« On pleure pas au bingo » – Dawn Dumont, éditions HANNENØRAK, traduit de l’anglais par Daniel Grenier

On pleure pas au bingo« Je suis née dans une petite ville de la Saskatchewan appelée Balcarres. La ville elle-même surnommée « La fierté des Prairies », ce qui ne manque pas d’audace, pour une communauté où on trouve plus de boutiques et de commerces placardés qu’en activité.

Peu de temps après mon entrée dans le monde, on m’a installée dans l’automobile de mes grands-parents pour me relocaliser dans la réserve d’Okanese. Okanese veut dire « bouton de rose » en langue crie. La réserve n’a pas vraiment de surnom, bien que beaucoup l’aient rebaptisée « le trou de cul de l’univers », souvent après avoir perdu une élection. »

J’ai fini ce livre hier au soir, à regret tant j’ai pris de plaisir à cette lecture. Voici l’histoire de Dawn qui a grandi sur la réserve d’Okanese,« …dans notre maison verte sur la colline, avec notre mère et, parfois, notre père, jusqu’au jour où nos parents se sont séparés pour la 6945ème fois. Comme on dit, la 6945ème, c’est la bonne, et Maman s’est vraiment investie dans cette rupture. »

J’ai fini ce livre hier au soir, à regret tant j’ai pris de plaisir à cette lecture. Voici l’histoire de Dawn qui a grandi sur la réserve d’Okanese, Comme vous pouvez le constater avec ce début, la petite Dawn n’a pas sa langue dans sa poche. C’est elle qui va mener la visite de ce lieu, de cette époque, et de cette communauté. Ainsi que sa vie à elle, troublante, à la fois drôle et triste. Un peu en mode survie parfois. C’est Dawn qui va nous raconter son histoire. Sur un fond triste, elle fait de la « broderie », parce qu’elle rêve, elle travaille bien en classe, elle a de l’imagination et est parfois incomprise par les professeurs. De temps à autre elle a des moments de panique, comme des petites crises d’angoisse, elle est désorientée par des événements, par des gens, des choses qu’elle n’arrive pas à appréhender.J’ai souvent ri, mais il reste un fond triste à cette histoire.

Avec un humour décapant, souvent teinté d’ironie douce amère et souvent avec du second degré, la fillette va grandir en nous décrivant sa vie, celle des siens, ses rêves, ses chagrins et ses déceptions. Tous ses bonheurs qu’elle va chercher avec une folle énergie. parce que vivre à Okanese, ce n’est pas simple, ce n’est pas confortable.
Elle est comme on dit , »boulotte  » la jeune Dawn. Elle vit ainsi entourée de ses soeurs, frères, cousins, camarades de classe. Elle se défend bien à l’école d’ailleurs, même si ça ne parait pas évident. Dawn est intelligente, pragmatique, réaliste, lucide. Elle rêve bien sûr, mais redescend toujours de ses rêves un peu triste, un peu désolée, mais toujours elle revient à elle.
J’ai adoré son regard sur son monde, sur le monde, sur ce qui l’entoure, ses questionnements improbables parfois, et cruels d’autres fois. J’ai aimé son humour parfois involontaire aussi.
L’autrice avec ce beau personnage comme fil conducteur, dessine un monde décalé, par la force des choses et des politiques. Elle dessine le profil d’une société à la marge mais pas tout à fait. Je ne rajoute pas d’extrait, mais juste ce texte au dos du roman que j’ai dévoré et adoré.

Tout est là: voici la vie sur la réserve, en haute définition. Dawn, la narratrice, revisite sa vie familiale, se replonge dans ses années d’école et s’engage résolument sur la voie de l’avenir. Situé quelque part entre le roman d’apprentissage et le récit autobiographique. « On pleure pas au bingo » est un livre qui célèbre les différences culturelles et la puissance de la prise de parole par le moyen de ce remède traditionnel et universel qu’est le rire.

Au-delà des stéréotypes et des clichés sur les chiens errants, l’alcoolisme et les soirées de bingo, c’est l’histoire d’une fille qui découvre le plaisir de la lecture. C’est l’histoire de ses rêves, de ses ambitions, de son humour décapant. C’est l’histoire d’une ado rebelle, mais sensible, capable de nous faire découvrir la beauté et l’amour qui définissent les membres de la famille. »

Très gros coup de coeur pour moi. J’espère que ce roman est trouvable dans les librairies françaises. Cette maison d’édition se situe à Wendake au Québec. Wendake est un territoire autochtone (Wendat Huron ) que j’ai visité le mois dernier. Une expérience très intéressante qui fait réfléchir à ces civilisations d’une autre manière, tout comme le fait ce roman contemporain.

« La mère des larves » – Maude Jarry – Les éditions de ta mère (Québec )

La mère des larves par Jarry« C’est une sensation de brûlure qui me réveille, comme si quelqu’un venait de fendre l’épiderme de ma main droite avec une feuille de papier. Même à travers la pénombre de la chambre, les trois marques de griffes enflent à vue d’oeil à la surface de ma peau.

-Tabarnak, Richard !

La queue dressée dans les airs, mon chat s’éclipse de la pièce en courant. Le gars d’hier a dû partir en plein milieu de la nuit sans fermer la porte. J’ai beau l’aimer comme ma vie – le chat, pas le gars -, il est devenu tellement agressif dans les derniers mois que j’ai été forcée de lui interdire l’accès à ma chambre. »

Voici un premier roman québécois brillant, drôle, souvent « trash », mais aussi émouvant, inquiétant, et documenté ! Sarah, vétérinaire, en bave depuis quelques temps. Les chats sont devenus agressifs avec elle, son chum l’a lâchée, sa mère la saoule avec son baratin pour qu’elle aie des enfants, et par dessus tout ça, elle souffre de douleurs abdominales terribles que les médecins traitent d’un haussement d’épaules. Essayant diverses choses pour sa souffrance psychologique, elle teste Francine, pour trouver une issue, elle s’entend dire, par exemple:

« Dans mes écouteurs, Francine m’explique l’importance de la pleine conscience. 

« Plusieurs fois par jour, prenez un moment pour faire le point. Demandez-vous: qu’est ce que je ressens en ce moment? Prenez le temps de respirer. Essayez de reconnaître vos émotions pour ce qu’elles sont, sans les juger. » La vérité, Francine, c’est qu’à part mon sac à dos trop lourd, je ressens pas grand – chose. J’ai hâte de rien. J’ai envie de fuck all. Entre deux publicités pour sa formation en ligne qui – pour la modique somme de 2500$ -me permettrait enfin de développer mon plein potentiel, Francine me lance un avertissement sérieux . »

Jusqu’au jour où l’un des médecins enfin, va trouver le mal qui la ronge. Et croyez moi, c’est un sacré truc bien flippant. Ce serait désastreux de vous dire quoi. mais c’est …brrrr

Tissée de manière vive sur un ton qui échappe au drame, cette histoire je ne l’ai pas lâchée. Mêlant ce « problème » médical et les pressions diverses exercées sur les femmes, y compris par la famille, on passe de l’éclat de rire au désarroi face à ce qui arrive à Sarah. Et croyez moi, c’est un truc vraiment mais vraiment …comment dire…bon, vous lirez.

L’écriture ne se refuse aucune limite, aucune censure et côté émotions, on est sur une grande roue folle. Ce roman est avant tout une histoire de femmes, des relations qu’elles nouent entre elles, qu’elles soient de la famille ou des amies. Il est question aussi de ce que ça génère dans les relations amoureuses, être une femme qui à priori ne pourra pas enfanter mais surtout NE LE VEUT PAS!

Je découvre la littérature québécoise avec un infini plaisir, hors des noms fameux – et qui le méritent -faisant place à une nouvelle génération d’autrices et d’auteurs. La langue ajoute  vraiment beaucoup au texte.

Je vous propose la 4ème de couverture, et vous confirme que cette lecture a été un gros coup de coeur.

« Dans la vie de Sarah, tout chie: son chum l’a laissée parce qu’il voulait des bébés, les chats l’attaquent sans raison, sa mère tente par tous les moyens de la convaincre de procréer et des douleurs abdominales atroces la frappent sans prévenir. Elle a beau répéter qu’elle souffre, personne ne la prend au sérieux, jusqu’à ce qu’on lui découvre un mal envahissant qui pourrait bien, par un détour sinistre du destin, exaucer son souhait d’être stérile. »

Et j’ai choisi cette chanson d’Anne Sylvestre interprétée par la québécoise Pauline Julien

« Les hallucinés » – Pierre-Olivier Capéran – Rouergue Noir

 » Prologue

Port Bouët, Abidjan, Côte d’Ivoire

Samedi 26 octobre 2019

Il se souvenait d’avoir été heureux. Et puis, brusquement, il ne l’avait plus été.

Sa rage actuelle venait peut-être de là. Ou d’autre chose, il ne savait pas. Ses idées étaient devenues confuses, comme toutes ces inscriptions gravées sur le mur de plâtre, au-dessus de lui.
Comment était-il arrivé là? De vagues images lui revenaient maintenant, par bribes. Des images voilées par une brume bleutée. »

 

Beaucoup de plaisir à cette lecture noire, souvent drôle – en tous cas moi j’ai trouvé plein de passages amusants – et tout le temps intrigante. Mêlant des univers très différents, dont à priori le seul lien est une tache bleue devant les yeux, ceux du vétérinaire Martin Reinhard fraîchement installé dans le Morvan et ceux d’un militaire de Côte d’Ivoire. Ajoutez une secrétaire hackeuse – celle du véto – et deux jeunes femmes amoureuses en Afrique, une soldate et une journaliste… sans oublier un policier bien fatigué – Markovic – qui le sera bien plus au fil de l’histoire.

Enfin une famille de paysans et leurs vaches…Bref. Il faut s’immerger et ne pas lâcher le livre pour suivre le fil. 
Donc, Martin, vétérinaire ressent une gêne avec cette tâche bleue et cherche avec anxiété ce que cela pourrait être. Un poil fatigué et basé à Château-Chinon, son activité va démarrer sur les chapeaux de roues, avec le massacre de vaches dans une ferme voisine.

Encore un peu en mode vacances, je n’entre pas dans le détail, mais je résume ceci : une ferme et ses habitants, animaux compris, sont au centre d’une enquête laborieuse et ramifiée, comme l’est celle qui lie l’Afrique et le Morvan. De beaux personnages, finement dessinés, une écriture teintée de nombreuses nuances. 
Mon personnage préféré est la secrétaire du vétérinaire, sans conteste, Rose – Marie et ses corsages fleuris, avec son air de secrétaire bien efficace et bien organisée et qui se révèle très à l’aise avec les arcanes secrètes de l’informatique. Et capable de tout.

J’ai suivi les pas de Martin, alternant avec ceux de Victoire, jeune femme engagée dans l’armée, passant d’un univers à l’autre en allers-retours- et me demandant bien quel était le fil qui reliait ces deux personnages. Évidemment, je ne vous le dirai pas .

Quant à la tache bleue dans l’oeil de Martin…je n’en dis rien non plus. Je ne me suis pas ennuyée, j’ai souvent souri, j’ai observé ce monde rural bien loin de l’image d’Épinal. Les failles de notre société, l’air de rien, sont ici glissées dans l’histoire, survolant l’école, le collège, le monde agricole, l’armée, la police, et un véto et sa secrétaire. Sacré mélange, bien réussi à mon avis. Et puis la course folle de Juliette au Mali, Juliette qui m’a vraiment touchée.
Bref. Une lecture assez prenante, j’ai bien aimé.

 

 

 

Vacances

Voilà, je pars en vacances. D’abord 3 semaines au Québec, Montréal d’abord puis La Malbaie, puis la ville de Québec et une autre région, je ne sais pas encore laquelle. Retrouver ma fille, retrouver ces québécois si étonnants, drôles et simples au sens que les échanges coulent de source. Sans aucun doute grâce au tutoiement. 
Voilà, je vous dis à la rentrée, jusqu’à mars où comme promis j’en aurai fini avec le blog.
A plus tard tout le monde !

 

Pour une fois, un duo. Deux romans étranges lus, mais qui restent pour moi pleins de coins obscurs

J’ai lu ces deux romans et suis sortie de ces lectures en me disant que possiblement je n’en avais rien compris. Puis je me suis dit « Y a t-il quelque chose de précis qui m’échappe qui serait vraiment à comprendre.? …et puis j’ai choisi la liberté, c’est à dire prendre dans ces textes ce qui m’y apparaissait, à moi (et peut-être qu’à moi, par erreur, quoi…)

Je commence par Lipp et cette femme  au jardin des Plantes, puis qui se promènera dans Paris, rencontrant Lipp, le cherchant souvent et un peu partout. L’écriture est très particulière -le premier extrait en est un exemple -.

« Ainsi va Lipp »

– Eleonore Frey, traduite de l’allemand par Camille Luscher -éditions La Veilleuse

Ainsi va Lipp - 1« Madame me promène dans le parc. Le jardin des plantes au printemps. Moi, son envers. Tourné vers l’intérieur; à l’extérieur son manteau gris, boutonné jusqu’au cou, bien comme il faut. C’est-à-dire correctement.
Non pas comme une autre le portait, cette jeune fille autrefois, qui. »

Ce début montre déjà l’étrangeté de ce roman, celle de l’écriture qui lui donne un ton très particulier. Et tout dans ce livre m’a semblé venir d’un autre monde. Du jamais vu – lu – pour moi. J’avoue qu’au début, j’ai un peu peiné, mais cette histoire étrange m’a poussée à continuer. C’est là le charme de la littérature, dont on pense qu’elle pourrait ne pas se renouveler, alors que non, les autrices et auteurs ne sont pas tous dans le même sillon, et moi, ça m’impressionne toujours.
Mais revenons à Lipp, et à Madame. Qui est Lipp? Si vous avez la réponse, je prends. Lipp est un homme croisé dans la rue, Lipp c’est ainsi que Madame l’a nommé et c’est à lui qu’elle va inventer une existence et même plusieurs. Comme ce roman n’est absolument pas dans des clous ordinaires, libre à vous de vous infiltrer dans la pensée de Madame et d’y rencontrer Lipp. Cette lecture est un voyage dans un esprit imaginatif, créatif. Un livre absolument pas ordinaire dont je pense qu’il est vain de vouloir en faire un résumé. C’est une expérience de lecture inédite, surprenante, et que j’ai suivie jusqu’au bout. Dans les pas de Madame et de Lipp.

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      « Tombeau de Parsifal » – Dimitri Bortnikov -éditions Rivages

« Il n’y a pas longtemps encore, j’étais vivant. Je vivais parmi vous, mais vous ne me connaissiez pas. Je faisais partie de ceux que l’on appelle « les autres ». Je vous écris du coupe-gorge du coeur humain. Le poing serré autour de l’âme, la peau entre les dents – me voici. La mort écrit aussi…Et voici mon histoire. »

Que ce livre a été difficile à lire et à comprendre…mais quel plaisir de lecture, même en ne saisissant pas tout…je sais, ce sera court parce que des livres comme celui de ce diable d’auteur sont à mon sens trop difficiles – pour moi – à commenter. Il faut le lire et c’est déjà un challenge. J’avais adoré « L’agneau des neiges », plus « facile » et si beau., vous  trouverez mon  post sur le blog.
Celui-ci, à cause de mon évident manque de savoirs sur certains sujets, m’a pris beaucoup de temps, et je sais pertinemment que je suis passée à côté de pas mal de choses.
Bon, si je tente un aperçu, ça ne sera que ça. Cet extrait, un des nombreux que j’ai cochés en lisant:

« Ça serait bien, n’empêche, d’avoir un truc, une sorte de loupe pour regarder les âmes. Carrément dans le ventre de leur mère…Ça devrait exister. Absolument. Voir tout de suite la graine méchante, et celle qui ne l’est pas. Un saint d’un côté, un démon de l’autre. Soupirer un bon coup, et se laver les mains, les bien laver et réserver un aller simple pour Sirius. Et le reste de l’éternité regarder notre Terre au télescope…De temps en temps. Pas longtemps. Ça serait pas mal comme vacances, non? mais tout est mélangé. Tout est obscur. Qui est qui?…Mystère »

Dans la première partie du roman, le narrateur rend visite à un vieil ami à l’hôpital, Babyl  ( ou est-ce l’hospice?), puis il retourne dans sa ville natale car il est obsédé par la mort de sa mère et veut trouver des réponses à sa douleur et surtout il veut se venger. On rencontre alors l’amante Damiane.
Je pense sincèrement que je ne suis pas à la hauteur pour parler de ce livre complexe et si déstabilisant. Je l’ai lu, revenant parfois en arrière, relisant parfois plusieurs fois le même passage. Mais quelle écriture… Encore une fois, je n’ai pas tout saisi, je le sais, mais cette écriture hachée parfois, en envolées colériques ou désespérées, folles, violentes, cette écriture m’a amenée aux derniers mots, les dernières pages bouleversantes, avec cette fillette sans mains, née comme ça, au cimetière, un extrait assez long mais quelle fin bouleversante !

La petite a souri, son visage s’est tordu, et elle a levé les bras vers son père.
Elle n’avait pas de mains! Pas du tout de …J’ai reculé. Le père s’est retourné vers moi. À dit tout bas: « Elle est née comme ça… »

Ils sont partis et moi, je me suis assis sur une tombe.

[…]

Près d’une tombe où la fillette jouait, j’ai trouvé un bonhomme de neige. Elle lui a sculpté la tête comme elle a pu, avec ses moignons. Je me suis écroulé à côté de ce tas de neige, et ma gorge…

Ma gorge se contractait, je convulsais comme un chien qui vient d’avaler du poison.

La vie, c’est elle, emprisonnée en moi depuis tant d’années s’est libérée enfin. »

Clairement il vous faut tout lire de ce qui est écrit entre cette fin et les premières phrases. C’est un voyage halluciné.
Je remercie chaleureusement l’auteur pour sa dédicace et pour son écriture hors normes.