« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.

« Inflorescence » – Raluca Antonescu -éditions La Baconnière

« LE GOUFFRE

Jura, 1911

Elle coupa à travers bois et pressa le pas. Le plateau s’ouvrit brusquement et la lumière crue l’obligea à plisser les yeux. En baissant la tête, elle traversa un champ parsemé de touffes d’herbes jaunies. Agitées par le vent, elles lui firent penser à des crinières. Elle ralentit, essoufflée. Ce n’était plus très loin.

Même à bonne distance, elle crut sentir les relents putrides qui remontaient du trou. Cet endroit était malsain. Le Gouffre du Diable, le nommait les gens, ce n’était pas pour rien. »

Gros gros gros coup de cœur pour ce livre que je n’ai pas pu lâcher. Ce n’est pourtant pas un livre plein d’action ou d’un suspense haletant. C’est un texte d’une grande beauté, plein de vie(s) et d’amour; c’est un livre rattaché aussi à la nature, aux jardins, aux arbres en particulier, et ce beau titre, « Inflorescence  » joue sur cette image de la tige sur laquelle naissent de part en part des fleurs.

Cinq parties, chacune commence sur le Gouffre, avec une image en noir et blanc

Des fleurs, quatre femmes, Aloïse, Vivian, Catherine, Amalia, et je rajoute Suzie et celle qui nous est présentée, au bord du Gouffre, dans le Jura en 1911, Pierrette, la mère d’Aloïse . Cette femme, jeune et déjà mère plusieurs fois, use des plantes pour tenter d’avorter de ce énième bébé qui a germé dans la fertilité de son ventre. Ce Gouffre sert de tombeau aux bêtes mortes dans les fermes, c’est un charnier profond, nauséabond, et source d’histoires, il est la gueule du Diable.

« Étendue sur l’herbe détrempée, elle tremblait de tout son corps. Elle allait être châtiée pour avoir osé demander une faveur au gouffre. La menace d’une punition lui écrasa la poitrine et elle comprit qu’elle ne lui survivrait pas. Elle se précipita à genoux et se signa, encore et encore. Plaquant son visage à terre, elle sentit contre ses lèvres la glaise froide. « Je vous en supplie mon Seigneur, je vous en supplie… »Sa prière portait en elle toute la ferveur dont Pierrette était capable. […] À ce moment- là, la vie en elle palpita, un regain de sang lui monta au visage, un soulagement détendit ses membres et lui procura une légère ivresse. Le Seigneur l’avait entendue, il était de son côté. Elle sentit contre sa joue la caresse divine de brins d’herbe vert amande. Elle en arracha une poignée et la fourra dans sa bouche, les mastiqua à peine, les avala d’un bloc.

Elle se releva, le nez et le front boueux. Forte d’une conviction désespérée, elle se pencha en avant et envoya un gros crachat verdâtre dans la gueule du Diable. »

Ainsi commence donc ce livre qui passe dans les années 10, 20, avec Aloïse et  Suzie dans le Jura, à la Patagonie avec Catherine en 2008, avec Vivian à Genève à la même époque, en passant par les années 60 avec Amalia. Je ne vous dirai rien des liens qui unissent ces femmes, car si on se doute de certaines choses, elles ne s’éclairent qu’à la fin. C’est d’une infinie beauté et d’une grande finesse. On s’attache très fort à ces femmes ( mon attachement le plus grand va à Aloïse )

« Elle cassa la coquille avec les dents. La chair du gland, avec sa texture dense et beige, était fort appétissante. Elle croqua un morceau et le mâcha lentement. Son palais s’emplit d’une amertume piquante et elle recracha plusieurs fois. La bouche ouverte en grand, elle grimaça. L’âpreté des tanins lui rigidifiait la langue. Elle ouvrit en deux un fruit d’églantier et, après avoir enlevé les graines et surtout les poils, le suçota pour chasser le mauvais goût. L’acidité sucrée de la baie lui parut encore plus fabuleuse.[…] »

et même à Amalia qui comme vous le verrez est à mon sens très traumatisée, très fragile au fond, et finalement très touchante. En terrible fée du logis, elle peut sembler quelconque et peu intéressante, et même antipathique mais ce livre est si bon que non, pas du tout, au contraire il faut aller regarder au cœur des fleurs, dans les espaces entre elles, au plus près de l’inflorescence pour en saisir l’architecture et le comportement.

Voici donc des femmes et des jardins. Vivian n’en a pas, mais elle sera invitée dans celui de son beau-père François, un fan du pesticide. Vivian, entre les chiens multicolores d’Ada et le jardin de François:

« Maintenant, dans ma vie, j’ai deux fauteuils. Ma vie sociale s’est rétrécie au point de tenir en équilibre dans ces deux espaces minuscules. Lorsque je me laisse choir dans le fauteuil d’Ada, autour de moi ça grogne, ça feule, ça bave, ça lèche, ça renifle, ça pue. Je m’en extrais avec des traces de terre, de mucus et un nombre inimaginable de poils collés à mes habits. Le fauteuil dans le jardin de mon beau-père grince lorsque je bouge. Ce qui m’oblige à rester le plus immobile possible, le grincement étant comme un rappel de mouvements inutiles. François s’affaire autour de moi. Un tourbillon qui coupe, arrache, cisaille, creuse, tasse, enfonce, redresse, attache. Et moi, à part vaguement observer ses gestes, je ne fais rien. Je suis comme une de ses plantes, une vie immobile qui se laisse agiter par les éléments extérieurs.

L’ennui est un état très confortable. »

Vivian porte un gant perpétuel sur une de ses mains. Son amie Ada est un peu dingue, elle qui teint ses chiens en couleurs vives. Vivian enterre sa mère Amalia au premier chapitre dans lequel elle apparait avec son amie et ses animaux bariolés et qu’elle vient de rompre avec Matt; elle s’interroge sur sa vie

« Une fatigue totale me submerge, je ne bougerai plus de cette position. Voilà, ma mère est morte et enterrée, me dis-je juste avant de fermer les yeux. ».

Catherine est une jardinière, partie suivre Julian en Patagonie, elle s’occupe de serres et s’est donné pour mission de replanter des arbres là où ils ont brûlé. Personnage de « mauvais » caractère, brusque, dure, mais avec elle-même aussi. Une véritable et ardente amoureuse de la nature, elle travaille à lui garder vie. Page 215, chapitre avec l’histoire de la pie et Catherine adolescente, extraordinaire.

« Catherine se souvient d’avoir pleuré longuement le départ de la pie, à la fois de soulagement qu’elle fut épargnée, et de désespoir mordant. Son arrivée tonitruante lui avait démontré à quel point elle se sentait seule et inappropriée. Elle s’était sentie plus proche de cet oiseau qu’elle ne l’avait été d’aucun enfant du lotissement. »

Amalia dont je vous ai déjà dit deux mots, et puis Aloïse et sa boiterie, qu’on suit de son enfance terrible à la vieillesse. Aloïse est la quintessence de l’inflorescence dont il est question, elle est la sommité de la tige. Je n’oublierai pas mademoiselle Suzie, celle qui prendra Aloïse sous son aile, celle qui avec la petite bancale imaginera un jardin, celle dont la petite admire les bottines cirées, celle qui voudra remettre droite et debout cette étrange enfant qui se nourrit de plantes sauvages. Merveilleux personnage, Suzie…Émouvant couple, Suzie et Aloïse.

« Elles recensèrent les plantes qui étaient arrivées. Elles étaient au nombre de deux cent trente-cinq. Avec plusieurs lots de la même espèce. Celles dont elles ne savaient rien, elles décidèrent de les planter à la fin, dans les endroits qui restaient disponibles.

Une pluie diluvienne retarda les plantations pendant deux jours. Elles s’installèrent sur le banc à l’abri de l’auvent et Suzie en profita pour relire à Aloïse des passages de son livre.

L’imitation joue un grand rôle dans les jardins. Mais il ne faut imiter que la nature, ne pas chercher à copier le jardin de son voisin et ne prendre que ce qui va au caractère particulier du lieu. Tu te souviens? Quel est à ton avis le caractère particulier de notre lieu?

-L’eau répondit Aloïse sans hésitation.

-Pourquoi?

-Il y a de l’eau juste en dessous, une source pas très loin de la surface. Il y a des roseaux là-bas, et des endroits qui ne sèchent pas. C’est pour ça qu’il y a le puits.

Mademoiselle regarda Aloïse, d’une façon qui lui fit détourner les yeux. Elle sentit ses joues chauffer.

