« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dan ssa voix, elel ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 « .

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.

« L’eau rouge » – Jurica Pavičić – éditions Agullo, traduit du croate par Olivier Lannuzel

« VESNA

(1989)

Pour commencer, Vesna se souvient du temps qu’il a fait.

C’était une journée chaude et splendide de septembre, comme si le ciel se moquait d’eux par avance. La brise marine avait adouci la chaleur de l’été indien durant tout l’après-midi. Et quand le soir était tombé, un soupçon agréable de fraîcheur, annonciateur de l’automne, s’était glissé dans les rues, dans les cuisines et dans les chambres.

Vesna ne se souvient pas seulement du temps qu’il a fait. Elle se souvient aussi de l’espace. »

En le commençant, je n’étais pas certaine d’accrocher à ce livre. En tous cas à l’écriture car pour le reste, l’histoire est très prenante, c’est bien une enquête sans tellement de policiers. La narration est simple et sobre, et c’est sur la longueur que j’ai commencé à vraiment aimer pour finalement au bout de 50 pages filer droit jusqu’au bout de la vie de quelques habitants de Misto, village de Dalmatie.

Divisé en quatre parties allant de 1989 à 2017, on va suivre les pas et la vie de plusieurs personnages. On écoute Vesna et Jakov, les parents, Mate le frère jumeau de Silva, Adrijan, un amoureux de Silva, puis Gorki qui fut policier et devient agent pour un promoteur immobilier, Brane l’amoureux « officiel » de Silva, devenu marin sur un cargo de fret, Elda qui est un peu comme un miracle, en particulier pour Mate qui est mon personnage préféré. Au cœur de l’histoire, Silva, adolescente turbulente de 17 ans, disparait lors de la fête des pêcheurs à Misto, en Dalmatie. Elle allait à l’école à Split, où elle était pensionnaire.

La mère de Brane Rokov, portrait:

« Uršula s’est adressée à Mate sans descendre dans la cour et sans l’inviter à monter. Elle reste là-haut à le regarder de ses yeux bleu-gris clair qui la rendent encore jolie.

Il y a trente ans, Uršula était la plus belle fille de Misto – c’est ce qu’à coutume de dire le père de Mate. Il dit cela devant Vesna et Mate n’a jamais eu l’impression qu’elle tirait de cette constatation une quelconque jalousie. On admire Uršula comme on admire un vase grec ou des vestiges archéologiques: comme quelque chose de beau qui s’est abîmé irrémédiablement il y a longtemps. Qui aurait pu penser qu’elle terminerait là-bas, au fin fond du village, ajoute alors Vesna. On l’imaginait partir faire sa vie loin d’ici, dit-elle, et elle est là, sur les terres des Rokov, avec Tonko, dans cette maison sale recouverte de poussière plastique. »*

(*Tonko répare des bateaux, la poussière est due à l’abrasion des résines.)

Mate devant l’absence de sa sœur:

« Parfois, pas souvent, Mate se glisse en douce dans la chambre de sa sœur. Il s’y introduit quand Vesna ne fait pas attention, mais Vesna ne fait plus attention à rien. Il pousse la porte sur laquelle est écrit Keep out, entre dans la pièce, mais n’allume pas la lumière. Il s’assoit simplement sur le lit, il écoute, il respire. La chambre garde encore l’odeur de Silva: un parfum rêche, ténébreux, Mate se souvient que Silva l’appelait du patchouli. L’odeur a imprégné les taies d’oreiller, les vêtements, le pyjama, même les rideaux. »

L’enquête commence alors que la Yougoslavie se disloque, le régime de Tito est à l’agonie, et ces bouleversements feront que l’enquête sur la disparition de Silva tournera court, malgré la bonne volonté de Gorki Šain.

On va voir les parents, d’abord obstinés, acharnés et effondrés de chagrin céder peu à peu au découragement, le couple de Vesna et Jakov se rompra et seul Mate, sans rien dire, à l’insu de son épouse Doris, Mate qui a un bon emploi fera des voyages partout en Europe sur les traces éventuelles de sa sœur. Il a créé une page FB, a mis des alertes, il part, frappe aux portes, téléphone, prend des trains et des avions, avec une assiduité, un courage, une volonté incroyables. Mate est très attachant, c’est quelqu’un de droit et de fidèle à ses valeurs, seul son mariage sera de ce fait rompu, il cache à Doris ces voyages, sa quête, parce qu’il sait qu’elle n’approuve pas, mais on sent aussi que ce mariage ne durera pas de toutes façons. On souhaite fort à Mate de retrouver sa sœur, mais il va trouver Elda. Beau personnage aussi qui va éclairer la vie de Mate, et éclairer la fin du roman. Elda et sa mémoire sont une clé.

« Car le souvenir ne peut aller contre les faits. Et les faits montrent que ce samedi aux alentours de onze heures, Silva était à Misto, pas à Split. Ils montrent qu’elle n’a disparu de Misto que le lendemain matin, après avoir annoncé son départ à un garçon du coin. Dimanche, pas samedi, elle a dû s’esquiver et gagner Split au petit matin. Dimanche, pas samedi, elle s’est présentée au guichet de la gare routière, a acheté un billet et s’est fait la belle quelque part. Voilà ce que montrent les faits combinés. Le récit s’enchâsse, il est logique, pas de trou. Elda a donc fini par le croire. Et elle a commencé elle-même à le colporter, comme s’il s’agissait d’une vérité avérée digne de foi.

Mais maintenant elle sait. Elle voit avec une limpidité cristalline que ce matin à la gare, ce n’était pas un dimanche mais un samedi. »

Il s’agit bien d’un polar auquel se mêle l’histoire de ce pays, polar avec Gorki qui va revenir des années plus tard à Misto sous un autre chapeau, Gorki qui en remettant les pieds dans cet endroit où il a lâché une enquête sans aboutir à quoi que ce soit y voit toutes les capitulations. Car: Silva est-elle vivante? A-t-elle juste fugué en ayant préparé son départ ? Une possible implication avec un trafic de drogue lui a-t-elle attiré des ennuis? Vivante, ou morte, Silva? Et qu’est devenu un pays qui mis en morceaux se vend aux investisseurs étrangers, qu’en penser et comment y vivre?

Du début à la fin ce très très bon roman, premier polar croate traduit en France, m’a tenue en haleine. Il n’y a ni bruit ni fureur, ni sang ni coups, ni sirènes ni coups de feu, mais des vies qui se déroulent avec un trou, un vide dans les histoires, cette absence qu’on ne peut expliquer… Les couples se délitent, les parents, Vesna et Jakov ( j’aime bien Jakov aussi, beau portrait de cet homme épuisé, tari ), Mate et Doris, comme leur pays, ils se défont. Il sera question aussi de la guerre du Kosovo avec Adrijan, soldat en 1995, aux prises avec la police durant l’enquête, il tombe par hasard sur une des affichettes posées partout par Jakov et Mate au moment de la disparition.

« Ce visage, il s’en souvient bien. Il retrouve la même expression mutine, le nez froncé, plein d’une colère perpétuelle. Il reconnaît cette mèche qui tombe au milieu du front et couvre son œil gauche. Ici, au beau milieu des montagnes de Bosnie, sur ce bout de papier, Silva Vela ressemble en tout point à la fille dont il se souvient.

Et tandis que le bidon en plastique se remplit d’eau, Adrijan est debout, il a les yeux rivés sur ce pan de mur près de la porte des WC et sur ce visage resté figé, inaltéré depuis toutes ces années. Ce visage qui a chamboulé sa vie. »

Cette lecture a quelque chose de magnétique, sans doute c’est par la sobriété de l’écriture qui reste sur une sorte de ligne peu soumise aux variations, mais qui nous tire comme un aimant derrière les mots, sous la narration, là où frémissent les sentiments, les émotions, les colères, dans une retenue qui finalement capte totalement l’attention. Cette sobriété de l’écriture va de pair avec une grande délicatesse, une certaine pudeur dans l’expression des émotions. Je ne sais pas si je dis bien cette main ferme mais pourtant douce qui m’a tenue tout au long, pour enfin savoir. C’est une atmosphère de déclin si bien rendue, celle du pays, celle des gens, celle de Misto qui tombe entre les mains de promoteurs de résidences de vacances, des vieux qui résistent et des jeunes qui partent, laissant cette petite ville livrée à un futur triste.

« Il doit le reconnaître: les Irlandais ont mis le paquet. ils ont investi de l’argent et fait ce qu’il fallait pour l’inauguration de Misto Sunset Residence.

L’aménagement du lotissement, c’est du cinq étoiles. En une journée compacte, une entreprise horticole a planté des lauriers-roses, des oliviers, de la lavande et du romarin dans les espaces verts. La pierre polie des escaliers et des sentiers resplendit au soleil, les rames et les bancs ont été fraîchement peints et lustrés. Pour l’événement, Smart Solutions a loué une dizaine de catamarans qui flottent en ce moment, amarrés au vieux môle de l’armée communiste yougoslave. »

La fin est terriblement mélancolique, on y retrouve une Uršula en majesté – je trouve – et un Gorki fataliste, j’ai beaucoup aimé ce roman, vraiment. Mate, dans la chambre de Silva, regarde ses cassettes ( vous souvenez-vous de nos cassettes? … ).  Parmi celles de Silva se trouve Mark Knopfler que je choisis parmi d’autres, parce qu’il m’évoque beaucoup de – beaux –  souvenirs. 

À écouter le son à fond, Brothers of arms

« Sois sage, bordel ! » – Stina Stoor -éditions Marie Barbier, traduit sous la direction d’Elena Balzamo

« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.

Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »

Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.

La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden –  où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.

Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte. 

« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.

-Et pas des jouets pour les gosses!

Non, pour sûr.

-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.

C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.

Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »

Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle  « Parcours balisé »

« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »

Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise, l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.

Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:

« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »

Une  bien étrange histoire…

Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge. 

Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.

Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père:

Entretien avec Arnaud Delalande, au sujet de « Memory »

Bonjour Arnaud, et merci d’avoir accepté cet échange.

J’ai dit dans ma petite chronique que votre roman m’a touchée.

memoryVous avez habilement traité un sujet compliqué, perturbant en le mêlant à une intrigue policière. Vraiment habilement parce que finalement, on s’aperçoit en lisant que la mémoire occupe nos vies, les vies de chacun. C’est un élément vital pour un équilibre dans nos relations avec autrui et avec notre environnement.

  • Qu’est-ce qui vous a amené à parler de la mémoire, si ce n’est pas trop personnel ?

La mémoire m’a toujours fasciné. Premièrement, même si  « Memory » est un roman policier contemporain, j’ai une formation d’historien, ce qui m’a conduit à écrire un certain nombre de romans historiques avant celui-ci. Or, le travail sur un roman historique n’est ni plus ni moins, en filigrane, qu’une réflexion sur l’articulation entre notre mémoire individuelle et notre mémoire collective – ce que nous gardons de notre histoire au regard de la grande Histoire. Au-delà, la question philosophique cruciale que pose la mémoire consiste dans la compréhension de notre identité, de notre conscience, de notre héritage, qui elle-même va conditionner notre capacité de progrès moral à travers le temps. Nous avons bien souvent la mémoire trop courte. Je ne doute pas du progrès technologique, mais quid du progrès de la conscience morale ? Il dépend de l’enjeu de mémoire. Or si celle-ci se borne à l’horizon humain, c’est-à-dire au mieux une centaine d’années de vie, elle ne nous prémunit pas – encore ? – de répéter les erreurs du passé, nous pouvons le constater tous les jours. Alors que dire de l’identité, de l’entretien des relations humaines, de notre capacité d’apprentissage ou simplement de vie, lorsque, comme mes personnages dans le roman, il s’agit de victimes d’amnésie antérograde – c’est-à-dire, dont la « mémoire vive » n’excède pas cinq ou six minutes ? Cette question m’a bouleversé.

C’est aussi que, deuxièmement, j’ai eu dans mon entourage très proche, et comme dans beaucoup de familles, des gens non pas frappés d’amnésie antérograde, mais de la maladie d’Alzheimer. On sait à quel point ces situations sont douloureuses, pour la personne qui se voit et se sent partir bien sûr, mais aussi pour ses proches qui doivent déployer des trésors de ressources et d’énergie pour porter un accompagnement très difficile. Le déclencheur a été, pour moi, un reportage sur France 2 saisi à la volée, qui présentait une unité-pilote spécialisée justement dans le traitement de ces pathologies d’amnésie antérograde. De nombreux témoignages d’hommes et de femmes, de différentes générations, m’ont fait prendre conscience que, malgré son caractère très méconnu, cette amnésie antérograde est un véritable gouffre. Une infirmière avec qui j’ai travaillé me l’a admirablement résumé par la formule : « Ils vivent figés dans un éternel présent ». Mais attention, il ne s’agit pas là d’Alzheimer, c’est-à-dire d’une dégénérescence progressive, non : ces patients peuvent se souvenir de la couleur des chaussettes de leur maîtresse ou du nom de leur institutrice à 7 ans, mais du moment où ils ont été frappés par un trauma (accident, AVC, rupture d’anévrisme…) ils oublient tout, toutes les cinq minutes. C’est un véritable enfer. Ils vivent donc environnés de post-it, de mémos, et de leur téléphone portable qui devient pour eux le moyen de se raccorder au plus près de la vie, du flux du temps, ce sable qui coule à l’infini entre leurs doigts. 

  • Jeanne est mise face à sa mémoire, à ses souvenirs, elle voit resurgir dans son deuil du père adoptif ce qu’elle a en partie occulté sur son enfance :

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Parce que ça fait mal. Ces vers disent bien qu’au fond on enterre, on ensevelit au fond d’un coin de notre cerveau mais tout peut un jour revenir, avec un rien, un détail. On a tous des exemples je crois au sein d’une fratrie ou d’un groupe de moments communs, dont une personne se souvient et l’autre pas, où les détails ou les mots retenus ne sont pas les mêmes pour l’un ou l’autre. Parlant d’événements importants qu’en pensez-vous ?

Oui, cette chanson que vous citez de Barbara sur l’enfance me tire chaque fois des larmes. C’est un grand mystère que celui-là : moi qui ai deux enfants, Madeleine 13 ans et Robinson 10 ans, je leur pose assez souvent, et depuis assez longtemps, trois questions : quel est ton meilleur souvenir ? Quel est ton pire souvenir ? Quel est ton plus lointain souvenir ? Il est évident que dans ces différents cas, ces souvenirs fondamentaux en question, qui unissent parents et enfants, ne seront pas forcément les mêmes ou pas interprétés de la même façon. En dehors des grandes catastrophes, un enfant va souvent se souvenir d’un moment qu’il aura jugé frappant pour lui tandis qu’il sera resté complètement anodin pour ses parents, qui ne s’en souviendront plus. En revanche, ces mêmes parents vont culpabiliser 30 ans pour quelques mots de travers ou une fessée excédée que l’enfant aura totalement oubliés ! Mais ce dont vous parlez est aussi un mécanisme très identifié en psychanalyse, le fameux « retour du refoulé ». A la faveur de certains événements, ou d’une thérapie, nous allons nous souvenir ou laisser sortir des souvenirs enfouis, que nous avons jusque-là occultés parce qu’ils étaient particulièrement douloureux. Nous ouvrons alors le ou les bons tiroirs et, comme le dit l’expression courante, nous sommes « rattrapés par nos démons ». Dans un autre registre, nous avons parfois l’impression de nous souvenir d’événements anodins et de les revivre l’espace de quelques secondes : c’est cette fameuse impression de « déjà-vu », qui d’après ce que j’ai pu en lire, consiste en une espèce de « bug » du cerveau qui croit identifier deux fois un même événement, et se trompe brièvement : un peu comme une image fantôme. Mais tous nos souvenirs ne sont-ils pas, après tout, ces images fantôme qui constituent notre identité, et que le présent réactualise et renouvelle sans cesse ? Sans mémoire, ne sommes-nous pas des fantômes pour de bon ? En même temps, c’est cette présence fantôme qui constitue notre identité comme singularité profonde, ce que j’ai appelé dans le roman le « fantôme dans la machine ». Nous vivons avec lui à chaque instant.

  • Dans la clinique feutrée, Jeanne est désappointée et enquête auprès de téléphones et de mémos qui tiennent lieu de mémoire aux femmes et hommes qui jouent au jeu Memory ou au Scrabble… C’est pathétique, triste, mais curieusement j’ai eu du mal à me sentir à l’aise avec eux, alors que j’ai beaucoup aimé Jeanne. Sans mémoire, est-on encore pleinement vivant ?

C’est justement cela qui est générateur de grandes douleurs. Ce malaise me semble très humain, mais il est révélateur aussi : il nous renvoie simplement notre peur de vivre la même expérience un jour. Je pense que ces patients sont plus humains que nous, par leur quête tantôt consciente et tantôt inconsciente de cette mémoire qui leur coule entre les doigts. Mais cela montre aussi, en effet, à quel point la mémoire est liée à la condition humaine. Descartes n’avait qu’à moitié raison quand il énonçait le Cogito : ce n’est pas seulement Je pense, c’est aussi Je me souviens donc je suis. Et donc ils sont dans une espèce de toile d’araignée, cernés de rappels. Il faut se représenter qu’ils ne peuvent lire un livre sans avoir oublié, au bout de la deuxième page, comment la première a commencé… qu’il leur est presque impossible d’entretenir des relations de longue haleine, qu’ils oublient les anniversaires, parfois même ne reconnaissent plus leurs proches, parce qu’en quelques années les visages changent, surtout ceux des jeunes enfants, mais aussi des adolescents ou les vieillards. Et souvent on ne peut rien contre les lésions cérébrales, l’espoir d’amélioration est très mince. C’est Don Quichotte contre les moulins. Dans le cas de ces personnes, les soins sont multiples, mais il s’agit par exemple d’entretenir des activités récurrentes – artisanat, travail à la chaîne, jardinage, sport… J’explique dans le livre qu’il y a aussi différents types de mémoire dont des « mémoires qui ne s’oublient pas » : la mémoire du corps, de l’art, de l’habitus. Et heureusement, ils se souviennent de tout ce qu’ils savaient avant leur accident, par exemple les règles de tel ou tel jeu… Mais, comme quelqu’un qui est amputé et pense encore sentir son bras avant de s’apercevoir qu’il n’en a plus, ces patients « oublient » puis sont sans cesse ramenés à la conscience provisoire de leur mémoire défaillante… jusqu’à ce qu’au bout de quelques minutes, celle-ci glisse à nouveau dans l’oubli, avant d’être sollicitée encore… et ce dans une sorte de terrible courant alternatif, comme un interrupteur de « conscience / inconscience ».

  •  Notre mémoire peut-elle aussi nous mentir ? Peut-elle interpréter, modifier, falsifier ? (ce que je crois )  C’est en cela que votre roman est très intéressant parce que finalement, ces personnes qui errent dans un aujourd’hui, dans des minutes qui se succèdent mais sont toujours vides dès que passées, …la seule chose qui existe encore, c’est l’avant, arrêté net sur un présent creux au fond. On n’arrive pas à imaginer qui étaient ces personnes, leur vie avant. Et au fil du temps, sont-ils encore certains que c’était bien eux, ces moments d’avant ? Leur histoire ?

Oui, tout à fait, ce qui me frappe aussi c’est que certains souvenirs sont reconstruits du fait de l’évolution de notre propre vécu, mais aussi des légendes familiales, la façon dont les autres autour de vous évoquent de mêmes événements. Cela nous rappelle que ce que nous nommons réalité est un tissu de représentations qui ne sont pas seulement individuelles, que nous sommes aussi un « organisme collectif » et que nous nous rendons également vivants les uns les autres. C’est particulièrement vrai au sujet des morts  qui « continuent de vivre en nous » et du « dialogue » que l’on peut avoir avec eux, d’où l’importance de la transmission. Je pense par exemple compter parmi mes souvenirs certains que je n’ai pourtant jamais objectivement ou plutôt subjectivement vécus… parce que je crois me souvenir d’événements qui m’ont été racontés, ou bien, parce que je me suis composé de toutes pièces ou approprié des images mentales relatives à ces mêmes événements. Dans ce cas, ils peuvent devenir mes souvenirs aussi et en quelque sorte me « déborder ». Mais nous n’en sommes qu’au début du véritable questionnement sur le cerveau et de l’approche de son mystère, de la constitution de notre vécu. Je ne suis pas un scientifique, on l’aura compris, mais quel horizon fantastique pour la science et les recherches de demain !

  • C’est épouvantable, mais peut-être peut-on se dire que parfois ça peut être « confortable », sans péril, sans douleur de ne pas se souvenir? Mais pour les proches, c’est insoutenable.

C’est vrai, parfois on pourrait se dire – et c’est d’ailleurs glissé dans la bouche de l’un de mes personnages, une reporter de guerre ayant vu sa vie basculer après avoir assisté à trop d’horreurs – qu’il vaut mieux oublier les épisodes les plus douloureux… Les deuils, les traumatismes, la culpabilité, la bêtise humaine… C’est justement, comme on le disait plus haut, le « travail » du refoulement : la conscience s’arrange avec ces épisodes, simplement pour que nous puissions continuer à nous autoriser à vivre. Mais l’oubli est un confort bien provisoire ! Toujours les « rejetons du refoulé » nous rattrapent – nos fameux démons intérieurs. Tous les travaux sur la psychologie et la résilience nous apprennent, au contraire, qu’il ne s’agit pas de refouler les événements, mais de parvenir à les assumer et les dépasser, de nous réconcilier avec leur sens. Un sens existentiel qui nous paraît toujours fuyant. Il s’agit d’un travail extraordinairement difficile, par exemple celui du pardon. Mais comme le disent par exemple les victimes de génocide en l’absence de pardon, qui n’est pas du tout une exonération de la reconnaissance des faits, ce sont les bourreaux qui gagnent, c’est le poison qui gagne : la haine et la volonté de vengeance continuent de ronger la victime. Pardonner, c’est aussi se préserver soi et penser qu’au bout du bout, la nature humaine peut être sauvée. C’est un pari presque pascalien. Il en va de même pour la mémoire, et notre faculté à surmonter les épisodes douloureux de notre vie. Mais on notera, et là c’est une conviction tout à fait personnelle, qu’en effet pour moi tout est perdu s’il n’y a pas l’espoir d’une transcendance, d’une justice, d’une réconciliation au-delà de l’homme… S’il n’y a pas de mémoire sans conscience, à mes yeux il n’y a pas de conscience sans espoir de transcendance – et d’un au-delà de l’amour que j’appelle Dieu. A ce titre, oui, je suis autant cartésien que profondément pascalien, si l’on parlait philo !

  • Je dis au début que votre livre est habile, très habile. Sans aucun doute car les lecteurs s’en emparant pour dévorer un bon polar vont y trouver bien plus que ça, et la façon est excellente pour faire passer un sujet tel que celui-ci, que je trouve être un sujet important.

Je vous remercie de la compréhension que vous avez eue de ce livre, car son enjeu était double : bien sûr, il s’agit avant tout d’un polar, et aujourd’hui, le lecteur est d’une exigence sans précédent, il veut tout comme dans cette ancienne pub pour les huiles Lesieur ! Il est avide de page turners comme on dit, il faut que l’action avance et le thriller à ses codes, son tempo, etc. En même temps, il est saturé d’histoires toute la journée. J’ai essayé de satisfaire aux règles du genre, tout en trouvant une atmosphère originale. D’où par exemple le travail sur le décor du roman, dans cette ambiance ouatée, hallucinée, quasi « hypnagogique », c’est-à-dire plongée dans cet état entre le sommeil et le rêve, avec ce personnage de Jeanne, insomniaque, un peu alcoolique, en deuil, qui passe dans le livre sans plus arriver à dormir, ou très mal. Mais « Memory » était aussi un prétexte à rentrer dans cette communauté, dans ces drames intimes du souvenir… Or on voit tout de suite qu’il ne s’agit plus du tout du même cadre, du même tempo. J’étais obligé d’évoluer sans cesse sur cette ligne de crête délicate, dont je parle parfois avec mes participants lors des ateliers d’écriture : elle illustre parfaitement le vieux dilemme de la dramaturgie entre psychologie et action. Plus vous développez les personnages, plus vous risquez de ralentir l’action et inversement ; l’enjeu du « bon récit » est d’essayer de marier au mieux les deux dimensions. J’ai donc beaucoup travaillé sur cette balance entre action et émotion, avec également de très fin lecteurs – et sans jamais perdre de vue qu’on restait tout de même dans un polar ! Mais il est certain qu’ici, en tout cas dans ce livre, vous ne trouverez pas ou peu de gore, de pan-pan (un peu quand même !) ou de serial-killers à toutes les pages. Si de thriller il s’agit, au fond, je lui donnerais un autre nom – j’y vois comme le titre le résume un thriller de la mémoire, de notre mémoire, et de ce qu’il restera de nous, ou pas. C’est pour cela que, bien que roman policier ou whodunit, il est aussi, en creux, une réflexion sur notre condition et une invitation à la foi en une « mémoire transcendante », ce qui nous lie à l’intérieur et au-delà de nos vies et de nos mémoires individuelles, où que nous soyons dans l’espace, et surtout bien sûr, dans le temps…….

Encore un grand merci à vous Simone pour la finesse et l’engagement de votre lecture !:))

C’est moi qui vous remercie pour cet entretien tellement riche et approfondi, double plaisir avec d’un côté la lecture d’un très bon livre et votre rencontre qui complète si bien le propos. Merci !

Voici ICI un lien qui vous en dira plus sur Arnaud Delalande, ainsi que sa page FB

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