« La vie en chantier » – Pete Fromm – Gallmeister/Americana, traduit par Juliane Nivelt

« Prologue

Lorsqu’elle le lui dit, Taz est à genoux; à force de manier le marteau ses bras vibrent, palpitent et picotent. Il lève les yeux, les oreilles bourdonnantes, la pince à levier et les doigts coincés sous encore quinze centimètres de sous-plancher en kryptonite de malheur.

Les pouces accrochés à sa ceinture à outils, comme si finalement elle comptait s’attaquer au fichu lattis, Marnie le regarde avec un sourire en coin et répète sa phrase.

Il cligne des yeux, hausse un sourcil et libère ses doigts, les frotte pour en retirer la poussière.

-C’est vrai ? demande-t-il .

Tachant de contenir son sourire, elle commence à extraire un test de grossesse de sa ceinture, à peine un centimètre ou deux, avant de l’enfoncer à nouveau.

-L’aiglon a atterri. »

C’est toujours avec plaisir que je retrouve l’univers de Pete Fromm. Depuis l’exceptionnel « Comment tout a commencé  » ( qui reste mon préféré pour sa tension dramatique ) , il explore avec tendresse, douceur et lucidité ce qui constitue un couple, une famille, une fratrie. Il installe un décor, un fond dessiné par la situation géographique, économique et sociale de ses personnages, puis par touches délicates, il nous les rend vivants et attachants. Soudain arrive le grain de sable dans les rouages et parfois bien pire que le grain de sable, le cataclysme.

C’est certes un scénario qui pourrait se ressentir comme routinier, j’ai eu un peu peur au début…mais c’est sans compter avec l’écriture si belle de Pete Fromm. Ce n’est pas un lyrique, non, c’est un conteur « naturel » ( je veux dire par là qu’il a le genre du conteur au coin du feu sous les étoiles, à voix pas trop haute, vous voyez ce que je veux dire ? ), il a une voix douce, on sent l’observateur humaniste dans sa manière simple de dire les émotions, les expressions; et pour la perfection de l’ensemble, son ton n’est pas dénué d’humour. Et tout nous apparaît comme si on y était.

« Les derniers jours, Marnie l’aide avec les finitions, les chambranles, tout ce qu’elle peut faire debout, mais une fois, Taz rentre de l’atelier et la trouve allongée par terre, énorme, occupée à poser une moulure de revêtement sur la plinthe. Elle ne prend même pas la peine d’utiliser la cloueuse, parce qu’elle préfère enfoncer les petits clous à la main. Il éclate de rire.

-J’appelle SOS échouage?

-Qui ça?

Elle a des clous plein la bouche et parle comme Elmer Fudd.

-Tu sais, les bénévoles qui aident à remettre à l’eau les baleines et les dauphins échoués à l’eau. »

Ici, c’est un jeune couple, Marnie et Taz, qui attend son premier enfant et il faut préparer cette arrivée. Taz est un menuisier très doué et Marnie l’aide dans cette maison où tout est à faire. Ils sont pleins de vie et d’optimisme, même si le travail et donc l’argent ne sont pas toujours au rendez-vous. Ils ont la vie devant eux et c’est la vie qu’ils ont voulue. Ils sont le tenon et la mortaise. Mais très vite, page 43, tout se renverse, rien ne va comme prévu, Marnie meurt d’une embolie pulmonaire en accouchant de la petite Midge.

« Embolie pulmonaire. EP.

Il continue de se balancer, la tête entre les mains, répétant les deux mots à voix basse, encore et encore, sans parvenir à en saisir le sens.

Autour de lui, les ballons tremblotent chaque fois que l’air conditionné se met en route. Quelqu’un finit par passer un bras dans la chambre pour éteindre les néons aveuglants. Plongé dans la pénombre, le gigantesque ours en peluche de Rudy semble perplexe. »

Je me permets de le dire, c’est sur la 4ème de couverture et si je ne dis pas ça, impossible de parler plus du roman. Tout le roman compté en jours au fil de courts chapitres va nous mettre en compagnie de Taz qui doit tout d’abord penser à cette petite Midge. Qui est préparé à ça? Une vie de couple qui se retrouve démontée si brutalement. Perdre la personne qu’on aime, et avoir contre soi un petit être dont il faut prendre soin malgré la peine, la désolation, malgré la tristesse donner le goût de la vie à une enfant.

