« Le filet » – Lilja Sigurdardóttir – ( Reykjavík noir – La trilogie, tome 2)-Métailié Noir, traduit par Jean-Christophe Salaün

« Sonja se réveilla en sursaut d’un sommeil profond, tremblante comme une feuille. levant la tête, elle jeta un coup d’œil au thermomètre du climatiseur: il faisait trente degrés dans la caravane. Elle avait voulu se reposer un peu les yeux en début d’après-midi pendant que Tómas allait rendre visite à Duncan, le petit garçon qui habitait sur la parcelle d’à côté. Le soleil en avait profité pour transformer la caravane en étuve, et le climatiseur s’était mis en route dans un grincement assourdissant avant de laisser échapper un filet d’air glacial. »

Un bon petit polar, même si je reconnais que la lecture du premier tome, « Piégée » , m’a un peu manquée pour parfaitement bien comprendre la position de l’héroïne Sonja, mais on rattrape assez bien le fil des événements. Que dire de ce livre sans trop en révéler ? Comme souvent, je ne vous donnerai que les grandes lignes, et ce que j’ai bien aimé ici.

Sonja est ce qu’on appelle « une mule », et travaille à faire voyager des valises bourrées de drogue entre pays et continents. Sonja a divorcé d’Adam qui lui impose ces trafics, c’est la condition pour qu’elle puisse voir son petit garçon Tómas. Le livre commence dans un camping en Californie où elle s’est cachée avec le petit, c’est son enfant sa vraie seule raison de vivre, et la seule aussi qui lui fait accomplir ses missions avec un sang-froid exemplaire et aussi tout de même beaucoup de courage.

« Ils avaient à peine commencé à renouer des liens que son fils avait déjà dû partir. Elle avait tant besoin de ces liens. C’était comme s’il existait entre eux une connexion sanguine, un cordon ombilical qui leur permettait d’échanger les nutriments nécessaires à leur survie, aussi bien à elle qu’à lui. Et si ce lien était rompu trop longtemps, l’un comme l’autre dépérissaient. »  

Car si elle a un ami complice qui lui veut du bien à la douane côté islandais, elle va se retrouver ici en prise avec Mr José et sa redoutable épouse puis veuve, Nati, sans oublier leur animal de compagnie: un tigre.

« La maison était toujours aussi menaçante, bien que parfaitement entretenue, avec son perron d’une propreté impeccable et sa porte fraîchement cirée dont l’odeur parvenait jusqu’au trottoir. Sonja resta immobile un instant en bas des marches avant de réunir le courage d’aller frapper. Elle avait d’horribles souvenirs de ce lieu. La demeure était comme baignée d’une aura de terreur et de souffrance, elle distinguait presque l’écho des hurlements des victimes du propriétaire, M. José, et de son abominable animal de compagnie. »

L’autre pan de l’intrigue est lié à Agla, une ancienne banquière qui travaille à l’évasion fiscale et au détournement de fonds au service de riches personnages ( ici un homme politique ), amoureuse éperdue de Sonja avec laquelle elle a eu une aventure dans le premier opus de la série. On voit très vite que ces deux univers sont liés, mais je vous laisse aller nager dans ce sac de nœuds…Ce que je peux dire, c’est que Sonja et son petit garçon, touchants, m’ont été sympathiques comme Bragi et son épouse Valdís, et quelques personnages secondaires mais Agla, si elle est un très bon personnage de roman, m’a horripilée et la froideur avec laquelle Sonja la traite durant un temps m’a été plutôt agréable. Agla est une ex-banquière malhonnête et brillante, qui attend son procès pour détournement d’argent, mais qui pour autant continue ses pratiques par des biais complexes que je ne me risque pas à vous expliquer ( moi qui ne gère qu’un livret A…) Je n’ai pas aimé Agla, mais alors pas du tout, même quand on la voit en amoureuse éplorée.

