« Les amours en fuite » – Kevin Barry, éditions Métailié, traduit de l’anglais (Irlande ) par Carine Chichereau

                                 « Un

Premier contact

Un soir sur Wyoming Street traînait un type avec une vraie tête d’Irlandais, une espèce de vieux fou ridicule affublé d’un accoutrement de haillons incongrus et de peaux crasseuses avec des touffes de poils qui lui sortaient des oreilles et des yeux brûlants comme des astres en fusion; pris par une espèce de transe il avançait en titubant et en vacillant sur ses bottes abîmées tel un gosse grandi trop vite dans un cauchemar, un gamin idiot complètement détruit, et il vantait sa marchandise d’une douce litanie clair –

« Pa-taaaates?

Patates chauuuudes?

Un penny la patate chauuuude? »

Alors autant vous dire tout de suite que j’ai fermé ce livre de dingues à grand regret. De dingues, oui, car voici un roman américain écrit par un irlandais et on a là toute la folie – plus ou moins douce – de ce mélange explosif et pour moi fort réjouissant.
Cela faisait un moment que je n’avais lu un peu d’Amérique, cette Amérique qui sous une plume irlandaise prend des airs extrêmement sauvages et rudes, – je veux dire encore plus que ce qu’elle est déjà – une Amérique bien alcoolisée évidemment et ici avec pas mal de morphine dans les veines. En tous cas dans les veines de Tom Rourke car il faut bien ça pour endurer la vie de ces lieux peu accommodants. Voici cette écriture qui touche au sublime, et une ébauche de portrait:

« Il portait son feutre à larges bords légèrement de travers ce qui donnait une touche un peu triste, et son caban en tweed vert mousse et une chemise de toile noire, et ses yeux avaient l’éclat sombre de la poésie lyrique d’une tombe trop précoce – il fut satisfait de cette inspection.

Il palpa son couteau Barlow pliant à manche oblong dans une poche puis sa boîte à opium dans l’autre et se sentit rassuré. »

Tom Rourke, homme de peu de principes, va tomber amoureux fou de la jolie Polly Gillespie, mais hélas si cette jolie fille est ici, c’est pour épouser son promis, un capitaine. Bien établi et respectable, le pauvre homme va vite déchanter. La jeune femme ne manque pas de ressources pour leurrer cet homme naïf, avant même sa bouillante rencontre avec Rourke. Alors qu’il lui apporte les photos de son mariage, de nos jours, on dirait, « grosse drague »:

« Je crois que vous me regardiez, ajouta-t-il.

Dès cette première visite il l’embrassa furtivement. Elle ne s’écarta pas ni ne lui rendit son baiser. De nouveau le nuage noir. Ce genre de sentiment pesant. Et puis il s’en alla et elle n’y pensa plus guère ni ne s’inquiéta. […].Elle ne pensait pas qu’il reviendrait pourtant le lendemain il était de retour.

« Le capitaine est là? demanda-t-il.

Vous savez bien que non, répondit-elle.
Et elle voulut lui bloquer le passage mais il entra quand même et il se pressait contre elle et elle le repoussa et c’était à moitié sérieux et à moitié par jeu. Ils luttaient et riaient en même temps. Et puis il  l’embrassa pour de bon et avant même qu’elle comprenne ce qu’elle faisait elle lui rendait son baiser avec un supplément. »

Voici donc les aventures de Tom Rourke, buveur, chanteur, compositeur, auteur de lettres d’amour et brusquement fou amoureux. Et comme l’amour parfois est contagieux, voici la mignonne Polly qui lui tombe dans les bras sans hésiter -ou si peu – et qui va laisser en plan le capitaine et le confort, et partir à l’aventure avec Tom.

C’est bel et bien un véritable amour fou, vibrant, une exaltation vitale, un élan qui fera du chemin de ces deux êtres une aventure amoureuse, mais aussi une aventure mentale, charnelle, une frénésie survoltée. Défiant tous les obstacles, tous les dangers, ignorant le temps, les intempéries, les mauvaises rencontres, la violence un peu partout, ce couple vibrant de vie et d’amour m’a emportée avec lui et j’ai été très triste que ça finisse. Quand l’histoire de ces amants devient légende et voyage:

« Par l’entremise d’un long relais de sources invérifiables la nouvelle du destin des amants voyagea à travers le haut pays pour revenir enfin à Butte, et là au fil des tours et détours des murmures elle passa par les tabourets de bar et les coins de rue où elle devint encore plus embrouillée et noire comme le cul du diable au point qu’il n’était plus possible de faire la part de la vérité et des menteries. Mais bon, là encore c’était souvent le cas dans la ville au coeur noir. »

Voici un roman où la vie est intensément vivante (oui, je sais…), où les personnages si bien dépeints, souvent plus par leur tempérament que par leur physique, sont si charnels qu’on les voit et qu’on les entend… Voici un roman absolument remarquable par son écriture sensuelle et sans tabous, tout y est odeurs, visions, voix, peaux, ce roman m’a enthousiasmée à un très haut point. Kevin Barry sait insuffler la vie, donne à entendre les voix, pas une nano seconde d’ennui, ah je n’avais pas envie de le fermer ! Bon, besoin de vous dire que je le conseille?
Géniale lecture!

« Nous serons un jour d’été » – Cécile Schouler et Sébastien- Les éditions du Panseur

Avant- propos:

« Ce livre est un dialogue né il y a trente ans et qui se poursuit encore aujourd’hui.
Lorsque tout a commencé, Cécile avait seulement douze ans, collégienne lambda, muette et invisible. Lui s’appelait Sébastien, et était à peine plus âgé.

Cécile n’a jamais su son nom, il tentait sans doute de l’oublier. Fugueur pas mal de temps, Sébastien vivait de manche et de prostitution: aucun nom ne saurait porter ça. »

Peut-être avez vous lu le post que j’ai écrit sur le premier livre de Cécile Schouler, « Comme une lanterne sur les ruines », dans lequel nous faisons connaissance avec ces deux très jeunes gens que Jacques Prévert et sa poésie va réunir sur un bout de trottoir, là où s’est posé Sébastien. Drogué, seul, il se prostitue pour acheter ce qu’il veut se mettre dans les veines. Mais je vous renvoie sur le blog, à cet article afin de mieux comprendre celui-ci, un livre à deux voix, celle de Cécile, vivante, et celle de Sébastien, mort.
Donc, ici, voici l’âge qui a avancé, la vie qui a continué, et cette conversation éprise de liberté, pleine d’un amour comme il en naît à l’adolescence, comme peu se poursuivent à l’âge adulte, pour autant que la vie soit encore présente.
Mon post est court parce que commenter cet échange entre ces deux êtres qui s’aiment, s’aimaient tant, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut les lire. Cécile devenue adulte écrit encore et Sébastien lui répond par-delà le temps.
Comme le dit l’éditeur en 4ème de couverture: en un résumé concis mais complet:

« Avec une pudeur et une poésie phénoménale, ce récit à quatre mains est un dialogue au-delà de la mort entre un jeune poète exceptionnel, et une femme qui traverse l’enfer pour saisir, au bout du tunnel, un matin d’été qui a enfin la gueule de l’espoir. »

Ce nouveau recueil mêle les deux voix, Cécile qui se raconte et c’est d’une violence, d’une cruauté parfois qu’on a le souffle coupé par tant de chagrin. Puis Sébastien qui lui, de sa poésie fait un manifeste pour la vie et ses blessures, ses manques, ses ratés. Pages de gauche Cécile dit, raconte, pages de droite, Sébastien se livre. Croisant leurs voix au-delà de la mort, de l’absence, du silence, au-delà du temps qui a passé. toujours sous la houlette de Jacques Prévert, leur lien.

La voix de Cécile:

« Comme à l’époque, on mêle nos mots ensemble.

Je prends des phrases dans le ventre du chien et je les noue à celles qui sont dans le mien.

Dans les vides qui se creusent, on glisse des mots orphelins.

Des mots qui sont ni de toi ni de moi, mais de « nous » qu’on ne devient pas et qui pourtant nous tient tout entier. »

Et celle de Sébastien en écho:

« Il y a des mots qui s’écrivent seuls.

Ils profitent que les vannes soient ouvertes et filent avec les autres.

Je ne sais pas d’où ils viennent.
Aval ou amont. Ils dévalent comme des torrents et remontent comme des geysers.

Un jour, ils recouvriront ma langue. Ils me feront à la fois Arche et Déluge pour quitter la terre. »

Tous deux parlent d’un amour fou et c’est bouleversant et beau, tous les deux parlent de douleur(s), parlent des élans vertigineux qui les tiennent serrés ensemble, sans nul doute pour toujours.
C’est beau, c’est cruel, c’est ici encore un livre émouvant dans lequel Cécile, au-delà de la mort et du chagrin, se raconte elle, son chemin, son retour à la vie. Je vous laisse découvrir. On ne peut pas « résumer » la poésie, et même, je trouve, la commenter, hors « technique », la poésie se lit, s’écoute et se retient en soi.

Je remercie l’éditeur Jérémy Eyme de m’avoir fait confiance en me livrant ces vies et ces mots.

« On sera un perpétuel jour d’été.
On sera immortels.

On sera toujours bien. »

« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.

« Chroniques d’un dieu boiteux » – Joan – LLUÍS LLUÍS- éditions Les Argonautes, traduit du catalan par Juliette LEMERLE

« 1. LES DIEUX MORTS DE FAIM

XXIè siècle des chrétiens

Ce que nous sommes, nous commençons à le deviner quand la mort cesse d’être une destinée abstraite et qu’elle s’insinue par les premières lézardes de notre corps. Quand l’usure s’infiltre si profondément en nous qu’elle devient irréversible et nous fait comprendre que notre fin est proche. Il est alors possible de voir se profiler une certaine idée de notre être, quelques fragments de notre essence. Et peut-être ainsi, peu avant de disparaître, parvenons-nous à saisir une part de vérité de ce que nous avons été. »

J’ai été emballée par « Junil » du même auteur, et voici ce diable d’homme qui ramène sa plume pour nous envoyer dans les pas d’Héphaïstos, ce dieu boiteux, plutôt laid, mais que j’ai tellement aimé écouter, voir, suivre ! Quel diable de Dieu ! Il fallait le faire, monter cette histoire avec une divinité antique propulsée dans l’ère chrétienne, un monde qui n’a place que pour un dieu unique – alors c’est Dieu avec majuscule – et les servitudes qui vont avec cette foi chrétienne. Être propulsé, c’est une constante pour lui:  propulsé du haut de l’Olympe à peine né, propulsé dans notre monde comme dernier représentant des dieux de l’Olympe. Le voici donc confronté au monde chrétien, sans fantaisie, sans sortilèges, fade pour ce dieu plein d’imagination, plein d’envie de vivre même s’il n’est jamais mort (c’est un fait ! ) .

« Un être divin avait survécu à l’anéantissement de son monde. Il y était parvenu en se nourrissant du fumet presque imperceptible d’un sacrifice pratiqué en son nom. C’était un dieu décrépit, réduit à se vêtir de loques et à coucher sur une paillasse infestée de vermine, qui, épuisé d’avoir à endurer un tel opprobre, était tenté de rejeter cette maigre marque de vénération. Il rêvait souvent de se fondre dans l’oubli avec les autres dieux, déesses, héros ,Titans, centaures, et toute la foule de créatures majestueuses qui avaient peuplé son univers avant qu’un dieu nouveau ne le pulvérisât.Un dieu ancien a survécu. Et après avoir si longtemps méprisé les affaires humaines, j’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres. »

Je ne vous cache pas que je ne sais pas par quel bout vous parler de ce roman foisonnant, parfois vraiment très très drôle – notre boiteux est assez farceur – et parfois infiniment triste. Héphaïstos, errant chez les mortels, parmi lesquels il va de surprise en surprise, recevant cette religion chrétienne comme une aberration souvent, Héphaïstos donc est marqué par de multiples souffrances, comme sa violente éjection de l’Olympe dès sa naissance.

« Héphaïstos, dit aussi Vulcain, dieu du feu et du métal, ouvrier sans pareil, fils de l’épouse de Zeus et mari légitime de la plus belle des déesses; Héphaïstos, maître des Cyclopes et des meilleurs forgerons, avance, le corps tremblant, la barbe sale et les mains écorchées par les branchages épineux. À demi nu, titubant sur sa jambe tordue, la peau brûlée par un soleil qu’il n’a jamais autant détesté; on le prendrait pour un mendiant, un naufragé, un esclave en fuite. »

Il est dieu du feu et des forges, et s’il est laid et estropié à la suite de sa chute depuis le mont sacré, il est fin observateur, il a un humour qui déchire, un sens de l’ironie qui rend le livre souvent très drôle, et puis au fond de lui, malgré tout, git un énorme fond de colère, et une évidente mélancolie, un chagrin incoercible. Le voici propulsé dans un monde auquel il ne comprend que peu de choses, et qui ignore tout de lui, ne voyant qu’un pauvre hère en piteux état.

« C’était de belles histoires, sanglantes et réelles. Car depuis notre Création, tout le règne des dieux a été fait de violence, de désordre, de soif de pouvoir, d’esprit de vengeance et d’humiliations. C’est pourquoi j’ai eu tant de mal à comprendre le monde des chrétiens, si différent du nôtre.

La notion de dieu éternel, unique et omnipotent n’avait pas de sens pour moi. Ce programme de sept jours, ces dix commandements…Comme si tout était prévu depuis toujours, sans que soit laissé de place au hasard, au besoin, ou aux désirs charnels. Le monde dont s’est emparé le dieu des chrétiens, des  juifs et des musulmans est devenu plat et monotone. « 

Je ne vous décris pas par le menu son séjour chez nous, humains chrétiens, je ne vous parle pas de son retour dans l’Etna, son foyer, je ne vous parle pas de ses retrouvailles avec Aphrodite; rien de ses chagrins, rien de ses facéties, rien de sa solitude, mais je vous invite à lire ce roman si étonnant, un texte et un sujet si originaux par une plume vive et insolente comme il y en a bien peu. Suivre ce dieu  boiteux et laid mais si sympathique, dans notre univers, un monde si inadapté à tout ce qu’il est, ce fut un merveilleux voyage, émouvant, d’abord, puis drôle, et puis à la fin n’est venue aucune envie de sortir de cet univers que l’auteur dessine si bien, difficile de dire adieu à Héphaïstos, que je finis par trouver beau, tout boiteux qu’il soit , qui, même quand il commet des « horreurs », m’a été si sympathique.

Je trouve qu’il faut un immense talent pour écrire un tel livre, au sujet si rare et si pertinent dans les temps que nous vivons. La notion de Dieu ou dieu, les notions de bien et de mal, Héphaïstos qui clairement n’a pas les mêmes références que nous sur ce point, et qui s’en joue; mais quand il pleure, quand il souffre, quand il se sent seul, il est si proche de nous, je me suis souvent sentie à ses côtés dans son inadaptation au monde dans lequel il s’est retrouvé propulsé. Mais ceci lui fait développer néanmoins une résistance certaine. La chrétienté est ici passée aux dents d’un peigne fin et impitoyable par ce personnage marginal dans le temps et les lieux qu’il explore. Entre les mains de l’Inquisition:

« Mais si je confesse tout, pourquoi me torturer?

-Tous les accusés y passent, même ceux qu’on soupçonne de péché véniel. Pourquoi ferait-on une exception pour toi? C’est une question de cohérence, tu comprends?

-Oui, oui, je comprends…Mais je te préviens, tu n’obtiendras rien de moi sous la torture.

En revanche, nous pouvons négocier, s’il veut. Cela, je ne lui dit pas tout de suite. Avant de lui proposer un accord, je laisse s’écouler un long moment pendant lequel je parle et déraisonne. Je ne lui dévoile rien de ma nature véritable, pour qu’il ne fasse pas le lien entre ce blasphémateur boiteux et le seigneur boiteux de l’Etna. Je lui explique seulement que je suis insensible à la douleur, au repentir et aux flatteries. »

Je vous propose ici quelques extraits. Mon post sera peut-être jugé « léger » par celles et ceux qui connaissent bien l’Antiquité et sa mythologie. Qui il me semble ne sont pas les propos majeurs du roman. Je sais avec certitude que l’auteur n’a pas voulu cela, n’a pas voulu forcément écrire pour des érudits. Je n’ai ni les savoirs assurés d’autres personnes sur les Dieux de l’Olympe, ni envie de faire comme si c’était le cas, surtout parce que je pense que ce n’est pas forcément nécessaire; j’ai bien appris en écoutant Héphaïstos me parler, si attachant quoi qu’il fasse, même le pire. Pour moi, ce roman est une réflexion sur « la foi » et sur ce qui fait de nous des humains. Ajoutons un peu d’histoire chrétienne, qui je ne vous le cache pas m’a semblée pas mal triste et fade au regard des voltiges divines d’Héphaïstos, digne dieu olympien.

Malgré sa chute précoce de l’Olympe et grâce à ce fantastique roman, il a repris du service, semé la zizanie un bon nombre de fois, mais il a aussi souffert, été furieux, malheureux comme un homme peut l’être, mais il a aussi été amoureux, à sa façon. Il est très facile de trouver, avec une petite recherche, tout ce que vous voudriez savoir sur ce dieu boiteux et seul, c’est ce pour quoi je ne le fais pas. Je veux me laisser porter par la fiction. C’est aussi finalement un regard porté sur nous autres, vivant notre siècle. Une philosophie irrévérencieuse et sans tabous.

« Je monte, seul, dans la nuit glacée de Sicile, et c’est la dernière fois que je respire ce vent qui vient de la mer. Je m’enfonce sous ’a muntagna, et je m’installe dans une petite grotte, presque un trou. Je m’allonge sur la roche, je n’ai plus besoin de lit, de paillasse, de couchette. Je respire et salue tous les dieux, je les retrouverai bientôt s’ils sont quelque part, ou alors je fondrai comme eux si, après le silence, il n’y a que le silence. Je salue les humains qui m’ont fait rire, ceux qui m’ont terrorisé et ceux que j’ai respectés, je salue Bernardina et, un peu moins, certaines autres mortelles. Je sais que je ne dois pas me poser de questions ou chercher à savoir combien de temps, finalement, résiste un dieu, quand il ne reste plus aucun sacrifice.
Le temps est long, mais cela m’est totalement égal à présent. j’ai trouvé assez de paix en moi pour être sûr que, cette fois-ci, aucune éruption ne pourra me réveiller. Je me sens faiblir, très lentement, sans que la faim me fasse souffrir; je lui ai demandé d’œuvrer sans faire de mal et elle a accepté. Nous nous comprenons ,elle et moi, et je me meurs. »

Je salue ici l’écriture absolument remarquable de l’auteur, sa justesse et son humour, mais aussi sa sensibilité, son sens de l’action et du rebondissement, et sa douceur. parfois. Alors bien sûr, bravo et merci à la traductrice aussi !
Je suis enthousiasmée par les éditions Les Argonautes, pour leur choix éditorial absolument original et magnifique, merci mille fois pour ce fantastique voyage dans le temps, avec ce dieu brutal et tendre, triste et colérique, farceur à ses heures, et émouvant, toujours ! Un véritable enchantement, ce sera difficile de passer à autre chose après cette lecture sublime.