« Amqui » – Eric Forbes – Le Mot et le Reste

« MONTRÉAL

Pour de nombreux ex-détenus de la prison de Bordeaux, ce mythique pénitentier du nord de l’île de Montréal, la réinsertion débutait souvent par un simple trajet d’autobus. Celui de la ligne 69, sur le boulevard Gouin, qui menait de la station de métro Henri-Bourassa, et dont un des arrêts était situé sur sur le terrain même du centre de détention. Un trajet qui, pour d’autres, loin de représenter un nouveau départ, signifiait plutôt le début de la fin.

L’homme imbibé de pluie qui venait de prendre place dans l’abribus savait, lui, de quel côté allait basculer son destin. Il l’avait planifié. Pendant des semaines. Jusque dans les moindres détails. Tout en sachant pertinemment que, malgré tout, les choses pourraient bien ne pas se passer comme prévu. »

Ça faisait un moment que je n’en avais pas lu un, un roman policier pur et dur. Ici en québecois, ce qui donne une note parfois très très comique aux scènes les plus saignantes, et il y en a un bon lot, ce qui n’est pas pour me déplaire.

« -Non , mais je rêve, ciboire! explosa de nouveau Leblanc. C’est-tu un moulin à vent, icitte, crisse?On dirait que n’importe qui peut entrer, ramasser ce qu’il veut, pis partir avec! As-tu besoin de quelque chose, Sophie? Vas-y, fais-toi plaisir, j’ai pas l’impression que c’est ce monsieur- là qui va t’en empêcher! Tiens, la vieille plante laide dans le coin, là-bas, tu la veux-tu? Je me fais peut-être des idées, Trottier, je suis peut-être parano, mais j’ai comme l’impression qu’y a quelques chose de louche qui se passe icitte. »

C’est une catharsis en ces temps de contraintes, de se mettre dans la peau de ce tueur assoiffé de vengeance. Un fois encore, j’ai aimé l’absence totale de niaiseries sur le beau bon vieux Québec, ramenant à la réalité, dans un Montréal à l’automne pluvieux, d’un quotidien qui ne diffère pas tant de celui de notre pays et des autres. 

Tout en déambulant parmi une foule étonnamment compacte pour une fin de matinée, il s’avisa qu’au moins deux des ces librairies avaient récemment fermé leurs portes: l’industrie du livre semblait avoir sérieusement périclité ces dernières années. Les vitrines des commerces étaient désormais tapissés de graffitis indéchiffrables, sans doute l’œuvre d’un quidam en mal de reconnaissance artistique.

Il entra à la librairie du Square, la première librairie qu’il avait fréquentée lors de son arrivée à Montréal, plusieurs années auparavant, et s’imprégna de l’odeur si caractéristique de l’endroit. »

Rencontre avec deux personnages, chacun entouré de figures plus ou moins avenantes, on croise pas mal de monde, des gens pas toujours très fréquentables, un bon lot tombera avant la fin, en une salutaire hécatombe pour les deux héros. Car il s’agit bien de héros, fatigués, certes, mais encore prêts à aller au bout d’une action. On est pas là dans un roman où émerge l’émotion, non, mais les actions s’enchaînent jusqu’à révéler les tenants et aboutissants de cette course sanglante. 

Qui sont-ils, ces deux héros? Le « méchant », « l’homme imbibé de pluie » et qui sait quel sera son destin, c’est Étienne Chénier, libraire de son état et qui sort tout juste de prison où il est resté 4 ans pour meurtre, lâché avant l’échéance pour des raisons qu’on ignore. Il sort et a déjà tracé le chemin d’une terrible vengeance.

« -Il trempait dans le milieu?

-Chénier? Du tout! Je sens que tu vas l’aimer, celle-là: il était libraire.

Leblanc haussa un sourcil.

-Sérieux? Il a l’air de quoi? Il est vert pis il a des muscles qui lui poussent partout? 

-Non, il est pas particulièrement costaud. Sauf qu’il a fait du karaté et plein d’autres sports virils.

-Une espèce de Jean-Claude Van Damme?

-Mais un peu plus cultivé. Les libraires, c’est cultivé.

-Tu m’en diras tant.[…] »

Le second dont je ne peux pas dire que c’est « le gentil », c’est Denis Leblanc, le flic, l’enquêteur pas très en forme, ventre en avant et alcoolémie assez stable vers les sommets. Flanqué de Sophie, sa partenaire, celle qui souvent sauve la mise, il va se lancer sur la piste de Chénier. 

Car le libraire a le flingue facile et sème les cadavres comme moi mes radis, à la volée. Mais enfin pourquoi? Libraire, ce n’est pas un métier qui pousse au crime, si ? 

« Une balle dans la nuque, et le corps du chauve glissa sur le sol, où ses sphincters se relâchèrent, répandant dans la pièce une odeur nauséabonde. Laide, la mort. Pas comme à la télévision, où on peut toujours zapper vers Télétoon. »

Il y a derrière tous ces meurtres bien sûr une raison solide – on peut dire valable pour un meurtre? – en tous cas une rage impossible à juguler de régler tous les comptes et les passifs et Étienne, que je trouve plutôt sympathique, ne va pas reculer – c’est un euphémisme –  et ira jusqu’au bout.

Quant à Denis Leblanc, lui fait plutôt de la peine, orphelin de son jeune fils décédé, Raphaël, il boit et boit encore, même en cachette, dès qu’il peut. Il a pourtant encore de bons réflexes de flic et prend tous les risques: il n’a plus rien à perdre. 

« Le chien s’était tu, l’endroit était désormais silencieux. Les scènes de crime l’étaient rarement. Enquêteurs, techniciens et photographes se bousculaient continuellement autour du cadavre, telle une meute de hyènes affamées se disputant un morceau de viande. Leblanc aimait cette cacophonie. Elle lui évitait de trop penser à la victime. »

J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, avec ce roman où l’humour plutôt noir est bien présent, dont tous les meurtres m’ont détendue,… oui, je sais, ça ne se dit pas, mais l’ambiance de ce roman m’a fait du bien, sans doute un défoulement par lecture interposée…Les gens que descend Étienne, ont semble-t-il bien mérité leur sort , des escrocs, des lâches, des gens de peu de qualité…Exemple, Guimond avec sa secrétaire Karine, sa maîtresse (un extrait un peu long, mais représentatif de la veulerie de Guimond ) :

« Karine Dufresne habitait avec ses quatre chats dans un demi-sous-sol du secteur Bouliane, un appartement crasseux et humide que Martin Guimond exécrait particulièrement, l’endroit lui rappelant ses années de jeunesse à Québec, alors que, pauvre comme Job, il avait du partager son logis avec une armée de cafards et une peuplade de colocataires tout aussi rebutants. Il l’aimait bien, Karine, mais depuis qu’il l’avait embauchée comme secrétaire, l’été dernier, la jeune femme, une rousse spectaculairement idiote, le tannait sans cesse pour qu’il lui déniche un appartement décent où elle pourrait enfin le bichonner à souhait. Or, Guimond, qui envisageait de mettre fin à leur liaison dans un avenir très rapproché, refusait obstinément d’accéder à sa demande. Dans une si petite ville, où les ragots circulaient rapidement, son épouse, héritière d’un  riche homme d’affaires ayant fait fortune dans le commerce de voitures, risquait vite de découvrir le pot aux roses. Ce qui serait éminemment catastrophique pour l’avenir financier de Guimond. »

 

Je sais, ça ne se dit pas non plus. Mais avec un roman aussi politiquement incorrect je me permets cette liberté, c’est là entre de nombreux autres un des plaisirs de la lecture: commettre par procuration des actes que la loi réprouve…Non ? En quelques lignes, quelques figures:

« Trois hommes de Néanderthal l’observaient de la même façon que l’on scrute un virus exotique à travers la lentille d’un microscope: front plissé, narines dilatées, bouche grimaçante. Deux se tenaient debout, côte à côte, les mains dans les poches: un grand plein de cheveux avec une sale gueule imberbe et un autre de taille identique, tout aussi chevelu, mais possédant, lui, une répugnante barbe broussailleuse. Accroupi tout près de Chénier, le troisième, celui qui l’avait giflé, était pour sa part l’heureux propriétaire d’une bouille décente, presque avenante. Le genre de type qui accepte avec un peu trop d’enthousiasme de personnifier le Père Noël. »

Il est vrai que comme le dit la 4ème de couverture, Chénier va être vraiment sanguinaire, face à un flic alcoolo mais coriace. Très bel épilogue, avec un libraire revenu à sa vie de libraire, mais…pour moi un roman jubilatoire et ça ne se refuse pas.

« Il ouvrit un tiroir, saisit son arme et s’élança vers la sortie. » 

L’auteur est natif de Amqui:

« Municipalité d’un peu plus de six mille habitants, Amqui est nichée en plein cœur de la vallée de Matapédia, au seuil de la Gaspésie, à cet endroit précis où le lac Matapédia, comme s’il franchissait soudain un étroit goulot, se métamorphose en foisonnante rivière à saumon.[…]En langue micmaque, Amqui signifie: » là où l’on s’amuse ». Une des explications avancée pour expliquer ce toponyme serait le tourbillon créé par les rivières Humqui et Matapédia, qui se croisent au milieu de la ville. L’hypothèse la plus crédible était par contre beaucoup moins métaphorique: Amqui aurait jadis été un endroit où les Amérindiens tenaient leur pow-wow, un rassemblement festif et religieux, durant lequel on en profitait pour régler des conflits, nouer de nouvelles alliances et faire du commerce. »

« L’homme de trop » – Thierry Aué – La dernière goutte

« Une si belle journée

C’était une  journée si miraculeusement belle que, de peur de la gâcher, il s’efforça de la vivre comme une journée ordinaire. »

Un bref article sur ce livre comme Christophe Sedierta et sa chouette maison La dernière goutte sait nous en proposer. Et il faut du culot, de la personnalité et le vrai goût des mots et des textes. Il est de ceux qui prennent des risques, et il faut lui en être reconnaissant, qu’on soit auteur ou lectrice. Ce recueil est de ceux qui sont de cet ordre : surprenant, déroutant et exigeant. Exigeant en ouverture d’esprit, en capacité à se laisser envoyer dans d’autres sphères mentales et d’autres strates de l’esprit humain, de la société, bref, il faut être prêt à décoller.

Ici donc de courts textes difficiles à qualifier – ça, c’est déjà un truc qui me plaît – un recueil qui d’une phrase – mais parfois la phrase est longue à faire un chapitre- glisse vers des textes plus longs sans pour autant s’étaler trop, certains laissant le lecteur finir ou poursuivre l’histoire mentalement, pour autant qu’il y ait ce qu’on appelle une « histoire » car ce sont là plutôt des distorsions, des fables farfelues, étranges, drôlatiques, des dérapages pas trop bien contrôlés de la réalité, des digressions à partir de rien ou de pas grand chose, des divagations…et on va de surprise en surprise, sans trop savoir où on nous emmène ( souvent nulle part, il y a un côté farces et attrapes, je trouve ). Attention POURTANT, il y a de vrais sujets, comme le couple, l’amour – un coup de foudre –

« Elle a déboulé de nulle part sur son étrange monture couleur isabelle.

Je venais juste d’ouvrir ma porte dans l’idée d’aller faire un tour jusqu’à ma boîte aux lettres, lorsque je l’ai vue passer en danseuse le portillon avec ses grosses sacoches qui ballotaient comme des huîtres sur le porte-bagages, slalomer entre les nids de poule du chemin puis exécuter une courbe gracieuse en passant sous les rosiers avant de venir se poser à mes pieds, toute frémissante et dégoulinante de perles transparentes. Trois étincelles de pluie ont sauté de son visage pour venir vaciller sur mes joues. « 

les relations humaines, le travail, la nostalgie, la solitude, les obsessions et surtout il y est souvent question des livres, de la littérature et de l’écriture – qui intègrent tous les sujets précédents –

« Tu ne sais pas ce qui t’a pris d’entrer aujourd’hui dans cette librairie, « Jamais, plus jamais les pieds dans une librairie !' », t’étais-tu exclamé en crachant par terre le jour où tu avais décidé que, quoi qu’il arrive, jamais plus tu ne toucherais à un seul livre et ne succomberais à cette tentation qui avait fait de toi, au fil du temps, un enragé de la lecture, et, pour dire les choses clairement, c’est-à-dire en pesant les mots, un vrai malade de la littérature et un vrai drogué des livres. Que s’est-il donc passé dans ta tête? »

Donc un post court pour ce petit bouquin si original, je l’ai lu il y a 3 mois déjà, ne savais comment aborder la façon d’en parler, et voilà, c’est fait comme ça m’est venu, avec quelques extraits qui m’ont fait comme à l’habitude corner les pages. Un des textes fait référence à Richard Brautigan, et indéniablement on croise ici son esprit. 

J’ai aimé ce livre très spécial et je n’oublie pas de le dire, rempli de poésie;  encore merci à La dernière goutte à laquelle je souhaite une longue vie et encore de beaux textes, des textes insolites et beaux à partager.

« Alors OUI ! dans la vie il y a de ces moments inextricablement embrouillés où le bon sens lui-même semble avoir perdu les pédales. Profitant de la moindre faille, la pensée se met en route au quart de tour et rien ne peut plus l’arrêter sur sa belle lancée. Avez-vous déjà essayé d’arrêter une pensée en pleine course ? »

« L’enfant lézard » – Vincenzo Todisco,éditions ZOE, traduit par Benjamin Pécoud

« L’enfant ouvre d’abord l’œil droit, puis le gauche. Il a la tête à deux endroits. Une fois à Ripa, où rien ne peut lui arriver, et une fois à l’appartement, où il doit compter ses pas. Quatre pas jusqu’à la table, deux jusque sous le buffet, un grand pas jusqu’à l’évier et dix petits pas de la cuisine jusqu’au milieu du long couloir. le point le plus éloigné est la stanza in fondo, la chambre du fond. En cas d’extrême urgence, il faut à l’enfant exactement vingt-trois pas pour y atteindre la grande armoire.

Dehors aussi, l’enfant veut compter ses pas. Mais la lumière vive frappe son visage et l’aveugle.

La nuit surgissent les loups. Il faut marcher à pas feutrés. Mais les loups le trouvent quand même. Ils se penchent sur son lit et montrent les crocs. L’enfant appelle doucement Nonna Assunta: » Parle-le moi, chuchote-t-elle, parle-moi et serre les poings, alors les loups ne te feront rien. » »

Ce début étrange est l’ouverture d’un roman très particulier, un roman à l’écriture sans fioritures, semblable à la vie des personnages, et ce qui pour moi le qualifie le plus c’est un roman sans joie. On a le cœur serré pratiquement tout le temps en lisant cette histoire de « l’enfant lézard ».

Mais qui est donc cet enfant qui compte ses pas, se terre sous le buffet, se cache sur l’armoire, se déplace sans bruit, grimpe, rampe et se tapit ?

« Au début le père n’a le droit de rester que neuf mois par an dans le pays d’accueil, et même moins quand le travail manque. Il habite au baraquement ou trouve à se loger chez des connaissances. Il rentre ensuite au pays pendant trois mois. Tant que la mère n’a pas d’emploi stable, elle ne peut l’accompagner dans le pays d’accueil qu’à titre de touriste. prononcer ce mot la fait rire: « C’est plutôt une vie de gitans qu’on mène. »

À Ripa, la mère doit se rendre utile. Elle le fait à contrecœur et dit qu’elle n’a pas eu de jeunesse. Il y a la mère d’autrefois qui était beaucoup plus jolie et celle d’aujourd’hui qui s’assied au bord du lit et regarde dans le vide. »

Il faut savoir que l’auteur a écrit ce livre en allemand, il est le fils d’immigrés italiens installés en Suisse allemande. C’est le premier livre qu’il écrit dans cette langue, qu’il qualifie de « langue de tête » en opposition je suppose à sa « langue de cœur »: les précédents étaient en italien. Je ne me suis pas penchée sur sa biographie, me contentant de ce qui est dit en 4ème de couverture. Et je ne peux évidemment pas m’empêcher de penser qu’une part de son expérience de vie compose cette terrible histoire, sans pour autant que ce soit la sienne ou celle de sa famille d’ailleurs, mais par ce biais, il parle de cette vague d’immigration italienne des années 60/70, et plus globalement des travailleurs dits « déplacés ».

« Nonna Assunta se rend au cimetière avec l’enfant. Ils se tiennent par la main en silence. Elle lui montre les tombes et lit les noms inscrits sur les pierres. Certains aïeuls sont enterrés là. Sur la tombe de Nonno Eraldo, il n’y a pas de photo. Nonna Assunta dit qu’elle n’en a pas.

Entre-temps le printemps est arrivé. Le visage de Nonna Assunta pâlit quand elle annonce à l’enfant: »La semaine prochaine, tes parents viennent te chercher. Ça n’est pas autorisé normalement, mais ta mère veut t’avoir avec elle, il faut la comprendre. »

Les parents de l’enfant, le père d’abord, puis la mère, quittent leur pauvre village pour travailler dans un pays plus riche, Allemagne, Suisse ? Mais l’un ou l’autre accepte les adultes, des bras, des mains, de la main d’œuvre, mais pas les enfants. La mère va confier l’enfant à la grand-mère tant aimée, Nonna Assunta, le cœur aimant de ce petit garçon si spécial…Mais la mère ne supportera pas la séparation si longue d’avec son petit; il voyagera caché , entrera en douce, furtivement dans le pays « d’accueil », et sera tenu enfermé dans l’appartement, devra être silencieux et invisible à d’autres yeux que ceux des parents.

Mais outre cette vie qui n’est pas celle que doit avoir un enfant, il est tout de même particulier, ce gosse. On n’arrive pas à lui donner un visage, il n’est qu’un corps qui glisse d’ici à là sans bruit, incolore, inodore, silencieux. Il y aura une sorte d’émancipation peu à peu, l’enfant créera des liens, sortira en cachette et toujours aussi furtivement; mais caché, il l’est plus que physiquement, il est comme annihilé par ces années d’invisibilité forcée, privé d’une existence au monde.

« Les parents comptent les années et en sont maintenant arrivés à 1970. La mère continue à sursauter quand on sonne à la porte, et elle continue à pleurer quand l’enfant lézard s’accroupit dans un coin et s’égare dans ses monologues,ou qu’il disparaît et reste introuvable.[…]

Tandis que la mère ne voit pas d’issue, qu’elle se tait et pleure et que le père augmente le volume de la télévision, l’enfant lézard gratte le mur avec ses ongles. Il parle seul à voix haute et bute à tout bout de champ sur ses phrases, si bien que le père finit par se boucher les oreilles face au téléviseur qui marche à plein volume. »

Je ne peux pas en dire plus, mais le fond de l’histoire c’est une forme perverse de maltraitance de ce « pays d’accueil » qui n’accueille pas les enfants nés ailleurs. Il y a le patron, le père qui travaille comme un damné, la mère qui va travailler aussi et cet enfant lézard, seul. Et le silence, et la peur de tous, parents et enfant – hanté par des loups –  et l’éveil du garçon qui grandit et sait qu’il existe un dehors.

C’est une histoire terrible. Seule la Nonna est lumineuse, chaleureuse, les quelques passages de la famille italienne, Nonna, tante Melinda, les oncles et Emmy l’amie inespérée donnent un semblant de vie à ces jours laborieux, durs, tristes…mais même les quelques heures arrachées au travail n’offrent que des ombres de sourires. L’image du lézard est parfaite, animal à sang froid, furtif, fuyant, insaisissable…mais que c’est triste collé au mot « enfant »…

« L’enfant lézard ne cesse de s’aménager de nouvelles cachettes et il faut des heures aux parents pour le retrouver. il traverse les pièces comme un Indien qui approche à pas feutrés, sans laisser de trace. Il campe derrière les rideaux, se drape dans les couvertures, rampe sous le lit, enroule son corps dans les tapis, se glisse dans le panier à lessive et se couvre de linge, grimpe entre les vêtements dans l’armoire. Il peut rester parmi les robes et les manteaux jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune lumière qui perce les fentes. La mère passe en revue toutes les cachettes, mais il y en a toujours une qu’elle ne connaît pas encore. »

Il faut se préparer un peu pour cette lecture qui peut affecter le moral, en ces temps qui (re) confinent. On y ressent une solitude intense et inquiétante. C’est donc un très bon livre, remarquable par sa capacité à nous faire éprouver ce qu’il diffuse, et c’est en cela que sa lecture n’est pas aisée. Mais c’est vraiment un sujet qui reste d’actualité, sur la séparation, la privation de liberté et les liens humains qui nous sont si nécessaires pour le rester nous, des êtres humains.

Le disque préféré de la mère, comme une réminiscence de jeunesse, de joie, d’énergie…toutes disparues.

ICI, un lien très intéressant . Et un AUTRE

 

« Ensemble, on aboie en silence » – Gringe – récit – éditions Harper Collins/ Traversée – Wagram Livres

« Mr Tranchant, bonjour. On est tombés un peu par hasard sur une interview où vous parlez de vos références littéraires et de la maladie de votre frère. Vous savez quoi ? On adorerait que vous puissiez en faire un livre. Imaginez : sous forme de récits alternés, vous raconteriez l’épopée de deux frères traversés par la fracture. Un objet littéraire capable de documenter l’air de rien, mais aussi d’éclairer, d’émouvoir, et même de sidérer le lecteur. Un récit qui lui ferait découvrir deux nouveaux auteurs par la même occasion… »

Je rédige ici un post très court. Ce livre, ce récit est court mais intense et bouleversant, il dit aussi pas mal de choses sur notre société, où le discours l’emporte sur l’action, en tous cas dans ce thème du trouble psychiatrique.

Je ne savais même pas qui est Gringe et je me dis qu’au fond, sa notoriété et ce qu’il fait dans la vie importe peu pour la lectrice. Face à ce qu’il raconte ici avec son frangin, face à cette histoire dure et tendre à la fois, ce qui compte, et ce qui me rend cet homme tout à coup important, c’est ce que dévoile ce livre, cet amour fraternel envers et contre tout. Cette histoire de dérives, ce grand frère et ce petit blondinet aux cheveux en pétard, sur la photo, ce duo fusionnel. Le grand frère Gringe/Guillaume et le petit Thibault qui s’avérera schizophrène, hanté par des voix qui brouillent le monde réel. Les deux écrivent. Et avec quel talent, et quelles émotions ce livre soulève en bourrasques…

De l’enfance évoquée ici, jusqu’au présent, ce sont des vies pleines de fracas, de perturbations, d’errements même, mais deux vies d’amour fou mis à l’épreuve de la maladie. Deux natures antagonistes qui se complètent comme deux pièces d’un puzzle, mais qui mettent du temps à trouver le bon sens de l’emboîtement, si vous voyez ce que je veux dire.

Il y aura une rencontre aussi, avec Boris le psychiatre, qui va marquer un pas dans l’histoire familiale où la culpabilité envahit tout l’entourage de Thibault, Boris va lever ce sentiment douloureux :

« Je viens de passer les dix dernières années de mon existence à tirer des conclusions sur les causalités de la maladie de Thibault. Me jugeant, jugeant mes parents.

Évidemment, apprendre que la schizophrénie de mon frère découlerait d’une anomalie génétique et pas seulement de son environnement me soulage d’un poids. Mais la recherche n’avance que trop lentement. Et si je me réjouis d’apprendre que, d’ici des années, elle pourrait considérablement aider les malades à mieux vivre, la seule chose qui m’intéresse est la santé de mon frère ici, et maintenant.

Verrai-je un jour sa guérison? »

L’humour n’est pas absent de ce récit; exemple:

Chapitre page 163,  Frères de légende, un « hommage aux pressés d’entrer en cours uniquement pour choper les places du fond, près du radiateur »

« Aux frères Coen, pour notre conversion au « dudéisme » avant l’heure, nos journées passées en robe de chambre et les samedis soir à siroter des white russians au bowling de Mondeville.[…]

Aux Blues Brothers, parce qu’on part toujours en « mission pour le Seigneur » et que seules Ses voix et celles dans la tête de mon frère sont impénétrables.

Aux frères Grimm, pour les histoires pas toujours féeriques qu’on vous raconte là et la cabane en pain d’épices qu’on fera construire avec l’argent du livre. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Ensemble, on aboie en silence  » – quel titre… – 

Un violent coup de cœur pour cette histoire d’amour.

« Croc fendu » – Tanya Tagaq – Christian Bourgois éditeur, traduit par Sophie Voillot, illustré par Jaime Hernandez

« 1975

Des fois on se mettait à l’abri dans le placard quand les ivrognes rentraient du bar. Assis, cachés, les genoux collés, on espérait que personne ne nous trouverait. Chaque fois c’était différent. Des fois on n’entendait que des coups, des cris, des plaintes, des rires. Des fois la vieille venait nous rejoindre et nous enserrait dans son amour déchirant. Son amour si puissant, si lourd qu’il ressemblait à un fardeau. À l’époque, je savais que l’amour peut-être une malédiction. Son amour pour nous la faisait pleurer. Le passé se changeait en rivière qui s’épanchait par ses yeux. Le poison de l’alcool, porté par son haleine, emplissait la pièce. Elle nous agrippait en gémissant pour nous embrasser, embrasser les seules choses dont elle n’avait pas à se méfier. »

Dire que ce livre est bouleversant, c’est bien faible, déchirant, révoltant, on est plus proche du juste. Il faut pour cette lecture faire table rase de notre culture, ou presque.

C’est un livre cru, de chair crue, à vif et ravageur. Anticonformiste et violent. Mais beau, poétique et plein d’amour.

L’auteure dédie ce roman

« Aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats. »

Tanya Tagaq est une chanteuse de gorge inuit, mais une chanteuse punk quand même, et son premier livre se déroule dans le Nunavut. La narratrice est une toute jeune fille. Oublions donc tout de notre culture, et arrivons avec respect dans ce monde de glace et de magie. Un monde sensuel, par les sens de l’héroïne, qui n’a pas de nom:

« Les odeurs libérées par le dégel printanier soulèvent en nous un furieux besoin de mouvement. L’air est si propre qu’on peut flairer la différence entre la pierre lisse et la déchiquetée. Humer l’eau qui ruisselle sur l’argile.

L’odeur sucrée du lichen. Le lichen vert ne sent pas la même chose que le noir. Au printemps, on respire la mort de l’automne passé et la croissance de cette année; le lichen plus ancien apprend au jeune à pousser.

Le gel piège la vie, immobilise le temps. Le dégel les délivre. On renifle les empreintes de l’automne passé, la décomposition récente de tous ceux qui ont péri dans les griffes de l’hiver. Le réchauffement de la planète relâchera les odeurs les plus profondes, fera jaillir des histoires du pergélisol. Qui sait quels souvenirs enfouis se cachent sous la glace? Qui sait quelles malédictions? Les rumeurs de la Terre libérées dans l’atmosphère ne pourront provoquer que des ravages. »

Il faut venir sans arrogance dans l’univers de cette adolescente qui aime filles et garçons, qui aime prendre des risques, se jeter des défis, qui cultive aussi en secret des pouvoirs que je dirai chamaniques, en tous cas, elle sait absorber ce qui l’entoure et en avoir alors des visions chimériques et/ou prémonitoires. On lira ici des scènes hallucinées et hallucinantes de l’héroïne sous les aurores boréales.

« L’Aurore boréale enfle encore, revêt des formes de visages flous, omnipotents, salvateurs et assassins. ils se font plus nets, je vois des Tantes et des Arrière-grand-mères. Je vois des Ancêtres et des enfants à venir; les jeunes commencent à peine à se développer, à préparer leur âme pour la prochaine rotation de leur Périple terrestre. on met des millénaires à retourner sur Terre après la mort. La majesté de nos ancêtres m’arrache des larmes, je dis merci d’avoir la chance d’en être témoin. Mes larmes gèlent. Ma chaleur intérieure se met à brûler et le monde chavire. »

Avec beaucoup de pudeur, avec je trouve une volonté de ne pas faire de sensationnel, les violences faites aux filles, aux femmes sont ici comme une ligne constante, ténue et diffuse. Par contre, notre jeune fille traverse le livre emplie de colère, de désir de vie, de désir de risques, notre gamine insolente et téméraire nous immerge dans ces traditions inuits où les chairs, humaines comme animales se valent, où la nature est une entité puissante. J’ai marqué de nombreuses pages (24, 49 et plein d’autres ) que je préfère que vous lisiez vous-même, à cause de leur dureté, de leur crudité, à cause du fait que c’est difficile à assimiler côté estomac. Il est extrêmement difficile de parler de cette histoire absolument tragique qui quand j’ai terminé de la lire m’a laissé une étrange sensation de vide.

 »  Un garçon et une fille, je parle avec eux tous les jours.

Je suis pleine. Ils passent leur temps à me tirailler, à jouer avec moi, à me dire quoi manger. Souvent, ils veulent que je quitte ma conscience pour les rejoindre dans notre monde spirituel où on peut communiquer librement. On rit comme des petits vieux qui prennent le thé quand je leur tiens compagnie dans notre œil mental. Mes aînés sont dans mon ventre. Je les respecte et je les admire. Ils en savent tellement plus que moi. Personne d’autre n’est au courant tant ils remuent vite, comme des serpents dans mon ventre. Ce ne sont pas mes petits, mais mes égaux, mes guides. »

Je dirai la beauté parfois violente et crue de l’écriture, je dirai la finesse du regard sur l’adolescence et la féminité, je dirai le lyrisme des accès visionnaires sur la banquise, je dirai le goût de sang qui m’a envahi la bouche par moments, et la colère, l’immense colère que je ressens pour ce monde qu’on laisse – pire que ça qu’on aide à – mourir. Et la même intense colère pour ces moments durant lesquels une jeune fille, sur le lit, les pas s’approchant, trouve en elle la force de se fermer, de s’enclore au fond d’elle même, dans une autre dimension…pour moins souffrir. Une femme, la grand-mère du Plus Beau Mec, Helen, sera la bienfaitrice, l’amie l’épaule réconfortante, la solidité de la narratrice, très beau personnage:

« Helen et moi, on commence à se voir plus souvent. Sans jamais dire un mot sur ma grossesse, elle m’offre souvent de la moelle, de la soupe et du thé. Le plus clair du temps, elle parle l’inuktitut, qui envahit lentement ma conscience. Je commence à rêver en inuktitut et mes bébés frétillent de bonheur lorsqu’ils remarquent mon contentement. Je suis tellement connectée à mes tout- petits qu’à mes yeux ils sont devenus des individus. L’une est aussi douce et forte que le ventre qui l’abrite, l’autre a les arêtes plus âpres, il veut lancer des cailloux. L’une est plus petite, plus docile. L’autre la protège. »

Beaucoup de choses ici m’ont été difficiles à aborder, impossibles à vraiment comprendre, liées intimement à la culture de ce peuple, mais d’autres hélas sont tellement aisées à ressentir que ce livre n’est sûrement pas un livre qui fait du bien, à des années lumière d’un feel good, et c’est ce que j’ai aimé précisément : le malaise, souverain pour rappeler quelques réalités qui elles sont universelles. 

Ce qui n’empêche pas une infinie poésie, la construction alterne des chapitres en prose et de plus courts en vers. Sans oublier les très délicats dessins de Jaime Hernandez, qui si on les voyait hors du texte seraient juste « jolis », mais là, ils sont toute une histoire. Car notre héroïne, adolescente et frondeuse, s’adonne à tous les interdits.

L’histoire des Inuits me touche, comme me touche celle de tous ces peuples du continent américain ou d’ailleurs dont le mode de vie leur a valu l’extinction, la dissolution, l’effacement, la mise à mort lente… En écho à ce livre, écrit par une femme inuit, on peut aussi relire le formidable, triste et sensible « Grise Fiord » de Gilles Stassart.

En tous cas, « Croc fendu » n’est pas une lecture aisée émotionnellement parlant, c’est un texte d’une force incroyable, je lui rend hommage ici, et vous donne à écouter Tanya Tagaq, chanteuse punk ( je viens d’écouter plein de choses, d’en lire aussi…très intéressante personne volontiers provocatrice). J’ai trouvé une vidéo pour la chanson UJA, mais j’ai peur qu’elle ne rebute – oui, je prends des précautions avec mes visiteurs sensibles et ne vous propose que le son – bien qu’elle soit si adaptée à ce roman…Vous pouvez toujours aller voir par vous-même …