« D’ombres et de crocs » – François PACAUD – Rouergue noir

« Pour planter un piquet de clôture, pour peu que vous ayez le choix, il vous faut d’abord trouver le bon emplacement. Si la terre est trop meuble, ou à l’inverse trop friable, c’est peine perdue. Enfoncez-le aussi consciencieusement que vous le souhaitiez, et vous pouvez être certain que quelques jours plus tard, à la faveur d’un orage, d’un coup de vent un peu trop violent ou d’un animal qui sera venu s’y frotter l’échine, vous le retrouverez affaissé lamentablement. »

Ce livre est le premier roman de l’auteur, oscillant entre roman familial, roman fantastique, thriller… Je peux dire que j’ai été bien accrochée, mais pas tout de suite. Les premiers chapitres mettent en place le personnage principal, Etienne, dont la mère est en établissement pour personnes âgées, atteinte de troubles psychiques. Bien que mutique depuis longtemps elle va prononcer quelques mots qui vont éveiller chez son fils le besoin de retourner vers la maison natale, dans la Creuse, pour ce que j’appellerais une mise à plat de l’histoire familiale, un éclaircissement pour Etienne, qui n’a plus que sa mère, et c’est elle, qui bien que devenue mutique, lui a dit quelque chose qui le pousse à retourner dans la maison vide.

« Le jour se levait à peine. Étienne en contemplait les pâles lueurs à travers la vitre sale de la petite fenêtre de la cuisine. S’il avait dormi d’une traite, il n’avait pas pour autant le sentiment de s’être réellement reposé, et le café brûlant qu’il ingurgitait à petites gorgées dans l’espoir d’obtenir une dose d’énergie supplémentaire ne produisait pour l’instant aucun effet. Il repensait à son cauchemar. Ce n’était pas le premier, et ce ne serait sans doute pas le dernier, mais celui-ci se plaçait indubitablement dans le haut du panier. De l’angoisse haut de gamme. »

Etienne y entreprend un rangement, du déblai, et au final un grand dérangement dans la tête du jeune homme – la mise au jour de choses ignorées d’Etienne, ou enfouies, ou cachées, ou tues tout simplement. Dont un cahier, mais aussi des objets qui parfois lui évoquent ses jeux avec son petit frère Alexis; il ne comprend pas tout et nourrit un sentiment qui oscille entre une sorte de rancune –  » Je ne savais pas…Pourquoi?  « – et une peur larvée.
Le roman passe de quelque chose de classique à une histoire sans arrêt « parasitée » de souvenirs, peu à peu emplie d’inquiétude, avant une réelle angoisse . Etienne arrive à Arranches, passe devant la boucherie Venelles: « Au roi du boudin »,  et retrouve Fernand, le vieux voisin, qui en sait beaucoup sur l’histoire de cette maison, sur celle de la famille d’Etienne, qui lui n’a que peu de souvenirs, quelque chose d’occulté en lui. Chez Etienne, qui ne cesse de tenter de creuser dans sa mémoire, après une conversation entre Fernand et le vieux Dalton:

« Contre toute attente et malgré les talents de conteur discutables du chasseur rondouillard, Etienne s’était laissé prendre par le récit, si bien que le vieux Dalton avait temporairement chassé le reste de ses préoccupations. Mieux, il fournissait à Etienne une explication qui, à défaut d’être totalement rassurante, était beaucoup plus satisfaisante que tout ce que ses méninges angoissées étaient à même d’inventer.
 » Tu as simplement dû entendre parler de ce fait divers à la radio, et il se sera transformé en mauvais rêve. Il faut juste que tu foutes le camp d’ici fissa! Quant à cette pauvre malheureuse, elle est sans doute tombée dans les griffes du vieux Dalton ou d’un autre détraqué comme il y en a partout. Pas de raison que la campagne creusoise fasse exception! Tu n’as rien à voir là-dedans! Rien!

C’est donc de ça que tu as peur? »

Je sais, vous ne comprenez pas de quoi il s’agit, qui est la pauvre malheureuse, et le vieux Dalton? C’est là une histoire qui touche en quelque sorte au secret de famille, le genre de chose qui met au minimum mal à l’aise, des années après les faits, et puis quelque chose de plus collectif, lié à la population locale, au lieu, aux croyances…Je sais que je ne vous dis que bien peu à propos de ces fichues traditions par lesquelles peuvent passer des messages, parfois menaçants sans en avoir l’air. L’angoisse d’Etienne ne cesse de grandir, alimentée par le fait de ne pas trouver de réponse à ses interrogations et le mystère, en un silence pesant, dans les non-dits, le ronge peu à peu, mettant son cerveau et son mental à très rude épreuve. Moi je sais que je ne délivre rien, mais ce que j’affirme, c’est que l’angoisse se transmet fort bien à la lectrice que je suis. Si les romans avec un penchant vers le fantastique ne sont pas ce que je préfère, ici c’est un voyage dans le cerveau d’un homme inquiet, qui cherche des réponses à un pan de son histoire familiale, et qui ne trouve que des poussières, des traces à demi effacées, les souvenirs de rares témoins restant de cette époque. 

« -Je ne peux pas passer une nuit de plus ici. Je n’y arriverai pas, asséna-t-il au vide, qui lui répondit d’un épais silence.

Et de ces quelques mots sa décision fut scellée. Cet argument à lui seul venait de balayer tous les autres. Cela n’enlevait rien à son besoin d’aller jusqu’au bout, de ne pas réserver à l’histoire démentielle qui s’étalait par bribes devant lui le même sort qu’aux trouvailles poussiéreuses de la grange, agonisant désormais sur le carrelage glacé du salon et le tapis boueux de la cour. Mais si l’argument de la nuit à venir surpassait les autres, c’était parce que celui-ci s’accompagnait d’une préoccupation vitale. Si, dans un souffle, Etienne avait formulé ces mots, c’est parce qu’il ressentait au plus profond de ses tripes que cette dernière nuit hypothétique en Creuse pourrait bien être la dernière de toutes ses nuits. »

On a ici un roman très riche, dense, plein de détails qui mis tous ensemble permettent à Etienne de retisser un peu de la vérité, celle qu’il cherche, après la visite à sa mère.

C’est ce que j’ai trouvé le plus réussi dans ce livre, le talent à faire monter en puissance les peurs du personnage, peurs qui virent en terrible angoisse, attaquant la pensée rationnelle, le sommeil, la raison. Quand surgit le Morpal creusois:

« Au hasard d’une racine sur laquelle elle vint prendre appui, son faisceau révéla un long cou semblable au corps d’un serpent monstrueux avec, au bout, la tête du Morpal. Outre les deux yeux qu’il ne connaissait que trop bien, Etienne y distingua deux longues oreilles qui se mouvaient sans cesse, telles des antennes essayant de capter l’intégralité des détails du monde autour d’elle. Sa contemplation s’arrêta là car, agissant comme un lasso, le long cou serpentiforme envoya cette tête terrifiante en direction de celle du gendarme. Une gigantesque gueule garnie de crocs trop nombreux pour être comptés s’ouvrit en un éclair. De longues gerbes de sang s’élevèrent alors, retombant sur le cadavre mutilé et la terre alentour. »

Voici donc ce qui peut surgir, dans la Creuse, et ce n’est que le début de ces pages sur la rencontre d’Etienne avec le monstre. J’ai de la difficulté à parler de ce roman. Il ne faut pas trop en dire, évidemment, le scénario est complexe – il se déroule doublement dans le cerveau du personnage et dans la réalité.
La fin est encore elle aussi très angoissante, avec des visions fantastiques, métaphoriques je crois, je ressens là une grande compassion pour Etienne, qui au bout du compte repartira dans un état proche, tout proche de la sidération. Et puis la fin, assez folle, le retour d’Etienne auprès de sa mère.

Cette histoire oscille entre le monde bien réel et concret de cette Creuse qu’on perçoit ici comme un univers à part, fait de légendes, de mythes, et de quelque chose de menaçant à quoi il ne faut pas toucher. Comme les histoires de famille, entre autres sujets. On ressent beaucoup de sympathie pour ce pauvre Etienne, mis à très rude épreuve.

Je qualifierai plutôt ce roman de « fantastique » bien que ne tombant pas dans l’excès, sauf, sauf quand Etienne commence à perdre les pédales, mais c’est évidemment cohérent. Et je dois dire que j’ai ressenti une grande compassion pour Etienne, confronté ainsi à l’histoire de famille. On est soulagé – un peu – que le voisin Fernand soit présent. Lui qui connait tout de l’histoire d’Etienne et de sa famille.

Quant à la fin du roman, je ne sais trop quoi en penser, je veux dire les derniers jours que passe Etienne dans son hameau natal, après avoir « déterré » des souvenirs, des non-dits et vu, entendu des choses que moi, personnellement, je ne peux qualifier que de délire ( je suis extrêmement rétive face au « fantastique », et sur la fin, ça va assez loin dans ce sens…seraient-ce juste des métaphores? Je sais qu’en partie, oui, mais finalement, c’est bien fichu puisqu’on y croit, à ces « apparitions » plus qu’étranges, effrayantes. Moi qui ai envie depuis longtemps d’aller voir la Creuse, eh bien ça m’inciterait plutôt à y aller plus que le contraire, juste histoire d’être certaine que ce que décrit cet auteur est faux. Enfin j’espère…
Je ne vais pas vous raconter bien plus mais ce que je peux dire, c’est que j’ai été très accrochée sur la grande première partie, puis déstabilisée plus tard, – ce qui n’est pas du tout un défaut, bien au contraire – avec l’arrivée du « fantastique » dans le récit. On peut sans doute parler d’une écriture métaphorique – enfin, j’espère… -, en tous cas, j’ai été Etienne parfois, dans sa quête sur l’histoire de sa famille. Le personnage d’Etienne est très attachant, démuni parfois avec l’histoire qu’il cherche à démêler, à mettre au jour. Quant à moi, la seule chose que je n’ai pas beaucoup aimé, c’est le côté « fantastique », surtout vers la fin, même si je comprends bien l’usage qu’en fait l’auteur, mettant ainsi en « images » l’angoisse, la peur, les souvenirs malaisants et le chagrin. 
C’est en fait habile, dans cette Creuse rurale guère peuplée et qu’on sent encore sous l’influence de vieilles croyances, d’anciennes mythologies. Peut-être que mon « interprétation » – plus un ressenti – n’est pas celle voulue par l’auteur, mais sur toute la fin, j’ai été saisie par quelque chose proche de l’effroi. Sans pourtant y croire une seconde ! Un exemple de la violence qui a régné et règne encore dans ce coin perdu, Fernand raconte:

« -Ça remonte à quelques années maintenant. Ça s’est passé pas bien loin d’ici, à Lougnat. Le vieux Dalton tapait sur sa femme à longueur de temps.Ça se savait, mais personne n’osait trop rien dire vu le loustic que c’était. Il était pas fin l’animal, attention! Bref, toujours est-il qu’un soir, il a cogné plus fort que d’habitude. Si bien qu’elle a pris la fuite et est allée prévenir les bleus. les autres se sont pointés, mais le vieux Dalton les attendait.
– C’est peut-être bien une femme qu’il attendait! coupa Fernand

-Peut-être bien, oui. Peut-être bien…En tous cas le vingt-deux était chargé et quand les autres se sont approchés de la maison, PAN! Il en a refroidi un aussi sec. L’autre n’a pas demandé son reste, mais il a pas tardé à revenir avec du renfort. »

En conclusion, c’est un premier roman assez riche, je ne vous en livre pas totalement le coeur, bien sûr, mais la promenade – pas de tout repos- dans cette Creuse rurale et dépeuplée, pleine de légendes et de mystères, m’a tenue, puisque j’ai fini le livre, en compagnie d’Etienne auprès de sa mère pour une fin…fantastique et terrible. Étienne, perturbé…

« -Monsieur? Monsieur!

Cette voix , il le savait, était celle de l’infirmière sympathique dont il ne connaissait pas le nom, et dont il avait oublié le visage.

-Monsieur, est-ce que tout va bien?

La voix sa faisait plus pressante, mais Etienne se contenta de s’engager dans le jardin, en direction du banc sur lequel l’attendait sa mère. Il l’atteignit bientôt. La porte derrière lui était restée ouverte, si bien qu’il percevait vaguement des pas pressés qui allaient en s’éloignant sur le sol carrelé de l’hôpital. »

Et les mots de la fin, qui font froid dans le dos, beaucoup de compassion pour Étienne:

« -Il est ici.

De nouveaux pas résonnèrent alors sur le carrelage. Lourds. Rapides.

Cela n’avait plus aucune importance. Le regard d’Étienne s’éleva, parcourant les troncs des peupliers jusqu’à leurs cimes, animées d’un léger mouvement de balancier. Il contempla le spectacle quelques instants, puis il s’adressa à sa mère, une dernière fois.

-Un jour tu le reverras. Alors tu pourras lui donner à manger.
Sur quoi son regard s’éleva encore, quittant les peupliers majestueux pour aller se perdre dans l’immensité froide et impassible de l’azur. »

Avec cette fin mystérieuse, j’espère vous donner envie d’aller voir de plus près la Creuse d’Étienne, un beau livre, tordu, perturbant, j’ai bien aimé ça!

Et voilà…un article long, comme rarement…Tant de mystère…Une petite légende?

« Territoire de trappe » – Sébastien Gagnon et Michel Lemieux – Rivages/ noir

« Chapitre 1

Amorce

Une perdrix blanche décapitée, garrochée par Reth, vient démolir le feu que Wilbrod est en train d’essayer de partir. Les plumes du cou de la poule sauvage sont croutées de sang. Wilbrod soupire et rentre un peu plus son cou à lui dans le collet de son manteau. Il peut ainsi sacrer au chaud. Les épinettes autour répondent en craquant de froid. Il jette au coupable une oeillade aussi sanguinolente que le plumage du volatile, retire l’oiseau et recommence à empiler ses brindilles d’épinette sèche. »

Bienvenue chez les trappeurs, décembre 1913, au nord du lac Saint Jean au Québec. Dans ce quasi désert boréal, une communauté de trappeurs. Et voici Léon qui rentre après des mois de trappe pour apprendre que son épouse est morte et que sa fille a été retrouvée morte elle aussi dans la Platte, une maigre rivière. 
Voici une tragédie québécoise façon antique – en bien moins propre – dans cet univers glacé et hostile tant par la nature que par ses habitants. Tragédie dont je ne vous livre pas la totalité, mais ce qui m’a marquée, moi.

Cela n’a pas été une lecture facile car même habituée aux romans noirs, très noirs, cet univers glacé et crasseux m’a été difficile à regarder. Surtout le côté crasseux.
Ce roman est empreint d’une sauvagerie terrible. mais quelle écriture!

« Reth les dévisage un moment, en finissant de ronger une cuisse de la perdrix.
-Je m’en vas là où y fait chaud à l’année. J’en ai plein  le cul du froid.

Surpris par la banale sobriété d’une telle réponse, les gars restent muets. La crasse de leur sale face ne parvient pas à dissimuler leur soulagement.

Léon tapote sa pipe d’argile pour en évacuer le bon tabac Carillon consumé. mais Reth n’a pas terminé.

-Pis j’en ai plein le cul de vous autres aussi. De vos lois hypocrites, de vos choix de traîtres pis de profiteurs.
Reth qui décide de vider son sac, c’est comme le temps glacial qui s’installe subitement après l’été indien. On ne sait pas combien de temps ça peut durer. »

Voici donc Léon qui revient d’une saison de trappe dans les forêts boréales. Pour retrouver son village mais surtout son épouse décédée de maladie, sa petite fille morte, retrouvée noyée dans la Platte, une maigre rivière pourtant. Tout respire la mort, la désolation. 

Léon, bien sûr, le choc passé veut savoir et aidé de ses compagnons, il va apprendre qui est responsable.
La chasse, c’est ici le sujet exploré sous toutes ses possibilités ou presque. La chasse pour faire justice. quant à la religion, elle pèse aussi assez lourd dans cette histoire, vous verrez. Et l’art de l’ellipse:

« Léon se rapproche du curé pour le regarder dans le blanc des yeux.

-Est où , Almas? Pis Rose?

Parfois, même un bonimenteur de l’acabit du curé Edmond, habitué d’emberlificoter son monde, se rend compte qu’il ne sert à rien de tourner autour du pot. il répond donc, en y croyant profondément:

– Le Seigneur, à Son impénétrable façon, les a rappelées auprès de Lui.

Si quelque chose s’écroule à ce moment-là à l’intérieur de Léon, il n’en laisse rien paraître. »

Ce livre m’a été difficile à lire sans hauts le cœur, parfois. Car rien n’y est doux, propre, tout y est violent, crasseux, pervers. Mais comme dans l’extrait ci-dessus, l’émotion affleure, presque en catimini. La place des femmes, il faut bien le dire, n’est pas la meilleure, et sûrement pas enviable. Mais elles ne se laisseront pas faire sans se rebiffer.
Je ne sais pas bien – vous devez le sentir dans ce post – comment parler de cette histoire qui peut amener jusqu’à la nausée, sans être dénuée parfois d’une touche de tendresse, qui cède vite à la réalité de cet environnement hostile. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas aimé, non, mais que je ne peux que vous proposer des extraits significatifs, mais pas résumer. Analyser, il n’y a pas lieu. Les esprits, les voix et les corps parlent ici clairement, abruptement.
L’écriture dit tout des gens de cet endroit, de leur vie, de leurs modes de pensée.
C’est du raide, du brutal, parfois éclairé d’une touche fragile d’émotion, qui s’éteint vite face à la réalité, qui ne tolère pas de douceur.

C’est un monde brutal, dur, sans possibilité de relâchement, et je remercie les deux auteurs d’avoir fait une belle part aux femmes, des combattantes aux faibles armes, mais décidées.

Un très bon roman, mais difficile. Ce sont pour moi les femmes de cette histoire, courageuses, rageuses et lumineuses, qui le sauvent du sordide pour en faire un beau livre.

Je termine avec les mots de la fin, et Rita, superbe personnage.

« De toute manière, la guerre, on dirait que Rita l’a déjà vécue. En ce qui la concerne, elle est prête. Elle regarde une dernière fois le cadavre curieusement épargné de Reth. Aucune bête ne l’a charogné. Pas une pie pour lui avoir bouffé les yeux. Et pas question pour Rita de propager une telle curiosité, de quoi le transformer en saint.
S’il n’en tenait qu’à elle, la légende de Reth en tant qu’Atshen pourrait crever ici-même, au fond du bois, là où elle est née. »

Et comme j’aime bien finir en musique, j’ai choisi ce morceau, cette voix, que j’aime tant, sombre et grave, comme cette histoire, plutôt qu’une chanson de trappeur pas terrible.

« Nous serons un jour d’été » – Cécile Schouler et Sébastien- Les éditions du Panseur

Avant- propos:

« Ce livre est un dialogue né il y a trente ans et qui se poursuit encore aujourd’hui.
Lorsque tout a commencé, Cécile avait seulement douze ans, collégienne lambda, muette et invisible. Lui s’appelait Sébastien, et était à peine plus âgé.

Cécile n’a jamais su son nom, il tentait sans doute de l’oublier. Fugueur pas mal de temps, Sébastien vivait de manche et de prostitution: aucun nom ne saurait porter ça. »

Peut-être avez vous lu le post que j’ai écrit sur le premier livre de Cécile Schouler, « Comme une lanterne sur les ruines », dans lequel nous faisons connaissance avec ces deux très jeunes gens que Jacques Prévert et sa poésie va réunir sur un bout de trottoir, là où s’est posé Sébastien. Drogué, seul, il se prostitue pour acheter ce qu’il veut se mettre dans les veines. Mais je vous renvoie sur le blog, à cet article afin de mieux comprendre celui-ci, un livre à deux voix, celle de Cécile, vivante, et celle de Sébastien, mort.
Donc, ici, voici l’âge qui a avancé, la vie qui a continué, et cette conversation éprise de liberté, pleine d’un amour comme il en naît à l’adolescence, comme peu se poursuivent à l’âge adulte, pour autant que la vie soit encore présente.
Mon post est court parce que commenter cet échange entre ces deux êtres qui s’aiment, s’aimaient tant, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut les lire. Cécile devenue adulte écrit encore et Sébastien lui répond par-delà le temps.
Comme le dit l’éditeur en 4ème de couverture: en un résumé concis mais complet:

« Avec une pudeur et une poésie phénoménale, ce récit à quatre mains est un dialogue au-delà de la mort entre un jeune poète exceptionnel, et une femme qui traverse l’enfer pour saisir, au bout du tunnel, un matin d’été qui a enfin la gueule de l’espoir. »

Ce nouveau recueil mêle les deux voix, Cécile qui se raconte et c’est d’une violence, d’une cruauté parfois qu’on a le souffle coupé par tant de chagrin. Puis Sébastien qui lui, de sa poésie fait un manifeste pour la vie et ses blessures, ses manques, ses ratés. Pages de gauche Cécile dit, raconte, pages de droite, Sébastien se livre. Croisant leurs voix au-delà de la mort, de l’absence, du silence, au-delà du temps qui a passé. toujours sous la houlette de Jacques Prévert, leur lien.

La voix de Cécile:

« Comme à l’époque, on mêle nos mots ensemble.

Je prends des phrases dans le ventre du chien et je les noue à celles qui sont dans le mien.

Dans les vides qui se creusent, on glisse des mots orphelins.

Des mots qui sont ni de toi ni de moi, mais de « nous » qu’on ne devient pas et qui pourtant nous tient tout entier. »

Et celle de Sébastien en écho:

« Il y a des mots qui s’écrivent seuls.

Ils profitent que les vannes soient ouvertes et filent avec les autres.

Je ne sais pas d’où ils viennent.
Aval ou amont. Ils dévalent comme des torrents et remontent comme des geysers.

Un jour, ils recouvriront ma langue. Ils me feront à la fois Arche et Déluge pour quitter la terre. »

Tous deux parlent d’un amour fou et c’est bouleversant et beau, tous les deux parlent de douleur(s), parlent des élans vertigineux qui les tiennent serrés ensemble, sans nul doute pour toujours.
C’est beau, c’est cruel, c’est ici encore un livre émouvant dans lequel Cécile, au-delà de la mort et du chagrin, se raconte elle, son chemin, son retour à la vie. Je vous laisse découvrir. On ne peut pas « résumer » la poésie, et même, je trouve, la commenter, hors « technique », la poésie se lit, s’écoute et se retient en soi.

Je remercie l’éditeur Jérémy Eyme de m’avoir fait confiance en me livrant ces vies et ces mots.

« On sera un perpétuel jour d’été.
On sera immortels.

On sera toujours bien. »

« La falaise » – Marie Delabos, éditions Perle rares, collection Perle Blanche

« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »

Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.

« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »

Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.

« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.

Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »

Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.

« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »

La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.

Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.

 » Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »

Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »

Ce livre  est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.

À découvrir absolument.

« Prendre son souffle » – Geneviève Jannelle, éditions Québec Amérique

Prendre son souffle par Jannelle« Il eut mieux valu que je ne te rencontre jamais, amour de ma vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. Reste qu’il y a  de ces jours où, au plus profond de mon ventre, je souhaiterais ne pas avoir traîné au lit, ce matin-là. J’aurais eu le temps de prendre un café à la maison et ne me serais pas trouvée sur ton chemin de cycliste pressé, mon latté à la main. Tu ne m’as pas renversée mais c’est tout comme. »

Un roman d’amour insensé, magnifique, bouleversant. Cru et cruel. Ces deux adjectifs vont très bien à cette histoire. Loin de ce qui peut exister de pire dans les romans d’amour, voici un livre qui nous atteint en plein cœur avec ce que la vie parfois peut nous réserver d’amour, de passion folle mais aussi de violence et de cruauté. Nous donner un immense bonheur pour nous l’arracher dans d’odieuses souffrances. C’est de ça dont il est question ici. D’amour fou et de douleur inextinguible.

Un jour ordinaire, « accident » de vélo, une rencontre fortuite et l’éblouissement, la folie des corps qui se met en marche, l’emballement des cœurs, le souffle coupé à la première rencontre. L’amour fou, quoi…

Les corps. Parlons-en… Le corps d’Eden, – car ce beau jeune homme sportif se prénomme ainsi -,  son corps donc, comme le furent ceux de sa sœur et de son frère –  est atteint de « l’ataxie de Friedrich », maladie neuro – dégénérative invalidante puis fatale.

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginé bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux- tu, c’est tout moi, ça: curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. Un père alcoolique? Des parents séparés à couteaux tirés depuis toujours? Une famille rongée par de vieilles chicanes intestines? Un frère en prison? Ou encore une famille née de l’inceste, où ton père et ta mère étaient en fait frère et sœur? J’étais loin du compte. »

On l’apprend assez vite parce qu’Eden se doit de le dire à cette femme dont il est éperdument amoureux. Il va lui expliquer ce mal qui lui a enlevé deux êtres chers. Alors ils vont vivre intensément, voyager partout dans le monde, dévorer la vie autant que possible.

« Tu voulais voir le monde et je voulais te voir voir le monde. Alors nous avons vidé nos banques de vacances compulsivement et pris des semaines à nos frais quand ça ne suffisait pas. Ça ne faisait pas l’affaire de tous les patrons, alors nous bougions. Ciao bye! »

C’est cet amour fulgurant que nous raconte l’autrice avec un incroyable talent qui essaye d’éviter les larmes – ou presque -. Elle raconte la soif et l’urgence pour ce couple à vivre intensément chaque moment.

« Nous vivions totalement dans le moment présent. 

Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir? »

Quand la maladie va faire véritablement son entrée dans leur vie de couple, ils vont tout tenter. Eden a dit à Anaïs qu’elle devra le quitter quand il ne pourra plus lui faire l’amour. Et quand ce moment arrive, après avoir usé de quelques stratégies pour quand même s’aimer encore, quand la tragédie va exploser dans leurs cœurs et leurs corps, ils feront appel à un homme, un troisième, pour les ébats sexuels. Il s’avérera que ça ne pourra pas fonctionner longtemps. Vous lirez pourquoi, et comment Anaïs, finalement, accompagnera Eden jusqu’au bout, après des détours infructueux. Rien que d’écrire ceci, j’ai des frissons dans le dos. 

« Me prendre dans tes bras semblait difficile. Tes mains répondaient mal. Ta tête reposait dans un drôle d’angle. Toi autrefois si beau, si fort, si viril, tu ne t’allais plus à la cheville. Tu étais…si diminué. Ça me faisait mal. Chaque jour, ça me serrait le cœur à m’en donner des douleurs à la poitrine. Te voir trébucher sur mon nom. Te voir laisser tomber un objet. Un autre. Un de plus. Te voir te lever péniblement de ton fauteuil pour aller cueillir un livre trop haut et y retomber comme si tu venais de gravir le Kilimandjaro. Mal, mal, mal, j’avais mal. Tout le temps, chaque fois que je te regardais.

Ce soir-là, me recroqueviller sur tes genoux a été ma façon de ne pas te regarder. Enfouir ma tête contre ton torse et fermer les yeux.

-Va-t’en ‘naïs. Lé pas to tard. »

Quoi qu’il en soit, je ne raconte rien de plus, ce roman est d’une grande force, d’une infinie tristesse, mais aussi très très beau dans une écriture qui nomme les choses sans détours; mais il dit aussi que la vie, même comblée d’amour, parfois ne peut pas être sauvée, que la mort avance comme une ombre jusqu’à ce qu’elle envahisse tout et que c’est inexorable et fatal. Le cœur d’Anaïs ne cessera de battre pour son homme, Eden, le seul, son unique amour.

« Un deuxième amour ne ferait que porter ombrage à la grandeur de ce que nous avions eu, toi et moi. Comme si c’était imitable. Remplaçable. Et ça ne l’était pas. »

Alors vous savez, je ne suis pas une grande adepte des histoires d’amour comme seul sujet d’un livre. Mais là, réellement, c’est bien plus qu’une histoire, c’est une sorte de leçon qui n’en a pas l’air. Une leçon de vie, à garder pour quand ça va mal, pour les jours qui parfois deviennent ténébreux, pour les découragements. Une leçon magnifique, jusqu’au bout. 

Contrairement à ce qui est dit en 4ème de couverture, je ne crois pas qu’Anaïs fasse « les pires choix ». Pour moi, non, tout au contraire, avec un énorme courage elle choisit de vivre son amour, quelles que soient les souffrances qu’elle endurera.

Un très beau livre, fort, difficile parfois, très troublant aussi. J’ai vraiment adoré cette histoire qui, je pense, peut donner également à réfléchir sur ce qu’on attend de la vie. Bravo. C’est un gros coup de cœur.

Anaïs écrit à Eden, le temps des adieux, quatre dernières pages bouleversantes, juste un extrait:

« J’ai écrit ces deux dernières phrases lentement, alignant les mots un à un, chacun portant tout le poids de mon amour pour toi: « Je ne sais pas si j’ai su t’aimer correctement. De la bonne façon. Mais je t’aime. » et pouf.

Après le point final, de battre, mon cœur s’est arrêté.

De battre, ou de se battre. C’est selon.

Mais il s’est littéralement arrêté. »

Gros coup de cœur et j’ai choisi ce morceau pour dire adieu à Eden: