« Ne me cherche pas demain » – Adrian McKinty- Actes sud/actes noirs, traduit par Laure Manceau

9782330148607« Le bipeur se met à couiner à seize heures vingt-sept le dimanche 25 septembre 1983. Un do dièse strident toutes les quatre secondes, annonçant – en tous cas pour ceux d’entre nous qui ont pris la peine de lire le manuel – une urgence de niveau 1 – . Il s’agit d’une alerte générale envoyée à tous les policiers, réservistes et soldats d’Irlande du Nord, même en repos. Il n’existe que  cinq alertes de niveau 1, parmi lesquelles: attaque nucléaire soviétique, invasion soviétique, et ce que les fonctionnaires qui ont rédigé le manuel ont nonchalamment nommé « intrusion extraterrestre ».

Ça faisait un bail que je n’avais pas lu cet auteur. Se replonger dans la littérature irlandaise, noire ou pas, est toujours un grand plaisir. Ici, un roman noir évidemment, et un personnage utilisé comme vecteur pour balancer pas mal de choses sur les Irlandais, un œil très critique, et même virulent et rageur sur ces gens empêtrés depuis si longtemps dans des conflits – on disait les « troubles », pour décrire des attentats à la bombe réguliers, des crimes de chaque côté et le goupillon entre les deux – . Lisant ce roman, il semblerait que les braises se réveillent par là-haut, et il y a peu j’ai revu Bloody Sunday avec toujours ce sentiment de gâchis affreux et la stupidité des guerres.

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Préambule un peu long pour parler maintenant en quelques mots de ce livre. Ce sera court car comme souvent pour les romans contenant une enquête, mieux vaut ne pas développer. Mais je parlerai de l’écriture très vivante de McKinty. J’ai beaucoup ri, sur de nombreux passages, jusqu’à la fin très noire et un flic désabusé, dégoûté par son propre pays. 

« On pourrait donc s’attendre à ce que je me sois rué sur le bipeur à l’autre bout de la pièce avant de courir, en proie à une panique grandissante, vers le téléphone le plus proche. Mais ce serait se fourrer le doigt dans l’œil. »

L’histoire se déroule donc en 1983, près de Belfast – Carrickfergus pour être précise -, en plein conflit. L’inspecteur Sean Duffy, catholique, chose rare dans la police d’Ulster, a été radié à cause d’accusations douteuses. Je ne reprends pas la 4ème de couverture, qui dit trop, mais il est un jour contacté par le MI5, service des renseignements responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni. Mais entre temps, Sean traîne, écoute toutes sortes de musiques allant de Ligeti à Lou Reed. Dans le temps mort entre son éjection de la police et sa nouvelle fonction, Sean Duffy traîne et maugrée intérieurement:

« LA LETTRE

belfast-383172_640Nouvel An 1984. Mais pas de Big Brother qui nous observe. Tout le monde s’en contrefout. L’Irlande est une île perdue quelque part dans l’Atlantique que tous les gens raisonnables voudraient voir dériver au large, loin de leurs côtes, au-delà de leur imagination…

L’année avance tant bien que mal. Les journées se confondent. Un matin du grésil, le lendemain de la pluie.

Je sillonne la ville et en arrivant chez moi je regarde au courrier au cas où ma lettre de licenciement serait arrivée pour signature. Carrickfergus est un vaste chantier: des pans de ville entiers délimités pour démolition et reconstruction. De l’argent de la CEE, alors les gens du coin voient ça d’un bon œil, mais ils se le fourrent dedans, parce que ça veut juste dire qu’on est en haut de la liste européenne des Villes du Fond Du Trou. »

En effet, Dermott McCann, artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Sean, vient de s’évader et le MI5 veut le retrouver.

Sean Duffy se retrouve ainsi réintégré dans ces services, chargé de retrouver le fuyard, épaulé par Kate. Kate est un très beau personnage, ambigu à souhait, sympathique et on perçoit bien la relation de complicité qui se crée avec Sean.

Va ainsi commencer une enquête que Sean mènera à sa façon, retrouvant finalement la famille de Dermot parmi lesquelles Annie que Sean aime particulièrement, sans pourtant perdre de vue le double jeu qu’il doit mener finement. Mais très vite intervient une seconde enquête, irrésolue: le meurtre de Lizzie, autre membre de la famille McCann. Affaire classée comme accident, Sean n’est pas satisfait et c’est ce qu’on appelle une enquête en chambre close qui s’infiltre dans l’histoire. Pas par hasard, évidemment. Sean sera parfois « gêné aux entournures » par les liens qu’il a encore avec cette famille et ce sera aussi un atout. Avec en premier Annie, l’ex épouse de Dermot McCann, et c’est donc ainsi qu’il va entamer son enquête, envahi de souvenirs d’enfance et d’adolescence, bons et mauvais. Le palpitant toujours réactif au souvenir d’Annie.

394px-O'neill_clanaboy« Elle n’a rien perdu de sa beauté. Elle a les cheveux roux de sa mère, mais avec des boucles qui partent dans tous les sens – ce que certains trouvent charmant dans le genre bohême mais que d’autres jugent un peu excessif pour une femme de plus de trente-cinq ans. Sa peau est pâle, bien sûr, et ses yeux d’un bleu perçant brillent toujours aussi intensément. L’arête anguleuse de son nez a quelque chose d’aristocratique ( une ascendance O’Neill peut-être ) et ses lèvres sont charnues. Elle a toujours eu le sourire facile et, encore maintenant, malgré la mort de sa sœur et son divorce avec Dermot, son expression est pleine de chaleur. »

Voilà pour les grandes lignes du roman. Ce qui en fait le charme, la drôlerie et la pertinence c’est bien sûr le ton choisi par Adrian McKinty, grinçant à souhait, des dialogues à diverses interprétations, il glisse même Maggie, La Dame de Fer, lors de l’attentat de Brighton. La scène chez le coiffeur Sammy McGuinn, communiste ( le seul du coin dit Sean ) est vraiment réussie, avec une acidité colérique sous jacente tournée à l’humour.

« -Sean, je sais que tu ne le vois pas pour le moment, mais c’est une très bonne chose. En tant que membre de la police, tu n’étais que le laquais d’un gouvernement tyrannique qui opprime la volonté du peuple. Catholique, en plus ! Un mec futé comme toi !

-C’était un boulot, Sammy. Et j’étais pas si mauvais.

-Le pouvoir est un poison pour l’âme ! il fait, et il enchaîne sur Lord Acton, Jurgen Habermas et l’expérience de Stanford.

-Ouais, tu voudrais bien me le certifier conforme, Sammy?

-Bien sûr, dit-il et il ajoute sa signature et son cachet en marmonnant quelque chose à propos de Thatcher et Pinochet. 

-Je vois bien que t’as pas le moral. Pour le même prix, je te rafraîchis ta coupe, il propose, et il met la musique la plus joyeuse qu’il ait trouvée, à savoir la Symphonie n° 40 de Mozart. »

C’est ça qui fait réellement l’intérêt du livre, le sujet n’étant pas nouveau, c’est la façon vraiment rageuse de dire ce qu’il pense de son pays. Il ne donne pas vraiment envie d’y aller faire un tour. La voix de Sean est sans pitié pour les protagonistes de ces attentats, guerres, troubles, quel que soit le nom qu’on leur donne, c’est un homme fatigué de tout ça. Enfin il termine avec amertume – la fin est plus grave – sur son hésitation à partir ou rester.

zippo-2096918_640« Les mains en coupe autour de mon Zippo, je donne vie à une cigarette.

J’emprunte à mon tour la planche en bois qui tangue sous mes pas et trouve refuge sous l’auvent de la capitainerie.

Terre ferme.

Terre d’Irlande.

Terre de mes ancêtres, de ma naissance. Pour laquelle je n’ai aucun amour. Tout juste bonne à récolter la cendre de ma cigarette et la boue de mes semelles. […] »

J’ai donc beaucoup aimé cette histoire, grâce à Sean surtout, grâce au ton acide, voire corrosif de l’auteur. Une lecture accrocheuse et une fin sur les chapeaux de roue, alors, en Toyota Celica Supra…

« De zéro à cent en quinze secondes.

Seulement à 160 chevaux, 216Nm de couple, mais cette caisse avance comme une voiture de formule un. Radio Luxembourg se met en marche et je monte le volume.

Hendrix et le Velvet envoient du son rien que pour moi.[…].  Je baisse ma vitre et allume une cigarette.

Nuii. Vitesse. Tabac de Virginie. Angleterre.

Inutile de regarder ma tronche dans le rétro pour savoir que je souris.

Si la maladie des temps modernes est l’angoisse et l’ennui, en Irlande du Nord on a trouvé le remède. L’omniprésence de la mort réduit l’ambition, l’inquiétude, l’ironie et la monotonie à un seul et unique mot. Vivre ! »

Seul le titre ne me plait pas . Titre original « In the morning I’ll be gone ». 

« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.

Entretien avec Arnaud Delalande, au sujet de « Memory »

Bonjour Arnaud, et merci d’avoir accepté cet échange.

J’ai dit dans ma petite chronique que votre roman m’a touchée.

memoryVous avez habilement traité un sujet compliqué, perturbant en le mêlant à une intrigue policière. Vraiment habilement parce que finalement, on s’aperçoit en lisant que la mémoire occupe nos vies, les vies de chacun. C’est un élément vital pour un équilibre dans nos relations avec autrui et avec notre environnement.

  • Qu’est-ce qui vous a amené à parler de la mémoire, si ce n’est pas trop personnel ?

La mémoire m’a toujours fasciné. Premièrement, même si  « Memory » est un roman policier contemporain, j’ai une formation d’historien, ce qui m’a conduit à écrire un certain nombre de romans historiques avant celui-ci. Or, le travail sur un roman historique n’est ni plus ni moins, en filigrane, qu’une réflexion sur l’articulation entre notre mémoire individuelle et notre mémoire collective – ce que nous gardons de notre histoire au regard de la grande Histoire. Au-delà, la question philosophique cruciale que pose la mémoire consiste dans la compréhension de notre identité, de notre conscience, de notre héritage, qui elle-même va conditionner notre capacité de progrès moral à travers le temps. Nous avons bien souvent la mémoire trop courte. Je ne doute pas du progrès technologique, mais quid du progrès de la conscience morale ? Il dépend de l’enjeu de mémoire. Or si celle-ci se borne à l’horizon humain, c’est-à-dire au mieux une centaine d’années de vie, elle ne nous prémunit pas – encore ? – de répéter les erreurs du passé, nous pouvons le constater tous les jours. Alors que dire de l’identité, de l’entretien des relations humaines, de notre capacité d’apprentissage ou simplement de vie, lorsque, comme mes personnages dans le roman, il s’agit de victimes d’amnésie antérograde – c’est-à-dire, dont la « mémoire vive » n’excède pas cinq ou six minutes ? Cette question m’a bouleversé.

C’est aussi que, deuxièmement, j’ai eu dans mon entourage très proche, et comme dans beaucoup de familles, des gens non pas frappés d’amnésie antérograde, mais de la maladie d’Alzheimer. On sait à quel point ces situations sont douloureuses, pour la personne qui se voit et se sent partir bien sûr, mais aussi pour ses proches qui doivent déployer des trésors de ressources et d’énergie pour porter un accompagnement très difficile. Le déclencheur a été, pour moi, un reportage sur France 2 saisi à la volée, qui présentait une unité-pilote spécialisée justement dans le traitement de ces pathologies d’amnésie antérograde. De nombreux témoignages d’hommes et de femmes, de différentes générations, m’ont fait prendre conscience que, malgré son caractère très méconnu, cette amnésie antérograde est un véritable gouffre. Une infirmière avec qui j’ai travaillé me l’a admirablement résumé par la formule : « Ils vivent figés dans un éternel présent ». Mais attention, il ne s’agit pas là d’Alzheimer, c’est-à-dire d’une dégénérescence progressive, non : ces patients peuvent se souvenir de la couleur des chaussettes de leur maîtresse ou du nom de leur institutrice à 7 ans, mais du moment où ils ont été frappés par un trauma (accident, AVC, rupture d’anévrisme…) ils oublient tout, toutes les cinq minutes. C’est un véritable enfer. Ils vivent donc environnés de post-it, de mémos, et de leur téléphone portable qui devient pour eux le moyen de se raccorder au plus près de la vie, du flux du temps, ce sable qui coule à l’infini entre leurs doigts. 

  • Jeanne est mise face à sa mémoire, à ses souvenirs, elle voit resurgir dans son deuil du père adoptif ce qu’elle a en partie occulté sur son enfance :

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Parce que ça fait mal. Ces vers disent bien qu’au fond on enterre, on ensevelit au fond d’un coin de notre cerveau mais tout peut un jour revenir, avec un rien, un détail. On a tous des exemples je crois au sein d’une fratrie ou d’un groupe de moments communs, dont une personne se souvient et l’autre pas, où les détails ou les mots retenus ne sont pas les mêmes pour l’un ou l’autre. Parlant d’événements importants qu’en pensez-vous ?

Oui, cette chanson que vous citez de Barbara sur l’enfance me tire chaque fois des larmes. C’est un grand mystère que celui-là : moi qui ai deux enfants, Madeleine 13 ans et Robinson 10 ans, je leur pose assez souvent, et depuis assez longtemps, trois questions : quel est ton meilleur souvenir ? Quel est ton pire souvenir ? Quel est ton plus lointain souvenir ? Il est évident que dans ces différents cas, ces souvenirs fondamentaux en question, qui unissent parents et enfants, ne seront pas forcément les mêmes ou pas interprétés de la même façon. En dehors des grandes catastrophes, un enfant va souvent se souvenir d’un moment qu’il aura jugé frappant pour lui tandis qu’il sera resté complètement anodin pour ses parents, qui ne s’en souviendront plus. En revanche, ces mêmes parents vont culpabiliser 30 ans pour quelques mots de travers ou une fessée excédée que l’enfant aura totalement oubliés ! Mais ce dont vous parlez est aussi un mécanisme très identifié en psychanalyse, le fameux « retour du refoulé ». A la faveur de certains événements, ou d’une thérapie, nous allons nous souvenir ou laisser sortir des souvenirs enfouis, que nous avons jusque-là occultés parce qu’ils étaient particulièrement douloureux. Nous ouvrons alors le ou les bons tiroirs et, comme le dit l’expression courante, nous sommes « rattrapés par nos démons ». Dans un autre registre, nous avons parfois l’impression de nous souvenir d’événements anodins et de les revivre l’espace de quelques secondes : c’est cette fameuse impression de « déjà-vu », qui d’après ce que j’ai pu en lire, consiste en une espèce de « bug » du cerveau qui croit identifier deux fois un même événement, et se trompe brièvement : un peu comme une image fantôme. Mais tous nos souvenirs ne sont-ils pas, après tout, ces images fantôme qui constituent notre identité, et que le présent réactualise et renouvelle sans cesse ? Sans mémoire, ne sommes-nous pas des fantômes pour de bon ? En même temps, c’est cette présence fantôme qui constitue notre identité comme singularité profonde, ce que j’ai appelé dans le roman le « fantôme dans la machine ». Nous vivons avec lui à chaque instant.

  • Dans la clinique feutrée, Jeanne est désappointée et enquête auprès de téléphones et de mémos qui tiennent lieu de mémoire aux femmes et hommes qui jouent au jeu Memory ou au Scrabble… C’est pathétique, triste, mais curieusement j’ai eu du mal à me sentir à l’aise avec eux, alors que j’ai beaucoup aimé Jeanne. Sans mémoire, est-on encore pleinement vivant ?

C’est justement cela qui est générateur de grandes douleurs. Ce malaise me semble très humain, mais il est révélateur aussi : il nous renvoie simplement notre peur de vivre la même expérience un jour. Je pense que ces patients sont plus humains que nous, par leur quête tantôt consciente et tantôt inconsciente de cette mémoire qui leur coule entre les doigts. Mais cela montre aussi, en effet, à quel point la mémoire est liée à la condition humaine. Descartes n’avait qu’à moitié raison quand il énonçait le Cogito : ce n’est pas seulement Je pense, c’est aussi Je me souviens donc je suis. Et donc ils sont dans une espèce de toile d’araignée, cernés de rappels. Il faut se représenter qu’ils ne peuvent lire un livre sans avoir oublié, au bout de la deuxième page, comment la première a commencé… qu’il leur est presque impossible d’entretenir des relations de longue haleine, qu’ils oublient les anniversaires, parfois même ne reconnaissent plus leurs proches, parce qu’en quelques années les visages changent, surtout ceux des jeunes enfants, mais aussi des adolescents ou les vieillards. Et souvent on ne peut rien contre les lésions cérébrales, l’espoir d’amélioration est très mince. C’est Don Quichotte contre les moulins. Dans le cas de ces personnes, les soins sont multiples, mais il s’agit par exemple d’entretenir des activités récurrentes – artisanat, travail à la chaîne, jardinage, sport… J’explique dans le livre qu’il y a aussi différents types de mémoire dont des « mémoires qui ne s’oublient pas » : la mémoire du corps, de l’art, de l’habitus. Et heureusement, ils se souviennent de tout ce qu’ils savaient avant leur accident, par exemple les règles de tel ou tel jeu… Mais, comme quelqu’un qui est amputé et pense encore sentir son bras avant de s’apercevoir qu’il n’en a plus, ces patients « oublient » puis sont sans cesse ramenés à la conscience provisoire de leur mémoire défaillante… jusqu’à ce qu’au bout de quelques minutes, celle-ci glisse à nouveau dans l’oubli, avant d’être sollicitée encore… et ce dans une sorte de terrible courant alternatif, comme un interrupteur de « conscience / inconscience ».

  •  Notre mémoire peut-elle aussi nous mentir ? Peut-elle interpréter, modifier, falsifier ? (ce que je crois )  C’est en cela que votre roman est très intéressant parce que finalement, ces personnes qui errent dans un aujourd’hui, dans des minutes qui se succèdent mais sont toujours vides dès que passées, …la seule chose qui existe encore, c’est l’avant, arrêté net sur un présent creux au fond. On n’arrive pas à imaginer qui étaient ces personnes, leur vie avant. Et au fil du temps, sont-ils encore certains que c’était bien eux, ces moments d’avant ? Leur histoire ?

Oui, tout à fait, ce qui me frappe aussi c’est que certains souvenirs sont reconstruits du fait de l’évolution de notre propre vécu, mais aussi des légendes familiales, la façon dont les autres autour de vous évoquent de mêmes événements. Cela nous rappelle que ce que nous nommons réalité est un tissu de représentations qui ne sont pas seulement individuelles, que nous sommes aussi un « organisme collectif » et que nous nous rendons également vivants les uns les autres. C’est particulièrement vrai au sujet des morts  qui « continuent de vivre en nous » et du « dialogue » que l’on peut avoir avec eux, d’où l’importance de la transmission. Je pense par exemple compter parmi mes souvenirs certains que je n’ai pourtant jamais objectivement ou plutôt subjectivement vécus… parce que je crois me souvenir d’événements qui m’ont été racontés, ou bien, parce que je me suis composé de toutes pièces ou approprié des images mentales relatives à ces mêmes événements. Dans ce cas, ils peuvent devenir mes souvenirs aussi et en quelque sorte me « déborder ». Mais nous n’en sommes qu’au début du véritable questionnement sur le cerveau et de l’approche de son mystère, de la constitution de notre vécu. Je ne suis pas un scientifique, on l’aura compris, mais quel horizon fantastique pour la science et les recherches de demain !

  • C’est épouvantable, mais peut-être peut-on se dire que parfois ça peut être « confortable », sans péril, sans douleur de ne pas se souvenir? Mais pour les proches, c’est insoutenable.

C’est vrai, parfois on pourrait se dire – et c’est d’ailleurs glissé dans la bouche de l’un de mes personnages, une reporter de guerre ayant vu sa vie basculer après avoir assisté à trop d’horreurs – qu’il vaut mieux oublier les épisodes les plus douloureux… Les deuils, les traumatismes, la culpabilité, la bêtise humaine… C’est justement, comme on le disait plus haut, le « travail » du refoulement : la conscience s’arrange avec ces épisodes, simplement pour que nous puissions continuer à nous autoriser à vivre. Mais l’oubli est un confort bien provisoire ! Toujours les « rejetons du refoulé » nous rattrapent – nos fameux démons intérieurs. Tous les travaux sur la psychologie et la résilience nous apprennent, au contraire, qu’il ne s’agit pas de refouler les événements, mais de parvenir à les assumer et les dépasser, de nous réconcilier avec leur sens. Un sens existentiel qui nous paraît toujours fuyant. Il s’agit d’un travail extraordinairement difficile, par exemple celui du pardon. Mais comme le disent par exemple les victimes de génocide en l’absence de pardon, qui n’est pas du tout une exonération de la reconnaissance des faits, ce sont les bourreaux qui gagnent, c’est le poison qui gagne : la haine et la volonté de vengeance continuent de ronger la victime. Pardonner, c’est aussi se préserver soi et penser qu’au bout du bout, la nature humaine peut être sauvée. C’est un pari presque pascalien. Il en va de même pour la mémoire, et notre faculté à surmonter les épisodes douloureux de notre vie. Mais on notera, et là c’est une conviction tout à fait personnelle, qu’en effet pour moi tout est perdu s’il n’y a pas l’espoir d’une transcendance, d’une justice, d’une réconciliation au-delà de l’homme… S’il n’y a pas de mémoire sans conscience, à mes yeux il n’y a pas de conscience sans espoir de transcendance – et d’un au-delà de l’amour que j’appelle Dieu. A ce titre, oui, je suis autant cartésien que profondément pascalien, si l’on parlait philo !

  • Je dis au début que votre livre est habile, très habile. Sans aucun doute car les lecteurs s’en emparant pour dévorer un bon polar vont y trouver bien plus que ça, et la façon est excellente pour faire passer un sujet tel que celui-ci, que je trouve être un sujet important.

Je vous remercie de la compréhension que vous avez eue de ce livre, car son enjeu était double : bien sûr, il s’agit avant tout d’un polar, et aujourd’hui, le lecteur est d’une exigence sans précédent, il veut tout comme dans cette ancienne pub pour les huiles Lesieur ! Il est avide de page turners comme on dit, il faut que l’action avance et le thriller à ses codes, son tempo, etc. En même temps, il est saturé d’histoires toute la journée. J’ai essayé de satisfaire aux règles du genre, tout en trouvant une atmosphère originale. D’où par exemple le travail sur le décor du roman, dans cette ambiance ouatée, hallucinée, quasi « hypnagogique », c’est-à-dire plongée dans cet état entre le sommeil et le rêve, avec ce personnage de Jeanne, insomniaque, un peu alcoolique, en deuil, qui passe dans le livre sans plus arriver à dormir, ou très mal. Mais « Memory » était aussi un prétexte à rentrer dans cette communauté, dans ces drames intimes du souvenir… Or on voit tout de suite qu’il ne s’agit plus du tout du même cadre, du même tempo. J’étais obligé d’évoluer sans cesse sur cette ligne de crête délicate, dont je parle parfois avec mes participants lors des ateliers d’écriture : elle illustre parfaitement le vieux dilemme de la dramaturgie entre psychologie et action. Plus vous développez les personnages, plus vous risquez de ralentir l’action et inversement ; l’enjeu du « bon récit » est d’essayer de marier au mieux les deux dimensions. J’ai donc beaucoup travaillé sur cette balance entre action et émotion, avec également de très fin lecteurs – et sans jamais perdre de vue qu’on restait tout de même dans un polar ! Mais il est certain qu’ici, en tout cas dans ce livre, vous ne trouverez pas ou peu de gore, de pan-pan (un peu quand même !) ou de serial-killers à toutes les pages. Si de thriller il s’agit, au fond, je lui donnerais un autre nom – j’y vois comme le titre le résume un thriller de la mémoire, de notre mémoire, et de ce qu’il restera de nous, ou pas. C’est pour cela que, bien que roman policier ou whodunit, il est aussi, en creux, une réflexion sur notre condition et une invitation à la foi en une « mémoire transcendante », ce qui nous lie à l’intérieur et au-delà de nos vies et de nos mémoires individuelles, où que nous soyons dans l’espace, et surtout bien sûr, dans le temps…….

Encore un grand merci à vous Simone pour la finesse et l’engagement de votre lecture !:))

C’est moi qui vous remercie pour cet entretien tellement riche et approfondi, double plaisir avec d’un côté la lecture d’un très bon livre et votre rencontre qui complète si bien le propos. Merci !

Voici ICI un lien qui vous en dira plus sur Arnaud Delalande, ainsi que sa page FB

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« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Memory » – Arnaud Delalande- Le Cherche midi

« Prologue

Aux délices du souvenir

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit »

Shakespeare, Macbeth,

entre 1599 et 1606

Plus vite. Plus vite, nom de Dieu.

Il glissa la lourde enveloppe de papier kraft dans la consigne automatique de la gare, referma la porte et pianota le code. Le boîtier électronique émit un bip. regardant vivement autour de lui, Marcus enfila son casque de moto et se dirigea vers la sortie. Il n’était pas tranquille; la pression n’avait pas cessé de monter depuis des semaines. Il enchaînait les insomnies. Cela ne faisait aucun doute: sa vie était menacée. Mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour! « 

Excellente idée que cette enquête dans un établissement très spécialisé. La forme et l’écriture sont classiques et efficaces. Et une fliquette vraiment sympathique, j’ai beaucoup aimé ce personnage; Jeanne Ricœur encore en plein chagrin, elle vient de perdre son père adoptif. Le roman s’ouvre sur ses souvenirs, ceux de la toute petite fille d’un couple mal assemblé d’un père junkie et d’une mère indifférente et dure. Puis l’enterrement de son père adoptif, son papa Guy, officier de police  qui rejoint son épouse Alice, morte d’un cancer. C’est donc une orpheline au passé obsédant qui va entrer ce jour dans une clinique où un homme est retrouvé pendu. Suicide? Meurtre? C’est à cette question qu’elle sera confrontée. Alors qu’elle tente de sortir du deuil de son père adoptif.

« Tu sais…On le connaissait tous. Il va nous manquer. Mais faut que tu te changes les idées. Y a une fête au Ouis’ samedi. Tu viendras? »

Jeanne fit la moue, gênée.

« Écoute, j’en sais rien. Faudrait déjà que je récupère. Je suis pas tellement d’humeur à batifoler, là. »

Il fit une grimace à son tour.

« T’as raison, les fiches de police, ça détend! Comme tu veux. Enfin, penses-y. »

Il tourna les talons, puis lui décocha un clin d’œil.

« Tu sais quoi? J’ai hâte de retourner au front avec toi. En attendant, reprends ton souffle. »

Jeanne ne répondit pas, et replongea le nez dans ses fiches. L’image d’un poisson hors de l’eau, les ouïes palpitantes, la bouche ouverte cherchant désespérément de l’air, traversa son  esprit. »

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est d’une part cette jeune Jeanne, l’implication de Jeanne en tourment avec sa propre histoire et ses propres souvenirs, sa mémoire,  Jeanne vraiment émouvante, et d’autre part les huit pensionnaires du lieu, tous atteints du même mal, la perte de la mémoire immédiate à la suite d’un choc, accident, traumatisme. Leur mémoire à partir de ce choc s’est arrêtée aux faits antérieurs, et leur nouvelle vie quotidienne est constituée de moments, de gestes, d’actes, de paroles qui à peine vécus ou dits sont oubliés.

« Mais dites-moi, vos patients… ils, euh, ils sont en séjour ici combien de temps? Quand même pas toute leur vie? »

Nathalie demeura impassible.

« Malheureusement, plus ou moins, mais cela dépend surtout de la capacité financière de leur famille, quand ils en ont, et de la reconduction des subventions. Après la rupture, je veux dire leur accident; ils se souviennent de rituels, de règles…Ils jouent au Solitaire, au Scrabble, au Memory, des jeux dont ils connaissent les lois…Idem pour les règles sportives.[…]

« Les souvenirs de long terme sont conservés, comme je vous l’ai dit, mais ils ne peuvent en acquérir de nouveaux. L’essence de leur personnalité est conservée, mais leurs émotions sont en partie modifiées. »

Je ne vous cache pas que ça m’a perturbée, me ramenant à ma mère âgée qui est dans cet état, mais à cause de son âge. Je me suis sentie très touchée par tout ce qui est dit ici de ces troubles. Les huit personnages vivent cernés partout de notes, post-it, sur les murs, dans leur téléphone, partout, pour tout leur rappeler de leur vie constituée de pointillés, seconde après seconde…Comme je le fais pour ma mère, accrocher partout des consignes qui aussitôt lues sont oubliées. Et c’est si triste…

Donc c’est une des raisons qui m’ont fait lire avec beaucoup d’empathie la vie de ces pensionnaires, hommes et femmes qui vont tous être de potentiels suspects. Suspects car il est avéré que le pendu ne s’est pas pendu tout seul… et que donc, il y a probablement dans le groupe quelqu’un qui n’est pas atteint de ces troubles, un ou une  qui joue – bien – et qui a tué. Reste à trouver qui et pourquoi dans un huis clos assez spécial. On pense ici inévitablement à Agatha Christie. Jeanne sera menacée, car si proche du but…

« L’enveloppe lui échappa des mains et tomba dans la neige.

Jeanne se baissa pour la ramasser, lorsqu’elle entendit un pfuiit siffler à ses oreilles.

Non loin, sur la mare, une petite gerbe de glace se souleva.

Il lui fallut un quart de seconde pour comprendre.

Oh putain mais…

Dans l’instant suivant, elle se jeta au sol

On me tire dessus!

Deux autres gerbes de neige jaillirent tout près d’elle.

Pffuiiit! Pffuiiit!

Elle roula sur elle-même dans la poudreuse.

Des tirs. Des tirs au silencieux!

Panique. »

Tout l’aspect psychologique très intéressant est développé ici sans lourdeur, sur ce sujet qu’est la mémoire…ce qu’on en fait, comment elle vit, comment elle peut aussi empêcher de vivre serein, bref… une exploration assez poussée du sujet qui m’a vraiment captivée. Car Jeanne aussi, est en butte avec ses souvenirs, ceux de l’enfance.

« Elle fut bientôt de retour dans sa chambrette. Elle se glissa à l’intérieur de la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage en soupirant. Sa main chercha deux cachets, et elle se regarda dans la glace. Était-ce le reflet qui se brouillait, comme la surface d’un lac sous les orbes réguliers d’un caillou jeté au hasard?

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Elle s’y trouvait de nouveau, dans ce salon toujours semé d’immondices, bercé pourtant par la lumière étrange d’un coucher de soleil. Le salon de Jeanne fillette, le salon de ses trois ans. Et voici qu’une main féminine au poignet constellé de traces de piqûres lui tendait un petit cadeau, noué d’un ruban.

« Joyeux anniversaire, bébé », disait sa mère. »

Ces quelques vers de la chanson de Barbara, bouleversante, comme Jeanne est bouleversée au souvenir de cette mère.

Il y a dans ce lieu clos une drôle d’ambiance, entre ceux qui jouent au Scrabble, Myriam la jolie violoniste, toutes ces personnes qui lorgnent leurs notes sur les murs ou sur leur téléphone, dans une sorte de déambulation un rien hallucinée… et le tueur qui rôde. Je ne dis rien de plus, ce livre est en fait constitué de plusieurs enquêtes dans l’enquête policière très réussie et si la lecture est agréable et intéressante, et elle sait aussi toucher au cœur. En tous cas, il y a là une vraie réflexion sur la mémoire et les souvenirs, ceux qu’on garde et ceux dont on voudrait se débarrasser à tout jamais. J’ai été très touchée par cet aspect du roman.

Alice, mère adoptive, écoutait souvent ce morceau qui s’est gravé à jamais dans le cœur de Jeanne;