« Malencontre » – Jérôme Meimoz- éditions ZOE

thumb-small_zoe_malencontre » Ce que vivent les roses

L’an dernier, j’ai consacré beaucoup de temps à un projet de roman. Sur le moment, pas mal de scènes me semblaient prometteuses. Mais une fois passée la décharge de caféine, après deux ou trois pages, tout se dissipait comme on perd une trace dans la neige. J’avais beau reprendre, ça filait entre mes doigts. »

Voici un bon petit livre des éditons Zoé, que je m’apprête à chroniquer. J’ai vraiment bien aimé cette histoire d’amour sans suite, contrariée par des codes, mal vécue par un jeune homme de quinze ans. Devenu adulte et écrivain, il peine à trouver une trame pour sa prochaine production et va donc se décider à parler de son amour d’adolescent, Rosalba.

SAM_4215« Une grande partie de ma pensée était alors esclave de Rosalba.

Obsédante et affairée, triomphale et prosaïque, elle ne semblait pourtant pas être consciente de ses pouvoirs.

Je mêlais toutes sortes d’images à ce prénom rare qui la désignait comme le fleuron de notre communauté. J’en tournais et retournais chaque syllabe dans ma bouche comme une friandise. »

Le livre est court, cette chronique aussi. L’auteur, notre écrivain surnommé le Chinois dans son adolescence, va se remémorer son amour de jeunesse et l’intrigue qui y est rattachée comme sujet de son prochain livre, parce qu’il rame pour trouver quoi écrire. L’intrigue est celle liée à cette époque, à la disparition de Rosalba, l’élue de son jeune cœur, et à l’échec des gendarmes pour la retrouver.

auto-break-g5c29aa4ca_640« Personne n’avait la moindre idée de ce qui était arrivé, la gendarmerie diffusait un appel à témoins. Toutes sortes de rumeurs circulaient. S’y ajoutait que son beau-père, le patron, n’apparaissait plus à la casse depuis longtemps. Cela restait vague et incertain, la famille se refusait à tout commentaire, voulait étouffer les bruits. Il n’y avait selon elle rien à signaler. »

Il ne veut pas écrire un polar pourtant. Alors que moi, lisant ce texte, j’y ai bien vu ça, plus une histoire d’amour contrariée, plus la difficulté que peut rencontrer un auteur pour tenir un sujet, plus le portrait d’une communauté avec cette famille, celle de Rosalba qui vit dans une casse, et ceux du dehors, comprenant l’auteur à 15 ans. C’est donc un texte riche en points de vue, en façon d’aborder une histoire, sous tous ses angles.

« Les histoires forment des espèces de mosaïques qu’on peut contempler sous plusieurs angles. Une lumière inégale, les reflets et les ombres s’en mêlent, y découpent tant de motifs. »

moped-g1ad600c1f_640C’est la quête de sujet d’un auteur qui se met lui-même en scène. Intéressant donc pour la construction, pour l’autodérision, pour l’imagination qui travaille sur les chapeaux de roues dans la tête du narrateur, décalé depuis ses 15 ans. Ce n’est pas non plus un texte sans surprises car le monde tel qu’il est contre le monde tel que le narrateur le pense, le conçoit, le fantasme, en est une belle et riche source. La déception que le Chinois en ressent quand la réalité l’aborde est d’autant plus importante et les sujets traités, nombreux, dans la vie de ce jeune homme dont la vie semble faite d’une suite de déceptions, désillusions, chagrins et colères. Ainsi parle-t-il de l’université:

« Étaient-ce les longues falaises des immeubles, si parfaitement taillées? Ou la raide façade du langage? Là où chacun avait en bouche égalité, fraternité, démocratie, j’avais surtout observé passe-droits et privilèges. Certes, on savait mettre les formes. Insidieux, le racisme d’autrefois avait migré vers l’estimation des intelligences, l’évaluation des biens. »

pen-g2bdcb0926_640L’amour contrarié, qui à l’adolescence prend toujours des airs tragiques, une communauté étrange et un peu inquiétante qui vit dans cette casse. Beau décor pour un polar – je ne démords pas du fait qu’il y a de ça dans cette histoire et que ça l’enrichit considérablement- , le Chinois m’a touchée, agacée et amusée aussi. C’est court, mais riche ( je ne vous ai pas dit grand chose ici, en fait…par exemple pourquoi on ‘appelle le Chinois…) et intelligent.

Petit livre bien fichu, bien écrit, un sympathique moment de lecture. Avec une dernière phrase magnifique:

« Avant même que la porte ne se ferme, j’ai entendu mon cœur claquer. »

« Pas même le bruit d’un fleuve » – Hélène Dorion – éditions Le mot et le reste

couv_livre_3270« Vivre, c’est suivre les traces de l’enfant qu’on a été.

À cette hauteur du fleuve, l’horizon est sans rivage. On peut dire la mer. Ici, les tempêtes nous dérobent le ciel, et parfois même nos rêves.

Comme des arbres, dont les branches sont d’inextricables enchevêtrements, poussent en emprisonnant d’autres arbres, chaque histoire se fraie un chemin entre la vie et la mort. On n’en devine jamais toutes les racines et les points de vacillement qui font qu’elle casse. Ou bien elle ne casse pas et se rapproche des étoiles qui l’éclairent légèrement. Nous ne sommes pas très différents de ces forêts clairsemées d’arbres hauts semblables à des amas d’ossements qui défient le ciel, mais peuvent d’un moment à l’autre se disloquer.

640px-EtangCastorNos racines courent sous le sol, invisibles, impossibles à déterrer toutes. on peut essayer d’en arracher une, espérer qu’elle nous mènera vers une autre qu’on pourra dégager, elle aussi, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on perçoive un sens à cette histoire qu’on appelle notre vie. »

J’ai volontairement choisi ce début assez long pour entamer ma chronique, car ce début est si juste, si clair dans ce qu’il dit, qu’il résume parfaitement le sujet de ce roman extrêmement poétique; il contient en germe tout le sujet, la beauté de l’écriture et l’intense mélancolie, voire la tristesse du propos.

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Kamouraska

Je dois le dire, cette lecture n’a pas été simple pour moi, côté émotions. J’ai écrit il y a quelques années un article sur les romans qui abordent le thème de la relation mère/fille et c’est précisément selon moi ici le cœur du sujet: la filiation, mais aussi la façon d’être mère de ou fille de.

« J’aurais aimé marcher aux côtés de ma mère, qu’elle prenne ma main dans la sienne et que je puisse sentir l’épaisseur du temps qui pénètre d’une génération à l’autre , d’une femme à l’autre, je me serais appuyée sur sa vie pour construire la mienne. Mais Simone est une mère lointaine et je suis une fille étrangère. »

Selon les conditions, et oui, les strates, comme ici comparées aux racines profondes des arbres, les strates si on les explore, révèlent parfois des choses enfouies. Alors selon le cas ça réconforte ou au contraire, c’est douloureux.

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Hanna est la fille de Simone, qui fut une mère silencieuse, peu présente, peu attachante pour moi lectrice. Pourtant au cours des chapitres, ce sentiment va évoluer, mais en tous cas Hanna a manqué de mère. Portrait:

« Simone avait plusieurs visages. Le premier, triste et ténébreux, celui des bords de mer et des crépuscules, le deuxième coléreux, celui des corvées ménagères et de l’existence matérielle, le troisième, radieux, celui de l’apéro et des soirées bien arrosées entre amis, celui aussi des voyages avec son amie Charlotte ou avec sa sœur Agathe, quand elle se laissait porter loin de sa réalité -Malaga, Grenade, Lisbonne, Faro-, elle en rapportait de la force, des fous rires et des éclaircies pour le cœur. »

Quand Simone va décéder, Hannah va retrouver son histoire à travers des carnets, des photographies et des coupure de presse conservés dans les effets de sa mère. L’histoire va ainsi remonter en 1914, au naufrage de l’Empress of Ireland. Ce sera un chemin dans la mémoire familiale profondément enfouie, et qui va resurgir de ces documents.

« Allongée sur le dos, les bras en croix, ouverts comme des voiles à la surface de l’eau, la tête immergée, Simone n’entend plus que le bruit sourd du monde .C’est le son des souvenirs, des voiles déchirées, des mâts cassés, les vagues trop hautes qui broient les navires. Elle se met à réciter spontanément un poème qu’elle a recopié dans un cahier :

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas moins un gouffre moins amer. »

Il y est question du premier amour de sa mère et ainsi Hanna va retisser la trame des vies de trois générations de femmes, marquées par le deuil, la perte, le renoncement, et le fleuve, le grand Saint Laurent qui charrie imperturbablement des histoires de vie et de mort, d’amour et de désamour. Mais enfin Hanna retrouvera et surtout comprendra sa mère, même si sa douleur reste intacte. C’est ainsi que « naît » Hanna à l’écriture, la seule voie pour elle pour dire ses troubles.

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La nature est ici omniprésente, l’eau et les arbres, leur force et leur capacité à résister, une puissante métaphore de la vie qui malgré les naufrages continue à se perpétuer.

Beau livre, infiniment poétique, dans lequel le portrait de Simone domine par son caractère froid, mutique et finalement plus triste que déplaisant. On finit par l’adopter. Et on est tout de même bouleversé quand on apprend toute l’histoire de Simone, et celle d’Hanna qui contre sa volonté en est imprégnée. Savoir enfin le pourquoi sur Simone sera pour sa fille non pas une consolation, mais un chemin vers la compréhension et le pardon.

J’ai découvert par cette occasion l’histoire de ce naufrage dû à une collision avec un autre bateau. L’Empress of Ireland, paquebot canadien rentrant au Québec sur le Saint Laurent en 1914 coule près de Rimouski, avec 1012 victimes sur les 1477 embarquées. Ce naufrage est parmi les plus importants après le Titanic et le Lusitania. 

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« Hanna ferme les yeux, elle ne voit plus la maison rouge et le jardin de l’enfant qu’elle a été, mais un océan bleu, et du fond de cet océan, elle se met à remonter à la surface. Elle croit reconnaître  Le Paradis de Tintoret, ce tableau qui l’avait tant saisie quand elle l’avait vu à Venise, alors qu’elle remonte lentement à la surface de sa vie. »

« Celui qui veille » – Louise Erdrich, Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

9782226455994-jSeptembre 1953

L’usine de pierres d’horlogerie de Turtle Mountain

Thomas Wazhashk saisit la bouteille thermos calée sous son bras et la posa sur le bureau en acier, à côté de sa mallette éraflée. Sa veste de travail atterrit sur la chaise, et sa gamelle sur le rebord glacé de la fenêtre. Lorsqu’il retira sa casquette matelassée, une pomme sauvage tomba du rabat cache-oreille. Un cadeau de Fee, sa fille. Il plaça le fruit sur le bureau pour le contempler, avant d’insérer sa fiche dans la pointeuse. Minuit. Il prit alors le trousseau de clés et la lampe-torche fournie par l’entreprise, puis fit le tour du rez-de-chaussée.

C’est dans cet endroit silencieux, toujours silencieux, que de nombreuses femmes de Turtle Mountain passaient leurs journées penchées sous la lumière crue des lampes de travail. »

Mais quel bonheur de lecture! Retrouver Louise Erdrich dans ce qu’elle a de meilleur – le livre précédent ne m’avait pas totalement convaincue – avec ce magnifique roman que j’ai eu peine à quitter.

Bandera_Turtle_MountainPour moi ce livre compte parmi les meilleurs de cette autrice que j’aime particulièrement depuis que je l’ai découverte avec « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». S’emparant de l’histoire de son grand-père Patrick Gourneau qui présida le conseil consultatif de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les années 50, elle retrace son combat contre la Résolution 108 du Congrès. La postface raconte comment l’autrice a reconstitué la mémoire de ces événements, et d’une histoire si personnelle, si émouvante elle a écrit un roman qui pour moi a toutes les qualités de cette plume hors pair. Pour une dénonciation ferme, têtue et toujours d’actualité du sort des peuples autochtones, pour dépeindre la vie de la réserve, dessiner des portraits, dérouler des dialogues avec grâce et humour.

« Une proposition de loi

…visant à 1) assurer la termination de la tutelle fédérale sur les terres de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les États du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana, ainsi que sur les membres individuels de la tribu susnommée, 2) faciliter la délocalisation pacifique de ces Indiens vers des zones offrant davantage d’opportunités économiques, 3)  d’autres choses… »

Arthur_Vivian_WatkinsLa réserve de Turtle Mountain est sous la menace de la « termination » que veut appliquer le sénateur Watkins. Il ne manque que le préfixe « ex » pour signifier la fin d’une communauté. Thomas Wazhashk et son épouse Rose, Noko la mère de Rose, leurs enfants et d’autres dont Rose prend soin, tous vivent à la ferme. Mais Thomas travaille à l’usine locale de pierres d’horlogerie, il y est veilleur de nuit et sa fille Patrice, alias Pixie – surnom qu’elle ne veut plus entendre –  est ouvrière dans cette même usine. On y trouve d’ailleurs essentiellement des femmes, plus habiles pour le travail précis et délicat. C’est surtout Patrice que l’on va suivre, jeune femme volontaire, audacieuse et très jolie car les prétendants ne manquent pas autour d’elle.

« Barnes courba le dos. Ce que venait de dire Thomas le réconfortait néanmoins. Ça ne les empêcherait pas de l’apprécier. Il serait reconnu, apprécié et c’était important, car, entre toutes les femmes du monde, son cœur avait élu Pixie. Oh, ce serait Pixie et rien que Pixie. Il devait se battre jour après jour pour se convaincre qu’elle pourrait, qui sait, malgré la figure toujours plus parfaite de Wood Montain, tourner son somptueux regard incandescent vers lui et le récompenser du genre de sourire qu’il n’avait jamais reçu, mais qu’il avait observé, une fois, quand elle avait ri d’admiration à quelque exploit de son frère. »

Un drame s’est produit dans la famille avec la disparition de sa sœur Vera, dont on apprend qu’elle a eu un enfant, quelque part en ville. C’est bien sûr un chagrin terrible et le jour où la famille arrive à avoir une piste, c’est Patrice qui ira la chercher, tenter de la retrouver et de la ramener dans sa famille, elle et son bébé. Thomas est l’oncle de Patrice, dont le père est un ivrogne répugnant que sa famille fuit autant que faire se peut. Thomas est donc un homme respecté et bienveillant, essentiel à la Bande. Thomas et un groupe iront à Washington, Patrice, seule, se rendra à Minneapolis. Tous deux voyageront sur des routes nouvelles pour eux et dans des univers inconnus.

De nombreuses chroniques ont déjà été écrites, la presse a parlé  de ce roman prix Pulitzer, alors pour ma part, je dirai simplement ce que j’ai tant aimé dans cette lecture

592px-Indian_-_Minnesota_-_DPLA_-_77899d62278ffd5b9cde437449d659b8Bien sûr il y a le sujet de fond, ces terribles spoliations, la confiscation des territoires autochtones et l’irrespect des traités signés, le mépris de ces cultures si anciennes, et surtout la façon de piétiner les origines du continent avec une arrogance effrayante. Ce sentiment répugnant de supériorité des « nouveaux venus du Nouveau monde » !!! Un leit- motiv chez Louise Erdrich qui à chaque fois fait mouche. Cependant elle parle de ce sujet d’une façon unique, et pas toujours sur le même registre. Si certains romans ont été très durs, ont dressé un constat affreux de l’effet « réserves » ( comme « Love Medicine » ), d’autres comme ce dernier, choisissent un ton plus ironique, avec un humour cinglant, beaucoup de fantaisie et de drôlerie et j’adore cette façon de faire. Exemple de la fantaisie de cette écrivaine:

« L’oncle de Barnes, qui avait accepté de venir partager sa science avec Wood Mountain, arriva le lendemain. C’était un homme maigre et monté sur ressorts, dont les cheveux – les mêmes que son neveu –  dépassaient de ses oreilles des deux côtés comme une botte de foin en pagaille. Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait La Musique: il y avait réellement de la musique au programme de l’entraînement. Il avait apporté un électrophone et passait des disques, les dernières nouveautés, à plein volume – des airs endiablés pour stimuler le saut à la corde, simple, double, croisé. Il poussait le rythme des combinaisons de Wood Mountain avec des versions accélérées de « El Negro Zumbón » et de « Crazy Man, Crazy » de Bill Haley et les Comets. Les chansons s’incrustaient dans le cerveau du jeune boxeur qui n’entendait plus qu’elles. Elles coloraient son univers. Ses poings avaient désormais une vie propre. »

 

L’autrice parle d’amour, d’amitié, de la vie quotidienne au travail, autour du foyer, avec la famille, toute la vie de la communauté, tout se mêle donnant au roman une écriture tonique, sans temps mort; outre la défense de la « Bande d’Indiens Chippewas », et le départ de Patrice à Minneapolis pour rechercher sa sœur aînée, tous les « petits événements » du Het_universum_van_de_Ojibweg.smallerversionquotidien, la boxe et ce qu’elle va offrir à la cause de la communauté, les émergences des traditions chippewa, les légendes et sortilèges, tout contribue, en chapitres assez courts, à rendre ce livre impossible à lâcher.

« Et pourquoi avons-nous résisté ? Parce que nous ne pouvons tout simplement pas devenir des Américains comme les autres. Nous pouvons en avoir l’air, parfois. Nous pouvons nous comporter comme tels, parfois. Mais en dedans, non. Nous sommes des Indiens. »

Pour Patrice commence une véritable aventure et la découverte d’un autre monde, celui d’une grande ville. Ce périple donnera lieu à une expérience qu’elle va négocier avec beaucoup d’habileté et de culot. Patrice est un merveilleux personnage, jeune femme vive, intelligente. Les filles des communautés autochtones sont ici bien plus libérées – plus libres en fait – que celles du reste de la population, soumises aux lois de la religion importée. Il y a d’ailleurs une belle moquerie de la religion chrétienne et surtout des Mormons qui viennent tenter leur chance dans la réserve, donnant lieu à des scènes hilarantes ( en tous cas, moi j’ai beaucoup ri avec ces deux benêts, Elder Elnath et Elder Vernon ). Thomas découvre à l’occasion de cette rencontre que Watkins est Mormon.

305px-The_Book_of_Mormon-_An_Account_Written_by_the_Hand_of_Mormon_upon_Plates_Taken_from_the_Plates_of_Nephi« On aurait dit que le sénateur voulait à la fois que les Indiens disparaissent et qu’ils lui soient reconnaissants de cette disparition. Et maintenant que Thomas était allé aussi loin dans Le Livre de Mormon que l’envie de dormir le lui permettait, il comprenait pourquoi cet homme ne tenait absolument pas compte de la force de loi des traités. Sa religion lui enseignait que les mormons avaient reçu de Dieu toutes les terres qu’ils souhaitaient. es Indiens n’étaient pas blancs et plaisants: une malédiction divine leur avait infligé une peau sombre, de sorte qu’ils n’avaient pas le droit de vivre là. Qu’ils aient signé des traités avec les plus hautes instances gouvernementales des États- Unis ne signifiait rien pour Watkins. La loi passait après la révélation personnelle. D’ailleurs tout passait après la révélation personnelle. Et la révélation personnelle de Joseph Smith, intégralement consignée dans Le Livre de Mormon, disait que son peuple était le meilleur qui soit et devait posséder la terre. »

.Que dire encore de Millie qui fait des études universitaires et qui est un peu particulière, peut -être un syndrome d’Asperger? Mais l’autrice ne présume de rien, c’est Millie, unique en son genre. Ses vêtements sont tous ornés de motifs géométriques, qu’elle assortit, elle, selon des critères mystérieux. C’est très drôle et aussi très émouvant.

« Grace tenait un chemisier à carreaux noirs et jaunes, exactement de la bonne taille, avec un col pointu, des manches trois quarts et des pinces. Millie admirait la trouvaille quand Grace plongea la main dans les profondeurs d’une pile et en retira une pièce remarquable. une robe longue, épaisse, composée de six tissus différents dont chacun présentait un motif géométrique propre. Les couleurs étaient les mêmes – bleu, vert, doré – , mais arrangées selon des combinaisons uniques et complexes. […]. Quand Millie fixait les motifs, ils l’entraînaient en-dedans, en profondeur, au-delà du magasin et du village, jusqu’aux fondations mêmes du sens, et puis au-delà du sens, dans un endroit où la structure du monde n’avait rien à voir avec l’esprit humain, et rien à voir non plus avec les motifs d’une robe. Un endroit simple, sauvage, ineffable et exquis. L’endroit où elle se rendait toutes les nuits. »

Et puis il y a Valentine, et puis Betty. Le monde de l’usine offre des scènes précises sur le travail dur, qui ankylose le corps, qui demande précision, attention. Ceci n’empêche pas les filles de discuter. Des garçons et des amours. Bien sûr comme dans tous les groupes humains, il y a des querelles, des « moutons noirs », des jalousies et des chicaneries, mais néanmoins aux moments graves les liens se resserrent, et c’est bien le minimum pour lutter contre les exactions des gouvernements successifs.

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Consolidated government day school. Turtle Mountain Res., North Dakota. – NARA – 285393

Les garçons, les hommes sont amoureux, tous. Plusieurs de Patrice, comme Barnes l’entraîneur de boxe et Wood Mountain, l’élève.

Très beau personnage, ce garçon-là. Il va s’occuper du bébé de Vera que Patrice va réussir à ramener au foyer, mais sans sa mère. Et Wood Mountain deviendra la nounou du bébé, tendre, attentionné, aimant. Espérant séduire Pixie, oh pardon, Patrice. Mais bon, ce livre est riche en péripéties, en scènes tendres, cocasses, avec des sentences telles que :

« L’homme moyen est la preuve que la femme moyenne a le sens de l’humour. »

 Il rend hommage au courage de Thomas – au grand-père de l’autrice –  et au reste de la Bande de Chippewas de la réserve de Turtle Mountain, à tout ce qu’il faut d’efforts de ces personnages pour affronter une culture puissante, dominante, et ce avec une volonté inébranlable, un immense courage, une solidarité admirable. Et beaucoup d’amour des siens. Cet oiseau est un des personnages du roman:

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Il ne faut pas manquer cette lecture, ce roman écrit en chapitres courts, dans un esprit qui rend hommage à ces Chippewas, au grand -père de l’autrice, et à tous ces personnages que l’on quitte à regret. Vraiment, Louise Erdrich est pour moi incontestablement une des plus belles voix féminines de la littérature contemporaine américaine, et elle est ici au sommet de son art sur les sujets qui lui sont chers, à savoir la défense des peuples autochtones, et les femmes. Il est impossible de dire tout, il ne le faut pas, mais zéro seconde d’ennui, jubilation fréquente, et émerveillement devant tant de talent, tant de finesse. Gros plaisir de lecture!

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« Presque étranger pourtant » – Thilo Krause, éditions ZOE, traduit par Marion Graf ( allemand )

krause« C’est mon roc. Un récif battu par le vent, quelques pins noueux. Le soir, je monte ici pour regarder d’en haut notre maison. Je m’assieds tout au bord du vide. derrière mes orteils, les couronnes des arbres se balancent si fort que pris de vertige, je relève les yeux. Route, champs, village. Et quand quelqu’un rentre en voiture, tourne entre les maisons, un nuage de poussière vibre au-dessus des champs. Notre maison est posée au soleil comme si elle était finie depuis longtemps. Je ne vois pas le crépi qui s’effrite sur le mur ouest. Je ne vois que le jardin plein de mauvaises herbes, ni les arbres fruitiers attaqués par le mildiou. C’est l’été. L’été que j’ai toujours voulu. Avec la Petite et avec Christina. »

Voici un roman très poétique, très dur à chroniquer, parce qu’en perpétuel mouvement, entre deux époques, entre plusieurs lieux, et je ne sais pas trop comment en parler, parler de la construction de ce livre. J’ai trouvé pour le faire mieux que moi cette interview de la traductrice, Marion Graf:

Il est bien question là de « composition », comme l’explique Marion Graf, à la façon d’une œuvre musicale.

apples-gf944d63da_640L’éditrice de cette belle maison, Caroline Coutau, explique qu’elle aime les œuvres qui suggèrent, qui génèrent de l’émotion plutôt que celles qui énoncent ou expliquent. Ce roman-ci est caractéristique de cette ligne. Construction complexe, qu’on comprend au fil de son élaboration, sujet « à tiroirs », dans lequel plusieurs vies sont en scène. Il y a certes le personnage principal, cet homme qui revient au village natal avec sa femme et sa fille. Il quitta cet endroit et y revient, retrouvant alors son passé, une maison quasi inchangée, un décor qui semble avoir traversé le temps sans accrocs – les pommiers, le ciel et les falaises. Et le fascisme, sous une autre forme, mais bel et bien là car dans ce village retrouvé traînent des néo-nazis, une menace sourde.

Les falaises sont une allégorie. C’est là qu’il grimpait avec son ami d’enfance et dominait, sous le ciel infini, le village et la vie. Jusqu’à l’accident. Des années plus tard, il revient donc, et à la simple vue des lieux retrouve tout, Vito, les pommiers, la culpabilité et la peur aussi je crois. Les non-dits sont encore tenaces.et Vito est rude. Cet extrait, caractéristique de la tension entre les deux hommes:

elbe-sandstone-mountains-g926b341c5_640« Nous étions assis l’un en face de l’autre. Une fois le lait versé et le sucre mélangé, nous sommes restés silencieux. Nous nous jaugions comme des boxeurs avant le premier coup. J’avais compris qu’il n’y avait pas d’enfants pour lesquels Vito aurait fabriqué des jouets.

J’ai dit: Tu te rappelles, quand on a roulé dans le fossé avec le vélomoteur et la remorque?

C’est toi qui as foncé dedans, a rétorqué Vito. Et puis tu t’es barré.

J’ai regardé Vito, le pensait-il vraiment? Il m’a rendu mon regard.

Pour se barrer, ce sont mes parents, pas moi. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre?

Revenir.

Je suis quand même ici maintenant, non?

Maintenant, oui, a dit Vito. Et ta femme et ta Petite. Là-haut, dans la maison de la vieille Kosel.

J’ai levé les yeux.

Là, je t’étonne, pas vrai? Tu veux que je t’en dise plus? Le voilà qui revient par ici et il croit que je n’en sais rien. Laissez-moi rire.

Vito prenait une gorgée de café en retenant un sourire.

Des mains habiles, ta Christina, ça oui.

J’ai senti mes mains se contracter pour faire le poing, ma cuisse se tendre sous la table, j’étais prêt à bondir. Il m’avait fallu un moment, mais à présent, une idée se faisait jour. »

575px-Carl_Gustav_Carus_-_Nebelwolken_in_der_Sächsischen_Schweiz_(ca.1828)L’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment particulière, jamais totalement sereine, jamais vraiment apaisée, comme sous une sourde menace. Et c’est extrêmement bien écrit et bien construit. Au début, je reconnais que je n’étais pas certaine de terminer cette lecture. Et puis. Et puis on se met à observer le narrateur, sa femme et sa petite fille. Les pommiers et l’amitié fracassée, même s’il n’y parait pas. La couverture est extrêmement bien choisie, évocatrice, lumineuse. Cette main tendue, pourrait être celle de Jan, le nouvel ami, qui joue avec la Petite, il construit avec elle un lieu nouveau

saxon-switzerland-g971af8dd5_640« Jan remplit d’arbres une dalle entière, ajoute quelques rochers. Une ferme comme celle-là, voilà ce que je voudrais, où l’on peut construire des moulins à eau ou cueillir des myrtilles, où l’on peut laisser les gens venir à soi comme on veut, et sinon, vite on s’éloigne, il suffit de traverser un mur en pierres sèches, de se faufiler à travers un bosquet et l’on retrouve son propre monde, là où faire un vœu aide encore. Jan caresse les cheveux de la Petite. Tu me dis où sont les assiettes? Il prend la Petite dan ses bras. C’est elle qui le guide à travers la cuisine.

Ensemble, ils mettent la table, Jan remarque que je fixe les assiettes, les couteaux, les fourchettes. Trois de chaque exactement.

Il faut que je m’en aille, dit-il. »

On saisit là toute la finesse de cette écriture qui suggère plus qu’elle n’énonce, faisant de cette histoire qui au final est dure un récit plein de tendresse, d’éclats lumineux qui même brefs sont des respirations.

En fait, cette lecture finit par être envoûtante, on lit, on décolle avec la poésie bien présente, on ne sait pas trop où on va, ni ce qui va résulter de cette histoire qui agit un peu comme un charme; très intéressant de ne pas savoir ce qui va advenir des vies de ces personnages, ça s’appelle le suspense? Si oui alors il y en a pas mal ici. Assez loin de tout genre identifié ou identifiable, j’ai lu ce roman enfoncée dans mon fauteuil, hypnotisée. Et ça, j’ai aimé.

elbe-g4e3081672_640« Nous laissons la maison ouverte: vienne qui voudra. La plage arrière est couverte de sacs et d’affaires. Jan, devant nous, allume un petit coup les feux de détresse, comme pour dire: À nous, maintenant, ou Quoi encore. Christina est au volant. Je suis assis près d’elle. La Petite derrière dans son siège que nous avons reconstitué à l’aide de couvertures et de coussins. À côté d’elle, Vito, avec ses deux jambes, la vieille et la nouvelle. »

« Etreins-toi »/ »Hold your own »- Kae Tempest, éditions L’Arche/Des écrits pour la parole/bilingue,traduit de l’anglais par Louise Barlett

etreins-toi-tempest-kae-4« Tirésias

« Imagine la scène:

Un garçon de quinze ans.

Avec des rêves ordinaires

Un quotidien anodin

En route pour l’école, plein d’ennui en lui

Fruit de ses désirs inassouvis. »

Encore un exercice inédit pour moi, une chronique plutôt courte, une tentative en tous cas, pour un recueil de poésie. Ce livre je l’ai choisi au seul nom de « Tempest ». Qui fut Kate pour son superbe roman « Ecoute la ville tomber » et qui est maintenant Kae. Tout sera compris de cette mutation en lisant ce recueil absolument magnifique, et surtout vraiment bouleversant. Il est très difficile de parler de poésie, j’en lis peu et je trouve que c’est une écriture qui, quand elle parvient à me toucher, relève de l’intimité la plus profonde, qu’on ne partage que parcimonieusement. Trop fort, trop personnel.

Extrait de « La femme qui est devenue garçon »

« Elle ressentait les cieux et les briques et la pluie.

Elle ressentait tout

Et ça la faisait tomber

Et pleurer sous une aube rampante

Lorsque tout était en ruines; déchiré.

Elle se sentait malade.

Mais elle se sentait tranquille.

Combien de tois as-tu été?

Combien,

Bien en rang à l’intérieur,

Chacune tuant la précédente?

Combien de fois t’es tu

Vue changer,

T’es-tu sentie te fendre en deux? »

Et ici c’est le cas mais j’ai très envie de donner envie de lire cette œuvre. Kate est Kae depuis aout 2020, c’est alors qu’elle décide de ne plus être binaire, ni il, ni elle, les deux en un mélange subtil et variable, mais notre langue sans neutre se prête maladroitement à ça, c’est donc iel . Ceci explique le mythe de Tirésias qui fit l’expérience d’être homme et femme, homme devenu femme puis femme redevenue homme. Qu’il soit clair que s’il est question de sexualité aussi, ce n’est pas que ça, c’est une question d’identité, de perception de soi-même dans le monde. Je ne peux relayer que faiblement la beauté de ce que j’ai lu ici, la force et la fragilité, la détresse aussi parfois, le regard sur l’enfance, l’adolescence et ses tâtonnements, tout ce qui est retenu, rentré de soi et qui un jour est si évident que la mue s’opère. Poèmes d’amour sublimes, d’une finesse et d’une sensualité bouleversantes. Ce vocable est celui que je mets avant tout autre. Tout ici est bouleversement.

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Pietro della Vecchia, « Tirésias se transformant en femme » ( peint entre 1626 et 1678 – Musée d’Art de Nantes )

Comme celui de Tirésias. Ici vous lirez comment il perdit la vue et acquit son don de devin, comment il personnifia ce « iel », sous la puissance de Zeus et d’Héra. Quoi qu’il en soit, cette inspiration mythologique est de premier ordre pour comprendre la poésie de Kae Tempest. Se transposant ici maintenant, la force de ces mythes montre que de tous temps le genre n’a que des contours bien flous. Et qu’il est de l’intimité et du choix de chacun d’en redessiner ou pas les bords à son goût .

Extrait de « Un homme à terre »:

« Humains.

Nés avec des corps qui ont besoin de liberté.

Trouve-moi à l’intérieur de toi.

Laisse-moi être tout ce que je suis.

Tirésias. Me tordant les mains.

Tirésias. Chantant les hymnes de la terre. »

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Kae Tempest, je l’avais aimée énormément dans le roman de Kate, elle m’a secouée dans ce recueil. L’édition est bilingue et c’est formidable car si la traduction magnifique pour moi qui ne suis pas très à l’aise avec l’anglais, me livre le contenu intense, le sens, la lecture en anglais me donne le rythme, les rimes et les respirations. 

Un objet sublime que ce livre que je vais largement partager avec mes proches, un recueil qui comme le dit la 4ème de couverture est un hymne à l’Amour mais aussi une réflexion sur la difficulté à être soi, à se définir soi et à s’accepter comme tel. Ici, biographie de Kae Tempest chez l’éditeur.