« Herbier du souvenir » -Jean-François Beauchemin, édition Québec Amérique

Herbier du souvenir par Beauchemin« Le soir où mon frère est mort de son inconsolable chagrin, les dernières feuilles se sont un peu inclinées et, dans les arbres, la communauté très tendre des oiseaux a interrompu son chant. Partout, la nature se recueillait, comme cela arrive chaque fois qu’une âme qui a été beaucoup aimée quitte le corps qui l’abritait. J’avais espéré pouvoir accompagner cette âme jusqu’au seuil de l’au-delà, puis l’observer, ne fût-ce qu’à travers mes larmes, s’éloigner dans les lieux pâles et indéterminés de l’éternité. Ce privilège m’a été refusé. »

On peut dire que ce bouleversant roman est la suite du Roitelet.
L’auteur raconte ici son chagrin, et égrène les souvenirs, bons ou moins bons de ce frère tant aimé, il se penche avec douceur et chagrin sur sa vie à ses côtés, vie hantée par la maladie.

Avec l’infinie tendresse du grand frère, lJean François Beauchemin égrène ainsi les souvenirs, avec la douceur de cette plume si tendre, si imagée, tellement sensible.
De souvenir en souvenir, il fait le récit d’un amour très fort, que la maladie ne peut atteindre vraiment, mais qui malgré tout parfois se pose en barrière entre eux, les deux frères, sans colère, sans rancoeur, mais avec de l’angoisse et de la peine.

Car le Roitelet est mort, vous l’aurez compris, deux ans déjà et la peine reste là. Alors pour s’aider à revenir au monde, le frère élabore un herbier fait de souvenirs avec son Roitelet, et ainsi revient à la vie, doucement, aidé des siens, son épouse, les voisins, le chat…

Jean François fait si bien dire « je » à son personnage narrateur qu’on ne voit que son visage à lui quand il raconte.

« Je ne tentais pas de le raisonner, ou de le convaincre que ce qu’il ressentait ou exprimait n’avait pas de sens. J’entrais avec lui dans la petite pièce mal éclairée de son angoisse, j’ouvrais l’unique fenêtre et, pendant une heure, nous contemplions ensemble le parterre de fleurs assoiffées qui s’étendaient là aux pieds de son âme. Mon front contre le sien, j’essayais de faire passer de son esprit au mien un peu de ses pensées abîmées dans le chagrin et la colère. Il m’est arrivé dans ces moments là de pleurer avec mon frère. »

C’est quelque chose qui m’a toujours interrogée : je me demande toujours si le narrateur, c’est lui, ou un personnage fictif; ou une part de lui et de l’invention, ou si tout n’est qu’invention. Mais au fond, qu’importe. Car toujours cet écrivain à mon sens peu commun – ses descriptions de la nature, des gens, des animaux, sont toutes si saisissantes..- ce poète, donc, écrit si bien qu’on croit totalement tout qu’il se raconte, lui, sa vie, ses proches, la nature…mais je sais que non…enfin peut-être un peu? Le mystère persiste, mais je crois avoir lu quelque part que c’est bien de la fiction. Et le mystère, c’est stimulant!
Tout ce que je sais, avec certitude c’est qu’une fois encore l’enchanteur Beauchemin m’a émue, m’a attendrie, bref, toujours le même infini plaisir à le lire. La fin est sublime, je finis ce post avec un bel extrait:

« J’aurai longtemps vécu dans une sorte de silence fondamental, qu’un grand coup de tonnerre est un jour venu fracasser. J’entends encore, deux ans plus tard, le grondement de cette déflagration lentement s’évanouir dans les lointains. Mon sentiment est que cet écho ne cessera tout à fait de se répercuter sur les murs de ma vie qu’à la toute fin, quand je franchirai à mon tour le tourniquet menant à ma mort. Si tout se passe comme je l’espère, je retrouverai alors mon frère, après l’avoir bien cherché, sur la rive brumeuse d’un petit lac de l’au-delà. »

Ce roman m’a considérablement émue, touchée, merci Mr Beauchemin.

