« Etreins-toi »/ »Hold your own »- Kae Tempest, éditions L’Arche/Des écrits pour la parole/bilingue,traduit de l’anglais par Louise Barlett

etreins-toi-tempest-kae-4« Tirésias

« Imagine la scène:

Un garçon de quinze ans.

Avec des rêves ordinaires

Un quotidien anodin

En route pour l’école, plein d’ennui en lui

Fruit de ses désirs inassouvis. »

Encore un exercice inédit pour moi, une chronique plutôt courte, une tentative en tous cas, pour un recueil de poésie. Ce livre je l’ai choisi au seul nom de « Tempest ». Qui fut Kate pour son superbe roman « Ecoute la ville tomber » et qui est maintenant Kae. Tout sera compris de cette mutation en lisant ce recueil absolument magnifique, et surtout vraiment bouleversant. Il est très difficile de parler de poésie, j’en lis peu et je trouve que c’est une écriture qui, quand elle parvient à me toucher, relève de l’intimité la plus profonde, qu’on ne partage que parcimonieusement. Trop fort, trop personnel.

Extrait de « La femme qui est devenue garçon »

« Elle ressentait les cieux et les briques et la pluie.

Elle ressentait tout

Et ça la faisait tomber

Et pleurer sous une aube rampante

Lorsque tout était en ruines; déchiré.

Elle se sentait malade.

Mais elle se sentait tranquille.

Combien de tois as-tu été?

Combien,

Bien en rang à l’intérieur,

Chacune tuant la précédente?

Combien de fois t’es tu

Vue changer,

T’es-tu sentie te fendre en deux? »

Et ici c’est le cas mais j’ai très envie de donner envie de lire cette œuvre. Kate est Kae depuis aout 2020, c’est alors qu’elle décide de ne plus être binaire, ni il, ni elle, les deux en un mélange subtil et variable, mais notre langue sans neutre se prête maladroitement à ça, c’est donc iel . Ceci explique le mythe de Tirésias qui fit l’expérience d’être homme et femme, homme devenu femme puis femme redevenue homme. Qu’il soit clair que s’il est question de sexualité aussi, ce n’est pas que ça, c’est une question d’identité, de perception de soi-même dans le monde. Je ne peux relayer que faiblement la beauté de ce que j’ai lu ici, la force et la fragilité, la détresse aussi parfois, le regard sur l’enfance, l’adolescence et ses tâtonnements, tout ce qui est retenu, rentré de soi et qui un jour est si évident que la mue s’opère. Poèmes d’amour sublimes, d’une finesse et d’une sensualité bouleversantes. Ce vocable est celui que je mets avant tout autre. Tout ici est bouleversement.

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Pietro della Vecchia, « Tirésias se transformant en femme » ( peint entre 1626 et 1678 – Musée d’Art de Nantes )

Comme celui de Tirésias. Ici vous lirez comment il perdit la vue et acquit son don de devin, comment il personnifia ce « iel », sous la puissance de Zeus et d’Héra. Quoi qu’il en soit, cette inspiration mythologique est de premier ordre pour comprendre la poésie de Kae Tempest. Se transposant ici maintenant, la force de ces mythes montre que de tous temps le genre n’a que des contours bien flous. Et qu’il est de l’intimité et du choix de chacun d’en redessiner ou pas les bords à son goût .

Extrait de « Un homme à terre »:

« Humains.

Nés avec des corps qui ont besoin de liberté.

Trouve-moi à l’intérieur de toi.

Laisse-moi être tout ce que je suis.

Tirésias. Me tordant les mains.

Tirésias. Chantant les hymnes de la terre. »

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Kae Tempest, je l’avais aimée énormément dans le roman de Kate, elle m’a secouée dans ce recueil. L’édition est bilingue et c’est formidable car si la traduction magnifique pour moi qui ne suis pas très à l’aise avec l’anglais, me livre le contenu intense, le sens, la lecture en anglais me donne le rythme, les rimes et les respirations. 

Un objet sublime que ce livre que je vais largement partager avec mes proches, un recueil qui comme le dit la 4ème de couverture est un hymne à l’Amour mais aussi une réflexion sur la difficulté à être soi, à se définir soi et à s’accepter comme tel. Ici, biographie de Kae Tempest chez l’éditeur.

« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dans sa voix, elle ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 ».

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.

« Plus jamais nuit » – Mirko Bonné – éditions du Typhon, traduit par Juliette Aubert-Affholder

« La nuit ne différait en rien de la journée. Seule la couleur manque aux choses, nous disions-nous.

« Le lit est le lit, la chambre, la chambre. Le couloir est le couloir et l’escalier, l’escalier blanc. »

La porte était la porte et elle était fermée.

Dehors, le jardin est toujours le jardin pendant la nuit, nous disions-nous. Et Ira savait, tout comme moi, que chacun devait apprendre à rester seul, même la nuit. Aux innombrables nuits passées dans notre lit commun succédèrent les longues années où chacun dormait dans sa chambre. Chacun vécut bientôt dans son propre appartement, avec des placards pour ses propres affaires, se faisait ses propres idées et supportait autant que possible sa peur seul. »

Voici une belle lecture. Comment qualifier ce roman… Sans aucun doute le cœur de l’histoire est l’amour intense entre un frère et une sœur. C’est ce qui soulève, génère tout ce qui se déroule dans la vie du narrateur, Markus, dans cette histoire douce, tendre, mais pas exempte de tensions. Dans la famille allemande de Markus, il y a eu et il y a encore beaucoup de non-dits, des silences, des omissions dans l’histoire qui finissent par constituer cette nuit dont Markus veut sortir, pour qu’il ne fasse plus jamais nuit.

Ira sa sœur est morte après des années de dépression, de troubles psychiques, et un fils au père envolé, Jesse, qu’on rencontre adolescent. Ira a légué sa maison à ses parents pour qu’ils y vivent avec Jesse, qui lui a eu une famille d’accueil quand sa mère allait mal.

Quant à Markus, accablé de chagrin à la mort d’Ira, il est dessinateur et travaille pour un ami éditeur. Il illustre des livres comme celui que Kevin lui soumet, un document sur les lieux du débarquement en Normandie; il doit dessiner des ponts qui furent important pendant cette période. Ce sera pour lui l’occasion de tenter une vraie rencontre avec Jesse qu’il connait peu. Période de vacances, ça tombe bien car les parents du meilleur ami de Jesse, Niels, séjournent en Normandie où ils entretiennent un vieil hôtel. C’est ce qui va convaincre Jesse d’accompagner son oncle. Au bord de l’océan, il est question des grues, avec la petite sœur de Niels

Le livre raconte l’approche pour apprivoiser le garçon que je trouve très attendrissant, intelligent, gentil. Et si des disputes, pas toutes liées à la différence d’âge, surviennent, les deux hommes vont bien finir par s’entendre et s’apprécier. C’est l’occasion pour Markus d’évoquer Ira, de savoir ce que Jesse en a gardé en lui.

Voici pour ce qui lance le reste, un parcours de paysages décrits comme un dessinateur dessine, de conversations et de rencontres. La beauté du livre repose sur des personnages très attachants – je garde une réserve sur la mère de Markus que je n’ai pas beaucoup aimée – et une quête de paix douloureuse pour Markus qui ira jusqu’au dépouillement – bien qu’il garde en poche l’argent son compte en banque fermé, de quoi voir venir…Voir venir quoi au juste?

Markus n’arrive pas à dessiner ce que Kevin lui a demandé, il n’arrive plus à dessiner comme il le faisait. Et pourtant il va croquer encore, sur des bouts de papier, sur des coins de nappe, comme ça, pour rien, un visage, un oiseau, une ligne d’horizon…J’aime énormément le dessin, et j’admire les gens qui dessinent, ça me fascine totalement, alors j’ai aimé Markus, son œil est branché en direct avec le geste de la main, mais pourquoi n’arrive-t-il pas à faire de ces ponts ce qu’il en attend? Avec en toile de fond l’histoire de ces combats de la seconde guerre mondiale et les ponts, l’auteur parvient à tisser les lieux avec des vies et des personnes, d’hier et d’aujourd’hui, amenant des pistes de réflexion sur notre relation à l’histoire et aux lieux, nous, notre vécu, et notre propre histoire. Une réussite.

Des rencontres, des instants où l’on parle, mange, boit, des moments consacrés aux oiseaux avec le père de Niels, des moments qui flirtent avec un peu plus que le flirt avec la mère de Niels sans jamais aller au-delà, et puis ce double d’Ira, et une fin splendide, très touchante, triste et lumineuse à la fois.

Ce livre lu en ces temps obscurs et incertains m’a fait du bien; il a été apaisant, il parle d’amour, de perte et de renouveau, il parle de beauté et la promenade normande est vivifiante. On s’y plonge et ça coule comme l’eau fraîche et chantante des ruisseaux du bocage normand. Coup de cœur pour Jesse, bien qu’il ne soit pas le plus présent dans le roman, il est très important, car il sera le vecteur de changements et d’une renaissance aussi pour Markus.

Très beau roman, tendre et poétique.

« La double vie de Jesús » – Enrique Serna -Métailié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« AUREA MEDIOCRITAS

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Stimulé par le chant des oiseaux et le pourpre impérial des bougainvillées, Jesús Pastrana commença sa séance quotidienne de vélo d’appartement en s’abandonnant aux douces divagations de la rêverie politique. »

Ouvrant le livre sur cette très belle photo de couverture, nous faisons connaissance de ce Jesús mexicain sur son vélo d’appartement, dans le confort familial entre ses deux enfants qu’il adore et sa femme Remedios pour laquelle il fait ce qu’il peut, toute passion éteinte.

Jesús est un homme politique qui brigue le poste de maire de la ville de Cuernavaca. Cette ville de l’état de Morelos est entre les mains de deux cartels de narcotrafiquants qui afin de mieux régner utilisent à l’envi les petitesses et les appétits des différents personnages qui gèrent cette cité où règnent la violence et la corruption. Jesús Pastrana, commissaire aux comptes incorruptible, connu et reconnu pour sa droiture et son honnêteté, Jesús homme de convictions, résistant aux pressions, aimerait bien accéder à la mairie afin d’appliquer son programme :

« Son programme politique, modeste en apparence, était d’une ambition frisant la témérité : créer un véritable État de droit, remonter la pendule de l’histoire jusqu’en 1913 et accomplir la révolution légaliste que l’assassinat de Madero avait interrompue. »

A ses côtés quelques amis le soutiennent et en particulier Felipe Meneses, journaliste de  El Imparcial, qui décrit ainsi Jesús:

« Le commissaire aux comptes Jesús Pastrana est un de ces rares fonctionnaires qui servent le bien public au lieu d’utiliser leur poste comme tremplin politique ou leur enrichissement personnel. Père exemplaire, administrateur efficace, ennemi irréprochable de la vénalité sous toutes ses formes, il n’a jamais cherché la gloire médiatique, bien qu’il l’eût amplement méritée. Parmi les figures politiques de Cuernavaca, nul n’a lutté avec plus d’acharnement pour assainir l’administration publique, et maintenant que la société exige, avec juste raison, un combat frontal contre le pouvoir corrupteur du crime organisé, le Parti d’action démocratique a trouvé en Pastrana un de ses meilleurs représentants… »

Voici donc cet homme honnête, au fond peu armé pour la cruauté des campagnes politiques, qui va se lancer dans l’arène sans savoir vraiment à quoi il s’expose mais fort de ses idées et de son sens de la justice. Serna nous emmène dans le dédale des perversions de cette vie politique mexicaine qui, au demeurant et à mon plus grand désarroi, n’est pas si éloignée de la nôtre. Ce livre est un livre politique, qui parle des rouages de ce monde obscur et à l’air vicié, et surtout de ceux qui en font ce sordide marigot. Serna décortique ce fruit corrompu jusqu’à constater qu’il est pourri jusqu’au noyau. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, à vous de lire, sachant que tout ceci engendre un suspense mené de main de maître et sert en fait de toile de fond – un fond tout en détails – à une magnifique histoire d’amour, inattendue, inespérée, inhabituelle et houleuse. Jesús découvrira vite à quel point sa campagne politique et son histoire d’amour sont intimement imbriquées.

Jesús en qui Remedios n’allume plus aucune étincelle, un soir de cafard alors qu’il apprend que son parti veut porter un corrompu au poste qu’il vise, Jesús, effondré, va se saouler et traîner dans un quartier populaire où tapinent travestis et transsexuels.

« Pouah, des travestis costauds aux jambes musclées, nichons gonflés au butane, épaules de dockers. »

Mais un peu à l’écart parmi cette faune étrange, il aperçoit une reine:

« Elle porte une mini-jupe à paillettes dorées, des bas résille, de hauts talons blancs et une courte blouse à bretelles. Elle fume avec une allure de femme fatale et pourtant elle parait encore vulnérable aux émotions. Le contraste entre ses lèvres charnues, un peu gonflées, et la coquetterie enfantine de la fossette du menton lui donne un air d’innocence provocante. Le doux venin de son regard et sa voluptueuse langueur de cygne incitent à la protéger, et en même temps à la dompter au fouet. Quand Jesús baisse la fenêtre, la reine du boulevard s’approche de la voiture avec un déhanchement obscène:

-Bonsoir, chéri, tu veux de l’oral ou la totale? La totale, c’est huit cents et on va à ma piaule. »

Je sais; la chute, là, casse un peu l’image de la reine, mais c’est en ça que repose en partie le charme de ce livre, qui est tout ce qu’on veut sauf bienséant, et j’ai adoré ça.

Et il n’en faut pas plus pour que les présentations se fassent, d’abord dans la voiture – « Je m’appelle Leslie. Et toi ? »et que commence alors un amour fou, irraisonné et irraisonnable ( comme l’est souvent l’amour, non ?), hors de toutes conventions, et qui ne sera pas le moindre des freins au projet politique de Jesús. Jamais il ne renoncera à Leslie qui pourtant va lui causer quelques soucis, petits et gros, mais surtout gros…

Avec humour et témérité, Serna dessine là une histoire haute en couleurs, riche en rebondissements et féroce dans le trait, tant pour le monde politique que pour les bien – pensants de nos sociétés. Je dis « témérité » parce que faire tomber cet homme de convictions, honnête et intègre père de famille dans les bras de Leslie, qui vit dans un désordre total, physique, moral, matériel, une marginale dans toute sa splendeur, c’est téméraire, tellement réussi ! Le sage Jesús va se révéler le roi de la débauche et va se livrer tout entier aux désirs de la belle Leslie dans une relation aussi tendre qu’orageuse, aussi sentimentale que sexuelle. Passant de l’humour et de la moquerie au désespoir d’un homme confronté à un dilemme profond, à des coups durs venant de tous côtés, le lecteur tourne les pages sans un moment d’ennui.

« Les règles non écrites du bon amour, celles qu’un cœur vulnérable découvre quand il s’est donné sans conditions, l’incitait à signer avec elle un pacte suicidaire. Le politicien perdant et la vedette en disgrâce: deux personnes et un seul destin. La défaite partagée avait quelque chose de noble, il se sentait envahi par le plaisir de renoncer au salut égoïste. Brûler avec toi dans l’enfer des passions impures, m’abandonner au doux vertige de l’échec? C’est ça, petite salope, que tu veux de moi ? Ou tu préfères que je t’appelle connard ? »

Santa-muerte-nlaredo2Une histoire violente, sensuelle voire très « hot » , intelligente et pleine d’une ironie bien sentie, au suspense parfaitement maintenu; ainsi on ne connait le destin de notre couple qu’à la toute fin. On voit trébucher notre héros Jesús, mis à mal dans tout ce qu’il défendait jusqu’alors, jusqu’à ce que ce piège de la politique véreuse le traîne dans ses filets, le laissant mal en point, ébranlé et chancelant, mais toujours combatif. Une fable moderne et décalée, tantôt tragique, tantôt tout près de la bouffonnerie grâce au caractère de Leslie, effrontée, boudeuse, capricieuse, violente et fragile à la fois. Leslie qui prie Santa Muerte. On s’attache à suivre ce duo de choc dans un récit semé de doutes et de questions qui tiennent en haleine vraiment jusqu’à la fin. Je ne présumerais pas que c’est volontaire, je n’en sais rien, mais ce Jesús-là accomplit lui aussi son chemin de croix avec beaucoup de courage.

Je ne connaissais pas Enrique Serna, mais voici une belle et intéressante découverte. Écriture et  traduction parfaites, un excellent plaisir de lecture, je conseille !