« Apeirogon » – Colum McCann – Belfond, traduit par Clément Baude

« note de l’auteur

Les lecteurs familiers de la situation politique en Israël et en Palestine remarqueront que les forces motrices qui sont au cœur de ce livre, Bassam Aramin et Rami Elhanan, existent pour de vrai. Par « vrai », j’entends que leurs histoires – et celles de leurs filles, Abir Aramin et Smadar Elhanan, – ont été bien décrites, en film comme en texte.

Les transcriptions des deux hommes, dans la partie centrale du livre, ont été rassemblées à partir d’interviews menées à Jérusalem, à New York, à Jéricho et à Beit Jala. Mais partout ailleurs, Bassam et Rami m’ont autorisé à modeler et à transformer leurs mots et leurs mondes.

Malgré ces libertés, j’espère être resté fidèle à la réalité de leurs expériences partagées. Nous vivons notre vie, disait Rilke, en cercles de plus en plus larges qui passent sur les choses »

Voici un livre comme un grand voyage dans le chagrin de deux hommes. Un livre monumental, dans lequel l’architecture, comme toujours chez cet auteur que j’aime tant, l’architecture des mots, des lieux, des temps est l’armature sur laquelle se greffe une histoire humaine, au sens propre comme au figuré (rappelons-nous « Les saisons de la nuit »).  L’Histoire au grand H, faite de nuées d’autres, dites « petites histoires », individuelles et collectives, d’hier et d’aujourd’hui. Des nuées, comme celles qui accompagnent le roman, les nuées d’oiseaux de toutes espèces, des oiseaux en masse ou solitaires, capables d’entraîner des perturbations, une force, un pouvoir en mouvement, des nuées capables de franchir toutes les frontières.

« Une frégate peut rester deux mois entiers en altitude sans se poser ni sur la mer ni sur la terre. »

L’extrait ci-dessous et la suite de ce chapitre sont une merveilleuse manière de parler du monde…

« Cinq cent millions d’oiseaux survolent les collines de Beit Jala chaque année. Ils voyagent depuis la nuit des temps: huppes, grives, gobemouches, fauvettes, coucous, étourneaux, pies-grièches, combattants variés, traquets motteux, pluviers, souimangas, martinets, moineaux, engoulevents, hiboux, mouettes, faucons, aigles, milans,  grues, buses, bécasseaux, pélicans, flamants roses, cigognes, tariers pies, vautours fauves, rolliers d’Europe, cratéropes écaillés, guêpiers, tourterelles des bois, fauvettes grisettes, bergeronnettes printanières, fauvettes à tête noire, pipits à gorge rousse, blongios nains.

C’est la deuxième autoroute migratoire la plus empruntée au monde: au moins quatre cents espèces différentes y déferlent en circulant à des altitudes différentes. De grands V prêts à klaxonner. Des voyageurs solitaires rasant l’herbe. »

Je suis figée devant mon clavier. J’ai lu ce roman sur une liseuse et pas pris de notes, on ne prend pas de notes dans une telle lecture, on lit, on plonge, on s’immerge et on oublie qu’on va vouloir partager et dire l’intensité de ce livre. J’ai oublié les notes et retrouver mes marque- pages n’est pas aisé.

« Comme je le dis toujours, découvrir l’humanité de votre ennemi, sa noblesse, est un désastre, parce qu’il n’est plus votre ennemi, il ne peut plus l’être. »

Voici Bassam le Palestinien et Rami l’Israélien, deux pères éperdus de chagrin.

 » Figurez-vous les choses ainsi: vous êtes à Anata, à l’arrière d’un taxi, avec une jeune fille dans vos bras. Elle vient de prendre une balle en caoutchouc à l’arrière de la tête. Vous vous rendez à l’hôpital.

Le taxi est bloqué au milieu de la circulation. La route qui passe par le checkpoint de Jérusalem est fermée. Au mieux, vous serez arrêté si vous tentez de traverser illégalement. Au pire, le chauffeur et vous serez abattus pendant que vous transportez l’enfant abattue. »

Abir et Smadar, deux jeunes filles vives, belles et intelligentes, deux petites mortes et la douleur des pères. Celle des mères. Mais les pères vont être ici un moteur qui se lancera pour refuser cette violence qui fabrique des ennemis qui n’en sont pas, chercher un autre chemin.

« Un Israélien hostile à l’Occupation. Un Palestinien étudiant l’Holocauste. Comment lier ces choses-là. Comment secouer la torpeur du public. Le silence était là pour être ébranlé. Ils avaient la certitude que les gens étaient prêts à écouter. »

Le cercle des parents veut dénoncer cet interminable conflit, faire émerger un peu d’intelligence et de réflexion dans l’horreur de ces décennies de guerre aveugle.

« Rami était quelquefois surpris par sa capacité à aller tellement loin en lui-même qu’il en découvrait de nouvelles façons de dire la même chose. Il savait qu’il rendait Smadar continuellement présente. Quelque chose de tranchant et de brûlant s’enfonçant dans sa cage thoracique, le forçait à s’ouvrir encore plus.

