents de la Brigade criminelle de Paris, 13ème arrondissement. Son téléphone était tombé dans les excréments d’une brebis et la bête l’y avait enfoncé d’un coup de sabot précis, sans agressivité. Ce qui était une manière inédite de perdre son portable, et Adamsberg l’avait appréciée à sa juste valeur. »

Une amie m’a prêté depuis des mois ce roman, et quel bonheur de retrouver Adamsberg ! Une vraie pause plaisir pour l’été, un livre lu en quelques heures car quand Fred Vargas vous embarque, on ne la lâche pas. Je n’ai loupé que le livre précédent, mais sinon, j’ai tout lu y compris les nouvelles et les romans graphiques  (avec Edmond Baudoin) .

J’avais oublié à quel point j’aime cette écriture et cette atmosphère si agréables, ces dialogues si percutants, ces personnages vraiment pas ordinaires dans ce commissariat parisien, et puis l’humour. Bien sûr une fois encore l’histoire et l’intrigue vont être tortueuses à souhait. Adamsberg est rentré de vacances en Islande à la grande satisfaction de l’équipe, mais Danglard lui, est inquiet:

« Mais qu’un esprit brumeux s’en aille en un pays brumeux lui semblait en revanche périlleux et gros de conséquences. Danglard craignait des retombées difficiles, voire irréversibles. Il avait sérieusement envisagé que, par effet de fusion chimique entre les brumes d’un être et celles d’un pays, Adamsberg ne s’engloutisse en Islande et n’en revienne jamais. L’annonce du retour du commissaire  à Paris l’avait quelque peu apaisé. Mais quand Adamsberg entra dans la pièce, de son pas toujours un peu tanguant, souriant à chacun, serrant les mains, les inquiétudes de Danglard furent aussitôt ravivées. Plus venteux et ondoyant que jamais, le regard inconsistant et le sourire vague, le commissaire semblait avoir perdu les pans de précision qui charpentaient néanmoins ses démarches, comme autant de jalons espacés, mais rassurants. Désossé, dévertébré, jugea Danglard. Amusant, encore humide, pensa le lieutenant Veyrenc. »

On rencontre des araignées, loxosceles rufescens, les araignées recluses et inévitablement ça nous mènera à ces femmes recluses apparues au Moyen-Age selon Danglard. Le même Danglard m’apprend ici la racine du prénom Irène – celui de ma mère –  Les circonvolutions complexes du cerveau de notre commissaire Adamsberg vont générer des tas de « proto-pensées », de ces bulles obsédantes qui le laissent tout à coup tétanisé en plein déplacement, figé et hagard.

« Entre temps, Voisenet était revenu à son poste, réalisant en entrant que la pièce, en effet, sentait fortement le vieux port. Touts fenêtres ouvertes, un violent courant d’air passait sur les bureaux et chacun s’était débrouillé pour caler ses dossiers, qui avec des porte-crayons, qui avec ses chaussures, qui avec des boîtes de conserve dérobées dans l’armoire aux réserves du lieutenant Froissy, pâtés de sanglier, mousse de canard au poivre vert.Ce nouvel aménagement hétéroclite des tables donnait à l’ensemble une allure de vide-grenier ou de vente de charité, et Adamsberg espérait que le divisionnaire n’aurait pas l’idée subite de venir rechercher lui-même sa berline, et découvrir la moitié de la Brigade déchaussée dans une salle puante. »

L’enquête très improbable et très peu officielle au début va commencer dans l’odeur infernale de la murène en attente de cuisson par la maman de Voisenet, avec un fait divers et des morts par venin d’araignées dont on pense que les pesticides et le réchauffement climatique ont accru la toxicité. C’est juin, il fait chaud, le commissariat est dans les courants d’air qui semblent s’infiltrer partout, y compris dans les esprits que les piqûres de la recluse vont mettre aux aguets, en commençant évidemment par le lunaire Adamsberg. Qui avant toutes choses, et alerté par Retancourt va faire coffrer un sale type qui fait maigrir d’effroi la petite Froissy. Sur quoi, il va embrayer sur les recluses, celles qui tuent autour de Nîmes. Les araignées et les autres, les bourreaux et les victimes, et un sinistre orphelinat. Des viols, des violences et des vengeances

Le fils du médecin qui tenait l’établissement, lui-même Dr Cauvert médecin, auteur d’une somme sur les enfants qui passèrent dans les lieux: « 876 orphelins : 876 destins »

« -Mon père! dit le docteur en éclatant de rire. De l’eau fraîche, du jus de pomme? Je n’ai rien d’autre. Car vous vous en doutez, mon père, à tant s’occuper de ces gosses en détresse, ne m’a pas beaucoup vu. Moi, son seul enfant, je suis passé inaperçu. Invisible! Il ne s’est jamais rappelé un seul de mes anniversaires. Grâce soit rendue à la miséricorde – il rit de nouveau –  j’avais ma mère, ma sainte mère. Glaçons? Moi je n’ai pas voulu d’enfants. J’ai vu trop d’orphelins pour croire en la pérennité d’un père, vous pensez. »