 

« Etranger à la dérive » – James Lee Burke – traduction de Christophe Mercier (anglais ) – Rivages /Noir

Étranger à la dérive par Burke« Cette année – là, aucune saison ne ressemblait à ce qu’on en attendait. Les journées étaient chaudes et l’air difficile à respirer sans foulard, et les nuits froides et humides, la toile à sac mouillée que nous devions clouer sur les fenêtres raidie par le gravier soufflé en nuées venues de l’ouest dans un bruit pareil à celui d’un train qui grince à travers la prairie. »

Cette lecture a été un moment qui m’a coupée du monde, je m’y suis immergée sans résistance. Si ce roman ne met pas en scène Robichaux, on y retrouve Weldon Avery Holland alors jeune homme, chez son grand-père, dans une « rencontre » avec Bonnie Parker et Clyde Barrow. Puis on retrouve le garçon devenu homme et soldat, de retour des Ardennes.Il rentre de cette guerre avec Rosita Lowenstein qui échappe ainsi au camp d’extermination.
Naît alors une histoire d’amour qui ne faillira jamais, intense, folle et lumineuse.
Mariage au Texas, et puis l’aventure de l’exploitation pétrolière. 

Le talent de cet écrivain est ici flamboyant, à travers cet homme épris de liberté, de justice et si amoureux de Rosita. Comme vous le savez, les mois qui viennent verront mon activité de blogueuse s’effacer peu à peu, mes posts seront moins denses.
Je crois que toutes et tous connaissez cet écrivain si humaniste, à l’écriture souvent pleine de poésie, mais aussi de colère retenue. Un regard aussi sur la seconde guerre mondiale et l’ignominie allemande, à bas bruit prolongée dans certaines catégories d’américains.
Ce roman mêle remarquablement une intrigue basée sur l’exploitation pétrolière, le monde de chacals qu’elle contient et les coups vaches de toutes sortes, mais aussi, et pour moi surtout, c’est un roman d’amour fou, où la corruption de la police et du « monde des affaires », le racisme, ne parviendront pas à séparer Weldon et Rosita. Beaucoup de morts – à la fin – l’écriture est magnifique et vraiment, j’ai pris un grand plaisir à lire cette histoire, et ai été souvent très émue aussi. Un très beau et bon roman, riche, sensible et fort. Et une fin magnifique, je ne peux mettre toute la page, alors juste ce passage sublime teinté d’une douce ironie:

« Tous ces événements ont eu lieu dans une autre époque. Malgré la guerre le pays conservait son innocence quant à son potentiel, à la façon dont un enfant qui ne connaît pas sa force peut se montrer à la fois innocent et destructeur. Les salles de bal et les pistes de rollers comme celles où grand-père était tombé étaient remplies de jeunes gens à qui la belle saison semblait éternelle. Depuis les rives du Jersey jusqu’à Pacific Palisades Park, on entendait toujours une musique d’orchestre de nature collective, une célébration de nous-mêmes et de notre victoire sur des forces nationalistes qui auraient fait du monde un camp d’esclaves.

Un crépuscule de western de la couleur d’ailes de flamands roses ne signifiait pas une fin, mais un commencement, une invitation à partager la promesse glorieuse qui attendait les jeunes et les heureux. La nationale 66, le Painted Desert, Hollywood, nous appartenaient à tous. Si nous doutions de cette vision paradisiaque, tous les soirs la radio nous rassurait et nous répétait que nous faisions partie d’une communauté étendue dans laquelle chacun avait pour voisin une star de cinéma. »

 

« La baleine et le berger » – Olivier TRUC -musée des Confluences, éditions Cambourakis

« Pour Juni

Le col de San Bastiano

À 15 ans, Ulivieru Romanetti se considérait comme un berger expérimenté. Il pouvait nommer chacune des soixante-dix-neuf chèvres de son troupeau. Du troupeau de son oncle. mais c’est quand même lui qu’on chargeait d’ emmener les bêtes dès avant le lever du soleil, de la bergerie du village de Sunnaleddu jusqu’au col de San Sebastiano, à trois heures de là. Depuis le col, on apercevait la er Méditerranée, mais Ulivieru s’arrêtait toujours juste avant, à mi-pente.

