« Cérémonie » – Leslie Marmon Silko – éditions Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Valmary (USA)

 

« Cette nuit-là, Tayo ne dormit pas bien. Il se tournait et se retournait dans le vieux lit en fer, dont les ressorts continuaient à grincer même quand il s’apaisait, faisant lever à nouveau des rêves de nuit noire et de voix fortes qui le ballottaient en tous sens comme une crue charrie des débris. Ce soir-là, c’était le chant qui était venu le premier en un grincement monté du lit: un homme chantait la mélodie familière d’une chanson d’amour en espagnol, avec ces deux mots qui se répétaient: « Y volvéré ». Parfois c’était les voix japonaises qui venaient les premières: avec force et colère, elles repoussaient loin la chanson. Puis, à l’oreille, il sentait que son rêve changeait de direction, à l’image d’une brise d’après-midi qui, de vent du sud, se mue peu à peu en vent d’ouest; les voix étaient alors celles de la réserve de Laguna Pueblo, et c’était oncle Josiah qui l’appelait, qui lui apportait un médicament contre la fièvre quand Tayo, il y avait bien longtemps, avait été malade. »

Ce roman publié une première fois en 1977 est ici dans une édition révisée avec un avant-propos que j’ai trouvé plutôt nécessaire et même indispensable pour mieux comprendre ce roman très dense. Si on ajoute une préface de Larry McMurtry, on a une idée de la qualité de ce livre. 

 Tayo, vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, rentre ravagé, avec ce si terrible syndrome post-traumatique qui affectera de nombreux hommes au retour de plusieurs guerres. Tayo appartient à une tribu du Nouveau -Mexique.

A son retour, en état de choc, donc, il s’aperçoit  que son peuple a à peu près tout perdu. 

Le roman est ici d’un terrible réalisme, qui décrit la déchéance, par l’alcool en particulier de ces communautés, la destruction de leurs territoires avec des exploitations minières par exemple. Bref, Tayo est malade, dévasté et ce sera par le retour à ses origines profondes qu’il accédera à la « guérison », ce retour passant par des rituels, de la poésie, des chants et des cérémonies. Ces Cérémonies qui chassent les démons et mauvais esprits, ces cérémonies qui apaisent et donnent du courage pour reconquérir pensée, vie, liberté.

Ainsi le livre va suivre les pas de ce jeune homme, qui après le constat des dégradations va vouloir se réparer, lui, pour être apte à sauver ce qu’il reste à sauver des siens. C’est donc une immersion dans laquelle la poésie, les contes, les forces naturelles et le courage sont majeurs. En lisant ce livre j’ai vite compris que c’était extrêmement difficile d’en parler, sans en ôter justement la poésie et la force. Un grand livre, c’est une évidence, dans une collection que j’aime énormément, justement pour de telles découvertes. Je m’en tiendrai donc à ça, quelques extraits et une vive recommandation, que ce soit pour celles et ceux qui s’intéressent au sujet des peuples premiers en Amérique, à leur histoire et à leur culture, qui comme on le constate ici, que ce soit par ce roman ou par ces auteurs qui ne cessent de nous enchanter et de nous apprendre, est une galaxie majeure de la littérature américaine

Pour conclure, je vous confie un court paragraphe de la préface du grand Larry Mc Murtry qui peut-être à lui seul suffira à vous convaincre mieux que je ne saurais le faire :

« Quand Leslie Marmon Silko a commencé à publier ses premiers textes au début des années 70, il est apparu clairement qu’une voix d’un éclat inhabituel venait d’apparaître sur la scène littéraire. Elle l’a très tôt confirmé avec la publication de son chef d’œuvre, l’envoûtant et déchirant « Cérémonie », un livre qui confine à la grandeur et peut aisément prétendre être l’un des deux ou trois meilleurs premiers romans de sa génération, un livre, enfin, qui a surpris et ému des centaines de milliers de lecteurs.

