« Mort en pleine mer et autres enquêtes du jeune Montalbano – Andrea Camilleri, Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

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« Ils étaient assis sur la véranda, à parler de choses et d’autres, quand Livia, soudain, sortit une phrase qui surprit Montalbano .

-Quand tu seras vieux, tu te comporteras pire qu’un chat routinier, dit-elle.

-Pourquoi? demanda le commissaire, éberlué.

Et aussi un peu irrité, ça ne lui faisait pas plaisir de pinser à lui en vieux.

-Tu ne t’en rends pas compte, mais tu es extrêmement méthodique, ordonné. Un truc qui n’est pas à sa place, ça te met de mauvaise humeur.

-Allez!

-Tu ne t’en aperçois pas, mais t’es comme ça. Chez Calogero, tu t’assieds toujours à la même table. Et quand tu ne vas pas manger chez Calogero, tu choisis toujours un restaurant à l’ouest. »

Je crois que vous savez maintenant avec certitude que j’aime Andrea Camilleri et Salvo Montalbano, et puis aussi ce traducteur qui partage si bien ces textes, Serge Quadruppani. C’est une bien belle idée d’avoir regroupé des histoires courtes écrites en 1980. Courtes, et savoureuses, tendres, drôles et néanmoins contenant une belle et saine colère sur certains sujets. On sait à quel point Salvo Montalbano n’est pas « dans les clous », on connait ses colères, ses emportements, mais aussi sa profonde humanité. Même si Livia le trouve routinier ce côté organisé en fait un bon flic. Un bon flic qui pourtant n’hésite pas à faire ce qu’il veut comme il l’entend. Montalbano paradoxalement a quelque chose d’anarchique en quelque sorte. Bon vivant aussi:

640px-Olives_noires_grecques« Il se prépara une assiette avec un peu de saucisson, du caciocavallo, du jambon et une dizaine d’olives, se prit une bouteille de vin et emporta le tout sur la véranda. Il fit passer ainsi une heure, puis rentra et alluma le tilévision. On diffusait le troisième épisode de La Pieuvre, une série sur la Mafia qui avait un énorme succès. Il en regarda un bout, on aurait dit que les Italiens venaient juste à l’instant de découvrir la Sicile, mais du pire côté, donc il changea de chaîne. Et là, il y avait Toto Cutugno qui chantait « Con la chitarra in mano », prisenté l’an dernier à San Remo. Il éteignit et revint sur la véranda pour fumer en se tourmentant la coucourde. »

640px-CaciocavalloJ’ai donc pris un plaisir infini à cette lecture où l’on voit à l’œuvre Montalbano et son équipe, avec une efficacité qui marche grâce au collectif, additionnant les tempéraments, chacun apportant son savoir-faire. Ainsi l’inénarrable Catarella, avec son langage burlesque, parce qu’il est toujours dans les starting-blocks – d’où les portes qui claquent, les glissades, les cafouillages sur les noms – Catarella est indispensable. Fazio, lui, connait tout Vigata et en particulier les belles femmes et les cocus. Et il faut le dire, un grand nombre d’affaires à Vigata incluent des belles femmes et des cocus ! Bref, l’équipe en est bel et bien une vraie qui marche Il y a aussi des femmes comme Mme Rosalia Insalaco:.

« Restée veuve, et devant vivre avec une maigre pension, Mme Rosalia Insalaco, sexagénaire grosse comme un baril et couverte de colliers et de bracelets pire que la madone de Pompéi, avait eu la bonne idée de diviser en deux appartements la petite villa de faubourg dans laquelle elle habitait et d’en louer la moitié. »

Andrea_CamilleriJe ne vais pas résumer ici les 8 histoires, enquêtes dont il est question. Ce serait idiot, elles sont courtes, ça ne rimerait à rien. Je veux juste ici vous inviter à les lire, pour leur saveur, pour le bonheur que ça apporte de se retrouver à Vigata, chez Calogero au restaurant, en bord de mer – ne rêve-t-on pas tous un peu de ça en ce moment?-. Lire pour, ayant lu les romans d’Andrea Camilleri écrits, dictés à la fin de ses jours, se rendre compte que notre cher Salvo n’a pas tant changé, qu’il a gardé sa fougue, son fin bec et son amour pour Livia. Lire Andrea Camilleri parce que c’est bon, c’est drôle, mais c’est également percutant dans les constats politiques – au sens du regard sur les institutions et leurs représentants –  et sociaux amenés avec un naturel qui enlève toute lourdeur au propos; c’est donc très intelligent, les personnages y sont plus vrais que nature, le langage me ravit, le vocabulaire est toujours fleuri de termes populaires qui me réjouissent, lire Andrea Camilleri parce qu’on y prend le soleil parmi des gens « ordinaires » ou presque. 

« C’était un sexagénaire grassouillet, au visage ouvert et cordial, avec un petit air de bonhomie qui faisait naître chez ses vis-à-vis confiance et envie de se confier. Il était vêtu en paysan, veste et pantalon de futaine mais avait les manières de la bonne éducation. Il répondit au salut d’un homme qui venait d’entrer par un sourire qui lui donna une expression entre l’épiscopal et le paternel. Il était parfaitement tranquille, à son aise.

Non, ce n’était en rien l’attitude de quelqu’un qui venait de subir un attentat. »

Le lire, moi je le fais parce que ça me fait du bien. Je vous invite à y gouter si ce n’est pas déjà le cas, ces 8 histoires courtes sont le format idéal pour une belle rencontre avec cet écrivain . Bonne lecture!

« A la pointe » – Pierric Bailly- collection « Récits d’objets » – Musée des Confluences/ éditions Cambourakis

41Cv9Dtr10L._SX195_ » Avant de commencer ma petite enquête, je l’acceptais comme une forme abstraite sur laquelle chacun projette ce qui lui chante, et dans l’idée de ce texte à écrire, je m’imaginais collecter les différentes interprétations en même temps que les différentes appréciations que ce drôle de bâtiment inspire au visiteur comme au simple promeneur. Dès la première prise de contact avec l’équipe du musée, je me lance: » Qu’est-ce qu’il vous évoque, à vous? » Et voilà qu’on me donne la bonne réponse, celle qui a été avancée par les architectes comme étalon, comme idée directive. J’apprends qu’il représente quelque chose de précis, qu’il a un modèle, un modèle concret. Qu’il s’agit d’une forme figurative, même si très libre dans sa traduction, mais qu’elle possède un référent dans le réel. »

Le seul début de ce charmant petit livre m’a ravie! Comme moi, y sentez-vous un petit rien de moquerie indulgente?

Musculation et pilates:

« Ça s’appelle comment ce que vous faites?

-Calisthenics

-Et ça consiste en quoi, du coup?

-En ça. »

Je prends quelques secondes pour observer un peu plus attentivement.

-C’est un peu comme de la muscu, quoi.

-Ouais.

-De la muscu dans la rue, c’est ça?

-…

-Bon, OK, merci. »

Je ne voudrais pourtant pas alimenter le cliché du malabar écervelé, je tombe sûrement au mauvais moment – si ça se trouve, il vient d’apprendre la mort de son grand-père, le pauvre.

Une chose dont je me rends compte, c’est que j’ai plus de facilités à aborder un groupe de mecs qu’un groupe de filles. Auprès des filles, je redoute toujours de ne pas être pris au sérieux et de provoquer des réactions du style: Non mais le type, il s’incruste en plein cours de Pilates, il te baratine qu’il écrit un livre, genre c’est un romantique, vas-y. Mais sois sincère, invite-moi direct à prendre un verre, pas la peine de te faire passer pour Marc Levy. »

Enchantée une fois de plus par cette petite collection, un auteur, un objet du musée des Confluences. Gros plaisir avec cet opus, pour lequel Pierric Bailly a choisi le contenant plutôt qu’un contenu comme objet, et j’ai trouvé ça passionnant. Je ne suis pas lyonnaise, mais ce bâtiment ne m’inspire pas grand chose, si ce n’est un vieux vaisseau spatial échoué là. En parlant avec une amie lyonnaise il y a peu, elle m’a dit la même chose. « Je n’aime pas ce bâtiment, je le trouve laid, il me fait penser à l’épave d’un vieux vaisseau spatial. « . Je crois que ce côté « raté » que j’y vois est dû en grande partie à l’autoroute qui rase l’ensemble, au béton très présent autour, par le fait que personnellement je n’y vois pas grand chose en fait…Mais faut -il interpréter ce bâtiment? J’y suis allée visiter les collections et des expos temporaires et je m’y suis sentie plutôt bien.

 

IMG_0467Mais dehors, ma foi, je suis peut-être un peu bornée, pas dans le coup ou je ne sais quoi, mais je ne lui trouve aucun attrait. Je ne serai pas péremptoire, d’autant que ce petit livre peut avantageusement faire percevoir les choses autrement. Pierric Bailly, lui, me semble bien perplexe tout de même et il va passer un temps d’exploration autour de ce le lieu, en recueillant les avis de toutes les personnes qui le « pratiquent » quotidiennement. En tous cas  ceux qui en ont fait un lieu de vie, que ce soit pour du sport, pour l’aide caritative aux gens échoués sous ce vaisseau qui les abrite, ou les promeneurs, les amoureux…Ce que Pierric Bailly va constater, c’est que ce quartier qui était un pôle industriel à l’abandon a retrouvé vie. Certains personnages comme Alessandro, en particulier, sont très émouvants (mais je vous laisse lire son histoire ).

On sait certes que cette construction a donné lieu à de nombreuses polémiques, en particulier sur le coût, quand on s’est aperçu qu’il reposait sur un fond limoneux absolument inapte à supporter cette structure, etc etc… Là n’est pas ou n’est plus vraiment le propos. Le lieu, cette confluence du Rhône et de la Saône était trop beau pour y renoncer.

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Une architecte suisse, dans une association d’aide aux sans-abri:

« J’aime pas du tout. J’ai des valeurs très communistes en architecture. Je suis pour l’architecture soviétique: simple, rationnelle, efficace, fonctionnelle, pas de fioriture, ultra-sociale. Ce bâtiment, c’est tout le contraire: racoleur, tape-à-l’œil. Ça en met plein la vue mais ça s’arrête là. C’est bien construit, je dis pas, et puis c’est beaucoup de métal, toujours mieux que le béton, au moins ça se recycle…Mais pour moi, un musée, ça doit être une boîte rectangulaire. Là, c’est clairement un caprice. Après, on a besoin de ce genre d’architecture pour faire parler, pour attirer les touristes… »

Donc, notre auteur curieux va s’installer quelques temps aux abords proches du musée et aller à la rencontre des passants, mais aussi des hommes qui nettoient l’extérieur du musée, verre, acier, béton, encordés à l’assaut des parois, mais aussi d’autres qui travaillent dedans. Et puis et puis, on se rend compte que cet endroit vit, pas pour le musée en lui-même, mais pour l’espace externe qu’il offre pour toutes sortes d’activités. L’espace seul et nu, sans la construction qui propose des coins, recoins, cachettes ou espaces ouverts,  aurait-il pu susciter les mêmes usages ? 

Les amoureux ou le baiser:

« En pivotant sur mon banc pour les suivre, je découvre, juste en face de moi, assis sur les dernières marches du socle, une femme et un homme qui s’embrassent. Et alors, qu’est-ce que ça peut te foutre? me direz-vous. Mais rien du tout. Ils font bien ce qu’ils veulent, évidemment. Je remarque seulement que ça fait un moment que ça dure. Je n’ai pas regardé l’heure en arrivant, mais ils doivent s’embrasser depuis au moins cinq minutes. Et encore, je n’étais pas là quand ils ont commencé. Ils s ’embrassaient déjà quand je suis arrivé. Si bien que, oui, je me pose des questions, forcément. Je me demande ce qui peut motiver un si long baiser. Il faut admettre que ce n’est pas courant. »

Et ainsi notre auteur, qui décidément m’amuse beaucoup, s’interroge sur ce qu’il voit. C’est léger, drôle, spirituel, et ça ne donne aucune réponse toute faite. La fin, et la promenade sur le quai Perrache, les annonces racoleuses pour un « workside »:

« Un système rusé de palissades pédagogiques nous apprend que sur le site se tiendront bientôt un espace destiné à révéler notre workside No coworking, no flex office, no open space: Juste reveal your workside ( Nous voilà prévenus) – , un immeuble de bureaux incroyablement novateur: Lumen et son ouftop, conçu pour une à mille personnalités ou une à mille personnalisations ( comme on dit chez moi: oui, il y a des gens qui sont payés pour écrire ce genre de conneries) […]. »

Mieux que de lire mon bavardage, vous pouvez lire ce petit livre plein de vie et d’humour. C’est une lecture d’une petite heure, récréative et intelligente, pleine d’humanité.

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Anna, femme de bourreau – Anaïs Hébrard, Editions Mon autre France (St Pierre & Miquelon )

3a66ab_b6fcc80d1b354ccb91e73d489a694312_mv2Voici un post d’amitié pour une pièce de théâtre écrite par Anaïs Hébrard, dont j’ai chroniqué ici le roman « Rebecca de Winnipeg » aux éditions de l’Aire ( Suisse ). Ce roman fantasque, très original, poétique et triste bien qu’on rie beaucoup aussi…bref, ce roman m’avait vraiment plu. Anaïs, je l’ai ensuite rencontrée et elle est comme elle écrit, vive, drôle, parfois triste bien sûr, mais dans tout ça, elle développe une énergie incroyable.

ICI une courte biographie.

A Saint Pierre et Miquelon, où elle s’est établie, elle dirige une troupe de théâtre amateur, et a écrit « Anna, femme de bourreau » pour son groupe d’adolescents. Cette pièce a été présentée le 14 juillet 2019 lors du TOMA – Théâtres d’Outre-Mer en Avignon. Jouée devant une salle comble, elle a donné lieu à une ovation debout en fin de spectacle. Car, dites ! Ce n’est pas rien de déplacer une jeune troupe de Miquelonnais jusqu’en Avignon !

J’en viens à la pièce, courte, mon post sera court, mais je veux dire comme j’ai retrouvé avec plaisir la fantaisie, la drôlerie, le sens de la répartie d’Anaïs Hébrard, les mêmes que dans Rebecca. le sens de l’histoire – avec et sans H – bien à elle ici. Car Anna, qui entretient tout au long de la pièce un dialogue avec Marie-Antoinette (oui, c’est comme je vous le dis) fait partie de ces victimes des « grandes décisions », ici la première condamnation à mort à Saint Pierre et Miquelon. Une guillotine est arrivée et on a  trouvé un bourreau, le mari d’Anna.

guillotine-g03de9e3fb_640Ah la douce et pauvre Anna… Elle travaille de bon cœur pour le Gouverneur et son épouse – qui choisit bien mal ses amies -, mais dès que le reste de la population sait que son époux va couper une tête, elle se retrouve mise au ban, maltraitée par les autres personnes de son entourage, même Jules, son collègue de travail, la lâchera. Alors elle dialogue avec la Reine à la tête tranchée, et continue à travailler de bon cœur. La fin est triste, triste. Et finalement parle bien des penchants regrettables à toutes les époques. Anna, bouc émissaire de la rancœur, de la colère, de l’idiotie surtout. Pauvre Anna, elle qui est fine et honnête, elle qui blêmit à l’idée que son mari fasse le bourreau, elle qui va chercher comment éviter ça…n’y arrivera pas. Belle description de la vindicte aveugle et bornée du bon peuple,

 » LA LINGÈRE.- Ah, je l’ai pas vue. Tiens, des draps tout prop’ et la nappe, elle est sur le dessus.

JULES.- Y a pas vraiment de différence entre une nappe et un drap.

LA LINGÈRE.- Ah si. Moi, je voudrais pas bouffer sur une nappe où qu’on aurait fait des cochonneries dedans. Une nappe c’est une nappe. Tu voudrais, toi, qu’on serve ton potage dans un pot de chambre?

JULES.- Pourquoi pas!

LA LINGÈRE.- L’Anna, elle serait capable de servir à manger sur des draps. C’est une crassouse, j’ai toujours dit, moi.

JULES.- Fous-lui la paix. Elle en a déjà pas tant que ça, de la paix. Quand on se marie, c’est pour le meilleur et pour le pire.

LA LINGÈRE.- Ben moi,  c’est pour le meilleur, point. Le pire, il se le garde, mon bonhomme. Oh, p’têt’ qu’elle aime ça que son homme il participe à la grande boucherie. elle a toujours été bizarre, l’Anna, tu trouves pas, Jules? »

20211013_160814 (1)Mais également traitement sans aucun ménagement pour la bourgeoisie de l’île, imbue d’elle-même et toujours pleine d’assurance, Anaïs Hébrard dénonce Dame Bêtise, qu’elle soit d’ici ou de là. Anaïs Hébrard rend ceci avec des changements de ton et de langage, dont un qui montre qu’Anna est la plus adaptée à toutes les situations, donc, la plus fine.

« ISMÉRIE ( en coulisses).- Anna, dès que vous aurez fini, vous irez aider en cuisine et n’oubliez pas d’astiquer le piano. Il y aura un concert ce soir. Vous savez comme moi que la musique adoucit les mœurs, nous en avons bien besoin en ce moment!

-ANNA.- Madame n’a pas encore dit ce qu’elle désirait pour le dîner?

-ISMÉRIE.- Ah, suis-je bête! Demandez à Jules, j’ai encore tant à faire et les fleurs n’ont pas été livrées.

-ANNA.- Jules, quoi qu’il y a de prévu pour l’dîner? »

Les réparties volent, les voix prennent son – celle d’Agathe est particulièrement crispante – et la voix off de Marie -Antoinette m’a laissée perplexe dans ses propos. On l’entend comme femme ou comme Reine, et ça rend notre jugement du personnage – pour autant qu’il faille le juger – assez malaisé !  Bien joué Anaïs !

En tous cas, j’ai pris du plaisir à cette brève lecture, vive et avec un fond profond. De l’émotion sans tomber dans le mélo, jamais !20211013_160814

Pour finir, le début de la fin…

« LE GOUVERNEUR.- Anna, nous ne partons plus en Guyane. Il nous est impossible de vous//

ANNA.- Je sais, Monsieur.

LE GOUVERNEUR.- Oh, ne faites pas cette triste mine. Vous retrouverez bien de l’ouvrage, débrouillarde comme vous êtes.

ANNA.-Je crois pas, monsieur.

LE GOUVERNEUR.- Oh, rancunière? Bien, nous n’avons pas de temps à perdre. Oh, une idée folle me vient. Faites-nous donc un petit panier et nous irons tous déjeuner au Diamant, il fait si beau, le soleil brille. Un peu d’air frais fera le plus grand bien à nos invités; à mon Ismérie aussi. N’est-ce pas, ma chère?

ISMÉRIE.-Quelle délicieuse idée. Je vais demander cela à Jules. Jules, mon cher Jules, si vous pouviez nous préparer une corbeille avec le repas? Ajoutez un peu de champagne. Anna, à notre retour, je préfère ne plus avoir à vous croiser. »

Jules, celui en qui on espérait un peu moins de sottise, clôt la conversation en apothéose de cruauté.

Très belle démonstration, pleine de poésie et de tendresse pour Anna, et merci à Anaïs de son amitié.

« Enfant de salaud » – Sorj Chalandon – Grasset

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Dimanche 5 avril 1987

-C’est là.

Je me suis surpris à murmurer.

Là, au bout de cette route.

Une départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles de l’Ain, puis grimpe à l’assaut d’une colline, entre les murets de rocaille et les premiers arbres de la forêt. Lyon est loin, à l’ouest, derrière les montagnes. Et Chambéry, de l’autre côté. Mais là, il n’y a rien. Quelques fermes de grosses pierres mal taillées, calfeutrées au pied des premiers contreforts rocheux du Jura.

Je me suis assis sur un talus. J’ai eu du mal à sortir mon stylo. Je n’avais rien à faire ici. J’ai ouvert mon carnet sans quitter la route des yeux.

« C’était là », il y a quarante- trois ans moins un jour.

Cette même route au loin, sous la lumière froide d’un même printemps. »

Ainsi commence ce roman autobiographique qui fait suite à « Profession du père ». Sorj Chalandon boucle ici l’enquête, en quelque sorte, qu’il a menée sur son père. Cet écrivain dont j’aime et l’écriture, et les propos m’avait bouleversée avec « Profession du père » et une histoire d’enfance si tordue, si triste qu’on a même du mal à croire qu’une personne, un père en l’occurrence, de cette sorte puisse exister et qu’un enfant puisse en sortir comme l’a fait Sorj Chalandon. Et pourtant. J’imagine la souffrance qu’il a pu ressentir en écrivant ces deux récits. Comme l’extraction d’une mauvaise dent qui fait souffrir, taraude, harcèle et prend toute la place, parce qu’elle fait partie de nous, l’écrivain a voulu faire place nette et tenter d’extirper un peu de vrai de tout ce qu’il savait faux des dires de ce père, sinistre et pitoyable personnage. Et néanmoins : son père. Quand il lui dit « Papa », ça me fait mal pour lui, le fils, l’enfant de salaud..

800px-LeeMutimer_-_MMp0673Sorj Chalandon écrit bel et bien un roman, car il fait coïncider sa découverte du dossier de son père avec le procès de Klaus Barbie à Lyon, en 1987, alors qu’il a obtenu ce dossier, son père déjà mort. Sorj Chalandon couvre le procès avec un reportage pour le journal Libération, ce qui lui vaudra le prix Albert Londres ( pour ce reportage et ses reportages sur l’Irlande du Nord ). Dans ce roman, donc toujours tenu par le désir et l’impérieux besoin de comprendre qui est son père, il se décide à chercher, une seconde enquête en marge du procès mais en fait en lien total. L’auteur qui au début du livre se trouve à Izieu, bouleversé par cet endroit et l’histoire sinistre qui s’y déroula, est ramené à son père qui l’a abreuvé de mensonges, qui l’a maltraité et qui sans relâche poursuit sa mythomanie fantasque et cruelle.

« Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous: les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. »

La quatrième de couverture donne un des meilleurs extraits du livre de « cet enfant de salaud », qui résume à lui seul d’une part les actes du père, d’autre part la colère et surtout la souffrance du fils, privé de tout ce qui est le père, un père. Et on a le sentiment en lisant ce livre que jamais il ne s’en remettra, et c’est bouleversant. Pour moi presque traumatisant.

Ainsi, suivant le parcours d’un père fou à travers les rapports de police, divers papiers qu’il arrive à exhumer, il suit une piste tortueuse et surtout inepte, incompréhensible tant va se révéler grand l’écart entre les dires et les faits. Et tant le père ressort de cette enquête veule, lâche, et finalement complètement fou.

Dans cette vidéo, Sorj Chalandon explique comment s’est construit ce roman.

Quant au procès, le fils en profite pour observer son père venu y assister, voir ses réactions, les expressions de son visage. Ce salaud de père semble aimer particulièrement les interventions de Me Vergès et être bien peu atteint par les témoignages des rescapés des camps, des interrogatoires et des tortures de la Gestapo. Extrait particulièrement abominable:

« À propos d’un témoin, femme violée par un chien dans le bureau de Barbie:

« -La torture est liée dans l’imaginaire, à la sexualité. Pour qu’un chien puisse violer une femme, il faut que celle-ci l’y incite, au moins par une posture indécente. »

Dans la salle ce fut la consternation. Deux avocates se sont levées.

« -Un chien ne peut pas posséder une femme, mais seulement une chienne, à quatre pattes. »

Le témoin qui avait rapporté la scène s’est levé en criant.

« -Ce que je dis est vrai! »

Simone Lagrange, jeune fille torturée devant ses parents, s’est dressée à son tour, hors d’elle, avant de se rasseoir, de se tasser sur sa chaise et pleurer. Vergès, lui, a continué, sans un regard pour ces détresses.

« -L’évolution des fantasmes de certains témoignages pourrait intéresser les psychiatres, pas la justice ! »

Silence dans le public. Les journalistes notaient, tête baissée. »

Sorj Chalandon relate le témoignage de Geneviève De Gaulle-Anthonioz, alors que ce jour-ci son père est absent.

« Jeune étudiante en histoire, Résistante, arrêtée, battue, déportée à Ravensbrück, elle a évoqué l’acharnement des nazis à fabriquer des « sous-êtres ». Pas un mot brisé lors de son témoignage, pas une phrase en larmes, pas une plainte, pas un sanglot. Elle a partagé avec nous l’image des nourrissons noyés dans un seau à la naissance. La stérilisation forcée des gamines tsiganes de 8 ans. La nièce du Général nous a raconté à quoi s’amusaient les bandes d’enfants abandonnés qui survivaient derrière les barbelés.

-Ils jouaient au camp, monsieur le Président.

Sa voix douce.

-L’un tenait le rôle du SS, les autres des déportés. »

J’aurais tellement aimé que tu apprennes cela.

Et que tu voies cette grande petite dame s’écrouler d’un malaise cardiaque sur les marches du palais de justice en sortant de l’audience, terrassée par ce qu’elle venait de revivre, et mourir à nouveau pour nous tous. »

325px-Dossier_de_photographies_soumises_aux_témoins_du_procès_Barbie,_portrait_de_Klaus_BarbieOn va les entendre, ces témoins, et ça donne des pages terrifiantes, qui désespèrent de ce que peut être parfois un être humain. L’auteur, écoutant cela et mettant en parallèle les mensonges multiples de son père est totalement effondré et entre alors dans une colère froide, allant enfin au bout et parvenant à mettre son père au pied du mur.

Ce livre m’a touchée profondément. Outre la sympathie et une sorte de solidarité ressentie pour l’auteur – le mot « empathie » commence à m’agacer, mis à toutes les sauces…-, il est toujours utile de revivre ce genre de procès, et de se souvenir de ce qu’est réellement une dictature, de se souvenir de ce que sont capables d’infliger à des êtres humains d’autres êtres humains à partir de théories nauséabondes. Il est utile et urgent de s’en souvenir. 

Pour moi, Sorj Chalandon est vraiment ce qu’on appelle « un grand bonhomme » qui chaque fois qu’il écrit m’atteint émotionnellement. Je dois le dire, et je le salue : respect, Monsieur.

« Klaus Barbie est mort à Lyon le 25 septembre 1991, incarcéré à la prison Saint-Paul.

Il avait 77 ans.

Mon père est mort à Lyon le 21 mars 2014, interné à l’hôpital psychiatrique de Vinatier.

Il avait 92 ans.

Le dossier de la Cour de Justice de Lille, qui lui était consacré, était conservé aux Archives départementales du Nord sous la cote 9W56. J’ai pu l’ouvrir le 18 mai 2020, six ans après sa disparition. Grâce au travail, à l’attention et à la délicatesse de Mireille Jean, directrice des Archives, et de son équipe. »

« Les samaritains du bayou » – Lisa Sandlin – Belfond noir, traduit par Claire-Marie Clévy

samaritains du bayou« Elle avait fait le tour des offres d’emploi.

L’ébéniste d’âge mûr au tablier couvert de sciure qui s’était essuyé les mains pour serrer la sienne et lui avait dit: « Désolé, mademoiselle » en la regardant dans les yeux – il avait été correct, plus qu’acceptable. En fait, son attitude avait même agréablement surpris Delpha.

L’assistante de direction qui avait secoué la tête d’un air pincé, la jeune femme qui avait bafouillé, l’expert comptable qui avait repoussé son certificat de formation commerciale de Gatesville en décrétant: » pas pour nous », le gérant de magasin de chaussures qui n’avait pas pu s’empêcher de glousser nerveusement pendant qu’il l’éconduisait – elle s’était attendue à ces refus, mais ça ne voulait pas dire qu’ils ne l’avaient pas affectée. Au contraire. »

Très bon et beau roman, avec une femme que j’ai aimée, Delpha. Ce personnage est remarquable, et l’écriture de Lisa Sandlin ( c’est un premier roman), fait mouche. Très agréable surprise que ce livre assez noir mais sans excès, « policier » si on le regarde sous l’angle du détective privé Tom Phelan, mais plutôt social et psychologique sous l’angle de Delpha. Un roman « tout court » qui mêle tout avec beaucoup de finesse.

Dans le vieux Sud, Delpha vient de sortir de 14 ans de réclusion à la prison de Gatesville. Elle a en quelque sorte été punie pour s’être défendue – fatalement –  d’une horrible agression. Et 14 ans, c’est long. Et 14 ans de taule, ça vous colle bien à la peau. Delpha est en liberté conditionnelle, avec des comptes à rendre. 

« Il y a des mots vrais pour chaque endroit et chaque moment – des mots pour les enterrements, les promesses, les remerciements, des mots d’excuse. « Remords était un mot de commission de libération conditionnelle. Si ces deux hommes avaient eu une arme à feu, Delpha aurait passé ces quinze dernières années au fond du bayou. Rien dans le monde n’était plus vrai que ça. »

Big-Cypress-Bayou

Jay Carriker (User:JCarriker)

L’attachement au personnage de Delpha a été instantané. Elle est jeune , un peu égarée dans la ville à sa sortie, et elle doit « faire ses preuves » de bonne citoyenne repentie de ses « fautes » – Misère ! Écrivant cela, je trouve le monde bien cynique ! -. Alors Delpha, plus épaulée que surveillée par son conseiller d’insertion Joe Ford, va chercher un emploi et un toit.

20210911_183250« Elle accepta la clé d’Ashley Avenue, la clé de sa chambre et une invitation à se faire un sandwich.

Oscar, le jeune cuisinier, la retint alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir un bocal de gelée au raisin industrielle sorti de l’immense frigo. Il alla chercher uen verrine dans le garde-manger.

« Gelée d’aubépine, dit-il. Préparée par ma grand-mère l’été dernier. »

La mère de Delpha aussi faisait de la gelée d’aubépine. L’odeur de thé sucré des baies lui monta aux narines. Ses yeux s’emplirent de larmes. Baissant la tête pour les chasser d’un battement de cils, elle marmonna: « Merci. »

Contre des soins à une vieille dame, elle aura un logement dans une pension hôtel,  mais elle trouvera un véritable emploi quasi inespéré chez Tom Phelan, un cajun en reconversion qui plus est connait Joe Ford. Celui-ci arrivera à le convaincre d’embaucher Delpha, et on peut dire que le détective novice ne regrettera pas d’avoir accepté la jeune femme, secrétaire modèle, pleine d’initiative, autonome et très fine. 

« Et puisqu’elle abordait le sujet…

« Vous aviez écopé de combien?

-Quatorze ans. »

Phelan retint un sifflement. On pouvait écarter les chèques en bois, l’usage de faux, les détournements de fonds et l’herbe. Il s’apprêtait à poser la question qui fâche quand elle lui offrit la réponse sur un plateau.

« – Homicide volontaire.

-Et vous avez purgé la totalité de votre peine? 

-Il était extrêmement mort, monsieur Phelan. »

Delpha a tout à prouver, tout à servir net et propre, sa conduite, son application au travail, sa précision, sa fiabilité…Après avoir purgé sa peine de prison, elle doit encore se montrer sage et obéissante.  Bref, un duo parfait se met en mouvement sur les traces de toutes les perversions, mensonges, trahisons des personnes « ordinaires » envers leur prochain . Tom Phelan a déniché la perle rare, lui qui débute dans son nouveau job de détective avec Delpha, organisée, pertinente, précise et très intelligente. Oui, je trouve moi que Delpha a toutes les qualités. Elle va redevenir perturbatrice à cause d’une histoire d’amour avec un jeune homme – plus jeune qu’elle – Isaac, ça la rendra vulnérable. Et c’est une belle histoire, une éclaircie bienfaitrice dans sa vie.

 » J’ai adopté des gens comme s’ils faisaient partie de ma famille, j’en ai supporté d’autres que je ne voulais pas connaître. Et puis j’ai croisé ton chemin, et il n’était ni dur ni misérable. Il était agréable. Je savais que ce ne serait pas pour toujours, Isaac. Mais je ne jouais pas. C’est la meilleure explication que je puisse te donner. »

On se laisse embarquer directement dans les pas de ces deux-là, on arpente le bayou texan avec eux, Tom Phelan est parfois drôlatique, rentre dedans, et c’est un brave homme. Ce serait peut être juste une belle histoire si…si Delpha intérieurement ne sentait pas monter en elle un désir de vengeance. En retournant avec Tom sur les pas de personnes viles, malhonnêtes, menteuses et violentes, Delpha se dit que peut-être elle est encore en danger. On fait des rencontres improbables et dangereuses.

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Je ne vous dis là strictement rien de tout ce qui se déroule dans ce roman plein d’action, d’enquêtes, d’alcool et de gens douteux, ceux qui en ont l’air et ceux qui le sont sans que ça se voie. Non, je voulais parler de Delpha, magnifique personnage et de Tom Phelan, généreux et malin, un homme bon, en fait. C’est ainsi que je voulais parler de ce beau livre où l’humanité se fait jour, le meilleur et le pire.

« Juste.

Juste quatre ans de plus, juste trois heures avant l’extinction des feux, laisse-le juste passer devant toi, évite juste de te prendre le bec avec cette fille, il faut juste que tu te taises. Juste que tu dormes. Voila le genre de juste que Delpha connaissait. Celui qui signifiait: « Fais cette toute petite chose et tu éviteras de gros ennuis. »

Delpha est une femme qu’on a rencontrée un jour, une douleur qui marche, un feu qui couve. Et je veux ici saluer l’écriture sobre et tendre pour cette Delpha, jamais outrancière… C’est là un excellent roman, une plume à suivre sans aucun doute. Un coup de cœur que je conseille vraiment à tout le monde.  Dernières phrases:

« Elle s’est endormie, pensa-t-il au bout d’un moment. Elle a besoin de sommeil, et moi, je l’empêche de dormir. Sa main planait au-dessus de celle de Delpha, l’effleurant à peine.

Delpha tourna la tête sur l’oreiller pour le regarder en face. Il n’y avait pas un nuage dans les yeux gris-bleu qui rencontrèrent les siens. L’horizon était dégagé.

« Je vais vous dire pourquoi elle l’a fait, mais d’abord… éteignez cette lumière. »

Tom Phelan tira sur le cordon de la lampe. »