Son oncle le lui avait bien dit: un Romanetti n’a rien à faire de cette mer. Il disait ce mot d’un ton plein de dégoût. Et il ajoutait toujours: le royaume des Romanetti, c’est la montagne! La mer appartenait à ceux de la côte. »

C’est toujours avec joie que je reçois ces courts textes édités avec le Musée des Confluences à Lyon, et je remercie infiniment Adélaïde Fabre de me les adresser. Cet opus est imaginé par Olivier Truc, que je découvre ici aussi brillant dans le court que dans le roman. 

C’est en Corse que l’auteur nous emmène, en compagnie d’Ulivieru, gamin chargé par son oncle acariâtre de s’occuper des chèvres, qui vadrouillent un peu partout. Ce qui va l’emmener sur une plage où un énorme animal est échoué, mort. C’est une baleine. Le garçon en reste très ému, très surpris – une « chose » aussi rare…- d’autant qu’un jeune corps est visible sous la masse échouée.

« Ulivieru avait été pris d’une grande tristesse. puis de stupeur: la corde du harpon était enroulée, ou nouée, autour du garçon. Tout s’était bousculé dans sa tête. Avant, il avait été triste. Là, il s’était mis à pleurer, sans savoir pourquoi. Il pleurait toujours quand il avait recouvert le garçon de sable, pour le protéger des oiseaux, et il pleurait encore en remontant chercher le troupeau. »

L’appât du gain va en tarauder quelques uns car les fanons de la baleine peuvent se vendre très cher, mais ce qui va frapper bien plus Ulivieru, c’est le corps entraperçu sous l’animal échoué et qu’il veut délivrer, et puis tenter de comprendre qui il était et ce qui l’a conduit à sa mort.
Un oncle méchant, un instituteur consciencieux et un garçon qui découvre un animal si étrange en ce lieu, ainsi que ce jeune corps d’un garçon qui pourrait être lui, des destins tragiques que l’enfant ressent très fort. Alors il va vouloir libérer ce garçon mort et lui donner une sépulture. Imaginez, la Corse du XIX ème siècle, si isolée, et cet homme dur, l’oncle, et enfin ce jeune garçon, sensible, qui ressent si fort cet enfant mort comme son semblable. Courageux Ulivieru, aidé par son amie Maddalena, fine, intelligente, et par l’instituteur, autorité respectée s’il en est à cette époque, Ulivieru délivrera le corps du garçon et lui offrira une sépulture.

« Il arriva près de la baleine. Il posa sa main sur elle, la caressa longuement. Sa peau était tiède, rugueuse par endroits, douce parfois. Et elle, quel avait été son destin? Était-elle chèvre ou chevrette? Avait-elle souffert? Avait-elle réalisé qu’elle emmenait à la mort ce pauvre matelot? Avait-elle crié, supplié? Ou bien était-ce elle qui avait crié et supplié pour qu’il lui enlève le harpon qui fouillait ses chairs? Étaient-ils morts au même moment? Et cette question qui l’obsédait de plus en plus: qui avait causé leur mort? Qui les avait réunis dans le drame? Qui les avait condamnés? »

C’est un livre court mais absolument parfait, complet, délicat et très émouvant. Olivier Truc a dévoilé là un talent dans le court, éblouissant. Au point d’avoir envie que ce récit se poursuive, remonte à la naissance de la baleine, à celle du pauvre enfant écrasé.La dernière phrase :

 » Si vous saviez…dit Maddalena. Une baleine grosse comme elle, ça en raconte, des histoires, si on sait l’écouter… »

Une fin parfaite. Je suis enchantée au sens propre du terme.

https://www.franceinfo.fr/culture/musique/jazz/a-lyon-la-baleine-de-l-039-ancien-museum-d-039-histoire-naturelle-s-039-installe-au-musee-des-confluences_3293769.html#:~:text=Les%20Lyonnais%20ont%20retrouv%C3%A9%20leur,dans%20le%20Mus%C3%A9e%20des%20Confluences.

« L’illusionniste » – Edouard Jousselin -Rivages

« Bonjour à tous, eh bien, d’abord, merci. Merci de votre présence, pour cette première de La Réceptionniste.
Ce théâtre n’est pas très grand, mais je suis heureux de le savoir comble pour cette soirée. Je crois reconnaître quelques visages familiers dans l’audience. Merci de votre confiance, j’espère qu’elle sera récompensée et que vous passerez un très bon moment.

Vous le savez peut-être, c’est ma première pièce; cependant je ne demande pas l’indulgence du débutant pour moi, faites-le, je vous prie, pour les acteurs qui ont dû intégrer mes dernières remarques ce week-end encore. Ils sont tous fantastiques, vous verrez. »

Et à mon très grand plaisir, revoici Edouard Jousselin, dont j’avais lu les deux précédents romans avec délectation, le revoici, l’illusionniste, et je suis impressionnée par la capacité de cet auteur encore jeune à renouveler sa façon d’écrire, ses sujets, la malice qu’il y met parfois, et surtout, une grande intelligence et un sens du récit assez incroyable. Il m’a menée par le bout du nez du début à la fin. Ce qui m’a plu, vraiment, c’est la construction complexe – pas autant que dans « La géométrie des possibles » tout de même – et le sentiment, en lisant, qu’il s’amuse. Il se joue de ses personnages, des lectrices et lecteurs, il s’insinue aussi dans l’histoire, et ma foi, une fois de plus je suis bluffée ! Tout ici est jeu de miroirs, jeu de dupes, jeu :

« Etienne approche du miroir de la salle de bains. S’y regarde intensément droit dans les yeux. Grimace, serre les dents. Lève le poing.

C’est à moi que tu parles? C’est à moi que tu parles? »

L’histoire débute donc dans un hôtel sur une plage, un soir de réveillon. On rencontre une réceptionniste charmante, qui fait très bien son travail, une jeune femme dont l’auteur ne fait pas une caricature, mais en fait un vrai personnage, avec de la réflexion, un joli sourire, bref, elle est adorable, Charlotte.  Un soir de cafard, Étienne Pois – c’est le nom de cet auteur cafardeux – se livre, elle lui parle, simplement, et ça lui fait du bien. Elle lui raconte une drague lourdingue et en lisant, on la voit, jeune femme rayonnante et souriante, qui parle d’un mec vraiment nase et Étienne en rit.  Puis il réfléchit sur son sort, sa vie et ce qu’on lui propose.

« Son agent est un con, il l’a deviné dès leur première entrevue. Mais quoi, il n’allait pas faire la fine bouche, aucun choix ne s’offrait à lui; un agent con spécialisé en comédiens ratés, comme les petits avocats des petits délinquants. » 

Et puis à partir de là, le livre va de glissement en glissement, c’est à dire que l’histoire se déplace doucement, avec la vie des personnages, avec eux, l’histoire mute. Je vous l’avais dit, cet écrivain n’est certainement pas « ordinaire », parce que cette construction déstabilise, on se concentre fort, et après un réveillon en bord de mer, un couple…puis des scènes de leur vie commune, on glisse encore, temps et espace, et on se retrouve à Paris, dans un théâtre, avec Edouard Jousselin qui bavarde avec le metteur en scène de sa pièce. Nous y voilà. Oui, parce qu’il l’a écrite, cette pièce.

Au fil des vies contées de ses personnages comme au fil de l’eau d’une rivière qui jamais n’est la même, finalement, comme dans le roman précédent, eh bien il nous balade, mais moins géographiquement qu’humainement. Il nous infiltre dans la vie de ses personnages, ceux de la vraie vie métissés avec ceux de la pièce… ceux de la pièce, et lui là-dedans. Vous suivez?
Vous savez, il m’a fait rire, il m’a bluffée, il m’a vraiment épatée par son incroyable talent d’auteur joueur, oui, parce qu’il joue, se joue du lecteur, de ses personnages . Vraiment pour moi ses livres ne ressemblent à aucun autre,  – et j’ai beaucoup beaucoup lu – ( car je ne suis pas jeune, ben non! ) . On croit toujours que le dernier livre lu a été le meilleur, et puis arrive Edouard Jousselin avec Charlotte, et voilà, l’aventure se poursuit. Je sais que des érudits diront mieux que moi et avec plus d’analyse « sérieuse », certes…mais mon objectif n’est pas de faire une explication de texte ( oooh non, misère ! ), mais juste vous dire que si vous ratez Edouard Jousselin et son écriture, vous aurez vraiment raté quelque chose. Ce roman, comme les précédents se lit comme un roman d’aventure, humaine. Je tiens à l’extrait suivant, Charlotte au théâtre:

« Le rideau s’ouvrit et elle fut saisie par le décor qui ne ressemblait pas exactement au hall de son hôtel. [•••]

La petite musique de fond aussi avait figuré dans une playlist de la fin d’été, la version instrumentale du titre Big Big World d’Emilia.

Mais ce qui la troubla plus encore, c’était la réceptionniste de la pièce, le personnage principal. La comédienne ne lui ressemblait pas, elle était plus vieille, déjà ridée, moins blonde aussi, mais enfin, tout avait été fait pour approcher ses traits, ses goûts, ses attitudes, le maquillage, la coiffure, la manière de se tenir, les musiques qu’elle aimait, sans évoquer, bientôt, son élocution, son vocabulaire, les petites  postures que Charlotte se savait prendre. »

Attention ! On est mené par le bout du nez jusqu’aux derniers mots, c’est simplement génial. Je vous ai proposé ici quelques extraits choisis, qui ne disent vraiment pas grand chose de la complexité du livre, du côté « tordu » d’Edouard Jousselin et je lui lance un grand merci et lui dis : Surtout, continuez !

« La vérité de cette histoire, mesdames et messieurs, et Edouard la connait très bien, c’est qu’il ne s’est rien passé dans cette pièce qui mérite d’être conté, ni ce soir-là ni jamais »

https://youtu.be/wpkS2DU_qMs?si=iwuikkT5xUKtHM8y

« Chaleur » – Joseph Incardona -Pocket

  Suomi                                  

« Heinola.
Ça sonne comme le nom d’une actrice de porno alternatif scandinave.
Tanya Hansen. Saana Blond. Katja Keane.

On n’est pas loin: Heinola est une ville de Finlande. Le porno alternatif implique: choix des partenaires, recherche du plaisir, refus de l’humiliation. Les acteurs eux-mêmes décident du planning de tournage. Le « PA » évoque ainsi une sexualité exhibitionniste consensuelle et authentique. L’équivalent d’un label « bio « . Doux, équitable, et intello

Le porno progressiste. »

J’avais lu ce livre quand je l’ai acheté, mais pas encore chroniqué, je viens de le relire avec une jubilation rare et je vous en fais une courte présentation, 154 pages réjouissantes qui m’ont beaucoup fait rire, mais un texte qui en fait est sombre, qui parle de vanité, de sexe, de défis, de sexe, d’amour, et de sexe encore. Mais comment parle-t-il de sexe?  C’est ça qui rend ce livre finalement si sensible, et très noir. Niko, en star du porno:

« Le peignoir ouvert autour de ses hanches, celui qu’il endosse sur les plateaux, entre deux prises. Dans son dos, cousues en lettres d’or sur les géométries léopard, on peut lire: « Pas de cerveau, pas de migraine ». Niko traîne ses tongs dans le couloir, s’arrête, les enlève et continue de marcher pieds nus sur la moquette. »

Revenons au titre, « Chaleur », puisqu’il s’agit d’un concours de sauna en Finlande ( ça a été interdit depuis quelques années).
Voici donc le jour venu de ce concours dans lequel vont s’affronter, comme à chaque fois, les deux champions. Mais l’éternel gagnant, c’est Niko, star du porno finlandais, et Igor, un ancien militaire russe assez mal en point qui compte bien gagner pour cette ultime compétition, comme vous le verrez hyperviolente et dangereuse.

« Niko Tanner est la star locale.Trois fois champion du monde de sauna en 2013, 2014 et 2015.

Qui était vice-champion du monde lors des trois dernières éditions?
Personne ne s’en souvient. ». 

Les saunas affichent une température de 110°, des hommes viennent du monde entier se confronter à cet enfer, mais donc, les deux champions, ce sont Igor et Niko, ce dernier: celui qui gagne toujours.

Niko dans sa vie de star du porno, à l’hôtel, lucide:

« Son érection a monté d’un cran et il ne s’en cache pas.
De toute façon, il est sur le déclin. Un jour il sera tellement gros qu’il ne bougera plus de son lit et se contentera de bander. Le cul est ce qui reste quand tout le reste a foutu le camp, l’amour et les roses. »

Igor, lui, est un peu au bout de tout, de sa vie, donc. Il aimerait partir avec un peu de réconfort, cramé mais victorieux du sauna. Et de Niko. Même si on peut dire qu’il y a un lien entre eux, dans cette confrontation pas « amicale », il y a, oui, quelque chose qui les unit, la volonté de gagner, de se dépasser et surtout de dépasser l’autre. Niko, serein, n’a pas l’ombre d’un doute quant à sa victoire finale. Et quant à Igor, en réalité, il fait de la peine et enrage:

                                        « Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte à son sujet: ses talents naturels, Niko les a toujours soumis à une discipline qui compense ses excès.
Quoi qu’il en soit, ce fils de pute est là. Le problème avec ce genre d’adversaire, c’est que Dieu est son pote et que sa résistance dépend beaucoup de combien Dieu désire s’inviter dans la boîte avec eux.
On referme la porte.
230 degrés Fahrenheit.
Souffrant, c’est comme ça qu’on veut l’homme. Jésus sur la croix. La nécessaire rédemption comme une montagne de verre brisé à escalader pieds nus.
La seule chose qui vaille la peine.
Le plus beau cadeau que Dieu ait transmis à l’homme: la souffrance.
Amen. »

Quand la fille d’Igor déboule au concours on lit alors des pages pathétiques. On comprend l’humiliation d’Igor. Et son combat sans merci, ce concours qu’il désire plus que tout remporter. Sa vie de père est compliquée, celle d’époux on n’en parle pas, sa carrière de militaire a pris fin. Sa fille Alexandra est ici un très beau personnage, qui est dans une « course au plaisir » sans parvenir à quoi que ce soit de satisfaisant, une terrible frustration:

« Heinola ne lui fait pas penser au nom d’une actrice porno scandinave. Le nom suggère plutôt celui de l’avion qui a lâché sa bombe sur Hiroshima.

Révélation sur elle-même, déflagration atomique.

Ce qui lui manque, c’est le plaisir.
Depuis le début, depuis toujours.

« Did hear I’m crazy, yes, I do

So fuck the father and fuck you too »

Oh, merde.

Un bel orgasme, long et modulable, qui la ferait crier.
Enola Gay, le champignon atomique dans sa poitrine. »

Quant au beau et invincible Niko, abordons son métier de star du porno. Il est là accompagné de deux jeunes femmes, pour quelques tournages « hot ». Ces scènes n’ont jamais quoi que ce soit de glauque, de malsain, Niko est un pro, il se ménage et ménage les jeunes femmes qui l’accompagnent. C’est là, je trouve, le magnifique talent de Joseph Incardona, ne pas tomber dans le sordide ou le malsain. Car ça ne l’est à aucun moment. Niko fait son travail avec respect des partenaires, et si je laissais parler le fond de ma pensée, je dirais qu’il est un homme honnête, respectueux, et conscient aussi de ses limites. En lisant ce formidable petit livre, vous comprendrez ce que je veux dire par là. Et dans le sauna:

« Au troisième jour, les corps deviennent plastiques et fondent. Les peaux tendres se confondent avec la sueur molle de la graisse. On se demande d’où vient toute cette eau, comment il est possible de générer autant de liquide tout en restant encore entier, masses de chair assises sur leurs fesses, bras croisés serrés contre la poitrine pour que le coeur n’explose pas. […]

Les organisateurs guettent devant la porte vitrée, demandent par gestes si tout va bien, et les concurrents, pouce levé, indiquent le contraire de ce que disent leurs yeux. Ce sont des hommes, et ils sont perdus. Ce sont des hommes en capsule, des astronautes immobiles. Parce que avant tout, avant toute chose, avant l’intelligence qui s’obstine et se défait, ils sont des corps dans un lieu et dans un temps donné.
À l’extérieur, le public ne sait pas, ne connait rien, c’est pour ça qu’il est public. Le public est lâche et veule et profane. Le public est ce bloc indistinct qu’Igor ignore et que Niko méprise. Ces bouches que le Révérend voudrait sauver par le martyre. Que le Turc ne comprend pas. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Chaleur », je ne fais ici qu’une ébauche j’espère tentatrice, j’ai parlé précédemment de « Stella et l’Amérique », et lire cet auteur a été un plaisir incroyable. Ce pourrait être violent, ça l’est, dans le fond du sujet, mais Joseph Incardona fait en sorte qu’on ne ressente véritablement ni dégoût, ni répulsion, avec des personnages, surtout ici, plus vrais que nature, c’est à dire au plus proche du genre humain. Enfin, bon, quand même, le résultat du sauna révulse un peu…Mais c’est magnifique dans sa « crudité » même. Dans mes personnages favoris, il y a Alexandra, fille d’Igor, je l’ai beaucoup aimée.

Je ne vous donne qu’un petit peu du ton de ce livre, et un bel exemple de l’écriture que je trouve merveilleuse de justesse, de finesse. Joseph Incardona écrit avec élégance sur un sujet qui peut rebuter et en lisant vous comprendrez de quoi je parle. L’élégance est aussi dans le tournage des scènes pornos, mais oui car jamais glauque, avec un Niko pédagogue – mais oui encore! – et tellement sympathique. Ce qui est un choix intéressant. La fille d’Igor, Alexandra, une fois encore, est un très beau personnage, très touchante et peut – être bien la plus solide et lucide du lot.
Je ne vous propose que quelques extraits pour vous donner une idée de cette écriture que je trouve exceptionnelle, et assez unique en tout.
Vous l’avez compris, je suis admirative du talent indéniable de Joseph Incardona, et suis heureuse de savoir que plein d’autres lectures m’attendent. 

Ce livre est une perle par son écriture, par l’absence de toute vulgarité sur un sujet qui pourrait l’être sous d’autres plumes; tout ça respire une franche humanité, lucide, observatrice des replis humains. Je me garde bien de vous donner les phrases finales. Une fin pas forcément attendue ( pas attendue du tout d’ailleurs ). 

Énorme coup de cœur, une écriture unique, brillante et pleine de nuances. Bref: j’ai adoré !

Une chanson: 

https://www.youtube.com/watch?v=5yX3Z7lnMuc&list=RD5yX3Z7lnMuc&start_radio=1