« Nous serons un jour d’été » – Cécile Schouler et Sébastien- Les éditions du Panseur

Avant- propos:

« Ce livre est un dialogue né il y a trente ans et qui se poursuit encore aujourd’hui.
Lorsque tout a commencé, Cécile avait seulement douze ans, collégienne lambda, muette et invisible. Lui s’appelait Sébastien, et était à peine plus âgé.

Cécile n’a jamais su son nom, il tentait sans doute de l’oublier. Fugueur pas mal de temps, Sébastien vivait de manche et de prostitution: aucun nom ne saurait porter ça. »

Peut-être avez vous lu le post que j’ai écrit sur le premier livre de Cécile Schouler, « Comme une lanterne sur les ruines », dans lequel nous faisons connaissance avec ces deux très jeunes gens que Jacques Prévert et sa poésie va réunir sur un bout de trottoir, là où s’est posé Sébastien. Drogué, seul, il se prostitue pour acheter ce qu’il veut se mettre dans les veines. Mais je vous renvoie sur le blog, à cet article afin de mieux comprendre celui-ci, un livre à deux voix, celle de Cécile, vivante, et celle de Sébastien, mort.
Donc, ici, voici l’âge qui a avancé, la vie qui a continué, et cette conversation éprise de liberté, pleine d’un amour comme il en naît à l’adolescence, comme peu se poursuivent à l’âge adulte, pour autant que la vie soit encore présente.
Mon post est court parce que commenter cet échange entre ces deux êtres qui s’aiment, s’aimaient tant, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut les lire. Cécile devenue adulte écrit encore et Sébastien lui répond par-delà le temps.
Comme le dit l’éditeur en 4ème de couverture: en un résumé concis mais complet:

« Avec une pudeur et une poésie phénoménale, ce récit à quatre mains est un dialogue au-delà de la mort entre un jeune poète exceptionnel, et une femme qui traverse l’enfer pour saisir, au bout du tunnel, un matin d’été qui a enfin la gueule de l’espoir. »

Ce nouveau recueil mêle les deux voix, Cécile qui se raconte et c’est d’une violence, d’une cruauté parfois qu’on a le souffle coupé par tant de chagrin. Puis Sébastien qui lui, de sa poésie fait un manifeste pour la vie et ses blessures, ses manques, ses ratés. Pages de gauche Cécile dit, raconte, pages de droite, Sébastien se livre. Croisant leurs voix au-delà de la mort, de l’absence, du silence, au-delà du temps qui a passé. toujours sous la houlette de Jacques Prévert, leur lien.

La voix de Cécile:

« Comme à l’époque, on mêle nos mots ensemble.

Je prends des phrases dans le ventre du chien et je les noue à celles qui sont dans le mien.

Dans les vides qui se creusent, on glisse des mots orphelins.

Des mots qui sont ni de toi ni de moi, mais de « nous » qu’on ne devient pas et qui pourtant nous tient tout entier. »

Et celle de Sébastien en écho:

« Il y a des mots qui s’écrivent seuls.

Ils profitent que les vannes soient ouvertes et filent avec les autres.

Je ne sais pas d’où ils viennent.
Aval ou amont. Ils dévalent comme des torrents et remontent comme des geysers.

Un jour, ils recouvriront ma langue. Ils me feront à la fois Arche et Déluge pour quitter la terre. »

Tous deux parlent d’un amour fou et c’est bouleversant et beau, tous les deux parlent de douleur(s), parlent des élans vertigineux qui les tiennent serrés ensemble, sans nul doute pour toujours.
C’est beau, c’est cruel, c’est ici encore un livre émouvant dans lequel Cécile, au-delà de la mort et du chagrin, se raconte elle, son chemin, son retour à la vie. Je vous laisse découvrir. On ne peut pas « résumer » la poésie, et même, je trouve, la commenter, hors « technique », la poésie se lit, s’écoute et se retient en soi.

Je remercie l’éditeur Jérémy Eyme de m’avoir fait confiance en me livrant ces vies et ces mots.

« On sera un perpétuel jour d’été.
On sera immortels.

On sera toujours bien. »

« La falaise » – Marie Delabos, éditions Perle rares, collection Perle Blanche

« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »

Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.

« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »

Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.

« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.

Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »

Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.

« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »

La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.

Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.

 » Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »

Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »

Ce livre  est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.

À découvrir absolument.

« Prendre son souffle » – Geneviève Jannelle, éditions Québec Amérique

Prendre son souffle par Jannelle« Il eut mieux valu que je ne te rencontre jamais, amour de ma vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. Reste qu’il y a  de ces jours où, au plus profond de mon ventre, je souhaiterais ne pas avoir traîné au lit, ce matin-là. J’aurais eu le temps de prendre un café à la maison et ne me serais pas trouvée sur ton chemin de cycliste pressé, mon latté à la main. Tu ne m’as pas renversée mais c’est tout comme. »

Un roman d’amour insensé, magnifique, bouleversant. Cru et cruel. Ces deux adjectifs vont très bien à cette histoire. Loin de ce qui peut exister de pire dans les romans d’amour, voici un livre qui nous atteint en plein cœur avec ce que la vie parfois peut nous réserver d’amour, de passion folle mais aussi de violence et de cruauté. Nous donner un immense bonheur pour nous l’arracher dans d’odieuses souffrances. C’est de ça dont il est question ici. D’amour fou et de douleur inextinguible.

Un jour ordinaire, « accident » de vélo, une rencontre fortuite et l’éblouissement, la folie des corps qui se met en marche, l’emballement des cœurs, le souffle coupé à la première rencontre. L’amour fou, quoi…

Les corps. Parlons-en… Le corps d’Eden, – car ce beau jeune homme sportif se prénomme ainsi -,  son corps donc, comme le furent ceux de sa sœur et de son frère –  est atteint de « l’ataxie de Friedrich », maladie neuro – dégénérative invalidante puis fatale.

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginé bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux- tu, c’est tout moi, ça: curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. Un père alcoolique? Des parents séparés à couteaux tirés depuis toujours? Une famille rongée par de vieilles chicanes intestines? Un frère en prison? Ou encore une famille née de l’inceste, où ton père et ta mère étaient en fait frère et sœur? J’étais loin du compte. »

On l’apprend assez vite parce qu’Eden se doit de le dire à cette femme dont il est éperdument amoureux. Il va lui expliquer ce mal qui lui a enlevé deux êtres chers. Alors ils vont vivre intensément, voyager partout dans le monde, dévorer la vie autant que possible.

« Tu voulais voir le monde et je voulais te voir voir le monde. Alors nous avons vidé nos banques de vacances compulsivement et pris des semaines à nos frais quand ça ne suffisait pas. Ça ne faisait pas l’affaire de tous les patrons, alors nous bougions. Ciao bye! »

C’est cet amour fulgurant que nous raconte l’autrice avec un incroyable talent qui essaye d’éviter les larmes – ou presque -. Elle raconte la soif et l’urgence pour ce couple à vivre intensément chaque moment.

« Nous vivions totalement dans le moment présent. 

Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir? »

Quand la maladie va faire véritablement son entrée dans leur vie de couple, ils vont tout tenter. Eden a dit à Anaïs qu’elle devra le quitter quand il ne pourra plus lui faire l’amour. Et quand ce moment arrive, après avoir usé de quelques stratégies pour quand même s’aimer encore, quand la tragédie va exploser dans leurs cœurs et leurs corps, ils feront appel à un homme, un troisième, pour les ébats sexuels. Il s’avérera que ça ne pourra pas fonctionner longtemps. Vous lirez pourquoi, et comment Anaïs, finalement, accompagnera Eden jusqu’au bout, après des détours infructueux. Rien que d’écrire ceci, j’ai des frissons dans le dos. 

« Me prendre dans tes bras semblait difficile. Tes mains répondaient mal. Ta tête reposait dans un drôle d’angle. Toi autrefois si beau, si fort, si viril, tu ne t’allais plus à la cheville. Tu étais…si diminué. Ça me faisait mal. Chaque jour, ça me serrait le cœur à m’en donner des douleurs à la poitrine. Te voir trébucher sur mon nom. Te voir laisser tomber un objet. Un autre. Un de plus. Te voir te lever péniblement de ton fauteuil pour aller cueillir un livre trop haut et y retomber comme si tu venais de gravir le Kilimandjaro. Mal, mal, mal, j’avais mal. Tout le temps, chaque fois que je te regardais.

Ce soir-là, me recroqueviller sur tes genoux a été ma façon de ne pas te regarder. Enfouir ma tête contre ton torse et fermer les yeux.

-Va-t’en ‘naïs. Lé pas to tard. »

Quoi qu’il en soit, je ne raconte rien de plus, ce roman est d’une grande force, d’une infinie tristesse, mais aussi très très beau dans une écriture qui nomme les choses sans détours; mais il dit aussi que la vie, même comblée d’amour, parfois ne peut pas être sauvée, que la mort avance comme une ombre jusqu’à ce qu’elle envahisse tout et que c’est inexorable et fatal. Le cœur d’Anaïs ne cessera de battre pour son homme, Eden, le seul, son unique amour.

« Un deuxième amour ne ferait que porter ombrage à la grandeur de ce que nous avions eu, toi et moi. Comme si c’était imitable. Remplaçable. Et ça ne l’était pas. »

Alors vous savez, je ne suis pas une grande adepte des histoires d’amour comme seul sujet d’un livre. Mais là, réellement, c’est bien plus qu’une histoire, c’est une sorte de leçon qui n’en a pas l’air. Une leçon de vie, à garder pour quand ça va mal, pour les jours qui parfois deviennent ténébreux, pour les découragements. Une leçon magnifique, jusqu’au bout. 

Contrairement à ce qui est dit en 4ème de couverture, je ne crois pas qu’Anaïs fasse « les pires choix ». Pour moi, non, tout au contraire, avec un énorme courage elle choisit de vivre son amour, quelles que soient les souffrances qu’elle endurera.

Un très beau livre, fort, difficile parfois, très troublant aussi. J’ai vraiment adoré cette histoire qui, je pense, peut donner également à réfléchir sur ce qu’on attend de la vie. Bravo. C’est un gros coup de cœur.

Anaïs écrit à Eden, le temps des adieux, quatre dernières pages bouleversantes, juste un extrait:

« J’ai écrit ces deux dernières phrases lentement, alignant les mots un à un, chacun portant tout le poids de mon amour pour toi: « Je ne sais pas si j’ai su t’aimer correctement. De la bonne façon. Mais je t’aime. » et pouf.

Après le point final, de battre, mon cœur s’est arrêté.

De battre, ou de se battre. C’est selon.

Mais il s’est littéralement arrêté. »

Gros coup de cœur et j’ai choisi ce morceau pour dire adieu à Eden:

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.

« La jeune fille et le feu » – Claire Raphaël, Rouergue Noir

« La victime se nommait Émilie Frontenac, et j’ai aussitôt pensé que ce nom-là avait un certain charme; ou une saveur ancienne, je me souvenais de Mauriac.

Je me souvenais de ce livre, Le mystère Frontenac, j’ai lu tous les romans de l’auteur quand j’étais adolescente. On me l’avait désigné comme le grand écrivain de l’époque, il était pourtant déjà mort depuis trois décennies. Mais je vivais dans un milieu très conservateur, un milieu qui cultive son style, dans l’ombre, la pudeur, la mémoire et les regrets. »

Un roman policier de facture classique dans sa construction, mais tellement prenant, si bien écrit que je l’ai lu d’une traite. Il ne s’agit pas ici de suspense, de nombreuses actions, courses poursuites etc…Non, c’est le travail de Jasmine et de son chef Tom, deux policiers dont le quotidien dans une banlieue est fait d’une sorte de routine: les dealers, les casseurs, les gamins qui font « des bêtises », avec parfois des victimes mortes ou blessées. La vie dans ce qu’elle a de dérapant. Rien de fou.