« Agla avança la main sur le matelas, mais elle n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour comprendre que Sonja n’était pas là. Elle percevait encore son odeur émanant de l’oreiller qu’elle avait presque inondé de son parfum. Tant qu’elle gardait les paupières fermées, qu’elle ne laissait pas la réalité reprendre le dessus, elle pouvait imaginer que Sonja venait de se lever. »

Plusieurs personnages gravitent autour d’Adam, de Sonja et d’Agla, de braves gens et de très mauvais, en un ballet assez tortueux où on ne sait jamais qui va rouler l’autre, et ceci en allant de l’Islande à Londres, en passant par Amsterdam, Paris, jusqu’au Mexique par le Groenland. Tout de même, José et Nati  remportent la palme des teignes, couple ô combien exotique et malfaisant ( les chapitres en leur compagnie sont ceux que j’ai préférés je l’avoue, j’ai l’esprit un rien tordu ).

Nati, débarrassée de M. José et pas tellement plus rassurante:

« Sonja crut néanmoins distinguer une lueur d’amusement dans son regard.

-Je prends combien, cette fois?

-Quatre kilos, répondit Nati. ils passent directement au Groenland, où un de mes hommes prendra la relève. À vrai dire, il en cède une petite partie à son assistant de Nuuk qui le mélange pour en faire du crack bon marché pour les Groenlandais. Ils semblent bien accros. Je te dis tout ça pour que tu saches que je suis au courant. Je préfère que mes hommes soient conscients du fait que je sais tout. Comme ça, personne n’a l’idée de me faire un sale coup dans le dos. »

J’ai donc passé un bon moment à me poser pas mal de questions, c’est bien construit pour qu’on lise sans lâcher, j’ai fulminé en lisant une fois encore les comportements si honteusement malhonnêtes des protagonistes en costume élégant qui j’espère prendront le retour du bâton dans le dernier livre de la série ! ( punition par fiction interposée ). Je pense quand même que lire le premier de la série permet une meilleure compréhension des événements et des personnages de celui-ci.

« Les sœurs de Fall River » – Sarah Schmidt – Rivages, traduit par Mathilde Bach

 » 1

LIZZIE

4 août 1892

Il saignait encore. J’ai crié: « Quelqu’un a tué Père! ». Il y avait une odeur de pétrole dans l’air, un film visqueux sur mes dents. Le tic-tac de la pendule sur la cheminée qui résonnait dans la pièce. J’observais Père, ses mains cramponnées à ses cuisses, le petit anneau doré sur son doigt rose, brillant comme un soleil. »

Encore un roman à frissonner, souvent de dégoût et parfois d’incrédulité, de perplexité et ce jusquà la dernière ligne de la dernière page.

Ce premier roman s’est inspiré d’un fait criminel entré dans la légende aux USA. Dans ce crime familial – l’assassinat d’Andrew Borden et de sa seconde épouse Abby – une seule personne fut inculpée, puis relâchée, c’est la fille cadette d’Andrew, Lizzie . Et du reste on n’a jamais trouvé qui a commis ces meurtres violents. En effet, père et belle-mère furent tués à coups de hâche. L’auteure a mis des liens en fin de livre sur lesquels je me suis précipitée. Je ressens une terrible frustration car après des tas de suppositions…rien, pas la moindre certitude sur le/la coupable, rien niet, nada !

Des soupçons, des quasi certitudes en lisant mais toujours démontées, rien ne s’est confirmé. Tout du long j’ai oscillé entre Lizzie et Bridget, la servante irlandaise, un personnage pour qui on ressent de la compassion pour arriver à vivre et travailler dans cette famille vraiment bizarre.

Bridget

« J’ai pris mes chiffons, mon seau. Tout ça sans que Mme Borden me lâche des yeux. Je suis repassée devant elle pour regagner l’avant de la maison et nos peaux se sont frôlées dans un bruit de froissement, comme des draps qui sèchent. Quand j’ai atteint le pied des escaliers, Mme Borden m’a arrêtée: »Quand tu auras terminé là-haut, il faudra que tu m’expliques ceci. » Elle a marqué une pause et j’ai entendu un bruit de crécelle. Je me suis figée. C’était ma boîte, mon argent, toutes mes heures et mes années sous le toit des Borden, dans sa main. Crécelle, crécelle. »

L’autre personnage que j’ai beaucoup aimé c’est Benjamin, voyou mais enfant malheureux, je lui ai tout pardonné de ses méfaits, pas si terribles que ça au fond…parce que je suis certaine qu’il n’est pas le coupable. Et que ce n’est pas non plus un inconnu de passage ou une vengeance hors de la famille qui soit responsable des meurtres.

C’est un roman à quatre voix : les deux sœurs, Lizzie et Emma, la servante Bridget et enfin Benjamin, sans lien de parenté mais plus ou moins engagé par l’oncle des filles (oncle par leur mère décédée, Sarah ), le fameux oncle John.

« BENJAMIN

6 mai 1905

Je n’ai jamais oublié Fall River. Errant de ville en ville, de rixes en coups de poing, à régler des comptes ici et ailleurs, je gardais toujours en tête ma mission inachevée. Il s’est passé plus de dix ans mais je n’ai jamais oublié. Ce n’était qu’une question de temps, un jour je reviendrais. De temps à autre je pensais à Andrew et Abby, en me demandant qui les avait ainsi démolis, en me demandant: si j’avais été le premier à le trouver, aurais-je été plus clément ? Qui peut dire de quoi les gens sont capables dans le feu de l’action ? « 

Autre caractéristique de ce roman, c’est que mis à part le premier chapitre de la troisième partie qui se déroule en mai 1905, tout se passe en quelques jours, entre le 3 et le 6 Août 1892, en un seul lieu, la maison Borden au 92 Second Street, Fall River, Massachussets. De ce fait, on a la sensation pesante d’étouffer dans cette maison, l’impression de prendre toujours la même tasse de thé, les mêmes johnnycakes et le même infâme ragoût de vieux mouton. Sinon, il y a un poirier prolifique au jardin, et les poires semblent à peu près la seule chose agréable à avaler. Ce court temps met sous pression, Lizzie décrit plusieurs fois avec des variations pas anodines les corps de son père et d’Abby

 

« J’ai soulevé les draps. En dessous vibrait une sorte d’écho, les tressaillements de Mme Borden m’ont traversée en bourdonnant, fredonnant les chansons qu’elle me chantait quand j’étais petite et que je n’arrivais pas à dormir. J’avais envie de lui crier: »Ça suffit! Tu n’es plus cette personne désormais », mais à la place je songeais à ce qu’elle était devenue: une presque charogne. La peau, souple, béante tel un rocher craquelé; du dur sous du dur sous du froid. J’ai levé les draps plus haut. Ils ne portaient aucun vêtement. J’ai tâté la cuisse de Mme Borden, si froide, et rabaissé le drap d’un geste vif. […] J’ai changé de côté et soulevé le drap au-dessus de Père. Ses cheveux étaient ternes et fins. Il avait l’air de souffrir. Je me suis penchée, un tout petit peu, et j’ai déposé un baiser en haut de sa joue là où la hache avait tranché. Sur la cheminée, la pendule tictaquait. »

et chaque narrateur raconte ainsi ses souvenirs, on trouve en chacun de bonnes raisons d’en vouloir aux parents, au couple, on tâtonne et on a une seule envie : arriver au bout pour savoir.