Ce roman n’a rien perdu de sa puissance depuis sa parution en 1977. C’est un livre si original et à la texture si riche que l’écrivain N. Scott Momaday  ( prix Pulitzer en 1969 pour « Une maison faite d’aube ») s’est demandé si on devait vraiment le qualifier de roman suggérant à la place le terme de récit, plus fidèle à l’oralité amérindienne. »

« L’archiviste » – Alexandra Koszelyk -Aux forges de Vulcain/Fiction

« La nuit était tombée sur l’Ukraine.

Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortir de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.

Des images de l’invasion lui revinrent. »

Un très beau roman, en plein cœur de l’actualité du moment, moment qui hélas s’étire au fil des armes, de la violence et des saisons. L’autrice est née en France de parents ukrainiens, arrivés dans le pays dans les années 30. C’est donc sur le pays de ses origines qu’elle se penche, alors qu’il est d’une actualité brûlante.

Et ceux qu’on n’a pas tués, mais qu’on a déportés, ces pauvres artistes, comment penses-tu qu’ils ont survécu ?
Et ce peuple à qui on a interdit de parler sa propre langue! Du jour au lendemain, ils ont perdu les marques de leur enfance, cet équilibre que chaque être essaie de préserver. Dans les rues, chez l’épicier, le boulanger, à l’école, une autre langue avait été imposée, jetant l’opprobre sur l’ancienne. Étrangers dans leur propre pays… »

On rencontre ici un beau personnage, voué à un magnifique métier, archiviste dans une ville d’Ukraine. Lorsque la guerre surgit, les œuvres d’art, à la suite de l’évacuation de la ville, sont rassemblées dans la bibliothèque dont est chargée K. Elle y passe ses nuits, protégeant le patrimoine de la cité. Le jour, elle s’occupe de sa mère malade, mourante. K a une sœur jumelle, Mila, qui est partie et qui est son opposée de caractère. Un homme surgit un jour dans ce lieu, un de ceux qui ont pris la ville, et il demande à K de détruire des œuvres, d’en falsifier d’autres, de réviser en quelque sorte l’histoire du pays asservi à l’ennemi ; sans quoi, sa famille perdra la vie. Il arrive comme une ombre auprès de K , jamais il ne s’emporte, jamais ne crie; il exige, sûr de lui, de son pouvoir, de sa force.

 On rencontre peu à peu les personnes de la vie de K, proches ou moins, on remonte avec elle le temps, semé de souvenirs tendres, joyeux, ou difficiles, mais surtout, dans le courant de ces souvenirs, anciens ou récents, K retrouve tout ce qui fait le caractère de son pays et de ses habitants, elle retrouve tout ce que l’homme au chapeau lui demande de supprimer ou de modifier, les chants et les histoires, les poèmes récités, les peintures et sculptures admirées, les objets de la vie quotidienne aussi. Avec un vibrant hommage à Nicolas Gogol  et à ses « Cosaques », que j’aime particulièrement, qui me rend K encore plus sympathique, on croise aussi Sonia Delaunay et Blaise Cendrars.

« Mila allait partout, K.la retrouvait de loin, avec sa chevelure rousse qui semblait toujours prendre feu. Les deux sœurs avaient ri quand, après la promulgation d’une loi inique qui punissait le port d’un casque, tout le monde déambulait avec une passoire sur la tête. Les gens descendus dans la rue avaient gardé leur sens de la répartie, et le rire au creux de leur souffle. Sans doute tenaient-ils cela aussi des cosaques, que la fête pouvait être une réponse à l’absurdité. »

Est-il possible, c’est la question, de renier, de rayer des cartes, des livres, des mémoires, des tableaux, des chansons, toute une histoire, toute une culture, tout ce qui constitue une communauté soudée par cette commune histoire? Si, bien sûr c’est plus complexe que ça – car on sait bien que l’unité est rare – , en s’en prenant à la culture, au sens large, des chansons pour les écoliers aux toiles des musées, la volonté d’abattre et de soumettre est intolérable.

