Entretien avec Hélène FOURNIER, traductrice

AVT_Helene-Fournier_5659C’est après avoir lu le roman de Willy Vlautin « Devenir quelqu’un » que j’ai voulu interroger Hélène Fournier, traductrice de l’anglais en particulier pour la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel, sous la direction de Francis Geffard. Je lis beaucoup de littérature étrangère, beaucoup de romans anglo-saxons, et le rôle de la traduction m’a toujours intéressée. Grâce aux traductrices et traducteurs, je peux accéder à une variété infinie de littératures, de cultures, et donc de bonheurs de découvertes formidables. J’ai choisi Hélène Fournier parce que j’ai beaucoup aimé les livres sur lesquels elle a travaillé ( comme Dan Chaon par exemple ) et je suis très heureuse de nos échanges dont voici le résultat pour vous. J’ajoute qu’Hélène s’est montrée très participative, impliquée dans nos conversations, ce fut un grand plaisir, vraiment, de parler avec elle.

S- Comment et pourquoi êtes-vous choisie quand vous l’êtes, qu’est-ce qui vous, vous fait accepter ou refuser une traduction ?

H- Concernant le fait d’être choisie, il faudrait poser la question à Francis Geffard. Quant à refuser une traduction, ça ne m’est arrivé que deux fois en plus de vingt ans de carrière. La première fois face à un texte que je me sentais incapable de traduire, la seconde davantage liée à l’auteur avec qui j’avais eu beaucoup de mal à travailler.

S- Je suppose que vous lisez d’abord le texte, une ou plusieurs fois ?  Ensuite, comment entrez-vous en contact avec l’auteur que vous allez traduire et de quel ordre sont vos échanges ?

H – Oui, je lis le texte une ou deux fois, tout dépend de la difficulté. Je le lis avec les yeux d’une traductrice et non pas d’une lectrice. Je repère les difficultés, je note quelques questions générales à poser à l’auteur. Il m’arrive aussi de prendre des notes – vocabulaire spécialisé, répétitions voulues par l’auteur à bien reprendre en français, tics de langage d’un personnage. Ensuite, si c’est un auteur dont je n’ai encore rien traduit, je prends contact avec lui par mail pour me présenter et lui demander s’il accepte de répondre à mes questions. Généralement, j’envoie mes questions à la fin de chaque chapitre. Elles portent essentiellement sur le vocabulaire, sur certaines spécificités américaines dont nous n’avons pas forcément l’équivalent, mais je peux aussi leur demander de m’envoyer une photo qui me permettra de mieux visualiser telle ou telle chose. Mes auteurs sont le plus souvent très réactifs, ce qui est vraiment agréable.

S- Y a-t-il des moments de doute, de flottement, des difficultés qui varient selon l’auteur traduit ?

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-jH- Il y a toujours des moments de doute voire de découragement. Même si certains auteurs me semblent plus faciles à traduire que d’autres. J’ai des auteurs très littéraires, chacun a son écriture, son style, ses obsessions, il me faut à chaque fois m’adapter, et cet échange entre nous m’aide à mieux le traduire. Au fil des ans, de vraies relations s’établissent, nous nous rencontrons, nous restons en lien et connaître l’homme ou la femme derrière l’écrivain est vraiment un plus pour moi dans mon travail. Je n’imaginerais pas une seconde traduire un auteur mort. Ce que j’aime dans ce travail, c’est précisément ce contact.

S-Comment envisagez-vous votre fonction et votre rôle sur le résultat final ? Comme lectrice je me pose tout le temps la question de savoir ce que je lirais si je lisais couramment l’anglais ou l’espagnol. Finissant un livre écrit en français par un russe, je me suis même posé la question de ce qu’aurait été la traduction de ce texte superbe s’il avait été écrit en russe et traduit ensuite, vous voyez ce que je veux dire?

H- Chaque traduction est un défi. Je trouve que les auteurs sont très courageux de me confier un de leurs biens les plus précieux. Pour moi, c’est une lourde responsabilité car le pire serait de les trahir involontairement. Et je crois que c’est cette crainte qui me pousse à leur poser autant de questions. D’après ce qu’ils me disent, et malgré le temps et le travail que cela exige d’eux, ma démarche semble plutôt les rassurer et leur montrer mon désir d’approcher au plus près de ce qu’ils ont voulu écrire.

S- Dans notre échange téléphonique vous m’avez parlé de votre amour de la langue française et de votre volonté absolue d’être la plus fidèle possible à ce qu’à écrit l’auteur, le ton, le niveau de langage, ce qu’il a voulu qu’il se dégage de ses mots. Il vous faut aussi une connaissance parfaite de la langue que vous traduisez, l’anglais, et en connaître aussi les nuances, les niveaux de langage.  Y a -t-il des moments compliqués ? Où vous doutez ?

Ballade-pour-LeroyH- Oui, je suis amoureuse de la langue française, et j’ai compris très tard que ce métier me permettait d’écrire en français en utilisant l’anglais comme un outil (et sans craindre le syndrome de la page blanche). Il faut effectivement avoir une bonne connaissance de l’anglais et parfois mes questions tournent justement autour des « colloquialisms », des expressions apparemment intraduisibles, des jeux de mots. Je peux avoir du mal aussi à évaluer par exemple le degré de vulgarité d’un mot. Ce sont toutes ces nuances qui me passionnent.

S-Enfin comment vous sentez-vous une fois le travail bouclé ? Que ressentez-vous quand le livre est publié et que vous avez permis à plein de gens de lire un livre venu d’ailleurs ?

H- Quand j’ai fini de traduire un roman ou un recueil de nouvelles, j’éprouve un certain soulagement. Le résultat de mois de travail intense est là sous mes yeux et ça fait du bien. Mais pour être totalement sereine, je dois attendre que mon éditeur, Francis Geffard, ait lu ma traduction et se dise satisfait. Et puis lorsqu’elle sort en librairie, je n’ose pas trop parcourir les pages de crainte qu’il y ait ne serait-ce qu’une coquille. Mais j’ai hâte de voir ou revoir l’auteur qui est souvent invité en France à cette occasion ou pour le festival America. C’est une immense joie pour moi de le retrouver après ces mois d’échange autour de son livre. Et je suis bien évidemment très heureuse de permettre aux lecteurs d’avoir accès à ces livres « venus d’ailleurs ».

Chère Hélène, je vous remercie infiniment du temps que vous avez consacré à ces quelques questions. Je trouve votre travail absolument essentiel aux amoureux de littérature du monde entier, vos réponses permettent de mieux comprendre ce que nous lisons quand c’est traduit, le travail délicat en amont du livre qui mène à la beauté et à l’authenticité d’un texte. 

Merci encore !

ICI un lien vers Babelio et les livres traduits par Hélène Fournier

« L’agneau des neiges » – Dimitri Bortnikov- éditions Rivages

images« Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.

Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse…Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.

Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards…Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de la Dvina. »

Eh bien je sors subjuguée de cette lecture que je n’ai pas pu lâcher. Tout pour moi est exceptionnel dans ce roman, écrit en français par cet auteur russe; et en amatrice intéressée voire captivée par la traduction, je me suis demandée si l’auteur avait écrit en russe, quel aurait été le résultat traduit. Car ici, tout est tourbillon, phrases courtes, exclamations, apostrophes… Et beauté intense de la vivacité de ce roman. C’est nerveux et bouillonnant de vie, alors que la mort règne partout dans le pays. La révolution fait son œuvre, les bombes allemandes pilonnent Leningrad, des enfants naissent déjà orphelins, la faim, la misère, le froid. Mais il y a l’amour, l’amour maternel de celles qui ne le sont pas, ou plus, ou pas encore, mères;  l’amour tout court. La mère de Maria:

« Sa mère…Ni vieille ni jeune…Âgée de deux fils, de trois morts-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante…Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts…Minuscule animal dans une chapka comme berceau…Ça tient à quoi tout ça…À une prière peut-être…Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot…Une graine dans la neige. »

Et l’enfant :

« Père et mère s’attendaient à ce que l’enfant meure. D’un jour à l’autre…Si faible! Si faible !La mère se penchait pour écouter si le bébé respirait. La petite respirait. Oui. Mais son souffle…Il n’aurait pas réveillé un cheveu endormi, son souffle ! N’aurait pas embué  le miroir aux âmes, son souffle…Faible brise aux grands yeux…Un oisillon! La chapka de son père comme un nid! Eh oui, la fillette – vivait. Elle vivait sans crier. Silencieuse. Regardait. Tétait bien…Réclamait rarement et jamais en chouinant. Jamais. Une semaine…Deux. Et ils ont fini par la faire baptiser. En cachette. Pas dans une église, non, mais chez un prêtre. »

640px-Ленинград_блокадный._Дети_наблюдают_за_самолетамиL’histoire de la toute petite enfance de Maria est bouleversante. Entre ses deux frères bêtes et méchants, la vache Aurore et le chien Droujok, tente de grandir Maria Patte d’Ours ainsi nommée à cause de sa botte de feutre pour cacher son pied bot. Que cette enfant m’a touchée, que l’ambiance de cette enfance est froide, et c’est là que se noue serré, très serré le lien de la lectrice avec cette Maria inoubliable, unique. Entre des vies contées comme celle de Nicanor, des scènes du quotidien de ces pauvres gens, l’arrivée des soldats aussi maigres, aussi pauvres, mais armés et vêtus de l’uniforme, la violence inouïe de ce qui se passe là…Maria tombe malade et arrive Serafima, poussant une brouette de poissons. La marraine, inespérée bonne fée qui se penche sur le pauvre berceau de la petite. Maria sait très bien qui est Serafima et dit à ses frères:

« Faites ce que vous dit cette femme. C’est ma marraine. Elle sera soulagée…Ça fait longtemps que je suis comme ça. Faites ce qu’elle dit, cette femme. Je suis un poids pour vous. Il vaut mieux pour vous avoir le ventre plein – sans moi, que vide – avec moi. » Voilà ce qu’elle a dit. Gloutons comme ils étaient…Tout de même, ils se grattaient la tête! Mais, oui…Mais la faim a toujours le dernier mot, comme on dit dans le Nord. Ils ont accepté le marché. Ils ont vendu Maria. Sans marchander…Pour douze poissons . Sans chicaner… »

Et c’est Maria, la douce, curieuse, fragile mais pourtant si courageuse Maria que nous allons suivre, portée comme un fétu de paille dans les tempêtes de la Grande Histoire, et dans le souffle de sa propre vie, de son cœur et de son incroyable ténacité à vivre dans ce territoire de misère. Maria rencontre une vieille :

 » Folle ou pas folle – elle avait raison. Après avoir mangé l’Ukraine et bu la Volga, la famine a commencé à loucher vers le nord.

Fadade ou pas fadade, c’est cette vieille qui a donné à Maria trois poissons séchés pour la route. « Regarde ma bouche – elle a dit. Même un nourrisson a plus de dents dedans ! Je te donne trois poissons. J’en ai encore un pour moi. Hé hé, je l’aurai à sucer pour dix ans! Et une fois sous terre – je le sucerai encore… »

622px-Ленинград._Старший_инструктор_пожарной_охраны_А.Г._ВоронковEn route pour Leningrad, Maria fait un arrêt à Novgorod. Pour moi, cette ville c’est « Michel Strogoff » et puis surtout, « La légende de Novgorode »  – sur laquelle subsiste encore un doute quant à son authenticité – qui précède et annonce « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars (qui reste dans les découvertes fondatrices de la lectrice que je suis). J’ai déniché sur France Culture CECI, avec Dimitri Bortnikov lui-même en intervenant.

« Novgorod la Blanche. Novgorod la Grande. La ville aux mille églises. La ville aux murs blancs comme neige. Eh bien…Ils étaient gris ses murs. Des draps sales, ses murs. Et les églises aux coupoles d’or – décapitées pour la plupart. Telles des cheminées sous le ciel, sans feux, ni fumée. Le feu de de leurs iconostases ne chauffait plus les yeux. »

Ah ! Comment dire la force de cette écriture, ça prend au ventre à chaque page…Mais quel beau roman, mais quelle superbe héroïne. Et quel talent inouï !  Car ces tempêtes humaines et historiques, ces souffles puissants de vie qui tentent de repousser ceux de la mort sont victorieux ou presque grâce à Maria, lumineuse, si attachante…Comme il est difficile de dire sans rien livrer ! Dire comme les traces de cette lecture me marqueront fort. Le talent c’est aussi là de nous faire suivre les pas de Maria qui va s’accrocher encore et toujours et va tout donner à ceux qui comme elle petite sont démunis de parents.

640px-Ленинград._Новогодняя_елка« On abandonne les gosses même au paradis, il paraît…Et on les adopte même en enfer. Eh oui. Même dans le pays où tout le monde est censé être heureux et chanter le bonheur – on se débarrasse des moutards. Les toutes jeunes mères, les laissent à la maternité. À la source, quoi. Les pêcheurs parfois rejettent le menu fretin à l’eau…Et les mères, elles pleurnichent de honte un peu, mais les laissent et partent vite-vite, visage caché…Et puis on transfère les bébés dans les Maisons d’enfance. »

J’ai marqué à peu près une page sur trois, tant tout est marquant dans cette histoire comme cette écriture dans laquelle, comme vous le voyez dans les extraits, la ponctuation n’est guère conventionnelle et abondante, imprimant un rythme de lecture très particulier, comme un souffle irrégulier.  Avec Anna la Rousse, Spiridon, Pélagie, Antonina la cuisinière et la nuée de moineaux affamés de l’orphelinat, et puis Maria, on assiste aussi au siège de Leningrad (« Et Leningrad – encerclée. Pour neuf cents jours… ») puis à sa chute.

 » Leningrad, Leningrad…Ville affamée. Ville martyre délirante de faim…Délire de l’hiver! Seuls, les murs qui sauvent…Épais! Chaque immeuble est une forteresse! Et les icônes pleureuses se mettent à saigner des yeux… »

Dans toute la seconde partie qui la transforme en une grande héroïne jusqu’au bout, on aimera Maria inconditionnellement. J’ai eu le sentiment d’être sur les lieux. Les paysages, les visages, les odeurs, le froid de la neige et la chaleur du feu que Maria aime tant allumer, le bruit du train sur les rails, tout est perceptible. C’est un voyage dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans l’histoire des êtres humains qui y sont brinquebalés, rudoyés et souvent abandonnés, dans l’histoire de celles et ceux qui naissent et tentent de grandir dans ces tornades guerrières et meurtrières. Dans tout ce fracas avance Maria et sa difformité qui jamais ne l’empêchera de faire ce que son esprit et son cœur lui disent de faire. Il semble même en lisant et en la suivant que ce n’est ni pensé ni réfléchi, c’est, et c’est tout. C’est inhérent à ce qu’elle est, à qui elle est et c’est bouleversant, sans une once de mièvrerie ou de sentimentalisme béat, mais avec une puissance qui transporte fort et loin. Jusqu’à la dernière phrase, j’ai été tenue, captive, solidaire de ce splendide personnage. Maria qui protègera jusqu’au bout sa volée de marmots. 

« Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid…Comme une statue. Oui. Comme une pietà…La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…

La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice…La neige du don parfait. »

Je salue un si grand talent, j’en suis encore très émue. C’est réellement l’écriture, le style employé, déployé qui impulse ce souffle impétueux et si romanesque, qui donne à la humble Maria une stature qui domine tout ce récit tumultueux, dans la fureur et la barbarie des guerres. C’est beau, poétique, subtil et nourrissant quand on a faim de tout ça. Bravo et merci à Dimitri Bortnikov. Votre Maria entre dans les quelques rares héroïnes que je garde en moi comme des amies, il y en a peu en fait; mais Maria, oh oui ! est inoubliable.

Ecrivant cet article plusieurs semaines après sa lecture, j’en suis encore émerveillée. Un très très grand livre selon mes goûts et mes attentes. Bouleversant.

Pause et reset…

palermo-4217376_640Après cette période difficile pour tout le monde, après de nombreuses lectures, pas toutes chroniquées, faute de temps et d’énergie, je vous laisse jusqu’au 20, date à laquelle ma rentrée se fera sur un roman éblouissant, merveilleux, bien qu’il ne soit pas de tout repos pour l’esprit et pour le cœur.

Je me mets en pause avant un séjour en Sicile, avec l’écriture d’Andrea Camilleri dans la tête et la bande son du Parrain quand je croiserai l’Opéra de Palerme ou en visitant Corleone. Mais pas que. De multiples rendez-vous au retour, et cette pause courte sera le « reset » de la lectrice. J’ai pris un peu d’avance, et dès le 20, donc, il y aura à nouveau quelques articles, un peu plus espacés, peut-être, je n’en sais rien…Ce sera selon mon énergie. Je vous embrasse toutes et tous, vous qui continuez à me lire. Chant sicilien pour encourager les chevaux sur les aires de battage. Videmu e ciao a prestu !

POST SCRIPTUM EN COLÈRE….

Voyage en Sicile tombé à l’eau en cours de route…Je ne peux pour le moment qu’en rêver. Vols avancés, déplacés, reportés, séjour raccourci ou prolongé, ça change tous les jours…Voyage annulé, voilà ! En attendant peut-être mars? Si tout va bien? Donc il se peut, le temps que je digère, que vous me retrouviez ici plus tôt que prévu. 

Trois brèves, trois livres

Un format peu habituel chez moi, mais je veux dire quelques mots de trois livres, le premier acheté les deux autres prêtés. Pourquoi des brèves? Parce que je suis fatiguée, et qu’après ça il y aura une courte pause estivale. Parce que je lis beaucoup, je n’écris pas toujours, je ne trouve pas toujours l’angle d’approche, bref. Alors je me concentre sur mes lectures les plus intéressantes pour écrire longuement. Pourtant le premier de ces trois livres, je ne l’ai pas lâché. Il a eu la malchance de tomber dans une période agitée, et je n’ai pas réussi à en parler longuement. Je tiens pourtant à en dire quelques mots.

9782743649425-475x500-1« Rivière tremblante » d’Andrée A. Michaud, Rivages/Noir.

Ce roman met en scène deux disparitions d’enfants. D’une part en 1979, Michael âgé de 12 ans qui disparaît dans la forêt de Rivière-aux-Trembles alors qu’il s’y trouve avec son amie Marnie Duchamp. On ne retrouve qu’une de ses chaussures. Trente ans plus tard tout près dans une petite ville disparaît Billie Richard qui doit fêter ses 9 ans mais ne rentre pas chez elle.

Les deux enfants ont semble-t-il été happés par la forêt. On va ainsi suivre Marnie et le père de Billie dans leur vie avec cette culpabilité, ce désarroi face à l’absence de réponse sur ces pertes, le virage qu’ont pris leurs vies après ces disparitions entre autres par les soupçons qui pèsent sur eux par rapport à leur responsabilité ou juste de faillibilité parentale pour le père de Billie. Jusqu’à ce qu’un nouveau drame se produise. Voici le bref aperçu du sujet et le tout est très prenant, faisant de ce livre un roman psychologique au meilleur sens du terme. Mais il vaut aussi pour la beauté, le piquant de l’écriture, l’humour triste ou ironique d’Andrée Michaud, le décor, ces lieux où la forêt, l’eau, les animaux ont une place majeure dans le caractère des personnages et puis il y a l’empathie qu’on ressent pour tous, pour moi beaucoup pour Marnie. J’ai adoré ce roman, ce n’est que le second que je lis de cette auteure. J’avais été emballée par « Bondrée », j’ai bien l’intention de lire plein d’autres livres de cette femme dont le talent me fascine. Il faudra vous contenter de ça cette fois ! Un morceau sur une page cornée:

« Il y a des parents qui tentent de tout expliquer de façon rationnelle à leurs enfants dès que ceux-ci percent leurs premières dents, qui leur détaillent la loi de la relativité à quatre ans, les empêchent d’écouter Télétoon et refusent de les laisser s’évader dans ces mondes magiques remplis de créatures insaisissables, monstres ou fées, ogres ou farfadets se nichant dans les rêves pour vous apprendre que le réel n’est pas toujours ce qu’il paraît être et qu’il existe des univers où les arbres sont rouges, où des fleurs de la taille d’un cachalot sillonnent les océans. »

M02070427528-large« Grand-père » – Marina Picasso – Folio

Récit autobiographique de la petite fille de Pablo Picasso, fille de Paulo et sœur de Pablito…Aucun garçon de la famille n’a le droit de porter le prénom du monstre sacré, génie, grand homme…Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce récit si touchant, triste, qui met souvent en colère, montre ce qui reste de l’homme quand on a ôté l’artiste. Pablo Picasso ne fut qu’un artiste et si on se met à le détester plus d’une fois par sa capacité à être cruel, odieux, on est assez sidéré de l’indulgence finale de Marina, qui loin d’être élevée dans le luxe et l’aisance – l’héritage viendra bien plus tard – va apprendre à se débrouiller seule. Remarque de Paulo :

« Comment devenir un homme responsable lorsque, au restaurant, il suffit à ce père insolent de signer sur une nappe en papier pour payer une addition de quarante personnes ? Comment adopter un mode de vie cohérent lorsqu’on entend ce père se vanter de pouvoir acheter une maison sans passer par le notaire, avec trois tableaux qu’il qualifiait avec morgue de « trois merdes barbouillées dans la nuit » ? »

Le passage le plus horrible est la mort de son frère. Et la question est : le « génie » excuse-t-il tout? Je vous laisse à votre point de vue, c’est bien écrit, intéressant, prenant et ça peut susciter des sentiments antagonistes parfois. Je ne vous livre pas mon avis, j’ai du mal à le formuler, mais j’ai aimé cette lecture. Après la mort du grand – père, Marina:

« Pour Picasso, l’objet le plus banal devenait une œuvre.

Il en était de même pour les femmes qui avaient eu le privilège – ou le malheur- d’être prises dans sa tornade. Soumises à sa sexualité animale, il les domptait, les envoûtait, les aspirait, les écrasait sur sa toile. Lorsque des nuits durant il en avait tiré la quintessence, il les rejetait exsangues. 

Tel un vampire au lever du soleil »

4121TaTTQCL._SX195_« Surface » d’Olivier Norek – Pocket

J’ai beaucoup aimé la trilogie et le magnifique « Entre deux mondes » de cet auteur à la plume dynamique, prenante, parfois facétieuse, et en tous cas, voici quelqu’un qui sait écrire. En effet, difficile de lâcher quand on commence. Cependant sans doute est-ce ici le sujet qui m’a moins captivée, mais je suis moins enthousiaste. Noémie Chastain est un très beau personnage, j’ai aimé le lieu de l’histoire, un coin de l’Aveyron moins touristique que d’autres, l’enquête est touffue à souhait. Ce qui fait que j’ai moins accroché c’est qu’ici il n’y a pas la profondeur des sujets précédents et puis bon, je ne suis pas fan d’un petit côté sentimental dans cette histoire. Néanmoins ça reste de très bon niveau, mais j’attends plutôt de lire « Impact » qui je n’en doute pas une seconde me plaira. J’ai lu quelque part qu’Olivier Norek écrirait du thriller ( sans doute parce qu’hélas c’est ce terme mis sur Pocket en 4ème de couv’… ) mais il s’agit bien de roman policier, qui – en particulier dans « Entre deux mondes » –  s’attaque à des sujets de société non négligeables, avec nuances et humanité. 

« Souffle brûlant, odeur âcre de poudre à canon. Dans les yeux, le nez, la bouche, jusqu’au fond de la gorge.

Le corps de Noémie partit en arrière. Elle percuta le mur de la chambre, s’écroula au sol, disloquée comme une poupée de chiffon, et ne sentit rien pendant quelques secondes. Puis elle hurla de douleur. Elle toucha son visage. Juste des chairs à vif. Du liquide poisseux. Son cerveau la protégea par un black-out généralisé. »

« L’autre bout du fil » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani (Sicile)

51W9digQxTL._SX195_Caro Montalbano,

(Lettre ouverte au commissaire Montalbano par son traducteur )

Serge, je suis. Comme cela fera bientôt vingt ans que nous nous fréquentons, je crois que je peux me permettre de te tutoyer. Inutile de me présenter. je sais que tu sais tout sur moi. Apprenant le nom de celui qui allait traduire tes aventures pour les éditions du Fleuve Noir, tu n’auras pas perdu de temps à consulter un fichier informatique ( pour cela, tu as Catarella), mais tu as dû appeler un ami ou un ami d’ami qui t’a raconté « vie, mort et miracles » du soussigné. Donc tu n’ignores pas que, dans le roman policier, ce que je n’aime pas, c’est le mot « policier ». pourtant, en dépit de ma flicophobie, tu es pour moi une présence fraternelle depuis que, dans « La Ferme de l’eau » et « Chien de faïence », tes premiers titres parus en français, j’ai découvert quel genre de flic tu es. »

C’est pour une fois le début de la préface que je vous propose ici. Parce que cette préface est très touchante, comme l’est ce livre qui fut dicté entièrement alors qu’Andrea Camilleri avait perdu la vue. Cette préface de Serge Quadrupanni, au-delà des explications sur sa façon de traduire, est un texte d’affection, d’amitié profonde pour cet auteur, à travers son personnage, l’épatant Salvo Montalbano. 

640px-Police_station_in_Rome,_ItalyLe roman est du même ordre que cette préface touchante. Notre cher commissaire vieillit et l’homme s’attendrit. Dans ce volume, on est à Vigata alors que des marées de migrants échouent sur les rives et qu’ici s’exerce la solidarité et l’humanité, les gens sont accueillis et la police œuvre jour et nuit pour mettre à l’abri ces pauvres gens.

« Et soudain, une idée le frappa : parmi ces misérables, combien de pirsonnes capables d’enrichir le monde par leurs talents ? Combien parmi les cataferi (cadavres) qui se trouvaient à présent dans l’invisible cimetière marin, auraient pu écrire ‘ne poésie dont les paroles auraient consolé, égayé, comblé le cœur de ses lecteurs. »

Ces faits d’actualité sont une vraie toile de fond à ce qui sera à proprement parler l’enquête de Montalbano et de son équipe. Une charmante couturière de la ville est assassinée chez elle à coups de ciseaux. Elle était une femme indépendante, de premier abord installée dans une vie calme et discrète, créative et assistée de Meriam. Silvia envoie le commissaire chez cette couturière, Elena, pour se faire confectionner un costume, et Salvo est fort gêné :

« -Il y a différence et différence.
-Et laquelle ?
-Que moi je ne me déshabille pas devant une femme. Que je ne veux pas qu’une femme me prenne les mesures comme à un cheval, qu’elle me tourne autour avec un mètre en comptant les centimètres des épaules et de la taille. Je veux être enlacé par une femme pour d’autres raisons…. »

schneider-1149346_640L’enquête démontrera que sa vie était plus trouble ou troublée qu’il ne semble. Elena travaille avec Meriam, une jeune tunisienne, le vieux Nicola et le jeune Lillo Scotto. Le Dr Osman est lui aussi un très beau personnage, important. J’ai trouvé dans cet épisode beaucoup d’humanité et un réalisme qui met en avant la belle part des êtres, sans en nier les défauts. Un grand attachement à certains détails, une très belle histoire humaine qui ne refoule pas la laideur du monde pour autant. L’auteur humaniste et engagé, énonce une virulente critique de l’Europe, des administrations, et la lassitude de ceux qui bataillent sur le terrain.

Conversation avec un crabe:

« Qu’esse t’en penses, toi, de l’Europe? demanda-t-il  au crabe qui, de la roche voisine, était en train de le mater.

Le crabe n’arépondit pas.

-Tu préfères pas te compromettre. Alors, je vais me compromettre, moi. Moi, je pense qu’après le grand rêve de c’t’Europe unie, nous avons fait de notre mieux pour en détruire les fondements. Nous avons envoyé se faire foutre l’histoire, la politique, l’économie communes. La seule chose qui restait peut-être ‘ntacte, c’était cette idée de paix. Passque après s’être entre-massacrés pendant des siècles, on n’en pouvait plus. Mais maintenant, on l’a oubliée, cette idée, et donc, on a trouvé la bonne excuse de c’tes migrants pour remettre des frontières, des vieilles et des nouvelles, avec des barbelés. Ils disent qu’au milieu de c’tes migrants, il y a des terroristes qui se cachent, au lieu de dire que ces malheureux fuient justement les terroristes.

crab-79156_640Le crabe, qui ne voulait pas exprimer son opinion, préféra glisser dans l’eau et disparaître. »

C’est un réel bonheur, une parenthèse réconfortante de retrouver Salvo, mais aussi Livia et Fazio, Augello, Mimí et le si fantastique Catarella qui va s’éprendre du chat de la femme assassinée. Ce naïf si attaché à son chef est drôle et touchant par son immense envie de bien faire – et les maladresses que ça génère – Il fait tout avec le sens du devoir et un enthousiasme débordant, j’adore ce personnage auquel Camilleri donne ici une place plus grande, pour son grand cœur, sa générosité, sa naïveté tendre. Les joutes verbales de Montalbano avec le Questeur sont toujours aussi savoureuses et Salvo, de plus en plus souvent, trouve son travail pesant moralement.

« Trop de fois, il s’était retrouvé dans le rôle de l’oiseau de malheur, trop de fois il avait été contraint d’entrer dans la vie des gens avec des mauvaises nouvelles qui détruiraient leur existence.
Et après toutes ces fois bien trop nombreuses, il n’avait toujours pas trouvé la bonne manière d’apporter c’tes nouvelles ou du moins de les rendre moins pénibles à lui-même. »

food-1942403_640Je n’oublierai pas non plus de parler bonne table, bonne bouteille, et le chanceux Salvo qui en rentrant parfois très tard du travail, trouve dans le four les petits – bien que copieux! – plats d’Adelina. Un réconfort assuré. Personnellement, l’idée que je devrais quitter Salvo et les gens de Vigata un jour, ça me chagrine, leur père est mort et s’il nous a laissé encore de quoi savourer cette Sicile pittoresque, on sait que ça va finir. Comme Salvo, je n’aime pas les mauvaises nouvelles.

« Sa discipline de policier lui permettait de faire ce qu’il devait faire, mais son âme d’homme ne pouvait pas contenir toute cette tragédie. »

Fatigué, Montalbano entrera même dans une église:

640px-Monreale-bjs-4« Alors il fit une chose qu’il n’aurait jamais pinsé faire un jour.

Il sortit du commissariat à pied et se dirigea vers l’église la plus proche. Il entra.

Elle était complètement vide.

Il alla s’asseoir sur un banc, se mit à mater les statues des saints. Elles étaient toutes en bois, avec des têtes de paysans, des têtes de pêcheurs et la statue la plus grande de toutes était celle du Noir San Calò. Va savoir, peut -être Calogero était-il arrivé jusqu’ici en barque.

Puis, à l’improviste, un son explosa, quelqu’un s’était mis à l’orgue.

Il reconnut l’air, c’était la Toccata et fugue en ré mineur de Bach. »

( Je vous la propose au violon )

Tant que nous le pouvons, lisons Andrea Camilleri. Je crois que c’est un des meilleurs de la série, avec une volonté ici d’exprimer une forte humanité, une obsession de la vérité, la nécessité d’être juste et de ne jamais fermer ni son cœur, ni ses yeux. Un beau livre, que Camilleri n’abandonne pas au chagrin grâce à son humour pittoresque. Et puis, bravo et merci Mr Quadruppani.

33115794Affaire résolue, fin du livre:

« Montalbano se carra dans le fauteuil. Il se sentait en paix avec lui-même et avec le monde. Maintenant, le seul problème qu’il avait devant lui, c’était d’aller se choisir un beau costume. »