Les crânes fracassés à la hache

Et puis il y a une autre chose encore, excusez-moi, mais c’est la stricte vérité, c’est qu’on vomit énormément dans cette maison. Enfin non, c’est l’impression qu’on a car chacun décrit ses maux de ventres, ses nausées, et la maison baigne dans l’odeur du ragoût de vieux mouton – c’est à vous dégoûter à tout jamais – que le père Borden fait durer plus que de raison sanitaire – , alors on se dit que c’est ce qui est à l’origine des maux de tous…et puis par moments non, on pense qu’il y a du poison quelque part ( mis à part le ragoût ) …Mais on a pas de réponse. J’ai ressenti de l’agacement et de l’impatience parce qu’on piétine et qui plus est dans deux corps massacrés, du sang et des vomissures, des esquilles d’os, plus l’odeur et une certaine hystérie muette mais envahissante ( ça je ne sais pas si ça existe, mais je qualifierais ainsi la « haute tension » de Lizzie, incontrôlable ).

Emma Borden

Un mot d’Emma la mal aimée, la sacrifiée, un peu le jouet de l’affection intermittente de Lizzie, celle encore plus aléatoire de son père, Emma qui a renoncé à l’homme de sa vie et à à peu près tout ce qui peut rendre la vie un tant soit peu agréable. On a parfois du mal à la suivre, mais elle est tiraillée entre ce qu’elle suppose, ce qu’elle accepte et refuse, entre le sens du devoir de protection et d’amour pour sa terrible petite sœur et son chagrin de mal-aimée; on perçoit cet amour entre sœurs comme un lien, oui, mais un lien gênant comme une captivité, et en même  temps il y a un attachement sincère lié à l’enfance et au chagrin de la mort de leur mère aimée.

On ne s’étonne pas du nombre conséquent de romans, documentaires, films et séries où Lizzie Borden est évoquée ou interprétée, même si jamais sa culpabilité n’a été démontrée.

C’est tout ce pour quoi je vous propose de lire ce roman, afin que vous me donniez votre avis sur le sujet. Une lecture facile, avec plusieurs personnages très antipathiques et d’autres très suspects…ça se lit très vite, poussé par l’envie de comprendre.

Très prenant !

« Offshore » – Petros Markaris – Seuil/ Cadre noir, traduit par Michel Volkovitch

 « Toi qui es vie, tu es mis au tombeau… »

Le cortège s’arrête à la hauteur du Parlement, peu avant le tournant de la rue Othonos. La trentaine de prêtres est suivie par quatre fidèles portant le cercueil du Christ. Sur les deux trottoirs de la place Syntagma, du côté du Soldat inconnu et de l’autre, la foule forme deux murailles. Tous, tenant un cierge allumé, suivent avec recueillement le passage de la procession, et certains chantent à mi-voix les chants funèbres. « 

J’ai retrouvé avec plaisir le commissaire Charitos et la vie d’Athènes qui, ô surprise, est sortie de la crise ! La Grèce orthodoxe fête Pâques, la résurrection, et l’auteur ne pouvait choisir meilleur moment pour distiller son ironie moqueuse, car bien sûr il y a là un clin d’œil. C’est la foi qui sauve, n’est-ce pas ? Et le peuple grec est vraiment content de croire que brusquement, en ce début de printemps son pays ressuscite…Pour moi, contente de ce petit retour à Athènes au soleil.

Et d’abord, une réminiscence de nos propres dernières élections avec ce nouveau parti grec, ETSI :

« Lorsqu’un journaliste à le télévision leur demandait d’un ton supérieur: »Mais enfin, comment vous présenterez-vous aux élections sans programme? Le citoyen ne doit-il pas savoir pour quoi il vote ? », ils lui clouaient le bec avec cet argument immuable: »Jusqu’à présent le citoyen votait pour quelque chose et il arrivait autre chose. Ne vaut-il pas mieux ne pas promettre ce qui ne se réalisera pas? […] Dans un pays où tout le monde s’étripe, la victoire est allée aux Bisounours. ETSI a emporté la majorité absolue.[…]Soudain l’argent s’est mis à affluer. Une grande partie de cet argent venait des privatisations que le gouvernement lançait à toute allure, à coups de procédures sommaires ». 

Le commissaire Charitos, bien que sceptique, et tous les autres reprennent une vie « comme avant »; les voitures sortent des garages où elles dormaient – la belle pagaille en ville reprend de plus belle – , les restaurants se remplissent à nouveau de clients joyeux et optimistes, il souffle un vent de reconquête d’une vie plus insouciante. Mais, car bien sûr il y a un mais, un premier meurtre se produit, un cadre de l’office du tourisme, un second, celui d’un armateur, et le troisième, un journaliste à la retraite que connaissait et appréciait Charitos…Notre brave commissaire va enquêter et se retrouver avec les pieds dans un bourbier opaque et dangereux qui mêle politique, économie et ceci découlant de cela corruption et blanchiment d’argent sale à grande échelle avec des gens pas trop fréquentables en principe, mais en principe seulement. Charitos lui ne renie jamais son éthique, préfère l’honnêteté à une promotion. Dans l’affaire seule sa femme Adriani est contrariée par ce brusque renouveau qu’elle ne comprend pas, dont elle se méfie après des années de vache enragée.

« Dès qu’on se fait un peu de gras, on se rue dans les restaurants, on bloque les routes en oubliant ce qu’on disait dans mon village: trois jours de fête, quarante jours de deuil. Trois mois ont suffi pour nous faire oublier six ans. Voyons combien de temps il faudra pour en revenir au même point. »

Ah ! Adriani ! Elle est un axe dans ce roman au demeurant classique, mais très agréable pour l’atmosphère qui y règne et pour le propos, jamais frontal mais plein de sous-entendus.

Adriani, c’est la cuisinière hors pair, elle fut la reine des repas faits de rien, une résistante en cuisine contre la morosité de la crise féroce et la voici avec à nouveau des victuailles qui bien que leur retour lui semble louche, la comblent d’aise. Adriani, dotée d’un caractère assez fort nourrit comme elle aime, sans compter !

« Moi je sais cuisiner à la grecque et je ne veux pas imiter les Italiens. Si je voulais apprendre des recettes, je regarderais tous les matins à la télé ces chefs qui vous font de ces plats, une vraie folie, que je m’en arrache les cheveux. Comment a-t-on fait pour passer du souvlaki à la cuisine thaïlandaise. Il est vrai qu’on a quitté la charrette pour le 4×4. C’est pareil. »

Il va y avoir aussi durant cette enquête des migrants bien utiles en boucs émissaires, des jeunes gens pleins d’envie de vivre, et le roman se termine par une question. On voit bien aussi que la société souffre d’une gangrène, le racisme, l’intolérance, la méfiance…

« On se marie, monsieur le commissaire, et pendant cinquante ans on a une vie de couple parfaite. On élève trois enfants, on se soutient mutuellement, et tout d’un coup, à soixante-dix ans, votre épouse rejoint l’Aube dorée. Elle ne dessine pas une croix gammée sur le bras, elle ne défile pas avec les crânes rasés et les gros durs, n’empêche, elle est infectée jusqu’à la moëlle. »

Je suppose donc que Charitos n’est pas encore au bout de ses peines, et qu’on le retrouvera. Il est ici le narrateur, on le suit pas à pas dans ses pensées et ses raisonnements, dans ses fatigues et ses emballements, s’exprimant dans une langue simple, claire et qui reflète aussi souvent la bonté du personnage. Il va prendre des risques, il va arriver à ses fins, mais l’enquête sera compliquée.

« Je ferais mieux de me tenir à carreau, me dit la voix de la raison. Qui se met dans le grain, se fait bouffer par les poules, selon le proverbe. Et ce qui m’attend là, c’est un sacré poulailler. »

Je m’arrête là et vous conseille de ne pas manquer la postface du traducteur, Michel Volkovitch, qui a mon avis a su rendre le style presque oral de l’auteur.

En voici juste les premiers mots :

« Fini la crise! La Grèce va mieux !

Pas pour de vrai bien sûr. Nous sommes dans une fiction, Offshore, neuvième enquête du commissaire Charitos. On y voit la Grèce prise en main, vers 2017, par un parti ni-de-droite-ni-de-gauche que dirigent des nouveaux venus jeunes et fringants, amis des patrons et des banquiers. Saluons d’abord les talents divinatoires de Pétros Markaris, qui imagine ce scénario improbable avant qu’il ne soit tourné en France avec le succès stupéfiant que l’on sait. »

Un excellent traducteur qui partage l’humour grinçant de Markaris pour notre plus grand plaisir.

« Si vulnérable » – Simo Hiltunen – Fleuve Noir, traduit par Anne Colin du Terrail

« Le loup fourrageait en grognant dans les entrailles fumantes de l’élan. Il arrachait des lambeaux de chair et écumait de fureur. L’adolescent se sentait à trente mètres et tremblait de peur. Le naturel avait basculé dans l’irréel.

Le garçon avait treize ans. Il avait fui une demie-heure plus tôt dans la forêt, par vingt degrés au-dessous de zéro, parce que son père administrait encore une fois une raclée à sa mère. Il avait les oreilles gelées et l’haleine embuée, mais ne voulait pas rentrer chez lui. Il avait moins froid seul. »

Bienvenue en Finlande où il fait froid et où on meurt, qu’on soit un élan sous les crocs du loup ou une femme, une petite fille, sous les coups du père. Pour tout dire, ce roman fait froid dans le dos, et franchement, la Finlande n’entre pas dans mes envies de voyage après cette lecture. Mais c’est un livre qui en plus d’être addictif propose une réelle enquête sur les violences familiales, sur les meurtres familiaux, sur la violence et la ruine des familles que génère l’alcool, sur la vulnérabilité des êtres et en particulier des enfants, saccagés. 

Ce début du roman présente en quelques pages la genèse d’un meurtrier avec un parallèle entre le loup et l’homme.

On va retrouver ce lien au long des chapitres ainsi que de nombreuses références à l’œuvre de Nietzsche.

« Friedrich Nietzsche a dit que la pitié était une maladie. D’après lui elle rend passif. Il accordait plus de valeur à la souffrance, car elle pousse à agir. Quelle que soit la nature de la pitié, mes sentiments sont sains, ceux de tueurs malsains. Ils naissent de la peur. »

Puis on entre dans l’histoire et l’enquête avec Lauri Kivi journaliste au Suomen Sanomat, quotidien de Helsinki. Lauri est chroniqueur judiciaire, il se charge le plus souvent d’investigations et d’analyses approfondies sur la société finlandaise. Lauri est célibataire et au fil du livre sa vie personnelle nous est racontée, c’est un fil conducteur important, autour duquel son terrain d’enquête se tisse . Tout commence ainsi:

« Quatre morts dans le quartier de Toivola à Helsinki

Communiqué de la police de Helsinki, 08 .06.2013 

La police a découvert les corps de quatre membres d’une même famille dans une maison individuelle située Vislauskuja,, dans le quartier de Toivola, le lundi 08.06.2013 à 03 h 34.

Le père de 49 ans, la mère de 38 ans et leurs deux fillettes de 4 et 9 ans sont décédés des suites de violences. La police n’exclut à ce stade aucune hypothèse. Pour des raisons liées à l’enquête, aucune information sur le mode opératoire ne peut être divulguée à l’heure actuelle. La police publiera un nouveau communiqué demain mardi avant 13 h 00. »

Ce drame en évoque d’autres dans l’esprit de Lauri qui va se lancer dans l’enquête taraudé par sa propre histoire, celle qu’on découvre avec horreur au fil des pages, et qui est celle semble-t-il de nombreuses familles en Finlande. L’alcoolisme tient un large rôle dans ces ravages familiaux, et on se trouve assez effaré par ce qui est raconté là sur cette société ( on trouve quelques articles de presse sur le sujet ).

Ce livre pourrait être sinistre. Bien sûr sur le fond il l’est, mais c’est un roman et l’auteur utilise à bon escient son sens de l’humour, le héros Lauri Kivi pratique bien l’auto-dérision – bon remède à l’angoisse provoquée par ce qu’il découvre – le langage des protagonistes est souvent très grossier et même vulgaire, on peut le dire, car ceux qui le parlent sont vulgaires jusqu’à la nausée. Comme leurs actes sont immondes. Mais Lauri, lui, est cultivé et c’est sans doute ce qui le sauve du pire; il a su établir des remparts contre ses démons grâce à ses savoirs, c’est un homme qui pense et réfléchit à la religion:

« Lauri n’avait rien à faire des religions, car elles ne servaient qu’à justifier de mauvaises actions au nom sacré du bien. Il les considérait comme des laboratoires du comportement humain si défaillants qu’en faire partie lui était insupportable. »

sur la musique ( ici, « Adagio en sol mineur  » de Remo Giazotto/Tomaso Albinoni ) et le cliché:

« -Un laissé-pour-compte sans famille a du temps pour se cultiver. Et puis c’est mon morceau préféré. Usé jusqu’à la corde, mais il y a des choses qui s’usent parce qu’elles ont atteint une certaine perfection. Un cliché n’est pas un cliché pour rien. Il a accédé à ce statut méprisable parce qu’il cristallise quelque chose de vrai ou d’authentique, dit Lauri afin d’éviter de révéler la véritable raison pour laquelle il savait tout de cette œuvre. »

 

 

Mal me prendrait de vous en dire plus. Voici un livre bien écrit, bien bâti, avec un vrai fond – l’auteur est lui-même reporter -, on se prend vite de sympathie pour Lauri qui n’est pas pour autant un personnage lisse, loin s’en faut, mais en cela-même profondément humain. Au fil de son histoire on comprendra mieux ce qui le pousse dans son travail à ne jamais lâcher prise. 

Voici comment l’auteur termine ses remerciements:

« Malgré l’aide dont j’ai bénéficié, j’endosse l’entière responsabilité des éventuelles erreurs de cet ouvrage. Je l’assume aussi bien sûr dans sa totalité. Il est cruel, et même sinistre. J’espère pourtant aussi réconfortant. Mais la vie, hélas, est tout simplement plus terrifiante encore que la fiction. »

Ce en quoi je suis d’accord avec lui. Un bon roman auquel il faut s’accrocher parce que certains passages sont durs, mais voici un nouvel auteur à suivre.

Sur la bande-son, on entend aussi ceci:

 

« Urgences et sentiments » – Kristof Magnusson – Métailié/Bibliothèque allemande, traduit par Gaëlle Guicheney

« Le bulletin météo succédant au journal de la nuit annonça qu’une énième journée prolongerait cette vague de chaleur dont Anita Cornelius pensait ne jamais voir la fin. Depuis des semaines, la canicule l’empêchait de trouver le sommeil, à l’instant encore elle avait essayé avant de se raviser pour allumer la télévision et regarder les informations en mangeant les derniers crackers laissés par son collègue de l’équipe de jour. »

Le titre de ce roman est peut-être bien son point faible car pour le reste j’ai beaucoup aimé côtoyer Anita Cornelius, urgentiste rattachée à l’hôpital Urban à Berlin, la suivre et comprendre sa vie. Une vie de femme mais aussi une vocation puissante de secourir autrui, qui que ce soit et quelles que soient les circonstances. J’ai aimé Anita parce que sa vie assez commune en apparence est pourtant une vie unique. Car il n’y a point de vie ordinaire, chacune est unique par ce que nous en faisons de bien ou pas ( deux notions variables). Anita a quelque chose d’universel – elle vit, travaille, aime, est mère, épouse, fille, elle dort, mange et boit, rit et pleure – mais Anita aide, écoute, pallie aux douleurs et aux manques, rend utiles et concrets sa compassion et son sens de l’humanité, elle veille la nuit, prête à partir pour rendre du souffle, relancer un cœur, réparer un membre avant d’emmener les gens vers l’hôpital et plus de soins.

Et sa vie personnelle, dans tout ça ? Anita a été l’épouse d’Adrian et a un fils de ce mariage, Lukas, adolescent qui soigne ses coupes de cheveux et commence à être réfractaire aux câlins de sa mère. Le couple s’est séparé et si Anita est seule, Adrian vit avec Heidi. Quant à Lukas, pour des raisons pratiques, il vit chez son père, mais visite sa mère souvent. Anita a fait cette concession à cause de son travail et de ses horaires de nuit souvent. Tout semble se passer en bonne intelligence. Mais un jour Anita va secourir Adrian dans des circonstances qui pourraient faire tort au médecin et elle choisit de ne rien dire, au grand regret de son compagnon de travail, Maik qui pour la première fois voit dans le choix d’Anita une faute d’éthique.

Anita sort un peu de sa léthargie sentimentale avec Rio, bel homme qui construit des bateaux en bois:

« Ses pensées la ramenèrent au Wannsee, Rio. Au cours des quinze années avec Adrian, pas une seule fois elle n’était tombée amoureuse de quelqu’un d’autre, pourtant elle se souvenait encore très bien de ce sentiment imprévisible de profonde légèreté, déferlant par vagues, sans prévenir, aux moments les plus incongrus, et qu’elle avait éprouvé lorsque Adrian et elle venaient de faire connaissance. Elle l’éprouvait à nouveau. Tomber amoureux, c’est visiblement comme faire du vélo ou jouer aux petits chevaux: ça ne s’oublie pas. »

Pourtant, le petit secret d’Adrian qu’elle découvre, puis une conversation chez son ex avec Lukas et la très chic Heidi se mettront dans les rouages de ce qu’elle croyait une solitude assumée, une vie dédiée au travail et au secours…Anita va sentir monter en elle une colère froide face aux propos tenus par son fils surenchérissant sur Heidi, tandis qu’Adrian se tait. Car c’est sa mission qui est remise en cause, des propos qui heurtent tout ce qui fonde sa vie quand son propre fils parle de « taxi à clodo » ( l’ambulance ) et de ce que nous entendons ici aussi très souvent, « les assistés », les fainéants « , etc etc, ainsi Anita abasourdie participe à ce genre de dialogue:

« -Il n’a qu’à se prendre une aide à domicile, remarqua Lukas.

-M.Schmidt?

-S’il n’arrive plus à se débrouiller.

-Mais il n’a pas d’argent. Il vit dans un cabanon.

-Sérieux? C’est un clodo? demanda Lukas.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça? s’étonna Anita.

-C’est la caisse maladie qui paie l’unité de soins intensifs, glissa Heidi.

-Oui.

-Donc au final, tous ceux qui cotisent. Donc nous, dit Lukas en regardant Heidi qui avait déjà commencé à hocher la tête avant qu’il n’ait fini.

-C’est le principe, oui, dit Anita.

-Notre système de santé aussi a besoin de faire des économies, rétorqua Lukas. Anita se retint d’objecter. Il aurait été facile de remporter la joute verbale contre son fils, cependant elle ne voulait pas être méchante.[…] Néanmoins Anita était perturbée. »

Bien sûr, aussi maladroite que puisse être parfois Anita, c’est son intégrité qui la rend gauche avec ceux qui étaient sa famille. J’ai aimé cette femme, je me suis sentie en empathie avec elle et la voir chuter dans une sorte de dépression sourde, s’enfermer dans une solitude un peu morbide m’a touchée. Elle saura faire tomber les masques sans pour autant en faire une vengeance parce qu’Anita n’a pas de méchanceté en elle, mais du chagrin, elle saura retrouver son équilibre, et c’est son travail qui le lui rendra, et puis Rio et son indéfectible ami Maik.

Je n’ai rien à dire de plus sinon que j’ai beaucoup aimé ce livre, plus intelligent que le laisse supposer le titre, et puis cette Anita dont on se sent proche; l’auteur est un très bon portraitiste et présente ici un personnage profond, fin et attachant.