« K regarda une nouvelle fois le lit de la rivière et se dit qu’il en allait de même pour les histoires, les contes et les légendes: elles pouvaient sortir de leur lit, être oubliées un temps et se faire marécages, voire asséchées par les fortes chaleurs, mais elles reviendraient toujours dans leur berceau.
Les textes sont ces tissus que les êtres portent, même quand ils sont nus. »

Cet homme au chapeau n’a jamais besoin d’élever la voix, mais il ne sait pas que K est d’une grande intelligence et d’une grande finesse, plongée dans son labeur de sauvetage sans que ça ne se voie, donnant le change habilement, le jour soutenant, secourant sa pauvre mère vouée à la mort. On peut dire que K est une grande héroïne, elle pourrait être peinte ou chantée dans une ode avec toute sa subtilité et son calme malgré la peur.

« Ainsi l’art serait-il caché de la lumière, tandis qu’en surface les hommes continueraient de mener une lutte mortelle. Croire en l’avenir, et c’est tout l’enjeu d’une vie humaine, passe d’abord par la préservation du passé, face à une destruction imminente et sans visage. »

K, une grande héroïne solitaire qui mieux que n’importe quel récit de guerre, symbolise la force, la résistance, le courage dans la mission qu’elle s’est donnée, défiant la mort et l’adversaire. Un remarquable objet de réflexion sur l’identité, par la langue et la culture, par l’histoire que chaque être porte en lui.

Magnifique.

Ce texte est extrêmement difficile à chroniquer, parce que d’une brûlante actualité, parce qu’il m’a émue, et que je trouve que parfois, mieux vaut se taire, et juste dire:

« Il faut lire ce roman et rencontrer K. »Et je ne serai donc pas plus bavarde. Un très beau livre, fort, poétique et émouvant, dont je ne vous livre pas non plus les deux dernières phrases.

« Garçon au coq noir » – Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, traduit par Nicolas Véron ( allemand )

CVT_Le-garcon-au-coq-noir_3425« Quand vient le peintre qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver, il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.

Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé. »

C’est merveilleux de pouvoir entrer en contact avec ce genre de livre. Des hasards de rencontres. Et voici un univers fantastique de conte gothique, quoi que cette définition soit insuffisante ou imparfaite. C’est là un livre très original, violent parfois mais facétieux aussi,  tour à tour drôle – comme cette entrée en matière avec trois crétins glorieux – , puis sombre, puis doux, tendre, et flamboyant, puis soufflant le chaud et le froid, Stefanie vor Schulte nous entraîne avec ces deux formidables personnages – trois, pardon -, Martin, son coq noir, et le peintre. Martin et le coq, première rencontre:

505px-Black_cock_(45496764122)« L’animal se pavane autour de l’enfant, ils se considèrent l’un l’autre, à partir de ce jour les cris cessent et jamais plus Martin ne criera ni ne pleurera. Il a de grands yeux, beaux et curieux. Où tout peut maintenant trouver le repos. À jamais tournés vers l’animal noir. Qui, lui non plus, ne regarde plus que l’enfant et ne s’apaise qu’auprès de lui. Ils sont dès lors inséparables, et paisibles l’un envers l’autre. […] Martin pose la main sur le cou du coq. Son fidèle ami. »

C’est une quête qui va démarrer dans ce village. Situer le lieu, c’est probablement un village allemand sans plus d’informations – et on se suppose un peu plus tard qu’au Moyen-Age, à cause des cavaliers et chevaliers, et puis de la princesse. On peut aussi se dire que lieu et temps sont imaginaires et n’existent que sous la plume de cette écrivaine…Mais au fond, peu importe, je me suis sentie par moments comme une enfant qui lit un conte qui fait un peu peur, qui fait pleurer puis sourire puis qui se tend à nouveau…Il s’agit là en fait d’une allégorie, qui met en scène la mort, l’amour, mais aussi la solidarité et le pouvoir. Il y a ce cavalier noir qui enlève les petites filles.

347px-Jacob_wrestling_the_angel_2 Martin est le survivant d’une famille très pauvre que le père a décimée à la hache. L’enfant est très intelligent, réfléchit beaucoup et va trouver enfin un ami à qui poser ses questions et qui saura lui répondre, l’aimer, le réconforter et l’accompagner. Conversation avec le peintre à propos des anges:

« -Ils sont l’image de l’amour. N »as-tu donc pas d’images de l’amour? »

Martin ne comprend pas;

« Une mère? », demande le peintre. Le garçon reste sans réaction.

« Des frères? Des sœurs? »

Ses frères et sœurs sont un souvenir qu’il garde enfoui au plus profond de lui, pour ne pas avoir à se rappeler aussi la hache que leur père a abattue sur eux.

Le peintre mastique un morceau de pain tandis que Martin cherche en lui-même une image d’ange.

« Franzi », finit-il par dire à voix basse.

Le peintre sourit et esquisse en quelques traits le visage grave de Martin sur un vieux bout de toile. Un bout de toile que l’artiste gardera longtemps sur lui. Longtemps après la fin de leur errance commune. Et chaque fois qu’il le regardera, ce sera avec la certitude que c’est le meilleur dessin qu’il ait jamais fait, et que jamais il n’a été en présence d’un enfant aussi pur, aussi indemne des vices propres à l’espèce humaine. »

Court extrait d’une page merveilleuse où l’amour et l’amitié, la solidarité, la compassion saisissent avec force. Et dans cet extrait, est le titre: « Garçon au coq noir », dans ce dessin tient tout ce qui lie les deux personnages. Une compréhension intuitive, immédiate, et une amitié, une affection profondes.

La quête que vont mener Martin et ses amis, peintre et coq, c’est celle de la petite fille de Godel, enlevée par le Cavalier:

366px-_Come,__and_she_still_held_out_her_arms.« En un éclair, le cavalier a dépassé Martin, l’instant d’après, il est à la hauteur de Godel, il abaisse le bras vers la fille, la soulève comme un fétu de paille et la fourre sous sa cape, pan d’obscurité dans le jour laiteux. L’enfant est maintenant au cœur des ténèbres, il n’a pas laissé échapper le moindre cri. Tout est allé si vite. La main de la mère est encore suspendue en l’air, toute pleine de la chaleur du corps de sa fille. Sa fille qui n’est plus là. »

Mais Martin lui, est là. Toujours en vie, protégé par le coq noir qui se perche sur son épaule,  qui lui parle seulement quand c’est nécessaire, et qui le défend tout le temps. Il fait peur, ce coq, c’est en cela qu’il protège Martin, les gens le craignent, ce coq noir comme l’enfer. Le coq est un animal empli de symboles et de croyances selon le lieu et les époques. Et il n’est sans doute pas ici par hasard, comme on le comprend à la lecture. Notre coq noir est en cela très bien choisi.

Les temps sombres sont arrivés, annoncés par le cavalier qui enlève les fillettes. Le mal rôde, la misère, la violence est tapie partout. 

Nous partirons et suivrons ces deux êtres de lumière, je ne dis pas la suite, c’est terrible et enchanteur à la fois. C’est d’une finesse d’esprit rare, c’est beau, émouvant, et ça se boucle en un texte parfait sur la forme, sur le fond : une vraie belle réussite. Je ne sais pas comment dire le « voyage » qu’on fait avec ce genre de livre. Je ne saurais trop vous inviter à partir avec Martin, son coq et son ami le peintre. Une belle fin, un choix juste pour ce Martin si attachant, la rédemption.

« Mais maintenant, ils rêvent de la vie qui pourrait être. L’herbe est une eau verte jusqu’à l’horizon, au-dessus duquel le soleil du soir enflamme une ceinture étincelante. Martin et Franzi peuvent désormais rêver ensemble une vie faite d’amour et de respect. Où il y aura une place pour le peintre. Et pour le coq. »

Premier roman abouti, fable merveilleuse et pleine de philosophie, émouvant de bout en bout, roman d’aventures aussi, vous verrez ! Et pour moi, coup de cœur et bonheur de savoir que naissent de nouveaux aussi beaux talents.

