« Grace » – Paul Lynch- Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marina Boraso

« Octobre du déluge. Dans la première clarté du jour, sa mère vient à elle et l’arrache au sommeil, la soustrait à un rêve qui lui parlait du monde. Elle la tire, elle l’entraîne, la panique éperdue lui fuse dans le sang. Surtout ne crie pas, pense-t-elle, ne réveille pas les autres, il ne faut pas qu’ils voient maman dans cet état. Mais aucun son ne peut franchir ses lèvres, sa langue est liée, se bouche scellée, alors c’est son épaule qui s’exprime à sa place. Elle proteste d’un craquement, son bras est comme une branche pourrie que l’on casse d’un coup sec. Affleurant d’un lieu où les mots n’ont pas cours, lui vient la conscience d’un détraquement de l’ordre des choses. »

« Hypnotique » et « hallucinatoire », les deux qualificatifs pour ce roman impressionnant, pour cette écriture fascinante. Grace est jetée sur les routes un jour d’octobre par sa mère Sarah, enceinte d’un énième enfant. Le père est Boggs, second époux. Certes, la gosse est envoyée en ville par sa mère pour travailler car nous sommes en 1845 en Irlande, alors que les pommes de terre pourrissent dans les champs, la famine tue et il faut trouver subsistance, c’est la grande famine. Mais Grace, adolescente, est aussi chassée par sa mère car l’œil torve de Boggs se fait inquiétant quand il regarde la belle jeune fille. Sarah faisant ce geste violent veut sauver sa fille.

Et le premier chapitre du livre est déjà d’une force et d’une beauté inouïes.

« Elle s’allonge, attentive à la pulsation du monde. Le chant des oiseaux qui prennent congé du jour. L’air piqueté du grésillement des insectes. Et, plus proches, les bruits issus de son propre corps. Le crissement de son crâne nu au creux de son bras replié. Son souffle court, prisonnier de sa bouche. Quand elle plaque ses mains sur ses oreilles, elle entend qui s’élève un grondement de tonnerre lointain, assez puissant pour noyer son cœur. Tout près, plus proche que tout le reste sous les cognements sourds du cœur, le hurlement silencieux de l’effroi. »

On va ainsi suivre Grace ( le prénom a été choisi avec soin ) sur les routes du pays ravagé par la faim, par la pauvreté et l’automne puis l’hiver seront de la partie. Grace n’est pas seule dans ce voyage. Son petit frère Colly l’accompagne, enfin, le fantôme de Colly logé dans le cerveau et le cœur de la gamine. Sa poitrine naissante bandée, en vêtements de garçon, le crâne tondu, il faudra au moins ça et une dose de courage phénoménale à la petite pour ne pas être trop embêtée, et pour trouver de la tâche.

Si je savais en être capable, je vous détaillerais un peu ce road trip qui emmènera Grace, flanquée de rencontres masculines, forcément, qui lui poseront questions, problèmes, frissons, terreur, du Donegal à Limerick, par des chemins semés de visions hallucinées de cette Irlande affamée qui rend chacun potentiellement capable du pire pour un peu de nourriture..

Ce que je veux dire de ce superbe, fantastique roman, c’est l’écriture absolument unique de Paul Lynch. Un ami m’a fait découvrir cet écrivain avec « La neige noire » et je ne peux que le remercier de m’avoir offert cette découverte. Une fois encore, la littérature irlandaise se montre aux plus hauts sommets. Ce pan d’histoire si souvent raconté prend ici une allure quasi mystique dans le chemin de la jeune fille, avec à la fin l’aspect religieux omniprésent dans cette île noyée de légendes et de mythes, cette religion sectaire qui permet tant de choses ignobles. Et de m’émerveiller devant le talent à illuminer une histoire si ténébreuse avec grâce, par Grace.

Je finirai en parlant d’elle, elle qui on le comprend très bien, en compagnie incessante de Colly, bavard, farceur, frondeur, elle qui avec ce fantôme comble sa solitude, sa peine, elle qui compte sur cet agaçant gamin aimé tellement, elle qui compte sur Colly pour lui garder la force de survivre chaque jour, en trimant, en volant, en dormant dans tous les lieux les plus improbables…Et d’imaginer cette fillette déguisée en garçon, qui finit de devenir adulte sur cette interminable route de douleur, en chassant enfin les fantômes. Fillette trop tôt mûrie, prise dans le chagrin et la terreur comme une libellule dans l’ambre, poursuivie par la faim, par la mort qui la guette elle n’aura de cesse d’avancer toujours, de vivre encore. Colly va lui devenir insupportable, elle veut le chasser mais il est là, virevoltant et sans cesse jacassant . Il la hante, mais la protège aussi. 

