« Évasion » – Benjamin Whitmer – Gallmeister/Americana, traduit par Jacques Mailhos

« Par la fenêtre, les montagnes scintillent, hirsutes et grises derrière la neige qui tombe, sous un soleil comme une lanterne qu’on abaisserait entre les pics. Mopar regarde. Travaille à se calmer. Respire, tête de nœud. C’est le premier coucher de soleil que tu vois en dix ans. Respire. »

J’attendais ce troisième roman depuis longtemps et le voici, plus long que les deux précédents, plus dense aussi, mais j’ai retrouvé ici l’écriture impressionnante de Benjamin Whitmer et son sens de la construction dans ce roman. Cette histoire impossible à brosser en quelques mots est en fait une mosaïque d’histoires et de destins qui furent plus ou moins imbriqués ou éloignés à un moment donné et qui du fait de cette évasion se percutent se fracassent et se racontent. À la manière de Whitmer, talentueuse:

« C’est Adam Belligham, le directeur adjoint. Un homme en début de cinquantaine, au teint terreux et au menton fuyant qui file tristement se tapir sous son nœud de cravate, aux misérables yeux marron qui ont constamment l’air de vous supplier de faire comme s’ils n’existaient pas. Mais il ne faut pas le juger aux apparences. Vingt-quatre années plus tôt, Bellingham avait filé en France et en était revenu avec plus de médailles qu’on ne peut en transporter dans un grand seau. Il est exactement l’homme que Jim n’a pas envie de voir en cet instant précis. »

Évasion spectaculaire de douze prisonniers à la prison d’Old Lonesome, Colorado, au pied des Rocheuses. C’est l’hiver 1968, un bon gros hiver plein de neige, de glace et de blizzard, une mobilisation conséquente va se mettre en place pour rattraper les fuyards, morts ou vifs.

« C’est le genre de tempête qui vous fait regretter jusqu’au dernier de vos petits mensonges minables. Garrett et Stanley ne sont qu’à mi-chemin d’Old Lonesome et la neige tombe par plaques, la voiture progresse en dérapant contre la blanche déflagration du faisceau de ses phares. »

Il y a donc là ce qui va constituer la trame formelle du roman : le groupe des détenus, le groupe des gardiens de prison, les journalistes locaux, un traqueur d’exception et une dealeuse d’herbe qui sait que son cousin est parmi les fuyards et veut le retrouver. Les 63 chapitres alternent les points de vue, et sont titrés selon ces différents groupes, le détenu, les journalistes, le traqueur, la hors-la-loi pour la plupart, avec ici et là quelques « écarts » avec Bad News ( nom d’un personnage ), le directeur, les gardiens, la ville.

« Vivre dans cette ville, c’est comme se faire étrangler, mais très lentement. Le genre de mort lente et suffocante à laquelle on met une vie entière à s’habituer. Et puis on meurt. »

 

( Ry Cooder and the Chicken Skin – « At the dark end of the street  »  )

Le directeur

« Il est assis à son bureau, il mange un blanc de poulet rôti avec un couteau et une fourchette en fixant le grand tableau sur lequel sont punaisées les photos des évadés. Il se voit déjà en train de finir son poulet, s’essuyer les mains avec sa serviette en tissu puis marcher jusqu’au tableau et tracer une croix sur le visage de Billy Hughes. Après il a prévu de s’allumer une nouvelle cigarette. Mme Jugg n’a pas besoin de savoir combien il en fume. »

Un journaliste :

« Le soleil s’est couché et il ne reste plus rien à voir du crépuscule. Ce qui ne signifie pas que ce soit déjà tout à fait la nuit noire. C’est un truc que Stanley a l’âge d’avoir appris. Les choses deviennent toujours plus noires. Quiconque n’a pas compris ça vit dans un autre monde. »

Pourquoi LE détenu ? Parce que l’on suit particulièrement Mopar, le cousin de la hors-la-loi Dayton. Mopar est mon personnage préféré pour plein de raisons et quelles que soient les actions violentes dont il use, c’est une humanité authentique, loin des images d’Épinal, c’est un réalisme cru, loin de la béatitude simpliste qu’on met parfois dans ce terme d’humanité. Tout dans ce livre nous crie que l’humanité n’est pas bonne ou mauvaise, mais est tout ensemble, l’humanité est errante et dissonnante, et Mopar en est un merveilleux exemple.

Le détenu, Mopar:

« Mopar n’a jamais été vraiment stupide. Mais il n’a jamais non plus été capable de repousser la moindre mauvaise idée. Une fois qu’il a un truc dans le crâne, il le rumine et le rumine jusqu’à ce qu’il en ait bien tiré le jus, ou qu’il n’en reste plus que de la poussière. Il y a les emmerdes qu’on vous refile, et il y a les emmerdes que vous vous créez vous-même. Mopar excelle dans cette catégorie. »

Le traqueur, Jim Cavey :

« Jim se souvient d’une autre évasion hivernale. Il n’y avait que lui et le Vieux, à cheval. Ils avaient traqué trois détenus jusqu’à une masure habitée par une famille mexicaine à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait un père, une mère et une fille à peu près du même âge que Jim à l’époque, onze ans peut-être. La fille était malade, terrorisée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de sa mère, et elle frissonnait comme si elle avait de la fièvre. Elle cachait son visage au Vieux et à Jim. Elle tremblait et pleurait. Jim avait peur d’elle, et lui aussi avait envie de pleurer. »

Mais je n’ai pas l’intention de résumer ce roman impossible à résumer. La préface de Pierre Lemaître vous éclairera sur l’homme Whitmer, sur ses failles et sa force, mais cette préface confirme absolument ce que je trouve dans cette écriture. On trouve aussi dans ce roman de nombreuses références littéraires sans étalage tapageur, et l’homme en connaît un bout sur le sujet. Donc, ce dont je veux parler surtout et avant tout c’est de l’écriture de Benjamin Whitmer. Comment décrire cette force désespérée qu’il déploie ici avec tant de talent ? Sa manière d’écrire dans ce roman-ci est parfois théâtrale ou cinématographique – le présent pour décrire les scènes de la traque se lisent comme des didascalies- en phrases rythmées comme il sait le faire, parfois brèves et sèches et parfois en tirades plus longues, et au passé pour la narration de l’histoire de chacun des personnages – et il nous en raconte, des histoires de vies tordues-.Sans oublier de chouettes bordées d’injures ( oui, j’aime beaucoup ça ) 

« Bon Dieu de bordel de Christ boîteux ! »

« Bordel de merde miséricordieuse ! »

Il est évident que Whitmer n’est pas là pour nous réconforter, c’est noir, noir, noir et très violent. Comme l’est cet endroit, ce temps, comme la prison est violente, comme la police est violente.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

Pourtant tout ça est traversé de moments de grâce totalement bouleversants par leur inattendue douceur ou par leur désespoir profond, par les soudaines faiblesses de ces durs à cuire, et par des parenthèses pour reprendre souffle, se remettre des pieds gelés et du cœur brisé, même si à la page suivante on a bien compris qu’il n’y a de remède ni aux pieds gelés ni au cœur brisé.

Mopar

« Il faut qu’il se protège du vent jusqu’à ce qu’il trouve un manteau. Mais le vent est partout. Il balaye tout par vagues, couvre le sol de neige. Pas un seul arbre dans le coin. Pas même une foutue branche pour briser la blancheur générale. S’il n’y avait pas de montagnes là-bas, juste à l’ouest de ce qu’il peut voir, il marcherait volontiers droit vers le néant, comme un idiot. Il faut vraiment être un crétin d’une race spéciale pour entretenir ce genre de pensées, se dit-il. »

« Je suis tellement fatigué, putain.

Il y a des trucs que vous vous dites que vous referez jamais. Des trous dans lesquels vous ne tomberez pas. Mais parfois, c’est moins dangereux de simplement se laisser glisser au fond de ces trous, de s’y cacher, d’attendre. Mopar se laisse glisser comme ça, juste une seconde. »

Vous allez croiser ici des femmes et des hommes bons et mauvais à la fois, certains penchant bien évidemment d’un côté ou de l’autre de manière plus ou moins vertigineuse, y sombrant ou y surnageant.

Tante Patsy

« Elle a l’air de s’être maquillée à l’aide d’un miroir tordu juste ce qu’il faut pour que tout se retrouve décalé d’un demi-centimètre. Mais ce n’est pas le maquillage. Le visage de Patsy à été plus souvent refait que le carburateur du pick-up de Dayton. »

Molly

« Le nez un peu tordu de Molly. Ces yeux capables de vous arracher le cœur par la trachée. »

Marjorie

« Il y a des moments où l’on peut voir exactement ce que l’on a fait à la vie de quelqu’un. Ils sont rares, mais ils existent. Marjorie, toute seule dans cette chambre de motel, bourrée au vin pas cher, pleurant sur l’épave qu’il a fait d’elle. Clamant qu’elle n’avait jamais voulu être avec personne d’autre. Mais qu’elle ne pouvait simplement pas supporter un jour de plus avec Stanley. »

(Stanley :« Sa barbe, son caban bleu, son costume orange sont comme une aube criarde sur une fumée de cheminée d’usine. » )

Avec leur passé, leurs histoires cabossées et douteuses, tous tentent de survivre quitte à pour cela tuer l’autre. Peut-on dire qu’il y a de vrais méchants et de faux gentils? Et de vrais gentils, de faux méchants? Je crois, oui, comme dans la vie. Il y a dans ce livre de fabuleux face à face, comme celui entre Mopar et Charles, le géant noir père de famille. Il y a des fenêtres claires sur de jolis moments revécus alors que la neige glace les os. Et le chapitre 50, une perfection à lui tout seul.

C’est ainsi, Benjamin Whitmer me touche avec une force assez déstabilisante  moi qui suis plutôt pacifique; il y a bien peu chez l’auteur de foi en l’humanité – peu de foi que je partage – , en la justice ou en quelque autre réparation ou consolation de nos douleurs. 

« Les pensées qui te viennent quand tu peux pas dormir. Celles qui te murmurent à l’oreille que t’es un abruti de te donner tout ce mal pour vivre un jour de plus. Qu’il n’existe ni abri ni réconfort en matière de souffrance et que même s’il en existe tu ne les mérites pas vu le genre de con que tu es. »

Il y a dans tout ça une grande pudeur, oui, une grande pudeur qui ressort dans une multitude de petites phrases comme ici, la pudeur des durs qui se fendillent:

« De l’eau coule des yeux de Mopar. Il le sent. Il ne s’agit pas tout à fait de larmes, mais il ne s’agit pas non plus tout à fait d’autre chose. »

Cet auteur me remue profondément, cette vision anxieuse, inquiète et rebelle, son regard lucide sur les hommes et le monde, et la société de son pays…tout ça me touche parce qu’il sait le dire si bien. L’écriture et le tempérament de l’auteur donnent sa qualité à ce livre qui sans ça serait un livre noir de plus bien violent, une traque un peu languissante ainsi paralysée par l’hiver. L’écriture donc, qui met Benjamin Whitmer au-dessus du lot en tous cas pour moi.

« Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix et la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

Il est évident qu’il faut saluer la traduction de Jacques Mailhos, parfaite, et je termine avec ces phrases de la fin qui certes n’éclairent aucun horizon, lucides, âpres et dépressives:

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

« Les jours de silence » – Phillip Lewis – Belfond, traduit par Anne-Laure Tissut

« Le bureau est resté tel qu’il l’a laissé. Le corbeau au mur, enfin, l’oiseau, quelle que soit l’espèce. Wolfe. Poe. Chopin. Un exemplaire de la première édition de L’étranger, l’étiquette du prix plusieurs fois arrachée, la couverture usée, écornée. Une édition originale signée de L’ange exilé, livre qui lui était plus cher qu’aucun autre. Une première édition des Contes fantastiques de Poe, signée par Harry Clarke à l’encre rouge sang. Une bible King James, avec couverture de cuir noir. Une bouteille d’Hill’s Absinth, vide. Deux bouteilles de vodka, vides. Une bouteille de vin espagnol, vide elle aussi. Une pochette d’allumettes. Une lampe, pas d’ampoule. Cinquante et un  cahiers de journaux, écrits à la main. La page de titre d’un roman non publié, avec une annotation en latin. Neuf années de poussière accumulée et une poignée de photographies qui devaient avoir une valeur pour lui. J’ouvre L’étranger pour lire la dédicace écrite de ma main. Je tourne la page et mes yeux tombent sur les premiers mots : Aujourd’hui, maman est morte. Je commence à comprendre. »

Et encore un premier roman venu de Caroline du Nord, les Appalaches. Henry Junior nous raconte l’histoire de sa famille, de son père en particulier, Henry Senior Aster. Un intéressant personnage pour lequel néanmoins je n’ai pas ressenti beaucoup de sympathie pour plusieurs raisons que j’évoquerai plus tard.

La famille compte donc ce père, bibliophile, homme de lettres autodidacte qui passe son temps à lire et à tenter d’écrire son œuvre propre. Il y a la mère Eleonore, une femme discrète, intelligente et cultivée, qui aime la nature et s’occupe d’un élevage de pur-sang, très beau personnage; et puis hormis Henry Junior, il y a Threnody, sa petite sœur adorée, qui aime les livres et les histoires à n’en plus finir.

« Elle était innocente comme sont les enfants et capable de s’émerveiller sans limites. L’hiver, elle était comme un petit oiseau duveteux qui observait, posé sur une branche gelée, attendant avec impatience l’arrivée du printemps. Au printemps elle était une fleur précoce qui s’élevait de toutes ses forces vers le ciel, sous un soleil encore froid mais plein d’espoir. Et nous l’avions tous abandonnée, tous sauf Mère. Nous l’avions abandonnée là, dans son univers qui empiétait sur le réel, et où son cœur magnifique s’amenuisait. Je traversai le territoire nous séparant, le cœur gros et lourd de tristesse. »

Il naîtra une petite fille plus tard, prénommée Maddy comme sa grand-mère, et qui mourra à l’âge de 4 ans en marquant à jamais sa famille, une petite flamme persistante dans les cœurs par sa grâce joyeuse.

Threnody*…Prénom peu simple à porter droit sorti d’un poème du père. Mais Threnody a été la personne que j’ai préférée dans ce roman où la famille est dépeinte comme une composition complexe, pas réellement harmonieuse sous l’ombre du père qui écrit, solitaire dans son bureau, et qui boit beaucoup aussi. Et de plus en plus au fil des pages.

La maison qu’il a choisie avec son épouse est une espèce de construction étrange et inquiétante qui à la réputation d’être maudite. Décider d’y vivre est une sorte de défi et dans tous les passages qui se passent dans cette maison flotte l’ombre de Poe et celle du poète Wolfe, deux auteurs que le père a mis dans son panthéon. Quant à notre adolescent grand frère exemplaire, il veille sur Threnody et vénère son père, assis par terre dans un coin avec un livre, silencieux – c’est la condition pour qu’il soit admis dans l’antre du grand homme occupé à écrire – il observe du coin de l’œil et parfois timidement questionne.

« -Et pourquoi passes-tu autant de temps à écrire? »

Je vis qu’il réfléchissait. Je lui avais posé une question dont il ignorait la réponse, mais qu’il avait passé sa vie à chercher.

« J’écris, dit-il, en me regardant dans les yeux, ce qu’il ne faisait presque jamais, parce que c’est l’une des seules choses qui me semblent réelles. » Il réfléchit encore quelques instants avant d’ajouter: »À part la mort, c’est la seule façon d’arrêter le temps. » Ce n’était pas une version simplifiée pour un enfant de dix ans. C’était sa vérité. »

Eleonore, elle, tient discrètement son rôle d’épouse et de mère et s’adonne à son amour de la nature. On sent chez elle une grande force et une loyauté assez merveilleuse pour son mari, mais pas de soumission. Et elle affrontera avec sang-froid et courage la disparition subite de Henry Senior dont la jeunesse nous est racontée par son fils dans les premiers chapitres.

« À quatorze ans, mon père écrivit quelques pièces de théâtre brèves, mais les garda pour lui. Tout le monde commençait à le remarquer en classe, où il écrivait sans cesse. À l’étude, il écrivait. Après la sonnerie, il restait assis à son pupitre et continuait à écrire. À seize ans, il obtint un emploi au journal de la ville, Les échos d’Old Buckram, d’abord comme livreur à vélo, puis il grimpa vite les échelons et se mit à écrire des articles. En quelques mois il se retrouva de facto rédacteur en chef. »

Sont aussi présentés les parents de Harry Senior, Maddy et Helton, un couple aimant et bienveillant, à l’esprit ouvert – ils sont la touche drôle du roman – . Maddy, s’adressant à son fils Henry J. qu’ils laisseront se vouer à sa passion de la littérature:

« Bon, ben disons que j’ai jamais vraiment compris cette fascination que tu as pour les livres. Dieu sait qu’on a essayé. Mais les livres, c’est pas tout, mon chéri. C’est pas tout d’écrire. La vérité, et ça va pas te plaire, c’est qu’on peut pas en vivre. Pas moyen. Tu peux me croire. J’en parlais à ton père l’autre soir, et il a dit – et c’était vrai : « J’ai jamais entendu parler d’un seul écrivain dans toute l’histoire de la langue à part Jésus H. Christ qui valait quelque chose. » Il a raison, mon chéri. Et regarde ce qui est arrivé à Jésus. »

Un jour le père admiré va disparaître; il sort et ne revient pas, son manuscrit disparaissant avec lui. Et il laisse dans la maison, hormis des bouteilles d’alcool vides, un froid et un vide assassins. Eleonore saura heureusement y pallier,  mais il restera à jamais comme un courant d’air glacé dans le cœur des deux enfants. Rien n’est pire pour un enfant qu’un tel abandon, muet, sans explication, sans raison connue, car ça laisse libre cours à toutes les suppositions et bien sûr aussi à la culpabilité.

Quand au moment de quitter la maison pour aller étudier Henry Junior promet à sa mère et surtout à sa petite sœur Threnody qu’il rentrera, téléphonera, donnera des nouvelles, il fuit. En fait il fuit les lieux silencieux et sombres, il fuit pour se trouver, pour quitter l’ombre du père disparu et d’abord sans vraiment en être conscient, puis avec acharnement, il va entamer une quête pour comprendre cet abandon dont ont été victimes sa mère, sa sœur et lui, comprendre qui était vraiment son père. Mais il ne rentrera pas, ainsi ne tenant pas sa promesse, vivant sa vie de jeune adulte étudiant, vivant comme on vit à son âge, mais négligeant terriblement sa mère et sa sœur. La mère sera stoïque, mais Threnody souffrira.

« Je serais partie avec toi, fit-elle. Tu le sais, ça? Je voulais partir. Je l’aurais fait. Une partie de moi-même pensait vraiment que tu allais m’emmener. C’est franchement débile, hein? Et quand tu es parti la première fois, les premiers mois, dans ma tête tu allais revenir tout de suite me chercher. J’avais même fait mes bagages.

-Tes bagages?

-J’avais une valise dans mon armoire, et chaque vendredi je la sortais, j’organisais tout et je la rangeais pour être prête. » Je ne respirais plus. « Mais tu n’es jamais revenu. Pas une fois, pas une seule.Tu es juste parti et tu n’es jamais revenu.La petite Maddy est partie, Père est parti, et puis tu es parti. »

Moi j’aime ces deux femmes, j’ai du mal à approuver ce que fait Henry, ce que font les deux Henry, père et fils. Junior appuie sur la douleur de sa sœur à grands coups de silence; tandis qu’en lui se livre une lutte entre sa dévotion et sa colère furieuse envers Senior et il provoque la même chose en Threnody à son encontre. Threnody qui parlera à la fin du livre de toute la souffrance endurée durant tous ces jours de silence, le silence de son père, de son frère, de cette maison maudite, peut-être bien:

« Je le déteste d’être parti , dit-elle. Je le déteste de m’avoir laissée. Il n’avait pas le droit de faire ça. Et je le déteste parce que, de toute mon enfance, je n’ai jamais eu la moindre idée de qui il était. Je ne l’ai pas connu. Il ne m’a rien laissé, que des dizaines de milliers de livres et un millier de questions, des souvenirs cauchemardesques de lui qui hantaient la maison comme des fantômes. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, le ressenti que je vous en donne ici est très personnel, mais si les deux Henry sont tout empreints de littérature et de grandes pensées ils n’en sont pas moins de piètres hommes quand ils doivent assumer autre chose. Bien sûr Junior est un formidable grand frère, Threnody l’adore mais il va trahir sa confiance au moment où elle en a le plus besoin. Et puis Threnody et sa mère elles aussi adorent la littérature, mais pour autant ça ne les extirpe pas totalement de leur vie quotidienne et de ce qu’il faut en assumer. En résumé, j’ai trouvé que ces deux femmes sont extrêmement courageuses et intelligentes. Je les comprends et les aime.

Ce roman est beau, triste et très émouvant, l’écriture est belle, classique et soignée sans être empesée, on saura à la fin ce qu’il advint de Senior et cette famille quelque peu disloquée se réunira, se réparera, un peu. Outre l’histoire familiale, reste la littérature dont il est ici très largement question. Qu’y cherchons-nous ? Quelle place occupe-t-elle dans notre vie, que nous soyons, lecteurs, écrivains, amateurs ou érudits? La littérature vaut-elle qu’on renonce à tout le reste? Comment lui donner une place en harmonie avec la vie. Est-elle la vie? Ou nos vies rêvées? Un vaste débat peut s’ouvrir avec ce roman qui soulève plein de questions. D’aucuns diront que vraiment tout ça ce sont des préoccupations bien anodines au vu des problèmes du monde. Peut-être, mais la littérature ouvre aux autres, ouvre à l’ailleurs, sort des gens de la solitude, fait réfléchir, fait grandir, offre des voyages à ceux qui jamais ne quitteront le tarmac…C’est une convaincue qui parle, à qui les livres et ceux qui les écrivent, les traduisent, sont chers et précieux. La littérature que j’aime doit être la vie, elle doit éclairer et non pas enfermer, elle nous invite à regarder vivre des personnages comme ceux de Phillip Lewis et à nous demander en quoi ils nous touchent s’ils le font, pourquoi on en exècre certains, et pourquoi d’autres nous semblent si familiers, si proches. Je crois qu’il est un peu question de ça dans ce roman, de la littérature non pas enfermée dans un cercle clos où il est difficile d’entrer ( comme Henry Junior n’arrive pas à entrer dans l’espace de son père quand il écrit ) , mais dans notre vie quotidienne. Superbe couverture et parfaite traduction.

En fond sonore, Chopin.

« Il échoit à certains d’entre nous, je suppose, de mener leur vie ainsi, et de mourir lentement, parfois si lentement que c’est imperceptible à tous sauf à eux. D’autres n’ont pas cette chance. Ils sombrent dans l’impossible obscurité qu’est la mort sans avoir connu le réconfort ne serait-ce que d’une floraison. Et pourtant nous menons nos vies comme avec l’assurance du lendemain. »

*Threnody, anglais pour « thrène »: lamentation funèbre chantée lors des funérailles, particulièrement à l’époque archaïque grecque. Je vous disais bien que ce n’est pas un nom facile à porter…

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« 1

Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

« Smile » – Roddy Doyle – Joëlle Losfeld éditions, traduit par Christophe Mercier

« Il m’est parfois arrivé de rester debout au comptoir, mais je ne voulais pas que le barman imagine que je cherchais quelqu’un à qui parler. Je m’asseyais dans un coin, près d’une fenêtre, mais le barman n’arrêtait pas de me tourner autour, passait d’un air dégagé, guettait les chaises vides, me demandait si je voulais boire quelque chose ou ce que je pensais du fait que le Brésil se soit fait écraser par les Allemands, ou que Garth Brooks ne vienne pas à Corke Park. J’essayais de me voir selon son point de vue. Je ne pouvais pas avoir l’air à ce point misérable – si seul, si triste. Si délaissé. »

Ce roman est une grande claque et dénote un talent assez incroyable dans sa structure. Vous ne saurez rien de l’histoire si vous n’allez pas jusqu’au bout, ce qui se fait avec curiosité, passant par diverses émotions, réflexions, surprises…consternation et colère aussi sur le cœur du sujet. Tout ça est si bien mené, si bien écrit, l’ambiance rendue si juste, tout vous dis-je est parfait qu’il semble un peu vain d’écrire, et dire : mais lisez-moi ça ! pourrait bien suffire. Je vais pourtant vous dire quelques mots du personnage.

On croit lire l’histoire d’un homme qui vient de divorcer, écrivain plutôt obscur, la cinquantaine déjà fatiguée…qui un jour vient chercher un peu de rencontres humaines dans un pub. Voici Victor Forde, ex-époux de son grand amour Rachel Carey, dans le quartier de son enfance à Dublin. Il décide d’entrer dans un pub, le Donnelly’s et d’y établir sa routine.

« J’allais dans ce nouvel endroit tous les soirs – enfin, toutes les fins d’après-midi. Au commencement, je devais me forcer à le faire, comme je serais allé à la messe, ou dans une salle de musculation. Je rentrais chez moi – chez moi ! -, je me faisais chauffer quelque chose, je mangeais, puis j’allais droit au pub. Pour déguster lentement une pinte. »

Il va rencontrer alors un certain Ed Fitzpatrick qui dit le connaître, mais Victor ne s’en souvient pas. Rien à faire, il pense que c’est un imposteur, il ne s’en souvient pas. Ed est un personnage désagréable, gênant, ricanant. Victor va se faire des amis, cette poignée d’hommes accoudés au comptoir avec qui il va échanger des pintes. Et de nous livrer sa vie, sa rencontre chaude avec Rachel, puis leur vie commune, leur fils.

« Je mangeais un truc appelé couscous, et il n’y avait dans l’assiette ni pois chiches, ni patates, ni même de viande. Et je le faisais assis à côté d’une femme nue. Sur le sol, à mes pieds, il y avait une chope remplie de vin. Je me sentais comme un Français. Je me sentais comme un Américain. Je me sentais comme un écrivain, vivant une vie d’écrivain. Je me sentais beau. Je me sentais bon et cruel, mûr et frivole. Je me sentais sophistiqué, et je sentais le contraire. Je sentais que tout cela était à moi. ma vie avait commencé. Ma vraie vie avait commencé. »

Il va nous parler de sa mère si aimée et si aimante et puis enfin de sa scolarité chez les frères chrétiens. La première partie du roman raconte cette école un peu inquiétante  (euphémisme ). Et le père McIntyre qui un jour lui plaqua la main sur le pénis. C’est d’ailleurs le sujet sur lequel il tente encore et encore d’écrire son roman. Cet attouchement, il le dit comme on lâche un poids un jour. Et puis c’est tout, il considère être exorcisé juste de l’avoir dit, y compris à la radio lors d’un entretien.

Son récit est à la fois d’une profonde tristesse, plein de mélancolie et de cette espèce de chagrin de parvenir à 50 ans, d’être seul et sans vue sur une quelconque suite acceptable à la vie. Il remplit les vides, il tisse autour du silence. Une solitude sans fond lestée d’un poids insoutenable.

Et la fin est sidérante.

« Nous nous sommes regardés.

« Ce n’était pas de notre faute, a-t-il dit. Ce n’était pas de notre faute.

-Non.

-Ce n’était pas de notre faute. »

Je pleurais. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. Et je ne peux toujours pas. »

Ce qui ne vous apprend rien, car tout est dit avant, dans ce dernier chapitre 14.

J’ignorais que Roddy Doyle avait écrit deux romans qui deviendront deux de mes films anglais préférés, « The commitments » d’Alan Parker et « The van  » de Stephen Frears. Je le découvre avec ce roman qui est une merveille de construction, sur un sujet dur. Une écriture et une traduction au plus haut. Gros coup de cœur.

Jeune garçon, Victor entend les Moody Blues

« Surtensions  » – Olivier Norek – Pocket

« PROLOGUE

La psy poussa le cendrier en verre devant elle. Malgré les stores aux trois quarts baissés, un rayon de soleil traversa la pièce et révéla les arabesques de fumée en suspens.

-Vous voulez bien me raconter comment tout à commencé?

L’homme écrasa sa cigarette d’un tour de poignet.

-C’est une histoire à plusieurs commencements, dit-il.

La psy faisait nerveusement tournoyer son stylo entre ses doigts. il était évident que l’homme en face d’elle l’intimidait.

-Vous savez au moins pourquoi vous êtes là?

-Parce que j’ai tué deux personnes. Vous craignez que ça devienne une habitude?

-Vous n’en avez tué qu’une. En légitime défense qui plus est. Pour le second cas…

Sec et impatient, l’homme ne la laissa pas terminer.

-Un membre de mon équipe est mort. C’est ma responsabilité. Ça revient au même. »

Adieux à Victor Coste avec ce troisième volet de cette formidable trilogie. J’ai tardé un peu, mais je dois dire que voici un personnage que je vais regretter. Et il faut dire encore qu’Olivier Norek a vraiment beaucoup de talent. Aucun des trois livres ne m’a déçue et j’ai aimé la manière qu’il a de refermer la porte derrière cette brigade soudée autour du Capitaine Coste. Ronan, Johanna, Sam, tous ont été de chouettes compagnons sur ces lectures. 

Ici la construction impeccable présente comme dans chaque volume le pan je dirai presque documentaire, avec la première partie, « Entre quatre murs » et les cellules d’isolement de cinq criminels dans la prison de Marveil ( imaginaire, mais bien réelle dans son fonctionnement et sa vie interne ). Il y a là Scalpel ( assassinat ), Cuistot ( empoisonnement ), Machine (meurtre), la Biche et Futé (braquage ), dont on apprendra le vrai nom au fil des courtes parties de ce chapitre. On va  aller ainsi de cellule en cellule, de la cour de promenade ( « Surnom: la Jungle. Durée : 1 heure – 300 détenus – 1 surveillant au mirador ) au bureau du psychiatre, à l’infirmerie, au quartier des surveillants ( la Rotonde ). Et Olivier Norek nous propose une petite visite assez sidérante de la prison. Il ne commente pas, il montre, et on en tire nos propres conclusions…Mais en tous cas, écriture remarquable et cet aspect fait d’Olivier Norek un auteur qui sort du lot.

Puis on va faire connaissance avec une famille corse et son avocat, et ainsi va commencer l’intrigue, l’enquête avec nos policiers qu’on a commencé à bien connaître, à bien aimer, et puis Victor Coste avec ses amours impossibles – ou bien si – sa fatigue, sa droiture et son indécrottable humanité, qui ne font pas toujours bon ménage avec son métier, son milieu, son entourage professionnel. Je ne vais pas raconter comment Victor Coste va nous quitter, nous qui en avions fait un copain, mais vraiment, tout ça est mené de main de maître avec une langue juste, ce qu’il faut d’humour, de sensibilité, et la pointe de colère qui jamais ne déborde trop, car à nous de nous débrouiller avec tout ça. Et c’est très bien ainsi. Alors, pour le grand plaisir que ça procure, je me contenterai de vous mettre ici quelques passages que j’ai particulièrement aimés pour le ton, l’ironie ou la tristesse, ou encore la colère sourde. Et je crois vraiment que cette trilogie est à ne pas manquer.

Alors pour celles et ceux qui ne sont pas encore entrés dans ce Service Départemental de police judiciaire de Seine -Saint- Denis – SDPJ 93…nous y entrons à 5 h 45 du matin:

« Coste traversa les couloirs du service, passa devant le bureau du Groupe crime 1 sans même s’y arrêter, prit la passerelle vitrée qui séparait les deux ailes de la PJ pour se rendre là où il était certain de trouver son équipe : salle café. À cette heure bien trop matinale, personne n’aurait eu le courage de mettre de l’eau dans la cafetière du bureau et d’appuyer sur le bouton « on », ni surtout d’attendre les quelques minutes de goutte à goutte nécessaires sans s’endormir devant et debout. Puisque la veille, tout le monde s’était quasiment mis sur le toit avec cette petite eau-de-vie traître comme un virage serré, il fallait de la caféine, vite, beaucoup. Coste ouvrit la porte de la salle de repos, doucement.

-Alors, mes biquets? Vous avez des têtes de papier mâché. »

Portraits:

« -Capitaine Coste?

Il se retourna. Deux hommes, visiblement parachutés des années 1980, lui faisaient face. La premier, Perfecto de cuir et bandana rouge, encore blond malgré sa cinquantaine prononcée, et le second, un grassouillet d’une quarantaine d’années à qui il fallait reconnaître le courage de porter encore des santiags au XXIème siècle. Malgré un accoutrement à la limite de la légalité, Coste sut immédiatement qu’il faisait face à deux flics. »

 

Du mordant, de l’acide:

« Ronan, au volant de la 306 du service, grilla quelques feux rouges et se fit klaxonner deux fois sur le trajet, malgré la sirène et le bleu du gyrophare qui n’impressionnaient plus grand monde dans le département. Coste, côté passager, était en ligne avec la magistrate Fleur Saint-Croix et lui expliquait comment il pensait pouvoir devancer les ravisseurs grâce à leurs portables de guerre, autrement appelés des Paul Bismuth? Des téléphones de président déchu, appellation donnée non par les flics, mais bien par les criminels qui ont vu chez cet illustre politique dans la tourmente un frère d’armes. »

Arrestation:

« Quand Franck ouvrit les yeux, allongé sur le sol, les premières images captées furent floues. Deux ombres se penchaient au-dessus de lui. Il fit le point et reconnut plus nettement le couple de flics. La question de savoir s’il était au paradis ne se posa donc pas.

-Tu m’as fait peur, connard, railla Coste en lui passant les mains dans le dos. J’ai cru que t’étais mort. »

Un pédophile, un jeune homme de bonne famille retrouvé mort de façon douteuse, un père et sa famille pris en otages, des trahisons, de l’amour, de la mort, de l’argent…mais aussi beaucoup d’amitié, celle qui a fait tenir Coste mais la goutte d’eau de trop tombe ici au terme de cette enquête haletante, tout à fait en surtension, celle – là même qui fera lâcher prise à notre Capitaine, une perte terrible, un poids terrible et une fin douce-amère qui laisse néanmoins un petit peu le doute sur un départ définitif. 

Du coup, j’ai du mal à boucler cette brève chronique sur un adieu, alors au revoir Coste !

« -Je connais Coste mieux qu’il ne se connaît. C’est un flic. Pire que ça, c’est un chien policier. Un chasseur. Il ne sait faire que ça. Il a été dressé pour ça. On ne peut pas se séparer d’un flic comme lui. Quinze années que je l’envoie sur les enquêtes les plus merdiques du département. Des affaires qui auraient flingué n’importe quel cerveau.

– C’est bien ce qui lui est arrivé, non?

-Ce ne serait pas lui rendre service que de transmettre ce rapport. Il a simplement besoin de temps. Où qu’il soit et quoi qu’il espère trouver, il reviendra au chenil. Je laisse juste la porte entrouverte. »

(dixit le Commissaire divisionnaire Stévenin)