« Le soldat désaccordé » – Gilles Marchand- éditions Aux forges de Vulcain

CVT_Le-soldat-desaccorde_8161« Je n’étais pas parti la fleur au fusil. Je ne connais d’ailleurs personne qui l’ait vécu ainsi. L’image était certes jolie, mais elle ne reflétait pas la réalité. On n’imaginait pas que le conflit allait s’éterniser, évidemment. Personne en pouvait le prévoir. On croyait passer l’été sous les drapeaux et revenir pour l’automne avec l’Alsace et la Lorraine en bandoulière. De retour pour les moissons, les vendanges ou de nouveaux tours de vis à l’usine. Pour tout dire, ça emmerdait pas mal de monde cette histoire. On avait mieux à faire qu’aller taper sur nos voisins. »

Voici encore un livre magnifique. Ce début, assez banalement dit le départ de toute une génération « la fleur au fusil », et pourrait annoncer un énième roman sur cette affreuse guerre de 14-18.

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Il n’en est rien, car ce livre s’affirme avec force très vite comme original, traitant autant de l’amour que de la guerre. Une guerre atroce et un amour fou. Joindre ainsi ces deux sujets aussi bien, je crois que c’est très rare. Parce que cette histoire ne ressemble à aucune autre que j’aurais lue sur ce sujet. Écriture remarquable qui provoque une vive émotion, la fin m’a beaucoup touchée, toute cette histoire m’a émue, j’irais jusqu’à dire bouleversée. 

Gilles Marchand a une voix originale, une narration qui noue l’horreur, l’ironie, la force humaine, la résistance, et puis cet amour fou entre Emile et la Dame de la Lune.

 » Y avait plus d’arbres, plus d’animaux, plus de vie. Alors des fleurs, vous pensez bien. Elle avançait dans l’obscurité, s’accroupissait, ramassait une douille et la mettait dans la gibecière qui lui cognait les cuisses à chaque pas. Je ne sais pas comment elle faisait pour pas se faire tirer dessus. À croire que les Allemands la voyaient pas. On disait qu’ils pouvaient pas la voir parce que la lune ne l’éclairait que de notre côté. C’est pour ça qu’on l’appelait « la Fille de la Lune ». Il y en a qui affirmaient qu’elle ne vivait que la nuit. Le jour, elle disparaissait. Elle se volatilisait. On ne savait jamais comment elle arrivait là. On jetait un œil par-dessus le parapet et elle était là. »

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Le narrateur est un ancien combattant, qui aux premiers feux de la guerre a perdu une main, et qui quelques années après l’armistice est chargé de retrouver Emile Joplain. Comme d’autres comme lui, il est chargé de retrouver une personne ou sa dépouille pour les familles assommées de chagrin de ne pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit, même pas un lieu. Sa rencontre avec Blanche Maupas va être décisive,  la mère d’Émile. Gilles Marchand nous emmène alors sur la piste du soldat disparu, dans les décors sinistres de cette guerre. Galerie de portraits, vision des tranchées, récit d’un massacre général, pourtant, l’amour complètement fou entre Emile et La Dame de la Lune, car, cette fiancée lunaire, Lucie, elle aussi cherche de manière totalement démente son fiancé disparu. Quant à lui, notre narrateur, il pleure sa bien-aimée Anna.

« Mon Anna. Rêvée pendant quatre ans, partie en quelques heures.

Je me suis allongé contre elle, j’ai pressé mon visage contre le sien, je l’ai embrassée. Je voulais qu’elle m’embrasse aussi, qu’elle m’emmène avec elle. Je voulais l’accompagner.

La mort n’a pas voulu de moi. Elle m’avait rôdé autour pendant quatre ans et maintenant, elle m’ignorait, cette vieille carne.

J’ai pleuré.