Vous connaissez Adamsberg…Et vous connaîtrez mieux ici aussi son équipe qui a évolué depuis les origines. Le bleu Estalère qui idolâtre Adamsberg, Retancourt incroyable Violette qui n’a rien d’une fleurette, Froissy nourrisseuse de merles, qui ne décolle pas de son ordinateur, championne toutes catégories de recherches sur le net comme le dormeur compulsif Mercadet

« Comme Froissy, explorer les millions de chemins du net était une promenade qu’il effectuait à grande vitesse, employant tous les biais, chemins de traverse et raccourcis, tel un fugitif excellant à couper à travers champs sous les barbelés. Il aimait cela. Et plus la tâche était colossale, plus il l’aimait. »

 Voisenet passionné de zoologie,

« Il rejoignit le bureau de Voisenet.

-Lieutenant, peut-on confondre les effets d’une morsure de recluse et ceux d’une morsure de veuve noire?

-Jamais de la vie. La veuve noire décharge un venin neurotoxique, la recluse une venin nécrotique. pas le moindre point commun. »

Noël le tatoué qui casse volontiers les gueules des cons, le chat La Boule qui veille sur la photocopieuse, Lamarre et Kernorkian, Mordent et Justin…Et puis il y a Danglard, l’érudit, l’élégant, celui-là même qui écluse du vin blanc toute la journée, et qui ici sera le seul non seulement à ne pas suivre son vieil ami et collègue Adamsberg dans son périple à la Magellan sur les eaux troubles de cette enquête, mais qui de surcroît tentera de diviser l’équipe afin qu’il ne poursuive pas ses recherches. En gros, il deviendra « un vrai con « .

« Adamsberg monta prévenir Noël, qui s’envoyait une bière dans la salle du distributeur de boissons, aux côtés de Mercadet qui dormait.

-Vous le veillez, lieutenant?

-Les réunions me donnent soif. Pourquoi m’avez-vous empêché de lui casser la gueule ce matin? Il s’est conduit comme un porc. Lui, Danglard.

-Exact, Noël. Comme un porc, mais comme un porc au désespoir. On e frappe pas un porc au désespoir.

-Pas faux, reconnut Noël après un moment. Plus jeune, j’aurais dû y penser parfois. Et comment va-t-il revenir? Je veux dire: comment le vrai Danglard va-t-il revenir si un bon coup de poing ne le réveille pas?  J’ai vraiment pensé qu’un sérieux coup ferait sauter en éclats sa putain de face de con. Enfin, je l’ai pensé après. »

C’est Adamsberg lui-même qui se chargera du coup de poing:

« Le commissaire ferma la fenêtre et se retourna vers son adjoint.

-Revenu, Danglard?

-Revenu.

Adamsberg redressa la chaise et tendit un bras pour aider le commandant à se relever et s’asseoir. Il examina rapidement le bleu qui grandissait sur le maxillaire inférieur.

-Attendez-moi une seconde.

Il revint cinq minutes plus tard avec une poche de glace et un verre. 

-Appliquez ça et avalez ça, dit-il en lui tendant le comprimé. Attention c’est de l’eau.[…]  » 

Je n’oublie pas Veyrenc, l’ami du Béarn à la chevelure léopard, esprit fin qui connait si bien son ami Jean-Baptiste, Veyrenc, fin bec par philosophie:

« Sans être sourcilleux sur la nourriture, Veyrenc n’avalait pas n’importe quoi avec l’indifférence d’Adamsberg. Il estimait que l’ordinaire était déjà assez difficile à vivre et la vie assez âpre à fréquenter pour qu’on ne bousille pas l’éphémère bien-être des repas. »

La garbure arrosée de madiran sera souvent au menu des deux béarnais, Veyrenc n’étant pas insensible à la patronne Estelle qui le sert, sa main sur son épaule.

Enfin resurgit Mathias le préhistorien, chargé de fouiller le lieu où se tenait le pigeonnier dans lequel vécut cette recluse qui terrifia Adamsberg enfant. Et Mathias voit arriver Violette Retancourt, portrait, vision : 

« La vue de Retancourt suspendit Mathias au milieu d’un lancer de pioche, dont il laissa retomber le fer au sol. Le lieutenant, nota Mathias, l’arbre de la forêt d’Adamsberg, paraissait égaler sa taille. Et chez cette femme qui même nue aurait parue armée, un très intéressant visage dessiné au pinceau fin. Mais malgré des lèvres sans défaut, un nez étroit et droit, des yeux d’un bleu plutôt doux, il n’aurait pu dire si elle était jolie, ou attirante. Il hésitait, la suspectant de pouvoir modifier son apparence à son gré, entre les deux versants de l’harmonie ou de la disgrâce, à son choix. De même de sa puissance: purement physique ou psychique? Simplement musculaire ou nerveuse? Retancourt échappait à la description ou à l’analyse. »

Suivez cette équipe si attachante sur la piste de 9 salopards, sur celle d’un assassin ( ou de plusieurs ?), sur celle des araignées et des recluses. J’ai beaucoup aimé l’interprétation donnée à l’histoire de la chèvre de Mr Seguin. Et les boules à neige d’Irène.

Quel talent que celui de Fred Vargas, vraiment ! J’ai une fois encore appris deux ou trois choses ici, j’ai beaucoup ri, parce que c’est la championne du dialogue surréaliste et de la réplique qui fait mouche. Et tout ça avec poésie, finesse, intelligence, un livre parfait pour l’été, mais n’importe quand en fait. Alors donc, quelques morceaux choisis intégrés ici pour vous, et si ce n’est pas encore fait, foncez chez les recluses !

« Adamsberg remontait les rues vers chez lui, opérant des détours inutiles, les mains enfoncées dans ses poches, ses doigts enserrant la boule à neige. Le navire emportait son ancre, le navire emportait l’Yraigne. Demain, Lucio  rentrait d’Espagne. Il lui raconterait l’araignée, à la nuit, assis sur la caisse en bois. Et Lucio ne pourrait rien lui opposer: toutes les piqûres, morsures, blessures avainet été grattées, jusqu’au sang.

Il se rappelait la voix de Lucio, devant la maison de Vessac, à St Porchaire. Qui le poussait à creuser encore tandis que lui pensait à fuir. Et Lucio avait seulement dit:

-T’as pas le choix, mon gars. »

Gros gros plaisir de lecture!

« By the rivers of Babylon » – Kei Miller- Zulma de Poche, traduit par Nathalie Carré

« Il est possible qu’August Town, sur les collines de St Andrew, en Jamaïque, tire son nom du « Matin d’août »  ( Augus Mawnin), le 1er août 1838, date à laquelle les esclaves du pays furent libérés. La notoriété de l’endroit se développa ensuite car il abrita les débuts du prophète Bedward. La célébrité de Bedward, suivi par des centaines de fidèles, atteignit son paroxysme lorsqu’il annonça qu’il était Dieu et pouvait voler. »

Dictionnaire des toponymes de Jamaïque

Le prêcheur volant

D’abord, vous devez imaginer le ciel (bleu et sans nuage, si cela peut aider), ou bien le noir irradiant de la nuit. Puis – et c’est important – vous imaginer, vous, au milieu de ce ciel, flottant à mes côtés. En dessous de nous, le disque vert et bleu de la Terre. »

Parfois, je me demande si je dois ou peux écrire sur certains livres. Parce que j’ai des lacunes historiques, géographiques, philosophiques sur le sujet, et puis aussi de temps en temps je reste un peu comme dans une bulle après une lecture, avec des odeurs, des musiques, des voix. Et alors j’ai peur de dire des sottises, peur de ne pas rendre justice au travail de l’auteur et à son esprit.

« -Écoutez-moi, mes enfants ! Les ti-moun qui sont nés de la bonne couleur dans ce pays, ou les ti-moun qu’ont reçu tite-cuiller en argent, qui sont nés dans la bonne société…Cette marmaye-là meurt pas de dysenterie…

-Nan, c’est vrai.

-Cette marmaye meurt pas des piqûres-moustiques…

-Nan, nan !

-Ou de morsure de rat ou de l’eau sale qu’on boit ou de c’est-quoi-qu’est-ce qu’ils vous disent qu’est la cause de la mort de vos ti-moun. Pasque nos ti-moun meurent d’être nés tout en bas, tellement bas qu’on creuse ti-peu la terre et qu’on trouve la tombe ! »

Bedward mit la main devant sa bouche et secoua la tête, comme si son discours l’avait lui-même surpris. »

Voilà, ce livre est de ceux-là…Je ne connais grosso modo du mouvement rastafari et de la Jamaïque que quelques noms fondateurs comme Haïlé Sélassié Ier, la musique reggae de notre ami Bob avec l’odeur de la ganja et les dreadlocks qui l’accompagnent, et bien sûr l’esclavage qui succéda à une colonisation espagnole imposée sur cette île dès l’arrivée de Christophe Colomb puis britannique au XVIIème siècle ; vous voyez à quel point c’est sommaire. Mais je veux tout de même en dire quelques mots, parce que c’est en tous cas un livre plein de poésie, avec ce parler particulier; il y fait chaud, on y vit avec intensité, tout y est assez extrême, la beauté, la pauvreté, la chaleur… 

La construction tient en 3 parties qui permettent de ne pas perdre le fil en chemin: 