C’est là que Pete Fromm déploie son très grand talent  en nous racontant ce fil des jours fait d’insomnies, d’angoisses, d’épuisement et malgré ça du plaisir de voir cette petite pousser; il faut assurer le quotidien, nourrir, laver, endormir Midge, et lui parler et la choyer.

« Déposer Midge à la garderie, c’est un peu comme être pendu et équarri. Il tremble en s’éloignant, transpercé par ses cris. La femme lui assure que c’est normal, tout à fait naturel, mais Taz ne peut imaginer chose moins naturelle qu monde. Marnie l’accompagne jusqu’au pick-up. Tu vas t’en sortir, tu vas t’en sortir, chuchote-t-elle, encore et encore. »

Et travailler pour garder la maison. C’est là que vont intervenir le formidable et véritable ami Rudy, Lauren, la belle-mère qui s’avérera précieuse, et puis la baby-sitter, Elmo. Taz entretient une conversation muette avec Marnie en permanence, elle est dans sa tête, au-dessus de son épaule, elle n’est pas partie, et ce père tente d’imprégner Midge de qui fut sa mère biologique, en en faisant une héroïne dans le conte du soir…

« -Marnie, crie-t-il, réprimant un sanglot.

Puis, incapable de se retenir, il laisse le chagrin l’envahir, lui arracher les tripes et le vider de l’intérieur, le mettre sens dessus dessous. Ses côtes se contractent, son sternum se fissure. Il bascule sur le ventre te se roule en boule, le visage enfoncé dans le matelas, l’oreiller, étouffant d’énormes sanglots, trempant les draps. Il sent Marnie l’envelopper dans se bras et l’étreindre, comme elle le faisait de son vivant, comme s’ils ne pourraient jamais être assez proches.

-Oh putain, gémit-il. Oh Marn.

Elle lui frotte le dos, le caresse. Shh, shh, tout ira bien, tu vas t’en sortir;

Dans la nursery, Midge commence à pleurer. Taz se martèle les tempes avec les poings. Marnie lui attrape les poignets et l’attire contre elle. Shh shh. « 

L’écriture de Pete Fromm est encore plus puissante bien que sobre dans les passages où soudain Taz sent le vide et où le chagrin qu’il n’a pas eu le temps de libérer le broie avec violence. Ces passages sont brefs, mais d’une telle intensité qu’ils vous serrent l’estomac. Ce sont des moments fugaces parce que la vie quotidienne ne lui permet pas de céder à ce chagrin : il y a Midge. Il emmène le bébé à l’endroit secret où il se rendait avec Marnie, où il va lui apprendre à nager. Des scènes exceptionnelles, fortes, bouleversantes. Car Marnie est là, avec eux…Et c’est l’occasion pour Pete Fromm de mettre en avant la nature qui même blessée elle-même ( le secteur a brûlé ) console, berce, apaise… On ne peut pas oublier les premiers récits « Indian Creek », ou les nouvelles « Chinook » et  » Avant la nuit  » . Ce livre embaume le bois raboté et poli, la nature humide au bord de la rivière, dans l’endroit secret de Taz et Marnie, il y flotte des pulsions de mort, Taz peine à vivre, mais c’est sans compter l’opiniâtreté de Elmo et la joie de vivre de Midge. 

Je m’arrête ici afin que vous puissiez savourer le récit et sa fin magnifique, mais comme toujours, c’est une histoire sans faute, pudique, douloureuse mais lumineuse, qui nous fait aimer intensément ce petit groupe, Taz, Marnie, Rudy, Lauren et le duo Midge-Elmo, tellement émouvant.

« La vie en chantier », une histoire de vie et de mort, de naissance et de renaissance.

« Taz court et plonge, le monde se fait bulles, courant, silence et lumière, puis il aperçoit leurs mains, paumes ouvertes, prêtes à le tirer à la surface, à le ramener à l’air libre. »

« Une joie féroce » – Sorj Chalandon – Grasset

« 1.Une vraie connerie

(samedi 21 juillet 2018 )

J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sr la banquette arrière. Je les aurais implorées.S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.

Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là. »

Voici le 5ème roman de Sorj Chalandon que je lis. Je les ai tous aimés mais celui-ci a pris une couleur toute différente pour moi, car j’ai fait la connaissance de Jeanne.

On la rencontre dans ces premières phrases du livre dans l’action la plus inattendue la concernant, une sorte de folie. Et l’auteur va après ce préambule nous conter ce qui a amené Jeanne à cette situation.

« La jeune femme m’a fait asseoir.

-Quelque chose.

Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine. 

Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait. »

Jeanne, c’est ma sœur. Je suis sortie de cette lecture bouleversée. Parce que Jeanne, libraire quarantenaire, apparaît quand commence une nouvelle « étape », « épreuve » de sa vie. Jeanne passe un contrôle de routine, une mammographie, et Jeanne ressort de là avec un cancer du sein. Elle en fait un bouton de camélia en son sein

« J’étais en position de combat. Je refusais qu’on me parle mal, qu’on me regarde mal, qu’on m’emmerde. Mon camélia m’obligerait bientôt à tolérer bien d’autres choses, mais ni la morgue, ni le mépris. »

La façon dont en parle Sorj Chalandon est d’une telle justesse, si criante de vérité, que pour une fois et de façon très impudique, je dis que j’ai vécu, comme Jeanne, en 2018 ce qu’elle vit ici. Tout ce qui lui pénètre l’esprit, tout ce que son corps lui dit, son regard qui soudain change sur ce corps, sur les autres, sur le monde. Le dire ici me bouleverse, c’est encore proche et ça perdure. L’auteur garde à Jeanne sa dignité, et face à cette situation, je me suis retrouvée totalement immergée à nouveau dans les premières heures de cette claque.

« Qui êtes-vous, Jeanne, qui allez repartir de mon bureau avec trop d’informations, le ventre noué, la tête lourde, une besace remplie d’ordonnances et sept mois de traitement. Jeanne, qui serez ensuite bombardée de rayons chaque matin pendant trente-trois jours, le torse marqué au feutre indélébile, rouge, noir, tatouée de croix pour que le médecin n’ait pas à recalculer les angles d’attaque. Jeanne, qui prendrez des médicaments pendant cinq ans, qui serez palpée, surveillée, contrôlée, qui vivrez le reste de votre vie avec cette crainte nouvelle. »

Mais il est ici question de l’incroyable talent de Sorj Chalandon, ce talent qui fait que je l’aime, que j’aime le lire, ce talent qui le rend capable de parler si finement de ces situations aptes à l’affectation, sans justement les rendre abusivement pathétiques. Et qu’un homme ait si bien compris ce que ressent une femme face à ce cancer « qui se guérit si bien ! « , c’est impressionnant.

« Vous verrez, m’avait glissé Flavia avec malice, votre cancer, ce sont les autres qui en parleront le mieux.

Mon oncologue avait raison. Ils passaient ma vie à se raconter. »

D’autant que le mari de Jeanne, Matt, est un personnage affreux, lâche, méchant, égotique. Ce couple déjà boiteux après la perte de leur seul jeune enfant né malade va finir en morceaux. Et Jeanne change. Beaucoup. 

« Jamais je n’avais réagi comme ça. Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. le camélia avait tanné ma peau de rousse en cuir épais. Déraciné par le scalpel, il avait arraché un peu de mon cœur. Une brisure. Celle qui ne sert pas à grand-chose. À être polie, convenable, respectable, décente, conforme à ce que Matt et le monde autour attendaient de la petite Jeanne. Le cancer m’avait faite pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver au matin suivant. Je ne m’excusais plus. »

Puis Sorj Chalandon rassemble 4 femmes et en fait des héroïnes dignes d’un film d’action, 4 amazones. Jeanne découvrira au fil des jours qui sont ces femmes. Brigitte, atteinte d’un cancer avancé, sa compagne Assia, en bonne santé et enfin la jeune Melody, elle aussi malade d’un cancer. Peu à peu, la libraire totalement « à l’envers » va découvrir outre les traitements, les couloirs de l’hôpital et les effets secondaires, la solidarité, le courage – en elle aussi – le sens du combat, l’environnement gêné, un peu fuyant ou maladroit, la solitude, la décomposition intérieure. Pour dire : c’est à un colvert échevelé qui nage sur un étang dans le parc où elle va s’asseoir qu’elle va s’identifier; j’ai adoré ces scènes-là, et ce colvert qu’elle prénomme Gavroche. Jeanne est magnifique car vraie, juste, aucune caricature, jamais avec cet écrivain.

« Et puis ce prénom: Brigitte. Une vivante parmi les spectres. Assia et Melody, ensuite. Chacune leur page et leurs mots doux. Eva, bien sûr. Notre enfant à toutes. J’avais photocopié et collé sa photo sur une page de gauche. Et aussi le nom de Gavroche. Mon canard boiteux. Mon cabossé, qui écartait les ailes pour imiter le langage des cygnes. Ce désordre de plumes était devenu mon flambeau, mon instinct de vie. »

En faisant de ces femmes des aventurières, Sorj Chalandon m’a fait un immense plaisir. Il leur offre une aventure baroque, improbable, ou comme j’ai pu le lire ici et là « tirée par les cheveux »…Cheveux qu’elles perdent par poignées, alors… Et moi, que cette aventure soit si folle me plaît, me ravit, m’enchante.  Sorj Chalandon fait de ces femmes des combattantes, des insolentes n’ayant rien à perdre, des super-nanas prêtes à tout car : la vie est courte, il faut que ce qui continue soit intense. De belles femmes imparfaites et pour ça authentiques, Brigitte, Assia et Melody. Et puis Jeanne et son général Camélia.

« Je trempais mon pain grillé dans la crème de lait. J’étais prête à recommencer. Ce soir, demain. Une banque, un comptoir d’or, une autre bijouterie. La vision du gardien couché sur le sol me hantait. Homme vaincu, à tout jamais. J’étais face à lui, un jouet dans la main. Et il m’obéissait parce que j’avais dérobé sa puissance. Petite Jeanne, petite femme, petite rien du tout, changée en guerrière par le général Camélia. Moi qui baissais les yeux depuis l’enfance, qui comprimais mon cœur pour ne blesser personne, je tenais un vaincu entre mes mains. Comme si la peur avait changé de camp. »

Le propos est clair et rend à nous toutes qui vivons ça une forme de justice au-delà de la compassion. Les échanges de Jeanne avec les gens qu’elle croise et qui lui parlent m’ont fait me souvenir, j’ai tellement retrouvé mes pensées, mes réactions, ça n’a pas été facile, j’ai quand même pleuré en lisant certains passages qui m’ont serré le ventre.

Alors que l’état de Brigitte se dégrade:

« Alors j’ai éteint la liseuse. J’ai renoncé à la clarté. Je suis entrée dans les ténèbres. Je ne respirais plus, je pleurais. Couchée sur le dos, j’ai étouffé ma détresse avec l’oreiller. Je l’écrasais violemment contre mon visage. Des années d’un chagrin que je tenais captif. La mort de Jules, l’indifférence de Matt, ma solitude en bord de lit. Tous ces mots jamais dits, tous ces cris jamais poussés, toutes ces larmes jamais répandues. Je ne contrôlais plus rien. Je n’avais rien décidé. Mon corps se soulevait. Il geignait comme un petit animal. Je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. J’accouchais. Je ne savais pas de quoi mais quelque chose sortait de mon ventre, de mon cœur, de ma vie tout entière. « 

Les pages 283/284… c’est bouleversant, absolument bouleversant.

Voici un livre beau et fort, à mon avis même nécessaire, qui émeut mais réconforte, qui remet à plat quelques idées bien pratiques pour se sentir léger quand on est en bonne santé comme « ça se guérit si bien ! « … Certes, de mieux en mieux et c’est bien et c’est tant mieux ! Mais il n’en reste pas moins que la suite est parfois très lourde, physiquement et psychologiquement, qu’il y a une incompréhension de l’entourage des changements que ça entraîne sur la vision de la vie, de soi, des autres, du monde. Et c’est un changement extrêmement profond.

Je vous invite à lire ce très beau roman; il est juste et profond. Car c’est Sorj Chalandon, et rien n’est écrit au hasard. Coup de cœur et plus encore.

« -Gavroche, j’ai dit en montrant le canard du doigt.

Brigitte a hoché la tête.

-C’est lui?

Oui, c’était lui. Et un peu moi. Et nous toutes, aussi. Il avait pris de l’assurance.Comme les grands cygnes blancs, il se dressait sur ses pattes au milieu du lac, les ailes écartées. Il ne s’envolait pas, il montrait sa force. Et sa faiblesse aussi. Il vivait.

Assia a enveloppé son amie dans une couverture. Et moi avec. Nous étions trois, protégées par le lourd tissu beige. Au loin, le canard prenait ses distances avec les cygnes. Il plongeait la tête dans l’eau, s’ébrouait brusquement, ne se retournait pas.

Il filait seul vers le large. »

 

Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman ) 

 

« Zippo » – Valentine Imhof – éditions du Rouergue/Rouergue noir

« Extrait du prologue:

« Horizon vacillant. Horizon vertical. Horizon disparu. De plein fouet. Douze tonnes tête la première qui se fracassent. La surface dure de l’océan comme un blindage impénétrable. Une plaque de titane qui ondule, tempête, fulmine. Explosion à l’impact. Déflagration assourdissante. La carlingue pulvérisée. Les hommes et les morceaux de métal déchiquetés fusent et retombent en pluie drue. »

Début du premier chapitre:

« Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme assourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. »

Bienvenue dans une histoire très très très tordue, très très très « hot », un roman très différent du merveilleux « Par les rafales », mais avec le même talent pour embarquer la lectrice dans un univers qui peu à peu va glisser de la « simple » enquête policière à quelque chose de bien plus complexe. Franchement, Valentine Imhof est à l’aise avec le noir. Mais avant d’aller plus loin, je tiens à dire que j’ai aussi beaucoup ri (un talent de plus de cette auteure) lors de dialogues au bureau de la police, avec des personnages en arrière- plan mais tout de même importants. Ces flics un peu bourrins qui se rêvent dans les petits papiers du supérieur, voire au FBI et qui vont créer à leur insu des interférences dans les plans des autres. Vous allez rencontrer Bronsky et D’Anneto, ici en enquête de terrain, c’est le chapitre 25, je ne vous en mets qu’un petit bout, mais c’est un morceau de choix du roman : 

« – Tu vas voir, c’est pas la même atmosphère qu’hier, au Silk Exotic ! Pas le même standing, pas le même cadre. Ça non, tu peux me croire ! On descend carrément d’une étoile, voire de deux…Oui, deux, facile ! […]

Maintenant que Bronsky a de nouveau les yeux en face des trous, il comprend ce que D’Anneto voulait dire avec ses étoiles. Cette boîte doit être un mouroir pour strip-teaseuses, un trou pour putes de réforme, trop fatiguées, plus assez jeunes, trop esquintées pour pouvoir alpaguer des clients dans la rue, en pleine lumière, ou même la nuit, à la lueur d’un lampadaire. […] »

Bronsky en posture d’auto-défense :

 » Et cette mission, c’est un coup à se choper une maladie vénérienne sans même baiser, rien qu’en respirant.

Cette pensée fait naître chez lui une soudaine panique. Il pince les lèvres et se couvre le nez, la main en coupe, à la manière d’un masque. Un réflexe, pour ne pas respirer l’air qui lui paraît tout à coup saturé de bacilles, de tréponèmes et de virus. Un vivier tiède à herpès et à syphilis, une boîte de Petri géante où incubent des gonocoques et des hépatites A,B,C,Z…Il chancelle. Il est sur le point de ressortir. Pour aller attendre dans la voiture. Mais D’Anneto l’attrape par le bras et lui fait un clin d’œil, le regard allumé, tout en souriant aux trois pétasses qui commencent à se frotter à lui.

-T’as pas l’air bien, Bronsky ! On va seulement boire un coup et discuter un petit peu avec les filles. C’est le genre à s’y connaître en escarpins à talons pointus. »

 

Évidemment le fond de l’histoire est tragique et pervers. Il y a là deux histoires d’amour, de passion, contrariées par la mort et la folie. Deux histoires incandescentes. Contrairement au personnage d’Alex dans le roman précédent, ici, on ne s’attache à personne, on observe, on écoute, on regarde – horrifié – . On est tenu à distance en tous cas, j’ai été juste observatrice de ces gens aux mœurs étranges, pour moi totalement hermétiques à ma compréhension, à savoir les adeptes du bondage, les friands de douleur, les avides de sensations extrêmes et dangereuses. Moi, perso, je déteste souffrir !

« L’arrêt de la séance, enfin, et les deux lignes rougies, vipérines, dévorantes, où semblent battre deux pouls. Il s’est penché sur elle, a léché ses brûlures, savourant chacune de ses ondulations sur sa langue, puis il s’est levé, et a quitté la pièce sans un mot. Bruit des clefs dans les verrous, multiples, vibrations sourdes de la chape métallique qui condamne le sous-sol. La lumière qui faiblit et s’éteint. »

Mais ce n’est ici pas si simple. Au départ, des corps de jeunes femmes calcinés sont retrouvés. Des jeunes femmes qui furent de jolies blondes et qui sont retrouvées à l’état de charbon.

« Elle sombre dans un vertige encore plus noir quand elle pose les yeux sur le corps allongé sur la table de dissection. La boîte crânienne noircie, le bustier en latex fondu, greffé à la peau calcinée. Une paire d’escarpins effilés, à hauts talons métalliques, semble observer la scène, perchée sur un comptoir en inox. 

Elle se sent défaillir. Un demi-tour rapide. Elle ressort dans le couloir. Sans entendre la remarque amusée d’Aaron qui la traite de chochotte et lui lance autre chose à propos des chaussures. »

Deux enquêteurs sont sur l’affaire, Peter « Casanova » MacNamara et Mia Larström. Deux fortes personnalités. Qui ne s’aiment pas beaucoup. Peter est un mâle alpha pédant et assez désagréable et Mia une belle blonde qui fut dans les Marines, sûre d’elle, plutôt « froide » – un mot assez incongru au demeurant dans cette histoire – et qui renvoie MacNamara dans les cordes à ses tentatives de drague grossière.

Il s’avérera que Peter sera le seul pour qui j’ai ressenti un peu d’empathie, quant à Mia, elle ne finira pas de vous surprendre. Sans parler de Ted le forgeron.

L’enquête fera surgir les liens profondément cachés entre les personnages, on est baladé un bon moment, on soupçonne, on suppute, et enfin on décide qu’il va bien falloir attendre le final pour en avoir le cœur net. Une vraie réussite dans le scénario, une écriture riche au service de relations humaines complexes, un don pour les dialogues percutants et un talent incroyable pour nous pousser à deux mains dans un univers bien étrange. Comme ces scènes de forge:

« Les coups secs et obstinés éclatent et rebondissent d’un mur à l’autre, saturent la pièce d’une trame sonore intriquée, assourdissante, l’enferment dans une nasse de bruit qui remplit tout et qui l’enserre. Les vibrations des tubes d’acier pénètrent les fibres de ses muscles. Il entre en communion avec le métal, le fait parler à travers lui à la manière d’un oracle, sent l’exaltation qui le gagne peu à peu et imprime son rythme à l’étrange liturgie dont il est à la fois le célébrant et le dieu. Lorsqu’il arrête enfin, le son continue à voleter, palpitant, dans l’atelier et dans son crâne. »

Comme les gens adeptes de ces soirées bondage, masqués de caoutchouc noir, chacun avance à couvert, seuls Bronsky et D’Anneto sont cash et sans aucun secret louche. Ils sont un peu bêtes et du coup un peu moins antipathiques que les autres. 

Le livre est donc fait de feu – beaucoup – et parle du corps, de ce qu’il peut endurer de plein gré ou de force, le corps et ses limites, les traumas profonds qui rendent fou, et puis le sexe. Une certaine forme de l’amour qui mêle tout ça, feu, corps, sexe; douleur et plaisir.

« Dès qu’elle entrait chez lui et ajustait son masque, elle l’appelait Prometheus.[…] La communication verbale était alors limitée à la possibilité de prononcer des mots d’alarme qu’elle n’articulait jamais.

Même quand il a introduit le feu.

Les premières piqûres de la cire bouillante sur son ventre lui ont arraché un cri. Réflexe, court, évaporé sitôt sorti. Son corps a répondu en se cabrant. Un spasme, une réaction de tous les nerfs. La douleur vive de la brûlure s’est dissipée, elle aussi, rapidement. Ses yeux étaient bandés et elle respirait doucement dans l’attente, ou plutôt le désir attentif, que cela se reproduise, intensément concentrée sur cette anticipation. »

Des protagonistes traumatisés, comme Peter ou Ted –  mais qui est Ted ?  -…

« Non, il n’a pas toujours été Ted le handicapé de la tête, Ted le demeuré, à qui on demande de compter jusqu’à six, douze, ou vingt-quatre, pour encartonner des bouteilles dans des packs et des caisses. Un putain de neuneu qui connaît par cœur sa table de six, et dont on vient constamment vérifier le travail, pour être sûr, au cas où…

Avant, il pouvait bosser douze heures d’affilée, sept jours sur sept pendant un mois. Non- stop. Et puis il avait le mois suivant pour se reconstituer, flamber avec les potes, baiser des filles sexy dans des palaces autour du monde. « 

…qui s’affrontent sans se connaître mais en se supposant et d’autres franchement comiques, Valentine Imhof qui prend soin de ne pas nous laisser plongés dans les flammes de l’enfer trop longtemps en nous cuisinant à petit feu !

Bon, j’ai adoré cette lecture, voilà ! Pour l’univers que j’ai découvert – le bondage à Milwaukee, exotique… -, pour les gros moments de rire franc que j’ai eu, comme des soupapes pour libérer la pression du reste, noir, très noir comme du charbon, pour la grande qualité de l’écriture et du style. Je suis donc enflammée   par ce deuxième roman de Valentine Imhof !

« Le regard ardent qu’il pose sur elle la réchauffe et l’apaise. Il frotte en allers-retours calmes ou impatients le Zippo sur sa cuisse, et le clic-clic rythmique, mélopée hypnotique, remplit le silence, l’appelle, la protège, la berce.

Elle va bientôt s’endormir et le rejoindre dans sa nuit incandescente. Elle ferme les yeux, traverse l’opacité noire du masque, contemple son visage. Il est radieux. Elle lui sourit. »

Demain, quelques questions à Valentine.

Quelques questions à Alexandre Civico, à propos de « Atmore Alabama  » – Actes sud/Actes Noirs

Alexandre Civico, je souhaite vous remercier tout d’abord d’avoir accepté cette petite conversation avec une lectrice. J’avoue n’avoir pas lu vos deux premiers romans édités aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » en 2015 et « La peau, l’écorce » en 2017. Je ne peux donc pas comparer avec ce que vous avez écrit précédemment.

Je vous découvre avec « Atmore , Alabama » qui vient de paraître chez Actes Noirs et je suis sortie de cette lecture d’un après-midi très impressionnée, très touchée aussi, et sans hésiter votre livre est pour le moment parmi ce que j’ai lu de meilleur à mon sens et à mon goût depuis le lancement de cette rentrée littéraire.

Voici ce qui m’est venu à l’esprit en lisant.

– Le premier point fort et remarquable est sans hésitation l’écriture. En effet, avec un livre de 144 pages vous racontez une histoire entière mais aussi vous posez un décor, des caractères, une atmosphère avec une précision extrême . Il y a un dépouillement de votre écriture et paradoxalement une grande richesse des émotions générées en lisant. Il me semble que ce langage sobre est lié bien sûr au caractère du personnage narrateur, néanmoins tout le livre est ainsi, les autres personnages sont eux aussi économes de mots, point de bavardage; c’est ce que j’appelle parfois un livre silencieux, alors que le « brouhaha » est partout chez les personnages principaux, dans leur corps et dans leur esprit. Leurs sentiments s’expriment autrement ( la boxe par exemple ). Pouvez-vous me parler de ce travail sur l’écriture : vocabulaire, images comme « le museau » de la locomotive ou le ciel « infesté » d’étoiles, le ton d’Eve aussi, son esprit vif et son sens de la répartie, et surtout comment vous atteignez à des phrases aussi parfaites que celle que j’ai relevée :

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

C’est une phrase pure et terrible, qui me remue profondément.

– Merci chère Simone de m’offrir cet espace et de me permettre d’expliquer un peu plus avant mon travail et mon propos.

Mon écriture se construit sur l’ellipse. Je pense fondamentalement qu’un texte doit laisser la place au lecteur, lui permettre de faire son « travail de lecture ». Aussi, rester dans l’esquisse des situations, n’exprimer les sentiments de mes personnages que par leurs agissements me semble essentiel. J’ai tendance à penser que l’on est ce que l’on fait (sans doute beaucoup trop lu Sartre à l’adolescence) et que « révéler » la psychologie des personnages n’a pas d’intérêt particulier. C’est sans doute ce qui donne une forme de sécheresse à ma façon d’écrire.

Ensuite, j’ai en effet un goût pour l’image, pour une certaine poésie cruelle et c’est certainement le produit d’un fantasme d’écrivain, celui de parler directement au ventre. J’aimerais que le lecteur ressente « physiquement » ce que je tente d’exprimer, comme une forme de synesthésie (là encore, les lectures adolescentes ont dû polluer un peu mon esprit). La manière dont cette écriture se forme, en revanche, reste un mystère pour moi. Je me laisse porter par les phrases qui viennent sans, souvent, que j’aie besoin de les appeler. Ce sont ces phrases qui ont construit, par exemple, le personnage d’Eve et non le contraire.

– Parlez-moi du choix de ce binôme Eve et le narrateur qui partagent leurs errances, duo pas si improbable qu’il peut sembler – ils aiment la littérature et les mots , les verbes ! – parfois tendre et assez ambigu jusqu’à la fin

– Le binôme que forment Eve et le narrateur n’était pas prémédité. Eve, au départ, devait simplement permettre à mon personnage d’exprimer sa douleur, de la faire ressentir. Evidemment, le choix de cette jeune femme qui renvoie le narrateur à son histoire, était volontaire. Eve serait le miroir de son drame. Mais elle a pris peu à peu son autonomie, elle a commencé à s’exprimer, justement à travers ces phrases qui affluaient. Elle a donc pris une place bien plus importante que ce que j’avais prévu au départ. Dans le fond, Eve est devenue peu à peu ma voix à moi. En quelque sorte, pour reprendre la vieille antienne flaubertienne, Eve, c’est moi.

 

« Regarde,  la triste humanité qui danse sur des tessons de bouteille. Elle ne peut s’arrêter, sinon elle ressent la douleur. Nous, nous avons simplement arrêté de danser, dit Eve. »

– Pour finir, et inévitablement, parlez-moi de votre Amérique, celle que vous nous dépeignez ici et particulièrement de l’Alabama – qui n’a déjà pas une réputation reluisante – . J’ai perçu la fête qui se déroule dans le temps de l’histoire comme une image symbolique forte de cette Amérique « en toc », si clinquante pour cacher sa misère , ses misères . Si brutale pour la même raison. Qu’en pensez-vous?

-Atmore Alabama n’aurait pas pu s’écrire sans ce voyage que j’ai effectué là-bas. J’ai su, en rentrant, que la ville en elle-même deviendrait un personnage à part entière du roman. Je ne prétends parler que de l’Amérique que j’ai vue, une partie infinitésimale de ce pays-continent et de sa diversité, mais cela a été un véritable choc. Notre « pratique » de l’Amérique, toute la culture de masse que nous en recevons, nous fait croire à une relative proximité. Or, en me rendant sur place, j’ai vu que ce qui nous sépare est bien plus important que ce que j’imaginais. Ce n’est pas la violence qui m’a frappée, mais plutôt une satisfaction, un désir de se raccrocher à un mode que vie quoi qu’il en coûte. La misère est là, bien présente, visible, mais elle ne paraît rien remettre en question. Je n’ai fait que « frôler » les habitants de cette ville, en dire des choses définitives serait malhonnête. En revanche, j’ai vu des gens très fermés sur eux-même, sur la «communauté » , comme si le monde se réduisait aux quelques dizaines de kilomètres carrés du comté d’Escambia et qu’on ne voulait absolument pas savoir ce qui se passe ailleurs. D’une certaine façon, j’ai « compris » pourquoi ces gens votent comme ils votent, pensent comme ils pensent. Ils ne sont pas des salauds, je ne veux pas les montrer comme cela, mais simplement, leur monde se réduit à quelques enjambées.

 

« Ce sont des enfants, m’avait dit Eve un jour. Pourquoi crois-tu que les lumières de la ville sont toujours allumées? Ils ont peur du noir. Dans l’obscurité, ils ne sont rien, ils s’évanouissent. Ils ont peur de ce qu’ils ne verront pas. »

Alexandre, encore merci d’avoir accepté de me répondre, de m’avoir accordé un peu de temps. Je souhaite une longue vie à ce livre beau et puissant et une longue suite à votre travail d’auteur.

Et avec Willy DeVille, on entend aussi Johnny Cash