« Plus jamais nuit » – Mirko Bonné – éditions du Typhon, traduit par Juliette Aubert-Affholder

« La nuit ne différait en rien de la journée. Seule la couleur manque aux choses, nous disions-nous.

« Le lit est le lit, la chambre, la chambre. Le couloir est le couloir et l’escalier, l’escalier blanc. »

La porte était la porte et elle était fermée.

Dehors, le jardin est toujours le jardin pendant la nuit, nous disions-nous. Et Ira savait, tout comme moi, que chacun devait apprendre à rester seul, même la nuit. Aux innombrables nuits passées dans notre lit commun succédèrent les longues années où chacun dormait dans sa chambre. Chacun vécut bientôt dans son propre appartement, avec des placards pour ses propres affaires, se faisait ses propres idées et supportait autant que possible sa peur seul. »

Voici une belle lecture. Comment qualifier ce roman… Sans aucun doute le cœur de l’histoire est l’amour intense entre un frère et une sœur. C’est ce qui soulève, génère tout ce qui se déroule dans la vie du narrateur, Markus, dans cette histoire douce, tendre, mais pas exempte de tensions. Dans la famille allemande de Markus, il y a eu et il y a encore beaucoup de non-dits, des silences, des omissions dans l’histoire qui finissent par constituer cette nuit dont Markus veut sortir, pour qu’il ne fasse plus jamais nuit.

Ira sa sœur est morte après des années de dépression, de troubles psychiques, et un fils au père envolé, Jesse, qu’on rencontre adolescent. Ira a légué sa maison à ses parents pour qu’ils y vivent avec Jesse, qui lui a eu une famille d’accueil quand sa mère allait mal.

Quant à Markus, accablé de chagrin à la mort d’Ira, il est dessinateur et travaille pour un ami éditeur. Il illustre des livres comme celui que Kevin lui soumet, un document sur les lieux du débarquement en Normandie; il doit dessiner des ponts qui furent important pendant cette période. Ce sera pour lui l’occasion de tenter une vraie rencontre avec Jesse qu’il connait peu. Période de vacances, ça tombe bien car les parents du meilleur ami de Jesse, Niels, séjournent en Normandie où ils entretiennent un vieil hôtel. C’est ce qui va convaincre Jesse d’accompagner son oncle. Au bord de l’océan, il est question des grues, avec la petite sœur de Niels

Le livre raconte l’approche pour apprivoiser le garçon que je trouve très attendrissant, intelligent, gentil. Et si des disputes, pas toutes liées à la différence d’âge, surviennent, les deux hommes vont bien finir par s’entendre et s’apprécier. C’est l’occasion pour Markus d’évoquer Ira, de savoir ce que Jesse en a gardé en lui.

Voici pour ce qui lance le reste, un parcours de paysages décrits comme un dessinateur dessine, de conversations et de rencontres. La beauté du livre repose sur des personnages très attachants – je garde une réserve sur la mère de Markus que je n’ai pas beaucoup aimée – et une quête de paix douloureuse pour Markus qui ira jusqu’au dépouillement – bien qu’il garde en poche l’argent son compte en banque fermé, de quoi voir venir…Voir venir quoi au juste?

Markus n’arrive pas à dessiner ce que Kevin lui a demandé, il n’arrive plus à dessiner comme il le faisait. Et pourtant il va croquer encore, sur des bouts de papier, sur des coins de nappe, comme ça, pour rien, un visage, un oiseau, une ligne d’horizon…J’aime énormément le dessin, et j’admire les gens qui dessinent, ça me fascine totalement, alors j’ai aimé Markus, son œil est branché en direct avec le geste de la main, mais pourquoi n’arrive-t-il pas à faire de ces ponts ce qu’il en attend? Avec en toile de fond l’histoire de ces combats de la seconde guerre mondiale et les ponts, l’auteur parvient à tisser les lieux avec des vies et des personnes, d’hier et d’aujourd’hui, amenant des pistes de réflexion sur notre relation à l’histoire et aux lieux, nous, notre vécu, et notre propre histoire. Une réussite.

Des rencontres, des instants où l’on parle, mange, boit, des moments consacrés aux oiseaux avec le père de Niels, des moments qui flirtent avec un peu plus que le flirt avec la mère de Niels sans jamais aller au-delà, et puis ce double d’Ira, et une fin splendide, très touchante, triste et lumineuse à la fois.

Ce livre lu en ces temps obscurs et incertains m’a fait du bien; il a été apaisant, il parle d’amour, de perte et de renouveau, il parle de beauté et la promenade normande est vivifiante. On s’y plonge et ça coule comme l’eau fraîche et chantante des ruisseaux du bocage normand. Coup de cœur pour Jesse, bien qu’il ne soit pas le plus présent dans le roman, il est très important, car il sera le vecteur de changements et d’une renaissance aussi pour Markus.

Très beau roman, tendre et poétique.

« La double vie de Jesús » – Enrique Serna -Métailié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« AUREA MEDIOCRITAS

double vie de jesus

Stimulé par le chant des oiseaux et le pourpre impérial des bougainvillées, Jesús Pastrana commença sa séance quotidienne de vélo d’appartement en s’abandonnant aux douces divagations de la rêverie politique. »

Ouvrant le livre sur cette très belle photo de couverture, nous faisons connaissance de ce Jesús mexicain sur son vélo d’appartement, dans le confort familial entre ses deux enfants qu’il adore et sa femme Remedios pour laquelle il fait ce qu’il peut, toute passion éteinte.

Jesús est un homme politique qui brigue le poste de maire de la ville de Cuernavaca. Cette ville de l’état de Morelos est entre les mains de deux cartels de narcotrafiquants qui afin de mieux régner utilisent à l’envi les petitesses et les appétits des différents personnages qui gèrent cette cité où règnent la violence et la corruption. Jesús Pastrana, commissaire aux comptes incorruptible, connu et reconnu pour sa droiture et son honnêteté, Jesús homme de convictions, résistant aux pressions, aimerait bien accéder à la mairie afin d’appliquer son programme :

« Son programme politique, modeste en apparence, était d’une ambition frisant la témérité : créer un véritable État de droit, remonter la pendule de l’histoire jusqu’en 1913 et accomplir la révolution légaliste que l’assassinat de Madero avait interrompue. »

A ses côtés quelques amis le soutiennent et en particulier Felipe Meneses, journaliste de  El Imparcial, qui décrit ainsi Jesús:

« Le commissaire aux comptes Jesús Pastrana est un de ces rares fonctionnaires qui servent le bien public au lieu d’utiliser leur poste comme tremplin politique ou leur enrichissement personnel. Père exemplaire, administrateur efficace, ennemi irréprochable de la vénalité sous toutes ses formes, il n’a jamais cherché la gloire médiatique, bien qu’il l’eût amplement méritée. Parmi les figures politiques de Cuernavaca, nul n’a lutté avec plus d’acharnement pour assainir l’administration publique, et maintenant que la société exige, avec juste raison, un combat frontal contre le pouvoir corrupteur du crime organisé, le Parti d’action démocratique a trouvé en Pastrana un de ses meilleurs représentants… »

Voici donc cet homme honnête, au fond peu armé pour la cruauté des campagnes politiques, qui va se lancer dans l’arène sans savoir vraiment à quoi il s’expose mais fort de ses idées et de son sens de la justice. Serna nous emmène dans le dédale des perversions de cette vie politique mexicaine qui, au demeurant et à mon plus grand désarroi, n’est pas si éloignée de la nôtre. Ce livre est un livre politique, qui parle des rouages de ce monde obscur et à l’air vicié, et surtout de ceux qui en font ce sordide marigot. Serna décortique ce fruit corrompu jusqu’à constater qu’il est pourri jusqu’au noyau. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, à vous de lire, sachant que tout ceci engendre un suspense mené de main de maître et sert en fait de toile de fond – un fond tout en détails – à une magnifique histoire d’amour, inattendue, inespérée, inhabituelle et houleuse. Jesús découvrira vite à quel point sa campagne politique et son histoire d’amour sont intimement imbriquées.

Jesús en qui Remedios n’allume plus aucune étincelle, un soir de cafard alors qu’il apprend que son parti veut porter un corrompu au poste qu’il vise, Jesús, effondré, va se saouler et traîner dans un quartier populaire où tapinent travestis et transsexuels.

« Pouah, des travestis costauds aux jambes musclées, nichons gonflés au butane, épaules de dockers. »

Mais un peu à l’écart parmi cette faune étrange, il aperçoit une reine:

« Elle porte une mini-jupe à paillettes dorées, des bas résille, de hauts talons blancs et une courte blouse à bretelles. Elle fume avec une allure de femme fatale et pourtant elle parait encore vulnérable aux émotions. Le contraste entre ses lèvres charnues, un peu gonflées, et la coquetterie enfantine de la fossette du menton lui donne un air d’innocence provocante. Le doux venin de son regard et sa voluptueuse langueur de cygne incitent à la protéger, et en même temps à la dompter au fouet. Quand Jesús baisse la fenêtre, la reine du boulevard s’approche de la voiture avec un déhanchement obscène:

-Bonsoir, chéri, tu veux de l’oral ou la totale? La totale, c’est huit cents et on va à ma piaule. »

Je sais; la chute, là, casse un peu l’image de la reine, mais c’est en ça que repose en partie le charme de ce livre, qui est tout ce qu’on veut sauf bienséant, et j’ai adoré ça.

Et il n’en faut pas plus pour que les présentations se fassent, d’abord dans la voiture – « Je m’appelle Leslie. Et toi ? »et que commence alors un amour fou, irraisonné et irraisonnable ( comme l’est souvent l’amour, non ?), hors de toutes conventions, et qui ne sera pas le moindre des freins au projet politique de Jesús. Jamais il ne renoncera à Leslie qui pourtant va lui causer quelques soucis, petits et gros, mais surtout gros…

Avec humour et témérité, Serna dessine là une histoire haute en couleurs, riche en rebondissements et féroce dans le trait, tant pour le monde politique que pour les bien – pensants de nos sociétés. Je dis « témérité » parce que faire tomber cet homme de convictions, honnête et intègre père de famille dans les bras de Leslie, qui vit dans un désordre total, physique, moral, matériel, une marginale dans toute sa splendeur, c’est téméraire, tellement réussi ! Le sage Jesús va se révéler le roi de la débauche et va se livrer tout entier aux désirs de la belle Leslie dans une relation aussi tendre qu’orageuse, aussi sentimentale que sexuelle. Passant de l’humour et de la moquerie au désespoir d’un homme confronté à un dilemme profond, à des coups durs venant de tous côtés, le lecteur tourne les pages sans un moment d’ennui.

« Les règles non écrites du bon amour, celles qu’un cœur vulnérable découvre quand il s’est donné sans conditions, l’incitait à signer avec elle un pacte suicidaire. Le politicien perdant et la vedette en disgrâce: deux personnes et un seul destin. La défaite partagée avait quelque chose de noble, il se sentait envahi par le plaisir de renoncer au salut égoïste. Brûler avec toi dans l’enfer des passions impures, m’abandonner au doux vertige de l’échec? C’est ça, petite salope, que tu veux de moi ? Ou tu préfères que je t’appelle connard ? »

Santa-muerte-nlaredo2Une histoire violente, sensuelle voire très « hot » , intelligente et pleine d’une ironie bien sentie, au suspense parfaitement maintenu; ainsi on ne connait le destin de notre couple qu’à la toute fin. On voit trébucher notre héros Jesús, mis à mal dans tout ce qu’il défendait jusqu’alors, jusqu’à ce que ce piège de la politique véreuse le traîne dans ses filets, le laissant mal en point, ébranlé et chancelant, mais toujours combatif. Une fable moderne et décalée, tantôt tragique, tantôt tout près de la bouffonnerie grâce au caractère de Leslie, effrontée, boudeuse, capricieuse, violente et fragile à la fois. Leslie qui prie Santa Muerte. On s’attache à suivre ce duo de choc dans un récit semé de doutes et de questions qui tiennent en haleine vraiment jusqu’à la fin. Je ne présumerais pas que c’est volontaire, je n’en sais rien, mais ce Jesús-là accomplit lui aussi son chemin de croix avec beaucoup de courage.

Je ne connaissais pas Enrique Serna, mais voici une belle et intéressante découverte. Écriture et  traduction parfaites, un excellent plaisir de lecture, je conseille !