Le prêcheur volant,

« Car voici la vérité: chaque jour contient bien plus que la somme de ses heures, de ses minutes, de ses secondes. De fait, il ne serait pas exagéré de dire que chaque jour contient en son sein toute l’histoire. »

C’est ainsi que tout commence

« Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur – la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée l’écorce de sa personnalité. »

et enfin L’autoclapse :

« En bas, c’est Augustown. Un endroit dont on peut dire qu’il a été brinquebalé d’un autoclapse à l’autre comme si ceux-ci déferlaient, ouragans sur la vallée. Un mot étrange, autoclapse. Que je ne vous ai pas encore expliqué. Ce n’est pas le genre de mots répertoriés dans l’Oxford Dictionary, mais si vous avez sous la main un dictionnaire qui fait une place aux parlers populaires des Caraïbes et de la disapora, alors vous trouverez peut-être une entrée qui ressemble à cela:

AUTOCLAPSE, n. ( dialecte jamaïcain) : Désastre imminent; calamité; le plus grand trouble qui soit. Prononcé [otɔklaps] ou [hotɔklaps] en raison de la tendance des Jamaïcains à ajouter un h aspiré devant les voyelles. »

Voici donc un livre dans lequel j’ai appris beaucoup; l’histoire du mouvement rastafari y est contée en particulier avec Alexander Bedward, le prêcheur volant; ceci constitue la toile de fond de l’histoire principale, de ces « petites » histoires humaines qui peuvent donner de grandes leçons – pas de morale, non, mais de vie – l’histoire de Ma Taffy, de Claudia, de Gina et de Kaia, petit garçon dont l’humiliation subie à l’école va déclencher un autoclapse et un mouvement de révolte dans la petite ville d’Augustown.

« Vous pourriez vous arrêter sur ce fait: lorsque les rastafari, hommes et femmes, ces enfants de Sion, ces fumeurs de chanvre, ces chanteurs de reggae, quand ils entonnent des chansons comme If I had the wings of a dove ou I will fly away to Zion, ces chansons font référence à Bedward. De telles chansons, entonnées au bon moment, peuvent élever un homme ou une femme jusqu’aux cieux. »

 C’est la culture rasta qui va être blessée et vous lirez ce qu’il adviendra. Cette famille est celle de Ma Taffy qui éleva ses nièces comme ses filles; elle est maintenant aveugle mais a une autre acuité qui lui permet de sentir ce qui l’entoure; c’est une femme remplie d’amour pour le petit Kaia. Je regrette que la 4ème de couverture dise directement ce qui va déclencher le séisme, je ne le fais pas.

« Augustown a ses rythmes et ses habitudes qui définissent le quotidien, le banal-ordinaire, le pas-la-peine-d’en-parler. Ce pour quoi même Cocoa ne dresse pas une oreille. Oui, même Cocoa, le chien à trois pattes qui a l’habitude de retourner chaque poubelle pour s’offrir à dîner et qui, chaque soir, s’endort si profondément dans son nid-de-poule que les voitures doivent klaxonner ou passer en pleins phares pour qu’il se réveille et s’extirpe de son trou. Même lui ne dresse pas une oreille. »

On a le droit d’être attrapé dès les premières pages, je pense, et avec force. Gros coup de cœur pour Ma Taffy et sa famille et pour Madame G. L’auteur fait des femmes de superbes personnages et rend un bel hommage à leur force et à leur combativité. Pourtant évitons l’angélisme, jusqu’aux années 80 le mouvement rastafari comme beaucoup d’autres diabolise la femme qui représente la tentation et la luxure, etc etc, je ne vous fais pas un dessin. En tous cas il semblerait que les choses aient changé.

« Souvent les souvenirs lointains nous happent de manière violente- comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s’accompagne alors d’un cœur qui s’emballe, d’yeux écarquillés, d’une bouche figée dans un Oh de surprise. »

En tous cas, ce petit livre parle de colère, de révolte, de résistance, d’amour évidemment, avec une grande poésie. Une écriture très originale.

Je me contente donc de vous donner quelques extraits choisis et ne vais pas plus discourir. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce petit livre par lequel j’ai rencontré une île, un  peuple, une culture. Il m’en reste quelque chose de fort et d’entêtant . Il y a bien sûr Peter Tosh et Bob Marley, mais aussi Jimmy Cliff, qui ici nous donne une belle version de « By the rivers of Babylon », une transe bouillante:

Bonne lecture en musique !

« Les Mains vides » – Valerio Varesi – Agullo/Agullo noir, traduit par Florence Rigollet

« Ce jour-là, la ville attendit vainement la pluie. Quelques nuages prometteurs avaient pourtant fait leur entrée vers dix heures du matin en direction du duomo, mais bien vite ils s’étaient dissipés sous la chape de plomb. Le soleil avait recommencé à chauffer les immeubles comme un feu doux doux un bouilli, et Soneri s’était remis patiemment à transpirer dans sa chemise de lin. Juvara souffrait davantage et s’était fait toiser quand il avait tenté de rallumer le climatiseur en panne: après la pluie manquée, plus d’illusions possibles, la canicule tendrait son piège et la chaussée collerait sous les gaz d’échappement et les voitures brûlantes.Le commissaire ouvrit les fenêtres et reçut au visage un souffle de vache. »

C’est ma première rencontre avec le commissaire Soneri et c’est une belle rencontre. Un personnage comme je les aime, c’est à dire intelligent, fin, au caractère complexe et puis aussi un homme qui aime manger. Je sais, ça peut sembler curieux, mais je trouve que ce goût de la table est un vrai indice sur le caractère. Soneri aime manger de bonnes choses et aime fumer des cigares Toscano. Il mange comme on se soigne:

« Le commissaire passa à côté du Regio et vagua un moment avant de tomber sur le Milord. En poussant la porte, il  se demanda si c’était la faim ou le besoin d’apaiser ses amertumes matinales qui l’avaient guidé jusque là.Rien d’un hasard, en tout cas. Les tortelli d’Alceste étaient un traitement temporaire mais efficace. Il retrouva sa forme en retournant à la Questure, aidé par la promesse d’averse qu’on lisait dans le ciel. »

La pieuvre, celle qu’on voit sur la couverture et la petite, toujours là à la fin est celle qui étend ses bras puissants sur la ville de Parme. La ville fond sous une canicule aussi étouffante que les bras de cette pieuvre et tout le monde est un peu à cran. Un poids pèse sur la cité et Soneri va devoir trouver des ressources en lui et dans son équipe pour affronter le réseau inextricable qu’il va découvrir au fil de l’enquête.

Un commerçant du centre ville a été roué de coups à mort et puis on a volé au vieux Gondo son accordéon. Lui est une figure de la ville, un vrai musicien qui s’est mis au service de tous, un peu poussé par la misère….

« -Je veux mon accordéon, murmura-t-il de manière quasi imperceptible.

-Il faut nous aider, alors », insista Soneri, persuadé que le vieux avait vu ses agresseurs.

Mais pour toute réponse, Gondo se tourna de l’autre côté. D’un seul coup, le commissaire souffrit d’un trop-plein de chaleur et de sueur, une impuissance insupportable.[…]Il se rappela alors le motif purement personnel de sa venue. Sa colère contre la bêtise du monde et son inguérissable arrogance l’avaient conduit au musicien. Et puis il connaissait Gondo: l’hiver, sa musique envahissait la cité brouillardeuse, ultime soupir d’une ville romantique blafarde et finissante, noyée sous un anonymat luxueux et ordinaire. Pourtant, ce vol ne relevait pas de sa compétence et, si odieux fût-il, ce n’était qu’un petit larcin. »

C’est le point de départ d’une enquête qui va très vite devenir complexe et tentaculaire, s’étalant sur un réseau de sociétés derrière lesquelles se cachent « un nouveau type de criminels », et toutes les « petites mains » moldaves, calabraises, roumaines, placées au front. Rien n’est plus comme avant, y compris dans le grand banditisme.

Je ne peux bien sûr pas vous faire avec moi tirer le fil de ce chemin de piste que va suivre avec une rare ténacité le commissaire, mais je vais parler plutôt de la « veine » de ce roman de haute qualité. Une veine qu’on peut dire classique de roman policier, avec une écriture sobre et précise, une construction du récit qui sur une intrigue compliquée travaille sur la rigueur de la narration :  on ne se perd pas – et pourtant, il y a du monde ! – et on suit la pensée et la réflexion de Soneri sans perdre pied. C’est un livre clairement politique, on y sent une sorte de désespérance, une lassitude et une grande colère.

« -[…]Mais les troupeaux me font peur. Il faut toujours qu’ils aillent où on leur dit d’aller et qu’ils disent merci à ceux qui montrent les crocs et choisissent à leur place. Ils n’ont jamais d’idées, alors forcément, ils sont bien contents que les autres en aient. Tous à la queue leu leu derrière celui qui crie le plus fort. »

La cohue de tailleurs et complets- vestons à l’entrée semblait confirmer l’opinion de Soneri. »

La chose que je trouve la plus remarquable ici, c’est l’ambiance de cette ville – que je ne connais pas – qui sous la chaleur intense semble se liquéfier, devenir floue, laissant apparaître sa décadence en cours, cette décadence due à celle du monde, des sociétés du moment où les « affaires » et la corruption règnent.

« Il savait qu’il vivait les derniers moments d’une ville en voie d’extinction, où lui et tant d’autres avaient vécu pendant des années en s’appropriant les rues et les cafés. Aujourd’hui, le décor était le même, mais de nouveaux acteurs avaient pris la relève.

Il se laissa guider par ses rêvasseries qui l’emmenaient au hasard des trottoirs déserts, le long des murs qui empestaient parfois la pisse. Une fois chez lui, l’image de Gerlanda lui revint à l’esprit, son avidité vaine et son pouvoir hargneux qui cependant ne l’avaient pas préservé de la chute. Car tout passe, et pour Roger aussi, le moment était venu de quitter la scène. »

La délinquance a changé de genre, a changé de cibles et de procédés. Le truand d’aujourd’hui réside dans des sphères où on préférerait qu’il ne soit pas…Mais on le voit partout, régnant en maître dans le monde de l’argent, des affaires et de la politique. Si dans ce roman ceci est dit sans démesure, c’est néanmoins ce qui est dit et Valerio Varesi met en Soneri une grande colère qui va devenir une grande fatigue, lui qui dans les rues de Parme peine à reconnaître sa ville accablée de toutes parts, par la canicule et par les morts, les crimes, les trafics de cocaïne et l’usure qui partant de peu finit de façon pyramidale vers les hauteurs. Beau personnage que Gerlanda, qu’on finit presque par trouver sympathique, tant ceux qui vont lui succéder sont affreux, et ses conversations avec Soneri donnent lieu à des pages admirables ( chapitres 7 et 11 ) et un regard impitoyable sur une société dont Gerlanda le prêteur dit:

« -Ils sont responsables de leur situation, répondit l’autre. D’après vous, pourquoi sont-ils endettés? Certainement pas à cause de la conjoncture économique ou de véritables besoins, ni pour manger. Je vais vous les donner, moi, les raisons: avidité, présomption, désir de paraître. En un mot: futilité. Voilà l’origine de leurs dettes. Rien que des enfants gâtés élevés dans le confort et incapables de supporter la moindre gêne ni la moindre privation. Certains se sont ruinés pour s’acheter des voitures de luxe, d’autres ont tout dépensé pour des femmes ou pour suivre des projets trop ambitieux, d’autres encore se croyaient qualifiés, mais ne l’étaient pas. Aucun n’a de véritable projet de vie, tous derrière leurs fantasmes ou leur apparence, la chose la plus stupide et vaine qui soit.

-Maintenant, c’est vous qui parlez comme un curé, constata Soneri.

-Peut-être, mais moi, je ne donne jamais l’absolution. »


Je regrette de n’avoir pas lu les précédents livres de Valerio Varesi, pour voir l’évolution de Soneri, ici énervé, fatigué, déçu d’un peu tout, sauf d’Angela son amie-amour. Il m’a fait penser par certains côtés au Kurt Wallander du grand Henning Mankell, dans sa ténacité, son côté un peu obsessionnel de ses enquêtes et dans son caractère sombre. Soneri et Parme et le tonnerre qui roule, et la chaleur infernale… Il faut aussi dire que toutes les scènes dans la ville sont remarquables, l’écriture est vraiment belle et forte. Plus je feuillette les pages de ce livre pour en parler et plus j’en retrouve la beauté des descriptions, la force de mots choisis, et un fond tellement intelligent…bref, vraiment un livre marquant pour moi.

Excellent roman, j’ai eu beaucoup de plaisir à cette écriture impeccable, à accompagner ces policiers souvent retenus, empêchés par la hiérarchie, j’ai aimé quand Valerio Varesi décrit Parme dans sa torpeur torride. Très chouette lecture que je conseille vraiment à ceux qui aiment le roman policier qui n’est pas que ça.

La fin:

« Il était fatigué de tout. Il avait l’impression de ne servir à rien, il voulait tout laisser tomber. Il se sentait raillé, bafoué, et seul, avec ses idéaux abstraits. Il avait envie de blasphémer, de mettre des coups. Il était étonné par sa capacité d’indignation, à son âge. C’était sans doute un signe d’intégrité, il s’en serait volontiers passé. Des années qu’il enrageait, des années que rien ne changeait. Il arriva chez lui avant d’être surpris par la chaleur de la rue. Il passa devant le miroir et lut sur son visage tout l’abattement qu’il éprouvait. Jamais il ne s’était senti à ce point les mains vides. Il éteignit son téléphone portable, sachant que le sommeil serait le seul moyen de fuir l’insupportable. »

Lino Ventura est né à Parme : 

« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« Whiskey » – Bruce Holbert – Gallmeister/AMERICANA, traduit par François Happe

 » EXODE

Août 1991

Cette fois, Claire ne partit pas sans crier gare, mais au bout d’une longue suite d’attentions quotidiennes destinées à montrer à Andre toute l’affection qu’elle avait pour lui – des petits mots dans son panier-repas, ses desserts fruités préférés, des cassettes de films sur la Mafia, des bains moussants, une croisière en ferry jusqu’en Alaska et une télévision grande comme le Rhode Island – attentions qui toutes le touchèrent profondément, bien qu’il lui fût impossible d’ignorer ce qui motivait ces largesses. Le matin, pendant des heures, elle essayait de lui expliquer qu’il était sa raison de vivre, mais ce besoin impérieux de convaincre ne faisait que témoigner du contraire. Il n’y eut pas de  dernière goutte d’eau, pas de vase qui déborde, pas de dispute, pas de portes qui claquent, pas de vaisselle cassée, ni aucune de ces scènes que l’on associe habituellement à un mariage en plein naufrage. Simplement, une obscurité s’installa peu à peu autour d’eux, et au bout d’un moment ils s’aperçurent qu’ils ne pouvaient plus rallumer la lumière, ni ensemble, ni séparément. »

Superbe accroche pour ce roman, le troisième de Bruce Holbert. J’avais déjà eu de gros coups de cœur pour les précédents  : « Animaux solitaires » et « L’heure de plomb »

Ce dernier ne déroge pas au coup de cœur et Bruce Holbert est pour moi toujours au-dessus du lot; il me laisse, fermant le bouquin, lectrice totalement satisfaite. C’est en particulier grâce à son écriture bien reconnaissable, une forte personnalité que cet auteur m’emballe. Rencontré à Lyon il y a quelques années, il m’avait beaucoup amusée avec une anecdote sur sa grand-mère et son cheval. La narration est assez sobre, voire sèche, nerveuse, alternant des phrases courtes se contentant de relater des faits, des actes et sans grand étalage tapageur de sentiments, et de plus longues tirades où s’invite la poésie, le tout relevé par un humour à froid que j’affectionne.

«  »-Toute ma vie, nous avons mangé dans des assiettes en carton et avec des fourchettes et des couteaux en plastique, dit Andre.

-Pourquoi cela? demanda Claire.

-Parce que nos parents n’arrêtaient pas de casser les vraies en se les jetant au visage. Et sur nous, à l’occasion.

-Seulement si on n’avait pas la bonne idée de se baisser, répondit Smoker. Ça n’avait rien de personnel, c’était comme la gymnastique pendant les cours d’éducation physique. Parfois, la personne à coté de toi te donne un coup de pied ou une claque. Ça fait partie du cours. »

Comme vous le lisez dans ce début du livre, dire la fin d’un amour en quelques mots si bien ajustés, c’est déjà assez rare et d’une qualité d’expression de haut niveau. Donc ce roman sobre, beau, violent quelquefois, souvent plein de poésie, en particulier dans les scènes de la nature, est une photographie très juste de l’existence.

Bruce Holbert  pourra désarçonner certains lecteurs par ses bonds répétés d’une époque à une autre, imposant une gymnastique mentale et une bonne concentration pour suivre les fils, ceux des histoires de cette famille, de sa fondation (Genèse octobre 1941- novembre 1950 ) jusqu’à sa conclusion (Exode octobre 1991 ). Entre les deux s’insèrent les chapitres « Lamentations », pour les années 80.  Des années 50 aux années 90, ces chapitres aux titres bibliques dénotant un certain humour  – car nos héros ne sont pas très catholiques – vont nous conter l’attachement inattaquable que se portent deux frères, Smoker et Andre, métissés de sang indien. Sur quoi se connectent Peg et Pork, parents douteux. Peg gamine:

« Elle n’était pas de ces enfants turbulents qui subissent une mauvaise influence, elle était la méchanceté même. »

 puis leurs histoires d’hommes mariés, séparés, remariés et puis seuls. Smoker épousa Dede, et Andre, Claire (deux fois ).

« La nuit, quand il avait suffisamment picolé, Andre appuyait ses mains l’une contre l’autre, comme pour prier, puis il les écartait et imaginait le visage de Claire entre ses paumes. Il avait déjà rencontré des femmes plus séduisantes, mais aucune ne lui avait autant donné envie d’une existence différente de celle qu’il vivait. »

Smoker a une petite fille, Bird, que Dede a confié à une communauté en marge, au fond des montagnes, et ce roman va essentiellement raconter le road trip des deux frères à la recherche de Bird, retracer tortueusement l’histoire familiale placée sous le signe du whiskey et des ruptures. Les liens se délitent plus ou moins violemment, mais restent les deux frères aux sentiments variables et tumultueux mais que rien ne séparera.

« Claire[…] se rendait compte qu’elle ne comprenait pas davantage pourquoi elle était attirée vers Andre et, à travers lui, vers Smoker et les autres. Pourtant elle restait à part. Ce n ‘était pas une question de race; Smoker et Andre, à la fois blancs et indiens, semblaient incapables de voir en eux la frontière où se rencontraient ces deux parts égales, et ils paraissaient même s’en désintéresser. Ils étaient des tas de choses à moitié, et rien en totalité, mais elle s’apercevait que ce n’était pas la race ni une culture qui les divisait ainsi. C’était ce qu’ils n’étaient pas, et non pas ce qu’ils étaient. »

Je vous passe les détails, métiers, études, vices et vertus, aventures et mésaventures, simplement il y a là une « pâte » humaine d’une grande vérité, des pages superbes quand Andre et Claire partent en lune de miel dans la nature, les levers et couchers de soleil, la nuit étoilée, la petite Bird aussi. Il y a évidemment beaucoup d’émotions, rattrapées par l’urgence dans laquelle se trouvent les personnages d’avancer d’abord et encore. Second mariage de Claire et Andre:

« Bien décidée à prendre un départ plus favorable cette fois, Claire entraîna Andre jusqu’à une cabane de poseurs de lignes abandonnée, située à mi-hauteur de Bonaparte Mountain. Ils emportèrent leur nourriture et burent l’eau d’une source. Le premier jour, le temps fut lourd et humide, mais les nuages se dispersèrent dans la nuit. Dans leurs duvets jumelés, Andre lui montra les points de repère dans le paysage, des silhouettes qui se découpaient sur l’horizon, ainsi que des étoiles et des planètes. Il y avait une petite tache pâle, et Claire affirma que c’était Mars. Ce n’était pas le bon quadrant, Andre le savait, mais l’exactitude lui parut être une contrainte fastidieuse. Il commença alors à inventer pour elle des mythes à propos de tel rocher ou tel animal qu’il étayait en brodant sur des histoires indiennes, et quand il fut à court de ces dernières, il fit appel à Hans Christian Andersen . Elle s’endormit avant qu’il se fût lassé de mentir et, seul au milieu du silence, il se félicita d’avoir fait tenir son mariage jusqu’au deuxième jour. »

C’est le lien entre Andre et Smoker que j’ai préféré, viril et aléatoirement inconditionnel mais où persiste une tendresse liée à l’enfance. J’ai beaucoup aimé les femmes du livre aussi, même  – et peut-être surtout  – Peg qui n’est pas un prototype de bonté et de douceur et c’est ce en quoi je remercie Bruce Holbert car de cette femme, il a su ne pas faire seulement une « mauvaise mère et mauvaise épouse  » mais aussi une femme au caractère déplorable qui lui permet d’être libre, ou qui essaye maladroitement de l’être… ça ne va pas sans dommages, je le concède . Au fil des pages, s’amènent les drames, les chagrins, les beuveries monstrueuses aussi, et tout est dit avec une pudeur, un parfait dosage d’émotion sans débordements. Il ne porte pas de jugements sur ses personnages, il les raconte, c’est tout. Et pour ça, bravo. Parfois on a envie de dire de l’un ou de l’autre : mais quelle ordure ! et quelques lignes plus loin, on pense autrement.

Beau livre plein de force, plein de sobriété et d’une grande finesse. On y parle de l’inéluctable, de l’inévitable, du probable et du fatal; en amour, en amitié, et dans la vie en général. Bruce Holbert met ses personnages sur des voies et regarde comment ils y avancent, reculent ou bifurquent…

« Dehors, les nuages barbouillaient la lune de jaune. Les flocons qui tombaient s’amassèrent sur la veste de Smoker. Ça n’avançait pas à grand-chose de déterminer le temps qu’il allait faire si on n’avait pas le pouvoir de le faire venir plus vite ou bien de l’éviter. C’était comme prévoir une gueule de bois – savoir qu’elle était imminente ne la rendait pas moins inéluctable. »

Une fois encore, un auteur américain m’a emmenée dans son pays, chez les gens de son pays, me faisant approcher cette Amérique où on porte une arme, où on chasse le cerf, où on boit chez Eddie jusqu’à rouler par terre et où planent encore les légendes indiennes.

Une famille qui de génération en génération peine à trouver un équilibre, peine à se stabiliser, et on peut dire même… qu’elle n’y parvient pas. Des vies écrites sur un cahier de brouillon, griffonné, raturé, mais bien rempli…Castrant veaux et bouvillons, Pork et ses fils chantent à tue-tête Streets of Laredo

Très belle lecture, à la fois remplie d’action – eh oui ! il se passe plein de choses ! –  et émouvante, drôle, rêche d’un côté et douce de l’autre. J’ai beaucoup aimé et Bruce Holbert reste parmi ceux qui ne me déçoivent pas.

« Le regard d’Andre se perdit dans le crépuscule, puis dans la nuit qui s’installait. Le dôme céleste semblait posé sur lui. Il avait entendu dire que la chose la plus étonnante à propos de l’espace était la quantité de néant qu’il y avait dedans, mais ce soir, il donnait l’impression de pouvoir contenir tout ce que l’on dit qu’il renferme. Andre avait envie de n’être qu’une particule de sel, traversant en un éclair les parois rocheuses, les prairies jaunes, les pins, les mélèzes, les ormes et les bouleaux à l’écorce blanche qui bordaient les ravins. Il se sentit transporté par une sensation de légèreté. »