« Les amours en fuite » – Kevin Barry, éditions Métailié, traduit de l’anglais (Irlande ) par Carine Chichereau

                                 « Un

Premier contact

Un soir sur Wyoming Street traînait un type avec une vraie tête d’Irlandais, une espèce de vieux fou ridicule affublé d’un accoutrement de haillons incongrus et de peaux crasseuses avec des touffes de poils qui lui sortaient des oreilles et des yeux brûlants comme des astres en fusion; pris par une espèce de transe il avançait en titubant et en vacillant sur ses bottes abîmées tel un gosse grandi trop vite dans un cauchemar, un gamin idiot complètement détruit, et il vantait sa marchandise d’une douce litanie clair –

« Pa-taaaates?

Patates chauuuudes?

Un penny la patate chauuuude? »

Alors autant vous dire tout de suite que j’ai fermé ce livre de dingues à grand regret. De dingues, oui, car voici un roman américain écrit par un irlandais et on a là toute la folie – plus ou moins douce – de ce mélange explosif et pour moi fort réjouissant.
Cela faisait un moment que je n’avais lu un peu d’Amérique, cette Amérique qui sous une plume irlandaise prend des airs extrêmement sauvages et rudes, – je veux dire encore plus que ce qu’elle est déjà – une Amérique bien alcoolisée évidemment et ici avec pas mal de morphine dans les veines. En tous cas dans les veines de Tom Rourke car il faut bien ça pour endurer la vie de ces lieux peu accommodants. Voici cette écriture qui touche au sublime, et une ébauche de portrait:

« Il portait son feutre à larges bords légèrement de travers ce qui donnait une touche un peu triste, et son caban en tweed vert mousse et une chemise de toile noire, et ses yeux avaient l’éclat sombre de la poésie lyrique d’une tombe trop précoce – il fut satisfait de cette inspection.

Il palpa son couteau Barlow pliant à manche oblong dans une poche puis sa boîte à opium dans l’autre et se sentit rassuré. »

Tom Rourke, homme de peu de principes, va tomber amoureux fou de la jolie Polly Gillespie, mais hélas si cette jolie fille est ici, c’est pour épouser son promis, un capitaine. Bien établi et respectable, le pauvre homme va vite déchanter. La jeune femme ne manque pas de ressources pour leurrer cet homme naïf, avant même sa bouillante rencontre avec Rourke. Alors qu’il lui apporte les photos de son mariage, de nos jours, on dirait, « grosse drague »:

« Je crois que vous me regardiez, ajouta-t-il.

Dès cette première visite il l’embrassa furtivement. Elle ne s’écarta pas ni ne lui rendit son baiser. De nouveau le nuage noir. Ce genre de sentiment pesant. Et puis il s’en alla et elle n’y pensa plus guère ni ne s’inquiéta. […].Elle ne pensait pas qu’il reviendrait pourtant le lendemain il était de retour.

« Le capitaine est là? demanda-t-il.

Vous savez bien que non, répondit-elle.
Et elle voulut lui bloquer le passage mais il entra quand même et il se pressait contre elle et elle le repoussa et c’était à moitié sérieux et à moitié par jeu. Ils luttaient et riaient en même temps. Et puis il  l’embrassa pour de bon et avant même qu’elle comprenne ce qu’elle faisait elle lui rendait son baiser avec un supplément. »

Voici donc les aventures de Tom Rourke, buveur, chanteur, compositeur, auteur de lettres d’amour et brusquement fou amoureux. Et comme l’amour parfois est contagieux, voici la mignonne Polly qui lui tombe dans les bras sans hésiter -ou si peu – et qui va laisser en plan le capitaine et le confort, et partir à l’aventure avec Tom.

C’est bel et bien un véritable amour fou, vibrant, une exaltation vitale, un élan qui fera du chemin de ces deux êtres une aventure amoureuse, mais aussi une aventure mentale, charnelle, une frénésie survoltée. Défiant tous les obstacles, tous les dangers, ignorant le temps, les intempéries, les mauvaises rencontres, la violence un peu partout, ce couple vibrant de vie et d’amour m’a emportée avec lui et j’ai été très triste que ça finisse. Quand l’histoire de ces amants devient légende et voyage:

« Par l’entremise d’un long relais de sources invérifiables la nouvelle du destin des amants voyagea à travers le haut pays pour revenir enfin à Butte, et là au fil des tours et détours des murmures elle passa par les tabourets de bar et les coins de rue où elle devint encore plus embrouillée et noire comme le cul du diable au point qu’il n’était plus possible de faire la part de la vérité et des menteries. Mais bon, là encore c’était souvent le cas dans la ville au coeur noir. »

Voici un roman où la vie est intensément vivante (oui, je sais…), où les personnages si bien dépeints, souvent plus par leur tempérament que par leur physique, sont si charnels qu’on les voit et qu’on les entend… Voici un roman absolument remarquable par son écriture sensuelle et sans tabous, tout y est odeurs, visions, voix, peaux, ce roman m’a enthousiasmée à un très haut point. Kevin Barry sait insuffler la vie, donne à entendre les voix, pas une nano seconde d’ennui, ah je n’avais pas envie de le fermer ! Bon, besoin de vous dire que je le conseille?
Géniale lecture!

« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo:

« Baignades » – Andrée Michaud -Rivages/NOIR

Mise en exergue, cette citation :

« Je peins malgré moi les choses cachées derrière les choses. Un nageur, pour moi, c’est déjà un noyé. »

Quai des brumes, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert »

Voilà qui nous met dans le bain, si je puis dire. Andrée Michaud, on le sait maintenant, plante ses décors régulièrement au pays des lacs profonds, des forêts sans fin, elle y dépose des familles joyeuses, avec des enfants qui jouent, et puis inévitablement, toute cette jolie vie de vacances, d’été radieux et d’insouciance se transforme lentement mais sûrement en cauchemar absolu. Et puis, en fait, ça marche à tous les coups, parce que ça nous happe et que, comme dans ce livre assez court, on n’est jamais sûr que ça finisse bien – je dirais même qu’on espère un peu, parfois, que ça finisse mal, je sais c’est pas bien !  -. C’est écrit en sorte que la dramaturgie monte d’un cran à chaque page, on est happé et ça marche. Je sais, pas pour tout le monde, mais avec moi, ben ça marche à tous les coups. Ça marche parce que j’ai envie de ces frissons, je les aime, régulièrement une bonne cure d’Andrée Michaud. 

Un camping, un lac, des forêts. Un jeune couple arrive, avec une petite fille qui à peine arrivée se jette à l’eau toute nue et joue, et rit et se réjouit.

« Ils planifiaient ces vacances depuis longtemps, leurs premières vraies vacances en trois ans, et croyaient avoir trouvé un endroit de rêve, un lieu tranquille et isolé, un lac à l’eau limpide entouré de collines, des sentiers aménagés en forêt.

Et l’endroit était effectivement magnifique. »

Quand arrive le propriétaire du camping qui s’offusque de la nudité de la petite. Et tout démarre là, à ce moment précis. La jolie petite famille décide de quitter les lieux – ils soupçonnent cet homme d’être tenté par la fillette – , prend son van et part. Or un orage dantesque se déchaîne et là, tout va partir dans un drame épouvantable mêlant des hommes malveillants – mot faible -, la colère des cieux, la nuit. Alors ils partent:

« Au bout d’environ quatre kilomètres, alors qu’ils s’attendaient à voir apparaître le village, t’avais pas dit deux ou trois kilomètres, Laurie ? la route pavée avait fait place à un chemin de gravier et ils avaient compris leur erreur. On va trouver un endroit pour tourner, avait dit Max, mais plus ils avançaient, plus la forêt se faisait dense autour d’eux, et pas un espace dégagé où faire demi-tour, pas un foutu chemin de cabane. Pour compléter le tableau, le ciel était d’un noir d’encre, sans lune ni étoiles.

Ostie de putain de bordel de merde, avait juré Max, je peux pas reculer là dedans, je vois absolument rien. »

Et je n’en dis pas bien plus, parce que se met en marche une fuite, puis une poursuite haletante, de mauvaises rencontres, la mort, la violence, la foudre…La petite fille et sa maman vont vivre l’enfer. 

« La femme avait de plus en plus de difficulté à avancer. Ses longs cheveux bruns, bruns et emmêlés, pas bouclés, étaient plaqués sur son crâne et elle titubait comme si elle avait été ivre. À tout bout de champ, elle perdait pied et se redressait in extremis pour ne pas tomber avec la fille et l’écraser sous son poids. Après avoir glissé sur une pierre couverte de mousse, elle s’était résolue à poser la fille au sol et lui avait demandé si elle pouvait marcher un peu. La fille avait acquiescé en hochant la tête et elles étaient reparties en se tenant la main, plus lentement encore, plus péniblement. »

Pour finir – pas si mal – , bien que le père soit disparu, et sauf que, bien sûr, il reste un grain de sable – ou deux? – dans l’engrenage du retour à la vie normale. La jeune épouse a perdu son mari dans l’atroce poursuite de la nuit, mais a trouvé un homme qui va l’accompagner au retour dans sa famille et à la vie. Évidemment, même ça, ce n’est pas aussi simple et je ne risque pas de vous dire pourquoi. Vous savez quoi? On pourrait presque s’attendre à une suite. On reste un rien sur sa faim, mais je sais qu’Andrée Michaud le fait volontairement, juste pour nous dire, vous savez dans la vie, rien n’est jamais tout à fait fini, clos, terminé. Il y a un « Et si… ». Les derniers mots du roman:

« Elle avait vu Laurence sortir de l’eau avec Charlie, mère et fille portant un pyjama quasi identique, marguerites jaunes, marguerites blanches fanées et leur collant au corps, mère et fille qui ne survivraient à ce nouveau deuil qu’en tendant la main à celle parfois attirante de la folie, puis elle était retournée dans la maison inondée de soleil pour y chercher son téléphone. »

Si ce n’est pas mon préféré de ceux que j’ai lus de cette autrice que j’aime tellement   ( pour moi, c’est  « Bondrée ») , ça reste une lecture qui vous chope bien fort à l’estomac dans de grands fracas de tempêtes et ne vous lâche plus. Personnellement j’admire l’écriture de cette autrice sombre, hantée je crois, mais qui sait aussi si bien parler d’amour, de toutes les sortes d’amour.. 

Au dos du livre, La Presse ( journal québécois ) en dit:

« Un suspense anxiogène qu’on lit en se rongeant les sangs. » Et je valide !

« Le Duc »- Matteo MELCHIORRE- éditions Métailié, traduit de l’italien par Anne Echenoz et Serge Quadruppani

« Le dos du dragon

Les corneilles étaient peut-être une dizaine. Elles braillaient. Elles craillaient. Elles voltigeaient. Elles étaient aveuglées, furieuses. Elles tournoyaient dans une mêlée exaspérée, s’acharnant entre elles. Puis soudain elles se séparèrent, fuirent dans des directions opposées et dans le ciel dégagé resta un emmêlement d’ailes, une bagarre confuse qui tournait et tourbillonnait pour finalement, comme atteinte par un coup de fusil, tomber à pic dans le vide. »

Que voici donc un roman merveilleux !  Je l’ai savouré lentement – c’est un gros livre ! – et j’ai pris un immense plaisir à cette histoire italienne. A la fois drôle et poétique, parlant de la vie d’un village de montagne avec ses traditions, ses chefs et ses suiveurs, ceux qui possèdent, ceux qui travaillent, bref, un village, presque comme tant d’autres. Presque seulement parce que ce village a des personnages forts en caractère, une nature de même. Un jeune châtelain de retour en son domaine va sans le vouloir semer la zizanie, lançant cette histoire sur un conflit de forêts, les siennes, et celles de l’autre homme fort du coin, Fastréda. Je vous mets ici un extrait assez long qui à lui seul dépeint fort bien la relation des deux hommes ! C’est sur cette base que tout le livre est bâti, et je le répète, c’est absolument réjouissant et accrocheur, jusqu’au bout. On peut si on le veut « philosopher » sur ce roman, on peut juste se réjouir à chaque page de cette histoire de rivalité, c’est tellement bien écrit !

« Je sentis le charme dangereux du défi faire son chemin dans mes journées. Il me suffisait d’apercevoir la propriété de Fastréda par les fenêtres de la villa pour que je sois saisi du désir de défier ce souverain sournois. Il me suffisait d’entendre prononcer son nom pour que mon sang s’échauffe. Il me suffisait de regarder la Montagne, en direction de mes bois, pour me sentir victime d’une insulte qu’il fallait venger au plus vite. En  outre, chose inédite par rapport aux principes auxquels je m’étais tenu jusqu’ici, il me suffisait de prendre en main les papiers de la boiserie pour qu’une voix lointaine me murmure que j’étais toujours un Cimamonte, et qu’en tant que tel j’étais appelé à défendre ma personne et mes biens des affronts, des insolences et de l’impudence de Fastréda. Fastréda voulait commander? Très bien. Qu’il commande. Qu’il gouverne Vallorgàna. Qu’il règne sur la Montagne. Qu’il agisse en seigneur sur Val Fonda. Mais je ne lui permettrais certainement pas de me piétiner pour maintenir en vie son délirant machin féodal. »

Un jeune aristocrate, héritier d’un manoir quelque peu délabré dans lequel il s’installe, cerné par des forêts dont une part lui appartient. Il veut remonter le domaine, retrouver les archives et l’histoire de sa famille, revenir à la source en quelque sorte de son histoire familiale. C’est sans compter avec Fastréda, jusqu’alors l’homme fort du village, propriétaire de forêts comme notre Duc et c’est sur ce sujet que l’affrontement va commencer: les forêts et leurs limites floues. A quoi va s’ajouter l’amitié – amitié? –  qui se noue entre le Duc et Maria, fille de Fastréda, et vous l’avez compris, c’est bien délicat…y compris pour une raison dont je ne vous dis rien. Mais le chapitre 11, lui, vous en apprendra de bien bonnes.

« Je regardais la villa. Ce n’était qu’un sépulcre nu, une arche vide. Des murs, rien d’autre. Et à mon signal, j’en étais certain, elle s’écroulerait, renversant sa propre histoire et s’enterrant dans ses propres décombres.

Il ne lui restait, véritablement, que moi. Elle me regardait. Elle ne demandait que mon amour et ma présence. Elle ne demandait rien d’autre que ma fidélité: « Reste », dit-elle, « si tu t’en vas, je suis perdue. ».

-Alors, sois perdue, lui dis-je. Meurs. »

La fin? Non, pas tout de suite. Avec un incroyable talent, qui sait mêler le côté dramatique de cette histoire à son aspect frisant parfois le ridicule, dans une sorte de combat silencieux et lancinant, ce jeune auteur écrit là un superbe roman associant la beauté des paysages, la rudesse des âmes locales, la soif de pouvoir, noblesse, amour, histoire, tout ça dans un mouvement qui nous emporte dans les pages sans vouloir s’arrêter. J’ai tour à tour ri, été touchée, j’ai vu les forêts malmenées par les vents, les hommes au café, la fille de Fastréda s’éprendre du Duc. Et puis les incendies, les tempêtes dans les paysages et  les personnages, et puis, forcément il y a les corneilles.

La nature, forte – insoumise? – est ici la plus puissante, c’est elle qui mène le bal des tempêtes, de toutes les tempêtes. Ce sont ici les forêts qui décident en premier lieu de la vie des hommes. Qui doivent finir par se soumettre, par admettre. Je ne suis absolument pas certaine de rendre justice à ce merveilleux roman, un de ceux comme on n’en lit pas très souvent. Un roman d’aventure, d’histoire(s), d’amour, un roman qui fait l’introspection des personnages avec force, vigueur, justesse et un peu de dérision, sans jamais entraver la lecture qui file. Je n’ai pas envie d’écrire plus et de tout raconter, c’est un livre merveilleux, que j’ai savouré tout en voulant le dévorer, un bon gros livre dont on a pas envie de sortir. Premier roman et coup de maître !

Bravo, j’ai a- do- ré !!!!

Une chanson traditionnelle piémontaise:

« Devenir montagne » – Valentine Goby -Arthaud – Entretiens avec Fabrice Lardreau – Versant intime

Devenir montagne : Entretiens avec Fabrice Lardreau » Quel est votre premier souvenir de montagne?

-J’ai un rapport viscéral à la montagne. Elle m’a révélée à moi-même, m’a construite, mais j’étais trop jeune pour m’en souvenir, ou plutôt pour établir avec certitude ce qui dans mon souvenir relève du réel; des histoires rapportées, de la fiction propre aux perceptions de l’enfance. »

Je n’avais encore jamais rien lu de Valentine Goby, et je fais sa connaissance avec non pas un roman, mais par ces entretiens au sujet de la montagne. Entretiens qui vont bien au-delà de ce sujet, puisque Valentine Goby nous raconte d’abord ses origines, une famille de parfumeurs de Grasse, et puis au fil des pages, égrenant ses lectures, son goût pour la nature, plus montagne que mer, grandissant entre les deux…et j’ai beaucoup aimé cette façon de se livrer en parlant de paysages, ceux qui la constituent intérieurement. La montagne qu’elle aime tant, surtout. Je suis sortie de ce récit, de ces confidences, avec l’envie d’y aller faire un tour. Bravo ! Ce que cette autrice dit à propos de la montagne, peut se dire pour nos décors aimés, familiers, ceux qui nous font du bien. Quel talent est développé là, avec une finesse touchante. A propos du parfum, des senteurs:

« L’olfaction est en effet très puissante, et reliée activement aux zones de la mémoire. Les parfums étaient importants pour nous: j’en ai porté un très jeune, et pour moi il est impensable de sortir sans parfum. Depuis l’adolescence, j’ai toujours choisi des parfums qui me ressemblaient. Je ne peux pas en changer selon la saison ou l’humeur, cela reviendrait à changer de nom. Ce sont des identités olfactives. « 

Cet article sera court, mais je dois dire que j’ai vraiment beaucoup aimé, que j’ai été touchée par ces entretiens auxquels cette femme répond de façon poétique souvent, sincère surtout, et rien que ça donne très envie de lire sa littérature. À propos de son écriture:

« Le langage, pour moi, est intrinsèquement sonore. Ce qu’on appelle « la musique » – un agencement particulier des sons, de silences et de rythmes – est partout, en fait. Plus que tout j’aime entendre les sons du monde, notamment en montagne: le vent, le craquement des branches, du bois (quand il y a encore  des arbres), le dévalement de la neige, les cris d’animaux, l’eau. Quelquefois, et c’est tout aussi bien, il n’y a presque aucun bruit –  en tout cas audible par l’oreille humaine; on est plongé dans le grand repos de la montagne, percé de façon très nette, précise et provisoire, par un cri d’oiseau qu’on distingue mieux que jamais. »

Pour moi qui n’aime pas la haute montagne donc – enfin qui la crains plutôt, la haute montagne m’oppresse, c’est comme ça… – donc pour moi ce livre est un enchantement. Il n’est que sincérité, les choses dites, tant biographiques que plus abstraites sont toujours claires, et donnent à voir et sentir ce qu’elles décrivent. Ce qui me fait penser que je dois lire les romans de Valentine Goby, ces entretiens étant déjà un exemple de son talent. Il y a là de la vérité, de l’authenticité, de la nuance, de la beauté et de l’intelligence, bien sûr. La fin du livre est dédiée aux lectures de Valentine Goby en lien avec sa passion de la montagne et  parlant de Victor Hugo devant le cirque de Gavarnie:

« La question du regard, c’est celle de la distance, du face-à-face, de la rupture. L’idée même de paysage dit la séparation – le pays on l’habite, le paysage on le voit. Comment dire ce qui nous est étranger? Et pourtant devant Gavarnie, Victor Hugo tremble déjà d’une intuition rare à son  époque ( une exception notable: Élisée Reclus), qui grandira au siècle suivant pour culminer au début du nôtre: la montagne pourrait être plus qu’un paysage, le minéral et le végétal pourraient être animés de vie, voire de pensée, et l’homme est peut-être une partie d’un tout. Ce n’est encore qu’une hypothèse, un point médian entre « un point d’admiration » et « point d’interrogation », écrit Hugo.., si incertaine qu’elle semble un rêve. »

Ce livre est un petit bijou plein de finesse, d’intelligence et de sincérité. Je découvre cette autrice avec une grande hâte de lire ses romans.

Post court, pour un livre bien peu résumable, mais qui m’a enthousiasmée, que je conseille aussi bien à celles et ceux qui ont lu les romans de Valentine Goby que ceux qui ne l’ont pas fait. Ce qui m’engage moi à la lire et ce sera avec plaisir je n’en doute pas une seconde.