« Sur les pas de Dazaï  » – Christian Merlhiot – Arléa, collection La rencontre

« Sur les pas de Dazai » – Christian Merhliot

Une brève, pour ce petit livre. Je ne connais rien de cet artiste, Dazaï ,et je suis peu familière de la littérature , et plus généralement de la culture japonaise. J’ai cependant lu ce petit livre avec intérêt, plus pour le regard sur le Japon éloigné des grandes villes que pour Dazaï, je le reconnais.

Il y a là aussi une belle écriture, pour un texte souvent très poétique, comme un murmure. Le Japon profond, le pays natal, Tsugaru, des paysages de bord de mer, des côtes battues par les vents et les marées. Et la trace de cet artiste, écrivain ( « la vie passe, rien d’autre » ) , qui se suicida, tenant par la main sa maîtresse . Ils se jetèrent tous deux dans la rivière Tamagawa. 

« Je suis le néant, je suis du vent, je suis le vide. »

Quoi de plus romanesque? 

Une lecture douce, triste – enfin pour moi, triste – et sans doute un personnage artiste à découvrir.

« Fugu, poisson-poison » – Valérie Dourniaux – éditions Arléa – La rencontre

Un petit compte rendu de lecture de deux livres courts, sur le Japon, mais écrits par des auteurs français, et ce ne sont pas des romans, mais des « essais ». Le premier m’a beaucoup plu, et m’a été plus compréhensible que le second.

Image de la première de couverture« Fugu, poisson – poison » de Valérie Dourmiaux:

 

« Il était une fois un poisson capable de vaincre une armée de samouraïs, et dont la consommation demeure interdite à l’empereur du Japon; un poisson pouvant se métamorphoser en ballon lorsqu’il se sent en danger. Cela sonne comme le début d’un conte, et pourtant tout ceci est bien réel « 

C’est l’histoire de ce poisson interdit  de consommation à l’empereur du Japon. C’est une boule qui se gonfle quand il sent un danger, une bouchée peut être mortelle.
Ce petit livre (délicieux ) explique ce poisson pas ordinaire, et la façon de le rendre comestible. Il semblerait que ce soit un mets de choix si et seulement si il est préparé par un expert. 

Ce court livre, très agréable à lire, est didactique mais littéraire quand même, par la qualité de l’écriture.. Il explore les manières de consommer cet étrange animal, les risques qui existent si le plat n’est pas réalisé dans les règles de l’art.

 » Le goût du risque

« J’ai envie de manger du fugu, mais je tiens. Cette expression japonaise, évoquant une hésitation à entreprendre quelque chose de risqué, en dit long sur les craintes causées par le fugu. »

 

La fin du livre s’ouvre sur la cuisine japonaise, avec des recettes que je connais peu, mais que dorénavant j’ai envie de découvrir. Vous saurez tout sur le fugu, sa vie, son usage, sa dangerosité et sa saveur.

 » Hirezake

Des nageoires de fugu légèrement grillées sont placées dans du saké chaud. Appréciez d’abord l’arôme, puis le goût. Pour rendre la dégustation un peu spectaculaire, on peut flamber le verre pour que l’alcool s’évapore. »

 Une très jolie récréation littéraire !

« L’Homme de pluie »- Jonas Karlsson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Actes Sud

« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »

C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.  Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec. Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.

« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.

N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »

Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.

Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.

Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !

« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »

Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.

La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre. 

Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Celle que tu vois » – Catherine Prasifka -Globe -traduit de l’anglais par Laetitia Devaux (Irlande)

« Ceci est pour toi. Et pour moi »

Tu t’en souviens?
Pourquoi tu ne t’en souviens pas?

« Le sentier qui mène à  la plage est dangereux.Tu l’aperçois par la vitre de la voiture, il serpente entre deux vieux murets de pierre. Tu détaches ta ceinture et repêches ta chaussure droite sous le siège. […].
Le caméscope est calé entre Evan et toi sur la banquette arrière par une bouteille d’eau et une serviette pliée. Tu l’attrapes avec précaution et tu caresses son boîtier en plastique noir comme tu le ferais avec un animal apeuré. »

Un gros coup de coeur pour ce roman, lu d’une traite, sur un sujet qui à mon avis n’a pas souvent été abordé aussi bien, aussi finement et profondément.

Une jeune fille, fascinée par l’image, sur la plage des vacances, le caméscope de ses parents entre les mains. Elle filme. Sur la plage donc, sa famille et son petit frère, Evan et puis son meilleur ami Lorcan .
Plus tard, alors qu’elle n’a que sept ans, son père lui offre un PC, sur lequel elle joue avec des jeux d’enfant, des petits personnages colorés, etc…Puis se lassant, elle explore. Et ainsi va commencer une progression attisée par sa curiosité insatiable pour arriver  quasi inévitablement à des choses…clairement pas de son âge. cet extrait assez long suffira à comprendre:

« Au début, tu ne comprends pas ce que tu as sous les yeux; l’image est tellement étrange que les ombres et les lignes se mêlent et que les formes n’ont plus de sens. Il y a du beige, du marron, du rose. Tu crois discerner un visage, de la peau. C’est comme une illusion d’optique. Presque comme un poulet cru chez le boucher.
Tu tournes la tête, puis tu reviens à l’image. et tout à coup, tu vois une femme agenouillée, la caméra au-dessus d’elle. Sa silhouette se détache de l’amas de chair. L’espace d’un instant, tu imagines tenir la caméra comme tu l’as déjà souvent fait. Tu te représentes la scène en dehors de cette image, comme si tu y étais.

Les cheveux de la femme sont repoussés en arrière, et gras. Elle est mouillée , rouge et nue. Tu la fixes sans comprendre ce que tu regardes. »

Ce qui me surprend dans ces débuts sur internet de la fillette, jeune fille, c’est le peu de prévention des parents, le peu de vigilance. C’est la question qui me reste après cette lecture qui m’a parfois coupé le souffle. Je ne vais pas écrire un long post, ce roman est un voyage dans la tête d’une enfant, puis adolescente, adorable, qui, seule découvre les versants sombres du Net, à un âge bien trop précoce. Elle est certes très intelligente, mais…on va la suivre, la voir grandir, aller à l’école, puis au collège, puis au lycée, avec des ami-e-s, comme Kate. Les amitiés deviennent compliquées pour notre jeune fille qui a tant de secrets. On va suivre sa vie bien cachée à sa famille – que je trouve un peu inconséquente – celle du net, des rencontres plus ou moins sordides. Je crois que je n’ai encore jamais lu un livre sur ce sujet, et celui-ci m’a bousculée, bouleversée.

Je crois qu’il est d’abord d’une grande finesse, qu’il est délicat et d’une justesse qui fout des frissons. Parce qu’on l’aime cet adolescente, elle est très attachante, on a peur pour elle. Enfin moi, j’ai eu peur pour elle, pensant au monde réel dans lequel nombre d’ados se laissent emporter. Et ce sera son cas.
Ce roman parle de la découverte du corps qu’elle habite mais aussi, et surtout, de l’estime de soi, du respect de soi , du piège de l’image et des réseaux qui exposent au grand jour et au grand nombre des choses relevant de l’intime, sans réelle conscience ici de la jeune fille qui vit sur internet, son monde parallèle, textos, photos, conversations…Le petit frère qui grandit, Evan, voit sa soeur dériver, il sait qu’elle ne va pas bien:

« Tu as déjà publié un truc sur les réseaux sociaux? te demande Evan. T’as rien de mieux à faire?

-Mêle-toi de ton cul. »

Tu rafraîchis jusqu’à recevoir une notification de Jack.

-Merci, lui dis-tu.

-Ouais.

_ Vous êtes trop chelous. »

Evan pose son sac à côté de toi et s’éloigne sur la plage. Tu regardes son dos rapetisser. il est devenu très grand, même si ce n’est pas l’impression qu’il donne.

C’est comme si , ces derniers temps, une part de lui avait disparu. Ça fait des mois que vous n’avez pas eu de vraie conversation; vous n’avez rien à vous dire. Cette plage est peuplée de fantômes, des versions de vous-mêmes qui correspondent à la dernière fois que vos pieds ont foulé ce sable. L’espace d’une seconde, tu revois Evan petit garçon, seau jaune à la main. »

Bref, je ne dis pas plus, ce roman m’a bouleversée, il est d’une force rare dans sa façon de relater sans commenter et sans inclure de jugement. A aucun moment j’ai ressenti de la colère contre cet jeune fille, à aucun moment je l’ai « rejetée », mais au contraire, je l‘ai aimée comme si elle était ma fille. Imaginer …ce qu’on lit, si elle était ma fille. L’absence des parents dans cette histoire m’interroge aussi. alors on écoute les sentiments et pensées de la jeune fille – qu’on voit grandir jusqu’à l’université – la prise de conscience à un moment critique de ses errements, plutôt qu’erreurs  ceux qui l’emmènent vers une réelle destruction d’elle-même. Pas juste de son corps, mais de sa pensée, de son intimité, de sa vraie personnalité. Jusqu’à ce « trou dans son ventre » dont elle parle souvent. Heureusement la fin est lumineuse, le chemin de la jeune fille, devenue jeune femme, a été semé d’égarements, d’une sorte de quête obscure, d’une perdition. 

Je crois que je n’ai jamais lu un roman aussi beau sur un tel sujet, aussi dur, mais aussi tendre et empathique pour le personnage principal, une figure que je n’oublierai jamais je crois. La fin, sur la plage de l’enfance, avec Lorcan, l’ami, l’amour de toujours:

« Il t’aide à te relever et vous quittez les rochers. La marée est haute, la plage a changé. Il ne reste plus qu’une fine bande de sable où les gens sont assis, tout le reste est submergé. Ici, le changement est constant; tu ne comprends pas comment tu as pu mettre autant de temps à t’en rendre compte et à l’accepter. Tu patauges, tes pieds s’enfoncent dans le sable et y laissent des empreintes éphémères.
« Je pense qu’il y a assez de fond pour qu’on aille sauter du promontoire. Ça te tente? demande Lorcan.

-D’accord. Si tu sautes avec moi. »

Tu te mets en maillot et, lorsque tu passes la main sur ton ventre, elle ne trouve que ta peau lisse. Tu n’as plus peur. »

Magnifique, et cette belle chanson de Henri Tachan, « L’adolescence »

 

 

« D’ombres et de crocs » – François PACAUD – Rouergue noir

« Pour planter un piquet de clôture, pour peu que vous ayez le choix, il vous faut d’abord trouver le bon emplacement. Si la terre est trop meuble, ou à l’inverse trop friable, c’est peine perdue. Enfoncez-le aussi consciencieusement que vous le souhaitiez, et vous pouvez être certain que quelques jours plus tard, à la faveur d’un orage, d’un coup de vent un peu trop violent ou d’un animal qui sera venu s’y frotter l’échine, vous le retrouverez affaissé lamentablement. »

Ce livre est le premier roman de l’auteur, oscillant entre roman familial, roman fantastique, thriller… Je peux dire que j’ai été bien accrochée, mais pas tout de suite. Les premiers chapitres mettent en place le personnage principal, Etienne, dont la mère est en établissement pour personnes âgées, atteinte de troubles psychiques. Bien que mutique depuis longtemps elle va prononcer quelques mots qui vont éveiller chez son fils le besoin de retourner vers la maison natale, dans la Creuse, pour ce que j’appellerais une mise à plat de l’histoire familiale, un éclaircissement pour Etienne, qui n’a plus que sa mère, et c’est elle, qui bien que devenue mutique, lui a dit quelque chose qui le pousse à retourner dans la maison vide.

« Le jour se levait à peine. Étienne en contemplait les pâles lueurs à travers la vitre sale de la petite fenêtre de la cuisine. S’il avait dormi d’une traite, il n’avait pas pour autant le sentiment de s’être réellement reposé, et le café brûlant qu’il ingurgitait à petites gorgées dans l’espoir d’obtenir une dose d’énergie supplémentaire ne produisait pour l’instant aucun effet. Il repensait à son cauchemar. Ce n’était pas le premier, et ce ne serait sans doute pas le dernier, mais celui-ci se plaçait indubitablement dans le haut du panier. De l’angoisse haut de gamme. »

Etienne y entreprend un rangement, du déblai, et au final un grand dérangement dans la tête du jeune homme – la mise au jour de choses ignorées d’Etienne, ou enfouies, ou cachées, ou tues tout simplement. Dont un cahier, mais aussi des objets qui parfois lui évoquent ses jeux avec son petit frère Alexis; il ne comprend pas tout et nourrit un sentiment qui oscille entre une sorte de rancune –  » Je ne savais pas…Pourquoi?  « – et une peur larvée.
Le roman passe de quelque chose de classique à une histoire sans arrêt « parasitée » de souvenirs, peu à peu emplie d’inquiétude, avant une réelle angoisse . Etienne arrive à Arranches, passe devant la boucherie Venelles: « Au roi du boudin »,  et retrouve Fernand, le vieux voisin, qui en sait beaucoup sur l’histoire de cette maison, sur celle de la famille d’Etienne, qui lui n’a que peu de souvenirs, quelque chose d’occulté en lui. Chez Etienne, qui ne cesse de tenter de creuser dans sa mémoire, après une conversation entre Fernand et le vieux Dalton:

« Contre toute attente et malgré les talents de conteur discutables du chasseur rondouillard, Etienne s’était laissé prendre par le récit, si bien que le vieux Dalton avait temporairement chassé le reste de ses préoccupations. Mieux, il fournissait à Etienne une explication qui, à défaut d’être totalement rassurante, était beaucoup plus satisfaisante que tout ce que ses méninges angoissées étaient à même d’inventer.
 » Tu as simplement dû entendre parler de ce fait divers à la radio, et il se sera transformé en mauvais rêve. Il faut juste que tu foutes le camp d’ici fissa! Quant à cette pauvre malheureuse, elle est sans doute tombée dans les griffes du vieux Dalton ou d’un autre détraqué comme il y en a partout. Pas de raison que la campagne creusoise fasse exception! Tu n’as rien à voir là-dedans! Rien!

C’est donc de ça que tu as peur? »

Je sais, vous ne comprenez pas de quoi il s’agit, qui est la pauvre malheureuse, et le vieux Dalton? C’est là une histoire qui touche en quelque sorte au secret de famille, le genre de chose qui met au minimum mal à l’aise, des années après les faits, et puis quelque chose de plus collectif, lié à la population locale, au lieu, aux croyances…Je sais que je ne vous dis que bien peu à propos de ces fichues traditions par lesquelles peuvent passer des messages, parfois menaçants sans en avoir l’air. L’angoisse d’Etienne ne cesse de grandir, alimentée par le fait de ne pas trouver de réponse à ses interrogations et le mystère, en un silence pesant, dans les non-dits, le ronge peu à peu, mettant son cerveau et son mental à très rude épreuve. Moi je sais que je ne délivre rien, mais ce que j’affirme, c’est que l’angoisse se transmet fort bien à la lectrice que je suis. Si les romans avec un penchant vers le fantastique ne sont pas ce que je préfère, ici c’est un voyage dans le cerveau d’un homme inquiet, qui cherche des réponses à un pan de son histoire familiale, et qui ne trouve que des poussières, des traces à demi effacées, les souvenirs de rares témoins restant de cette époque. 

« -Je ne peux pas passer une nuit de plus ici. Je n’y arriverai pas, asséna-t-il au vide, qui lui répondit d’un épais silence.

Et de ces quelques mots sa décision fut scellée. Cet argument à lui seul venait de balayer tous les autres. Cela n’enlevait rien à son besoin d’aller jusqu’au bout, de ne pas réserver à l’histoire démentielle qui s’étalait par bribes devant lui le même sort qu’aux trouvailles poussiéreuses de la grange, agonisant désormais sur le carrelage glacé du salon et le tapis boueux de la cour. Mais si l’argument de la nuit à venir surpassait les autres, c’était parce que celui-ci s’accompagnait d’une préoccupation vitale. Si, dans un souffle, Etienne avait formulé ces mots, c’est parce qu’il ressentait au plus profond de ses tripes que cette dernière nuit hypothétique en Creuse pourrait bien être la dernière de toutes ses nuits. »

On a ici un roman très riche, dense, plein de détails qui mis tous ensemble permettent à Etienne de retisser un peu de la vérité, celle qu’il cherche, après la visite à sa mère.

C’est ce que j’ai trouvé le plus réussi dans ce livre, le talent à faire monter en puissance les peurs du personnage, peurs qui virent en terrible angoisse, attaquant la pensée rationnelle, le sommeil, la raison. Quand surgit le Morpal creusois:

« Au hasard d’une racine sur laquelle elle vint prendre appui, son faisceau révéla un long cou semblable au corps d’un serpent monstrueux avec, au bout, la tête du Morpal. Outre les deux yeux qu’il ne connaissait que trop bien, Etienne y distingua deux longues oreilles qui se mouvaient sans cesse, telles des antennes essayant de capter l’intégralité des détails du monde autour d’elle. Sa contemplation s’arrêta là car, agissant comme un lasso, le long cou serpentiforme envoya cette tête terrifiante en direction de celle du gendarme. Une gigantesque gueule garnie de crocs trop nombreux pour être comptés s’ouvrit en un éclair. De longues gerbes de sang s’élevèrent alors, retombant sur le cadavre mutilé et la terre alentour. »

Voici donc ce qui peut surgir, dans la Creuse, et ce n’est que le début de ces pages sur la rencontre d’Etienne avec le monstre. J’ai de la difficulté à parler de ce roman. Il ne faut pas trop en dire, évidemment, le scénario est complexe – il se déroule doublement dans le cerveau du personnage et dans la réalité.
La fin est encore elle aussi très angoissante, avec des visions fantastiques, métaphoriques je crois, je ressens là une grande compassion pour Etienne, qui au bout du compte repartira dans un état proche, tout proche de la sidération. Et puis la fin, assez folle, le retour d’Etienne auprès de sa mère.

Cette histoire oscille entre le monde bien réel et concret de cette Creuse qu’on perçoit ici comme un univers à part, fait de légendes, de mythes, et de quelque chose de menaçant à quoi il ne faut pas toucher. Comme les histoires de famille, entre autres sujets. On ressent beaucoup de sympathie pour ce pauvre Etienne, mis à très rude épreuve.

Je qualifierai plutôt ce roman de « fantastique » bien que ne tombant pas dans l’excès, sauf, sauf quand Etienne commence à perdre les pédales, mais c’est évidemment cohérent. Et je dois dire que j’ai ressenti une grande compassion pour Etienne, confronté ainsi à l’histoire de famille. On est soulagé – un peu – que le voisin Fernand soit présent. Lui qui connait tout de l’histoire d’Etienne et de sa famille.

Quant à la fin du roman, je ne sais trop quoi en penser, je veux dire les derniers jours que passe Etienne dans son hameau natal, après avoir « déterré » des souvenirs, des non-dits et vu, entendu des choses que moi, personnellement, je ne peux qualifier que de délire ( je suis extrêmement rétive face au « fantastique », et sur la fin, ça va assez loin dans ce sens…seraient-ce juste des métaphores? Je sais qu’en partie, oui, mais finalement, c’est bien fichu puisqu’on y croit, à ces « apparitions » plus qu’étranges, effrayantes. Moi qui ai envie depuis longtemps d’aller voir la Creuse, eh bien ça m’inciterait plutôt à y aller plus que le contraire, juste histoire d’être certaine que ce que décrit cet auteur est faux. Enfin j’espère…
Je ne vais pas vous raconter bien plus mais ce que je peux dire, c’est que j’ai été très accrochée sur la grande première partie, puis déstabilisée plus tard, – ce qui n’est pas du tout un défaut, bien au contraire – avec l’arrivée du « fantastique » dans le récit. On peut sans doute parler d’une écriture métaphorique – enfin, j’espère… -, en tous cas, j’ai été Etienne parfois, dans sa quête sur l’histoire de sa famille. Le personnage d’Etienne est très attachant, démuni parfois avec l’histoire qu’il cherche à démêler, à mettre au jour. Quant à moi, la seule chose que je n’ai pas beaucoup aimé, c’est le côté « fantastique », surtout vers la fin, même si je comprends bien l’usage qu’en fait l’auteur, mettant ainsi en « images » l’angoisse, la peur, les souvenirs malaisants et le chagrin. 
C’est en fait habile, dans cette Creuse rurale guère peuplée et qu’on sent encore sous l’influence de vieilles croyances, d’anciennes mythologies. Peut-être que mon « interprétation » – plus un ressenti – n’est pas celle voulue par l’auteur, mais sur toute la fin, j’ai été saisie par quelque chose proche de l’effroi. Sans pourtant y croire une seconde ! Un exemple de la violence qui a régné et règne encore dans ce coin perdu, Fernand raconte:

« -Ça remonte à quelques années maintenant. Ça s’est passé pas bien loin d’ici, à Lougnat. Le vieux Dalton tapait sur sa femme à longueur de temps.Ça se savait, mais personne n’osait trop rien dire vu le loustic que c’était. Il était pas fin l’animal, attention! Bref, toujours est-il qu’un soir, il a cogné plus fort que d’habitude. Si bien qu’elle a pris la fuite et est allée prévenir les bleus. les autres se sont pointés, mais le vieux Dalton les attendait.
– C’est peut-être bien une femme qu’il attendait! coupa Fernand

-Peut-être bien, oui. Peut-être bien…En tous cas le vingt-deux était chargé et quand les autres se sont approchés de la maison, PAN! Il en a refroidi un aussi sec. L’autre n’a pas demandé son reste, mais il a pas tardé à revenir avec du renfort. »

En conclusion, c’est un premier roman assez riche, je ne vous en livre pas totalement le coeur, bien sûr, mais la promenade – pas de tout repos- dans cette Creuse rurale et dépeuplée, pleine de légendes et de mystères, m’a tenue, puisque j’ai fini le livre, en compagnie d’Etienne auprès de sa mère pour une fin…fantastique et terrible. Étienne, perturbé…

« -Monsieur? Monsieur!

Cette voix , il le savait, était celle de l’infirmière sympathique dont il ne connaissait pas le nom, et dont il avait oublié le visage.

-Monsieur, est-ce que tout va bien?

La voix sa faisait plus pressante, mais Etienne se contenta de s’engager dans le jardin, en direction du banc sur lequel l’attendait sa mère. Il l’atteignit bientôt. La porte derrière lui était restée ouverte, si bien qu’il percevait vaguement des pas pressés qui allaient en s’éloignant sur le sol carrelé de l’hôpital. »

Et les mots de la fin, qui font froid dans le dos, beaucoup de compassion pour Étienne:

« -Il est ici.

De nouveaux pas résonnèrent alors sur le carrelage. Lourds. Rapides.

Cela n’avait plus aucune importance. Le regard d’Étienne s’éleva, parcourant les troncs des peupliers jusqu’à leurs cimes, animées d’un léger mouvement de balancier. Il contempla le spectacle quelques instants, puis il s’adressa à sa mère, une dernière fois.

-Un jour tu le reverras. Alors tu pourras lui donner à manger.
Sur quoi son regard s’éleva encore, quittant les peupliers majestueux pour aller se perdre dans l’immensité froide et impassible de l’azur. »

Avec cette fin mystérieuse, j’espère vous donner envie d’aller voir de plus près la Creuse d’Étienne, un beau livre, tordu, perturbant, j’ai bien aimé ça!

Et voilà…un article long, comme rarement…Tant de mystère…Une petite légende?