« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« La jeunesse est un cœur qui bat » – Dominique FABRE, éditions ARLEA, La rencontre

« Ce matin j’ai eu le bus pour aller au bahut. J’aime bien le prendre quand il est tôt. Souvent je me retrouve avec des Sikhs qui reviennent de l’aéroport de Roissy où ils ont travaillé de nuit. Il y a aussi des gens du bâtiment, des femmes de ménage, tout le monde dort plus ou moins la tête contre la vitre. « 

Dominique Fabre, professeur d’anglais dans un collège de banlieue, est donc un de ces travailleurs fatigués. Lui se rend au travail, elles et eux en reviennent aux heures matinales, les travailleurs de nuit, hommes et femmes au service des autres, dans les hôtels, les aéroports, sur les chantiers… Lui va éduquer leurs enfants. Il est au bout de sa carrière, c’est sa dernière rentrée, sa dernière année au collège, ses derniers élèves dont il nous parle dans ce livre doux amer, qui oscille entre l’amour du métier, malgré tout, avec, la fin venant, un regard qui déjà change sur les enfants. Ce regard qui va peu à peu s’éloigner d’eux avec il me semble un rien de nostalgie anticipée, peut-être, je n’en suis pas certaine. Mais toujours de l’attention, une observation fine même si elle est désabusée.

Pas certaine car ce métier n’est pas de tout repos, contrairement à ce que parfois on voudrait nous donner à croire et à penser. Et éduquer, enseigner, faire grandir et apprendre au minimum à réfléchir un peu, je ne crois pas que ce soit facile.  (Aparté : je suis fille d’un instituteur de campagne – je sais on dit professeur des écoles maintenant…pffff  -, ma sœur aînée a été prof de français et d’anglais en collège, j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans des  » logements de fonction  » donc dans des écoles et bien sûr, comme vous j’ai été élève – de mon père, entre autres -)

Mais revenons à Dominique et à sa dernière année dans son métier d’enseignant. J’ai lu pas mal de livres de D. Fabre, j’ai toujours aimé sa douceur, son regard sur le monde qui l’entoure. J’ai retrouvé ici tout ce que j’aime dans son travail – d’écrivain – et sa façon de nous présenter ses élèves, ses collègues aussi, les rigueurs parfois un peu stupides de certaines règles, la difficulté parfois à créer une communication , ou une compréhension entre les différentes communautés scolaires, enfants, parents, profs, administration. La principale, à Mr Fabre:

« La principale était vraiment souriante, dans un milieu pas trop porté sur la douceur. Elle revenait de congé maladie, une grave dépression suite à son divorce. Elle m’avait reçu dans son grand bureau au rez-de-chaussée, sous le préau. Elle prenait son temps pour bavarder, s’intéressait aux élèves, à ses collègues. Je regardais ses yeux clairs, entre le bleu et le gris.

-Je crois, voyez-vous, qu’on ne peut pas faire ce métier à moitié. Nous sommes le seul rempart contre cette barbarie, monsieur Fabre. Il ne faut pas renoncer, en aucun cas nous ne pouvons abandonner notre mission…On y arrive, à force de persévérance, au milieu de l’hostilité…Nous devons ouvrir les portes…Former les femmes et les hommes de demain, les citoyens, monsieur Fabre! (…)

Oui elle était vraiment sympa. Elle devait prendre des cachets genre Xanax et Temesta. Ses yeux clairs, son regard un peu voilé, son sourire un peu absent. »

Mon post sera court, parce que je ferais de la paraphrase très vite et j’aurais une mauvaise note à cette copie ! – mais j’ai lu ce livre avec un sentiment parfois de nostalgie, avec le souvenir aussi de certains de mes professeurs – dont une prof de lettres en sixième, toute neuve, intimidée face à une classe avec quelques durs à cuire ( du genre à tourner leur bureau côté mur du fond, tournant le dos aux autres, et parlant à voix haute..).Cette jeune prof, pâle et frêle, je ne l’ai jamais oubliée, elle me faisait de la peine et je l’aimais beaucoup, j’aimais cette matière aussi. Et il faut bien dire que j’étais sans aucun doute aussi très timide, voire craintive, et mon regard sur elle me faisait penser que je n’étais pas seule. enseigner demande des capacités et qualités importantes et nombreuses, les savoirs certes, mais aussi de la stratégie face à certains enfants, de l’adaptation, de l’autorité, de la force et du courage. l’auteur ici, parlant de lui, de ses collègues, nous présente ce « petit monde » de l’école, plus grand qu’il n’y parait. L’idée du « sanctuaire », vous voyez ? Pas si simple. Il y a les mots, les consignes, les conseils, etc etc… et il y a la réalité, et il faut s’adapter. Tout ça je l’ai lu dans ce beau livre, jamais donneur de leçon, jamais simpliste,  où l’humour vient dénouer parfois l’angoisse qui monte, l’auteur dépeint à merveille les difficultés du métier, mais aussi ses joies et ses émotions, ses déceptions et le revers de la médaille, parfois.

« Bon. Je crois que c’est bientôt terminé, mine de rien. J’ai gardé pour moi des horreurs et des secrets, évidemment. Je me suis rappelé ce matin des merveilleuses premières semaines de cours en demi-groupe, pendant la Covid. Les gosses en demi-classe redécouvraient le plaisir d’être ensemble, de se parler autrement qu’au téléphone ou sur l’ordi, le plaisir aussi d’être prof, parmi les autres. Les jolis masques de toutes le couleurs que certains confectionnaient. IL y a tant d’autres choses ! mais bon. On ne peut pas tout raconter, ni ne pas raconter. Comme tous les profs, j’aurai passé des milliers d’heures en cours, corrigé des milliers de copies. Ça ne veut strictement rien dire, au bout du compte, et de ceci il ne restera bientôt à peu près rien, si ce n’est ces rencontres. Je suis devenu plus consciencieux avec le temps…Quelle différence pour eux? Je ne sais pas. N’empêche que ce doit être une chance de passer sa vie ainsi, entouré de centaines de jeunes gens. On finirait par  croire que le temps ne nous mangera pas de la même façon que les autres. il avance pourtant du même pas. »

Ce que je veux dire, enfin, c’est qu’en lisant Dominique Fabre, j’ai repensé à ma scolarité, à l’enfant que j’étais, à celles et ceux de ma classe, et je me suis dit qu’au fond, les enfants n’ont pas tant changé que ça. Ce sont leurs conditions de vie qui ont changé, le monde est devenu plus dur, pour les parents qu’on voit dans ce livre souvent démunis, travaillant dur pour peu, dans ce monde où grandir n’est pas chose facile, Mr Fabre, ce sont des gens comme vous qui les y aidez, un peu, beaucoup, la vie s’en mêle, ce n’est pas simple, c’est vrai, mais l’implication de professeurs attachés à leur métier, tentant de garder « la foi » vaille que vaille, ça, c’est important. Et puis, et puis, le nom de mon père était Fabre . 

Vous écrivez là un très beau livre, j’ai été très touchée et émue souvent, j’ai ri aussi quand même pas mal de fois, et pour cela, merci.

                          « Parfois

      je voudrais refaire tous mes pas

      jusqu’au dernier enfant qui sort

        de la dernière salle de classe

           et ferme bien la porte

          juste avant de descendre

                    dans la cour

                         désolée. »

« Aller à La Havane » – Leonardo PADURA- photographies de Carlos T. Cairo, traduction de l’espagnol de René Solis – éditions Métailié

« Voici un livre que j’ai toujours voulu écrire. J’avais besoin de cet exorcisme pour assouvir l’une de mes obsessions les plus persistantes. Et je suis du genre assez obsessionnel. Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris, subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens, comme une bénédiction ou une fatalité sans appel: comme l’eau sur cette île qui nous entoure de toutes parts. c’est un livre qui a commencé à s’écrire, sans que je le sache, il y a plus de quarante ans, quand j’ai griffonné mes premiers textes, récits et reportages, d’atmosphère, ambiances, personnages, histoires et langage proprement havanais. Ou peut-être à-t-il commencé à se rédiger depuis bien plus longtemps, la première fois où j’ai entendu mes parents dire « Aujourd’hui nous allons à La Havane » et où j’ai compris (ou pas ) ce qu’ils entendaient par là. Aller à La Havane? Mantilla, mon quartier, n’était-il pas à La Havane? »  

Mais quel livre ! Je n’ai pas pu le lâcher, juste quand je tombais de sommeil…

L’immense Leonardo Padura ici nous livre sa vie, celle de sa famille, celle de sa ville, celle de son quartier, celle de son pays, celle de ses amis, proches, voisins, celle du peuple de La Havane tout entier. Et la joie de retrouver, émaillant ce récit au long cours, des extraits de ses romans, que j’ai je crois presque tous lus. Retrouver Mario Condé et sa bande, ce fut un bonheur intense à chaque fois et découvrir l’histoire de sa famille aussi. La verve verte de Mario:

« Dis-moi, pourquoi es-tu devenu policier, Pour pouvoir râler et te plaindre toute la sainte journée?
Il ne peut s’empêcher de sourire: c’est la question qu’il a le plus souvent entendue au cours de toutes ses années d’enquêteur, et c’est la deuxième fois qu’on la lui pose aujourd’hui. Il se dit qu’elle, elle mérite une réponse.
– C’est très simple. Je suis policier pour deux raisons: l’une, que je ne connais pas, est liée au destin qui m’a conduit à ça…
-Et celle que tu connais ? insiste-t-elle. Il perçoit l’attente de la femme et regrette de la décevoir.
– L’autre est très simple, Tamara, et peut-être même qu’elle va te faire rire, mais c’est la vérité: parce que je n’aime pas que les fils de pute puissent faire ce qu’ils veulent impunément; »

(1989 « Passé parfait » 2001, page 103 )

Tout ce qu’on ressent, pressent en lisant ces romans, tout est ici mis au jour dans sa réalité historique, géographique, sociologique, et humaniste, forcément, avec cet écrivain si fin dans son regard sur l’humanité. 

Des photos en couleurs (Carlos T. Cairo ) en début puis à la fin du livre ajoutent, pour moi lectrice, une réalité mettant assez vite aux oubliettes l’idée factice qu’on peut avoir de La Havane à travers certains médias . Comme le fait ce livre d’ailleurs. On lit ici une masse d’informations qui surprennent, enseignent, émeuvent, amusent ou affligent. Mais cet écrivain génial parvient à donner un panorama exceptionnel de ces lieux, une histoire vaste, sur un très long temps, les quartiers, les lieux de vie nocturne, le base- ball, la débauche et les trafics, la prostitution, et la musique, la nourriture. De ses changements, mutations, améliorations et déchéances. Ce qui désirait arriver, sous sa plume, non sans une certaine ironie propre à cet écrivain génial:

« Quelque chose était en train d’arriver, quelque chose qui désirait arriver, et La Havane petit à petit arrêtait de ressembler à La Havane. Ou plutôt, rectifia le Conde, la ville commençait à se rapprocher de ce que pouvait avoir de mieux La Havane, cette cité envoûtante, aux parfums, lumières, ténèbres et pestilences extrêmes, l’endroit du monde où il était né et où il lui avait été donné d’habiter durant ses soixante et quelques années de résidence terrestre. (…) Conde n’avait as trop d’efforts à faire pour constater les changements à l’œuvre tout autour de lui. À bord d’une Oldsmobile 1951 au moteur, à la peinture et à l’intérieur refaits devenue taxi sur le trajet entre son quartier périphérique et le Vedado, il suffisait au libraire d’écouter ses compagnons de voyage évoquer tout un tas de souhaits et projets élaborés avec soin. »

Tout, tout est ici dans le décor très réaliste que nous propose Leonardo Padura, et je ne me suis pas ennuyée une nano seconde. Parce que cette écriture est toujours juste, belle, puissante quand elle le doit, douce et tendre à d’autres moments, virulente, car il ne faut pas oublier que le métier de Leonardo Padura est celui de journaliste, qu’il n’a jamais abandonné.

Il me semble un peu vain de tenter un résumé, je ne suis pas journaliste spécialisée en littérature, juste une lectrice éprise de mots, d’histoires, d’émotions, une lectrice passionnée, ça n’a aucun sens à mon avis de tenter de résumer une telle œuvre, une telle vie.

Aussi, je vais vous proposer une page qui pour moi est un condensé de qui est Leonardo Padura, sa pensée, son histoire, sa vision de La Havane, sa ville, sa vie. C’est un auteur absolument magnifique, qui m’a remplie d’émotion à chaque fois que je l’ai lu. Ce long extrait est donc la fin de ce post et une invitation, j’espère, à vous plonger dans cette œuvre, absolument magnifique. Quand vous aurez lu ce chapitre, vous comprendrez alors pourquoi il faut lire ce livre, mais aussi toute l’œuvre du grand Leonardo Padura:

« Si le miracle cubain c’est que les Cubains vivent de miracle, le mystère havanais est que la ville, malgré tous ses malheurs, survit et que, fière de son histoire et de ses origines, de ses évidentes beautés, elle continue à être l’endroit où beaucoup veulent aller, l’endroit où beaucoup d’autres entêtés nous voulons être, malgré tous les malheurs, qui sont nombreux. Et dans mon cas – qui doit aussi être celui d’autres – parce que c’est l’endroit où j’existe et je suis. C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à « aller à La Havane ». Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse: je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas  la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai: en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d »étrangéité ». En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours, ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.Et je le ferai jusqu’à ce qu’on m’expulse à cause de ce que je pense et j’écris ou que moi-même je me déclare vaincu – tout peut arriver -, et alors, de même que plusieurs personnages de « Poussière dans le vent « , je refermerai derrière moi les portes physiques de la ville, seulement les portes de la ville étrangère, parce que je suis convaincu que, où que j’aille, La Havane, la mienne, viendra avec moi. »

Et parce que la musique est omniprésente, ceci:

« Prendre son souffle » – Geneviève Jannelle, éditions Québec Amérique

Prendre son souffle par Jannelle« Il eut mieux valu que je ne te rencontre jamais, amour de ma vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. Reste qu’il y a  de ces jours où, au plus profond de mon ventre, je souhaiterais ne pas avoir traîné au lit, ce matin-là. J’aurais eu le temps de prendre un café à la maison et ne me serais pas trouvée sur ton chemin de cycliste pressé, mon latté à la main. Tu ne m’as pas renversée mais c’est tout comme. »

Un roman d’amour insensé, magnifique, bouleversant. Cru et cruel. Ces deux adjectifs vont très bien à cette histoire. Loin de ce qui peut exister de pire dans les romans d’amour, voici un livre qui nous atteint en plein cœur avec ce que la vie parfois peut nous réserver d’amour, de passion folle mais aussi de violence et de cruauté. Nous donner un immense bonheur pour nous l’arracher dans d’odieuses souffrances. C’est de ça dont il est question ici. D’amour fou et de douleur inextinguible.

Un jour ordinaire, « accident » de vélo, une rencontre fortuite et l’éblouissement, la folie des corps qui se met en marche, l’emballement des cœurs, le souffle coupé à la première rencontre. L’amour fou, quoi…

Les corps. Parlons-en… Le corps d’Eden, – car ce beau jeune homme sportif se prénomme ainsi -,  son corps donc, comme le furent ceux de sa sœur et de son frère –  est atteint de « l’ataxie de Friedrich », maladie neuro – dégénérative invalidante puis fatale.

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginé bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux- tu, c’est tout moi, ça: curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. Un père alcoolique? Des parents séparés à couteaux tirés depuis toujours? Une famille rongée par de vieilles chicanes intestines? Un frère en prison? Ou encore une famille née de l’inceste, où ton père et ta mère étaient en fait frère et sœur? J’étais loin du compte. »

On l’apprend assez vite parce qu’Eden se doit de le dire à cette femme dont il est éperdument amoureux. Il va lui expliquer ce mal qui lui a enlevé deux êtres chers. Alors ils vont vivre intensément, voyager partout dans le monde, dévorer la vie autant que possible.

« Tu voulais voir le monde et je voulais te voir voir le monde. Alors nous avons vidé nos banques de vacances compulsivement et pris des semaines à nos frais quand ça ne suffisait pas. Ça ne faisait pas l’affaire de tous les patrons, alors nous bougions. Ciao bye! »

C’est cet amour fulgurant que nous raconte l’autrice avec un incroyable talent qui essaye d’éviter les larmes – ou presque -. Elle raconte la soif et l’urgence pour ce couple à vivre intensément chaque moment.

« Nous vivions totalement dans le moment présent. 

Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir? »

Quand la maladie va faire véritablement son entrée dans leur vie de couple, ils vont tout tenter. Eden a dit à Anaïs qu’elle devra le quitter quand il ne pourra plus lui faire l’amour. Et quand ce moment arrive, après avoir usé de quelques stratégies pour quand même s’aimer encore, quand la tragédie va exploser dans leurs cœurs et leurs corps, ils feront appel à un homme, un troisième, pour les ébats sexuels. Il s’avérera que ça ne pourra pas fonctionner longtemps. Vous lirez pourquoi, et comment Anaïs, finalement, accompagnera Eden jusqu’au bout, après des détours infructueux. Rien que d’écrire ceci, j’ai des frissons dans le dos. 

« Me prendre dans tes bras semblait difficile. Tes mains répondaient mal. Ta tête reposait dans un drôle d’angle. Toi autrefois si beau, si fort, si viril, tu ne t’allais plus à la cheville. Tu étais…si diminué. Ça me faisait mal. Chaque jour, ça me serrait le cœur à m’en donner des douleurs à la poitrine. Te voir trébucher sur mon nom. Te voir laisser tomber un objet. Un autre. Un de plus. Te voir te lever péniblement de ton fauteuil pour aller cueillir un livre trop haut et y retomber comme si tu venais de gravir le Kilimandjaro. Mal, mal, mal, j’avais mal. Tout le temps, chaque fois que je te regardais.

Ce soir-là, me recroqueviller sur tes genoux a été ma façon de ne pas te regarder. Enfouir ma tête contre ton torse et fermer les yeux.

-Va-t’en ‘naïs. Lé pas to tard. »

Quoi qu’il en soit, je ne raconte rien de plus, ce roman est d’une grande force, d’une infinie tristesse, mais aussi très très beau dans une écriture qui nomme les choses sans détours; mais il dit aussi que la vie, même comblée d’amour, parfois ne peut pas être sauvée, que la mort avance comme une ombre jusqu’à ce qu’elle envahisse tout et que c’est inexorable et fatal. Le cœur d’Anaïs ne cessera de battre pour son homme, Eden, le seul, son unique amour.

« Un deuxième amour ne ferait que porter ombrage à la grandeur de ce que nous avions eu, toi et moi. Comme si c’était imitable. Remplaçable. Et ça ne l’était pas. »

Alors vous savez, je ne suis pas une grande adepte des histoires d’amour comme seul sujet d’un livre. Mais là, réellement, c’est bien plus qu’une histoire, c’est une sorte de leçon qui n’en a pas l’air. Une leçon de vie, à garder pour quand ça va mal, pour les jours qui parfois deviennent ténébreux, pour les découragements. Une leçon magnifique, jusqu’au bout. 

Contrairement à ce qui est dit en 4ème de couverture, je ne crois pas qu’Anaïs fasse « les pires choix ». Pour moi, non, tout au contraire, avec un énorme courage elle choisit de vivre son amour, quelles que soient les souffrances qu’elle endurera.

Un très beau livre, fort, difficile parfois, très troublant aussi. J’ai vraiment adoré cette histoire qui, je pense, peut donner également à réfléchir sur ce qu’on attend de la vie. Bravo. C’est un gros coup de cœur.

Anaïs écrit à Eden, le temps des adieux, quatre dernières pages bouleversantes, juste un extrait:

« J’ai écrit ces deux dernières phrases lentement, alignant les mots un à un, chacun portant tout le poids de mon amour pour toi: « Je ne sais pas si j’ai su t’aimer correctement. De la bonne façon. Mais je t’aime. » et pouf.

Après le point final, de battre, mon cœur s’est arrêté.

De battre, ou de se battre. C’est selon.

Mais il s’est littéralement arrêté. »

Gros coup de cœur et j’ai choisi ce morceau pour dire adieu à Eden: