« Enfant de salaud » – Sorj Chalandon – Grasset

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Dimanche 5 avril 1987

-C’est là.

Je me suis surpris à murmurer.

Là, au bout de cette route.

Une départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles de l’Ain, puis grimpe à l’assaut d’une colline, entre les murets de rocaille et les premiers arbres de la forêt. Lyon est loin, à l’ouest, derrière les montagnes. Et Chambéry, de l’autre côté. Mais là, il n’y a rien. Quelques fermes de grosses pierres mal taillées, calfeutrées au pied des premiers contreforts rocheux du Jura.

Je me suis assis sur un talus. J’ai eu du mal à sortir mon stylo. Je n’avais rien à faire ici. J’ai ouvert mon carnet sans quitter la route des yeux.

« C’était là », il y a quarante- trois ans moins un jour.

Cette même route au loin, sous la lumière froide d’un même printemps. »

Ainsi commence ce roman autobiographique qui fait suite à « Profession du père ». Sorj Chalandon boucle ici l’enquête, en quelque sorte, qu’il a menée sur son père. Cet écrivain dont j’aime et l’écriture, et les propos m’avait bouleversée avec « Profession du père » et une histoire d’enfance si tordue, si triste qu’on a même du mal à croire qu’une personne, un père en l’occurrence, de cette sorte puisse exister et qu’un enfant puisse en sortir comme l’a fait Sorj Chalandon. Et pourtant. J’imagine la souffrance qu’il a pu ressentir en écrivant ces deux récits. Comme l’extraction d’une mauvaise dent qui fait souffrir, taraude, harcèle et prend toute la place, parce qu’elle fait partie de nous, l’écrivain a voulu faire place nette et tenter d’extirper un peu de vrai de tout ce qu’il savait faux des dires de ce père, sinistre et pitoyable personnage. Et néanmoins : son père. Quand il lui dit « Papa », ça me fait mal pour lui, le fils, l’enfant de salaud..

800px-LeeMutimer_-_MMp0673Sorj Chalandon écrit bel et bien un roman, car il fait coïncider sa découverte du dossier de son père avec le procès de Klaus Barbie à Lyon, en 1987, alors qu’il a obtenu ce dossier, son père déjà mort. Sorj Chalandon couvre le procès avec un reportage pour le journal Libération, ce qui lui vaudra le prix Albert Londres ( pour ce reportage et ses reportages sur l’Irlande du Nord ). Dans ce roman, donc toujours tenu par le désir et l’impérieux besoin de comprendre qui est son père, il se décide à chercher, une seconde enquête en marge du procès mais en fait en lien total. L’auteur qui au début du livre se trouve à Izieu, bouleversé par cet endroit et l’histoire sinistre qui s’y déroula, est ramené à son père qui l’a abreuvé de mensonges, qui l’a maltraité et qui sans relâche poursuit sa mythomanie fantasque et cruelle.

« Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous: les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. »

La quatrième de couverture donne un des meilleurs extraits du livre de « cet enfant de salaud », qui résume à lui seul d’une part les actes du père, d’autre part la colère et surtout la souffrance du fils, privé de tout ce qui est le père, un père. Et on a le sentiment en lisant ce livre que jamais il ne s’en remettra, et c’est bouleversant. Pour moi presque traumatisant.

Ainsi, suivant le parcours d’un père fou à travers les rapports de police, divers papiers qu’il arrive à exhumer, il suit une piste tortueuse et surtout inepte, incompréhensible tant va se révéler grand l’écart entre les dires et les faits. Et tant le père ressort de cette enquête veule, lâche, et finalement complètement fou.

Dans cette vidéo, Sorj Chalandon explique comment s’est construit ce roman.

Quant au procès, le fils en profite pour observer son père venu y assister, voir ses réactions, les expressions de son visage. Ce salaud de père semble aimer particulièrement les interventions de Me Vergès et être bien peu atteint par les témoignages des rescapés des camps, des interrogatoires et des tortures de la Gestapo. Extrait particulièrement abominable:

« À propos d’un témoin, femme violée par un chien dans le bureau de Barbie:

« -La torture est liée dans l’imaginaire, à la sexualité. Pour qu’un chien puisse violer une femme, il faut que celle-ci l’y incite, au moins par une posture indécente. »

Dans la salle ce fut la consternation. Deux avocates se sont levées.

« -Un chien ne peut pas posséder une femme, mais seulement une chienne, à quatre pattes. »

Le témoin qui avait rapporté la scène s’est levé en criant.

« -Ce que je dis est vrai! »

Simone Lagrange, jeune fille torturée devant ses parents, s’est dressée à son tour, hors d’elle, avant de se rasseoir, de se tasser sur sa chaise et pleurer. Vergès, lui, a continué, sans un regard pour ces détresses.

« -L’évolution des fantasmes de certains témoignages pourrait intéresser les psychiatres, pas la justice ! »

Silence dans le public. Les journalistes notaient, tête baissée. »

Sorj Chalandon relate le témoignage de Geneviève De Gaulle-Anthonioz, alors que ce jour-ci son père est absent.

« Jeune étudiante en histoire, Résistante, arrêtée, battue, déportée à Ravensbrück, elle a évoqué l’acharnement des nazis à fabriquer des « sous-êtres ». Pas un mot brisé lors de son témoignage, pas une phrase en larmes, pas une plainte, pas un sanglot. Elle a partagé avec nous l’image des nourrissons noyés dans un seau à la naissance. La stérilisation forcée des gamines tsiganes de 8 ans. La nièce du Général nous a raconté à quoi s’amusaient les bandes d’enfants abandonnés qui survivaient derrière les barbelés.

-Ils jouaient au camp, monsieur le Président.

Sa voix douce.

-L’un tenait le rôle du SS, les autres des déportés. »

J’aurais tellement aimé que tu apprennes cela.

Et que tu voies cette grande petite dame s’écrouler d’un malaise cardiaque sur les marches du palais de justice en sortant de l’audience, terrassée par ce qu’elle venait de revivre, et mourir à nouveau pour nous tous. »

325px-Dossier_de_photographies_soumises_aux_témoins_du_procès_Barbie,_portrait_de_Klaus_BarbieOn va les entendre, ces témoins, et ça donne des pages terrifiantes, qui désespèrent de ce que peut être parfois un être humain. L’auteur, écoutant cela et mettant en parallèle les mensonges multiples de son père est totalement effondré et entre alors dans une colère froide, allant enfin au bout et parvenant à mettre son père au pied du mur.

Ce livre m’a touchée profondément. Outre la sympathie et une sorte de solidarité ressentie pour l’auteur – le mot « empathie » commence à m’agacer, mis à toutes les sauces…-, il est toujours utile de revivre ce genre de procès, et de se souvenir de ce qu’est réellement une dictature, de se souvenir de ce que sont capables d’infliger à des êtres humains d’autres êtres humains à partir de théories nauséabondes. Il est utile et urgent de s’en souvenir. 

Pour moi, Sorj Chalandon est vraiment ce qu’on appelle « un grand bonhomme » qui chaque fois qu’il écrit m’atteint émotionnellement. Je dois le dire, et je le salue : respect, Monsieur.

« Klaus Barbie est mort à Lyon le 25 septembre 1991, incarcéré à la prison Saint-Paul.

Il avait 77 ans.

Mon père est mort à Lyon le 21 mars 2014, interné à l’hôpital psychiatrique de Vinatier.

Il avait 92 ans.

Le dossier de la Cour de Justice de Lille, qui lui était consacré, était conservé aux Archives départementales du Nord sous la cote 9W56. J’ai pu l’ouvrir le 18 mai 2020, six ans après sa disparition. Grâce au travail, à l’attention et à la délicatesse de Mireille Jean, directrice des Archives, et de son équipe. »

« Les samaritains du bayou » – Lisa Sandlin – Belfond noir, traduit par Claire-Marie Clévy

samaritains du bayou« Elle avait fait le tour des offres d’emploi.

L’ébéniste d’âge mûr au tablier couvert de sciure qui s’était essuyé les mains pour serrer la sienne et lui avait dit: « Désolé, mademoiselle » en la regardant dans les yeux – il avait été correct, plus qu’acceptable. En fait, son attitude avait même agréablement surpris Delpha.

L’assistante de direction qui avait secoué la tête d’un air pincé, la jeune femme qui avait bafouillé, l’expert comptable qui avait repoussé son certificat de formation commerciale de Gatesville en décrétant: » pas pour nous », le gérant de magasin de chaussures qui n’avait pas pu s’empêcher de glousser nerveusement pendant qu’il l’éconduisait – elle s’était attendue à ces refus, mais ça ne voulait pas dire qu’ils ne l’avaient pas affectée. Au contraire. »

Très bon et beau roman, avec une femme que j’ai aimée, Delpha. Ce personnage est remarquable, et l’écriture de Lisa Sandlin ( c’est un premier roman), fait mouche. Très agréable surprise que ce livre assez noir mais sans excès, « policier » si on le regarde sous l’angle du détective privé Tom Phelan, mais plutôt social et psychologique sous l’angle de Delpha. Un roman « tout court » qui mêle tout avec beaucoup de finesse.

Dans le vieux Sud, Delpha vient de sortir de 14 ans de réclusion à la prison de Gatesville. Elle a en quelque sorte été punie pour s’être défendue – fatalement –  d’une horrible agression. Et 14 ans, c’est long. Et 14 ans de taule, ça vous colle bien à la peau. Delpha est en liberté conditionnelle, avec des comptes à rendre. 

« Il y a des mots vrais pour chaque endroit et chaque moment – des mots pour les enterrements, les promesses, les remerciements, des mots d’excuse. « Remords était un mot de commission de libération conditionnelle. Si ces deux hommes avaient eu une arme à feu, Delpha aurait passé ces quinze dernières années au fond du bayou. Rien dans le monde n’était plus vrai que ça. »

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Jay Carriker (User:JCarriker)

L’attachement au personnage de Delpha a été instantané. Elle est jeune , un peu égarée dans la ville à sa sortie, et elle doit « faire ses preuves » de bonne citoyenne repentie de ses « fautes » – Misère ! Écrivant cela, je trouve le monde bien cynique ! -. Alors Delpha, plus épaulée que surveillée par son conseiller d’insertion Joe Ford, va chercher un emploi et un toit.

20210911_183250« Elle accepta la clé d’Ashley Avenue, la clé de sa chambre et une invitation à se faire un sandwich.

Oscar, le jeune cuisinier, la retint alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir un bocal de gelée au raisin industrielle sorti de l’immense frigo. Il alla chercher uen verrine dans le garde-manger.

« Gelée d’aubépine, dit-il. Préparée par ma grand-mère l’été dernier. »

La mère de Delpha aussi faisait de la gelée d’aubépine. L’odeur de thé sucré des baies lui monta aux narines. Ses yeux s’emplirent de larmes. Baissant la tête pour les chasser d’un battement de cils, elle marmonna: « Merci. »

Contre des soins à une vieille dame, elle aura un logement dans une pension hôtel,  mais elle trouvera un véritable emploi quasi inespéré chez Tom Phelan, un cajun en reconversion qui plus est connait Joe Ford. Celui-ci arrivera à le convaincre d’embaucher Delpha, et on peut dire que le détective novice ne regrettera pas d’avoir accepté la jeune femme, secrétaire modèle, pleine d’initiative, autonome et très fine. 

« Et puisqu’elle abordait le sujet…

« Vous aviez écopé de combien?

-Quatorze ans. »

Phelan retint un sifflement. On pouvait écarter les chèques en bois, l’usage de faux, les détournements de fonds et l’herbe. Il s’apprêtait à poser la question qui fâche quand elle lui offrit la réponse sur un plateau.

« – Homicide volontaire.

-Et vous avez purgé la totalité de votre peine? 

-Il était extrêmement mort, monsieur Phelan. »

Delpha a tout à prouver, tout à servir net et propre, sa conduite, son application au travail, sa précision, sa fiabilité…Après avoir purgé sa peine de prison, elle doit encore se montrer sage et obéissante.  Bref, un duo parfait se met en mouvement sur les traces de toutes les perversions, mensonges, trahisons des personnes « ordinaires » envers leur prochain . Tom Phelan a déniché la perle rare, lui qui débute dans son nouveau job de détective avec Delpha, organisée, pertinente, précise et très intelligente. Oui, je trouve moi que Delpha a toutes les qualités. Elle va redevenir perturbatrice à cause d’une histoire d’amour avec un jeune homme – plus jeune qu’elle – Isaac, ça la rendra vulnérable. Et c’est une belle histoire, une éclaircie bienfaitrice dans sa vie.

 » J’ai adopté des gens comme s’ils faisaient partie de ma famille, j’en ai supporté d’autres que je ne voulais pas connaître. Et puis j’ai croisé ton chemin, et il n’était ni dur ni misérable. Il était agréable. Je savais que ce ne serait pas pour toujours, Isaac. Mais je ne jouais pas. C’est la meilleure explication que je puisse te donner. »

On se laisse embarquer directement dans les pas de ces deux-là, on arpente le bayou texan avec eux, Tom Phelan est parfois drôlatique, rentre dedans, et c’est un brave homme. Ce serait peut être juste une belle histoire si…si Delpha intérieurement ne sentait pas monter en elle un désir de vengeance. En retournant avec Tom sur les pas de personnes viles, malhonnêtes, menteuses et violentes, Delpha se dit que peut-être elle est encore en danger. On fait des rencontres improbables et dangereuses.

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Je ne vous dis là strictement rien de tout ce qui se déroule dans ce roman plein d’action, d’enquêtes, d’alcool et de gens douteux, ceux qui en ont l’air et ceux qui le sont sans que ça se voie. Non, je voulais parler de Delpha, magnifique personnage et de Tom Phelan, généreux et malin, un homme bon, en fait. C’est ainsi que je voulais parler de ce beau livre où l’humanité se fait jour, le meilleur et le pire.

« Juste.

Juste quatre ans de plus, juste trois heures avant l’extinction des feux, laisse-le juste passer devant toi, évite juste de te prendre le bec avec cette fille, il faut juste que tu te taises. Juste que tu dormes. Voila le genre de juste que Delpha connaissait. Celui qui signifiait: « Fais cette toute petite chose et tu éviteras de gros ennuis. »

Delpha est une femme qu’on a rencontrée un jour, une douleur qui marche, un feu qui couve. Et je veux ici saluer l’écriture sobre et tendre pour cette Delpha, jamais outrancière… C’est là un excellent roman, une plume à suivre sans aucun doute. Un coup de cœur que je conseille vraiment à tout le monde.  Dernières phrases:

« Elle s’est endormie, pensa-t-il au bout d’un moment. Elle a besoin de sommeil, et moi, je l’empêche de dormir. Sa main planait au-dessus de celle de Delpha, l’effleurant à peine.

Delpha tourna la tête sur l’oreiller pour le regarder en face. Il n’y avait pas un nuage dans les yeux gris-bleu qui rencontrèrent les siens. L’horizon était dégagé.

« Je vais vous dire pourquoi elle l’a fait, mais d’abord… éteignez cette lumière. »

Tom Phelan tira sur le cordon de la lampe. »

 

« Lacs d’Ecosse » – RORCHA- galerie du Vert Galant.

Exercice inédit, encore une fois, avec un catalogue d’exposition, du 21 septembre au 6 octobre, Galerie du Vert Galant à Paris.

Rorcha alias Jérôme Magnier Moreno, vous l’avez peut-être rencontré déjà sur mon blog, avec son premier roman: « Le saut oblique de la truite » aux éditions Phébus. J’avais beaucoup aimé ce court texte contant la fougue maladroite d’un jeune homme qui découvre l’amour et ses dérivés et dérives, passionné par la pêche à la truite et ébloui par la beauté de la Corse.

Rorcha est peintre; il dessine aussi, photographie ses lieux de pêche. Le voici avec ses séjours en Écosse et cette exposition. J’ai eu le grand bonheur de trouver une belle et grande enveloppe dans ma boîte aux lettres et ce catalogue de ses œuvres. Et me voici me lançant le défi d’une part de vous donner envie, vous, vivant à Paris et aux environs, de découvrir cette exposition, et aux autres d’en savoir plus sur cet artiste protéiforme. Regarder, dire, écrire, peindre, dessiner, photographier et je n’oublie pas: pêcher. Tout ceci Rorcha s’y adonne avec une grande délicatesse, sincérité et humilité. Cet homme aux airs paisibles flamboie avec ses couleurs magnétiques et nous entraîne avec lui devant ces lieux isolés. Ici, les bleus intenses, rutilants, électriques défient les  oranges, vermillons, ocres, bruns, en un tumulte échevelé, cette « organisation » de la nature qui n’a souvent aucune retenue et nous instille des visions baroques, éclatantes sur la rétine.

Le lac d'or

« De longues marches méditatives conduisent Rorcha jusqu’à des lacs perdus qu’il interroge, recherchant leur essence que sa peinture espère représenter. Leur cratère d’eau calme et apaisant met en tension le paysage environnant, qu’il organise, étale et amplifie. »  

Pierre Gabaston, « Miroirs d’un peintre » 2020

C’est ceci que Rorcha nous offre ici. J’ai choisi deux toiles plutôt apaisées, contemplatives et quasi silencieuses, si ce n’est dans  » Silence sur la mer » le discret murmure de l’eau qui s’échoue sur la plage orangée du soleil couchant. Silence sur la mer

Voyez-vous cette ligne de points oranges? Y a-t-il dans le ciel confondu aux terres, sur une colline, quelques maisons soigneusement alignées? Ou bien non, on se trompe, la terre s’arrête à la ligne de l’horizon droite et orangée elle aussi? Mais est-ce bien la ligne d’horizon? Et est-ce important de le savoir?  C’est précisément ce que j’aime le plus dans cette toile ( qui n’est pas de la toile car Rorcha peint à l’acrylique sur bois et au format presque constant de 33×46 ), ce sont ces distances, ces lumières, quelques détails qui font que tout ne fait qu’un. Terre, eau, ciel? Les lignes pour moi n’ont rien de sûr. Berge, horizon? Terre, eau ou ciel? La beauté est là, la nature nous l’offre, elle la met sous nos yeux et pour tous nos sens. Rorcha, sans aucun doute, sait s’y fondre et nous l’offrir à son tour. Le catalogue contient aussi quelques photos en noir et blanc qui montrent l’artiste en train de faire des croquis, sous la pluie, la bruine, mais sans aucun doute en phase avec ce décor.  

Contemplative, mais vigoureuse pourtant, cette œuvre originale est commentée dans ce catalogue par François Cheng, pour ne citer que lui, qui en dit :

 » […]Mais l’originalité vient selon moi du subtil mouvement de va-et-vient entre le fond et le devant de la scène, qui conserve à vos peintures leur vivacité dynamique et semble les mettre en apesanteur. »

Je me sens très touchée d’avoir reçu ce catalogue, très hésitante à en parler, mais ça me permet un défi et puis Jérôme Magnier-Moreno est en cours d’écriture d’un roman qui fait suite à ses saisons de pêche en Écosse et dont j’aurai probablement l’occasion de vous parler quand il sera prêt. Et ça, c’est bien plus dans mes cordes !20210821_093736 (1)

En tous cas, je suis toujours surprise de si belles rencontres et je remercie Jérôme Magnier-Moreno de la confiance qu’il m’a accordée.

20210831_172942« Ainsi, chacune de mes peintures de cette série écossaise pourrait être considérée comme une tentative de mettre l’immensité sauvage de ce confin nordique de l’Europe à l’intérieur d’une bouteille. Un flacon précieux contenant un peu de cette nature préservée dont nous avons tant besoin en cette période confinée; un bol d’air frais que je vous invite à partager tout au long de ces pages. »

« Les vies de Chevrolet » – Michel Layaz – éditions Zoe

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« La coupe Vanderbilt

Che-vro-let! Che-vro-let!

Articuler ces trois syllabes est pour un Américain un plaisir aussi savoureux que de glisser dans sa conversation les mots C’est la vie, Femme fatale ou Chardonnay. À l’automne 1905, parmi les amateurs de sport automobile, le nom de Chevrolet n’est plus inconnu. Loin de là. Le 20 mai de la même année, dans le Bronx, le vent et la poussière, Louis a déjà marqué les esprits. »

Si on m’avait dit un jour qu’une histoire liée à la voiture me captiverait, je n’y aurais pas cru. Et pourtant voilà, c’est fait. J’ai rencontré Louis Chevrolet et comment ne pas l’aimer? Comment ne pas le suivre dans sa vitalité créative, dans sa passion, dans cette vie, ces vies intenses et mouvementées…

635px-Chevrolet_brothersD’abord, l’écriture de Michel Layaz est à l’image de la vie de son personnage, très vive, dynamique et précise, sans manquer d’humour. En 126 pages, il dresse le portrait de Louis, qui né en Suisse en 1878 grandit en Bourgogne où il sera réparateur de vélos. C’est à Paris que son parcours croise celui des automobiles qui l’emmèneront jusqu’en Amérique, avec une partie de sa famille. Il sera un  pilote acclamé des foules. Il dessinera, concevra, construira, et créera la marque Chevrolet. Photo de Louis et son frère Gaston en1910.

Première femme au volant:

« Assis dans son fauteuil en cuir, Louis rêvasse. Plus d’une année a passé depuis le mariage. Il se revoit conduire nonchalamment à travers les rues de New York, fier de son costard taillé sur mesure et de sa moustache au poil près. Devant le Flatiron Building, à trois cents mètres de l’Église catholique de St-Vincent-De-Paul, il s’arrête, prend place sur le siège du mécanicien et donne le volant à Suzanne. En avant la belle. À toi les commandes. En robe de mariée, sa traîne en paquet derrière le dos, Suzanne relève le défi. Elle sera l’une des premières femmes à posséder en Amérique le permis de conduire. »

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Et ici s’arrête ma présentation. Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture, vous y gagnerez en surprise, vous serez épatés par cet homme qui m’a vraiment plu. Cette histoire est ébouriffante par la vitesse fulgurante de la vie de Louis sous la plume de Michel Layaz. On ajoute à ça toute une époque si bien relatée, celle de l’avènement de la voiture et de la vitesse, et la société américaine à l’aube du XXème siècle.  Louis, personnage si romanesque, impétueux, curieux, obstiné et bon, mène le bal sans qu’on s’ennuie une seule seconde. Ce petit livre se dévore, à toute vitesse mais sans en perdre une miette. Encore un livre des éditions Zoé qui ne me déçoivent jamais. 

« Chaque soir, Suzanne dépose un baiser sur les paupières de son mari. Dans un souffle, elle murmure le prénom et le nom de l’aimé. L’après-midi du 6 juin 1941, enfoncé dans son même fauteuil en cuir, Louis appelle Suzanne. Les yeux mouillés, la voix et l’esprit étonnamment clairs, il lui dit: J’ai manqué peut-être de chance. Ce seront ses dernières paroles. Pressent-il que plus personne, ou presque, ne se souviendra de lui ? Il y a eu Louis et il y aura Chevrolet. »

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Ce livre inattendu, vif, sensible et attachant est un vrai joli coup de cœur !

« L’autre bout du fil » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani (Sicile)

51W9digQxTL._SX195_Caro Montalbano,

(Lettre ouverte au commissaire Montalbano par son traducteur )

Serge, je suis. Comme cela fera bientôt vingt ans que nous nous fréquentons, je crois que je peux me permettre de te tutoyer. Inutile de me présenter. je sais que tu sais tout sur moi. Apprenant le nom de celui qui allait traduire tes aventures pour les éditions du Fleuve Noir, tu n’auras pas perdu de temps à consulter un fichier informatique ( pour cela, tu as Catarella), mais tu as dû appeler un ami ou un ami d’ami qui t’a raconté « vie, mort et miracles » du soussigné. Donc tu n’ignores pas que, dans le roman policier, ce que je n’aime pas, c’est le mot « policier ». pourtant, en dépit de ma flicophobie, tu es pour moi une présence fraternelle depuis que, dans « La Ferme de l’eau » et « Chien de faïence », tes premiers titres parus en français, j’ai découvert quel genre de flic tu es. »

C’est pour une fois le début de la préface que je vous propose ici. Parce que cette préface est très touchante, comme l’est ce livre qui fut dicté entièrement alors qu’Andrea Camilleri avait perdu la vue. Cette préface de Serge Quadrupanni, au-delà des explications sur sa façon de traduire, est un texte d’affection, d’amitié profonde pour cet auteur, à travers son personnage, l’épatant Salvo Montalbano. 

640px-Police_station_in_Rome,_ItalyLe roman est du même ordre que cette préface touchante. Notre cher commissaire vieillit et l’homme s’attendrit. Dans ce volume, on est à Vigata alors que des marées de migrants échouent sur les rives et qu’ici s’exerce la solidarité et l’humanité, les gens sont accueillis et la police œuvre jour et nuit pour mettre à l’abri ces pauvres gens.

« Et soudain, une idée le frappa : parmi ces misérables, combien de pirsonnes capables d’enrichir le monde par leurs talents ? Combien parmi les cataferi (cadavres) qui se trouvaient à présent dans l’invisible cimetière marin, auraient pu écrire ‘ne poésie dont les paroles auraient consolé, égayé, comblé le cœur de ses lecteurs. »

Ces faits d’actualité sont une vraie toile de fond à ce qui sera à proprement parler l’enquête de Montalbano et de son équipe. Une charmante couturière de la ville est assassinée chez elle à coups de ciseaux. Elle était une femme indépendante, de premier abord installée dans une vie calme et discrète, créative et assistée de Meriam. Silvia envoie le commissaire chez cette couturière, Elena, pour se faire confectionner un costume, et Salvo est fort gêné :

« -Il y a différence et différence.
-Et laquelle ?
-Que moi je ne me déshabille pas devant une femme. Que je ne veux pas qu’une femme me prenne les mesures comme à un cheval, qu’elle me tourne autour avec un mètre en comptant les centimètres des épaules et de la taille. Je veux être enlacé par une femme pour d’autres raisons…. »

schneider-1149346_640L’enquête démontrera que sa vie était plus trouble ou troublée qu’il ne semble. Elena travaille avec Meriam, une jeune tunisienne, le vieux Nicola et le jeune Lillo Scotto. Le Dr Osman est lui aussi un très beau personnage, important. J’ai trouvé dans cet épisode beaucoup d’humanité et un réalisme qui met en avant la belle part des êtres, sans en nier les défauts. Un grand attachement à certains détails, une très belle histoire humaine qui ne refoule pas la laideur du monde pour autant. L’auteur humaniste et engagé, énonce une virulente critique de l’Europe, des administrations, et la lassitude de ceux qui bataillent sur le terrain.

Conversation avec un crabe:

« Qu’esse t’en penses, toi, de l’Europe? demanda-t-il  au crabe qui, de la roche voisine, était en train de le mater.

Le crabe n’arépondit pas.

-Tu préfères pas te compromettre. Alors, je vais me compromettre, moi. Moi, je pense qu’après le grand rêve de c’t’Europe unie, nous avons fait de notre mieux pour en détruire les fondements. Nous avons envoyé se faire foutre l’histoire, la politique, l’économie communes. La seule chose qui restait peut-être ‘ntacte, c’était cette idée de paix. Passque après s’être entre-massacrés pendant des siècles, on n’en pouvait plus. Mais maintenant, on l’a oubliée, cette idée, et donc, on a trouvé la bonne excuse de c’tes migrants pour remettre des frontières, des vieilles et des nouvelles, avec des barbelés. Ils disent qu’au milieu de c’tes migrants, il y a des terroristes qui se cachent, au lieu de dire que ces malheureux fuient justement les terroristes.

crab-79156_640Le crabe, qui ne voulait pas exprimer son opinion, préféra glisser dans l’eau et disparaître. »

C’est un réel bonheur, une parenthèse réconfortante de retrouver Salvo, mais aussi Livia et Fazio, Augello, Mimí et le si fantastique Catarella qui va s’éprendre du chat de la femme assassinée. Ce naïf si attaché à son chef est drôle et touchant par son immense envie de bien faire – et les maladresses que ça génère – Il fait tout avec le sens du devoir et un enthousiasme débordant, j’adore ce personnage auquel Camilleri donne ici une place plus grande, pour son grand cœur, sa générosité, sa naïveté tendre. Les joutes verbales de Montalbano avec le Questeur sont toujours aussi savoureuses et Salvo, de plus en plus souvent, trouve son travail pesant moralement.

« Trop de fois, il s’était retrouvé dans le rôle de l’oiseau de malheur, trop de fois il avait été contraint d’entrer dans la vie des gens avec des mauvaises nouvelles qui détruiraient leur existence.
Et après toutes ces fois bien trop nombreuses, il n’avait toujours pas trouvé la bonne manière d’apporter c’tes nouvelles ou du moins de les rendre moins pénibles à lui-même. »

food-1942403_640Je n’oublierai pas non plus de parler bonne table, bonne bouteille, et le chanceux Salvo qui en rentrant parfois très tard du travail, trouve dans le four les petits – bien que copieux! – plats d’Adelina. Un réconfort assuré. Personnellement, l’idée que je devrais quitter Salvo et les gens de Vigata un jour, ça me chagrine, leur père est mort et s’il nous a laissé encore de quoi savourer cette Sicile pittoresque, on sait que ça va finir. Comme Salvo, je n’aime pas les mauvaises nouvelles.

« Sa discipline de policier lui permettait de faire ce qu’il devait faire, mais son âme d’homme ne pouvait pas contenir toute cette tragédie. »

Fatigué, Montalbano entrera même dans une église:

640px-Monreale-bjs-4« Alors il fit une chose qu’il n’aurait jamais pinsé faire un jour.

Il sortit du commissariat à pied et se dirigea vers l’église la plus proche. Il entra.

Elle était complètement vide.

Il alla s’asseoir sur un banc, se mit à mater les statues des saints. Elles étaient toutes en bois, avec des têtes de paysans, des têtes de pêcheurs et la statue la plus grande de toutes était celle du Noir San Calò. Va savoir, peut -être Calogero était-il arrivé jusqu’ici en barque.

Puis, à l’improviste, un son explosa, quelqu’un s’était mis à l’orgue.

Il reconnut l’air, c’était la Toccata et fugue en ré mineur de Bach. »

( Je vous la propose au violon )

Tant que nous le pouvons, lisons Andrea Camilleri. Je crois que c’est un des meilleurs de la série, avec une volonté ici d’exprimer une forte humanité, une obsession de la vérité, la nécessité d’être juste et de ne jamais fermer ni son cœur, ni ses yeux. Un beau livre, que Camilleri n’abandonne pas au chagrin grâce à son humour pittoresque. Et puis, bravo et merci Mr Quadruppani.

33115794Affaire résolue, fin du livre:

« Montalbano se carra dans le fauteuil. Il se sentait en paix avec lui-même et avec le monde. Maintenant, le seul problème qu’il avait devant lui, c’était d’aller se choisir un beau costume. »