« Pyrénées, instants volés » – Photographies d’Arnaud BEGAY, textes de Anne-Lasserre-Vergne, éditions CAIRN

Voici un exercice inhabituel pour moi, vous parler d’un livre de photographies  émaillé de textes de très belle qualité. Une amie m’a confié ce livre d’un proche, le photographe Arnaud Begay. Je connaissais déjà quelques photographies qui avaient dialogué avec les toiles de cette amie peintre lors d’une exposition.

Arnaud Begay, qui vit dans les Pyrénées et les arpente depuis fort longtemps, voit enfin son regard sur ces montagnes tant aimées publié dans ce bel ouvrage.

« Dans cet ouvrage, Arnaud nous livre le regard qu’il porte sur ces monts, il nous l’offre comme un cadeau. Son regard n’est nullement circonscrit. Il échappe à son époque. D’où cette vision personnelle à laquelle nous ne pouvons rester indifférents. Une vision qui nous parle par(delà le silence étonnant des montagnes. Un regard solitaire, loin des curistes, des touristes, des skieurs, des grimpeurs, des parapentistes, des coureurs de trail…Le regard d’un vagabond qui s’attarde, qui prend le temps d’observer, d’admirer, de rêver. « 

 

Pour tout vous dire, je ne connais pas les Pyrénées et ne suis pas amatrice de haute montagne. Pourtant, j’ai aimé m’y promener à travers les photos d’Arnaud Begay et son œil si patient, si attentif. En lisant les texte d’Anne-Lasserre-Vergne, j’ai croisé Baudelaire, Henry Russell

« Quelque chose d’admirable vint bientôt mettre le comble à ma joie. Juste à l’entrée des neiges nouvelles, le sol étincelait, comme si tous les diamants et les rubis de l’Inde étaient tombés dessus en pluie brillante. À chaque brin d’herbe pendaient des gouttes parfaitement rondes, où se jouaient tour à tour en tremblant toutes les couleurs du prisme, suivant la direction et la force de la brise, et l’angle où on les regardait. L’herbe avait l’air en feu, ou pleine d’étoiles et de lueurs électriques, et faisait mal aux yeux. Jamais assurément les rosées de la plaine n’ont une scintillation si merveilleuse, et il me semble que les gouttes d’eau elles-mêmes se transfigurent sur les montagnes. »

Octave Mirbeau, Alfred De Vigny, et notre grand Victor Hugo parmi tant d’autres. J’ai eu des préférences parmi ces photos, ce sont celles qui mêlent ciel et eau – lacs, torrents, ruisseaux, cascades – et puis toutes les brumes d’automne ou de printemps, toutes celles où on entend l’eau et où la brume nous caresse le visage.

 

Ainsi la photo de couverture qui évoque tant ce décor entre le flou du ciel et de l’eau, cette île embrumée, magique, là sont les fées des légendes, c’est certain…

« Arnaud Begay nous propose de considérer autrement ces lieux devenus mythiques. il nous incite à les revisiter, comme les poètes, les dramaturges revisitent certains grands mythes. Si un beau vers renaît toujours de ses cendres, les Pyrénées semblent s’accorder une nouvelle naissance grâce à ses prises de vues. Je pense à André Gide: « Nathanaël, que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée ! ». Que la beauté soit dans notre regard, et non dans la chose regardée ! »

 

Certaines m’ont interrogée et j’ai constaté avec plaisir que l’auteure des textes s’interrogeait aussi sur les mêmes. Par exemple sur une photo d’un cairn enguirlandé… Trace du passage humain qui entend dire et montrer qu’ici il a laissé une trace.

« Les Pyrénées se passent-elles de l’homme? L’ignorent-elles majestueusement?

Avec juste raison, peut-être. Que pensent-elles de ce cairn enrubanné comme un sapin de Noël? Devenu incongru. Simple offrande à la montagne? Ou volonté enfantine de s’approprier le sommet? Grimpeur triomphant qui signe à sa manière ce qu’il considère comme une victoire. Mais en est-ce une? »

Or Arnaud Begay a une prédilection pour les lieux où seule la montagne est présente. De l’homme, seuls quelques refuges, vaguement de loin quelques maisons au fond d’une vallée, mais ici, dans ce livre, ce sont ces montagnes pleines de contes, de légendes, de fées qui imposent leurs falaises, leurs pics, leurs neiges, leurs lacs,…et comme il est dit elles se passent bien de l’homme. Le respect, la patience, l’amour qu’on perçoit dans l’objectif du photographe fait de ce livre comme le dit l’auteur non pas un énième livre sur les Pyrénées, mais un tout autre regard sur ces montagnes, vides d’hommes. On laisse les lieux aux isards, aux marmottes, à la flore, ces petites plantes tapies dans les rochers et à toutes les fées, bonnes ou mauvaises.

 

Très beau livre, j’y ai appris de nouvelles choses, y ai lu et vu de la poésie sur les pas de nombreux auteurs, poètes artistes, et sous la plume délicate de Anne Lasserre-Vergne, en parfaite harmonie avec le photographe. Elle cite par exemple Octave Mirbeau – qui comme moi « se sent cerné par les monts » et dont j’aime l’esprit:

 » Peut-être pardonnerais-je aux montagnes d’être des montagnes et aux lacs des lacs, si, à leur hostilité naturelle, ils n’ajoutaient cette aggravation d’être le prétexte à réunir, dans leurs gorges rocheuses et sur leurs agressives rives, de si insupportables collections de toutes les humanités. »

Un très beau livre qui allie brillamment les mots et l’image, mais plus que ça, un souffle de ces Pyrénées majestueuses et sauvages et une réflexion sur notre place dans notre environnement; à feuilleter et à méditer.

Je termine sur un de mes poètes préférés cité ici: Jules Supervielle

« Comme du temps de mes pères les Pyrénées écoutent aux portes

Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes.

Le gave coule, paupières basses, ne voulant pas de différence

Entre les hommes et les ombres,

Et il passe entre les pierres

Qui ne craignent pas les siècles

Mais s’appuient dessus pour rêver. »

 

« Lumière d’été, puis vient la nuit » – Jón Kalman Stefansson – Grasset / En lettres d’ancre, traduit par Éric Boury

« Nous nous apprêtions à écrire que la particularité du village consistait précisément à n’en avoir aucune, or cette affirmation n’est pas tout à fait juste. Certes, il existe d’autres lieux où la plupart des bâtiments ont moins de quatre-vingt-dix ans, des ports de pêche qui ne peuvent s’enorgueillir d’être le berceau de quelque célébrité, d’aucun individu qui se serait illustré en sport, en politique, en littérature ou dans le domaine du crime. Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. « 

Je n’avais rien lu de Jon Kalman Stefansson depuis sa trilogie qui m’avait enchantée, et le voici de retour sur ma bibliothèque avec ce roman, une chronique villageoise très réjouissante, désordonnée, ébouriffée et ébouriffante par le vent et la poésie, la fantaisie, l’intensité charnelle et même la portée philosophique. J’en ai dit ça à une amie en privé:

« Ce roman de Stefansson est très drôle, beaucoup de sensualité /sexualité à l’islandaise, des grands hommes, de grandes femmes, pas forcément belles, mais sensuelles, du vent, des fantômes et de la philosophie »…mais je ne vais pas faire si court tout de même !!! »

C’est une lecture réjouissante pour le cœur et pour l’esprit, pleine d’humour et de beauté, comme on en a tant besoin en ce moment. Ce livre nous fait respirer la vie à grandes goulées fraîches et vivifiantes. Les descriptions sont extraordinaires, on y est, on y marche, on y observe la nature et les habitants, et on entre dans leurs vies, dans leur décor dessiné avec un bel humour indulgent. Cet extrait donne bien le ton de l’écrivain, entre une ironie tendre et mine de rien un regard critique sur les sociétés modernes.

« On trouve ici quelques dizaines de pavillons, pour la plupart de taille moyenne et dessinés par des architectes sans âme ou des technocrates, on ne peut que s’étonner du peu d’exigences que formulent les gens auprès de ceux qui déterminent à ce point l’apparence de leur environnement. Il y a  également trois petits immeubles de six appartements et quelques jolies maisons en bois datant de la première partie du vingtième siècle.  La plus ancienne, âgée de quatre-vingt-dix-huit ans et construite en 1903, est tellement vermoulue que les grosses voitures freinent à fond quand elles passent devant. Les bâtiments les plus importants sont les Abattoirs, la Laiterie et l’Atelier de tricot, tous parfaitement dénués d’élégance. En revanche, on a construit il y a cinquante ans une jetée en ciment qui avance dans la mer, un ponton au bout duquel on s’amuse à uriner, le bruit du jet qui tombe dans l’eau est très distrayant. »

Suit un panorama sur la géographie des lieux, le fjord, les oiseaux dans les tourbières, le soleil couchant, et

« Avez-vous jamais réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être? C’est une pensée rudement déplaisante, le hasard est souvent aveugle, ce qui réduit notre existence à un ensemble de tâtonnements, cette vie qui semble aller dans toutes les directions et s’achève le plus souvent au beau milieu d’une phrase – peut-être est-ce justement pour cette raison que nous allons vous raconter les histoires de notre village et des campagnes environnantes. »

Ce texte, dont le narrateur est « nous », est tellement brillant qu’il est bien terne d’écrire à son propos. Reprenant le livre – sur la liseuse – je serais prête à m’y plonger une fois encore. Respirer l’air frais de ce petit coin d’Islande, où on croise des personnages formidables ainsi le premier, l’Astronome, directeur jeune et élégant de l’Atelier de tricot qui va se métamorphoser en collectionneur de livres d’astronomie anciens et en latin, qui vont arriver chez lui par caisses entières, Galilée, Copernic, Kepler,…métamorphose après un voyage à la capitale. On va écouter ce qu’il advient de cet homme, de son fils et de l’Atelier. Ce chapitre présente ainsi les femmes qui travaillent dans cet atelier du tricot, et tout un essaim de personnages. On va les retrouver au fil des pages, sous un focus ou pas, mais vont s’égrener des vies à l’apparence banale et pourtant non, mais non, vraiment pas ! Cet auteur a le don de faire de chacun une figure importante, imposante aussi, et ces êtres tissent le réseau de cette communauté villageoise. On va de ferme en ferme, au café, à l’Atelier et à la Poste

« Il arrive toutefois que nous, qui vivons à l’écart, loin de la route nationale numéro 1, nous assoyons pour rédiger une missive que nous portons ensuite à la poste. Cela fait plaisir à Ágústa qui a l’impression d’être utile, en outre, une sensation délicieuse nous envahit, un peu comme lorsque nous nous souvenons du temps où on buvait un Coca avec une paille en réglisse, comme quand nous allons au Musée National ou que nous rendons visite à une vieille tante; parce que, alors, nous faisons œuvre de loyauté envers le passé. »

Il y a beaucoup d’agriculteurs, des géants maladroits, des femmes hautes et larges, sensuelles et gourmandes, mais seules et frustrées, ainsi Þuríður :

« Elle a trente- cinq ans, elle mesure un peu plus d’un mètre quatre-vingts, elle est forte sans toutefois être grasse, à cause de sa taille, certains hommes se sentent gênés à l’idée de danser avec elle, depuis plusieurs années, elle réfléchit à quitter le village, à s’en aller pour assouvir ce désir brûlant et irrépressible qui la prive désormais de sommeil et commence à saper sa joie de vivre. »

Il y a des amours interdites qui bravent et le temps météorologique et le temps du calendrier. Des amours tenaces qui jamais ne se résignent à mourir. Des fantômes, des rêves, et l’amour toujours, souvent inopiné, parfois sur des braises promptes à mettre le feu.

Beaucoup de sensualité, Elisabet et sa robe de velours noir, qui attise la jalousie des commères  » sa voix était aussi soyeuse et sombre qu’une robe de velours noir »…

Cette sensualité est exacerbée par le climat rude et par l’isolement, par le peu d’événements qui surviennent, et tout est conté avec finesse, intelligence mais également avec une trivialité joyeuse et même effrénée. Parfois, tout est calme

« La mer est profonde, elle change de couleur, on dirait qu’elle respire. Heureusement qu’elle est là, parfois, les journées s’écoulent sans que rien ne se passe, alors, nous observons le fjord qui bleuit, qui verdit puis s’assombrit comme une apocalypse. Mais s’il est vrai que l’immobilité est le rêve secret de la vitesse, nous devrions peut-être créer ici une maison de repos qui accueillerait les citadins souffrant de stress, non seulement ceux de Reykjavik, mais aussi de Londres, de Copenhague, de New York ou de Berlin. Venez donc vous ressourcer dans un lieu où il n’arrive jamais rien, où rien ne bouge en dehors de la mer, des nuages et de quelques chats domestiques.« 

Ce village est humain, il y a donc de la colère, de la jalousie, comme dans mon passage préféré, le chapitre « Un synonyme d’apocalypse » où l’épouse de Kajman se venge de son infidélité. Ici, le début de la rage qui va animer Ásdís, avant un chapitre de furie vengeresse, formidable et impitoyable

« Tout allait dans le même sens.

Son degré de certitude est passé de quatre-vingt-seize à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, le un pour cent manquant voletait comme un brin de paille en surplomb du précipice. Cela dit, un brin de paille n’a jamais retenu quiconque bien longtemps, la chute est imminente, le vide vous happe. Non, ce n’était pas une maladie mortelle, mais un simple adultère, banal et répugnant.

     Adultère, le fait de violer son serment de fidélité, et  d’avoir des relations sexuelles avec une personne autre que son conjoint, infidélité – synonyme d’apocalypse. »

La vengeance s’accomplit au son poussé à fond de l’autoradio de la Dodge, Elvis Presley , « One thing I know, I loved you like a baby »

Et puis pour ce qui est de la sexualité « à l’islandaise », c’est juste façon de parler, cette chose là est assez semblable aux 4 coins du monde, non ? Non. Ici, c’est bien « à l’islandaise » et vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous voulez vous initier. J’ai lu bien peu de scènes d’ébats sexuels aussi réjouissants ! Tout ça est beau et sauvage, et tant pis pour l’adultère, mais bon, ce ne sera pas sans conséquences pour Kjartan

« Il vendit sa terre, il vendit chaque brin de paille, il vendit chaque touffe d’herbe, il vendit la colline derrière la maison, il vendit toutes ses cachettes, tous les lieux secrets de son enfance et la vue sur le fjord immense parsemé d’îles et d’écueils, il vendit ses bêtes, ses machines et ses bâtiments, puis la famille s’en alla. Comment s’y prend-on pour faire ses adieux à une montagne, comment se défaire des touffes d’herbe, des brins de paille et de petits cailloux devant la maison? »

Très très beau livre, réjouissant, drôle, tendre, intelligent et que les accidents n’épargne pas non plus, dans lequel on sent une grande tendresse de l’auteur pour ses personnages. Un magnifique séjour dans ce village islandais, avec des femmes et des hommes qu’au final on aime tous. J’ai eu la sensation à cette lecture – et en revenant dessus pour écrire – que mon cœur battait plus vite, plus fort…Vraiment un livre qui fait du bien, un hymne à l’amour joyeux, une ode à l’amitié et à la vie, une invitation, une incitation à vivre de toute urgence et une foule de questionnements 

« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu’est-ce que la vie? La vie, c’est quand Jónas pense à la courbe de l’aile d’un oiseau, c’est quand il s’endort, bercé par la respiration profonde de Þorgrímur, oui, c’est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l’espace qui sépare la vie de la mort, d’ailleurs, cet espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice – où ils avanceraient et reculeraient à leur guise?

Un matin de janvier en fin d’années 90 dans l’Entrepôt, on écoute Massive Attack en compagnie de Davið

« Les dynamiteurs » – Benjamin Whitmer – Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

« Prologue

C’est dans les nuits sans sommeil que je pense à Denver. Celles que vous passez quand vous grimpez dans un train de marchandises vide qui quitte l’Oklahoma, avec la poussière rouge qui danse sur le plancher, virevolte et défile en cyclones, et que votre présence insomniaque crée un silence tourmenté, terrorisé, qui se propage comme un cancer aux autres vagabonds. Ou quand vous vous trouvez dans la mangeoire d’un wagon à bestiaux qui traverse le Texas et que vous êtes sur le point de tourner maboule à cause du beuglement des longhorns, alors vous sautez à terre et vous restez éveillé jusqu’à l’aube, à l’abri de la pluie dans la cabane de chiotte au toit qui fuit de je ne sais quelle maison ravagée par les flammes.

Ce genre de nuits. »

Suit à ce prologue éblouissant une évocation de Denver à la toute fin du XIXème siècle, une superbe évocation. C’est Sam, sans doute âgé, qui raconte. Ce livre construit de chapitres comme les épisodes d’un feuilleton populaire, c’est la voix de Sam qui relate  sa vie, une partie de sa vie. et le prologue, comme la fin du roman parle d’amour et de Cora.

« C’est à ce Denver là que je pense.

Avec Cora qui recouvre tout.

Son visage et toutes les autres choses qu’étaient pas son visage.

[…] Votre cœur se brise face à tout ça, mais rien n’a aucune forme. vous ne pouvez pas séparer le cœur qui se brise du cœur brisé.

C’est juste votre cœur qui se brise pour lui-même, partout. »

Que dire de ce roman, si ce n’est que plus il avance plus Benjamin Whitmer révèle un coin de son cœur tendre et un peu brisé. Les personnages ici sont des orphelins dans une ville dévastée par la misère; sous la houlette de la jeune Cora, des orphelins occupent une usine désaffectée dans le quartier des Bottoms, devenue leur foyer, leur protection. Je dis jeune, elle a 15 ans et Sam 14, et ce sont les plus vieux de cet îlot de gosses perdus. C’est bien un feuilleton qu’on lit ici, et l’écriture est irréprochable; prendre la voix d’un enfant n’est pas toujours une réussite, et cet enfant-là, Sam, est évidemment déjà bien mûr et bien hardi. Mais son cœur fond pour Cora, protectrice, elle remplace les mères, mais sa figure est pour Sam un refuge. Benjamin Whitmer m’a touchée fort ici, avec cet amour juvénile et très pur. Car, à mon sens, ce roman est un grand roman d’amour.

« Ses yeux sans fond, la façon dont sa bouche se changeait en sourire. Ce sourire. En cette infime seconde, elle venait d’évider un espace dans mon cœur et d’y emménager.

Il n’y a jamais eu d’autre fille comme Cora, et il n’y en aura jamais. Je ne peux pas imaginer un monde dans lequel personne ne pense à elle, et je suis le dernier à pouvoir le faire. Le dernier à savoir ce que ça fait de la regarder rouler une cigarette. la façon qu’elle avait de la fumer jusqu’à se brûler les doigts, puis de la jeter, où qu’elle soit, à l’intérieur, à l’extérieur, et d’écraser la braise du bout du pied. »

On ne peut plus parler d’innocence, car au fil des épisodes de ce feuilleton social, Sam va suivre des durs, Cole et Goodnight, et s’endurcir lui aussi. Goodnight est le personnage le plus frappant de ce livre. Un géant défiguré, qui ne parle pas mais griffonne dans un carnet, doté d’une force colossale, mais d’une grande intelligence aussi. Opiomane et amateur d’autres défonces, il se trouve parfois en position difficile. Le dynamiteur bien sûr c’est lui, qui va reprendre du service avec Cole et Sam. Enfin il y a aussi le pasteur Tom, très beau personnage

« Dans son genre, le pasteur Tom Uzzel était quelqu’un de bien. Je serais le premier à l’admettre. C’était un satané menteur, mais c’était quelqu’un de bien. Il était maladif parce qu’il mangeait ce qu’il servait aux clochards, et son pantalon et sa veste de costume gris étaient élimés et aux coudes et aux genoux parce qu’il n’aurait jamais dépensé en vêtements de l’argent pouvant servir à nourrir quelqu’un d’autre. Mais il n’était pas non plus du genre bonne âme futile comme il y en avait tant. Le pasteur Tom n’était pas un pacifiste. Il portait un Colt partout où il allait, et il ne répugnait pas à distribuer quelques coups de crosse aux macs qu’il surprenait à prospecter dans son église. »

et les fameux Pinkerton, au manteau gris et au chapeau mou.

Je ne parlerai pas plus des actions qui tiennent bien en haleine, on craint pour la vie de Sam et des enfants et donc ce livre est comme une série, il se passe beaucoup de choses, violentes pour la plupart dans les bas-fonds de la ville, soumise alors à toutes les corruptions. Il y a le talent à décrire:

« Les nuits s’étaient un peu réchauffées. Ça commençait à sentir l’été. The Line se vautrait dans l’opium, et nous marchions à cinq de front. Moi, Goodnight, Cole et deux autres gars parmi les plus rudes que Cole avait. Eat’Em’Up Jake, ancien boxeur professionnel dont les traits se mouvaient avec la viscosité sirupeuse d’un homme qui se serait récemment pris un coup de sabot de mule en pleine tête, et Magpie Ned, qui avait un visage comme une vieille lame usée et une tache permanente sur la joue, noire comme un cancer. L’un comme l’autre tuait des hommes comme les petits garçons tuent des fourmis. Tout le monde s’écartait de notre passage. Un chariot de prêcheurs s’était garé dans la rue pour répandre la bonne parole dans The Line; lorsqu’ils nous virent, leur chant s’étouffa en plein milieu d’une note. »

Les moments où la jeunesse de Sam et des autres mômes sont décrits sont tout à fait bouleversants, quand Benjamin Whitmer parle des petits qui cherchent sans cesse un coin d’épaule ou un dos auquel se coller pour la nuit pour ma part j’ai eu les larmes aux yeux. Quand l’orphelin Jimmy est mis en terre:

« Cora ne se sentit pas capable de dire quelques mots pour Jimmy, mais elle laissa le petit Watson chanter La complainte du cow-boy devant la tombe. Ce gamin, vous ne pouviez pas le faire parler, mais si vous arriviez à lui sortir son os de poulet de la bouche, il avait une voix d’une clarté magnifique. Et il n’y eut jamais assemblée plus respectueuse au monde que celle qui était là, à l’écouter. »

Il ne fait aucun doute que l’auteur affirme encore une fois sa compassion pour les misérables et autres laissés- pour- compte victimes des injustices sociales, les petits contre les grands, les pauvres contre les riches et les enfants contre les adultes.

Car même si Cole et Goodnight protègent Sam, ils vont aussi l’utiliser et l’éloigner de Cora, de la tendresse, de l’amour de sa vie et de ce qu’il y aurait gagné en chaleur humaine, peut-être une autre voie et une autre vie. Les dernières pages sont bouleversantes, d’une justesse qui m’a laissée très très émue, l’envie de tenir la main du vieux Sam. Le vieux Sam qui commence son récit en évoquant le Denver de sa jeunesse, termine avec le visage de Cora, cet amour total, inconditionnel, un amour qui a empli sa vie sans jamais y prendre sa place. On apprendra que Sam est éduqué, son père maître d’école lui a enseigné la littérature durant le peu de vie qui lui a été donnée

« Je gardais un livre d’Héraclite juste pour qu’il ne m’embête pas, mais je ne peux pas dire que je le lisais beaucoup. Je suis capable de lire les livres savants, mais je n’ai jamais été capable de lire seulement des livres savants. Mon père n’était pas comme ça. Avec lui, c’était Lord Byron par-ci, Henry James par-là. Et je n’ai rien contre ça. Je peux lire ce genre de livres si je le dois, et il y en a même dont je peux réciter tous les mensonges. L’enfant est le père de l’homme et tous les trucs du genre.

Mais ces livres ne me parlent pas. Ils ne parlent d’aucun monde que j’aie jamais vu. Si vous voulez m’émouvoir, donnez -moi des bandits et des baleines blanches. Ce monde est un monde de têtes coupées, et il n’y a pas beaucoup de place pour les balades dans des putains de champs de jonquilles. »

J’aurais pu vous parler de tous les truands, tricheurs, menteurs, assassins de ce roman,  vous raconter leurs crimes en tous genres; à vous d’entrer dans les tripots et les coins sordides et louches de Denver, 1895. De l’action, du feu, du sang, des explosions, c’est le bruit constant de ce livre, mais aussi les pleurs nocturnes et les cris des petits dans l’Usine.

Moi, je garde Sam et son ingénuité qui s’enfuit, je garde Cora et les orphelins, les enfances brisées, le courage et la force d’une adolescente de 15 ans qui part en combat contre la fatalité et un doux pasteur.

Encore une fois un très fort et beau roman, qui prend pour moi la place juste derrière « Cry father » dont l’écriture est plus impressionnante, et dans lequel déjà Whitmer dévoile son cœur et ses failles d’où filtre une grande tendresse derrière une grande brutalité. Il faut le dire, je trouve aussi qu’il y a quelque chose de désespéré dans les romans de Benjamin Whitmer qui me chavire à chaque fois.

« L’amour est une fournaise dans laquelle vous balancez votre vie à pleines pelletées. Une pelletée après l’autre, encore, et encore, et encore. »

Un très grand écrivain.

« Apeirogon » – Colum McCann – Belfond, traduit par Clément Baude

« note de l’auteur

Les lecteurs familiers de la situation politique en Israël et en Palestine remarqueront que les forces motrices qui sont au cœur de ce livre, Bassam Aramin et Rami Elhanan, existent pour de vrai. Par « vrai », j’entends que leurs histoires – et celles de leurs filles, Abir Aramin et Smadar Elhanan, – ont été bien décrites, en film comme en texte.

Les transcriptions des deux hommes, dans la partie centrale du livre, ont été rassemblées à partir d’interviews menées à Jérusalem, à New York, à Jéricho et à Beit Jala. Mais partout ailleurs, Bassam et Rami m’ont autorisé à modeler et à transformer leurs mots et leurs mondes.

Malgré ces libertés, j’espère être resté fidèle à la réalité de leurs expériences partagées. Nous vivons notre vie, disait Rilke, en cercles de plus en plus larges qui passent sur les choses »

Voici un livre comme un grand voyage dans le chagrin de deux hommes. Un livre monumental, dans lequel l’architecture, comme toujours chez cet auteur que j’aime tant, l’architecture des mots, des lieux, des temps est l’armature sur laquelle se greffe une histoire humaine, au sens propre comme au figuré (rappelons-nous « Les saisons de la nuit »).  L’Histoire au grand H, faite de nuées d’autres, dites « petites histoires », individuelles et collectives, d’hier et d’aujourd’hui. Des nuées, comme celles qui accompagnent le roman, les nuées d’oiseaux de toutes espèces, des oiseaux en masse ou solitaires, capables d’entraîner des perturbations, une force, un pouvoir en mouvement, des nuées capables de franchir toutes les frontières.

« Une frégate peut rester deux mois entiers en altitude sans se poser ni sur la mer ni sur la terre. »

L’extrait ci-dessous et la suite de ce chapitre sont une merveilleuse manière de parler du monde…

« Cinq cent millions d’oiseaux survolent les collines de Beit Jala chaque année. Ils voyagent depuis la nuit des temps: huppes, grives, gobemouches, fauvettes, coucous, étourneaux, pies-grièches, combattants variés, traquets motteux, pluviers, souimangas, martinets, moineaux, engoulevents, hiboux, mouettes, faucons, aigles, milans,  grues, buses, bécasseaux, pélicans, flamants roses, cigognes, tariers pies, vautours fauves, rolliers d’Europe, cratéropes écaillés, guêpiers, tourterelles des bois, fauvettes grisettes, bergeronnettes printanières, fauvettes à tête noire, pipits à gorge rousse, blongios nains.

C’est la deuxième autoroute migratoire la plus empruntée au monde: au moins quatre cents espèces différentes y déferlent en circulant à des altitudes différentes. De grands V prêts à klaxonner. Des voyageurs solitaires rasant l’herbe. »

Je suis figée devant mon clavier. J’ai lu ce roman sur une liseuse et pas pris de notes, on ne prend pas de notes dans une telle lecture, on lit, on plonge, on s’immerge et on oublie qu’on va vouloir partager et dire l’intensité de ce livre. J’ai oublié les notes et retrouver mes marque- pages n’est pas aisé.

« Comme je le dis toujours, découvrir l’humanité de votre ennemi, sa noblesse, est un désastre, parce qu’il n’est plus votre ennemi, il ne peut plus l’être. »

Voici Bassam le Palestinien et Rami l’Israélien, deux pères éperdus de chagrin.

 » Figurez-vous les choses ainsi: vous êtes à Anata, à l’arrière d’un taxi, avec une jeune fille dans vos bras. Elle vient de prendre une balle en caoutchouc à l’arrière de la tête. Vous vous rendez à l’hôpital.

Le taxi est bloqué au milieu de la circulation. La route qui passe par le checkpoint de Jérusalem est fermée. Au mieux, vous serez arrêté si vous tentez de traverser illégalement. Au pire, le chauffeur et vous serez abattus pendant que vous transportez l’enfant abattue. »

Abir et Smadar, deux jeunes filles vives, belles et intelligentes, deux petites mortes et la douleur des pères. Celle des mères. Mais les pères vont être ici un moteur qui se lancera pour refuser cette violence qui fabrique des ennemis qui n’en sont pas, chercher un autre chemin.

« Un Israélien hostile à l’Occupation. Un Palestinien étudiant l’Holocauste. Comment lier ces choses-là. Comment secouer la torpeur du public. Le silence était là pour être ébranlé. Ils avaient la certitude que les gens étaient prêts à écouter. »

Le cercle des parents veut dénoncer cet interminable conflit, faire émerger un peu d’intelligence et de réflexion dans l’horreur de ces décennies de guerre aveugle.

« Rami était quelquefois surpris par sa capacité à aller tellement loin en lui-même qu’il en découvrait de nouvelles façons de dire la même chose. Il savait qu’il rendait Smadar continuellement présente. Quelque chose de tranchant et de brûlant s’enfonçant dans sa cage thoracique, le forçait à s’ouvrir encore plus.

Parfois, pendant les conférences, il regardait Bassam et voyait l’étonnement sur son visage, comme si sa nouvelle formule venait de le couper en deux, lui aussi. »

C’est le fond décrit ici avec un talent comme il y en a peu, un enchevêtrement de haines, de spoliations, œil pour œil et dent pour dent – « Exode 21,23-25 : « Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œildent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. » – un labyrinthe qu’est devenu ce territoire, où circuler est un casse – tête toujours risqué. Et là, des familles, des femmes, hommes et enfants, et la mort.

 »      2

CETTE ROUTE MÈNE À LA ZONE « A »

SOUS AUTORITÉ PALESTINIENNE

ENTRÉE INTERDITE AUX CITOYENS ISRAÉLIENS

DANGER DE MORT

ET VIOLATION DE LA LOI ISRAÉLIENNE »

Le chapitre 61 est exemplaire pour décrire cette situation.

Ce roman est impossible à résumer tant il est riche. La construction est tout simplement exceptionnelle. Chapitres très brefs, une ligne, ou longs comme le temps, celui des pères qui courent vers l’hôpital, par exemple, le cœur au bord des lèvres, des chapitres numérotés et puis au bout d’un moment on remonte en arrière…ça peut sembler un artifice, mais ça a un sens car ici rien n’est au hasard. L’insertion d’un peu d’histoire biblique, le judaïsme et l’islam s’emmêlent, les techniques,

« Les prototypes des balles en caoutchouc ont été découverts dans les années 1880, lorsque la police de Singapour tira de minuscules bouts de manche à balai sur des émeutiers »

la philosophie, les arts, les sciences s’immiscent pour apporter des éclaircissements, des ébauches d’explications et de la beauté aussi, de la poésie, comme tous ces oiseaux et l’ornithologie, des oiseaux, plein d’oiseaux et des hommes qui les comptent, les observent et les protègent. La somme de savoirs que partage l’auteur est magnifique, jamais ostentatoire, ça a toujours un sens, même si on croit à des digressions, ça n’en sont pas – et puis personnellement  j’adore les digressions – vous vous en êtes rendus compte je suppose -. On retrouve même dans un chapitre le funambule de « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », le célèbre Philippe Petit, qu’un petit oiseau posé sur sa barre durant une traversée au-dessus du vide déséquilibre dangereusement. Magnifique chapitre.

« Plus tard, Petit raconta que, sans raison particulière, il avait mis le pigeon dans la poche de la jambe israélienne de son pantalon. Sur les manches de sa tenue, les couleurs étaient inversées, si bien que, quand il mettait une main dans sa poche, on aurait dit qu’un territoire s’enfonçait dans l’autre. »

Abir et Smadar entrent dans nos vies, comme leurs pères si attachants, comme on ressent leur perte, leur douleur et leur colère.

« La balle qui tua Abir parcourut l’air sur quinze mètres avant de percuter l’arrière de sa tête, broyant les os du crâne comme ceux d’un petit ortolan.
Elle était allée à l’épicerie acheter des bonbons. »

Ces deux hommes vont se lancer sur une voie si rare, celle de la réconciliation, pour comprendre quelle monstruosité a tué leurs enfants, pour réaliser pleinement à quel point ils sont semblables. On entre sur ces territoires truffés de chausse-trappes – et de mines –  ces territoires où naissent des enfants et où ils meurent de mort violente. Laissant des trous à jamais béants dans le cœur des parents.

C’est une lecture difficile, exigeante, qui demande de l’humilité et où chacune et chacun trouvera la clé qui ouvrira sur ce que ce texte a d’inédit pour elle ou lui. Colum McCann fait preuve ici d’une telle intelligence, c’est un si immense talent que je ne peux que dire que ce livre est un chef d’œuvre, en tous cas, pour moi, il en est un.

« Rami déclara en public que tous les murs étaient condamnés à tomber, quoi qu’il arrive. Cependant il n’était pas assez naïf pour croire qu’on n’en construirait plus. C’était un monde de murs. Mais c’était sa mission d’ouvrir une brèche dans le plus visible de tous à ses yeux. »

Non, je n’ai pas pris de notes, j’ai lu, je me suis laissée emmener là-bas et dans toutes les incursions de l’auteur dans le temps, dans les lieux, dans les nuées d’oiseaux , dans les esprits, vies et combats de Bassam et Rami. C’est comme ça que toujours on devrait lire.

« Certains oiseaux migrent de nuit pour échapper aux prédateurs, ils suivent leurs itinéraires sidéraux, se transforment en ellipses à cause de la vitesse, consument leurs muscles et leurs intestins en vol. »

En écrivant, ça palpite en moi, en éclairant à nouveau la liseuse, en relisant au hasard, je me dis juste que j’aimerais bien que d’autres aiment ce livre autant que moi, il m’a transportée. C’est une somme, un grand voyage, un impressionnant travail d’écriture, d’architecte et le cœur d’un homme comme on en espérerait des nuées, comme les oiseaux.

« L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée. »

Il faut remercier les éditions Belfond qui ont publié un roman tel que celui-ci et sans doute aucun, le traducteur pour ce travail d’exception. 

« Apéirogone : une forme possédant un nombre dénombrablement infini de côtés. »

Une chanson : 

« Nickel Boys » – Colson Whitehead – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Charles Recoursé

« Prologue

Même morts, les garçons étaient un problème.

Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait la production dans la région – une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons. »

Me voici enfin face à cette lecture achevée…Même si elle fut dérangée par tout un tas d’interférences, c’est un roman d’exception, pour de multiples raisons. Une d’elles est qu’on entre sur le campus de Nickel, dans la vie d’Elwood Curtis et de ses camarades de douleur, qu’on tourne les pages sans s’en apercevoir, capté par la force de l’écriture.

Compétition de lavage de vaisselle, Elwood gagne une encyclopédie:

« Elwwod demanda à la gouvernante d’étage de prévenir sa grand-mère qu’il rentrait à la maison. Il avait hâte de voir la tête qu’elle ferait en découvrant l’encyclopédie, élégante et distinguée, sur leurs étagères. Courbé en deux, il traîna les cartons jusqu’à l’arrêt de bus de Tennessee Avenue. Vu depuis le trottoir d’en face, ce jeune garçon sérieux qui traînait derrière lui sa part de savoir aurait pu appartenir à une scène peinte par Norman Rockwell, si Elwood avait eu la peau blanche. »

Par sa fluidité, par son ton qui donne dignité et voix aux personnages, aux victimes de cette page d’histoire, prenant souvent de la hauteur pour reprendre un peu d’oxygène, c’est une réussite totale. Car c’est une histoire affreuse, honteuse que nous raconte là Colson Whitehead.

« Spencer adressa un signe de tête à Franklin, qui agrippa les coins de son pupitre. Le sous-directeur réprima un sourire, comme s’il avait toujours su que le garçon reviendrait. il s’adossa au tableau noir et croisa les bras. « La journée est déjà bien avancée, dit-il. Je vais donc être bref. Vous êtes tous ici parce que vous êtes incapable de vivre avec des gens respectables. Bon. Nickel est une école, et nous sommes des professeurs. Nous allons vous apprendre à faire les choses comme tout le monde.

« Je  sais que tu as déjà entendu tout ça, Franklin, mais visiblement ça n’a pas suffi. Peut-être que cette fois tu vas te le rentrer dans le crâne. Pour le moment, vous êtes des Asticots, et si vous travaillez bien vous devenez Explorateurs, ensuite Pionniers et, pour finir, As. Restez dans le rang, vous gagnerez des bons points et vous grimperez les échelons. Votre objectif est de passer As, à ce moment-là on vous donne votre diplôme et vous pouvez retrouver votre famille. » Une pause. « À  supposer qu’elle veuille encore de vous, mais ça, c’est votre problème. »

Avec un talent fou, jamais dans l’outrance, toujours sur une ligne qu’on croirait tranquille mais qui ne l’est pas… cette ligne est une corde qui vibre de colère sans jamais hurler. Un réquisitoire digne. C’est je crois de cela dont il est question, la dignité rendue à tous ces garçons qu’on prétendait « redresser », mais qu’on voulait anéantir. Certains personnages, comme Griff, sont noirs mais odieux:

« Tous les garçons soutenaient Griff, même si c’était une brute minable[…]. Il leur faisait des croche-pieds et s’esclaffait quand ils s’étalaient, les martyrisait quand il était certain de s’en tirer à bon compte.

Il les traînait dans des pièces obscures et les humiliait. Il puait le cheval et insultait leur mère, ce qui était assez mesquin vu que la plupart d’entre eux n’en avaient plus. Il leur volait régulièrement leur dessert – le raflait sur leur plateau avec un grand sourire – , et même si les desserts en question n’avaient rien de délicieux, c’était pour le principe. »

Années 60. Elwwod Curtis, jeune homme éduqué par une grand-mère bienveillante, juste et bonne, empli du message de Martin Luther King s’apprête à intégrer l’université. Mais à cause d’une erreur judiciaire, il va se retrouver à la Nickel Academy, une maison de correction dont l’objectif affiché est de transformer les délinquants en « hommes honnêtes et honorables ».

On se rend bien vite compte qu’il n’en est rien. Nickel est une machine à broyer, où les pires sévices sont prodigués avec un plaisir certain sur les garçons, sur les enfants car il y a là des petits de 5 ans. Il est bien sûr ici question de cette histoire sans fin du racisme, de la ségrégation et des luttes raciales aux Etats -Unis.

« Le sous-sol qu’Elwood et Turner nettoyèrent cette après-midi-là servait de chambre à ces garçons esclaves. Les nuits de pleine lune,ils se dressaient sur leur lit de camp et contemplaient son œil de lait par l’unique soupirail fêlé.

Elwood et Turner ignoraient l’histoire de ce sous-sol. Ils avaient pour mission de débarrasser dix décennies de bazar accumulé afin que la pièce puisse être transformée en salle de jeux avec carrelage en damier et boiseries aux murs. »

Ce roman s’inspire de faits authentiques et c’est tellement épouvantable que je ne rajouterai rien de plus à cette présentation, seulement cet excellent article du Huffington Post qui livre les faits dont s’est emparé l’auteur – et on a froid dans le dos. Je n’ai aucune envie ni aucun besoin d’en dire davantage sur le sujet, mais ce dont je suis certaine, c’est qu’effectivement, comme je le lis partout, Colson Whitehead qui a été couronné de 2 prix Pulitzer, est un auteur qui marquera le XXIème siècle. Il y a chez lui une sobriété remarquable, un sens du second degré et une forme tranquille d’ironie qui mieux que les vociférations rendent sa voix très puissante, rendant justice à tous ces pauvres garçons victimes d’être nés noirs de peau.

« À Nickel. Nickel le pourchassant jusqu’à son dernier soupir – jusqu’à ce qu’un vaisseau explose dans son cerveau ou que son cœur s’effondre dans sa poitrine – et encore après. L’au-delà qui l’attendait serait peut-être Nickel, une Maison-Blanche au pied de la colline, une éternité de bouillie d’avoine et l’infinie fraternité des garçons brisés. »

Des personnages, dont certains très attachants comme Elwood et son ami Turner. Sous l’égide de Martin Luther King, mise à mal pour Elwood et l’expérience Nickel, et l’expérience prison…

« Une prison à l’intérieur d’une prison. Durant ces heures interminables, il se débattait avec l’équation du Révérend King: « Jetez-nous en prison, nous continuerons à vous aimer… Mais ne vous y trompez pas, par notre capacité à souffrir nous vous aurons à l’usure, et un jour nous gagnerons notre liberté. Non seulement nous gagnerons la liberté pour nous-mêmes, mais ce faisant nous en appellerons à votre cœur et à votre conscience et ainsi nous vous gagnerons aussi et notre victoire sera double. » Non, décidément, il n’arrivait pas à franchir le pas de l’amour. Il ne comprenait pas plus le point de départ de cette proposition que le désir de l’accomplir. »

Je mêle ainsi ma voix à toutes celles qui ont déjà si bien parlé de ce roman. Chez les amis de Nyctalopes et Un dernier livre avant la fin du monde

Remarquable en tous points. Coup de cœur ressenti dès les premières pages.