Parfois, pendant les conférences, il regardait Bassam et voyait l’étonnement sur son visage, comme si sa nouvelle formule venait de le couper en deux, lui aussi. »

C’est le fond décrit ici avec un talent comme il y en a peu, un enchevêtrement de haines, de spoliations, œil pour œil et dent pour dent – « Exode 21,23-25 : « Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œildent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. » – un labyrinthe qu’est devenu ce territoire, où circuler est un casse – tête toujours risqué. Et là, des familles, des femmes, hommes et enfants, et la mort.

 »      2

CETTE ROUTE MÈNE À LA ZONE « A »

SOUS AUTORITÉ PALESTINIENNE

ENTRÉE INTERDITE AUX CITOYENS ISRAÉLIENS

DANGER DE MORT

ET VIOLATION DE LA LOI ISRAÉLIENNE »

Le chapitre 61 est exemplaire pour décrire cette situation.

Ce roman est impossible à résumer tant il est riche. La construction est tout simplement exceptionnelle. Chapitres très brefs, une ligne, ou longs comme le temps, celui des pères qui courent vers l’hôpital, par exemple, le cœur au bord des lèvres, des chapitres numérotés et puis au bout d’un moment on remonte en arrière…ça peut sembler un artifice, mais ça a un sens car ici rien n’est au hasard. L’insertion d’un peu d’histoire biblique, le judaïsme et l’islam s’emmêlent, les techniques,

« Les prototypes des balles en caoutchouc ont été découverts dans les années 1880, lorsque la police de Singapour tira de minuscules bouts de manche à balai sur des émeutiers »

la philosophie, les arts, les sciences s’immiscent pour apporter des éclaircissements, des ébauches d’explications et de la beauté aussi, de la poésie, comme tous ces oiseaux et l’ornithologie, des oiseaux, plein d’oiseaux et des hommes qui les comptent, les observent et les protègent. La somme de savoirs que partage l’auteur est magnifique, jamais ostentatoire, ça a toujours un sens, même si on croit à des digressions, ça n’en sont pas – et puis personnellement  j’adore les digressions – vous vous en êtes rendus compte je suppose -. On retrouve même dans un chapitre le funambule de « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », le célèbre Philippe Petit, qu’un petit oiseau posé sur sa barre durant une traversée au-dessus du vide déséquilibre dangereusement. Magnifique chapitre.

« Plus tard, Petit raconta que, sans raison particulière, il avait mis le pigeon dans la poche de la jambe israélienne de son pantalon. Sur les manches de sa tenue, les couleurs étaient inversées, si bien que, quand il mettait une main dans sa poche, on aurait dit qu’un territoire s’enfonçait dans l’autre. »

Abir et Smadar entrent dans nos vies, comme leurs pères si attachants, comme on ressent leur perte, leur douleur et leur colère.

« La balle qui tua Abir parcourut l’air sur quinze mètres avant de percuter l’arrière de sa tête, broyant les os du crâne comme ceux d’un petit ortolan.
Elle était allée à l’épicerie acheter des bonbons. »

Ces deux hommes vont se lancer sur une voie si rare, celle de la réconciliation, pour comprendre quelle monstruosité a tué leurs enfants, pour réaliser pleinement à quel point ils sont semblables. On entre sur ces territoires truffés de chausse-trappes – et de mines –  ces territoires où naissent des enfants et où ils meurent de mort violente. Laissant des trous à jamais béants dans le cœur des parents.

C’est une lecture difficile, exigeante, qui demande de l’humilité et où chacune et chacun trouvera la clé qui ouvrira sur ce que ce texte a d’inédit pour elle ou lui. Colum McCann fait preuve ici d’une telle intelligence, c’est un si immense talent que je ne peux que dire que ce livre est un chef d’œuvre, en tous cas, pour moi, il en est un.

« Rami déclara en public que tous les murs étaient condamnés à tomber, quoi qu’il arrive. Cependant il n’était pas assez naïf pour croire qu’on n’en construirait plus. C’était un monde de murs. Mais c’était sa mission d’ouvrir une brèche dans le plus visible de tous à ses yeux. »

Non, je n’ai pas pris de notes, j’ai lu, je me suis laissée emmener là-bas et dans toutes les incursions de l’auteur dans le temps, dans les lieux, dans les nuées d’oiseaux , dans les esprits, vies et combats de Bassam et Rami. C’est comme ça que toujours on devrait lire.

« Certains oiseaux migrent de nuit pour échapper aux prédateurs, ils suivent leurs itinéraires sidéraux, se transforment en ellipses à cause de la vitesse, consument leurs muscles et leurs intestins en vol. »

En écrivant, ça palpite en moi, en éclairant à nouveau la liseuse, en relisant au hasard, je me dis juste que j’aimerais bien que d’autres aiment ce livre autant que moi, il m’a transportée. C’est une somme, un grand voyage, un impressionnant travail d’écriture, d’architecte et le cœur d’un homme comme on en espérerait des nuées, comme les oiseaux.

« L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée. »

Il faut remercier les éditions Belfond qui ont publié un roman tel que celui-ci et sans doute aucun, le traducteur pour ce travail d’exception. 

« Apéirogone : une forme possédant un nombre dénombrablement infini de côtés. »

Une chanson : 

« Le quatrième mur » de Sorj Chalandon – Grasset

chalandon Terminé hier, ce livre me laisse une très forte impression de désolation, et il reste en tête de façon tenace. Encore un de ces romans puissants, d’où on ressort médusé face à l’incurie des hommes, qui recommencent encore et encore les horreurs fratricides et qui laissent sceptiques – au minimum…-  face aux efforts de ceux qui œuvrent pour la paix.

J’avais beaucoup aimé « Retour à Killibegs », qui se passe en Irlande du Nord pendant la guerre civile, ici nous partons au Liban en 1982. Chalandon sait de quoi il parle . Journaliste au « Canard enchaîné », puis grand reporter et rédacteur en chef adjoint à « Libération », il obtient le prix Albert Londres pour ses reportages sur l’Irlande du Nord et sur le procès Barbie. Auteur de 6 romans, tous ont été couronnés de prix dont certains de renom ( Académie Française, Médicis, Goncourt des Lycéens ).

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Sorj Chalandon parle de l’amitié, ce qu’on fait au nom de l’amitié, et il le fait avec une sensibilité qui me touche profondément. L’amitié est une chose vitale dans ma vie et je comprends le personnage, Georges, qui par amour pour son ami mourant Sam le Grec juif, rescapé du régime des Colonels , va tenter une aventure utopique : donner une représentation de l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth, avec des comédiens de toutes les factions engagées dans le conflit libanais : druzes, palestiniens, israéliens, chrétiens et musulmans, chiites et sunnites…Une parenthèse dans ce conflit, une courte parenthèse, mais montrer que c’est possible. La description du massacre de Sabra et Chatila est un moment d’épouvante absolue…L’histoire se finira dans l’horreur que l’on sait et Georges en reviendra ravagé.

Quelle idée extraordinaire d’avoir choisi cette Antigone ! Le roman est ouvert par le prologue de la pièce:

« Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre, qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… »

Et s’achève sur  l’épilogue , résumant si bien l’absurdité de la guerre:

« Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais maintenant, c’est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire même ceux qui ne croyaient rien et qui se sont trouvés pris dans l’histoire sans y rien comprendre. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer tout doucement à les oublier et à confondre leurs noms. C’est fini. » 

Jean Anouilh – Antigone (1942)

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Pour finir, je dirai que le fait que ce roman ait obtenu le Goncourt des Lycéens m’a émue, me ramenant justement à mes 16 ans, au lycée, jouant avec ma meilleure amie ( qui l’est restée et qui fut comédienne…) une scène de cette pièce en cours de français, la scène entre les deux sœurs Ismène et Antigone. Nous avions une prof formidable, sans doute une des personnes les plus importantes dans ma vie de lectrice, Melle Anjary. Les cours étaient vivants, animés de débats et donc cette scène jouée avec Marie; j’étais Antigone parce que ce jour-là, je portais une longue robe noire qui collait au personnage. Nous avons fini dans les bras l’une de l’autre, totalement en phase avec les personnages, devant le reste de la classe qui applaudissait. Cette pièce est restée pour moi liée à ce souvenir d’amitié si fort avec celle que j’appelle ma troisième sœur…

Une scène :

 

Quatrième de couverture:

« L’idée de Sam était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne… »

Vous l’avez compris, j’ai aimé ce roman, bien écrit et d’une force terrible. Un exorcisme pour l’auteur, comme il l’explique si bien :

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Et puis, si vous ne pouvez pas la voir sur scène, relisez « Antigone »…

La dame en noir chante « Mon enfance »

Partie il y a 15 ans, elle connut une enfance dans la guerre et la fuite ….

Barbara (Monique Serf 1930-1997)

Comme de nombreuses familles juives, la famille Serf se cache pendant la guerre, de ville en ville, pour échapper aux dénonciations et aux rafles. Les valises sont toujours prêtes pour un éventuel départ précipité.

« C’est ainsi qu’à l’été 1943 nous débarquons à Saint-Marcellin, à proximité du Vercors, haut lieu de la Résistance.
C’était difficile de passer inaperçus lorsque nous arrivions dans une nouvelle localité. Nos parents nous recommandaient de ne rien dire de notre vie.
Ne rien dire, avec cette différence physique et l’arrogance avec laquelle je disais, justement, que j’étais juive ….. »

Barbara, 27 Avril 1997 (Il était un piano noir …., mémoires interrompus)

Pour lire le texte :

http://www.mcgee.de/paroles/monenfance.html