« Misogynie » – Claire Keegan – éditions Sabine Wespieser, traduit par Jacqueline Odin ( Irlande )

Misogynie-1-760x993Une brève note sur cette nouvelle de Claire Keegan, forcément une brève pour ce texte qui en 64 pages dépeint la genèse, la courte existence et la fin d’un couple. Et sans que ça ne le paraisse, c’est un joli tour de force. Assez navrante histoire, surtout en ce qui concerne Cathal. Car Sabine, elle, saura s’affirmer face à cet homme si convaincu de son importance et de son bon droit d’être supérieur. Avec une idée si réactionnaire des femmes, même celles des tableaux de Vermeer !

« […]  il trouvait les femmes de Vermeer, pour la plupart, oisives: restant assises là, comme si elles attendaient quelqu’un ou quelque chose qui ne viendrait peut-être jamais – ou se contemplant dans un miroir. Même la robuste laitière semblait verser le lait tout à 405px-Vermeer_-_Girl_Asleeploisir, comme si elle n’avait rien d’autre ou de mieux à faire. »

La finesse du récit consiste à montrer Cathal, l’homme du couple après la fin désastreuse de cette histoire . Un Cathal un peu avachi qui regarde de son canapé le mariage de Lady Di et du prince Charles. Cathal, qui n’a que mépris des femmes, et s’est pris une belle claque dont il peine à se remettre, ce qui ne fait en aucun cas varier ses certitudes. Le ton percutant de Sabine m’a réjouie, dans un dialogue épatant où Cathal n’aura pas le dernier mot. 

« -Le soir où tu m’as demandée en mariage, tu as acheté des cerises à Lidl et tu m’as dit qu’elles coûtaient six euros.

-Et alors?

-Tu sais ce qui est au cœur de la misogynie? Dans le fond?

Parce que je suis misogyne, à présent?

-Ça consiste simplement à ne pas donner, avait-elle dit. Que ce soit croire que vous ne devriez pas nous accorder le droit de vote ou ne pas nous donner un coup de main pour la vaisselle – c’est tout crocheté au même wagon. » 

fruit-ge7b58d898_640J’avais beaucoup aimé « À travers les champs bleus », un beau recueil de nouvelles et je n’ai hélas rien lu d’elle depuis, mais j’ai retrouvé l’écriture subtile, l’ironie et le regard perspicace sur les êtres. J’aurais aimé vous mettre les dernières phrases de ce texte qui me remplit d’aise, mais ce serait gâcher le plaisir. Je rajoute seulement que cette nouvelle a été offerte à Sabine Wespieser par Claire Keegan pour les 20 ans de sa belle maison d’édition.

« Rien que le noir » – William McIlvanney- Ian Rankin – Rivages/Noir, traduit par Fabienne Duvigneau ( Ecosse )

9782743655723« Octobre 1972

Premier jour

Toutes les villes regorgent de crimes. Elles en sont le terreau. Rassemblez suffisamment de personnes en un même endroit et, invariablement, la malveillance se manifestera d’une manière ou d’une autre. Telle est la nature de la bête. En général, elle dort, tapie sous la conscience du citoyen lambda. Nos soucis quotidiens obscurcissent le sens aigu que nous pourrions avoir du danger. C’est seulement par intermittence (lorsque, par exemple, se produit une catastrophe comme Ibrox ou qu’un Bible John s’étale à la une des journaux ) que les gens mesurent à quel point ils frôlent à chaque instant un danger potentiel. Ils perçoivent parfois avec une plus grande acuité qu’une menace étrange, omniprésente, rôde à la lisière de ce qui paraît la normalité. »

J’ai aimé ce roman d’abord parce que l’écriture est formidable, le ton aussi. Je me suis demandé à quel moment la plume de Ian Rankin est intervenue, tant tout est fluide. Pour 6 jours ( 6 chapitres ), s’installent une sorte de langueur, une attente lancinante de la suite au fil des pages. Je me suis surprise à être impatiente et à accélérer la lecture pour que les faits se décantent et que surviennent les démêlés entre police et gangsters. Ceux-ci ne manquent pas d’ailleurs. Entre la guerre des gangs mafieux de Glasgow et les confrontations entre policiers, l’action est là, les dialogues sont excellents, percutants, justes aussi. L’écriture crée, par le mélange de scènes de vie quotidienne – les histoires des couples par exemple – enquêtes et relations entre les personnages des deux bords, une sorte d’impatience, l’impression que tout prend son temps et c’est réellement ce qui se produit dans le roman, ça fouille, ça cherche, ça hésite, de piste en piste et selon l’enquêteur… et on tourne les pages pour savoir, comprendre.

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Pour moi le grand plus du livre, c’est évidemment la force des caractères des trois policiers qu’on rencontre ici: Milligan, Lilley et en tête le formidable Jack Laidlaw,  l’électron libre au caractère de cochon, mais si intelligent, au talent incomparable pour fouiller et flairer ce que personne ne perçoit.

« Parlant de bouquins, dit Lilley, je suis passé devant votre bureau…Ça change du Droit criminel ou des Règles de circulation routière… »

Laidlaw esquissa un sourire. « Unamuno, Kierkegaard et Camus.

-C’est pour nous rappeler que vous êtes allé à la fac?

-Je n’y suis resté qu’un an, et je n’ai pas vraiment envie de le crier sur les toits.

-Pourquoi ces livres, alors?

_On sait que le crime finit, expliqua aimablement Laidlaw. Avec un cadavre, souvent, puis un procès et quelqu’un qui va en prison. Mais où commence-t-il? Cette question-là est bien plus épineuse. Si on pouvait remonter aux origines, peut-être serait-il possible d’agir en amont et d’empêcher les crimes de se produire.

-La prévention de la criminalité, ça existe déjà. »

Laidlaw secoua la tête. » Ce ne sont pas des flics comme vous et moi qu’il faut, mais des sociologues et des philosophes. D’où les bouquins… »

-J’aimerais bien voir Socrate patrouiller les cités de Gallowgate un soir de match entre les Celtic et les Rangers.

-Moi aussi, ça me plairait. Vraiment. »

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Du côté des gangsters, c’est la mort de Bobby Carter dans une ruelle derrière un pub qui va déclencher toute l’histoire, les soupçons, les interrogations, chacun sur le qui-vive. Les amitiés, les liens et la fidélité au chef ne sont pas des valeurs sûres dans ces deux gangs qui régissent dans la ville trafics et protections monnayées. Cam Colvin et John Rhodes, les têtes pensantes des gangs restent méfiants, soupçonneux envers les autres et envers leurs propres troupes, ce qui ne va pas sans dialogues sibyllins. Et puis quelques formidables scènes de règlements de compte, de défis  avec une clé à mollette. Non, n’y voyez rien de burlesque, le vocabulaire est celui de l’affrontement,  mais je sens dessous un – deux – écrivain-s qui se font plaisir dans ces scènes de confrontations, plus souvent verbales que physiques, avec une insistance sur les postures corporelles qui, dans leur force virile, sont censées intimider. Pour ma part, j’ai trouvé ces scènes assez marrantes, ce qui est une qualité, on est bien d’accord ! Laidlaw et Glasgow, constat sous un ciel gris:

« Il ne pleuvait pas tout à fait dehors, mais le crépuscule tombait, les phares des voitures et des bus éclairaient les piétons qui rentraient chez eux d’un pas lourd après le travail ou un arrêt au supermarché. Leur univers n’était pas le sien, et ils ne le remercieraient pas s’il leur offrait en partage. Il se demanda si Glasgow resterait toujours telle qu’elle était. Les choses allaient changer, sûrement; les emplois ne pouvaient pas continuer à disparaître, les gangs à devenir plus féroces, les gens à mener des vies de plus en plus difficiles. À ce moment-là, une jeune femme approcha en poussant lentement un landau, fascinée par le bébé à l’intérieur comme si elle avait inventé le premier bébé du monde. Pour elle, Laidlaw n’existait pas. Pour elle, rien n’avait d’importance excepté cette nouvelle vie qu’elle protégeait avec amour, et rien n’allait de travers tant qu’elle continuait à veiller au bien-être de son enfant.

« L’espérance est inépuisable », s’entendit-il dire à voix haute. »

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Enfin Laidlaw, grand flic, parce que c’est lui qui après quelques temps de réflexion, de déductions, quelques engueulades avec Milligan, quelques soirées à l’hôtel et quelques pintes au pub, Laidlaw et son tempérament indomptable, c’est lui qui va comprendre qui a tué Bobby Carter. J’ai une phrase toute prête pour la question qu’il s’est posée, mais… non, je ne vous la donne pas, ce serait trop facile. Enfin, l’époque, les années 70 et on se croit au cinéma. Voilà. Comme je suis un peu en panne de lecture et surtout d’écriture, je crois que là, pour ce livre, j’ai fait un peu court, et j’espère vous donner envie quand même, malgré ma petite fatigue du moment. Très bonne fin. J’aime Laidlaw .

On entend :

« Malencontre » – Jérôme Meimoz- éditions ZOE

thumb-small_zoe_malencontre » Ce que vivent les roses

L’an dernier, j’ai consacré beaucoup de temps à un projet de roman. Sur le moment, pas mal de scènes me semblaient prometteuses. Mais une fois passée la décharge de caféine, après deux ou trois pages, tout se dissipait comme on perd une trace dans la neige. J’avais beau reprendre, ça filait entre mes doigts. »

Voici un bon petit livre des éditons Zoé, que je m’apprête à chroniquer. J’ai vraiment bien aimé cette histoire d’amour sans suite, contrariée par des codes, mal vécue par un jeune homme de quinze ans. Devenu adulte et écrivain, il peine à trouver une trame pour sa prochaine production et va donc se décider à parler de son amour d’adolescent, Rosalba.

SAM_4215« Une grande partie de ma pensée était alors esclave de Rosalba.

Obsédante et affairée, triomphale et prosaïque, elle ne semblait pourtant pas être consciente de ses pouvoirs.

Je mêlais toutes sortes d’images à ce prénom rare qui la désignait comme le fleuron de notre communauté. J’en tournais et retournais chaque syllabe dans ma bouche comme une friandise. »

Le livre est court, cette chronique aussi. L’auteur, notre écrivain surnommé le Chinois dans son adolescence, va se remémorer son amour de jeunesse et l’intrigue qui y est rattachée comme sujet de son prochain livre, parce qu’il rame pour trouver quoi écrire. L’intrigue est celle liée à cette époque, à la disparition de Rosalba, l’élue de son jeune cœur, et à l’échec des gendarmes pour la retrouver.

auto-break-g5c29aa4ca_640« Personne n’avait la moindre idée de ce qui était arrivé, la gendarmerie diffusait un appel à témoins. Toutes sortes de rumeurs circulaient. S’y ajoutait que son beau-père, le patron, n’apparaissait plus à la casse depuis longtemps. Cela restait vague et incertain, la famille se refusait à tout commentaire, voulait étouffer les bruits. Il n’y avait selon elle rien à signaler. »

Il ne veut pas écrire un polar pourtant. Alors que moi, lisant ce texte, j’y ai bien vu ça, plus une histoire d’amour contrariée, plus la difficulté que peut rencontrer un auteur pour tenir un sujet, plus le portrait d’une communauté avec cette famille, celle de Rosalba qui vit dans une casse, et ceux du dehors, comprenant l’auteur à 15 ans. C’est donc un texte riche en points de vue, en façon d’aborder une histoire, sous tous ses angles.

« Les histoires forment des espèces de mosaïques qu’on peut contempler sous plusieurs angles. Une lumière inégale, les reflets et les ombres s’en mêlent, y découpent tant de motifs. »

moped-g1ad600c1f_640C’est la quête de sujet d’un auteur qui se met lui-même en scène. Intéressant donc pour la construction, pour l’autodérision, pour l’imagination qui travaille sur les chapeaux de roues dans la tête du narrateur, décalé depuis ses 15 ans. Ce n’est pas non plus un texte sans surprises car le monde tel qu’il est contre le monde tel que le narrateur le pense, le conçoit, le fantasme, en est une belle et riche source. La déception que le Chinois en ressent quand la réalité l’aborde est d’autant plus importante et les sujets traités, nombreux, dans la vie de ce jeune homme dont la vie semble faite d’une suite de déceptions, désillusions, chagrins et colères. Ainsi parle-t-il de l’université:

« Étaient-ce les longues falaises des immeubles, si parfaitement taillées? Ou la raide façade du langage? Là où chacun avait en bouche égalité, fraternité, démocratie, j’avais surtout observé passe-droits et privilèges. Certes, on savait mettre les formes. Insidieux, le racisme d’autrefois avait migré vers l’estimation des intelligences, l’évaluation des biens. »

pen-g2bdcb0926_640L’amour contrarié, qui à l’adolescence prend toujours des airs tragiques, une communauté étrange et un peu inquiétante qui vit dans cette casse. Beau décor pour un polar – je ne démords pas du fait qu’il y a de ça dans cette histoire et que ça l’enrichit considérablement- , le Chinois m’a touchée, agacée et amusée aussi. C’est court, mais riche ( je ne vous ai pas dit grand chose ici, en fait…par exemple pourquoi on ‘appelle le Chinois…) et intelligent.

Petit livre bien fichu, bien écrit, un sympathique moment de lecture. Avec une dernière phrase magnifique:

« Avant même que la porte ne se ferme, j’ai entendu mon cœur claquer. »

« Seyvoz » – Maylis de Kerangal et Joy Sorman, éditions Inculte

couv-seyvoz-BNF« Jour 1

Il pense au lac de soufre du Kawah Ijen. Il se souvient de la jeep devant l’hôtel à deux heures du matin, l’air glacé de la nuit asiate, le trajet chaotique jusqu’au pied du volcan, le café dans les timbales en fer-blanc autour du brasero, les voix fines des guides javanais, puis l’ascension, la température qui se réchauffe à mesure que le soleil se lève, els premières silhouettes qui descendent de la montagne sur les entiers étroits, ployant sous le poids des de soufre maintenus dans des sacs à dos de fortune, l’odeur piquante et âcre des émanations de gaz, et enfin, donc, apparu au terme d’une nuit de marche, ce lac brûlant, toxique, dans lequel il ne fallait surtout pas tomber sous peine d’être dissous comme dans un bain d’acide. »

Mais il s’agit là du lac de Seyvoz que regarde Tomi Motz. Il attend quelqu’un qui ne viendra pas. Un certain Brissogne. Voici un petit livre très bien construit, avec un pan un peu étrange, celui dans lequel se promène, inquiet, Tomi Motz et un pan plus « concret » qui raconte comment un village de montagne a été englouti pour réaliser ce barrage de Seyvoz.

reservoir-ged1ae759f_640« Sur une petite aire de dégagement, il s’arrête face à cette muraille qui sectionne le paysage, immense coupe de béton, vertigineuse, elle l’impressionne encore, suscitant toujours le même émerveillement et le même effroi – cette émotion mêlée qu’on éprouve face au gigantesque, au monumental, ce qu’il a de déraisonnable. Il pense au mur de Games of Thrones.[…]Le mur qui se dresse maintenant devant Tomi lui inspire ce même sentiment d’invulnérabilité et cette même folie – Seyvoz, un mur de fiction qui retient un lac d’artifice. »

 L’un en noir, l’autre en bleu – je ne sais pas si les autrices ont participé chacune aux deux parties, car, il faut le dire, la fluidité est parfaite et les quatre mains se sont admirablement entendues. J’aimerais bien savoir comment elles s’y sont prises.

Au-delà de l’histoire elle-même, c’est bien l’écriture qui m’a intéressée. Et je dirai que la partie qui malmène ce pauvre Tomi Motz, bien seul sur cette mission, cette partie, je la verrais bien allongée, glissant vers un texte un peu dingue qui le précipiterait dans une aventure inquiétante.

« Le sandwich lui a redonné des forces mais aux vertiges de Tomi a succédé un malaise d’une autre nature, la sensation d’être prisonnier d’un champ magnétique étanche, qui brouillerait tout accès aux autres, la sensation d’un éloignement progressif qui le rend de plus en plus friable, irascible. »

Mais ce n’est qu’une digression personnelle, le format court est très bien mené; je suppose que ça demande beaucoup d’habileté pour construire un vrai récit, complet, une vraie histoire, suffisamment nourrie. Le contrôle qui amène Tomi Motz, cet hôtel où il loge, dans une ambiance étrange, ce qu’il va ressentir au fil des jours, tout ça rend ce petit roman très prenant, parce que bien sûr, on se demande en lisant: mais enfin, qu’est-ce qui lui arrive? L’arrivée à l’hôtel, l’accueil par un post-it:

« Tomi. Suivent un numéro de chambre, 14, un code wifi, les horaires du petit déjeuner, un smiley. Mais Tomi n’a pas envie de sourire. »

Et puis le récit de l’engloutissement sous les eaux du lac artificiel, au moment de la construction du barrage. Le passage que j’ai le plus aimé est sans aucun doute celui qui raconte  le déplacement du cimetière. La mort qui n’aime pas qu’on la dérange. De très belles pages sur les trois cloches que personne ne veut laisser engloutir par les eaux.

IMG_0360« De fait, être de Seyvoz, c’est avoir eu l’oreille formée aux volées des trois sœurs de Notre-Dame-des-Neiges, reconnaissables entre toutes, à l’instar d’une voix humaine. Là où se portent les ondes d’Alba, Égalité et France, le vallon devient semblable à une cloche renversée, un nid, le berceau de ceux qui vivent ici: ils sont là chez eux. »

Voilà. Je m’en tiens à ça, mais c’est vraiment une réussite, en un si petit format, de tisser une histoire riche, complexe et dans une écriture limpide, à l’inverse des eaux opaques du lac.

Je pense que ces deux autrices se sont fait plaisir en écrivant cette histoire. Et en retour, très contente de cette lecture !

« L’autoroute est semblable à une piste d’atterrissage, c’est plat, ultrarapide, absolument horizontal, il file, et dans ce mouvement, le voyage à Seyvoz, ce mur, cette eau immobile, cet hôtel inquiétant, et les événements étranges survenus là-bas, tout cela s’est réduit progressivement, s’est durci, minéralisé, jusqu’à devenir une concrétion, un éclat de roche, ce simple caillou que Tomi glisse dans sa poche. »

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« Rien pour elle » – Laura Mancini, éditions Agullo, traduit par Lise Chapuis et Florence Courriol ( Italie )

41nbH89ATwL._SX195_« 1943 – L’abri antiaérien

Rome, San Lorenzo

T’as pris l’argent?

Non, il ne l’avait pas pris.

Il la regarda, deux pièces de monnaie brûlées à la place des yeux, sans un mot.

Rosa se leva brusquement et sortit de l’abri comme une furie. Personne, dans la pièce, ne tenta de la retenir parce qu’il était juste qu’elle cherche à récupérer l’argent: ces sous-là, c’était la sueur du front de son mari.

Quand la porte s’ouvrit à nouveau, tout le monde se tourna vers elle. Il lui manquait une chaussure, elle dit si je l’avais ramassée, à l’heure qu’il est, je serais écrasée sous le toit. »

Un beau roman italien, roman de femme, sur d’autres femmes, et plus d’une fois j’ai été  secouée par cette histoire d’amour, de non-amour ou de désamour…une histoire brutale qui va raconter la vie de Tullia, de son enfance à l’âge adulte, de son enfance jusqu’à la mort de sa mère, la terrible et terrifiante Rosa.

C’est aussi l’histoire de la vraie naissance d’une femme qui va passer d’épreuve en épreuve sans broncher, une fillette qui aime tant son père et qui court les rues de Rome et les salons de coiffure avec une valise aussi lourde qu’elle, pour vendre des produits cosmétiques. Sans broncher, la petite Tullia dans ses chaussures éculées brave les rues du matin au soir pour gagner quelques sous qu’elle ramène à la maison mais pour autant se fait copieusement rudoyer. C’est d’alors que s’impose sa devise, cette phrase en exergue:

« Ce jour-là j’avais décidé que je ne baisserais jamais les yeux la première. »

C’est la misère à la maison dominée par Rosa, une véritable ogresse qui dévore le cœur de sa fille Tullia en particulier, la petite est certaine que sa mère ne l’aime pas. On ne sait d’ailleurs pas si Rosa aime qui que ce soit. On comprend plus tard, que même si cette femme est méchante – c’est bel et bien le cas – elle est aussi « dérangée ». Un peu d’enfance 319px-View_of_Capistrellode Tullia, dans le petit village des Abruzzes, à la campagne à l’abri des bombardements

« Ce qui commandait le moindre de nos mouvements, c’était l’imagination. Le paysage nous entourait comme en une étreinte, il transformait les gestes de chaque jour en un conte merveilleux. Nous ramassions du bois, nous épluchions les pommes de terre, écossions les petits pois. Les gamins du pays, une fois surmontée leur jalousie pour notre situation particulière de réfugiés de guerre, nous avaient mis au centre de toutes leurs aventures. Quand arrivait le moment de former des équipes, ils rivalisaient pour s’adjuger le maximum de Romains. Ils avaient laissé les récits de la grande ville supplanter les histoires d’horreur, jusque- là privilégiées, presque toujours situées dans le cimetière de Capistrello, qu’ils connaissaient par cœur à force de les raconter et re-raconter.

Mon père nous surveillait avec plaisir, il disait ces gamins sont en train de devenir de vrais sauvageons. Des bêtes, voilà ce qu’ils sont, et des bêtes ils restent, marmonnait ma mère sans regarder ni lui ni nous. »

De 1943, dans les abris durant les bombardements, cette triste enfance, jusqu’à 1990, on va suivre les pas de Tullia, jeune femme qui après avoir eu un enfant dans une histoire sans suite va s’endurcir et travailler dur, comme une damnée, affligée par sa fille bien peu sympathique, une enfant puis adolescente qui à part dans sa plus tendre enfance jamais ne sera tendre avec sa mère. Elle reviendra vers elle malgré tout lorsqu’elle-même sera mère d’un petit garçon. Souvenir encore de son frère Saverio, en visite:

« Quand j’étais d’humeur un peu plus tonique, je parvenais à transformer la visite du jour de fête en comédie. Je saisissais une note gaie dans le regard de Saverio – deux pupilles gonflées et rondes comme le reste de son corps – et quelque chose me chuchotait c’est mon frère, si nous ne nous entraidons pas, comment finirons-nous? Il pouvait arriver, les meilleurs dimanches, qu’un brin de son esprit d’autrefois se manifeste, un signe de son aptitude à écouter, cette expression docile, encore capable d’accepter une vision simple, mais amusante de la réalité. Des yeux, il me disait tu t’en souviens, Tullia? et des yeux je lui répondais ah ça oui, je m’en souviens.

Mais le plus souvent l’angoisse s’emparait de moi. »

Je ne ferai pas une longue chronique, je suis très loin de vous raconter quoi que ce soit de toute cette vie si âpre et si ingrate, mais je m’attarde juste sur cette femme qui m’a touchée par sa force et sa capacité à résister. Tullia est une combattante, et au fil du temps on la voit se débrouiller absolument seule. Elle travaille dur, elle n’accompagnera jamais les mouvements de grève de l’usine où elle travaille, elle est devenue une individualiste parce que dans cette Italie qui change c’est pour elle la seule manière d’avancer. Elle n’est pas sans cœur pour autant, mais n’entretient que peu de relations. Les passages les plus bouleversants  – pour moi – sont la mort du père et l’histoire de la petite Aurora, qui verra le jour à cause d’un médecin qui suggère que l’état mental de la mère serait amélioré par le fait d’avoir des enfants…Je crois que ce sont ces événements qui vont définitivement casser quelque chose en Tullia. Casser quelque chose mais lui construire une armure qui nous la fait sembler dure, presque froide. Mais moi je la trouve très attachante pourtant. L’écriture est si subtile qu’elle laisse juste percevoir les émotions si bien gardées, le chagrin si bien retenu. Sa fille Marzia, une peine de plus:

« Quand je m’aperçus de sa disparition – je ne pouvais savoir que c’était la première d’une très longue série – je réfléchis rapidement sur ce qu’il convenait de faire. Téléphoner à son travail et leur dire que je ne me sentais pas bien. Descendre au rez-de-chaussée et passer tout l’immeuble au peigne fin. Au cas où je ne la retrouverais pas, appeler ses amies, en surmontant la honte de déranger leurs parents. La police, je ne voulais même pas y penser. J’aurais fait n’importe quoi pour la retrouver et la ramener à la maison, dans cet appartement où nous vivions seules mais respectables, imparfaites mais contentes d’être ainsi et pas autrement, malgré la directrice adjointe et tous ceux qui n’avaient jamais rien compris à notre monde.

Courage, trop de temps avait déjà passé. J’enfilai en vitesse mes chaussures et me précipitai dans l’escalier. »

cocktail-g3a133beaa_640C’est après plusieurs progressions professionnelles, quand elle sera mise en cuisine, que quelque chose va naître en elle – et j’ai aimé que ça se passe ainsi – et c’est à partir de ce travail que Tullia va muter à tous points de vue.

Pour moi, cette transformation toujours décrite avec la même écriture sobre – ce qui pour moi s’oppose à l’emphase – , est une véritable naissance de cette femme qu’on a suivie comme détachée du reste de la société. Est-ce dû à l’écriture, cette impression? Je le crois et c’est une volonté de l’autrice qui a vraiment trouvé la voix de narratrice-observatrice d’elle-même, la voix  de Tullia. C’est comme si elle se regardait vivre, elle reste à distance d’elle-même et j’ai beaucoup aimé ce choix narratif, qui ressemble à un journal mais en différé. 

C’est un juste et intéressant regard porté sur une femme qui va traverser quelques décennies d’histoire de l’Italie en regardant droit devant. Reste la relation à la mère, la fin de vie de celle-ci et les pages sobres mais bouleversantes pourtant sur la mort de cette mère dure et froide. De très beaux portraits avec toujours une écriture très tonique. Laure Mancini a une voix bien particulière et je l’ai beaucoup aimée, cette voix rythmée, vive, acérée.

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Un bon roman avec ce personnage qui en fait n’est pas attachant de prime abord et que l’on doit un peu apprivoiser pour lui tenir compagnie au long de son histoire. Bien construit et très bien écrit sans jamais donner des justifications ou des explications. Juste l’histoire d’une femme, l’idée que s’en construit une lectrice ou un lecteur. Et un personnage dont on comprend bien plus clairement, à la fin du récit de Tullia qu’elle a tenu à distance ses chagrins d’enfant autant qu’elle a pu, jusqu’à la délivrance, la mort de Rosa:

« Je préférais voir en elle la bête qu’elle était, la considérer dans toute son intelligence, craindre une de ses offenses gratuites, me découvrir toujours aussi incapable d’encaisser ces coups bas qui me blessaient tandis qu’elle; ignorant le mal qu’elle avait fait, recommençait à ramasser ses mèches en une tresse sévère. Distraite, lasse de sa propre méchanceté. Mais folle, non, ça, jamais, ce n’était pas possible, folle était une définition intolérable qui manquait de respect à nous tous, plus encore qu’à notre mère.

Elle nous avait créés un à un puis jetés à la rue, jouant de longs fils invisibles que sa maladie tirait pour réduire la distance. C’était elle encore, rusée et dominatrice, qui nous appelait pour régler ses comptes, maintenant que le soleil tremblait, indécis, derrière le store tordu de la salle d’hôpital.

Relève-toi, dis-je sans que personne n’entende, même mes démons. »

Beau livre bien plus riche que ce petit aperçu. En 1949, en Italie, sort ce film: