« Bondrée » – Andrée A. Michaud – Rivages/ Noir

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. « 

J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !

« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »

Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentant une narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.

« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »

De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.

« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »

Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».

« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »

Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.

« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »

Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse. 

« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.

Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.

*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.

Quelques mots et puis « Turbulences »- David Szalay- Albin Michel/ Grandes traductions, traduit par Etienne Gomez

Bonjour tout le monde, bonjour mon petit monde…

Eh bien si, j’ai lu et beaucoup…Je suis sortie de ce temps étrange avec le sentiment de m’être bien nourrie de beaux textes – tout en faisant des efforts pour privilégier cette nourriture plutôt que celle du frigo… – Mais quelque chose a fait une différence avec mes habitudes, et ce sont les livres numériques, sur ma liseuse toute neuve. J’ai lu, mais je n’ai pas réussi à écrire. Il faut s’accoutumer. Quand je lis mes bons bouquins de papier, que je regarde la couverture, le toucher des pages, le bruit de celles -ci qui tournent, quand je me promène dans le livre, quand surtout – attention, ça va faire mal à quelques unes et quelques uns d’entre vous – quand … JE CORNE LES PAGES ! , eh bien, même si je peux faire ça avec la liseuse, et surligner et tout ça quoi, eh bien au moment d’écrire je ne m’y retrouve pas. Dans ma routine de livrophage, je ne prends jamais de notes, mais je retrouve toujours le moment du livre où j’ai lu une phrase marquante, étonnante, forte, belle, drôle, je ne souligne même pas, je retrouve. Et bien plus difficilement sur la liseuse. Il va falloir que je m’habitue, mais en bonne vieille lectrice rat de bibliothèque, qui aime le toucher sensuel du livre – ah ! s’endormir avec un livre ! – , cette expérience technologique, bien qu’agréable par certains côtés a mis à bas ma capacité à transmettre. Mais ne vous réjouissez pas trop vite, ce n’est pas définitif ! J’ai encore de belles tranches empilées sur mes étagères, et en quantité conséquente pour les mois à venir. Alors donc, je tente quand même ici en mode plus bref que d’habitude ( cette lecture date d’avril)  ma première recension numérique.

Sur ma liseuse et pour l’inaugurer, j’ai lu un très beau recueil de nouvelles, enfin ça ressemble à un recueil de nouvelles, mais c’est bien un roman, un roman décousu que la lecture recoud. J’ai beaucoup aimé ce livre et il s’agit de « Turbulences » de David Szalay

« LGW-MAD

Lorsqu’ils rentrèrent de l’hôpital, elle lui demanda s’il voulait qu’elle reste. « Non, ça ira », répondit-il.

Elle lui reposa la question plus tard dans la journée. « Je te dis que ça ira. Tu devrais rentrer. Je vais regarder les vols. »

-Tu es sûr, Jamie?

-Oui, sûr. Je vais regarder les vols. » ;Cette fois, son ordinateur portable était déjà ouvert.

Debout à la fenêtre, elle scrutait la rue d’in œil morne. Les maisons jumelées de Notting Hill et les minces arbres nus lui étaient désormais une vision familière. Arrivée depuis plus d’un mois, elle avait vécu dans l’appartement de son fils pendant qu’il était à l’hôpital. Il avait appris en janvier qu’il souffrait d’un cancer de la prostate, d’où les semaines de radiothérapie à St Mary’s.Le médecin avait dit qu’il faudrait attendre un mois avant de lui passer un scanner pour mesurer le succès du traitement.

« Il y en a un demain après-midi, vers dix-sept heures. Iberia. Gatwick-Barajas. Ça te va? »

C’est ici la première rencontre avec un des douze personnages de ce qui ressemble à des histoires courtes. On comprend ici que la femme, la mère de cette introduction au voyage est une dame âgée. La suite la décrit dans l’avion qui l’emmène à Madrid.

Mon article sera court parce que ce livre laisse une sensation assez indescriptible, il y a dans ce texte quelque chose d’ineffable, qui ne se dit ni ne s’écrit. Tout y est subtil et il y a là beaucoup d’intelligence. Ces douze personnages vont tous prendre des vols les emmenant non pas vers ce qu’on nomme pompeusement « leur destin », mais vers d’autres personnes connues, en en croisant d’autres, inconnues, avec lesquelles, par un regard, une conversation, un accident va se tisser un réseau humain. Ces lieux de rencontres, de frôlement, pourrait-on dire, ce sont les aéroports et les espaces clos de l’avion. Les turbulences des vols font écho à celles des vies de ces passagers qui se déplacent dans cette dimension « neutre » que sont le ciel, l’air, la hauteur et le ronron des moteurs; jusqu’à la secousse, le trou d’air, la perturbation qui vous agrippe aux accoudoirs.

« L’avion atterrit à Doha juste après l’aube. Un bref instant, le ciel se teinta d’un rose coquillage et le monde aperçu depuis le tarmac par le hublot revêtit une apparence de douceur. Shamgar connaissait bien cette heure, la seule où sortir était un plaisir. Il passait ses journées dehors, courbé sur une plante, les mains couvertes de terre odorante. Son jardin lui avait manqué pendant ces cinq jours à Kochi. »

Cette lecture simple en apparence mais en réalité très profonde, mélancolique aussi parle de notre monde qui semble accessible dans sa totalité, mais qui pourtant garde ses secrets, ceux de la vie des femmes et des hommes, infimes particules dans ce grand tout, qui ici se croisent et se rencontrent, interagissent sans le savoir. L’auteur mêle infime et infini et par douze vols nous fait faire un tour du ciel, un tour du monde en prenant des chemins de traverse, les vies et les destins de ses personnages…Pour moi, c’est une grande réussite et ce livre m’a touchée. Beaucoup.

Une des raisons est personnelle, au sujet des avions et des aéroports.

Quand j’étais gosse, je rêvais de monter en avion, ça a été une envie puissante très très longtemps. Pas juste voyager, mais être là-haut. J’ai vu un avion de près gamine, pour un mariage au restaurant de l’aéroport de Bron. La nuit, avec ma petite sœur ( nous devions avoir 7 et 4 ans ), le nez collé à la grande vitre, vue sur les pistes et les avions clignotant de partout, s’élançant en avant jusqu’à cet instant où le nez se lève et où le monstre décolle…magique !

Je n’imaginais même pas que ce soit aussi énorme, un avion, et ça m’impressionnait et ça me faisait rêver. Il a fallu que j’atteigne mes 54 ans pour enfin être passagère, et j’ai tellement aimé ça…

Et puis il y a les aéroports. Lyon c’est petit, mais Roissy…c’est un choc pour une campagnarde invétérée comme moi. Un choc et une expérience. S’asseoir et observer, écouter le bruissement de cette cohue humaine, des gens en transit, et tous ceux qui travaillent, nettoient, surveillent…Je ne sais pas faire ce qu’a fait ici David Szalay, mais il y a réellement de quoi laisser divaguer l’esprit, imaginer, rêver et réfléchir.

Je précise que je n’ai pris l’avion que 3 fois dans ma vie, et ce en 5 ans, dont une pour aller voir ma fille expatriée au Canada ( me le pardonnera-t-on ?), mon plus long vol. Revenant du Pays de Galles, dans le ciel limpide, voir la frange d’écume de la Manche sur le sable, survoler les boucles de la Seine et apercevoir la Tour Eiffel.

En chemin vers  Montréal, me dire que je survole le Labrador ! C’est, ça a été pour moi peut être le seul rêve d’enfant réalisé, et je le dis: j’adore voyager en avion. Mais je n’en abuse pas, vous en conviendrez, 3 vols en deux tiers d’une vie…

Bref, ce livre m’a plu pour ça, et bien sûr pour la délicatesse de l’écriture qui brode la dentelle humaine de vol en vol, de ville en ville, sur cette boucle:

LGW-MAD / MAD-DSS / DSS-GRU / GRU – YYZ / YYZ – SEA / SEA- HKG / HKG- SGN / SGN – BKK- DEL / DEL – COK / COK – DOH / DOH – BUD / BUD – LGW

 

« Des lendemains qui hantent » – Alain Van Der Eecken – Rouergue Noir

« C’est une nuit sans sommeil. Martial Trévoux se décide à se lever. Les pieds nus sur le carrelage de la cuisine, une main sur la poignée du frigo, il tremble un peu. Dans quelques heures, il sera prêt. Il en est sûr, tout à fait prêt.

Martial a eu plusieurs semaines pour se préparer, pour devenir cet homme qui a du mal à tenir la boîte de bière glacée qu’il plaque sur son front tant il tremble. Cette nuit, il lui semble l’avoir toujours connue.

Toujours commença dans l’après-midi du 17 décembre 1999, la veille des vacances de Noël. Martial avait promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu voulait que ses copains voient la voiture de son père, une Renault Scénic 4×4 toute neuve, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Lucien venait d’avoir sept ans. »

Clairement, j’ai adoré ce livre, un vrai polar, bien tortueux, souvent drôle, souvent triste, une écriture remarquable autant dans la description, le portrait, que dans les dialogues et la narration. Ajouter à cela une histoire assez noire, bref, pas moyen de lâcher ou de s’ennuyer en compagnie de Martial Trévoux, greffier de son état. Martial, bien mal en point en ces jours de fêtes…

« Il était à peine une heure du matin, Martial traversait des bourgs clignotant d’illuminations pisseuses. Des paquets d’humains sortaient des églises, endimanchés de foi œcuménique. Le courant majoritaire dinde et marrons fraternisait avec la chapelle homards et chapon, le blouson de skaï côtoyait le loden dans une débauche de bienveillance truffée d’amour du prochain pour les siècles des siècles, disons toute la nuit ou presque. Lorsqu’un groupe se trouvait à portée de phares, Martial devait se maîtriser pour ne pas foncer dessus, écraser la terre entière ne l’aurait pas apaisé. »

Le départ du roman est effrayant qui met en scène très vite, dès les premières pages, une fusillade dans l’école élémentaire de Souvré. Tout va démarrer dans une grande pagaille, car à Souvré on a guère l’habitude de tels événements. L’histoire se déroule à l’époque du naufrage de l’ERIKA, tandis qu’une tempête se forme sur Terre-Neuve et menace l’Europe à l’aube du XXIème siècle. Il émane de tout ça une ambiance chaotique, et le pire pour Martial est donc ce qui se passe dans cette école, celle devant laquelle il attend son fils de 7 ans. La fusillade, une institutrice qui tombe et Martial qui se rue vers le petit garçon à la parka rouge, son fils…Sauf que…Et voici une enquête qui démarre, délicate, compliquée

« -Monsieur le juge, l’enquête préliminaire débouchera-t-elle sur l’ouverture d’une instruction?

Micoulon reprit pied, il se retrouvait sur un terrain familier.

-J’ai vu le procureur, effectivement, uns instruction va être ouverte, la décision est prise.

-Vous en serez chargé?

-C’est-à-dire que M.le procureur prend son temps, s’il prenait sa décision aujourd’hui, c’est chez moi que l’affaire viendrait, ainsi que l’indique le tableau de roulement, mais s’il attend après-demain c’est Ducouen qui en sera chargé. C’est l’homme des affaires délicates, le plus diplomate, le plus politique d’entre nous, il sait marcher sur des œufs, une vraie ballerine le Ducouen, enfin je veux dire un homme d’expérience. Il me semble que le procureur va attendre un jour ou deux avant d’ouvrir cette instruction.

Micoulon leva les yeux et croisa le regard de Martial.

-Trévoux, cette enquête ira à son terme, tous les aspects seront examinés, explorés, soyez assuré que la justice remplira son rôle. Ducouen aime la lumière, mais c’est un bon magistrat. Je suis avec vous, Trévoux, ne l’oubliez pas, vous pouvez me parler si vos le souhaitez.

Martial baissa la tête et regagna son bureau.

-Monsieur le juge, qui attendons-nous pour cette audition? »

 

Martial voudra comprendre ce qui s’est passé surtout en découvrant que ce sont deux adolescents qui ont tiré; évidemment il y a une enquête dont une des questions cruciales est comment les garçons ont pu se procurer de telles armes, des armes tracées en ex-Yougoslavie, des armes de guerre, et quelle est la motivation d’un tel acte. Sans oublier, qui est derrière ce drame.

« Antony Lude avait été retrouvé serrant la crosse en plastique noir d’un M61, la version yougoslave du Skorpion tchèque. Un projectile tiré par cette arme avait tué l’institutrice Mme Loti. Antony portait également un pistolet M57. C’est avec cette arme qu’il avait blessé un brigadier de police et deux enfants. Son Skorpion s’étant enrayé, il semble qu’ensuite il avait tiré au hasard dans la cour de Jean Zay avant d’être abattu. »

On va alors pénétrer un monde fait de policiers intègres et d’autres pas, de juges, d’avocats, un monde rempli de mensonges et Martial qui lui veut la vérité.

Dans toute cette faune judicière, policière et truandesque, il y a Dédé, par exemple:

« […]l’ex-commissaire Désiré, dit Dédé les bonnes manières, ancien second du service des courses et jeux, ancien directeur du cercle Friedland.  Savoir que Désiré était la mémoire du petit monde des jeux était à la portée de n’importe quel briscard de la Grande Maison, le trouver c’était tout autre chose. Dédé les bonnes manières avait disparu, quelques jours après que des Corses à l’accent marseillais eurent remplacé des Marseillais à l’accent corse à la tête du cercle. Depuis, le patron débarqué du Friedland n’avait plus donné signe de vie. Les optimistes pensaient que Dédé avait rejoint le paradis exotique où il planquait une partie de son pognon, les autres, les réalistes, l’imaginaient plutôt dans un sous-bois en train d’observer la pousse des campanules côté racines. Ils n’avaient pas tout à fait tort. »

C’est donc une histoire entre deux eaux, où les ripoux se fondent fort bien dans le paysage policier et judiciaire, mais c’est aussi un livre qui parle de la souffrance d’un homme, de son désarroi et de sa colère et qui rencontrera quand même de ceux qu’on nomme les gens bien. Angèle et Régis:

« Deux nuits de dérive, houle de malheur, écume de sang, rage des temps de haine. Martial surgit du gros temps malade d’être en vie. Régis et Angèle lui avaient ménagé une cabine dans une des chambres de la maison, ils s’étaient relayés pour le veiller. Il semblait parfois revenir au monde et hurlait soudain. Ils étaient là pour lui dire que tout allait bien alors qu’eux-mêmes se sentaient emportés par la lame. Tout était devenu épais, pesant, ils chuchotaient comme dans la maison d’un mort. »

L’auteur possède le talent de dessiner des personnages avec une grande précision y compris dans le caractère, l’humour est souvent présent même au milieu de moments dramatiques, mais quels beaux personnages !

Achenbauer:

 » Martial avait téléphoné au commandant Achenbauer. Il avait arraché un rendez-vous, maintenant, tout de suite. Il connaissait le policier pour l’avoir vu au palais. C’était un type froid, glacial même, un bon flic, disait-on. D’après les psychologues cliniciens du bar-tabac-PMU Le Narval où il allait boire un demi de temps en temps, sans dire un mot: il était autiste, ce mec. On le considérait comme un chef d’enquête efficace, sans état d’âme. On ne l’aimait pas, mais on l’appréciait. »

Quand tout est plombé, il dégoupille la noirceur avec un Régis par exemple, un type lettré et féru d’histoire culinaire, qui prépare les plats de la Rome antique, au grand dam de Martial. Ou bien avec Lally et sa langue affûtée, ici s’adressant à Achenbauer:

« -Vous voulez attendre la mort dans votre commissariat pourri. On vous appelle le muet là-bas. Si vous ne voulez plus vivre, pourquoi pas vous flinguer tout de suite, dans les chiottes, votre calibre dans la bouche comme les copains? Une bastos dans le chignon et on n’en parle plus. Vous faites chier, vous faites vraiment chier !

-Lieutenant Lally, vous vous égarez. Cette fois je crois que c’est la mienne. Venez, on va s’en jeter un. c’est moi qui régale. »

Rien n’est laissé au hasard, et le réseau complexe que va découvrir Martial, cet homme dont la vie vient d’être renversée, dont le cœur vient de sombrer, qui n’aspire qu’à trouver la réponse et la raison de ce qui s’est passé, ce réseau , on va en tirer les fils un à un avec lui . Dans le chaos complet de ce qui semblait pourtant évident et droit, Martial, jusqu’à l’épuisement va mettre au jour la vérité.

Pas une nanoseconde d’ennui, j’ai beaucoup apprécié l’écriture, le ton choisi, un langage du quotidien mêlé de poésie, des dialogues percutants, et une ambiance vraiment formidable.

Je ne vous ai rien dit encore, et ce sera la fin, de la cuisine de Régis, savant cultivé sur l’histoire de la gastronomie, au temps de Lucullus, goûtez un peu ou plutôt sentez…

« Régis les attendait. Au premier son de cloche, il fut sur le pas de la porte. Angèle patientait dans la cuisine, elle n’était pas seule. Achenbauer fut saisi par l’odeur de poisson pourri et remarqua que personne ne semblait s’apercevoir que ça puait comme dans la cale d’un chalut échoué depuis des mois. Martial embrassa Angèle et son regard se porta sur la femme qui regardait à la fenêtre. Lucile se retourna, s’avança vers lui et prit sa main.

-Comment vas-tu? »

Pour la recette, vous avez tout ce qu’il faut dans cet excellent roman.

« Achenbauer n’eut aucun mal à contacter Martial qui se trouvait dans son appartement, assis sur son canapé, écoutant Mulatu Astatke en lisant Saint-Simon. Le greffier était devenu un familier du jazz éthiopien et de la cour de Versailles. »

Un auteur plein de caractère pour un scénario au cordeau :  coup de cœur !

 

« Victor Kessler n’a pas tout dit » – Cathy Bonidan – éditions La Martinière

« Prologue

La tranquillité est un don du ciel. Il ne faut pas croire qu’elle va de soi.

Je n’aurais pas imaginé, à vingt ans, que je regretterais un jour les ruelles de mon village, le paysage monotone des forêts dans la brume et la répétition inlassable des jours sans aspérités. Je pense à tout ce qu’on a écrit sur moi depuis le début de cette histoire. Les journalistes se sont régalés. C’est leur métier. Mais jamais, non jamais je n’ai lu un résumé limpide des événements.

L’exercice est périlleux car les faits sont troublés par le filtre des souvenirs. Les sentiments eux aussi ont pollué le terrain. »

Je découvre Cathy Bonidan avec ce roman volontiers qualifié de policier. S’il y a une enquête – et pas strictement policière –  ce roman sensible et je trouve assez mélancolique aborde des sujets qui m’ont beaucoup touchée. D’autant qu’ici l’écriture est belle, chaque mot en bonne place, pas de « pathos », juste une empathique et fine analyse des douleurs de l’enfance, des familles et des couples qui dysfonctionnent, mais aussi de la province, de la vie des milliers de petits villages avec leur école – ce qu’il en reste encore – , le café, la coiffeuse et les histoires qui circulent, vraies ou fausses amenant parfois de lourdes conséquences.

S’emparant avec force d’une époque, les années 70, d’un lieu marqué plus tard par plusieurs faits divers sordides, les Vosges, et d’un milieu, les écoles élémentaires, qu’elle connait bien puisqu’elle est institutrice ( c’est le terme qu’elle affectionne pour nommer son métier ), Cathy Bonidan construit un récit à deux voix, celle de Victor Kessler, un vieil homme, et celle de Bertille, notre héroïne si attachante. L’art du portrait, Bertille:

« Dans la galerie marchande, une femme blonde avance à contre-courant. Son cou long et obstiné brave le flot des clients, mais chaque mouvement est hésitant et ressemble à une excuse. Impossible de distinguer la couleur des yeux qu’elle garde baissés sur ses notes. Comme toutes les personnes qu’on croise dans la vraie vie, elle est insipide. Si on la catapultait dans un feuilleton télévisé diffusé à l’heure du dîner, elle serait maquillée, habillée avec des vêtements colorés qui relèveraient son teint pâle. Alors elle serait belle, sans doute et les téléspectateurs envieraient son aisance et sa simplicité. Mais, sous l’éclairage cru des néons qui accentuent ses cernes, l’enfant qu’elle était transparaît en filigrane. Une petite fille sage, en apparence attentive, épaules rentrées pour limiter la place qu’elle occupe au troisième rang de la classe. »

Bertille est enquêtrice pour un institut de sondage et elle travaille ce 3 décembre 2017 auprès des consommateurs présents dans un centre commercial. Elle va ainsi vouloir interroger un vieil homme, Victor André/Kessler, mais il va faire un malaise; elle va récupérer son cabas qu’elle a l’intention de lui ramener à sa sortie de l’hôpital, mais ce cabas à la doublure décousue contient l’histoire d’une vie et d’une histoire tragique. Ce sera un virage dans la vie de Bertille, un moment qui va changer sa vie.

« Sa rencontre avec Victor André fut un des moments clés de son existence, une de ces charnières que l’on identifie des années plus tard, lorsqu’on entame l’automne de sa vie et qu’on se retourne, en se demandant comment on en est arrivé là. »

Quand je dis une, ce sont en fait des vies entières et leurs secrets qui sont dans les pages écrites par Victor.

« Aujourd’hui, je revois l’année scolaire 72-73 comme la meilleure de ma vie. Ça ne devrait pas. Après tout, c’est à partir de là que tout a basculé et que mon avenir s’est profilé comme la suite sans fin de journées éclairées au néon et de douches collectives. Pourtant c’est un fait, je repense à cette année et le sourire force mes lèvres. Lorsque la porte de la classe se refermait, je vivais un moment magique. La sensation de quitter la réalité pour accéder à un monde protégé. La proximité des enfants sans doute. »

Bertille ne pourra pas s’empêcher de lire ces pages et d’en ressortir très chamboulée, intriguée, sa curiosité affûtée. Elle est dans une situation personnelle difficile – euphémisme – et va se lancer dans une enquête sur cet homme accusé des pires horreurs, qui a passé 30 ans en prison sans jamais vraiment se défendre. Au sujet des enfants, Victor écrit:

« Du haut de mon mètre quatre-vingt-six, je devais leur sembler immense et indestructible. […] Demander la vérité aux enfants est un acte de maltraitance. L’enfant est là pour mentir, parce que le mensonge est un rêve. En lui demandant de dire la vérité, toute la vérité, on lui ouvre la porte d’un monde triste et immuable où le jeu ne repart pas à zéro tous les matins, une partie dans laquelle on n’a qu’une vie. »

C’est ça qui intrigue Bertille, ça qui va l’emmener à Saintes-Fosses où sa vie

malgré elle sera transformée à travers ce qu’elle va découvrir.

« La chambre donne sur la vallée. Ici et là quelques maisons punaisent le paysage et égratignent de rouge son camaïeu de gris et de vert. Mais la forêt résiste. Elle panse ses plaies et dégouline depuis les sommets arrondis jusqu’aux abords des serpents de bitume. Devant la fenêtre ouverte, le froid mordant prend possession de Bertille sans qu’elle oppose la moindre résistance. »

Elle va démêler les nœuds de sa propre histoire en découvrant celle de Victor Kessler et des habitants des lieux qui y sont liés, elle va trouver un soutien parfois rétif du gendarme Christophe Houdin et une amie en la personne de Nadine Lecomte. Cette femme l’accueille dans sa pension de famille, et fêtera la fin de l’année en sa compagnie et celle de Gabin, pittoresque patron du café de Saintes-Fosses, taciturne et bougon ( j’adore ce portrait ! ):

« Alors, pour meubler la matinée, je retournai au café de Saintes-fosses.

J’y découvris son nouveau patron, absent lors de ma dernière visite. Un homme pachydermique: le corps massif, les gestes lents et mesurés. Je l’observai d’un œil pendant que mon thé infusait. Il répondait à chacun sur un ton bourru qui n’engageait pas à faire la conversation, pourtant, les clients restaient accoudés au comptoir, sans paraître rebutés par son impolitesse. De temps en temps, la stature imposante lâchait un grognement qui suffisait à relancer la discussion de l’autre côté du comptoir. On parlait de la météo ou de l’actualité et celui qu’on appelait Gabin, participait à tous les débats sans jamais ouvrir la bouche. Je bus deux grandes tasses de thé avant d’avoir l’occasion d’être seule face à lui. Il ne me laissa pas finir ma phrase.

-Je sais qui vous êtes. Mon commis m’a raconté que vous aviez déjà questionné mes clients. Payez votre thé et sortez, j’ai rien à vous dire. »

Le journal de Victor et l’enquête de Bertille qui rédige au jour le jour son propre compte-rendu sur cette affaire, curieusement se mêlent, entre souvenirs d’enfance et souvenirs d’école si intimement liés, et souffrances d’adultes malmenés. Le secret, les non-dits sont centraux dans cette histoire, puisqu’ils sont à l’origine d’erreurs, de jugements erronés et de nombreuses souffrances. Le lecteur peu à peu découvre le destin de Bertille, et celui de Victor, mais aussi de Simon et Céline:

« Une petite fille adorable devenue une adolescente souriante puis une jeune femme rayonnante. Les anciens du village mettaient en avant l’aide qu’elle avait apportée à sa famille et l’amour qu’elle vouait à son frère. Bref, on ne tarissait pas d’éloges sur la poupée blonde qui avait illuminé le salon de coiffure de Saintes-Fosses après avoir ensoleillé les bancs de l’école communale. « 

La qualité de l’écriture met en lumière des thèmes durs et forts, l’enfance maltraitée, les conséquences des maltraitances, les violences conjugales, la détresse et la solitude des victimes. C’est bien là le sujet majeur, le cœur de l’histoire et ce qui en fait la finesse et l’intelligence. Bertille est bouleversante, et on ne peut que s’attacher à cette femme non pas fragile mais fragilisée par une histoire très violente et infiniment triste, une jeune femme qui n’a plus confiance en elle, qui se sent coupable, son parcours est un calvaire.

« Les premières personnes qui me croisèrent se mirent à crier et appelèrent la police.

Ensuite, tout alla très vite. »

J’ai aimé, avec une certaine nostalgie, ce monde des écoles rurales. Je suis née, comme mes sœurs et frères, dans une de ces petites écoles qui sentent la craie, le vieux plancher et j’y ai grandi, en trois lieux différents. J’ai connu ces ambiances villageoises faites de potins et de ragots parfois, mais ce sont des choses que les enfants ignorent jusqu’à un certain âge. Eux vivent comme Simon, comme des enfants, Simon qui a bien assez à faire avec sa vie de gosse; Simon, petit frère de la belle Céline dont tout les garçons sont amoureux…Et Victor n’y échappe pas.

 » Pendant cette confession, elle s’était approchée de moi jusqu’à pratiquement se lover dans mes bras. Je fermai les yeux et le sentiment de plénitude que je ressentis à cet instant fut tel que je lui promis de faire tout ce qu’elle me demandait et qui tenait en un seul mot: rien. Je réussis tout juste à ce qu’elle me jure qu’elle viendrait me voir si jamais  son frère récidivait. Elle me remercia et m’embrassa tendrement sur la joue avant de quitter la classe. »

Saintes-Fosses, de prime abord sympathique village, va révéler des secrets monstrueux grâce à Bertille. Elle va vivre ces moments avec intensité et se libérera elle aussi d’un lourd fardeau personnel.

« Bien sûr, ces pages rédigées après coup sont loin de votre histoire, mais elles sont nécessaires pour moi. Car en écrivant, je comprends une chose: en me penchant sur votre passé, en plongeant quarante-quatre ans en arrière, je réussis à gommer tout ce qui m’est arrivé depuis. Ma vie, mon enfance, ma naissance. En 1973, mes parents ne s’étaient même pas encore rencontrés. »

Dans ces brumes vosgiennes, on s’attache fort aux personnages, et la finesse du propos fait de ce roman intelligent, au style limpide, un très beau moment de lecture, plein d’humanité et de douceur, malgré les vies fracassées dont il est question. La fameuse résilience sauvera Bertille.

« En vivant ici avec Nadine, Victor, j’ai découvert le bonheur d’être attendue quelque part et cette sensation a créé un manque a posteriori. Je ne me souviens pas qu’on se soit inquiété pour moi, auparavant. »

Je suis loin de vous dire tout ce qui se tisse et se dénoue dans ce livre, bien sûr; s’y mêlent des souvenirs qui font mal, un présent retrouvé, des ombres effacées, des taches dissoutes…et tout ça sans aucune lourdeur, ni de style ni de ton. On est amené à la fin de ces destins sans quitter le fil, et pour arriver au fin mot de l’enquête vraiment aux derniers chapitres. Je ne peux que vous conseiller de regarder chez Nyctalopes l’article qui lui est consacré et surtout l’entretien avec Cathy Bonidan, une femme discrète, secrète et extrêmement sympathique.

 

« La nuit féroce » – Ricardo Menéndez Salmón – éditions do, traduit par Jean-Marie Saint-Lu

« Portique.

En se réveillant, Labeche sent la chaleur des animaux qui imprègne sa peau comme un parfum antique. Dans les yeux profonds et doux des vaches les mouches dansent leur rituel secret. Le temps, dissous dans ce regard qui observe négligemment le cours du monde, semble avoir acquis la paresse du miel. La paix est un peu plus qu’un simple mot: la paix peut se respirer.

Un rayon de soleil tombe à l’aplomb sur la poitrine de Labeche, comme un javelot de pure lumière, et ouvre un cercle de bonheur, une monnaie d’or, presque, sur sa peau émaciée. Il y a au-dehors une rumeur d’eau, comme si une rivière léchait les pieds de l’étable. Et plus loin encore, au caprice du vent, on devine un chœur de rires. »

Un petit bijou que ce court texte. Une nouvelle plus qu un roman, mais si aboutie qu’elle atteint la perfection. Comme c’est extrêmement court ( 130 pages très aérées ), cet article sera très court lui aussi.

« — Aux mains d’un homme on connaît son âme, philosophe le maître de maison en coupant le pain.

— Aux mains d’un homme on peut connaître son travail.
L’âme, jusqu’à aujourd’hui, personne ne l’a vue.
Homero soutient le regard du maître de maison. Ses mots — sa réplique — vibrent dans l’air comme des notes de cithare. Et la note, comme par enchantement, tarde à
se briser. »

Le récit se situe dans les années 30 en Espagne, dans le village imaginaire de La Promenadia, dans les Asturies. Le personnage principal est Homero, maître d’école, surnommé le pique-au-pot, car s’il a un salaire, il est nourri par les habitants, à tour de rôle. Homero, un homme hanté par son passé. Un meurtre, deux « vagabonds » et la noirceur humaine se met en route avec à sa tête un prêtre qui entraîne sa meute.

« De tous les plaisirs que connaît l’homme, aucun n’est plus grand que celui de causer de la douleur. La contemplation de la beauté ou la transe de l’amour physique ne peuvent se comparer avec la jouissance de briser un os.
Et le fait que les philosophes n’aient pas encore trouvé de raison convaincante décisive, irréfutable, pour justifier cette caractéristique de la nature humaine, est un des plus profonds mystères qui soient. »

Plutôt qu’en écrire plus, et en ces temps difficiles pour les maisons d’éditions indépendantes, et exigeantes comme celle-ci, je vous invite à vous promener sur le site. Visitez, explorez et laissez-vous tenter. Mais celui-ci, ne passez pas à côté.

Ce genre de texte, c’est une sorte de miracle tant c’est parfait dans la forme, dans l’écriture, et bien sûr le propos ne peut échapper dans toute sa noirceur, sa profondeur et sa poésie.

 » Parce que c’est du mal qu’il s’agit, voilà de quoi il s’agit. Parce que ce qui se résout ici cette nuit, ce n’est pas si la grâce, la rédemption ou le châtiment existent ou non, mais s’il y a une justification pour ce que nous faisons, pour ce que nous pensons, pour cette vie qui nous est échue . »

Si on ajoute à ça la beauté de l’objet lui-même, avec ces dessins si expressifs, on a là un ouvrage à lire et faire lire largement et absolument.

« Dans les petits villages l’enfer est toujours grand. »

Du très grand art.