Elle va chercher loin au fond d’elle, Grace, pour continuer:

« Ce sont des démons, dit Colly, sûr et certain, les hommes-démons des routes…

Ferme-là ! Ferme-la ! Ferme-la !

Le monde s’est effondré en ne laissant que ces deux hommes. Je courrai par toutes les routes d’Irlande, se dit-elle, je courrai toute la nuit jusqu’au matin, jusqu’à ce que vos chevilles se brisent, et même boiteux vous continuerez à me suivre.[…]. Elle se sauve à travers champs, un, deux, puis un fossé où elle s’égratigne, et elle est terrifiée à l’idée que ses jambes pourraient se dérober, terrifiée par ces deux démons à forme humaine et ce qu’ils vont lui faire, et tout à coup il ne reste que la nuit, et les ombres de l’esprit se fondent aux ombres du monde. »

Bien sûr il y a là, encore une fois, un regard acéré sur cette époque et plus globalement sur nos sociétés dans lesquelles ont dominé, dominent encore et toujours les puissants. Non pas les plus courageux, les plus honnêtes ni les plus aimants, mais les plus riches, les plus corrompus et les plus vils.

Sombre, dites-vous? Oui, sombre; mais par Grace plein de beauté, par la nature, plein de vie, par Grace et par la terre, plein de force. Traînant à sa suite des personnages inoubliables, comme Bart, puis Jim. Si elle s’en sort en vie, Grace ne reviendra au monde que par petits bouts, grâce à l’amour de Jim et à sa propre force, indestructible.

De rencontre en rencontre, d’amitiés hésitantes en amours tentant de naître, Grace, merveilleuse, lumineuse, émouvante héroïne, incarne à elle seule toute la force de l’Irlande si souvent mise à mal, et tout le courage des femmes. Il faut saluer ici un immense écrivain, une plume magique qui vous fait décoller dans une autre dimension de l’écriture et du pouvoir des mots. Et une fin éblouissante pour un exceptionnel roman, coup de foudre…

« Par un matin bleu, Jim l’éveille en plein rêve, viens avec moi, chuchote-t-il, et quand elle sort de la maison les bois éclatent de couleurs, un violet éclos en l’espace d’une nuit et que le jour épanouit à son plus haut degré. L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim:

Cette vie est lumière. »

 

« Scalp » – Cyril Herry – Seuil / Cadre noir

« Sur l’image satellite, la forêt avait l’aspect d’une vaste composition de mousse et de lichen que des veines ocre prenaient d’assaut. Les chemins de terre s’élançaient dans les quatre dimensions, se déployaient, se ramifiaient souvent, mouraient parfois.

Hans avait trouvé à l’étang qui crevait la mousse comme une vulgaire flaque la forme d’un crâne de ragondin. Teresa avait dû incliner la tête dans un sens puis dans l’autre pour voir ce que l’enfant voulait dire. »

Nous arrive ici un roman très noir, un de ces livres qui donnent la chair de poule; en tous cas, ça m’a donné cette sensation.

Voici l’histoire de Teresa et de son fils Hans, 11 ans. Teresa a décidé de présenter à Hans son père biologique dont elle ne lui a parlé que depuis peu. Hans est un petit garçon intelligent, plutôt mûr, qui a aimé Jean-Loïc, un des membres de la colocation dans laquelle il a vécu avec sa mère. Jean-Loïc le père de substitution qui lui a appris la pêche entre autres choses, et qui s’est jeté du haut d’un viaduc.

Dès le début du roman, et malgré les apparences d’un statu quo entre l’enfant et sa mère, on sent bien que le gamin exige une vérité qu’on lui a cachée. Alors Teresa emmène Hans dans une forêt au bord d’un étang où le père, Alex, vit dans une yourte. Seules quelques bribes sur lui nous arrivent, et point d’Alex près de la yourte.

Commence ainsi une quête, une recherche à travers les objets abandonnés là, des carnets, des notes, Hans explore, Hans rêve et joue à l’explorateur, à l’Indien, à l’aventurier, Hans veut son père mais Teresa souhaite partir; l’enfant l’obligera à rester par tous les moyens. Après ça je ne dis plus rien, mais voici une histoire très très sombre, très très noire, une histoire comme je ne doute pas une seconde qu’il en survienne dans certains lieux, une histoire qui fait froid dans le dos.