-Alors on bâtira des îles, murmura Suzie. »

Cet extrait est caractéristique de la double lecture qu’on peut faire de ce livre, qu’on doit faire je pense, dans cette analogie entre la terre et ce qui s’y développe, selon de nombreux facteurs, et la vie de ces femmes. Enfin, je l’ai vraiment perçu comme ça. J’ai omis un mot à propos d’Eveline, la grande sœur d’Aloïse qui partira vivre sa vie, à 17 ans, avec le soldat Émile rencontré au bord du Gouffre, ce gouffre qui après les bêtes mortes se remplit des résidus de la guerre:

« […] Les obus, avec leur forme oblongue, de la taille d’un enfant pour les plus grands, se confondirent avec des corps emmaillotés jetés dans une fosse commune.

Une fois les trois mille tonnes d’obus et de munitions disparues au fond du gouffre, les rails furent démontés en quelques heures. À la va-vite, des grilles furent installées sur tout le pourtour du gouffre. Tout le monde était pressé de quitter cet endroit sinistre. Les camions et la totalité des militaires déguerpirent sans tarder. Éveline les suivit de près.

Après avoir prouvé que la terre possédait la capacité d’avaler les détritus encombrants, le gouffre devint inaccessible. »

Je suis absolument incapable d’en dire plus, il faut vous avancer au bord du gouffre puis au pied de l’inflorescence, et la remonter des yeux pour en saisir la complexité, remonter à la cime, tout en haut de la tige. Tout au long des pages, ce livre nous dit ce que les jardins, de banales plates-bandes aux forêts de Catherine, il nous dit ce qui s’y construit, s’y reconstruit, il nous parle de filiation, de la sève et de la vie, tout autant que de la mort. Avec en fond la menace du gouffre et l’usage qui s’en fera au fil des décennies. J’ai quitté à regret, mais vraiment à regret ces femmes que j’ai toutes aimées. Vivian qui à la fin de l’histoire relance une vie qui vient de se transformer soudain, après une révélation…Et je dois dire que j’aimerais assez savoir ce qui va se passer…mais je doute d’une suite, j’ai ici de quoi rêver et imaginer. C’est parfait.

Vraiment une grande réussite littéraire pour l’histoire, pour les sujets abordés, pour ces femmes, ressenties si proches de moi en les regardant vivre. Pas une seconde d’ennui et de l’émotion tout le temps. Bravo, bravo !

NB: très intéressante bibliographie sur le gouffre de Jardel (dont l’auteure s’est librement inspirée ) et autour de la botanique.

J’écoute Rameau: Les sauvages, Forêts paisibles, extraits des Indes galantes

« Tordre la douleur » – André Bucher – Le Mot et le Reste

« 2015

Un petit soleil souffreteux qui patine et vieillit lui aussi. Depuis le temps qu’il brille. Deux nuages rôdent, ils s’approchent, adoptent la forme des mains sans  parvenir un seul ensemble à l’attraper. Illusion et espoir, l’ombre et la lumière empêtrées dans l’attente d’une solution. Une allégorie de l’ineffable, lancinant théâtre où le chagrin et la douleur jouent à guichets fermés. »

Ma première lecture d’André Bucher, ce fut « Le cabaret des oiseaux », un pur enchantement d’une intense poésie. Ce fut un gros coup de cœur, et j’ai aimé ensuite « Le pays qui vient de loin » et « Pays à vendre ». Ce dernier je lui ai acheté lors d’une dédicace à la Maison de la Presse de St Chély d’Apcher, pour une foire dans le village. Comme lui, j’aime ces régions propices à la poésie, à la contemplation de paysages; il vit dans la vallée du Jabron. Vous trouverez facilement des topos sur son parcours atypique et sur sa vie.

En tous cas, j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver dans ce court roman ce qui m’a tant plu chez lui, à savoir son talent à parler de la nature ( et j’éviterai de parler de « nature writing », même si on retrouve chez cet écrivain les thèmes de cette veine littéraire américaine, l’échelle et les points de vue diffèrent ), c’est ce que je préfère dans ses livres. Je crois que j’aimerai lire un texte de lui sans présence humaine – s’il en existe un, je suis preneuse  ! -. Néanmoins, André Bucher sait faire de très beaux portraits et ici j’adore Bernie; il est pour moi, humainement, le résultat du chagrin et de l’amour, amour vécu, perdu, chagrin installé mais pansé vaille que vaille par une vie dans les montagnes, entouré de nature; Bernie donne vie aux pages que j’ai préférées.

« Le ciel s’ajourait de rose et le soleil se couchait lentement sur la cime enneigée, criblant de ses ultimes rayons par réflexion les sombres parois du versant opposé. La ligne blanche de l’horizon jaunissait et se voilait peu à peu. En contrebas, dans l’étreinte des gorges, la rivière soulignait de son méandre paresseux les bosquets, de saules, d’aulnes et de trembles. »

Sur fond de manifestation de gilets jaunes, plusieurs vies vont se voir bouleversées. Celles de Sylvain et Solange, frère et sœur qui perdent leur mère Sarah

« Après avoir déposé en hommage un petit chardon pourpre au dos de velours sur son écrin de piquants qu’il épingla comme une broche à une gerbe de fleurs, Sylvain fut enclin à s’allonger auprès de la tombe de Sarah et de lui avouer à quel point il se sentait seul, ne pouvant se résigner à se séparer d’elle. »

celle d’Elodie, responsable de la mort de Sarah, celle d’Edith qui fuit un mari violent, et par rebond, celle de Bernie. La vie de Bernie est déjà cernée de chagrin après la mort de son fils de 42 ans, Thomas, qui entraine la séparation d’avec son épouse Annie.

Souvenir de Thomas, enfant.

« Bernie avait hissé son gamin sur ses épaules et imitant le cri du hibou, il faisait mine de s’envoler. La lune se pavanait, son disque argenté oscillait doucement, elle tournoyait telle une toupie à la parade. Thomas, survolté, battait des mains, allongeant ses petits bras pour la toucher pendant que des centaines d’étoiles somnolentes et paresseuses striaient le ciel de leurs providentielles flèches de lumière et cris silencieux. »

Bernie s’installe dans les hauteurs des Alpes- de- Haute -Provence, amoureux de la forêt et des arbres qu’il entretient avec amour et passion, se sentant là entouré de bras amis .

Tous ces personnages vont interagir de près ou de loin, jusqu’à une fin lumineuse et réconfortante. Une fin qui laisse se dégager l’horizon des personnages, une autre vie, un autre lieu et d’autres espoirs.

Il en faut, du réconfort, car l’histoire se déroule en hiver, l’auteur évite ainsi l’image prévisible de la Haute Provence en été, la présentant plutôt dans sa réalité nue et crue de la mauvaise saison .

« Le lendemain, six décembre, Bernie ne risquait pas d’en oublier la date, des tourbillons cernèrent en continu puis disloquèrent l’énorme masse épandue dont des lambeaux blafards se détachaient en claquant pire que des draps suspendus à un étendoir.

La pluie vint s’en mêler durant deux jours sans discontinuer, lestant la couche neigeuse d’un poids tel que les chênes, les érables et peupliers, encore pourvus de leur frondaison, ne purent le supporter. Le vent en embuscade s’offrit une ultime apparition, parachevant le travail.

Bernie, très affecté, inventoria les dégâts. La forêt ravagée, des centaines d’arbres déracinés, scalpés, mutilés sur pied, qu’il conviendrait hélas d’abattre.

Il révisa son jugement, les arbres également étaient capables de souffrir. »

Et puis ça met en phase le décor et les humeurs des personnages, touchés par le chagrin, le deuil, la colère, le désir de vengeance, mais aussi la soif d’amour et de réconfort. Bernie sait donner de la compassion et de l’amitié autant aux êtres qu’aux arbres en souffrance, c’est en cela qu’il est mon préféré. Il offre un répit, une attention désintéressée. J’aime Bernie. Il fait à lui seul de ce livre un livre plein d’amour.

C’est un très beau livre, rugueux parfois et en même temps très sensuel, André Bucher traite ses personnages avec respect, tendresse et tient à distance les malfaisants d’une plume ferme sans haine stérile.

Lecture qui enveloppe la lectrice, ça se lit d’une traite. Et au risque de me répéter: j’aime Bernie. Je termine comme le livre avec Élodie:

« Dehors, un océan laiteux cernait le garage. De la terrasse, elle distinguait au loin le village engoncé sous son manteau blanc. Un animal cloué au sol et empêché de bondir. Tout autour, les montagnes, ces belles endormies et le ciel couleur de cendres, sa chape de plomb refermée sur leur sommeil. Parfois sur la route, entre les congères, l’ombre fantôme d’une voiture, vite engloutie par le silence.

Elle huma l’air et son odeur singulière. Les fruits en coton de la neige se répandaient à nouveau sur la plaine comme un doux duvet sur une blessure. »

Vous trouverez ci-dessous dans les commentaires une interview d’André Bucher, partagée avec moi par Benoit

« La rivière en hiver » – Rick Bass – Christian Bourgois éditeur, traduit par Brice Matthieussent

« Elan

C’est Matthew qui a tué l’élan. J’essayais seulement d’apprendre comment on faisait.

Durant ma première année dans la vallée, j’ignorais presque tout, mais lorsqu’il ne resta qu’une semaine de chasse avant la fin de la saison et que je n’avais toujours pas de viande, j’en savais assez pour demander de l’aide à Matthew. Les gens m’ont dit qu’il n’aimait pas les nouveaux arrivants et qu’il ne m’aiderait pas, qu’il n’aiderait personne – , mais quand je suis allé à son chalet pour le lui demander, il m’a répondu qu’il le ferait, juste une fois, que je devrais observer et apprendre: il ne chasserait qu’une seule fois un élan pour moi. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Rick Bass dans ce recueil de nouvelles. Très longtemps aussi que je n’avais pas lu un beau recueil de ce genre que j’affectionne, surtout quand c’est un auteur tel que celui-ci qui nous l’offre.

J’avais été émerveillée, enchantée par « Le livre de Yaak ». Rick Bass  a une écriture très poétique et son amour comme sa connaissance de la nature sont  un voyage avec lui et ses personnages.  Cette première nouvelle, qui pourtant raconte la chasse et la mort d’un élan ( terrible ) puis l’interminable trajet de retour pour ramener la dépouille de l’animal jusqu’à la maison, cette nouvelle est parfaite pour planter un décor et une atmosphère et pour cette raison parfaite pour ouvrir le recueil. Cela nous dit : voilà: ici, en hiver, la vie est comme ça, rude, glacée, vivre ici demande des ressources physiques et psychologiques de haut niveau. Et c’est ici que nous vivons et c’est ici que nous voulons et aimons vivre. 

Mais ce recueil a une autre particularité. Quand il y en a un, le narrateur est un homme, et surtout dans plusieurs nouvelles, on lit de merveilleuses choses sur les relations père/fille. Comme la seconde, « Ce dont elle se souvient », emplie de mélancolie, celle-ci m’a vraiment touchée. Les dernières phrases

« Elle se souvient s’être arrêtée à l’arche de pierre, au seuil du parc, pour qu’ils puissent faire une photo, son père installant l’appareil sur le capot, déclenchant le retardateur, puis courant vite la rejoindre. Haletant, après avoir sprinté contre le vent, comme s’il remontait le temps. Son bras enserra les épaules de Lilly. Que notre cerveau doit être vaste, pense-t-elle aujourd’hui, pour se rappeler des choses aussi infimes, fondamentalement inutiles et éphémères! Comment quiconque ose-t-il dormir ne serait-ce qu’un instant? »

Suit « L’arbre bleu », le père et ses deux filles. Wilson est bûcheron, il a eu pas mal d’os cassés durant ses années de travail mais tout s’est réparé. Lucy a neuf ans et Stephanie douze. Avec Belinda, mère et épouse, ce quatuor vit en pleine nature. Ce texte est d’une infinie beauté et parle d’éducation, d’enseignement au sens général de ce qu’on aimerait que sachent nos enfants, ce qu’on trouve important qu’ils sachent, aiment et comprennent. Wilson admire ses filles et leur apprend à connaître bien leur milieu de vie, savoir essentiel comme on le verra en lisant cette nouvelle. Savoir vivre et survivre sans trop d’encombres dans un milieu qui peut être hostile. Un léger différend entre Belinda et Wilson existe sur le sujet. Ces deux enfants sont intelligentes et elles devront partir pour étudier, et bien que Wilson l’admette, il a de la peine à l’imaginer.

Si dans « Elan » c’est cet animal qu’il fallait ramener, et c’était deux hommes, ici, c’est le sapin de Noël, papa et ses filles et c’est splendide, plein de subtilité et de tendresse attentive. Entre la vie quotidienne et ce que l’auteur appelle « le doux rêve de l’existence de Wilson « , on sent dans cette écriture la fragilité des êtres, la précarité de l’humain et la force de la nature, la force de ses éléments comme certains animaux, les arbres, le froid et le chaud. L’arbre bleu est celui éclairé le soir d’ampoules peintes en bleu devant la maison; la fin:

« Et Wilson a beau savoir qu’il ne peut pas faire que sa mémoire devienne leur mémoire, il s’attarde un moment, les yeux rivés à l’arbre bleu éclairant la nuit. Mais déjà la magie du moment s’estompe et, dans la seule obscurité après cette longue marche, ses filles n’étant plus à ses côtés, la vision se brouille comme un feu qui meurt, jusqu’à n’être rien de plus qu’un joli arbre bleu dans la forêt sombre. Et à son tour Wilson descend d’un bon pas vers le chalet, vers les vestiges de cet instant, en espérant qu’il n’a pas entièrement disparu. En espérant qu’eux-mêmes, tous les quatre, demeurent prémunis contre les ravages invisibles du temps. »

Deux nouvelles sont plus longues, « Chasseur de baux » et « Coach », la première parle de l’exploitation pétrolière et des procédés utilisés par les pétroliers pour acquérir des terres qui en recèlent, mais à la façon de Rick Bass. C’est par le récit que nous fait un de ces « chasseurs de baux », un brave jeune homme qui fait un travail dans lequel il a souvent peur de se perdre, de s’éloigner trop de ce qu’il est.

« Durant quelques mois, dans la banlieue de Tupelo, il y avait eu au bord de la route un jeune ours noir, à peine plus vieux qu’un ourson, enfermé dans une cage à barreaux mal soudés, pour attirer des spectateurs qui devenaient ensuite des clients, mais cet ours ressemblait à un pénitent bourrelé de remords; là non plus je ne me suis jamais arrêté, passant chaque fois à toute vitesse, jusqu’au jour où la cage et l’ours ont disparu. »

C’est un monde de requins, pour les hommes et pour la nature. Lui-même n’est pas toujours très net dans sa vie sentimentale, entre ses étapes régulières chez Geneviève, dans le Mississipi et la secrétaire du tribunal, Penny, qui est radieuse quand elle le voit, et à laquelle il ne cédera finalement pas. Mais surtout, il y a le travail de « sape » qu’il doit mener auprès de la vieille et pauvre Velda, peu glorieux, même s’il n’a pas vraiment le sentiment de mal se comporter. Il est poli, aimable, mais néanmoins il sait bien ce qu’il fait.

C’est un homme qui n’est pas vraiment tiraillé mais la fin de la nouvelle et les constats qu’il fait sur sa vie au cours de son récit montrent un homme insatisfait, qui a beaucoup de regrets, dont celui de s’être un peu perdu de vue.

« J’avais créé tout cela, j’étais responsable du monde que je contemplais à présent. Cette pensée m’a donné le vertige. J’ai battu en retraite loin du cercle de lumière brûlante, rugissante, j’ai gravi la pente d’une colline proche, à la lisière de la forêt. L’obscurité m’a apaisé. Je me suis allongé sur le flanc de la colline et j’ai regardé ce feu qui éteignait les étoiles, effaçait tout sauf lui-même. J’ai senti la terre trembler et cette flamme rugir non seulement au-dessus, mais en dessous, jaillir à la rencontre de nous tous. »

Dans « Coach », c’est un entraîneur d’équipes féminines de basket qui parle de sa vie, de ses errances, et qui se bat contre le postulat:  » forger le caractère est plus important que gagner des matchs », pour lui, il faut gagner pour prendre de l’assurance et la défaite finit par user au lieu de renforcer. La fin:

« C’est un spectacle enivrant: cette étape évanescente et néanmoins prolongée de la jeunesse. Une fois encore, il se tient sur cette lisière. Dissimulant son désir secret – « Je dois gagner » -, il leur sourit. Cela ne dure qu’un instant, qui s’enfuit déjà, mais il monte sur le podium, rejoint un lieu et un temps où et durant lequel personne ne vieillira jamais, ni ne se verra diminué, mais à la place brûlera d’une flamme claire, pure et propre, et où chacune d’elles – ainsi que Coach – sera, seulement si elles peuvent gagner, toujours aimée. »

Entre ces deux nouvelles longues une très courte, qui donne son  titre au recueil, et qui est glaçante à tous points de vue; on suit Brandon, 15 ans, qui va voir ressortir de la rivière gelée le pick-up dans lequel son père s’est noyé. Je ne dis rien de celle-ci, mais oui, glaçante, c’est le bon adjectif.

« Trente hommes et femmes et soixante mains, quatre chevaux: lorsqu’ils se mirent à tirer, le pick-up commença à bouger. La force requise dépassait l’entendement. La ligne, maintenant tendue, tressautait tel un muscle, comme si elle venait de prendre vie. Ils tirèrent, une main après l’autre, et sentirent le pick-up quitter le fond, son poids énorme malmené par le courant. »

Avant-dernière, à la fois touchante, énervante, drôle dans le genre douce-amère: Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique. Où on retrouve Wilson et ses deux filles, mais il a eu les côtes cassées une fois encore et n’a plus retravaillé, Belinda l’a quitté et il boit consciencieusement et comme un trou. Stephanie a dix-huit ans et Lucy quinze. Elles aiment leur père de façon inconditionnelle. Elles en sont les gardiennes, les épaules et les bras, et aussi parfois le cerveau. Parce que Wilson, malgré tous ses efforts de résistance, boit et boit encore. En résumé, il part en voyage avec elles au Pérou et au Chili. Et elles auront beau veiller, il sombrera encore. C’est magnifique la façon dont Rick Bass parle sans jamais émettre de jugement moral, dans l’une ou l’autre des nouvelles on a du mal à se dire, tiens, le méchant est là, le gentil ici, non, pas possible, mais personnellement j’ai eu du mal à ne pas en vouloir à Wilson. La dernière nouvelle, « Histoire de poisson », et sa fin avec cette fête alcoolisée m’a donné un goût amer dans la gorge, et une vision de l’humanité proche de ce qu’on peut imaginer d’une fête en enfer.

Je ne peux résumer mon sentiment sur toutes les choses essentielles que dit Rick Bass à travers ses personnages – je pense aussi à la femme ivre et démontée dans « Ce dont elle se souvient », probablement ma nouvelle préférée. Ce livre est généreux, proposant avec objectivité une variation des angles de vue, de multiples façons de regarder le monde. J’ai été très émue par cette lecture et très impressionnée par le talent d’écriture de cet écrivain, qui même dans les situations les plus prosaïques sait amener de la poésie et de la réflexion, une philosophie parfois légèrement vacillante sous les coups du sort, c’est un livre rempli d’amour et ça fait du bien.

J’ai beaucoup beaucoup aimé.

« Pyrénées, instants volés » – Photographies d’Arnaud BEGAY, textes de Anne-Lasserre-Vergne, éditions CAIRN

Voici un exercice inhabituel pour moi, vous parler d’un livre de photographies  émaillé de textes de très belle qualité. Une amie m’a confié ce livre d’un proche, le photographe Arnaud Begay. Je connaissais déjà quelques photographies qui avaient dialogué avec les toiles de cette amie peintre lors d’une exposition.

Arnaud Begay, qui vit dans les Pyrénées et les arpente depuis fort longtemps, voit enfin son regard sur ces montagnes tant aimées publié dans ce bel ouvrage.

« Dans cet ouvrage, Arnaud nous livre le regard qu’il porte sur ces monts, il nous l’offre comme un cadeau. Son regard n’est nullement circonscrit. Il échappe à son époque. D’où cette vision personnelle à laquelle nous ne pouvons rester indifférents. Une vision qui nous parle par(delà le silence étonnant des montagnes. Un regard solitaire, loin des curistes, des touristes, des skieurs, des grimpeurs, des parapentistes, des coureurs de trail…Le regard d’un vagabond qui s’attarde, qui prend le temps d’observer, d’admirer, de rêver. « 

 

Pour tout vous dire, je ne connais pas les Pyrénées et ne suis pas amatrice de haute montagne. Pourtant, j’ai aimé m’y promener à travers les photos d’Arnaud Begay et son œil si patient, si attentif. En lisant les texte d’Anne-Lasserre-Vergne, j’ai croisé Baudelaire, Henry Russell

« Quelque chose d’admirable vint bientôt mettre le comble à ma joie. Juste à l’entrée des neiges nouvelles, le sol étincelait, comme si tous les diamants et les rubis de l’Inde étaient tombés dessus en pluie brillante. À chaque brin d’herbe pendaient des gouttes parfaitement rondes, où se jouaient tour à tour en tremblant toutes les couleurs du prisme, suivant la direction et la force de la brise, et l’angle où on les regardait. L’herbe avait l’air en feu, ou pleine d’étoiles et de lueurs électriques, et faisait mal aux yeux. Jamais assurément les rosées de la plaine n’ont une scintillation si merveilleuse, et il me semble que les gouttes d’eau elles-mêmes se transfigurent sur les montagnes. »

Octave Mirbeau, Alfred De Vigny, et notre grand Victor Hugo parmi tant d’autres. J’ai eu des préférences parmi ces photos, ce sont celles qui mêlent ciel et eau – lacs, torrents, ruisseaux, cascades – et puis toutes les brumes d’automne ou de printemps, toutes celles où on entend l’eau et où la brume nous caresse le visage.

 

Ainsi la photo de couverture qui évoque tant ce décor entre le flou du ciel et de l’eau, cette île embrumée, magique, là sont les fées des légendes, c’est certain…

« Arnaud Begay nous propose de considérer autrement ces lieux devenus mythiques. il nous incite à les revisiter, comme les poètes, les dramaturges revisitent certains grands mythes. Si un beau vers renaît toujours de ses cendres, les Pyrénées semblent s’accorder une nouvelle naissance grâce à ses prises de vues. Je pense à André Gide: « Nathanaël, que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée ! ». Que la beauté soit dans notre regard, et non dans la chose regardée ! »

 

Certaines m’ont interrogée et j’ai constaté avec plaisir que l’auteure des textes s’interrogeait aussi sur les mêmes. Par exemple sur une photo d’un cairn enguirlandé… Trace du passage humain qui entend dire et montrer qu’ici il a laissé une trace.

« Les Pyrénées se passent-elles de l’homme? L’ignorent-elles majestueusement?

Avec juste raison, peut-être. Que pensent-elles de ce cairn enrubanné comme un sapin de Noël? Devenu incongru. Simple offrande à la montagne? Ou volonté enfantine de s’approprier le sommet? Grimpeur triomphant qui signe à sa manière ce qu’il considère comme une victoire. Mais en est-ce une? »

Or Arnaud Begay a une prédilection pour les lieux où seule la montagne est présente. De l’homme, seuls quelques refuges, vaguement de loin quelques maisons au fond d’une vallée, mais ici, dans ce livre, ce sont ces montagnes pleines de contes, de légendes, de fées qui imposent leurs falaises, leurs pics, leurs neiges, leurs lacs,…et comme il est dit elles se passent bien de l’homme. Le respect, la patience, l’amour qu’on perçoit dans l’objectif du photographe fait de ce livre comme le dit l’auteur non pas un énième livre sur les Pyrénées, mais un tout autre regard sur ces montagnes, vides d’hommes. On laisse les lieux aux isards, aux marmottes, à la flore, ces petites plantes tapies dans les rochers et à toutes les fées, bonnes ou mauvaises.

 

Très beau livre, j’y ai appris de nouvelles choses, y ai lu et vu de la poésie sur les pas de nombreux auteurs, poètes artistes, et sous la plume délicate de Anne Lasserre-Vergne, en parfaite harmonie avec le photographe. Elle cite par exemple Octave Mirbeau – qui comme moi « se sent cerné par les monts » et dont j’aime l’esprit:

 » Peut-être pardonnerais-je aux montagnes d’être des montagnes et aux lacs des lacs, si, à leur hostilité naturelle, ils n’ajoutaient cette aggravation d’être le prétexte à réunir, dans leurs gorges rocheuses et sur leurs agressives rives, de si insupportables collections de toutes les humanités. »

Un très beau livre qui allie brillamment les mots et l’image, mais plus que ça, un souffle de ces Pyrénées majestueuses et sauvages et une réflexion sur notre place dans notre environnement; à feuilleter et à méditer.

Je termine sur un de mes poètes préférés cité ici: Jules Supervielle

« Comme du temps de mes pères les Pyrénées écoutent aux portes

Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes.

Le gave coule, paupières basses, ne voulant pas de différence

Entre les hommes et les ombres,

Et il passe entre les pierres

Qui ne craignent pas les siècles

Mais s’appuient dessus pour rêver. »