« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »
Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.
« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »
Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.
« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.
Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »
Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.
« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »
La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.
Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.
» Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »
Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »
Ce livre est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.
À découvrir absolument.





« Nous marchons dans le petit tunnel pentu percé dans la roche. Il fait sombre, nous distinguons à peine les aspérités de sa voûte de pierre. Seuls des reflets luisants sur les rails nous guident par intermittence. Le reste du temps, nous nous fions au brouhaha saccadé émis par le frottement de nos pas sur les cailloux du sol. Des petits cailloux gris, tranchants, mélangés à quelques pierres, plus grosses et polies. »