La forêt est ici une entité inquiétante avec sa vie propre, ses habitants furtifs, ses rumeurs, ses bruissements, et ses parasites quand l’homme en fait un cimetière de voitures. La forêt peut protéger, cacher, ou abriter, mais aussi piéger, retenir et égarer. Enfant, j’ai passé des journées entières en forêt, à faire des cabanes et inventer des histoires devant quelques pierres d’une maison en ruine couvertes de mousse. Je connais pas mal de gens que la forêt effraie, angoisse par son côté obscur, mystérieux.

L’auteur rend avec beaucoup de talent cette atmosphère bruissante et pourtant silencieuse où la lumière joue entre les branches, avec l’étang aussi dans lequel Hans pêche comme Jean-Loïc le lui a appris:

« Jean-Loïc avait souri et tiré de sa besace une vieille boîte en fer de pastilles Valda. Dedans se trouvaient un fil, un bouchon, un hameçon. Ça ne pesait rien, ça ne prenait pas de place. En l’espace d’une heure, ils avaient sorti huit perches qu’ils avaient nettoyées et fait griller au-dessus d’un petit feu de camp allumé avec une poignée de fougères sèches. C’était magique, simple comme bonjour. C’était cette vie que Hans voulait mener. »

Mais tout ça, cette vie de liberté entre l’étang et la forêt, cette vie d’aventure, c’est compter sans les hommes qui n’aiment pas ceux qui sortent des rails. Teresa et Hans en cherchant à savoir où est passé Alex en feront l’expérience.

Je connais, aime et comprends je crois plutôt bien ce qu’est la nature, la campagne, j’y suis née, j’y ai grandi et j’y vis encore. Loin de la vision édenique, cette forêt est belle mais d’une grande indépendance, c’est âpre et cruel souvent, la loi de la vie y est resplendissante qui fonctionne en binôme avec celle de la mort. Il n’en va jamais autrement. Et c’est bien ici une histoire de vie, de cruauté, de beauté et de mort, c’est une histoire violente, comme le sont les hommes, comme peut l’être la nature.

J’ai aimé la relation assez compliquée entre Teresa et Hans, les secrets de Teresa et le portrait en filigrane d’Alex, personnage hors normes et attachant. 

« Il n’entendit pas sa mère crier son prénom. Elle ne s’éloignait pas suffisamment de la yourte pour ça, ou pas dans la bonne direction. Hans la savait déterminée à s’en aller, et en colère. En colère te aussi inquiète, certainement. Il allait devoir retourner là-bas pour lui faire savoir d’une manière ou d’une autre que tout allait bien, qu’il ne courait aucun  danger. Lui faire entendre néanmoins qu’il n’était toujours pas question de s’en aller tant que son père ne serait pas de retour, ou tant qu’il n’aurait pas une idée de l’endroit où il se trouvait. Au coucher du soleil,il s’approcherait du campement. Sa mère ne tenterait pas de le capturer pour l’enfermer dans la voiture et prendre la route : elle détestait conduire la nuit. »

Que vous aimiez la nature ou pas, que la forêt vous attire ou vous effraie, bonne lecture, atmosphère réussie, angoisse soutenue, univers magique de l’enfance, j’ai bien aimé.

« La forêt n’est le territoire de personne. »

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

J’aime, j’aime pas chez les Britanniques

Juste comme ça, pour conclure ce séjour au Pays de Galles, ce que j’ai aimé, qui m’a fait rire, ou fait envie et puis les quelques trucs qui m’ont déplu, énervée, enquiquinée. Bon, il n’y en a pas tant que ça, mais tout de même.

IMG_2090J’ai adoré, dès l’arrivée à l’aéroport John Lennon à Liverpool, les femmes qui sortent au supermarché avec d’énormes lunettes noires et d’aussi énormes bigoudis sur la tête, sans complexe ! Les cheveux multicolores, les piercings et tatouages, les chaussures à plateforme hautes comme la tour Montparnasse, la totale indifférence des gens à l’apparence. Un vrai bonheur – bon , je vis à la campagne où le moindre clou dans la narine fait se retourner, mais à part à Paris, et quelques grandes villes, ici c’est encore difficile de se vêtir comme on veut…Là-bas, c’est partout et c’est bien!

SAM_4703 IMG_1989 J’ai aimé les boutiques, très jolies, y compris les alimentations. J’ai aimé que les produits soient moins chers et meilleurs dans les petits commerces des villages que dans le supermarché de la ville (d’où on ressort avec la nausée après des rayons de pain de mie, autant de chips et encore de sauces à perte de vue). J’ai aimé avant tout les paysages de ce pays, son côté entretenu et en même temps sauvage, les près si verts, pointillés de moutons blancs, noirs, mouchetés, les landes mauves de bruyère et les vastes forêts aux essences variées, avec des spécimens si vieux, si beaux de chênes ! Toutes les rivières qui dévalent en cascades ou s’étirent, vives et bruissantes entre les berges, sous les frênes et les charmes. J’ai adoré le don de ces gens pour les fleurs et les jardins, don qui ne va pas sans amour, et me suis extasiée devant des ifs vieux de 1000 ans, impressionnants.

  J’ai aimé la liberté  laissée au marcheur de traverser les pâturages parmi de paisibles moutons, avec des passages adaptés, sans craindre de se faire lâcher les chiens aux trousses comme ça arrive parfois ici et dans une relation confiante. J’ai aimé, là où nous étions, l’élevage comme seule activité agricole et donc la presque totale absence de tracteurs et autres engins bruyants, sans parler de l’absence de pollution (on le sent en respirant). J’ai aimé, toujours dans les villages, la serviabilité des gens, leur gentillesse et leur courtoisie (même si le gros beauf existe aussi, hein, celui-ci est assez universel, vous serez d’accord avec moi, non ? ). J’ai aimé les beaux bœufs noirs gallois, l’herbe d’un vert aveuglant. J’ai aimé les moutons sur la lande et sur la route, qui regardent tes pneus en mâchouillant et qui royalement se lèvent et vont voir ailleurs si l’herbe est meilleure.

Defaid, Brenin Cymru

Defaid, Brenin Cymru

On a aimé aussi deux petits restaurants, les deux tenus par des jeunes filles dynamiques et souriantes, qui ont servi des plats frais, sains, et pas trop chers. Des hamburgers avec de la viande locale, sans sauce (servie à côté), avec plein de légumes et des graines germées autour ( pas du M…o, quoi ) ou du poisson frais et bien cuisiné. Et de très bons desserts. Je ne vous parle même pas du repas pris le dernier soir dans le Shropshire, à l’hôtel, digne des meilleurs chefs, un vrai bonheur pour les papilles. Et évidemment, on a aimé et dégusté la bière galloise !

Passons à ce que je n’ai pas aimé, hum hum ! Je n’ai pas aimé du tout, mais alors pas du tout la petite pimbêche qui nous a reçus pour louer notre voiture. Un emplâtre de fond de teint mal posé sur son visage fermé, pianotant sur son ordinateur et sans réponse à notre bonjour, alors que nous étions à deux pas d’elle. Quand elle a daigné nous voir ( « What ? ») on n’a pas compris un mot de ce qu’elle nous a dit (ou presque, mais l’accent de Liverpool est croquignole, on dirait qu’ils ont un énorme chewing- gum dans la bouche et qu’ils vont s’étouffer avec ), elle a rétorqué à ma stupide question « Do you speak a little french? » ( ben oui, stupide !) « Not at all » d’un ton péremptoire. Après l’avion qui avait eu plus d’une heure de retard, ça ne nous a pas arrangé les nerfs !

Pays-de-Galles-1Mon mari n’a pas aimé le volant à droite, la conduite à gauche, la priorité à droite sur les rond-points, mais on s’y habitue. Les routes étroites de campagne, jusque là, d’accord, très jolies les routes, mais sans bas-côté, des haies très hautes à ras le bitume, un relief de colline ( très joli aussi d’ailleurs ) mais sur lequel on n’a aucune visibilité, et des croisements… chauds chauds chauds ! On s’est fait quelques frayeurs ! Et on a compté les cadavres de blaireaux et d’écureuils. On n’a pas aimé du tout l’absence de parkings gratuits – sauf quelques rares et bienveillantes exceptions comme le village de Llanrwst, vraiment agréable – et en tous cas le plus souvent des tarifs prohibitifs, qui font hurler la population locale. Ou alors stationnement gratuit une heure, après il faut changer de place et comme de place, il n’y en a pas, il faut s’en aller ! Les parcmètres ne prennent pas la carte bancaire et en plus ne rendent pas la monnaie, youpi ! Prévoir des tas de pièces ! Tout ça s’apparente à du racket, c’est plus simple à prélever que l’impôt, et c’est quotidien (ça c’est pour ceux qui trouvent chouette que chez les Britishs, il y a moins d’impôts ); du coup les grands parkings sont vides!

IMG_2009 Dans les lieux où l’on vient pour voir un château  (c’est surtout ça qu’on visite au Pays de Galles, de beaux châteaux forts ), on fait sa visite en regardant sa montre, parce que là-bas ça ne rigole pas, le contractuel est présent absolument partout, sans parler des caméras, alors aussitôt terminé, on se sauve au lieu d’aller boire une pinte ou un mug of tea en mangeant des muffins ( bon, toujours ça de gagné sur les hanches !

muffin-774875_1280Voyons le bon côté des choses, n’est-ce pas ? Il y a toujours la solution de se garer le long des rues ou des routes, comme tous le font, s’il n’y a pas de lignes jaunes qui l’interdisent. Ce qui donne des traversées de villages bien acrobatiques aussi. Et je vous jure que ce n’est pas juste la française réputée bougonne qui le dit, la population en a assez.

Autre chose que nous n’avons pas aimé, c’est que si on fait une visite guidée, eh bien vu notre niveau d’anglais et le débit du guide, on comprend un mot sur…5 disons ! Parce qu’il n’y a pas d’audio-guide en plusieurs langues, aucune, tout en anglais et gallois. On a pu lire avant les documents imprimés dans ces deux langues, pour avoir une idée de ce qu’on allait voir; la lecture, ça va, mais suivre un discours ou une conversation, difficile. On nous l’a bien fait comprendre, l’anglais est international, point-barre et puis c’est tout, t’as qu’à naître du bon côté de la Manche ou de l’Atlantique ou avoir pratiqué la langue non-stop depuis que tu as quitté le lycée. Ce qui n’est hélas pas notre cas. Et c’est nulle part, ni à l’aéroport, ni dans les offices du tourisme (et en plus, au Pays de Galles, ils n’aiment pas l’anglais, sont obligés de le parler pour les touristes, majoritairement anglais, alors ils y mettent pas mal de mauvaise volonté ).

SAM_4472Bon, on a écouté la télé en gallois parce que c’est joli, et en anglais pour se mettre ça dans l’oreille; on s’en est sortis, et sommes arrivés à communiquer avec d’aimables personnes qui faisaient l’effort de décoder notre anglais boîteux ! Bon souvenir d’une dame qui tenait le salon de thé à la boutique de la filature de laine de Trewill, elle nous a indiqué un joli sentier pour rejoindre notre point de départ.

Enfin dernier point négatif, la livre sterling damned ! Mince alors, pas d’euros ! Chère, la livre, et tout est très cher au Royaume-Uni, tout. Et pas d’euros ça veut dire frais de change et commissions bancaires (chères aussi, la vache de banquier!). Ensuite : jamais, je dis bien jamais je n’ai vu autant de personnes en si peu de temps avec les dents cassées, noires, manquantes; et vous savez pourquoi, non? Parce que c’est chouette de payer moins d’impôts, mais après, il faut les payer tout seul, avec tes petites économies, tes dents neuves, sans un penny d’aide…Sauf que pour faire des économies…pas facile ! Et puis aussi le guichet de la poste, coincé au fond de l’épicerie, entre le loto, la vente de bière et les chips. Ça, ça ne m’a pas plu.

IMG_1877Comme on avait décidé que c’était les vacances et que tout ça ( sauf les dents ) il fallait en rire, le bilan est qu’on a beaucoup aimé ce vert Pays de Galles, tout de même bien empli de velléités indépendantistes que nous avons bien ressenties. Nous avons aimé y traîner nos guêtres, béer devant la beauté des paysages, rêvasser au bord de la rivière et de l’océan, près des dunes de Harlech. Et boire une pinte à notre santé. On a imaginé la joie dans le pub de Penmachno quand les Anglais ont été éliminés de la coupe du Monde de rugby ! 

Joli voyage, dépaysant et bénéfique pour le moral.

Entre Ambert et Clermont -Ferrand, promenade.

Entre la chaîne des puys et le Livradois-Forez, quelques jours de belles marches, de moments en bonne compagnie, et deux auteurs auvergnats à re-découvrir .

alexandre-vialatte--l-elephant-est-irrefutable Alexandre Vialatte ,  extrait de : « Dernières nouvelles de l’homme »

« L’Auvergne produit des ministres, des fromages et des volcans… La chèvre broute sur leur profil une espèce de pierre ponce poreuse, mais de faible valeur nutritive, qui donne à son lait un peu rêche un petit goût de secousse tellurique apprécié par les géologues . »

Vialatte, j’adore, il me fait beaucoup rire. Son humour est unique en son genre, avec un rien de surréalisme et une langue fine et acérée .

 gaspardHenri Pourrat, et son célèbre « Gaspard des montagnes », mais aussi « Le trésor des contes », un millier de contes recueillis en Auvergne, une somme inestimable. En savoir plus ici, et plus encore sur la page Facebook qui lui est consacrée.

 

 

Enfin, je vous ai apporté quelques photos-souvenirs