« Les roses de la nuit » – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Éric Boury

« Ils avaient découvert le corps sur la tombe de Jon Sigurdsson, le héraut de l’Indépendance, dans le vieux cimetière de la rue Sudurgata. Assise à califourchon sur le jeune homme, c’était elle qui l’avait vu en premier.

Ils avaient remonté Sudurgata en se tenant par la main après avoir quitté l’hôtel Borg. Il l’avait prise dans ses bras et l’avait embrassée. Elle lui avait rendu son baiser, d’abord tendrement, puis en y mettant plus de passion et en se laissant emporter par sa fougue. Ils étaient partis de l’hôtel Borg vers trois heures du matin et avaient traversé la foule qui envahissait le centre. Il faisait beau, c’était peu après le solstice d’été. »

Ce roman a été publié en Islande en 1998, il est en fait le second de la série Erlendur Sveinsson, avant « La cité des jarres » et mon préféré « La femme en vert ». Je ne sais pas trop pourquoi il n’arrive que maintenant chez nous, mais en tous cas, j’ai retrouvé le plaisir de lire les enquêtes de cet Erlendur âgé de 50 ans, plaisir qui s’était un peu émoussé au fil des livres, même si cette série m’a accrochée si bien que je l’ai suivie  avec une régularité sans faille.

Celui-ci est encore donc plein de la fraîcheur de l’écriture d’Indridason quasi débutant, les personnages, Elingborg et Sigurdur Oli, en sont encore à leurs débuts. Le seul petit problème, c’est qu’on sait déjà comment leur vie va évoluer; enfin un problème ou un avantage, selon comment on envisage la lecture. On  assiste à la rencontre de Sigurdur avec Bergthora et on connait la suite…Alors pour ceux qui n’ont pas lu la série, eh bien je n’en dis rien !

« -Ça vous plaît de faire ça dans les cimetières? demanda Erlendur.

-Et vous, ça vous plaît de poser ce genre de questions? rétorqua Bergthora.

-Nous essayons seulement de comprendre…

-Et je suis censée vous répondre quoi ? Que j’aime baiser au milieu des morts? Que j’aime faire des galipettes dans la nature et qu’après tout, un cimetière, c’est une oasis de verdure? Eh bien voilà ! C’est ça que vous avez envie d’entendre? En tous cas, ça n’a rien à voir avec la présence des tombes et des cadavres. C’est bien compris? Je tiens à ce que ce soit clair !

-Et don Juan a filé quand vous avez découvert le corps? poursuivit Erlendur, impassible. Sa fille lui avait raconté des histoires bien plus glauques que la jolie petite aventure nocturne de ces deux informaticiens.

Donc ce type l’a tringlée dans le cimetière, pensa Sigurdur Oli, imaginant la scène, ce qui lui fit perdre un instant sa concentration. Il était célibataire et il y avait un certain temps qu’il n’avait invité personne à passer la nuit chez lui. »

Une jeune femme est retrouvée morte sur la tombe d’un personnage important de l’histoire de l’Islande, Jon Sigurdsson.

Tandis qu’un couple s’ébat sur l’herbe à côté de la sépulture durant cette une nuit d’été sans fin, la femme entend un bruit et voit la jeune femme morte et la silhouette d’un homme quittant les lieux. Elle appelle la police tandis que son compagnon d’un soir file.

« Aucun ami n’avait signalé à la police la disparition d’une jeune fille brune portant un tatouage sur les fesses. Aucune mère n’était venue dire qu’elle s’inquiétait pour sa fille. Aucun père. Ni frère ni sœur. Il était peut-être trop tôt pour que ses proches se manifestent. Ou peut-être que personne ne se souciait d’elle. »

Erlendur et Sigurdur arrivent. La jeune fille, Birta, n’avait que 22 ans ( la 4ème de couverture indique 16, mais c’est bien 22 ans page 144) , se droguait et était originaire des fjords de l’Ouest, comme l’était Jon Sigurdsson. 

Ainsi va commencer une enquête qui pose pas mal de questions. Est-ce par hasard que le corps est déposé sur cette tombe particulière ou cela a-t-il un sens? L’homme qui a été vu quittant le cimetière, qui est-il et a-t-il un rapport avec l’affaire ? Et alors que des immeubles pussent comme des champignons à Reykjavik tandis que les fjords se vident, une question dans la bouche de la jeune femme qu’on a fait taire et que reprend Erlendur :

« […]Qui possède ces gigantesques temples de la consommation ? Qui sont les gens qui vont occuper tous les logements? D’où viennent-ils?

Erlendur marqua une pause.

-La seule chose qui manquait dan stout ça, c’était le paramètre humain, reprit-il. Les projets grandioses des entrepreneurs en bâtiment et des spéculateurs immobiliers ne pouvaient voir le jour que s’il y avait des gens pour emménager dans tous ces logements et faire leurs courses dans ces galeries commerçantes. D’où allaient venir ces personnes ? Qui allait emménager dans tous ces logements ? Voilà les deux questions que se posait une gamine complètement droguée qui passait son temps à errer dans les rues de Reykjavik. Vous ne trouvez pas ça étrange ? »

Eva Lind, la fille toxico du commissaire sera d’un grand secours pour ce qui concerne les milieux de la drogue à Reykjavik, et puis une phrase qui revient sans cesse va intriguer notre obsessionnel Erlendur. Et ça le mènera sur une piste inattendue, commençant ainsi par une pauvre gamine défoncée et morte. Avec un panorama de la pègre islandaise – milieux de la drogue, de la prostitution, de la corruption – et un regard sans concession sur ceux qui utilisent les failles des institutions et des lois pour faire de l’argent, Indridason livre là une enquête impeccable menée de main de maître par l’équipe d’Erlendur. On voit le commissaire et sa vie de famille ratée, on observe Sigurdur qui tombe amoureux, on va faire un tour dans les fjords de l’Ouest en train de se désertifier, et même, Erlendur avoir une aventure d’un soir avec une blonde plantureuse surnommée Gunna-ne-pense-qu’à-ça…! On a ici des passages dans lesquels Ernedur et Sigurdur débattent du monde et de l’Islande en particulier, échangent sur l’histoire, et les deux hommes n’ont pas vraiment la même vision des choses. Ainsi parle Sigurdur:

« Regarde-toi. Tu n’en as que pour les contes populaires, l’amour de l’Histoire de ton pays et des grands hommes disparus, Jon et Hannes Hafsteinn, mon Dieu, comme il était beau, et je ne sais quoi encore, comme disent les bonnes femmes. Et toi, tu t’accroches à ces trucs-là, tu passes ton temps à explorer le passé, à vivre dans un passé qui jamais ne reviendra et jamais ne changera.

Erlendur le regardait, abasourdi.

-Le pire, reprit Sigurdur Oli, c’est que ça te coupe les ailes. Ça contamine ta vie privée. Tu es coincé dans ton passé dont tu ne veux ni ne peux te détacher. Et c’est ça qui te prive de ton énergie. »

Un peu d’humour pince sans rire  – que j’aime beaucoup –  vient en contre-point à des passages glauques et sinistres. Quelques odieux personnages surgissent comme Herbert et Kalmann. 

« La cinquantaine, petit et maigre, le visage long et de grosses lèvres, Herbert était comme monté sur ressorts. Célibataire et sans enfant, il vivait seul dans sa grande maison. il avait la réputation d’être violent. plusieurs personnes avaient porté plainte contre lui pour agression, mais toutes s’étaient rétractées. Erlendur se souvenait qu’il avait été placé en détention provisoire vers 1980 dans le cadre d’une disparition qui n’avait jamais été élucidée. »

Puis on a une histoire d’amour et d’amitié entre Birta et Janus, deux jeunes des fjords de l’Ouest échoués dans la ville de Reykjavik et qui y laisseront leur jeunesse et leur vie, ou encore Dora. Des personnages touchants et un constat sur nos sociétés, pas très reluisant et vraiment triste.

« -Toi, tu t’es occupée de moi.

-Tu me ressemblais. Personne ne t’aimait.

-Mais je n’ai pas sombré dans la drogue. Je ne me suis pas prostitué.

-Ce n’est pas comme ça que ça commence. Je crois que personne n’a envie d’être dépendant. Je ne sais pas exactement comment ça se produit. Peu à peu, on arrête d’y penser. On disparaît dans une sorte de brouillard jusqu’au moment où on sursaute parce qu’on ne trouve plus la veine où planter l’aiguille. Qu’est-ce qui est arrivé ? Combien d’années ont passé ? J’ai fait quoi tout ce temps ? On y pense et on oublie aussitôt.

-Puis on attrape le sida.

-Puis on meurt. »

Il m’a plu de retrouver le ton des premières enquêtes d’Erlendur, une plume plus vive que dans les livres des dernières années, et une grande compassion pour ses jeunes personnages paumés. Bref, une lecture très agréable, en continu car l’histoire est prenante, j’ai beaucoup aimé . 

 

« Les Amazones » – Jim Fergus – Cherche-Midi, traduit par Jean-Luc Piningre

« Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear – Tome 3 de la trilogie « Mille femmes blanches »

 » 25 novembre 2018

Finalement, je préfère ne pas confier toute l’histoire à Jon W. Dodd. Elle m’appartient, à moi et à ma famille, au peuple cheyenne et plus encore aux Cœurs vaillants. Alors personne ne la racontera mieux que moi. Dois-je rappeler que les Blancs, après nous avoir envahis, avaient chargé leur armée de nous massacrer? Qu’ils nous ont confisqué nos terres, notre mode de vie, notre culture? Pour accélérer les choses, ils ont décimé notre frère le bison, qui était notre moyen d’existence et dont les troupeaux peuplaient jadis nos vastes prairies. Pratiquement exterminés, il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au parc de Yellowstone, contre trente millions au départ. Quant à nous, ceux qui ont survécu aux guerres, nous avons été parqués dans des réserves, avec interdiction d’en sortir. Les Blancs nous ont volé notre langue et nos enfants, qu’ils ont envoyés étudier dans leurs écoles religieuses après leur avoir rasé la tête »

Ainsi commence le dernier volume de cette belle trilogie. Une lecture facile, intelligente et intéressante et même si mon préféré des trois est « La vengeance des mères » – sans doute le plus noir des trois – on retrouve avec un intense plaisir la plume de Jim Fergus et son attachement à l’histoire tragique du peuple natif de son pays.

Sans angélisme, il aura su nous parler tout au long des pages de l’histoire de ces peuples, et en particulier les Cheyennes. Nous dépeindre leur cadre de vie, leur mode de vie, leur culture, leur richesse et leurs faiblesses, leurs défauts, ceux inhérents à l’espèce humaine dans son ensemble, ni plus ni moins. Sans doute il n’est pas facile pour un Blanc de parler ainsi de cette histoire avec autant de subtilité. Pari tenu.

Et puis bien sûr, sur ces trois livres il est question de femmes; et je sais gré à cet auteur d’avoir su si bien parler de ces mille femmes blanches et plus largement nous parler des femmes. Je ne révélerai rien en disant que l’échange des mille femmes blanches contre des chevaux à l’origine du roman est fictif, n’est-ce pas ? Bien que la rencontre entre Little Wolf et le président Grant et la proposition soient réels, l’échange, après avoir exploré plusieurs sources, semble ne pas avoir eu lieu.

Avec cette communauté aux multiples origines et aux tempéraments de toutes sortes, qu’on connait bien à présent et qu’on va quitter à regret, c’est un tendre et admiratif hommage aux femmes que nous offre Jim Fergus. C’est aussi une fresque sur une histoire de liens, d’amours possibles, de compréhension possible, de partage. Mais aussi évidemment l’histoire d’une dépossession totale, d’une extermination voulue, et de résistance. 

« -[…] Savais-tu que les trois-quarts des Indiens d’Amérique, l’Alaska y compris, vivent aujourd’hui dans des villes et non dans des réserves? Beaucoup de nos filles sont enlevées en pleine rue et tombent dans les griffes des réseaux de prostitution. Ils s’attaquent à nous puisqu’ils bénéficient d’une totale impunité. Ils profitent du racisme institutionnel de ce pays, du fait que l’État fédéral ne tient pas de base de données à jour des indigènes qui disparaissent chaque année. Portant les chiffres du FBI indiquent qu’elles sont deux fois plus nombreuses que les Blanches dans ce cas, alors que nous sommes un groupe de population moins important. »

On peut aisément dire et écrire pas mal de lieux communs sur le sujet, c’est pourquoi je vais ici mettre le focus sur un point abordé de façon assez brève mais qui me semble important – voire une entrée vers un autre roman ?  – , et sur une héroïne dont j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il adviendra d’elle : Molly Standing Bear, descendante de ces femmes, celle qui va porter l’histoire des siennes et des siens à la connaissance du plus grand nombre, par le biais des journaux de May Dodd, de Molly McGill et de Margaret Kelly dont elle a en quelque sorte la garde.

Ces carnets que nous lisons depuis 2013 à raison d’un tome tous les 3 ans. Le récit se clôt avec cette nouvelle Molly du XXème siècle, guerrière nomade à sa manière, au caractère qui n’a rien à envier à celui de ses ancêtres, et prête à livrer un combat d’actualité : les disparitions de femmes autochtones non élucidées. Le problème est le même au Canada d’ailleurs, et voici quelques articles qui m’ont semblé intéressants:

https://theconversation.com/femmes-amerindiennes-assassinees-ce-genocide-qui-embarrasse-lamerique-du-nord-118526

Et vous pouvez regarder le film Wind River, que j’avais vu à sa sortie au cinéma.

Où l’on comprend que le peuple blanc n’en a pas fini avec l’humiliation et la spoliation des peuples natifs, ni avec la violence qui leur est faite par un traitement inégalitaire, le mépris et un refus des droits essentiels.

Outre le fait que ce livre nous décrit le courage de ces femmes, blanches ou pas, la nécessaire solidarité qui fera leur force, leur ouverture d’esprit aussi, Jim Fergus dénonce encore, sans grandes envolées mais par des détails toujours choisis et bien placés l’abandon dans lequel elles sont face à la violence des hommes et comment elles survivent à ça, malgré tout. Aucunement manichéen, toujours pesé, dosé, le texte prend alors une vraie crédibilité. Quelques scènes bien « sauvages » avec l’infect Jules Séminole qui pour la énième fois attaque May et son amie Wind:

« -Mon bel amour, en voilà des méchancetés ! Il est donc temps de la refermer ta gueule de putain, a-t-il rétorqué en nouant à nouveau son immonde foulard sur mes lèvres. Pour que Jules et ses amis profitent de toi sans entendre les horreurs que tu profères. Mais voilà qui devrait te mettre du baume au cœur,; quand nous en aurons fini avec toi et que Cuts Women t’aura découpée, c’est Jules qui aura le plaisir de porter ta petite chatte à son poignet, en souvenir de nos ébats… »

Enfin, j’ai lu des pages magnifiques sur les paysages, sur l’amour, sur les jeux et les travaux des jours ordinaires de ces peuples qui ont habité mon enfance et ont sans aucun doute modelé mon imaginaire sur l’Amérique, cette même Amérique où l’on construit des murs et où on continue à tuer. Jim Fergus de sa plume douce amère sait dire tout ça, et nous remplit d’affection pour ces femmes, blanches ou pas. Et nous offre aussi des scènes comme celle-ci:

« Nous avançons de front, Phemie, Pretty Nose et moi, chacune sur notre cheval, moi entre elles deux. Martha nous suit sur son courageux petit âne, Dapple, puis ce sont Astrid, Maria et Carolyn, côte à côte derrière elle. C’est une belle journée d’été. Après une vague de chaleur, la brise nous rafraîchit, l’air est plus doux et le ciel dégagé d’un bleu profond. Nous traversons une prairie vallonnée que les Indiens appellent le pays des herbes courtes, riche en herbe aux bisons, où les jumelles ont sans doute coupé les quelques brins que j’ai trouvés dans leur sac-médecine. Comme il a beaucoup plu en ce début d’été, l’herbe et les fleurs sauvages ont poussé en abondance. Assez hautes, cependant, pour effleurer le ventre des chevaux, elles ondulent sous le vent comme une houle légère en exhalant leur doux parfum. À distance, un troupeau épars de bisons profite paisiblement de ces riches pâtures. »

Je préfère donc avant tout vous proposer quelques extraits choisis. J’ai écouté Jim Fergus il y a quelques années à Brive, à la veille de l’élection de Donald Trump. En l’écoutant, j’ai entendu un homme calme, posé et bienveillant. Il a raconté comment il est arrivé à s’intéresser aux peuples autochtones, quand enfant avec ses parents il partait en promenade en voiture et passait aux portes des réserves. Il regardait, s’interrogeait, puis il a cherché, puis il a compris et enfin devenu adulte et l’écrivain que nous savons, il nous a écrit ces trois merveilleux romans. On ne peut que l’en remercier. Et le lire, bien sûr !

Je termine avec un extrait de la lettre que Molly Standing Bear  – son histoire en résumé de la page 160 à la page 170 – laisse à son amoureux Jon, le journaliste chargé de publier les carnets.

« Mon cher Jon, donc, je te laisse mes carnets et tu as la permission de les reproduire par petits bouts dans ton magazine. En revanche, tu n’as pas celle de modifier quoi que ce soit dans les récits de May et de Molly. Que tu approuves ou pas la façon dont je les ai arrangés, je veux qu’ils paraissent exactement tels quels. Si je découvre le moindre changement, je serai forcée d’attacher ton scalp à ma ceinture…et je ne plaisante pas. Cela vaut aussi pour mes commentaires. Comme je parle cru, notamment de sexualité, tu seras sans doute gêné par certains. Tu feras avec, petit Blanc. Tu n’allais pas te cacher derrière ton bureau, déguisé en rédacteur en chef jusqu’à la fin de ta vie. Il faut bien que je te mouille (façon de parler ).

Nous nous sommes bien amusés, hein cow-boy? »

« Robicheaux » – James Lee Burke- Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

« Tel un poète préromantique, quand j’ai des périodes de mélancolie, que je trouve le monde trop pesant, que je sens que tôt ou tard nous finissons par gâcher notre pouvoir d’obtenir et de dépenser, je suis forcé de marquer une pause et de réfléchir aux expériences que j’ai eues avec les morts, et à l’emprise qu’ils exercent sur nos existences.

Cela peut sembler une perspective macabre sur une vie, mais arrivé à un certain point, il semble que ce soit la seule qui reste. La mortalité n’a rien d’anodin, ne laissez personne vous dire le contraire. S’il existe une quelconque sagesse, et je doute sérieusement de sa présence dans ma propre vie, elle réside dans l’acceptation de la condition humaine et peut-être dans la conscience que ceux qui sont morts sont toujours avec nous, quelque part dans la brume, qu’ils nous montrent le chemin, qu’ils nous murmurent parfois un conseil dans l’ombre, que parfois ils nous rendent visite dans notre sommeil, aussi lumineux qu’une bougie qui brûle dans un sous-sol privé d’ouvertures. »

Et d’ajouter page suivante:

« Cela peut paraître cynique, mais il y a certaines vérités qu’on doit garder pour soi […]. Ces vérités ont moins à voir avec les morts qu’avec la conscience que nous ne sommes pas différents d’eux, qu’ils sont toujours avec nous, qu’il n’y a pas d’après-vie, mais une seule vie, un continuum dans lequel toutes les époques sont simultanées, comme un rêve dans le cerveau de Dieu. »

James Lee Burke est un très grand écrivain, ce n’est plus à démontrer. Dave Robicheaux entre dans nos vies un jour, et on vieillit avec lui. Dave Robicheaux est un homme trois fois veuf, habité et hanté par les fantômes de nombreuses batailles, visité par les morts, nombreux, de son existence. En guerre contre l’alcool, encore, toujours…

« Une jeune barmaid que je ne reconnus pas remplissait le bac à bières.

-Une bière et deux shots de Jack avec de la glace pilée, dis-je. À vrai dire, mettez- m’en deux doubles. J’ai un ami qui va arriver. »

Ici il va céder, une fois de plus; Molly est morte, et nous ressentons le même chagrin que Dave; comment ne pas le comprendre, lui qui côtoie la mort dans son travail de policier, qui perd celles qu’il aime, qui a connu Katrina et ses rivières de corps noyés, la guerre, les armes…lui qui voit la jeunesse défoncée à tout, ou des enfants comme ici le petit Homer qui n’est pas tombé sur le bon numéro à la loterie de la vie, avec un papa dernier choix.

« Le vendredi soir, Clete emmena Homer au cinéma à New Iberia, puis lui paya une glace. Homer portait à sa ceinture le gant de base-ball que Clete lui avait offert, et ne quittait pas sa casquette. Sur le chemin du retour, à la lumière du tableau de bord, son visage semblait flétri, comme s’il avait été congelé, ou comme si on lui avait volé sa jeunesse. C’était le petit garçon le plus seul et le plus étrange que Clete eut jamais connu. »

Et comme Burke est grand, il nous met l’irremplaçable Clete Purcel en ange gardien et des pages bouleversantes, avec ce bonhomme qui déconne souvent mais au cœur qui fond devant un enfant. C’est l’opportunité de pages absolument merveilleuses sur l’amitié qui lie Dave à Clete.

« Clete était l’une des personnes les plus intelligentes que j’aie connues, et l’une des plus modestes, moins par vertu que par incapacité à comprendre qu’il était quelqu’un de bien. Il était si courageux qu’il ne connaissait pas la peur. De la même façon, il était généreux parce qu’il se fichait de l’argent, ou du statut social, ou de la propriété, en dehors de ses Caddy décapotables. Ses appétits physiques étaient énormes. Et il en allait de même pour ses tendances à l’autodestruction. Son père le laitier avait appris à Clete à se haïr, et Clete avait passé sa vie à essayer d’oublier cette leçon. »

Dave va boire un soir de pluie et au matin, l’homme qui a tué Molly sur la route a été assassiné, et il se peut que ce soit Dave alcoolisé jusqu’à l’amnésie qui ait commis ce meurtre. Il ne se souvient de rien mais ses mains sont blessées; va alors commencer une enquête qui l’implique ainsi qu’une ribambelle de gens peu recommandables.

« Toute la journée, je fus troublé à la pensée de Jimmy Nightingale. Et de Levon Broussard. Et de la façon dont Kevin Penny, et Tony le Billard, et Spade labiche, avaient tiré leur révérence. J’ai toujours estimé que les conduites humaines ne recèlent aucun mystère. Nous sommes la somme de nos actes. Mais cette fois, ça n’avait pas marché. »

Helen, sa supérieure et amie, un si beau personnage,

« Elle avait des cheveux blonds coupés court sur la nuque, et elle ne les teignait jamais. Elle portait un pantalon, et tantôt elle se maquillait, tantôt non. Parmi ses histoires d’amour, on comptait un flirt avec une informatrice ( qui avait failli briser sa carrière ), avec le propriétaire d’un cirque, avec une masseuse pour hommes, avec un professeur féministe, et avec Clete Purcel.

Le silence entre ses phrases était souvent plus sonore que ses mots. »

et l’inénarrable Clete Purcel vont, chacun à sa manière démêler l’écheveau inextricable de cette histoire. Pourtant Dave doute de lui-même, lui qui de son côté enquête sur le viol de Rowena, l’épouse de Levon Broussard; les deux enquêtes vont se mêler, se rejoindre et ça, je vous laisse le lire. Moi, ce que j’ai absolument envie de dire de ce livre, c’est qu’il génère un sentiment d’abandon, c’est à dire qu’en lisant je me suis sentie absorbée, emportée par la narration de Dave, dans un flux à voix basse et profonde, l’écriture est telle qu’on est Dave Robicheaux, dans sa tête.

« Le dimanche, je passai une mauvaise nuit et le lundi je me réveillai avec un goût de cuivre dans la bouche, et l’impression que ma vie se dévidait devant moi, que le monde dans lequel je vivais était un monde artificiel, que la charité humaine était une illusion collective, et que les éléments bestiaux que nous étions censés avoir expulsés du monde civilisé non seulement étaient encore en nous, mais nous définissaient, même si nous les avions aseptisés sous forme de drones, de missiles offshore et de mines antipersonnel qui tuaient des enfants des dizaines d’années après qu’elles eurent été posées. 

Ce sont les signes d’une dépression clinique, ou peut-être d’une vision réaliste des temps dans lesquels nous vivons. »

Je n’ai pas calculé quel âge a ici Dave Robicheaux, mais ce qu’il dit sur la mort et son armée est puissant et me touche. L’art du portrait est porté au sommet, et tout est ainsi dans cette écriture subtile, pleine de nuances mais sans concessions.

« Le Sud avait changé en bien des façons, mais au-delà des sophismes et des platitudes niaiseuses, il existe un noyau dur aussi pervers et motivé qu’une foule porteuse de torches jetant une corde par-dessus une branche. Le juge devant lequel Levon comparut était l’Honorable Bienville Tomey. Son visage avait l’intensité coléreuse d’une courgette séchée, et le même degré d’humanité. Il portait son acariâtreté comme un drapeau. »

Il y a chez Dave une humanité, une conscience, un sens du devoir exacerbés. Il est un homme bon, juste, droit, qui lutte contre des démons avec acharnement; et malgré le sort qui s’acharne à lui enlever les femmes de sa vie, il reste là, à contempler le bayou Teche, la pluie, la brume, la lumière du soir ou du matin, son Tee Coon qui a pris la place de Tripod – vous souvenez-vous de Tripod ?-  et les fantômes. Et comme le dit en 4ème de couverture la New York Times Book Review: « Il peut vous faire pleurer avec le lyrisme d’une description. »

« Henderson Swamp appartient au vaste réseau de bayous, de baies et de rivières qui constituent le bassin d’Atchafalaya, les forêts englouties d’un vert doré au crépuscule, et tellement gonflées de silence qu’on se demande si cet échantillon de la création primordiale a été sauvé par une main divine pour nous rappeler ce qu’était la terre quand nos ancêtres se sont mis à avoir des pattes, et ont rampé hors de l’eau.

Les jeunes feuilles des cyprès, aussi délicates que de la dentelle verte, se gonflaient dans le vent; l’eau était haute et noire et calme, semée de nénuphars, les brèmes et les perches filant sous les feuilles comme des coussins d’air flottant vers la surface. »

J’ai coché je ne sais combien de pages et en fermant le livre, il me semble vain d’écrire, il n’y a que l’envie intense de convaincre celles et ceux qui ne l’ont pas fait de lire ce grand écrivain, cette écriture profondément intelligente, sensible; et ce n’est pas parce qu’il y a du sang, des morts, des coups, de la violence que ça change quoi que ce soit.

« J’avais connu Katrina, et ses conséquences. Bizarrement, j’aurais voulu revenir à cette époque. Dans une catastrophe, il y a une sorte de pureté. On voit, à l’état nu, à la fois la nature du courage humain et de la faiblesse humaine, le pouvoir arbitraire et destructeur des éléments, a rupture des convenances sociales et de nos inventions techniques, et la libération du sauvage caché dans l’inconscient collectif. Une salle d’urgences éclairée par des lampes -torches et remplie des gémissements des mourants et du bruit de pieds pataugeant dans l’eau devient une scène médiévale semblable à celles qu’a peintes Victor Hugo.C’est dans de telles circonstances que nous découvrons qui nous sommes, pour le meilleur et pour le pire. Et quand tout est terminé, on n’en reparle jamais, de peur de laisser échapper la sagesse qu’on en a tirée. »

Le monde est ainsi et quand surgit un Dave Robicheaux sous la plume géniale de James Lee Burke, il n’y a que de l’émotion, que les yeux qui se brouillent, le cœur qui se serre et la beauté du bayou Teche qui console. Clete Purcel quant à lui ne cesse de surprendre. Sa rencontre avec Homer est absolument touchante. Lui aussi s’attendrit en vieillissant et malgré ses airs bravache, il a un cœur tendre. L’amitié est pour moi une des choses les plus importantes dans une vie, en tous cas dans la mienne, et pour Dave avoir Clete près de lui, toujours, même s’il doit le freiner parfois, c’est comme un ancrage à la vie. C’est son ange et son démon tout à la fois, et cette relation est elle aussi très émouvante.

« Il était le Robin des Bois de la mythologie populaire, qui pissait sur la respectabilité. mais c’était un homme beaucoup plus complexe, appartenant par essence à la tragédie grecque, une personnalité prométhéenne que personne ne reconnaissait comme telle, un Juste selon la légende hébraïque, qui endossait les souffrances du reste d’entre nous. S’il y a des anges parmi nous, ainsi que le suggère Saint Paul, je suis persuadé que Clete en était un, dont les ailes étaient auréolées de fumée, dont la cape était imprégnée de sang, dont le glaive s’était brisé dans la bataille, sans qu’il se soit rendu et ne l’ait remis au fourreau, un paladin dont les gènes remontaient aux Thermopyles et à Massada. »

Car tous ces personnages ont un passé encombrant, lourd à porter malgré les belles choses attrapées au vol en cours de catastrophe, comme la petite Alafair sauvée du crash d’un avion par Dave. Des rédemptions.

Pour tout dire et pour finir, tout m’a émue dans ce livre -peut-être est-ce le moment M  pour un tel roman dans ma vie – et comment clamer assez fort que ne pas lire James Lee Burke, ne pas rencontrer Dave Robicheaux et Clete Purcel c’est extrêmement dommage? Vraiment je n’avais pas envie de quitter le bayou Teche, Dave, Clete et Alafair, et leur îlot de paix dans la violence du monde. 

Une merveilleuse lecture sur laquelle je reconnais avoir bien traîné par refus de finir.

« Je considère chaque aube comme un présent, et j’essaie de ne pas oublier que les cors de Roncevaux nous sauvent de nous-mêmes, et de la malédiction de la médiocrité. Mais il s’agit peut-être juste d’un autre moyen de dire « allez vous faire foutre ». Vous voyez ce que je veux dire. Je n’ai jamais rien compris. »

 

« Le Quaker » – Liam McIlvanney – Métailié Noir, traduit par David Fauquemberg

« Prologue

Cet hiver-là, la photo d’un jeune homme blond au sourire narquois envahit tous les arrêts de bus et les vitrines de marchands de journaux de la ville. Ce même visage était punaisé aux panneaux de liège des salles d’attente des médecins, ou exposé sous verre dans les bibliothèques municipales. Chacun avait sa petite idée sur le propriétaire de ce visage. Les rumeurs bruissaient dans l’air comme de l’électricité statique. Le Quaker travaillait comme magasinier à la boulangerie Bisland’s. Il était installateur pour la compagnie de gaz écossaise, soudeur au chantier naval Fairfield’s. Le Quaker bossait comme serveur au vieux pub du Bay Horse. »

Très contente de retrouver les éditions Métailié avec ce très bon roman policier écossais. Roman policier, mais aussi un regard sur le Glasgow des années 60/70 plein de réalisme, avec une ambiance vraiment réussie. L’intrigue est inspirée d’un fait divers, et l’enquête va jusqu’à un aboutissement qui au final n’en est pas totalement un – et ça, j’aime bien -.

« Une deuxième grosse tempête frappa la ville le 25 janvier, ce jour où l’on célèbre le poète Robert Burns. C’est le lendemain de la tempête, au petit matin, que l’on retrouva Numéro Trois gisant dans  une arrière-cour de Scotstoun, le corps massacré, tel un objet saccagé par le vent. Le sourire involontaire de Marion Mercer alla rejoindre ceux de Jacquilyn Keevins et Ann Ogilvie sur les unes à scandale du Record, du Tribune et du Daily Express. »

Trois femmes ont été assassinées, violées et mutilées selon ce qui ressemble au rituel d’un serial killer. Mais les enquêteurs de la Quaker Squad, cellule dédiée à cette affaire, pataugent, malgré des mois et des mois de travail. Alors bien sûr, il n’est pas possible de s’en tenir à un échec, même si les meurtres ont semble-t-il pris fin, même si la population a semble-t-il tourné la page de la peur, malgré tout ça, la hiérarchie envoie Duncan McCormack pour faire un audit et tenter de relancer de nouvelles pistes, de nouvelles façons d’aborder les faits ou  – et de préférence – de boucler le dossier sans trop de bruit même sans résultat.

« -Bref. Vous prévoyez quoi pour la suite ?

McCormack jeta son mégot par la fenêtre ouverte.

-Je prévois de garder les yeux grand ouverts. Je prévois de passer en revue tous les éléments dont nous disposons. D’écrire un rapport honnête.

-Je vois. De nous retirer l’affaire, vous voulez dire. D’abréger nos souffrances.

-La décision ne m’appartient pas, inspecteur.

-Regardez-nous dans les yeux quand vous nous baiserez, hein ? On mérite au moins ça. »

Parmi les points forts de ce roman, les relations complexes qui vont prendre forme au sein de la Quaker Squad; McCormack regardé avec suspicion et en face de lui, l’esprit de corps peu enclin à intégrer un enquêteur externe, jugé par l’équipe comme un simple moyen de mettre le doigt sur leur incapacité à résoudre le dossier. Donc, une forte animosité dans l’équipe, et une belle étude sans concession d’un corps professionnel et de sa hiérarchie ( les chefs Flett, Levein, Cochrane ne sont pas très attachants, au minimum…). Sauf que McCormack, l’enfant de Ballachullish, n’a pas été élevé comme ça, ne voit pas les choses comme ça et n’entend pas se laisser pervertir, quoi qu’il lui en coûte.L’auteur m’a enchantée par son ton assez amer sans être cynique et son regard sur ce que devient Glasgow.  Et sur ce que lui devient.

« Chez lui, ce soir-là, McCormack contemplait les longs cous des grues de l’autre côté de la ville, dans l’éclat bleuissant du soir. La fenêtre de son séjour lui renvoyait son fantôme, l’image d’un homme qui aurait pu être quelqu’un d’autre. L’inspecteur principal Duncan McCormack, patron de la brigade volante. Il se représenta la chose. « 

Le nouvel arrivé va reprendre tout le dossier et saura résister et trouvera même en Goldie un allié inattendu, au vu des difficultés entre eux au début. En marge de cette enquête, la police va devoir retrouver un gang qui s’empare d’un trésor de bijoux dans une salle des ventes en moins d’une heure. La tête pensante est un nommé Paton, un free lance venu de Londres mais né à Glasgow, fameux perceur de coffres-forts.

« Il découpa en dés sa pièce de jambon et regarda les joyaux défiler. Il s’agissait du butin d’un cambriolage perpétré dans une maison de vente aux enchères. Les voleurs étaient entrés par effraction dans les locaux de la société Glendinnings, sur Bath Street, ce mardi matin à l’aube. Si vous reconnaissez l’un de ces bijoux, merci de contacter le numéro inscrit au bas de votre écran. »

Des liens vont surgir, hasardeux et incompréhensibles le plus souvent, entre les deux affaires, laissant perplexe McCormack  qui va avancer ainsi de retournements de situation en hésitations, de sermons du chef en petits pas en avant qui l’incitent à continuer. Un des fils tirés au cours de l’enquête est lié à une chanson populaire, » Mary Hamilton »:

Grâce à la ténacité de cet inspecteur viendra le dénouement. McIlvanney, avec une plume assurée, raconte cette longue et difficile enquête sans un temps mort, dans un Glasgow qui mute et dont les chantiers mettent à jour le sordide, dans une ville tenue par la mafia locale. Les passages dans lesquels les victimes racontent leur mort sont vraiment bons, mettant à point nommé les derniers instants de ces femmes comme une ponctuation, et une sorte d’appel ou de rappel :  » N’oubliez pas qu’elles étaient des personnes vivantes parmi nous, écoutez leur dernier souffle, leur dernière pensée. »

« Ann Ogilvie – […] Je suis restée allongée là tout le jour d’après, toute la nuit suivante, à cent mètres de mes enfants, de ma sœur Deirdre. C’est Deirdre qui a fini par me trouver.

J’ai entendu ses talons sur le bois brut du plancher, ses pas qui s’approchaient par à-coups, comme si elle n’arrivait pas à se décider, tac…tac-tac-tac…tac tac. Puis son souffle coupé quand elle a vu mes jambes, la manière dont elle a franchi les derniers mètres sur la pointe des pieds, et son visage terrifié penché sur mes yeux morts comme si elle regardait au fond d’un puits. 

Trente-six heures auparavant, je me préparais pour sortir. »

L’auteur donne tour à tour « la parole aux victimes et aux enquêteurs », mais surtout, avec un grand sens du portrait, nous fait aimer quelques personnages de façon inattendue. Si bien sûr McCormack avec ses zones sensées être des zones d’ombre à cette époque, m’a été tout de suite très sympathique, c’est je crois Alex Paton, le perceur de coffre que j’ai préféré, parce qu’il est intelligent, parce que peu à peu son histoire nous est dévoilée, parce que je le trouve très doué dans son job…Bref, j’aime bien ce brigand-là…Un extrait qui dit d’où vient Paton

« Il avait passé pas mal de temps au Trou.

Le Trou, c’était la cellule disciplinaire. En bas d’un escalier étroit, dans un sous-sol aveugle, humide et noir. Le secret de Paton, c’est que le Trou ne lui avait jamais fait grand-chose. L’obscurité avait quelque chose de bienveillant. Elle pouvait vous envelopper, vous absorber, jusqu’à ce que vous fassiez partie d’elle. Ce qui inquiétait les autres jeunes – l’absence de fenêtres, les ténèbres épaisses – ne le dérangeait pas. À travers la fenêtre noire du Trou, on pouvait s’échapper vers un riche néant obscur. on pouvait disparaître. »

Ajouter à ces personnages les décors, logements, bars, pubs, ruelles sombres, cimetière, lieux de crimes, immeubles en démolition où subsistent des résidus de pauvres vies, petit jour ou ciel changeant, un peu de l’air vif des Highlands quand Paton part faire du camping ( …! ) , ajouter encore les effluves de bière et de whisky et le regard inquiet de Duncan McCormack, et vous avez ce très bon livre dans lequel les réponses ne viennent qu’à la toute fin et, même si on est suspicieux tout au long des pages, la fin est une apothéose de révélations, une fin qui, comme je le dis au début de ma parlotte, n’en est pas totalement une. Une suite peut-être avec ce Duncan McCormack attachant ? Je ne dirais pas non !

McCormack et Goldie vont manger, boire et réfléchir au Blue Bird Café, et entendent Donovan

Excellent moment de lecture, un bon vrai polar, plus violent dans ce que sont les personnages que dans les actes, et Glasgow versant sombre.

« Le graveur » – Bronwyn Law-Viljoen – éditions Zoé/ Ecrits d’ailleurs, traduit par Elisabeth Gilles

« Décembre 2005

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans la maison, au jardin, ou en route pour faire des courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film. »

Une lecture à des lieues de ce que j’ai lu précédemment, par une auteure sud-africaine. Chez Zoé, j’avais lu déjà « La voisine », par une femme sud-africaine elle aussi, et j’avais beaucoup aimé.

Surprise, intéressée et séduite par ce roman choral et touchée par ce personnage lunaire, un grand homme mince, maigre même, distrait souvent, et qui vit intérieurement de façon intense. Le récit se déroule sur 40 ans, par bonds en avant ou en arrière et March Halberg, lui, fait du taï -chi en pyjama dans le jardin de sa maison à Johannesburg. Dit comme ça, ça parait drôle; ça ne l’est pas. Mais c’est émouvant. Si ce personnage qui passe le plus clair de son temps dans son atelier de graveur amène un sourire sur les lèvres avec ses étourderies, c’est un sourire plus affectueux et compassionnel qu’autre chose. Car au fil des pages et des voix, on va comprendre qui est March, rêveur peut-être, oui, mais pour moi, c’est un homme empli d’un profond chagrin amoureux, un homme qui vit plus dans son monde que dans le monde. Sa distraction est un retrait, dans cette société encore sous le règne de la ségrégation, March vit dans une résidence fermée, et c’est toute une affaire pour laisser passer Stephen, son jardinier. Sa vie est essentiellement emplie de femmes qui à tour de rôle vont nous apprendre plus sur l’histoire de March. Il y a Ann, sa mère, Théa, une véritable amie mais aussi l’amour inaccompli de sa vie, source de son chagrin, c’est Théa qui va prendre soin de March, veillant sur lui et sur son œuvre, sur lui si distrait, un amour chaste mais intense, infini.

« Mon Dieu, je me comporte comme un adolescent amoureux! Troublé à la pensée de la femme que je connais depuis trente- quatre ans, qui ne me réserve plus aucune surprise mais dont la présence agite la mare quasi stagnante de ma vie comme une grosse pierre qui projette ses éclaboussures. Qui fait lentement remonter à la surface tout ce qui se décompose au fond et finit par former un nuage dense où je me débats en crachotant. Comme si je venais juste de comprendre que je pouvais respirer. »

 

Il y a Helena, galeriste ( j’aime beaucoup Helena et puis Stephen, professeur de lettres exilé du Zimbabwe, et qui sera le jardinier de March et finalement un peu plus que ça, un début d’ami pour cet homme solitaire. Stephen, séparé de son épouse Jestina.

« Je pensais à Jestina aussi, dans notre petite maison, et au feu dans le poêle, qui en ce moment devait brûler au ralenti. J’étais parti si loin d’elle pour me retrouver dans un lieu où j’attendais un seul mot qui changerait ma situation. À quoi en étais-je réduis. La colère me portait un peu et certains jours je l’entretenais comme la flamme d’une chandelle, la protégeais mentalement de la main et la regardais vaciller et crépiter. Mais elle était menaçante aussi et je la maintenais à distance autant que je le pouvais. pour pouvoir continuer et trouver le moyen de rentrer. »

Une autre femme intervient dans l’histoire, c’est Jane, la sœur morte jeune et brutalement, aimée tendrement par son frère.

Donc March est graveur. C’est l’occasion de nombreuses pages merveilleuses sur cet art; j’ai appris beaucoup de choses sur les procédés, mais jamais on n’est là dans la pure description technique, parce que c’est March qui opère et March n’est pas un homme ordinaire. March est un artiste prolifique, qui grave, imprime, grave et imprime encore, cherchant la perfection. Et sa maison est absolument débordante de ces gravures, des épais papiers où l’imaginaire et les obsessions de March s’affichent , une pléthore d’œuvres.

Théa, à la mort de March, va entreprendre le grand tri et le grand référencement de l’œuvre de son cher ami. Elle se fera aider par Helena qui va ainsi entrer avec une certaine stupéfaction dans cette œuvre incalculable, signée ou pas, dans l’univers mental de March et de ses personnages à l’allure de grands oiseaux – comme lui – ses femmes à chapeau, longue, élancée, de toutes ces créatures qui on le comprend ont hanté l’artiste.

« Cela la rongeait, ce sentiment de responsabilité ou peut-être le fait de se sentir obligée de rester dans cette maison vide pour y trier les choses accumulées par quelqu’un d’autre au cours de sa vie. Les promesses faites aux morts.C’était ce qu’elle avait reçu en héritage, elle y faisait face comme un boxeur qui crache son sang mêlé d’eau, refusant de s’effondrer, et elle se demandait s’il se trouvait quelqu’un dans son coin du ring. »

Mais c’est Helena qui devra porter cette œuvre au public; alors elle observe, après la mort de March qu’elle n’a pas connu, l’atelier dans ses moindres détails, elle refait l’histoire de cette somme d’heures, d’années à dessiner, graver, encrer, imprimer. En véritable connaisseuse, elle envisage March à travers son atelier, et ses outils et les traces de son travail:

« March a passé sa vie seul dans l’atelier, sans personne à ses côtés lorsqu’il ôtait une gravure de la presse. Il était artiste et graveur. Je n’avais pas encore regardé ses images de près, j’ignorais donc quel type de graveur il était – minutieux ou indifférent -, ce qui lui importait dans le résultat final, comment il traitait le papier, s’il visait à la reproduction parfaite d’un tirage à l’autre pour une même édition. Ses outils étaient usés mais il en avait pris soin, j’imagine que c’était un signe. »

Bien difficile d’écrire là-dessus. L’écriture est belle, bien rythmée et rend à merveille les ambiances. Dans les retours vers le passé, on assiste à des funérailles, avec Stephen on revient dans le monde réel du contrôle des papiers, des laisser-passer et de l’exil, avec Théa et son tempérament vif, on comprend l’amour que March lui porte sa vie durant…et on comprend quels furent les chagrins de March, on comprend mieux les relations de cet homme aux femmes de sa vie, et le cœur de sa vie, la gravure. Peut-être aussi que Stephen aura été un changement dans la vie de March, buvant le thé et discutant poésie; March semble à ces moments se réveiller de ses brumes, et ce sont de très beaux passages ( chapitre 22 – juillet 2006, Stephen ).

J’insiste tout de même sur l’univers de cet atelier de gravure, impressionnant par son côté très technique, mais par là même le talent de l’auteure à rendre la poésie de ce travail sans nous ennuyer. La technique est alors partie de la magie et personnellement je suis admirative des savoir-faire manuels, artisanaux. En cela ce livre m’a enchantée. 

« Les actes nécessaires à l’apparition de mon dessin n’ont rien d’original. Ils sont répétition, habitude et mémoire corporelle de comment se fait une gravure. Chaque matin, lorsque j’entre à l’atelier, j’en reviens à cette série de petites actions qui m’absorbent. Elles me trahissent rarement. Seul un faux mouvement de la main, un excès d’essuyage ici ou là, ou le fait d’oublier de régler la pression sur le plateau peut conduire à un ratage quelconque mais rien qui ne puisse être arrangé avec un deuxième essai. Je jette une gravure trop pâle, je recommence et, tout en appliquant l’encre sur la plaque, je prends ma respiration et dans cette respiration il y a l’excitation de ce qui va advenir. »

Enchantée par la lumière qui émane de ce livre, la beauté et l’amour de l’art, la délicatesse de l’écriture, la tendresse qu’on perçoit de l’auteure pour ses personnages. Comme le dit la 4ème de couverture, « des pages lumineuses sur l’art de la gravure », mais je dirais aussi que si on sait peu ou rien de cet art et qu’on est un peu curieux on a tout à gagner ici.

Les illustrations ici sont des œuvres et des artistes dont il est question dans le roman.

Ce fut une belle lecture apaisante, douce et poétique.