Quelques questions à Béatrice Hammer, à propos de « Ce que je sais d’elle »

Chère Béatrice

Je vous remercie d’accepter de répondre aux interrogations qui me sont venues à la lecture de votre livre. Texte plus complexe qu’il ne semble avec sa forme courte et aérée, qui fait penser qu’on peut dire beaucoup en peu de mots – et ce n’est probablement pas si facile à réussir – et vous l’avez fait et bien fait.

Livre que j’ai beaucoup aimé, et puis lecture qui au fond brasse pas mal de réflexions, et des questions. Voici ce qui m’a marquée, émue, et déstabilisée, vous êtes libre de répondre à votre convenance.

51irgKfrLXL._SX195_-Votre livre compte d’abord un personnage, une femme disparue qui occupe tout le texte et l’esprit de toutes les personnes qui vont parler d’elle. L’enquêteur ou l’enquêtrice est anonyme, on ne sait pas si c’est quelqu’un de la police ou de la presse, les questions ne sont pas écrites, c’est la réponse qui les suggère. J’ai trouvé le procédé subtil et intelligent, pour deux raisons : d’une part ça amplifie la curiosité et d’autre part, à travers les réponses de chacune des personnes interrogées, on s’aperçoit que :

– le regard porté sur la disparue est complètement différent, et même parfois totalement opposé de l’un à l’autre des témoignages, ce qui m’amène à envisager le résultat de l’enquête comme un puzzle dont les pièces ne s’accordent pas.

– ce qui est dit sur la disparue en dit autant voire parfois plus sur le témoin que sur cette femme

-C’est exactement ça, et c’est pour cette raison que, comme vous le dites, certaines pièces du puzzle ne s’accordent pas avec les autres. Le portrait de la disparue s’élabore en nous grâce aux reflets que les personnes qui l’ont connue livrent à l’enquêteur (et vous avez tout à fait raison, on ne sait rien non plus de l’enquêteur, ni son statut ni même ses paroles, on le découvre, lui aussi, au cours de la lecture). Le livre joue avec la notion de reflet, de portrait en creux, de miroir. Certaines personnes se contentent de projeter leurs propres sentiments sur une sorte d’écran blanc que serait la disparue pour eux, tandis que d’autres sont allés à sa rencontre. Qui croire ? Qui ne pas croire ? C’est l’enquêteur – puis le lecteur – qui se fait sa propre idée, au fil des pages – selon son vécu personnel aussi, bien sûr.

-Je me suis donc sentie assez déstabilisée, même si je le savais bien sûr déjà, par le fait que l’image que nous donnons n’est pas perçue uniformément. Ici cette femme semble multiple, et ce qui lui est arrivé de l’ordre de la supposition. Et on se dit qu’elle avait perdu de vue ce qu’elle était profondément dans le jeu des relations familiales et sociales.

Ci-dessous

Béatrice Hammer, au sourire et aux yeux pétillants

-Oui, en effet, c’est un thème qui m’est cher : que voulons-nous vraiment ? Qui sommes-nous vraiment ? Dans ces interactions constantes qui nous constituent, comment arbitrer entre ce que les autres attendent de nous, ce dont ils ont besoin, et nos besoins propres ? Et, dans le domaine de la création, faut-il créer à tout prix ? Le peut-on ? Le doit-on ?

-Votre livre parle de l’identité, de la perte de sens d’une vie et puis des relations humaines bien sûr, hasardeuses parfois, décevantes ou confiantes. Certains témoignages révèlent celui qui parle mais une interprétation erronée de la disparue (en tous cas, personnellement, j’ai ressenti de l’amitié pour elle et de la compassion aussi). On voit certains de ces témoins parler d’eux plus que de l’absente, qui finalement ne fait que révéler leurs faiblesses par certains côtés, et le peu d’attention réelle et désintéressée qu’ils lui ont portée.

-En effet, mais c’est parfois le signe d’une grande souffrance… Je ne porte pas de jugement sur mes personnages, même si certains me sont plus sympathiques que d’autres : chacun a ses raisons.

Ceci étant, je suis ravie que vous ayez ressenti de l’amitié et de la compassion pour la disparue. J’en éprouve moi aussi, et également pour l’enquêteur !

Toute la subtilité de ce livre est dans sa simplicité sobre et sa profondeur qui donne à réfléchir sur soi et les autres, sur le jeu des miroirs. Je trouve ça remarquable.

-Merci beaucoup, vous avez parfaitement compris ce que j’ai voulu faire en écrivant ce livre.

Béatrice, je vous remercie d’avoir bien voulu discuter avec moi et celles et ceux qui parfois me lisent.

-C’est un très grand plaisir pour moi, on a rarement des retours sur ses romans de personnes qu’on ne connaît pas dans la « vraie » vie, et cela me touche beaucoup de savoir que vous avez aimé ce petit livre, d’autant plus que je vous sais à la fois franche et exigeante, et que j’apprécie beaucoup vos chroniques.

« Ce que je sais d’elle » – Béatrice Hammer, éditions d’Avallon

51irgKfrLXL._SX195_« Elle n’a pas disparu. Elle est morte. Un jour on retrouvera son corps.

Ne me demandez pas pourquoi. Je le sais. Je le sens. Si elle vivait encore, je le saurais. C’est comme ça entre nous.  Depuis toujours. Enfin, depuis longtemps. Tellement longtemps que les autres n’ont pas idée.

Si elle s’est enfuie, elle m’aurait prévenue.D’une manière ou d’une autre, par un silence, une allusion, un de ces non-dits qu’il y a toujours eu entre nous. Elle me l’aurait fait savoir. Il y aurait eu des pauses, des soupirs dans notre conversation. »

Eh bien voici un court roman de Béatrice Hammer que j’ai beaucoup aimé,  j’ai déjà parlé à propos de son livre « Une baignoire de sang ». J’ai préféré celui-ci pour sa sobriété efficace, mais avec aussi le plaisir de l’écriture vive qui s’adapte à toutes les nuances des diverses voix qui vont s’exprimer. A noter que ce livre n’est pas une nouveauté.

« C’est ça, vraiment: elle voulait faire partie du lot. […]

À mon avis, elle a eu besoin d’être libre. De ne plus être dans ce fameux lot. Alors elle est partie. Une nouvelle fois, elle avait besoin de choisir, vous comprenez? Choisir sa vie, c’est tellement important. »

L’idée est simple mais excellente: une femme a disparu sans laisser de traces, épouse parfaite et mère tout aussi parfaite de deux jeunes garçons.

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Un enquêteur ou une enquêtrice, on ne sait pas qui est-ce, interroge les personnes qui l’ont côtoyée, proches ou pas. Ainsi vont se dérouler les avis, sentiments et ressentiments de celles et ceux qui l’ont connue, mais aussi les fantasmes et les suppositions hasardeuses.

 » Moi je crois qu’elle s’est suicidée, voilà.[…]

Parce que la vie, ça peut devenir insupportable, ni trop dure ni trop monotone, mais juste insupportable, on peut plus continuer. On se rend compte qu’on peut plus faire machine arrière, on a beau faire, on ne veut plus, on ne peut plus, on est au point de non-retour, il n’y a plus le choix, il faut juste en finir. »

Le résultat est vraiment très intéressant, sur la forme d’abord, car on lit sans encombre et sans pause, on passe d’une parole à une autre, ainsi jusqu’au dénouement. Mais c’est surtout ce que dit ce texte intelligent et fin page après page. Personnellement je me suis posé beaucoup de questions. La première venue étant : pourrai-je avoir envie de tout plaquer un jour ? Question dans l’hypothèse où la disparue aurait pris un départ volontaire. Bien sûr les options criminelles ou accidentelles sont ici aussi soutenues – parfois de façon comique, comme cette commerçante qui parle du Bureau des légendes – …mais tout est possible en absence de lettre ou autre message.

« Je sais que certains ont besoin de croire qu’elle est morte, je comprends ça, c’est plus facile, un drame, ça fait moins peur qu’un départ volontaire.

Il ne faut pas les croire. Ce sont eux qui sont morts. Elle est vivante, elle y est parvenue.

Elle nous montre la voie. »

La réflexion pour moi la plus dominante porte sur le fait qu’on voit ici le regard qu’on pose sur elle, l’avis qu’on s’en fait, les fantasmes qu’elle provoque, les interrogations et même les envies que son départ, son absence génèrent, tout ça entouré soit d’angoisse, soit d’un mystère inquiétant ou excitant soit de chagrin profond…(quand j’emploie « on », c’est chaque personne agglomérée aux autres, un « on » à l’anonymat pratique parfois pour les commérages). Les personnes interrogées ne sont pas nommées, on comprend qui elles sont simplement par leur propos.

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Après quoi on se la pose, cette question : comment me perçoit mon entourage, moi ? Et que diraient mes proches, mes ami-e-s, mes voisins, ma boulangère si je disparaissais ainsi, du jour au lendemain…Il y aurait de tout, comme ici, d’autant quand on est une personne comme on dit « sans histoire(s) ». Les témoignages des enfants sont évidemment les plus bouleversants et les plus aimants. Ces voix tracent un contour au final assez flou de la disparue, protéiforme et plus ou moins bienveillant. Reste qu’il est impossible même de mettre trop d’extraits qui en diraient plus que nécessaire et que ce livre a été une très agréable lecture, très captivante. Je préfère donc poser quelques questions à Béatrice Hammer, entretien que vous lirez demain.

« Tourbillon » – Shelby Foote – Gallimard/La Noire, traduit de l’anglais (USA)par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen

« Le greffier »unnamed

En général, la première semaine de septembre amène le temps le plus chaud de l’année et ce jour-là n’y faisait pas exception. Au-dessus de nous, les ventilateurs tournoyaient lentement. Leurs pales projetaient l’air vers le plafond mais nulle part ailleurs. Elles émettaient un grincement, un grincement continu et monotone ( on l’entendait pendant les dix premières minutes, puis plus du tout, à moins d’y penser ou d’y prêter spécialement attention) au-dessus des rangées de gens de la ville et de la campagne en manches de chemise et en calicot, et des quelques Noirs dispersés avec leurs grands faux cols et leurs chaînes de montre. Sur la galerie, les paysannes amies et parentes de Eustis et du vieux Lundy, munies de sels Cardui et de tabac à priser Tube Rose, tenaient des éventails en carton aux bords ramollis et effilochés car on en était au quatrième jour. Tout était terminé, on attendait plus que  le verdict. »

Lecture exceptionnelle de ce roman noir difficile à lâcher. Plusieurs choses m’ont beaucoup marquée ici. La quatrième de couverture indique qu’en 1959 ce livre paru en 1950 aux USA, ce livre jugé scandaleux fut jeté à la décharge de Memphis par des membres de l’American Legion. Quant à cet auteur, si vous souhaitez en savoir plus, suivez CE LIEN, passionnant.

L’histoire se déroule dans l’état du Mississippi essentiellement, et c’est dans ce Sud chaud, moite et dévôt que va se dérouler l’affaire Luther Eustis, le livre commençant à rebours avec le procès de cet homme. Livre polyphonique, une forme que j’ai toujours beaucoup aimé, et forme qui ici précisément ménage l’opinion qu’on va se faire de ce Luther Eustis, jugé pour le meurtre de Beulah. Chacun racontera sa version, y compris Beulah .

moon-1024913_640« Le passé a fui, temps perdu et mort, et l’avenir aussi: l’avenir est mort.  Pour moi, il n’y a plus qu’un temps unique, le présent, alors que je m’enfonce toujours plus en regardant vers le haut. Pour moi, ça n’est pas un souvenir, ça est. Je vois les bulles monter, comme des perles sur un fil qui se déroule au ralenti hors de ma poitrine et qui monte paresseusement vers la surface ridée que le clair de lune ne peut pas pénétrer. La lune brille, je l’ai vue, mais je ne connais qu’une seule chose: deux mains, deux bras qui se dressent comme des piliers: Meurs !Meurs ! Peu m’importe, que j’ai envie de lui dire. J’ai pas peur. Tu me ramèneras à la surface et je parlerai et alors… »

Belle option de narration qui fait parler la mourante. Le début du roman accroche immédiatement avec ce tribunal et le portrait de Nowell l’avocat et de Holiman, le juge aux allumettes.

supreme-court-building-1209701_640« Le juge Holiman donnait ses instructions au jury. C’était un vieillard avec un fanon de dindon, qui avait dix ans de plus que quiconque dans l’auditoire. Il parlait en mâchonnant le tuyau de sa pipe qu’il aurait pu acheter à Yale en 96, sauf qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une fac, à plus forte raison dans une université de l’Est. Chaque jour il vidait sa boîte d’allumettes de cuisine pour éviter que sa pipe ne s’éteigne et il crachait dans le pot de chambre posé près de lui, juste derrière son siège, sur une couche d’allumettes cassées qui s’épaississait tous les jours davantage, de sorte que, l’après-midi venu, si vous approchiez de lui par derrière, les semelles de vos chaussures ne touchaient plus le plancher. »

Eustis est marié à Kate dont il a trois filles, Myrtle, Rosaleen et Luty Pearl. Il va quitter femme et enfants quand il va rencontrer Beulah. Quel destin que celui de cette belle blonde, vendue sur un lit depuis son enfance à tous les hommes de passage. Beulah est un beau personnage. Et globalement dans ce livre, si on excepte la mère de Beulah – à sa décharge, elle a sans doute vécu ce qu’elle impose à sa fille –  les femmes sont de beaux personnages. Beulah et Eustis vont se rencontrer et sous de faux noms, Sue et Luke Gowan, vont partir vivre leur amour dans une cabane sur une île. Là vit Miz Pitts et son fils Nigaud, muet. Mais sa mère l’a éduqué et Nigaud ne l’est pas tant que ça, et puis il est un homme transi d’amour pour Beulah.

House of Prayer« Chagrin, dit le dictionnaire, « peine ou déplaisir causé par un événement fâcheux ». Vieilli: « douleur physique ». Il n’y avait rien de vieilli dans mes impressions. L’ennui avec un dictionnaire, c’est qu’il essaie de tout expliquer avec des mots, et il y a une limite aux choses qu’on peut dire avec des mots. Personne ne peut savoir ce qu’un mot signifie avant qu’on l’ait ressenti. Je savais cela maintenant. Chagrin, par exemple. »

bible-816058_640Ce qui est omniprésent dans ce roman, c’est la Bible et le poids de la religion, de la croyance en général et du fanatisme. Ce qui est frappant, c’est ce que j’appellerai le grand cirque de la foi avec ici Frère Jimson. Les chapitres de prêche sont absolument terribles, à faire peur. Ce que va faire Eustis, tuer Beulah pour retourner vers Kate et ses filles, est pour lui selon la volonté de Dieu, du Diable tout autant, et lui ne serait que le pauvre instrument de ces forces qu’en simple humain il ne peut maîtriser. Je vous le dis comme je le ressens, Eustis est juste écœurant de veulerie. Je l’ai détesté d’un bout à l’autre .

Ainsi sont contés les faits par le greffier, le reporter et Nigaud, dans la première partie, par Eustis et Beulah dans la seconde et pour finir dans la dernière partie par l’épouse (Kate), l’avocat, et le geôlier. D’autres voix se mêlent aux premières, comme le témoignage de Miz Pitts, un des personnages les plus marquants et peut -être le plus attachant du livre pour moi. Pourquoi?  Parce que Miz Pitts a une histoire terrible, c’est une femme intelligente, qui a su s’en sortir grâce à cette intelligence et une force de caractère peu commune. Il fallait bien ça pour survivre à ce qu’elle a vécu; et puis elle a son fils Nigaud auquel elle a donné des armes pour vivre comme un être humain, lire, écrire, comprendre le langage des signes et le langage labial. Elle vit de la pêche, travaille dur et sans se laisser faire par qui que ce soit, elle est une femme moderne dans un univers archaïque. Néanmoins elle défend avant tout son fils si fragile.

new-york-times-newspaper-1159719_640Beaucoup de personnages interviennent, jamais superficiellement, le monde des tribunaux, de la police et de la presse en ville et le monde de la campagne; j’ai ressenti comme une distorsion du temps. On est au XXème siècle, le début et la fin nous le confirment, mais les autres personnages semblent d’une autre époque, il m’a semblé percevoir un écart conséquent entre ces deux univers, je crois que ce n’est pas qu’une impression et c’est peut être bien encore le cas aujourd’hui.

L’écriture est captivante, on ne s’arrête pas d’avancer parce que même sachant ce qui s’est passé, écouter les versions, interprétations de chacun est une véritable immersion dans des cerveaux, dans des vies et dans des situations terribles pour beaucoup.

« L’Amour nous a trahis. Nous sommes essentiellement, irrévocablement seuls. Tout ce qui semble vouloir lutter contre cette solitude est un piège. L’Amour est un piège. L’Amour nous a trahis dans ce siècle. Nous avons laissé passer notre chance en 1865, bien que nous ayons combattu avec une fureur qui semblait indiquer le pressentiment de ce qui arriverait si nous avions vécu. »

bible-1948778_640J’ai cordialement détesté Luther Eustis, vraiment. Très intéressante dernière partie avec un avocat qui va plaider l’irresponsabilité pour éviter la peine capitale. Mais chacun, chaque témoin, même Kate sait bien que Luther a joué de sa « foi » pour s’absoudre aux yeux de Dieu; mais aux yeux des hommes, c’est autre chose. Sa Bible, on le verra, sera témoin à charge de son acte, il y voit le démon en action, alors il prie…

Un univers incroyable, j’ai trouvé ce roman d’une force, d’une acuité et d’une âpreté exceptionnelles ajoutées à une construction parfaite. Pour moi un grand roman et il faut se réjouir de sa traduction en français aux éditions Gallimard en 1978, et de son retour à La noire aujourd’hui.C’est la découverte d’un très grand écrivain, que je me garderai bien de comparer à tout autre et qui j’espère sera lu largement.

Cette chanson

« Devenir quelqu’un » – Willy Vlautin – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-j    « Horace Hopper ouvrit les yeux et regarda son réveil: cinq heures du matin. Il pensa aussitôt à sa mère,  qu’il  n’avait pas vue depuis près de trois ans. Puis il se rappela que, dans un peu plus d’une semaine, il serait seul dans un car qui le conduirait à Tucson. À peine réveillé et déjà la boule au ventre.

Le jeune homme se leva, enfila un jean et une chemise écossaise à manches longues, mit ses bottes et tenta d’émerger. Il se servit un verre d’eau puis examina les photos de boxeurs qu’il avait collées sur le mur de son camping-car. Il les avait découpées dans le magazine The Ring, et elles représentaient toutes des combattants mexicains. »

Willy Vlautin récidive avec à nouveau un personnage jeune, plus un adolescent, mais âgé de 21 ans seulement. Comme dans « La route sauvage », il nous met en contact proche d’un jeune garçon qui souffre d’une perte ou d’une absence d’identité, avec une mère qui l’a délaissé et un père dont il ne sait rien sinon qu’il est métissé blanc et indien. Horace ne connait à peu près que la vie au ranch du couple Reese. De braves gens qui l’aiment comme leur fils. Les pages qui décrivent Eldon allant chercher Horace chez Doreen, sa grand-mère sont d’une grande tristesse. Tout comme celles un peu plus loin sur le départ d’Horace pour aller à Tucson chez sa tante Briana afin de commencer sa vie de boxeur .

« – Sa chambre est derrière la cuisine. » La voix de Doreen avait faibli et les larmes lui étaient montées aux yeux. « Dites- lui qu’il passe me voir de temps en temps. Dites-lui que je vais me sentir seule sans lui et que je l’aime. »

Eldon avait traversé la cuisine, poussé une petite porte et découvert une espèce de garde-manger où il y avait à peine la place de mettre un lit une place. La hauteur sous plafond devait être d’un mètre cinquante. « 

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Horace s’imagine Hector Hidalgo, boxeur mexicain, sa chambre est tapissée de ses héros du ring, jusqu’au moment où il se décidera à chercher un entraîneur, à partir et à tenter de « devenir quelqu’un » par la force de ses poings.

« Âgé de vingt et un ans, Horace mesurait un mètre soixante-dix et pesait cinquante-sept kilos. Il était moitié blanc, moitié indien païute, il avait des cheveux noirs qui lui arrivaient sous les épaules, des yeux marron foncé, un long nez fin, et malgré son âge il ne se rasait que rarement. Il s’était fait tatouer le biceps gauche avec, de haut en bas, « Slayer » ( Tueur )  écrit à l’encre rouge, « Hell awaits » ( L’Enfer attend ) à l’encre noire, et un crâne cornu couleur charbon aux yeux écarlates. »

Si vous connaissez cet auteur, vous savez comme ce genre d’histoire sous sa plume devient émouvante, et bien plus que ça. J’ai souvent eu une boule dans la gorge en lisant ce très très beau roman. Et ce n’est pas du tout de la « pleurnicherie à deux sous », non, c’est une véritable émotion qui saisit au détour d’une phrase, d’un geste ou comme ici, avec cette discussion entre Eldon et Louise.

« -Pourquoi veut-il à tout prix être boxeur?

-Je ne sais pas trop, murmura Eldon. J’y ai beaucoup réfléchi et je n’ai pas de réponse. Mais n’oublie pas qu’il est jeune et que beaucoup de jeunes gens veulent faire leurs preuves.

-Est-ce qu’il va se faire mal? 

-C’est assez inévitable.

-Est-ce que tu crois qu’il reviendra ?

Louise se retourna et regarda son mari.

-« Oui.

-Tu en es convaincu ou tu dis ça pour me rassurer?

-Il reviendra, je te le promets.

Ils se turent et Eldon caressa la hanche de sa femme jusqu’à ce qu’elle se rendorme. »

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Une chose caractérise Willy Vlautin, c’est qu’il ne truffe pas son livre d’une grande violence, exception faite, mais c’est inévitable, celle des combats de boxe, ou de vrais salauds, non. Il y a ici de pauvres types, certes, qui bricolent de la piteuse arnaque à la petite semaine. Ici, on a un entraîneur alcoolique, qui vole Hector sur ses gains quand il combat. Le monde de la boxe n’est pas le plus loyal, le plus droit et les arrangements entre les organisateurs, les entraîneurs, sont douteux. Mais peut-on dire que ce sont de grands mauvais? Ruiz est un pauvre type, mais au fond, il aime quand même bien Hector et l’entraîne avec ce qui lui reste d’énergie. 

« Horace mit l’argent dans sa poche et s’éloigna. Il s’installa tout au fond de la salle pour assister au combat suivant et essaya, en vain, de chasser de son esprit l’image de Ruiz en train d’accepter l’enveloppe. Interprétait-il mal ce geste? Il ne le pensait pas. Ruiz avait touché de l’argent pour le match, sinon il ne lui aurait pas donné deux cents dollars aussi facilement. Son entraîneur l’avait arnaqué. Le combat commença mais plus Horace restait là, plus il déprimait, si bien qu’il décida de partir. »

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Dans ce livre domine la présence des Reese, et en particulier celle de Eldon. Magnifique personnage, intelligent, attentif, bon et compréhensif. Jamais il ne se mettra en travers des envies d’Horace, contre ses aspirations, mais il veillera toujours, silencieusement mais attentivement à ce que le gamin ne s’échoue pas dans la rue. Le couple Reese n’est plus jeune, Louise a des soucis avec sa mémoire et Eldon souffre du dos. J’ai aimé ces gens si fins, si tendres. Et bien sûr Horace/Hector, en quête de lui-même dans un monde impitoyable. Les scènes de ring sont dures, violentes, il y a même des enfants qui combattent, allant vers un rêve dont la plupart ne sortiront pas indemnes, voire fracassés. 

Mais l’impression que j’ai en sortant de cette lecture, c’est celle d’un amour inconditionnel des Reese pour ce garçon, et d’un jeune homme qui est allé au maximum de ses possibles pour trouver qui il est. Les paroles d’ Eldon restent en Horace dans les situations critiques, ils sont sa colonne vertébrale.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir. Nous naissons avec un regard innocent, mais ce regard finit inéluctablement par se poser sur la douleur, la mort, la fourberie, la violence, le chagrin. Avec un peu de chance, on vit suffisamment longtemps pour voir mourir tout ce que nous chérissons. Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le cœur dans un monde qui est fait précisément pour cela. Ils jettent de l’huile sur un feu impitoyable qu’on a déjà bien du mal à maîtriser, tous autant que nous sommes. »

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Acte douloureux, cruel, sauf que Willy Vlautin, bienveillant, a créé les Reese, juste pour aimer Horace. Devenir quelqu’un, c’est ce à quoi chaque jeune personne aspire, ici c’est avec des lacunes familiales, affectives, avec cette lacune identitaire des enfants abandonnés. Et Eldon et Louise Reese sauront tout combler, combler d’amour.

J’ai eu les larmes aux yeux souvent et je sais grâce à cet écrivain de m’avoir touchée à ce point. Comme le dit la 4ème de couverture sous la plume de William Boyle : »Un magnifique western et un grand livre sur la boxe, mais par-dessus tout un immense roman américain sur l’empathie, l’identité et l’espoir. Etourdissant et poignant. »  J’ajoute « déchirant ».

A ne pas manquer.

Horace aime le metal et son baladeur ne le quitte pas. Il écoute entre autres « Show no mercy » de Slayer

 

« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.