Je n’avais pas pleuré à la guerre. Je n’avais pas pleuré quand j’avais perdu ma main. Quand Anna est morte, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Elles étaient inépuisables. Je pleurais pour tout ce gâchis, ces années perdues, volées, massacrées. »

Je tiens à le dire, ce roman est non seulement riche en histoire, cette Histoire à grand H qui est souvent un conte d’horreur, mais il est aussi riche en histoires, celles au petit « h », celles de gens comme cet ancien combattant, ses camarades, son Anna, la Dame de la Lune Lucie ou Emile Joplain le disparu. Et toutes ces masses de pauvres soldats entraînés dans quelque chose qui les dépasse et les abat avec une infinie violence et une ineptie tout aussi infinie. Quand le soldat enquêteur arrive au bout de sa recherche, une autre guerre pointe sa face morbide à l’horizon. C’est dire comme le monde a mauvaise figure. 640px-0_Le_boyau_de_la_mort_-_1914-1948_-_Dixmude_(Belgique)_2

La fin du livre nous plonge dans le chant poétique d’un accordéoniste, alter ego d’un cireur de chaussures à la gueule cassée, quand le narrateur demande une histoire d’amour. 

« Je me suis installé sur la chaise et, pendant que le cireur frottait le cuir de ma chaussure gauche, son comparse me demanda si je voulais une histoire à pleurer, une histoire à frémir, une histoire à rire, une histoire à frissonner.

Un peu désœuvré, je répondis que j’avais déjà entendu toutes les histoires, que c’était même mon métier. Il est resté silencieux. Alors j’ai ajouté: « Moi, ce que je voudrais, c’est une histoire d’amour. »

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Le long chant de l’aveugle accordéoniste, qui tel un aède déroule une histoire d’amour comme on en rencontre peu, clôt le livre avec une émotion qui personnellement m’a fait venir des larmes. 

« On voulait des lions, on a eu des rats.

On voulait le sable, on a eu la boue.

On voulait le paradis, on a eu l’enfer.

On voulait l’amour, on a eu la mort.

Il ne restait qu’un accordéon. Désaccordé. Et lui aussi va nous quitter. »

Lisez, et allez rencontrer « Le soldat désaccordé » . Pour moi, méchant coup de cœur. 

« Rien pour elle » – Laura Mancini, éditions Agullo, traduit par Lise Chapuis et Florence Courriol ( Italie )

41nbH89ATwL._SX195_« 1943 – L’abri antiaérien

Rome, San Lorenzo

T’as pris l’argent?

Non, il ne l’avait pas pris.

Il la regarda, deux pièces de monnaie brûlées à la place des yeux, sans un mot.

Rosa se leva brusquement et sortit de l’abri comme une furie. Personne, dans la pièce, ne tenta de la retenir parce qu’il était juste qu’elle cherche à récupérer l’argent: ces sous-là, c’était la sueur du front de son mari.

Quand la porte s’ouvrit à nouveau, tout le monde se tourna vers elle. Il lui manquait une chaussure, elle dit si je l’avais ramassée, à l’heure qu’il est, je serais écrasée sous le toit. »

Un beau roman italien, roman de femme, sur d’autres femmes, et plus d’une fois j’ai été  secouée par cette histoire d’amour, de non-amour ou de désamour…une histoire brutale qui va raconter la vie de Tullia, de son enfance à l’âge adulte, de son enfance jusqu’à la mort de sa mère, la terrible et terrifiante Rosa.

C’est aussi l’histoire de la vraie naissance d’une femme qui va passer d’épreuve en épreuve sans broncher, une fillette qui aime tant son père et qui court les rues de Rome et les salons de coiffure avec une valise aussi lourde qu’elle, pour vendre des produits cosmétiques. Sans broncher, la petite Tullia dans ses chaussures éculées brave les rues du matin au soir pour gagner quelques sous qu’elle ramène à la maison mais pour autant se fait copieusement rudoyer. C’est d’alors que s’impose sa devise, cette phrase en exergue:

« Ce jour-là j’avais décidé que je ne baisserais jamais les yeux la première. »

C’est la misère à la maison dominée par Rosa, une véritable ogresse qui dévore le cœur de sa fille Tullia en particulier, la petite est certaine que sa mère ne l’aime pas. On ne sait d’ailleurs pas si Rosa aime qui que ce soit. On comprend plus tard, que même si cette femme est méchante – c’est bel et bien le cas – elle est aussi « dérangée ». Un peu d’enfance 319px-View_of_Capistrellode Tullia, dans le petit village des Abruzzes, à la campagne à l’abri des bombardements

« Ce qui commandait le moindre de nos mouvements, c’était l’imagination. Le paysage nous entourait comme en une étreinte, il transformait les gestes de chaque jour en un conte merveilleux. Nous ramassions du bois, nous épluchions les pommes de terre, écossions les petits pois. Les gamins du pays, une fois surmontée leur jalousie pour notre situation particulière de réfugiés de guerre, nous avaient mis au centre de toutes leurs aventures. Quand arrivait le moment de former des équipes, ils rivalisaient pour s’adjuger le maximum de Romains. Ils avaient laissé les récits de la grande ville supplanter les histoires d’horreur, jusque- là privilégiées, presque toujours situées dans le cimetière de Capistrello, qu’ils connaissaient par cœur à force de les raconter et re-raconter.

Mon père nous surveillait avec plaisir, il disait ces gamins sont en train de devenir de vrais sauvageons. Des bêtes, voilà ce qu’ils sont, et des bêtes ils restent, marmonnait ma mère sans regarder ni lui ni nous. »

De 1943, dans les abris durant les bombardements, cette triste enfance, jusqu’à 1990, on va suivre les pas de Tullia, jeune femme qui après avoir eu un enfant dans une histoire sans suite va s’endurcir et travailler dur, comme une damnée, affligée par sa fille bien peu sympathique, une enfant puis adolescente qui à part dans sa plus tendre enfance jamais ne sera tendre avec sa mère. Elle reviendra vers elle malgré tout lorsqu’elle-même sera mère d’un petit garçon. Souvenir encore de son frère Saverio, en visite:

« Quand j’étais d’humeur un peu plus tonique, je parvenais à transformer la visite du jour de fête en comédie. Je saisissais une note gaie dans le regard de Saverio – deux pupilles gonflées et rondes comme le reste de son corps – et quelque chose me chuchotait c’est mon frère, si nous ne nous entraidons pas, comment finirons-nous? Il pouvait arriver, les meilleurs dimanches, qu’un brin de son esprit d’autrefois se manifeste, un signe de son aptitude à écouter, cette expression docile, encore capable d’accepter une vision simple, mais amusante de la réalité. Des yeux, il me disait tu t’en souviens, Tullia? et des yeux je lui répondais ah ça oui, je m’en souviens.

Mais le plus souvent l’angoisse s’emparait de moi. »

Je ne ferai pas une longue chronique, je suis très loin de vous raconter quoi que ce soit de toute cette vie si âpre et si ingrate, mais je m’attarde juste sur cette femme qui m’a touchée par sa force et sa capacité à résister. Tullia est une combattante, et au fil du temps on la voit se débrouiller absolument seule. Elle travaille dur, elle n’accompagnera jamais les mouvements de grève de l’usine où elle travaille, elle est devenue une individualiste parce que dans cette Italie qui change c’est pour elle la seule manière d’avancer. Elle n’est pas sans cœur pour autant, mais n’entretient que peu de relations. Les passages les plus bouleversants  – pour moi – sont la mort du père et l’histoire de la petite Aurora, qui verra le jour à cause d’un médecin qui suggère que l’état mental de la mère serait amélioré par le fait d’avoir des enfants…Je crois que ce sont ces événements qui vont définitivement casser quelque chose en Tullia. Casser quelque chose mais lui construire une armure qui nous la fait sembler dure, presque froide. Mais moi je la trouve très attachante pourtant. L’écriture est si subtile qu’elle laisse juste percevoir les émotions si bien gardées, le chagrin si bien retenu. Sa fille Marzia, une peine de plus:

« Quand je m’aperçus de sa disparition – je ne pouvais savoir que c’était la première d’une très longue série – je réfléchis rapidement sur ce qu’il convenait de faire. Téléphoner à son travail et leur dire que je ne me sentais pas bien. Descendre au rez-de-chaussée et passer tout l’immeuble au peigne fin. Au cas où je ne la retrouverais pas, appeler ses amies, en surmontant la honte de déranger leurs parents. La police, je ne voulais même pas y penser. J’aurais fait n’importe quoi pour la retrouver et la ramener à la maison, dans cet appartement où nous vivions seules mais respectables, imparfaites mais contentes d’être ainsi et pas autrement, malgré la directrice adjointe et tous ceux qui n’avaient jamais rien compris à notre monde.

Courage, trop de temps avait déjà passé. J’enfilai en vitesse mes chaussures et me précipitai dans l’escalier. »

cocktail-g3a133beaa_640C’est après plusieurs progressions professionnelles, quand elle sera mise en cuisine, que quelque chose va naître en elle – et j’ai aimé que ça se passe ainsi – et c’est à partir de ce travail que Tullia va muter à tous points de vue.

Pour moi, cette transformation toujours décrite avec la même écriture sobre – ce qui pour moi s’oppose à l’emphase – , est une véritable naissance de cette femme qu’on a suivie comme détachée du reste de la société. Est-ce dû à l’écriture, cette impression? Je le crois et c’est une volonté de l’autrice qui a vraiment trouvé la voix de narratrice-observatrice d’elle-même, la voix  de Tullia. C’est comme si elle se regardait vivre, elle reste à distance d’elle-même et j’ai beaucoup aimé ce choix narratif, qui ressemble à un journal mais en différé. 

C’est un juste et intéressant regard porté sur une femme qui va traverser quelques décennies d’histoire de l’Italie en regardant droit devant. Reste la relation à la mère, la fin de vie de celle-ci et les pages sobres mais bouleversantes pourtant sur la mort de cette mère dure et froide. De très beaux portraits avec toujours une écriture très tonique. Laure Mancini a une voix bien particulière et je l’ai beaucoup aimée, cette voix rythmée, vive, acérée.

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Un bon roman avec ce personnage qui en fait n’est pas attachant de prime abord et que l’on doit un peu apprivoiser pour lui tenir compagnie au long de son histoire. Bien construit et très bien écrit sans jamais donner des justifications ou des explications. Juste l’histoire d’une femme, l’idée que s’en construit une lectrice ou un lecteur. Et un personnage dont on comprend bien plus clairement, à la fin du récit de Tullia qu’elle a tenu à distance ses chagrins d’enfant autant qu’elle a pu, jusqu’à la délivrance, la mort de Rosa:

« Je préférais voir en elle la bête qu’elle était, la considérer dans toute son intelligence, craindre une de ses offenses gratuites, me découvrir toujours aussi incapable d’encaisser ces coups bas qui me blessaient tandis qu’elle; ignorant le mal qu’elle avait fait, recommençait à ramasser ses mèches en une tresse sévère. Distraite, lasse de sa propre méchanceté. Mais folle, non, ça, jamais, ce n’était pas possible, folle était une définition intolérable qui manquait de respect à nous tous, plus encore qu’à notre mère.

Elle nous avait créés un à un puis jetés à la rue, jouant de longs fils invisibles que sa maladie tirait pour réduire la distance. C’était elle encore, rusée et dominatrice, qui nous appelait pour régler ses comptes, maintenant que le soleil tremblait, indécis, derrière le store tordu de la salle d’hôpital.

Relève-toi, dis-je sans que personne n’entende, même mes démons. »

Beau livre bien plus riche que ce petit aperçu. En 1949, en Italie, sort ce film: