« Nuages baroques » – Antonio Paolacci & Paola Ronco – Rivages /Noir traduit par Sophie Bajard (Italie )

« Le vent gonflé d’eau glacée soufflait sur les vagues d’une mer noire et ridée, battait la côte, balayait les pavés et les quais en ciment du port, frappait les murs des palais antiques et sifflait à travers les ruelles, faisant vibrer les cordes à linge et secouant les volets fermés.

Ermenegildo Bianconi, le caissier de supermarché quinquagénaire, se réveilla quelques minutes avant six heures et écouta la pluie tambouriner sur les battants. En entendant ce bruit, il soupira. L’idée d’aller courir sous la pluie ne lui plaisait guère, mais, méthodique par nature, il n’envisagea pas une seconde d’y renoncer. »

Superbe découverte que ce polar à quatre mains qui se déroule à Gênes. Les auteurs mettent en scène un sous – préfet de police, Paolo Nigra, homosexuel – et il faut le dire parce que c’est un des sujets du roman – et ses co-équipiers aux caractères bien dessinés, comme Marta Santamaria, qui se balade partout avec sa pipe et son langage cru, Caccialepori le malade aux granules homéopathiques, l’agent Paolin, Musso un supérieur peu sympathique, la légiste Rosa Badalamenti et le substitut du procureur, Elia Evangelisti. Bref, un essaim laborieux autour du meurtre d’un jeune homme, après une fête sur les quais du port de Gênes .

« Nigra contempla le corps en silence. Pas plus de vingt-cinq ans; un jeune homme grand et mince, aux traits délicats, pour autant que l’état de son visage puisse le laisser deviner. Il portait un legging moulant, une chemise déchirée au niveau du col, des rangers d’apparence coûteuse et une paire de bretelles. Il y avait du sang partout, bien que la pluie en ait lavé une partie. C’était surtout son manteau qu’on remarquait. En cuir, long jusqu’aux pieds. Et d’un incroyable rose flashy.

Nigra s’agenouilla à côté de la médecin légiste, le visage immobile, les poings serrés. « 

Car il s’agit là du meurtre d’un jeune homosexuel. En fin de livre, avec les notes et remerciements, les auteurs font un petit récapitulatif des lois, des dates, concernant les unions civiles en Italie, loi approuvée en mai 2018,  à la suite de laquelle de nombreux couples homosexuels ont pu donc s’unir civilement. Et où l’on apprend que dans la police italienne – comme dans les autres du monde à peu près –  5 à 10%  des effectifs sont LGBT, mais tous n’ont pas fait leur « coming out ». Je vous laisse ces explications pour votre lecture – parce que ce livre est à lire, et pas pour cette seule raison -. Par exemple, cet hommage à Andrea Camilleri et à son inénarrable Catarella:

« Son portable sonna providentiellement alors qu’ils atteignaient la voiture.

-Dottore, dottore!

-Caccialepori, qu’y a-t-il?

-Dottore, vous…bordel! Pouvez-vous revenir à la préfecture? »

Nigra prit une longue inspiration. « Inspecteur, pourquoi fais-tu ton Catarella génois? Parle, allez.

-Dottore », expira Caccialepori, son téléphone grésillant comme s’il venait de tomber et avait été ramassé, rappelant de plus en plus à Nigra les coups de fil du flic le moins brillant d’Andrea Camilleri. « Dottore, vous ne devinerez jamais! »

Nigra appuya son front contre sa main, le coude posé sur le toit de la voiture. Il attendit en silence, espérant que Caccialepori se reprenne rapidement.

« Dottore, c’est lui. Il est là. » haleta encore l’inspecteur en chef.

Nigra attendit encore quelques secondes, puis se résigna: » Caccialepori, allô? Peux-tu me dire qui est là? »

L’inspecteur en chef souffla, produisant un son désagréable dans le combiné, et se mit à bafouiller. « Dottore, c’est Machin, déglutit-il. Enfin vous savez bien Machin.

-Mais est-ce qu’ils ont changé tes médicaments? Ils se sont peut être trompés dans le dosage. Qui est à la préfecture avec toi?

-Delbono! » réussit finalement à dire Caccialepori. « Le fugitif, enfin, plus maintenant. Dans le sens…c’est lui, dottore, il est là! »

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Je vous passe la suite, mais cette scène de dialogue de sourds est fort réjouissante!

Ainsi donc, Nigra va tenter de résoudre ce crime avec son équipe, en commençant par rencontrer un architecte fameux, Pittaluga, dont le jeune homme assassiné est le neveu. En bon flic, il ne va pas choisir d’entrée de jeu le crime homophobe. Dans une enquête tortueuse, après moults tâtonnements, hésitations, fausses pistes, il va bien sûr dévoiler le coupable et plus que ça. Nigra est un flic consciencieux, honnête, et que j’ai beaucoup aimé. Il est un très beau personnage, et je dois dire que dans ce roman, aucun n’est laissé sans un vrai « profil », un vrai caractère, c’est une grande belle réussite. Ainsi Santamaria.

« -Mais bouge-toi le cul! « , Santamaria fit un geste peu conciliant en direction du bus, qui continuait à lui barrer le passage avec une lenteur exaspérante. « Hé, dotto, je fais quoi? J’mets la sirène?

-C’est une bonne idée, ça, Santamaria, entrons dans Albaro toutes sirènes hurlantes comme si nous allions embarquer l’architecte, hein? Secouons-les un peu, ces bourgeois! »

Maria Santamaria posa une main sur le volant et se mit à tambouriner sur la surface. « Bon, OK, on reste là, alors. C’est pas comme si quelqu’un nous poursuivait, toute façon.  » . Un espace se libéra entre deux voitures et elle s’y glissa rapidement, avec un petit rire satisfait. « Pigé, dotto. Et avec l’architecte, là, on procède comment?

-Et comment veux-tu procéder? C’est un parent de la victime. Avec gentillesse et tact, nous lui demandons toutes les informations que Musso n’a pas jugées importantes parce qu’il avait flairé une autre piste.

-Moi, j’fais rien, c’est bien ça?

-Tu restes douce, Santamaria. Si tu y arrives. Et tu parles italien. Si l’architecte est le coureur de jupons qu’on dit, il tombera sous ton charme et se détendra peut-être davantage.

-Mon charme, cette blague!

-Tout le monde sait que, sans ta pipe, tu es la bombasse du commissariat. Arrête d’être si modeste.

-Blonde, ça, je peux pas le nier, mais bombasse, faut pas pousser! »

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C’est donc bien un roman policier, de ceux que j’affectionne pour leur sujet, pour le lieu, Gênes, ville juste aperçue de loin, à découvrir, mais aussi et surtout pour le ton, l’écriture et l’humour revigorant. Nigra est le genre de personnage auquel on s’attache illico. Il a dans ce bureau de police la chance d’avoir Vidris, un bon chef, et ses deux acolytes Santamaria et Caccialepori, et puis il y a Gênes, ses dédales, ses lumières et ses coins et recoins, ses cafés et restaurants.

« En souriant, Nigra lui donna le nom du restaurant où il était allé avec Sarah et sortit du bureau une main levée en guise de salut. L’idée d’être un flic franchement hors normes l’avait toujours amusé. Sa chance éhontée, il le savait, avait été de trouver une sorte d’oasis absolument unique, avec un chef comme Vidris et deux subordonnés comme Caccialepori et Santamaria. Des pommes pourries tout comme lui, chacune à sa manière, jamais à leur place et jamais à propos. »

J’ai adoré cette lecture et connaître Paolo et son ami Rocco, acteur de séries qui lui, n’a pas fait son coming out aux yeux de sa profession, Rocco et Paolo, un grand amour; j’ai aimé aussi l’amie et voisine de Paolo qui se tape le substitut du procureur – Paolo entend leurs ébats de son appartement. Comme j’ai tout aimé dans cette lecture. Dont je ne vous dis pas plus, mais faites-moi confiance, c’est un vrai grand plaisir, un roman fin, intelligent, avec une enquête bien tordue pour des flics pas ordinaires. Et de l’amour.

« Devant lui, vers la mer, le ciel s’était strié de bandes rougeâtres; il aurait aimé pouvoir dire à Rocco qu’il manquait quelque chose à chacun des couchers de soleil qu’il admirait sans lui, mais il n’était pas capable d’aligner un seul de ces mots.

Plissant les yeux, Nigra pointa son téléphone vers l’horizon aux couleurs flamboyantes et prit une photo. Juste  avant d’appuyer sur le bouton d’envoi, il ajouta une phrase d’une chanson que Rocco et lui, avaient-ils découvert, avaient beaucoup aimée adolescents.

 » S’il regarde le ciel, le ciel lui fait signe de partir. »

La réponse de Rocco le fit sourire pendant un long moment, seul à sa table. »

Chanson du génois Ivano Fossati, « Terra dove andare »

Coup de cœur !

« Sauvage est celui qui se sauve » – Veronika Mabardi, Esperluette éditions, images de Shin Do Mabardi

Sauvage est celui qui se sauve par Mabardi« C’est loin, vu d’ici, la Corée.

Il ne portait sur lui qu’un petit pantalon de toile

Des chaussons en caoutchouc vert et blanc

Un bracelet de plastique scellé où quelqu’un avait écrit son nom et l’adresse d’une famille dont il ne savait rien. 

Il n’avait dans ses poches ni miettes ni cailloux.

Rien qui lui permette de retrouver son chemin.

Il a pris son visage entre ses mains,

Il l’a déposé sur une toile,

Et il est reparti. »

À supposer que je m’asseye à la table de fer posée entre les arbres, face au jardin.

Une table verte piquée de rouille,

Que je m’asseye et laisse faire les mots. »

Ce n’est pas là un livre facile. Très émouvant à lire mais difficile à « commenter ». Il s’agit là d’une histoire familiale et intime, celle du frère adoptif de l’autrice, il deviendra un artiste qui sera sans cesse sur un fil fragile, qui souvent se sauvera. Je ne suis même pas certaine d’avoir tout saisi, tout compris, sans doute du fait que ce soit une histoire si personnelle et intime, mais ce sont de fortes émotions qui envahissent parfois.

« L’important, c’est les souvenirs, les histoires qu’on se raconte. Une histoire, personne ne peut te la voler. Et si on doit quitter la maison à toute allure, à cause d’une catastrophe ou d’une révolution, on n’aura pas de regrets. L’important, c’est les gens. Il faut faire sa maison comme on veut vivre: en accumulant le passé, ou en faisant de l’espace pour les amis qu’on va rencontrer. »

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Récit de l’arrivée de ce petit garçon coréen, dans les années 70, dans un début de livre plutôt joyeux, même si la grande sœur est souvent désemparée et la mère appliquée à peu à peu insérer cet enfant dans la cellule familiale, même si cet enfant est déstabilisant. Pour toute la famille qui l’accueille. Il va se créer un lien plus fort entre les membres de cette famille aux parents militants, par cet enfant. La grande sœur:

« Le film s’appelle « Hair ». C’est un film contre la guerre. On voit des gens qui brûlent leur carte d’identité.

C’est interdit. Mais c’est un film qui parle de la liberté. De faire ce qui est juste, même si c’est interdit. Parce qu’on veut un monde sans guerre, et il y a un rapport entre la guerre et les papiers d’identité.

Les gens du film sont citoyens du monde.

Et on a de la chance, parce que le monde change.

Les gens se rendent compte que les histoires de race et de pedigree sont une vaste connerie, dit ma mère.

Et le soir, parfois, ça discute ferme au salon.

Du Tiers-Monde, de Nasser en Égypte, des généraux et des colonels.

Ça discute ferme et ça rit.

Ça lève son verre à l’avenir.

Le monde change et on est dedans. »

Le petit garçon est insondable, inédit, c’est l’inconnu à découvrir et à faire (re)naître aussi. Il est Shin Do Mabardi, celui qui se sauve, c’est cet artiste céramiste, dessinateur qui va se tuer en voiture en 1997, et dont la sœur nous retrace le chemin avec tant d’amour que ça donne la chair de poule. Oui.

20220915_162154« À supposer que les mots deviennent une matière minérale. Que, dans leur lenteur de roche, ils bâtissent un chemin, pierre à pierre, partant de toi,
De ta présence fugace autour de mon corps,
Une présence aujourd’hui invisible, mais pendant tant d’années bien réelle dans toutes les maisons où j’ai vécu… »

Au fil du récit, des années qui passent, cette histoire nous fait entrer presque par effraction dans l’intimité de la relation de cet homme et de sa sœur, et il se tue au moment d’un projet commun de conte. Mais au début du livre, au moment de l’adoption, ces années 70 en ébullition, le livre est souvent drôle car la narratrice est alors encore une enfant, drôle et touchant ( les pages 50 à 53 ), extrait:

« Je fais parfaitement la différence entre la photo de la petite fille au napalm et mon chagrin à moi, mais pas la différence entre la guerre du Vietnam et celle de Corée.

Le point commun entre la petite fille au napalm et mon frère, ça a un rapport avec les Américains, Angela Davis et peut-être Joan Baez mais d’elle je ne suis pas sûre, elle a l’air moins fâché.

En tous cas, c’est une histoire d’oppression et d’impérialisme, une histoire de blocs qui construisent des murs.

Il y a un rapport entre nous et le Coca, nous et le bloc de l’Est, nous et John Wayne, les films de guerre, les hippies, la conquête de l’ouest et les Apaches qu’on fait passer pour des méchants alors qu’en réalité ils étaient là avant nous, avec l’aigle et le bison.

Rien n’est très clair, mais il est question d’être du bon côté de la catastrophe, même si tout le monde est dedans. »

Pour moi, cette histoire est bouleversante. La perte, mais avant cela, un déracinement, un vide originel, puis un monde, celui d’une famille européenne qui accueille, qui aime, et tente de comprendre ce petit garçon qui va adorer se sauver. Dans tous sens de la fuite. Je crois qu’il est impossible de recenser la palette de l’autrice qui livre quelque chose de si intime, de si profond. À propos de la mère:

20220915_162328« Peut-être qu’elle parle de ne plus s’appartenir, de ne plus arriver à faire face.

Et de cet enfant-là, le petit dernier, cet enfant curieux, tellement intelligent, on sent bien qu’il va devenir quelqu’un, mais il prend toute la place, il la veut pour lui seul.

Elle voudrait qu’on parle de lui, de ses cris de joie, de la manière dont il serre les gens dans ses bras, de son rire irrésistible, de ses chagrins inconsolables, de ses cauchemars pour lesquels il doit bien y avoir un moyen de faire quelque chose, de l’assurance qu’il a que vous ferez tout ce qui est possible pour lui, de la manière dont il a fait de vous sa mère. Et de cette femme, là-bas, qui l’a mis au monde et ne sait rien de lui. »

J’ai mis des mois avant de me plonger dans cette lecture. Je ne sais pas par quoi mais j’étais retenue. Et puis ce fut le moment. Et me voici toute bête et bien incapable de vous rendre l’intensité de ce texte très particulier. Sans doute si intime, si sensible qu’on n’ose pas y toucher en en faisant des commentaires à mon sens assez vains. Peur de lui faire mal. Parce qu’il est beau, et si délicat que ce serait pour moi en tous cas, indécent d’en dire plus. J’ai toujours supposé que le moment de l’écriture est une chose, mais le moment de livrer ce qu’on écrit en est une autre, surtout quand le texte est une vie, la vôtre et celle de vos proches. Comment rester « pudique »? Ces quelques mots m’émeuvent profondément. 

« Il y a dans mon corps une enfant de sept ans, qui regarde une photo noir et blanc. Sur la photo, un frère. Il se tient debout sur une terrasse, avec une pancarte autour du cou. Sur la pancarte, son nom Park Shin Do#9523. Quelque chose ne va pas, c’est grave, ça se voit. Il faut y aller, tout de suite »

C’est donc pourquoi je vous livre simplement quelques extraits qui sont caractéristiques de l’écriture délicate de l’autrice. Si fine et profonde. De la beauté de ce balayage aussi d’une époque, comme un film en accéléré tendu par l’amour et le chagrin. De l’intelligence pour parler de la place qu’on occupe dans une société, de l’identité, de l’autre, du lien, de la solitude intérieure et de la fratrie, de la famille et enfin de la créativité.

« Parfois on me demande quelles sont mes origines.

Alors je décline, la Flandre, l’Égypte, le Brabant Wallon. 

Si on insiste, je dis: je viens d’une famille métisse, une famille de déracinés, spécialisée en greffes de tout genre.

Mais puisqu’il est question d’identité, et que l’identité, c’est d’abord avec soi, je suis la sœur d’un enfant de Corée. »

Les dessins de ce livre sont les œuvres de Shin Do Mabardi. 

Un coup de cœur. Un coup de cœur évident. La fin m’a bouleversée.

« Garçon au coq noir » – Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, traduit par Nicolas Véron ( allemand )

CVT_Le-garcon-au-coq-noir_3425« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.

Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »

C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi,  tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:

505px-Black_cock_(45496764122)« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »

C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.

347px-Jacob_wrestling_the_angel_2 Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:

« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »

Martin ne comprend pas;

« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.

« Des frères? Des sœurs? »

Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.

Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.

« Franzi », finit-il par dire à voix basse.

Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »

Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.

La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:

366px-_Come,__and_she_still_held_out_her_arms.« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »

Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule,  qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.

Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout. 

Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.

« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »

Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.

« Les nuits prodigieuses » – Eva Dezulier- éditions Elyzad

Les nuits prodigieuses« La nuit des Onze

Ange

Aucune route ne mène à Machado. Le temps ici n’est pas le même qu’ailleurs, non. Les habitations les plus proches sont à six heures de marche. Elles ont l’air de décors miniatures, de part et d’autre de la montagne. On ne distingue pas le mouvement des voitures et des troupeaux. Aucun bruit ne nous parvient. C’est comme j’ai dit: elles pourraient tout aussi bien être peintes à même la roche. Ce qui s’y passe ne nous concerne pas. Machado vit à son rythme, on n’y respire pas le même air. Il y a bien un curé qui monte, une fois l’an, mais on a nos propres superstitions, auxquelles on croit davantage qu’au catéchisme d’en bas. C’est tout. Machado est un monde clos. »

Mais quelle belle découverte que ce petit livre inclassable. J’y ai trouvé un conte ou une fable, une fantaisie qui n’est pas sans rappeler la littérature sud-américaine, même si cette histoire se déroule tout près de la frontière espagnole et n’est pas toujours drôle. Le village de Machado voit passer de nombreux clandestins qui vont vers la France; Machado, me direz-vous, ça sonne espagnol, non ?  Et est pourtant en France? Machado est une sorte d’enclave dans les Pyrénées, qui comme le dit Ange le berger au début de cette histoire est un monde clos, qui pourtant laisse passer, traverser des clandestins allant d’un pays à l’autre. Ceci a son importance dans l’histoire, car c’est un de ces clandestins de passage, Guillermo, qui va laisser quelque chose qui chamboulera la vie de cette bulle spatio-temporelle, et la vie d’Ange d’abord. Dans ces montagnes merveilleuses, avec Eugenia, ils s’en vont:

« Je pense souvent aux millions de pas de tous les clandestins qui ont façonné ces chemins de hasard et d’adieu. J’ai parfois l’impression qu’ils sont là, tout autour de nous, et qu’ils nous accompagnent, quand le vent soupire. c’est comme j’ai dit: des vagabonds se cachent dans les taillis.

Le crépuscule habille les visages et les sentiers d’ombres mouvantes. Eugenia s’épanouit sur la route, et rit avec une gaieté que je ne lui connaissait pas. Ses pieds minuscules ne laissent pas de traces sur le sol poudreux. »

sheep-g43648c65a_640Ange est le berger d’un propriétaire de troupeaux, Mr Bartimée. Ange est un homme simple, qui vit de peu, accompagné d’Isidro, un ouvrier agricole. Le patron est un homme rude, en particulier avec son épouse Livia.

Un jour donc Guillermo, ingénieur clandestin, va confier un dessin, le plan d’une machine à cet Ange décontenancé. Il doit fabriquer cette machine et l’emmener au fils de Guillermo, Tomás, 9 ans, déjà en France. Ce serait bête de vous dire ce que doit fabriquer Ange, ni pourquoi, mais dans cette machine certains verront le diable et d’autres dieu. Alors que la réponse est bien plus simple. En tous cas, ce pauvre Ange va fabriquer cette machine en piquant ici et là – y compris chez son patron – des pièces hétéroclites pour la fabriquer. Une fois terminée, il en sera la première « victime ».

482px-Leonardo_da_Vinci_-_RCIN_912699,_Pictographs_c.1487-90Je mets des guillemets car, comme pour beaucoup d’entre elles, c’est l’usage qu’on fait des choses et aussi le « cœur » qu’on a qui en détermine l’action. 

Nuria, l’épouse d’Hostien, va être assassinée:

« J’ai touché le visage glacé de Nuria, ses mains, sa peau. Ce que j’ai d’abord pris pour une fleur rouge sur sa poitrine. Une putain d’idée stupide. Et même maintenant, j’y pense et je ne vois que la fleur.

J’ai contourné le lit, tiré les rideaux. Le soleil éclairait comme un phare. Éclairait ça. Rouge. Couleur invivable. On devrait l’interdire. Mon pied a buté sur quelque chose. La lame. Manquait la main. La plaie, la lame, la main, le nom. Qui? »

Chronique courte et qui se contente de dire mon enthousiasme pour vous inviter à aller faire un tour à Machado, mais quand même je ne vous laisserai pas en plan sans vous parler juste un peu des quatre sœurs, anachroniques et merveilleuses conteuses, Ada, Ida, Zelna et Florinda ( déjà rien que pour elles la lecture vaut le coup) :

« Quatre silhouettes voûtées surgissent derrière un bouquet de mélèzes rouges. Dans le petit matin, elles descendent à la queue leu leu vers la place du Velo Polvoroso. Vêtues de grandes robes à crinoline, elles font quand elles marchent un bruit de torrent. Ce sont les Impératrices. Elles sont sœurs, et la cadette doit avoir plus de cent ans.

Il y a longtemps, quand elles étaient jeunes, un homme les a aimées toutes les quatre. Un riche marchand à la peau sombre et au parler d’ailleurs. Il les couvrait de cadeaux et de toilettes chamarrées: elles étaient l’attraction du village. Le marchand, lui, n’appréciait pas qu’on lui demande d’où il venait. Il répondait qu’il était français, parfaitement français, puisqu’il habitait l’Empire. Alors on l’a surnommé l’Empereur, pour se moquer. On le disait avec une sorte de courbette ironique pour le faire enrager. Il n’était pas d’ici, c’est tout. Le soupirant est mort depuis longtemps, mais les quatre sœurs ont conservé leur titre dérisoirement clinquant d’Impératrices. »

Les femmes dans ce livre sont magnifiques, toutes, Livia, Ada, Zelna, Ida, Florinda et aussi Eugenia, et Nuria,Talia… Quant aux hommes, ils sont sanguins, colériques, immodérés, sauf les deux bergers, Ange et Isidro, doux comme leurs agneaux. 

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Bonheur, Rosa; Shepherd of the Pyrenees; Brighton and Hove Museums and Art Galleries; http://www.artuk.org/artworks/shepherd-of-the-pyrenees-74284

Voici une superbe histoire métaphorique sur l’amour, mais aussi sur la solidarité. En commençant cette lecture, je ne m’attendais à rien de particulier, et là, j’ai été « chopée »  aux premiers mots par la voix d’Ange et sa façon de s’exprimer ( beau travail sur les voix ):

« Et la vie de Machado se déroule sans penser au reste de la Terre. Même moi, qui travaille ici depuis tout petit, à la ferme de Ventanas, on m’appelle toujours « le gamin d’en bas ». On se moque un peu de moi, je crois qu’il n’y a pas de raison, non: c’est simplement que je viens d’en bas, c’est tout. »

Je m’arrête donc là, encore enchantée par cette si belle histoire pleine de magie, de charme(s), de nature, encore envoûtée par les voix des quatre Impératrices, majestueuses et bonnes. 

Quant à la machine, je ne saurais dire si je souhaiterais la posséder…A vous de voir, à vous de lire. En tous cas :coup de cœur !

Ange et Eugenia, fin du roman:

« Je l’observe à la dérobée. Les idées trottent dans ma caboche, de-ci de-là, comme le mouton à deux têtes. Dix minutes passent en silence, puis Eugenia recommence à bavarder de tout et de rien avec moi. Elle ne parle plus de reconstruire la machine et semble avoir déjà oublié cette conversation. Elle tourne dans ses doigts la médaille de Saint Gilles, qu’elle a trouvée dans la montagne, et qu’elle presse souvent contre ses lèvres. Ça ferait une bonne relique d’amour, oui. »

Pour toutes les femmes de ce beau roman et pour Ange le Tendre:

« Héroïne » – Tristan Saule- Le Quartanier éditeur/ Parallèle noir

6243468698eac« Le samu, bonsoir.

Au bout du fil, une voix féminine, brisée, tremblante.

-Il faut venir. Il faut venir.

-Dites-nous ce qui se passe, madame, dit la permanentière. Comment vous appelez-vous?

Il y a un souffle dans le combiné. Le vent peut-être. Ou alors la respiration vaine de la femme.

-C’est moi, dit-elle. Je suis rentrée dedans. Je l’ai tuée. Elle bouge plus.

-Où êtes-vous madame? »

Comme j’ai aimé ce livre ! Noir à souhait, dans le sens le plus large qu’on donne à ce qualificatif. Ce court roman, court mais parfaitement bouclé n’est peut-être pas fait pour les jours de bourdon. Nous voici dans la ville de Monzelle, avec ses quartiers  populaires, ses dealers, et son hôpital où sévit l’épidémie de Covid qui commence juste son travail de maladie, de mort et d’isolement. Sans oublier les victimes de tout le reste.

Je ne savais pas qu’il y avait un volume précédent de Tristan Saule ( quel joli pseudo… ), titré « Mathilde ne dit rien ». Regroupés sous le titre général de « Chroniques de la place Carrée », un livre par an est annoncé. Je vais évidemment lire le premier, et je ne raterai pas les suivants, tellement j’ai aimé d’une part la façon d’écrire, la construction et l’abord des personnages.

640px-Grands-ensemblesOn commence avec la colline et les dealers, Tonio, Ahmed, et Le Manouche, Lounès et Mokhtar et Salim. Puis arrive Laura. Sans aucun doute et en ce qui me concerne le personnage le plus émouvant. Laura est infirmière et ce soir-là, c’est une autre Laura qui arrive sur une civière. Ambiance Urgences, lumières blafardes, odeurs, stress, bruit des roues des brancards, voix sous les masques qui tentent de rassurer, où qui disent l’urgence, hâte organisée que seul un hôpital peut contenir. Laura qui garde la tête froide autant que possible, devant cette situation où elle avance à tâtons, dans l’inconnu, comme ses collègues. 

« Les constantes vitales de la jeune fille s’effondrent. En une chorégraphie lugubre, Rose, Gauthier et Brigitte, une infirmière venue en renfort, s’affairent autour de la victime dans un mutisme inquiétant. Ce sont les machines qui parlent, tel un chœur antique déjà en train de pleurer l’héroïne que le destin enlève. Dans le vacarme des sonneries électroniques, des grincements de semelles sur le lino, sous la plainte du lit métallique malmené par les opérations de réanimation, une vie sur le point de s’achever. »

Laura. Laura, celle qui pousse le brancard de l’autre Laura, Laura l’infirmière est tombée raide dingue amoureuse de Marion. Elles se croisent au cinéma, car Laura est cinéphile. Laura finira par être assez convaincante pour séduire Marion. Mais.

Il y a les dealers, en un réseau bien mal organisé, des silhouettes qui arpentent les zones de HLM, semant leurs petits sachets tout en se faisant quelques prises.

« Ahmed est dans le vestibule de la tour 1, assis entre les poussettes que les mamans préfèrent laisser là plutôt que de les monter et les descendre de l’appartement trois fois par jour. À cette heure-là, personne ne le dérangera. Et puis, il sera à l’abri du vent. Avec l’hiver qui approche, il ne fait pas chaud, cette nuit. Il sort sa boulette d’héroïne et son matériel d’injection. »

Mais un gros coup, une jolie livraison arrive. On rencontre plus précisément le Manouche et son lieu de vie pour le moins alternatif. Puis quelques habitants de la cité, Joëlle, Thierry et Cynthia, Nadine, Zacharie et son vélo de livraison Uber Eats et beaucoup d’autres. Et puis deux enfants qui jouent, Idriss et Zoé. Et tout ce monde humain forme un nuage mouvant, une nébuleuse qui varie au fil des jours et des nuits, au fil des événements que personne ne maîtrise vraiment. Et la mort qui rôde:

640px-Defense.gov_News_Photo_970806-N-2066E-002« On discute avec lui, on rigole et puis, une heure plus tard, on le fout dans un sac. J’ai dit tout ça, dans la chambre, devant tout le monde. Je pleurais au bord du lit comme une gamine, c’est pas vrai, Sonia? Je voyais rien du tout. Je savais pas quelle tête vous faisiez. J’ai juste entendu sa voix. La docteure Hanh, elle a dit « OK ». Elle a dit « OK, on bouge pas d’ici. Vous lui faites la toilette mortuaire et, seulement après, je prononcerai le décès et on l’isolera. » C’est son mot pour dire qu’on la fout dans un sac. Mais elle a été cool. Nous, on a fait la toilette. Il y avait plus un bruit. C’était pas des belles funérailles. Il en aura pas, des belles funérailles, ce monsieur. Mais c’était déjà ça. »

cinema-g53bda65a1_640Les paragraphes se fondent les uns aux autres, s’interpellent, en une construction qui rend si bien les mouvements, déplacements, et les pensées parfois floues, confuses, ou prosaïques: c’est remarquable ! Toute la vie de cette cité bruisse, vibre, se déplace, ça rebondit comme une balle contre un mur, sans prendre jamais la même trajectoire. J’ai trouvé ça absolument réussi et très puissant, en tous cas, l’effet que ça a produit sur moi est très fort. Le cinéma tient une place importante, comme Laura dans le livre. L’amour de Laura pour Marion aussi, fend le cœur. Reparler de ce livre me bouleverse. La vie de l’hôpital, très présente sur la seconde partie du livre, est décrite avec une grande humanité, et un réalisme frappant.

« Alors que Laura porte les draps souillés vers la corbeille, le téléphone sonne. Le service de néphrologie a besoin d’un lit tout de suite pour un homme de soixante-six ans, admis huit jours plus tôt pour insuffisance rénale. À son arrivée, il toussait un peu et son état s’est aggravé. En début de soirée , il respirait avec peine. Il n’a pas été testé mais le scanner est parlant. Il est sûrement positif au corona. C’est Jean-Jacques Richter, un ancien collègue, infirmier à la retraite […] À 3 h 05, Richter débarque dans le service, sur un brancard poussé par le docteur Millot, furieux, et Quentin, l’aide-soignant. Le patient est très faible. Il ouvre grand la bouche pour respirer. À chaque inspiration, ses yeux reflètent un éclat de panique. »

Je suis sortie de cette lecture un peu abasourdie, une calotte derrière la tête, de celles qui font venir les larmes aux yeux. Parfois, je trouve cette tentative de restituer une lecture assez facile. Parfois non mais on y arrive, et parfois c’est mission impossible. Je remets ça tout le temps en question. Ce livre est beau, triste mais pas seulement, il est plein de vie, des réalités de la vie, de la conception à l’enfance et à la mort, ce livre est une atmosphère, et comme je le dis plus haut, vraiment c’est un jeu de phrases lancées comme des balles sans véritable cible qui rebondiraient entre les murs de Monzelle, contre ceux des HLM et ceux de l’hôpital, entre les cœurs palpitants de Laura, Marion, et les autres, laissant des traces, blessant ou tuant aussi sûrement que cette héroïne qui circule à Monzelle. Mais héroïne aussi est Laura, dont le destin me remplit de chagrin.

Je me refuse ici à raconter les faits, à entrer dans le détail. Ce livre est construit de chair, de sang, d’espoir désespérant et désespéré – oui c’est possible, un espoir désespéré – pétri d’humanité, cette humanité à la peine autour de nous. Celle qui finit par s’étioler, se décourager. Face aux difficultés économiques, face à la solitude, face à un désarroi qui recouvre tout. Tristan Saule parvient avec une impressionnante sobriété à nous donner un texte qui cogne à l’estomac, qui touche au cœur, qui met KO. Et il parvient surtout à parfaitement rendre cette atmosphère de temps suspendu que nous avons tous vécu plus ou moins bien, mais qui a laissé des traces, je crois, en chacun de nous. Une écriture remarquable qui m’a touchée. Je lirai le premier et j’attendrai les autres.

C’est là un énorme coup de cœur, et je reste sur Laura et son chagrin, Laura qui aime tant le cinéma. Je finis donc avec ces courtes phrases qui émaillent le récit, et une musique qu’écoute Laura.

cinema-g941c1826b_640Au cinéma…

…la caméra s’éloigne pour insister sur la solitude des héros.

…l’héroïne tragique tue ou meurt.

…la musique fait pleurer mais son absence brise le cœur.

…tout ce qu’on voit est faux et tout ce qu’on en déduit est vrai.

…les couchers de soleil ne brûlent pas les yeux.

…tant que le générique n’est pas terminé, il reste toujours quelque chose à sauver.

…les battements d’aile des papillons provoquent des éruptions volcaniques. »