« Les nuits prodigieuses » – Eva Dezulier- éditions Elyzad

Les nuits prodigieuses« La nuit des Onze

Ange

Aucune route ne mène à Machado. Le temps ici n’est pas le même qu’ailleurs, non. Les habitations les plus proches sont à six heures de marche. Elles ont l’air de décors miniatures, de part et d’autre de la montagne. On ne distingue pas le mouvement des voitures et des troupeaux. Aucun bruit ne nous parvient. C’est comme j’ai dit: elles pourraient tout aussi bien être peintes à même la roche. Ce qui s’y passe ne nous concerne pas. Machado vit à son rythme, on n’y respire pas le même air. Il y a bien un curé qui monte, une fois l’an, mais on a nos propres superstitions, auxquelles on croit davantage qu’au catéchisme d’en bas. C’est tout. Machado est un monde clos. »

Mais quelle belle découverte que ce petit livre inclassable. J’y ai trouvé un conte ou une fable, une fantaisie qui n’est pas sans rappeler la littérature sud-américaine, même si cette histoire se déroule tout près de la frontière espagnole et n’est pas toujours drôle. Le village de Machado voit passer de nombreux clandestins qui vont vers la France; Machado, me direz-vous, ça sonne espagnol, non ?  Et est pourtant en France? Machado est une sorte d’enclave dans les Pyrénées, qui comme le dit Ange le berger au début de cette histoire est un monde clos, qui pourtant laisse passer, traverser des clandestins allant d’un pays à l’autre. Ceci a son importance dans l’histoire, car c’est un de ces clandestins de passage, Guillermo, qui va laisser quelque chose qui chamboulera la vie de cette bulle spatio-temporelle, et la vie d’Ange d’abord. Dans ces montagnes merveilleuses, avec Eugenia, ils s’en vont:

« Je pense souvent aux millions de pas de tous les clandestins qui ont façonné ces chemins de hasard et d’adieu. J’ai parfois l’impression qu’ils sont là, tout autour de nous, et qu’ils nous accompagnent, quand le vent soupire. c’est comme j’ai dit: des vagabonds se cachent dans les taillis.

Le crépuscule habille les visages et les sentiers d’ombres mouvantes. Eugenia s’épanouit sur la route, et rit avec une gaieté que je ne lui connaissait pas. Ses pieds minuscules ne laissent pas de traces sur le sol poudreux. »

sheep-g43648c65a_640Ange est le berger d’un propriétaire de troupeaux, Mr Bartimée. Ange est un homme simple, qui vit de peu, accompagné d’Isidro, un ouvrier agricole. Le patron est un homme rude, en particulier avec son épouse Livia.

Un jour donc Guillermo, ingénieur clandestin, va confier un dessin, le plan d’une machine à cet Ange décontenancé. Il doit fabriquer cette machine et l’emmener au fils de Guillermo, Tomás, 9 ans, déjà en France. Ce serait bête de vous dire ce que doit fabriquer Ange, ni pourquoi, mais dans cette machine certains verront le diable et d’autres dieu. Alors que la réponse est bien plus simple. En tous cas, ce pauvre Ange va fabriquer cette machine en piquant ici et là – y compris chez son patron – des pièces hétéroclites pour la fabriquer. Une fois terminée, il en sera la première « victime ».

482px-Leonardo_da_Vinci_-_RCIN_912699,_Pictographs_c.1487-90Je mets des guillemets car, comme pour beaucoup d’entre elles, c’est l’usage qu’on fait des choses et aussi le « cœur » qu’on a qui en détermine l’action. 

Nuria, l’épouse d’Hostien, va être assassinée:

« J’ai touché le visage glacé de Nuria, ses mains, sa peau. Ce que j’ai d’abord pris pour une fleur rouge sur sa poitrine. Une putain d’idée stupide. Et même maintenant, j’y pense et je ne vois que la fleur.

J’ai contourné le lit, tiré les rideaux. Le soleil éclairait comme un phare. Éclairait ça. Rouge. Couleur invivable. On devrait l’interdire. Mon pied a buté sur quelque chose. La lame. Manquait la main. La plaie, la lame, la main, le nom. Qui? »

Chronique courte et qui se contente de dire mon enthousiasme pour vous inviter à aller faire un tour à Machado, mais quand même je ne vous laisserai pas en plan sans vous parler juste un peu des quatre sœurs, anachroniques et merveilleuses conteuses, Ada, Ida, Zelna et Florinda ( déjà rien que pour elles la lecture vaut le coup) :

« Quatre silhouettes voûtées surgissent derrière un bouquet de mélèzes rouges. Dans le petit matin, elles descendent à la queue leu leu vers la place du Velo Polvoroso. Vêtues de grandes robes à crinoline, elles font quand elles marchent un bruit de torrent. Ce sont les Impératrices. Elles sont sœurs, et la cadette doit avoir plus de cent ans.

Il y a longtemps, quand elles étaient jeunes, un homme les a aimées toutes les quatre. Un riche marchand à la peau sombre et au parler d’ailleurs. Il les couvrait de cadeaux et de toilettes chamarrées: elles étaient l’attraction du village. Le marchand, lui, n’appréciait pas qu’on lui demande d’où il venait. Il répondait qu’il était français, parfaitement français, puisqu’il habitait l’Empire. Alors on l’a surnommé l’Empereur, pour se moquer. On le disait avec une sorte de courbette ironique pour le faire enrager. Il n’était pas d’ici, c’est tout. Le soupirant est mort depuis longtemps, mais les quatre sœurs ont conservé leur titre dérisoirement clinquant d’Impératrices. »

Les femmes dans ce livre sont magnifiques, toutes, Livia, Ada, Zelna, Ida, Florinda et aussi Eugenia, et Nuria,Talia… Quant aux hommes, ils sont sanguins, colériques, immodérés, sauf les deux bergers, Ange et Isidro, doux comme leurs agneaux. 

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Bonheur, Rosa; Shepherd of the Pyrenees; Brighton and Hove Museums and Art Galleries; http://www.artuk.org/artworks/shepherd-of-the-pyrenees-74284

Voici une superbe histoire métaphorique sur l’amour, mais aussi sur la solidarité. En commençant cette lecture, je ne m’attendais à rien de particulier, et là, j’ai été « chopée »  aux premiers mots par la voix d’Ange et sa façon de s’exprimer ( beau travail sur les voix ):

« Et la vie de Machado se déroule sans penser au reste de la Terre. Même moi, qui travaille ici depuis tout petit, à la ferme de Ventanas, on m’appelle toujours « le gamin d’en bas ». On se moque un peu de moi, je crois qu’il n’y a pas de raison, non: c’est simplement que je viens d’en bas, c’est tout. »

Je m’arrête donc là, encore enchantée par cette si belle histoire pleine de magie, de charme(s), de nature, encore envoûtée par les voix des quatre Impératrices, majestueuses et bonnes. 

Quant à la machine, je ne saurais dire si je souhaiterais la posséder…A vous de voir, à vous de lire. En tous cas :coup de cœur !

Ange et Eugenia, fin du roman:

« Je l’observe à la dérobée. Les idées trottent dans ma caboche, de-ci de-là, comme le mouton à deux têtes. Dix minutes passent en silence, puis Eugenia recommence à bavarder de tout et de rien avec moi. Elle ne parle plus de reconstruire la machine et semble avoir déjà oublié cette conversation. Elle tourne dans ses doigts la médaille de Saint Gilles, qu’elle a trouvée dans la montagne, et qu’elle presse souvent contre ses lèvres. Ça ferait une bonne relique d’amour, oui. »

Pour toutes les femmes de ce beau roman et pour Ange le Tendre:

« Presque étranger pourtant » – Thilo Krause, éditions ZOE, traduit par Marion Graf ( allemand )

krause« C’est mon roc. Un récif battu par le vent, quelques pins noueux. Le soir, je monte ici pour regarder d’en haut notre maison. Je m’assieds tout au bord du vide. derrière mes orteils, les couronnes des arbres se balancent si fort que pris de vertige, je relève les yeux. Route, champs, village. Et quand quelqu’un rentre en voiture, tourne entre les maisons, un nuage de poussière vibre au-dessus des champs. Notre maison est posée au soleil comme si elle était finie depuis longtemps. Je ne vois pas le crépi qui s’effrite sur le mur ouest. Je ne vois que le jardin plein de mauvaises herbes, ni les arbres fruitiers attaqués par le mildiou. C’est l’été. L’été que j’ai toujours voulu. Avec la Petite et avec Christina. »

Voici un roman très poétique, très dur à chroniquer, parce qu’en perpétuel mouvement, entre deux époques, entre plusieurs lieux, et je ne sais pas trop comment en parler, parler de la construction de ce livre. J’ai trouvé pour le faire mieux que moi cette interview de la traductrice, Marion Graf:

Il est bien question là de « composition », comme l’explique Marion Graf, à la façon d’une œuvre musicale.

apples-gf944d63da_640L’éditrice de cette belle maison, Caroline Coutau, explique qu’elle aime les œuvres qui suggèrent, qui génèrent de l’émotion plutôt que celles qui énoncent ou expliquent. Ce roman-ci est caractéristique de cette ligne. Construction complexe, qu’on comprend au fil de son élaboration, sujet « à tiroirs », dans lequel plusieurs vies sont en scène. Il y a certes le personnage principal, cet homme qui revient au village natal avec sa femme et sa fille. Il quitta cet endroit et y revient, retrouvant alors son passé, une maison quasi inchangée, un décor qui semble avoir traversé le temps sans accrocs – les pommiers, le ciel et les falaises. Et le fascisme, sous une autre forme, mais bel et bien là car dans ce village retrouvé traînent des néo-nazis, une menace sourde.

Les falaises sont une allégorie. C’est là qu’il grimpait avec son ami d’enfance et dominait, sous le ciel infini, le village et la vie. Jusqu’à l’accident. Des années plus tard, il revient donc, et à la simple vue des lieux retrouve tout, Vito, les pommiers, la culpabilité et la peur aussi je crois. Les non-dits sont encore tenaces.et Vito est rude. Cet extrait, caractéristique de la tension entre les deux hommes:

elbe-sandstone-mountains-g926b341c5_640« Nous étions assis l’un en face de l’autre. Une fois le lait versé et le sucre mélangé, nous sommes restés silencieux. Nous nous jaugions comme des boxeurs avant le premier coup. J’avais compris qu’il n’y avait pas d’enfants pour lesquels Vito aurait fabriqué des jouets.

J’ai dit: Tu te rappelles, quand on a roulé dans le fossé avec le vélomoteur et la remorque?

C’est toi qui as foncé dedans, a rétorqué Vito. Et puis tu t’es barré.

J’ai regardé Vito, le pensait-il vraiment? Il m’a rendu mon regard.

Pour se barrer, ce sont mes parents, pas moi. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre?

Revenir.

Je suis quand même ici maintenant, non?

Maintenant, oui, a dit Vito. Et ta femme et ta Petite. Là-haut, dans la maison de la vieille Kosel.

J’ai levé les yeux.

Là, je t’étonne, pas vrai? Tu veux que je t’en dise plus? Le voilà qui revient par ici et il croit que je n’en sais rien. Laissez-moi rire.

Vito prenait une gorgée de café en retenant un sourire.

Des mains habiles, ta Christina, ça oui.

J’ai senti mes mains se contracter pour faire le poing, ma cuisse se tendre sous la table, j’étais prêt à bondir. Il m’avait fallu un moment, mais à présent, une idée se faisait jour. »

575px-Carl_Gustav_Carus_-_Nebelwolken_in_der_Sächsischen_Schweiz_(ca.1828)L’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment particulière, jamais totalement sereine, jamais vraiment apaisée, comme sous une sourde menace. Et c’est extrêmement bien écrit et bien construit. Au début, je reconnais que je n’étais pas certaine de terminer cette lecture. Et puis. Et puis on se met à observer le narrateur, sa femme et sa petite fille. Les pommiers et l’amitié fracassée, même s’il n’y parait pas. La couverture est extrêmement bien choisie, évocatrice, lumineuse. Cette main tendue, pourrait être celle de Jan, le nouvel ami, qui joue avec la Petite, il construit avec elle un lieu nouveau

saxon-switzerland-g971af8dd5_640« Jan remplit d’arbres une dalle entière, ajoute quelques rochers. Une ferme comme celle-là, voilà ce que je voudrais, où l’on peut construire des moulins à eau ou cueillir des myrtilles, où l’on peut laisser les gens venir à soi comme on veut, et sinon, vite on s’éloigne, il suffit de traverser un mur en pierres sèches, de se faufiler à travers un bosquet et l’on retrouve son propre monde, là où faire un vœu aide encore. Jan caresse les cheveux de la Petite. Tu me dis où sont les assiettes? Il prend la Petite dan ses bras. C’est elle qui le guide à travers la cuisine.

Ensemble, ils mettent la table, Jan remarque que je fixe les assiettes, les couteaux, les fourchettes. Trois de chaque exactement.

Il faut que je m’en aille, dit-il. »

On saisit là toute la finesse de cette écriture qui suggère plus qu’elle n’énonce, faisant de cette histoire qui au final est dure un récit plein de tendresse, d’éclats lumineux qui même brefs sont des respirations.

En fait, cette lecture finit par être envoûtante, on lit, on décolle avec la poésie bien présente, on ne sait pas trop où on va, ni ce qui va résulter de cette histoire qui agit un peu comme un charme; très intéressant de ne pas savoir ce qui va advenir des vies de ces personnages, ça s’appelle le suspense? Si oui alors il y en a pas mal ici. Assez loin de tout genre identifié ou identifiable, j’ai lu ce roman enfoncée dans mon fauteuil, hypnotisée. Et ça, j’ai aimé.

elbe-g4e3081672_640« Nous laissons la maison ouverte: vienne qui voudra. La plage arrière est couverte de sacs et d’affaires. Jan, devant nous, allume un petit coup les feux de détresse, comme pour dire: À nous, maintenant, ou Quoi encore. Christina est au volant. Je suis assis près d’elle. La Petite derrière dans son siège que nous avons reconstitué à l’aide de couvertures et de coussins. À côté d’elle, Vito, avec ses deux jambes, la vieille et la nouvelle. »

« Lacs d’Ecosse » – RORCHA- galerie du Vert Galant.

Exercice inédit, encore une fois, avec un catalogue d’exposition, du 21 septembre au 6 octobre, Galerie du Vert Galant à Paris.

Rorcha alias Jérôme Magnier Moreno, vous l’avez peut-être rencontré déjà sur mon blog, avec son premier roman: « Le saut oblique de la truite » aux éditions Phébus. J’avais beaucoup aimé ce court texte contant la fougue maladroite d’un jeune homme qui découvre l’amour et ses dérivés et dérives, passionné par la pêche à la truite et ébloui par la beauté de la Corse.

Rorcha est peintre; il dessine aussi, photographie ses lieux de pêche. Le voici avec ses séjours en Écosse et cette exposition. J’ai eu le grand bonheur de trouver une belle et grande enveloppe dans ma boîte aux lettres et ce catalogue de ses œuvres. Et me voici me lançant le défi d’une part de vous donner envie, vous, vivant à Paris et aux environs, de découvrir cette exposition, et aux autres d’en savoir plus sur cet artiste protéiforme. Regarder, dire, écrire, peindre, dessiner, photographier et je n’oublie pas: pêcher. Tout ceci Rorcha s’y adonne avec une grande délicatesse, sincérité et humilité. Cet homme aux airs paisibles flamboie avec ses couleurs magnétiques et nous entraîne avec lui devant ces lieux isolés. Ici, les bleus intenses, rutilants, électriques défient les  oranges, vermillons, ocres, bruns, en un tumulte échevelé, cette « organisation » de la nature qui n’a souvent aucune retenue et nous instille des visions baroques, éclatantes sur la rétine.

Le lac d'or

« De longues marches méditatives conduisent Rorcha jusqu’à des lacs perdus qu’il interroge, recherchant leur essence que sa peinture espère représenter. Leur cratère d’eau calme et apaisant met en tension le paysage environnant, qu’il organise, étale et amplifie. »  

Pierre Gabaston, « Miroirs d’un peintre » 2020

C’est ceci que Rorcha nous offre ici. J’ai choisi deux toiles plutôt apaisées, contemplatives et quasi silencieuses, si ce n’est dans  » Silence sur la mer » le discret murmure de l’eau qui s’échoue sur la plage orangée du soleil couchant. Silence sur la mer

Voyez-vous cette ligne de points oranges? Y a-t-il dans le ciel confondu aux terres, sur une colline, quelques maisons soigneusement alignées? Ou bien non, on se trompe, la terre s’arrête à la ligne de l’horizon droite et orangée elle aussi? Mais est-ce bien la ligne d’horizon? Et est-ce important de le savoir?  C’est précisément ce que j’aime le plus dans cette toile ( qui n’est pas de la toile car Rorcha peint à l’acrylique sur bois et au format presque constant de 33×46 ), ce sont ces distances, ces lumières, quelques détails qui font que tout ne fait qu’un. Terre, eau, ciel? Les lignes pour moi n’ont rien de sûr. Berge, horizon? Terre, eau ou ciel? La beauté est là, la nature nous l’offre, elle la met sous nos yeux et pour tous nos sens. Rorcha, sans aucun doute, sait s’y fondre et nous l’offrir à son tour. Le catalogue contient aussi quelques photos en noir et blanc qui montrent l’artiste en train de faire des croquis, sous la pluie, la bruine, mais sans aucun doute en phase avec ce décor.  

Contemplative, mais vigoureuse pourtant, cette œuvre originale est commentée dans ce catalogue par François Cheng, pour ne citer que lui, qui en dit :

 » […]Mais l’originalité vient selon moi du subtil mouvement de va-et-vient entre le fond et le devant de la scène, qui conserve à vos peintures leur vivacité dynamique et semble les mettre en apesanteur. »

Je me sens très touchée d’avoir reçu ce catalogue, très hésitante à en parler, mais ça me permet un défi et puis Jérôme Magnier-Moreno est en cours d’écriture d’un roman qui fait suite à ses saisons de pêche en Écosse et dont j’aurai probablement l’occasion de vous parler quand il sera prêt. Et ça, c’est bien plus dans mes cordes !20210821_093736 (1)

En tous cas, je suis toujours surprise de si belles rencontres et je remercie Jérôme Magnier-Moreno de la confiance qu’il m’a accordée.

20210831_172942« Ainsi, chacune de mes peintures de cette série écossaise pourrait être considérée comme une tentative de mettre l’immensité sauvage de ce confin nordique de l’Europe à l’intérieur d’une bouteille. Un flacon précieux contenant un peu de cette nature préservée dont nous avons tant besoin en cette période confinée; un bol d’air frais que je vous invite à partager tout au long de ces pages. »

« L’œil américain – Histoires naturelles du Nouveau Monde » – Pierre Morency – Le Mot et le Reste

couv_livre_3235« L’exubérance

« Écoute! – Je n’entends rien.- Là, dans les sapins, derrière la maison blanche…- C’est un oiseau qui chante? –  Une grive des bois.- En pleine ville? – Oui, une grive des bois en pleine ville, tu te rends compte ! »

Nous sommes restés là, debout sur le trottoir, figés dans le ravissement. Ce premier soir du vrai printemps nous avait, mon voisin et moi, sortis de nos logis, comme tant d’autres du quartier qui processionnaient, en souliers légers, tête nue. »

J’ai lu avec un grand plaisir ce recueil de textes de Pierre Morency, poète et ornithologue québécois et manifestement il a cet « œil américain » qui définit un œil scrutateur, perspicace, et la définition du Larousse de 1866 dit :

20190512_142757« Pop. Avoir l’œil américain, Avoir le coup d’œil perçant, scrutateur ou fascinateur, par allusion, sans doute, à différents personnages de Cooper, Œil-de-Faucon, etc., auxquels l’auteur prête des sens très-développés sous le rapport de l’ouïe et principalement de la vue[2]. »

Voilà pour ce qui est du titre. Pierre Morency est donc un observateur passionné de la nature qui l’entoure, dans les Laurentides et sur les berges du Saint Laurent avec une prédilection pour les zones de marais. Scrutateur et défenseur de cette magie du monde végétal et animal, il parle en homme avisé mais aussi en poète des pissenlits, des chauve-souris, du martinet, du monarque et de tout un monde qu’on perçoit si on sait être attentif et respectueux. Un chapitre m’a vraiment touchée, celui intitulé : »Bon génie à la robe de papier », il commence ainsi:

20190723_165534« Il y a une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille d’un genre bien particulier. Parmi les arbustes qui séparent le chalet de la grève, elle se tenait toute droite dans sa robe miel foncé et offrait au vent d’est sa chevelure légère. Depuis, elle a beaucoup grandi. Elle porte maintenant une tunique blanche et sa chevelure, plus nourrie, a la même fluidité quand le vent la traverse. »

Devinez-vous qui est cette jeune fille? Ce chapitre est un de mes préférés.

Ma foi, j’ai l’impression depuis d’être moins ignorante à propos du martinet ou des cigales – dont les espèces sont bien plus nombreuses au Canada qu’en Provence -. Ce qui est très beau ici, c’est la capacité d’émerveillement de l’auteur, son talent à regarder et à dire et puis la simplicité avec laquelle il nous offre tout ce monde des bois, des marais et des villes aussi, le talent à nous raconter cette vie intense, exactement comme on conterait une histoire du monde humain.

porcupine-5499772_640Le porc-épic:

« Mais avant de mourir, le porc-épic a eu le temps de faire bien des choses dans sa vie. Peut-être a-t-il eu le temps d’assurer sa descendance? Je sens qu’en ce moment s’installe en vous un sentiment partagé entre la curiosité et l’inquiétude. Vous vous demandez comment deux pelotes d’épines peuvent réussir à s’unir sans trop d’offenses. Vous allez voir qu’il est toujours possible en ce domaine de faire des merveilles. […] Comment font-ils pour s’accoupler, voilà une question épineuse, n’est-ce pas? »

Intrigant, non? La suite de l’histoire est très jolie !

Le respect et la candeur d’un enfant qui découvre, et il n’y a là rien de péjoratif, bien au contraire, c’est l’œil neuf, toujours apte à deviner, fouiller, percer des instants suspendus durant lesquels on assiste à quelque chose de rarement visible, absorbés que nous sommes par nos propres tâches quotidiennes. 

Pierre Morency nous dit peut-être bien de nous arrêter un peu, de nous poser, et d’ouvrir nos yeux et nos cœurs. En ornithologue, il nous guide dans les plumages et les ramages, mais aussi dans les bruissements, chuchotements, stridences de notre environnement. J’ai trouvé dans ces récits mes souvenirs de gosse, les heures passées au fond des bois, dans les près, au bord du ruisseau du coin, et j’ai gardé tout ça précieusement, avec cette capacité à ne jamais en être blasée. Comme Pierre Morency:

640px-American_Robin_KSC01pp1005« Immanquablement, chaque année, au mois d’avril, j’attends que se manifeste un des plus claironnants parmi les signaux de la bonne saison. Cela se produit généralement le soir, vers six heures. Dans un arbre, près de la maison, en ville, un oiseau se met à chanter. Le Merle d’Amérique vient d’arriver: le printemps peut vraiment s’installer. Ce chant a pris pour moi valeur de libération. Cela aussi, c’est la vie sauvage de la ville. Cela et le pépiement affirmé du moineau, les sifflements grinçants de l’Etourneau sansonnet, le roucoulement du pigeon. »

J’ai lu Pierre Morency comme on écoute parler un ami, et ce fut vraiment très agréable. Je ne mets que quelques phrases, mais si vous êtes comme moi éprise du monde tapi au sein des grands espaces, résistant encore à notre sauvagerie technologique, si vous aimez cette poésie naturaliste, alors lisez ce livre, vous l’aimerez.

Il se termine avec le caribou:

800px-Caribou_au_soleil_en_novembre. » Considérons maintenant la fourrure de ce cervidé nordique. Cette fourrure n’a qu’une seule épaisseur de poils courts, alors que les autres mammifères arctiques ont deux épaisseurs à leur pelage. Et pourtant le caribou peut endurer des froids intenses, comme l’Inuit d’ailleurs, qui se couvrait, il y a encore peu de temps, de vêtements en peau de caribou. Où est donc ce secret? Dans le pelage de l’animal, bien sûr, qui est une merveille de confort. Chaque poil contient d’innombrables cellules remplies d’air. Ces poils, en forme de bâton, sont gonflés au bout extérieur. L’explorateur Fred Brummer nous apprend que le caribou est enveloppé dans une couche d’air chaud captif.[…] En somme, l’espèce humaine seule, parmi les animaux à sang chaud, est privée d’une protection épidermique naturelle contre le froid. »

Une très chouette lecture, oxygénante, intéressante, enrichissante et non sans humour. J’aime !

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Je dédie cet article à Thierry Morel, à qui ce livre devrait beaucoup plaire. 

« Une cathédrale à soi » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

9782743653071« Vous savez comment c’est quand on a bourlingué trop longtemps et qu’on s’est trop souvent donné du cran à l’aide de quatre doigts de Jack accompagnés d’une bière pour faire passer, ou avec n’importe quelle sorte de cachetons à portée de main. Et si ça ne suffisait pas, peut-être en doublant la mise le matin venu avec une demi-douzaine de grands verres de vodka agrémentée de glace pilée, de cerises et de tranches d’orange, pour bien renvoyer à la cave araignées et serpents.

Waouh !  Quel pied ! Qui aurait cru que nous allions mourir un jour? »

Oublié, « New Iberia Blues ». Voici un roman d’une intense beauté, d’une intense profondeur dans le regard porté sur l’humanité. Et puis voilà, il y a tout le bonheur et l’émotion à retrouver Dave Robicheaux et Clete Purcell en très grande forme. L’amitié, la fraternité, la solidarité de ces deux-là sont ici extrêmement émouvantes, on sent l’affection forte que porte l’auteur à ces deux compères, et on les aime de la même manière. Je ne sais pas si c’est mon état du moment, mais ils m’ont bouleversée du début à la fin. Mangrove_Swamp_Wikstrom_1902Plus que jamais, James Lee Burke infiltre les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus laid comme dans ce qu’elle a de plus beau, les deux se confondant, se heurtant dans un combat constant. Un des personnages importants, Marcel LaForchette détenu à la prison de Huntsville:

« Je suis sorti du lycée, diplômé, à dix-sept ans. Au même âge, la même année, Marcel entamait une peine de trois à cinq ans dans une prison pour adultes pour vol de voiture. Il n’était encore qu’un petit poisson quand il fut dévoré et servit de jouet à une demi-douzaine de dégénérés. Vous savez ce qu’il y avait de plus bizarre, chez Marcel? Il ne se fit jamais tatouer, et ceci dans un environnement où les hommes portaient des manches longues, des épaules aux poignets, ce qui en disait long sur leur carrière de prisonniers. »

Clete et sa photo dans la poche, triste mémoire de la crasse que peut être un homme, un groupe d’hommes, une communauté entière, la photo de cette femme et de ses enfants marchant vers la mort dans une chambre à gaz que Clete brandit, Clete le vengeur et ses répliques percutantes prend ici je trouve une dimension de géant.

cadillac-1439944_640« Il y a des années, il avait arraché une photo en noir et blanc d’une histoire illustrée de la Deuxième Guerre Mondiale, et il la gardait dans son portefeuille, protégée par une pochette en celluloïd. La photo montrait une femme voûtée montant un chemin de terre avec ses trois petites filles. La femme et les enfants portaient des chiffons sur la tête, et avaient le dos couvert de manteaux bon marché. La plus jeune des fillettes était tout juste en âge de marcher. On ne pouvait voir ce qu’il y avait au bout du chemin. À l’arrière-plan, il n’y avait ni arbres, ni herbe.

Ce grand écrivain qu’est Burke est au plus juste dans cette confusion des sentiments qui par révolte contre des actes ignobles engendre une autre violence vengeresse. Rien n’est  simple dans cette histoire qui oppose les Balangie et les Shondell, Shakespeare fait son apparition, car Johnny et Isolde, jeunes et beaux, s’aiment, font de la musique ensemble et vont être les victimes des rivalités mafieuses de leur famille, prêts qu’ils sont à mourir si l’un d’eux disparait.

swamp-4544970_640« Nous roulâmes jusqu’au Vieux Carré, Clete gara sa Caddy à son bureau, puis nous prîmes un dîner tardif au Acme Oyster House, sur Iberville. Après avoir quitté le domaine des Balangie, nous avions peu parlé, en partie parce que nous étions en colère et honteux, que nous soyons ou non prêts à l’admettre. Des gens dont la fortune provenait des narcotiques, de la prostitution, de la pornographie, de prêts avec usure, du racket et du meurtre nous avaient virés comme si nous avions été de modestes flics en patrouille ignorants et indignes de se trouver dans leur maison. »

Dante aussi est de l’histoire, avec les descentes aux enfers, les revenants, les apparitions, les brumes et les flammes. J.L. Burke et Dave sont, comme « Dans la brume électrique », hantés par l’histoire. Celle des soldats confédérés, mais aussi celle des guerres du XXème siècle, mais aussi la leur propre avec tout ce qui les hante, les obsède et qui tout en les faisant avancer les abat parfois.

« Je me rappelle encore les étincelles dans le ciel du soir, la lueur des paillotes, les hurlements des enfants. Je me dis que je n’avais pas le choix. Est-ce que je dis la vérité? Encore aujourd’hui, je déteste ceux qui assurent que je n’ai  rien fait de mal. Je les déteste avant tout pour leur sophisme et pour la main qu’ils me posent sur l’épaule tandis qu’ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Et pour finir, je me déteste moi-même. »

raccoons-3854734_640Tout ceci donne lieu à des pages sublimes, et je pèse le qualificatif. Tant dans les scènes d’action que dans les contemplations mélancoliques, aussi bien dans les dialogues, en particulier les conversations des deux amis rehaussées d’humour, que dans les moments songeurs de Robo – joli surnom – , on atteint là un niveau impressionnant de talent pour parler de ce que sont les hommes et de la consolation que peut apporter la nature. Comme cette introspection de Dave, un soir.

« Ce soir- là je m’assis à la table de jardin, et nourris mes chats, deux ratons-laveurs et une opossum qui portait ses bébés sur son dos et s’invitait à un repas gratuit à chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Si l’on est enclin à la dépression, le déclin du jour peut s’infiltrer dans votre âme, vous serrer le cœur et éteindre la lumière dans vos yeux. Lors de ces moments où je suis tenté de laisser dériver mes pensées dans l’ombre finale, je recherche la compagnie des animaux et essaie de prendre plaisir à voir la transfiguration de la terre au moment où le dernier éclat du soleil est absorbé par les racines et les troncs des arbres, les bouquets de belles-de-nuit et le Teche lui-même à marée haute, alors que la lumière est scellée sous l’eau et brille dans le courant comme des pièces d’or ondulantes. »

Les deux familles abritent en leur sein des horreurs, des perversions et commettent des actes immondes; ici surgit le Moyen Age, celui de l’Inquisition, et plus tard la légende arthurienne où là encore les apparitions surviennent au-dessus des eaux. Dave et Clete sont ici chevaliers en mission en un duo impeccable et implacable, dans les brumes du bayou Teche et de ses revenants; ces deux hommes imparfaits mais qu’on aime tant ( peut-être pour leurs « imperfections » ), mènent l’enquête avec leurs tripes, leur cœur et leur cerveau. Je les aime.

cajun-5354597_640 Histoire, poésie, la grande culture de l’auteur qui pour autant ne renonce pas à l’humour… un roman impressionnant.

Les dernières phrases un rien apocalyptiques avant l’épilogue:

« De petits grêlons commencèrent à cliqueter sur le toit du pont, puis grossirent en taille, en volume et en rapidité jusqu’au moment où ils rebondirent comme des balles de ping-pong sur tout le bateau, la fraîcheur de leur blanche pureté nous coupant du monde, faisant cesser le vent, dentelant les vagues gonflées, créant un opéra métallique de glace et de métal que n’aurai pu atteindre la Cinquième Symphonie de Beethoven.

Mais ce n’est pas terminé. Je vais essayer de vous expliquer. Vous voyez, tout ça est la faute de Clete Purcel. Comme l’aurais dit Clete, j’te raconte l’essentiel, Marcel. J’te raconte pas d’craques, Jack. »

Un très grand James Lee Burke.