« La cité des Musiciens a été construite à cette époque où la France s’achetait des ouvriers immigrés à la pelle. Ils ne coûtaient pas cher. Ils avaient l’obéissance collée à leur peau mate; ils parlaient peu, ils baissaient la tête quand il le fallait, c’est-à-dire très souvent. Ils allaient savoir se rendre utile sans revendiquer. Ils avaient compris qu’ils étaient perdants d’un grand jeu. Ils ne s’en offusquaient pas. Ils avaient sans doute appris l’humilité depuis des siècles. Il fallait les loger dans des lieux nouveaux, construits vite, sans fioritures, loin des centres-villes, parce qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes; les dictons de la sagesse populaire ont décidé depuis longtemps de la politique que notre pays doit mener. »

Mais l’autrice peint ici le portrait d’une femme flic qui on le comprend aime son travail et veut le faire bien. Bien, ça veut dire enquêter en mettant de côté préjugés et lieux communs. Jasmine est un très beau personnage. Le talent repose dans le fait de ne pas être emphatique, tout est sobriété, équilibre. Ce qui procure un sentiment, malgré le drame, de sérénité; on garde la tête froide pour réfléchir mieux. Peut-être juste une impression, mais en tous cas, pas de fureur, de cris, de rage. Mais s’instaure plutôt un climat de confiance.

Et c’est bien car la pensée de Jasmine, ses raisonnements, ses interrogations, nous sont rendues claires. C’est beau dans sa simplicité, cette histoire me semble ainsi plus humaine. Quelque chose se crée entre elle et la jeune fille soupçonnable d’être responsable de la mort de sa mère, avec par exemple un va-et-vient de questions, de réponses, d’hypothèses et une écoute toujours attentive et Jasmine qui mentalement nous livre ses pensées, ses soupçons, ses doutes beaucoup. Comment pense Jasmine : une jeune femme a été découverte morte

-Ils l’ont identifiée. Sur le portable, il y avait un numéro noté « Maman ». Ils ont appelé. La mère leur a fait un topo qui cadre bien avec un suicide. C’est une fille de vingt et un ans qui a été violée par un enseignant de son école lors d’une soirée alcoolisée, première tentative de suicide dans la foulée, hôpital psy, trois mois, elle résiste à la thérapie, les médecins envisagent qu’il y ait autre chose qu’un stress post-traumatique, ils penchent pour une décompensation psychotique, elle venait de sortir.

-Formidable!

-Quoi formidable?

-Une fille de vingt et un ans violée, qu’on ne réussit pas à soigner, et qui se suicide, parce que personne n’est capable de prendre en charge correctement les femmes violées, entre ceux qui disent que ce sont des choses qui arrivent et ceux qui n’ont rien à dire… »

Il n’y a rien à rajouter à cette phrase. À la suite de quoi Tom lui dit qu’elle « joue à la féministe »…, bref ! 

Un magnifique regard porté sur l’adolescence en souffrance, sur la vie dure, sur les jours difficiles pour certains jeunes gens de lieux négligés, pour des familles entières. Mais là encore sans tomber dans le lamento. Sans omettre de dire que c’est un vrai roman policier avec une enquête, un roman plein d’humanité plus que de rudesse, et un regard sur la vie des banlieues, un regard qui jongle entre lucidité professionnelle et humanisme, Jasmine sait très bien faire et forcément, on l’aime, Jasmine, comme elle sait nous faire aimer Astrid.

Vous comprendrez que j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, cette écriture et son sujet.

Je lirai les autres, c’est évident pour moi.