« Secrets boréals » – Anna Raymonde Gazaille – éditions Le mot et le reste

couv_livre_3257« La pagaie fend l’eau, n’y traçant qu’une fine ride argentée. Le geste immémorial est inscrit dans les muscles de ses bras, il pulse au même rythme que son souffle. L’aube maquille de rouge le faîte des arbres. Elle savoure la traversée du lac alors que l’aurore illumine son avancée, perce la brume. Son canot fait s’envoler le huard. Il proteste d’un long cri hululant. Brigit guide son embarcation vers l’entrée du torrent qui, à la fin de l’été, n’est plus qu’un large ruisseau où affleurent les rochers. Un quai en bois vermoulu lui sert de ponton où s’amarrer. Elle ajuste son sac à dos et relève la fermeture éclair de son coupe-vent. Il va faire frais dans le couvert des sous-bois.

Elle s’achemine vers la clairière où elle sait qu’elle trouvera des chanterelles.

 

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Lecture plutôt agréable, un peu inégale parfois, mais de très belles pages aussi, en particulier sur Dana et sur la nature. Les premières pages m’ont enchantée par la présence forte de la nature, et une tranquillité pleine de parfums et de couleurs, de bruits aussi. La cueillette des chanterelles, ça éveille en moi de beaux souvenirs. Rencontre avec Brigit en canot sur le lac au soleil levant, qui accoste et va chercher ses champignons. Odeurs d’humus, fraîcheur, paix. Et Brigit en a bien besoin. On apprend au fil des pages qu’elle fut Dana, travailleuse dans l’humanitaire, confrontée à une violence révoltante. Et pourchassée. Après une vie faite de départs, elle a choisi cet endroit où règnent l’eau et la forêt pour tenter de se reposer, de trouver une sorte de paix. Ainsi, dans ces confins boréals elle semble avoir trouvé le bon endroit. Mais elle semble seulement. Car son passé, celui de Dana, la hante et la poursuit. pas seulement dans sa mémoire, mais concrètement, une menace pèse sur sa vie.

IMG_2904« Elle vit aux aguets depuis si longtemps qu’elle ne sait plus comment traiter des incidents qui, pour la plupart des gens, seraient anodins.

Pour la première fois de sa vie, l’acquisition d’une maison a signifié mettre fin à ses années d’errance. Un acte banal qui peut la mettre en danger, mais qu’elle a décidé de braver. Elle ne chérit plus cette possibilité de quitter un lieu, une ville sous l’impulsion du moment ou parce qu’elle se croit à nouveau traquée. Elle possède une aisance financière dont elle n’a jamais vraiment profité. Sa fortune lui a permis de vivre en dilettante, sans l’obligation de travailler. Sa sécurité dépendait de son nomadisme et fonctionnait grâce à de fausses identités. Elle a pris le pari de s’arrêter. C’est peut-être une erreur. »

Tout est à peu près tranquille quand le corps d’une jeune fille autochtone est retrouvé sans vie dans un ravin. L’inspecteur Kerouac sera chargé de l’enquête qui s’avérera tortueuse, mettant au jour des vilenies diverses. Une aventure amoureuse naît entre le beau policier et Brigit – on la sent bien venir, inévitable c’est sûr – mais elle restera sans suite, parce que Brigit ne pourra sans doute jamais trouver la paix…Mais voyons donc ! Je ne vais pas vous dire pourquoi, enfin ! Cette mort touche Brigit, qui a une part d’elle aux mêmes racines que cette jeune fille. Une scène d’hiver:

640px-Alopex_lagopus_coiled_up_in_snow« Se tenir là quand le soleil illumine l’étendue nacrée, lui procure un apaisement proche de la plénitude. L’hiver dernier, alors que l’immobilité la gagnait toute entière au point de ralentir son pouls, elle a imaginé que son corps se transformait peu à peu en pierre. Devenue inukshuk*, les renards au pelage blanc viendraient s’y réchauffer à l’abri du vent et peut-être qu’un harfang oserait s’y poser à la tombée du jour. Elle ne souffrirait plus. »

       *Sorte de cairn, empilement de pierres construit par les inuit

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Le livre est réussi quand il parle de la nature, quand il dissèque les dessous moches de cette petite bourgade apparemment charmante, quand il nous présente Sikon, pour moi le plus beau personnage du roman. Et sur lequel je ne vous dis rien. J’ai moins aimé le côté sentimental qui comme je le dis plus haut est convenu, y compris sa conclusion. Le passé de Brigit, Dana, la poursuit, la hante, lui donne des crises d’angoisse qu’elle a appris à maîtriser, mais sa vie est plutôt sur un fil. On suivra au fil des pages la vie en marche de Brigit, ici et là, et le personnage est plus trouble et troublé qu’il ne semble. Et une enquête qui est l’occasion de dresser les portraits des villageois, pas toujours avantageux.

Brigit est touchante, c’est une femme qui au fond ne sera jamais ni libre ni tranquille. Et quand on sait pourquoi, elle attire d’autant plus la sympathie. En dire plus serait en dire trop.

Un bon petit polar.

« Zone blanche » – Jocelyn Bonnerave – éditions du Rouergue/La brune

9782812622151« Dans quelques minutes je vais ouvrir la valise, faire le tri entre linge propre et linge sale, remettre la trousse de toilette à sa place dans la salle de bains, sortir la guitare de son étui et la poser sur son stand. Pour l’instant une tasse de café fume sur la table de la cuisine, je consulte nerveusement mon téléphone en pensant à Christophe et au concert d’hier soir. Très fluide, comme si on avait joué une seule et unique chanson pendant une heure et demie, les doigts déliés, la voix souple, parfaitement obéissante – et la tête ailleurs. Je n’avais pas parlé à mon frère depuis plus d’un an, et encore, peut-être cinq minutes, mais aux dernières nouvelles, il vivait toujours sur cette ZAD où depuis plusieurs jours, ça chauffait avec les gendarmes. J’avais appelé sur son portable: répondeur, deux fois, trois fois. Bon. »

Je reconnais que j’ai commencé ce roman avec une certaine réticence. Posé, mais repris. Le jeune homme de la couverture me faisait de l’œil. Et grand bien m’en a pris parce que finalement j’ai bien aimé cette lecture. Ce livre aurait pu être ennuyeux : il ne l’est pas. D’abord parce que Jocelyn Bonnerave écrit très bien et que j’ai souvent ri, malgré le sujet grave. J’ai ri parce que le narrateur se moque souvent de lui-même mais aussi des travers de ces « zadistes » – mot qu’il utilise et qui lui vaut de se faire engueuler.

Maxime, le narrateur, donc, est un musicien connu. Il a partagé cette passion avec son frère Christophe – alias Goku – , mais n’a plus de nouvelles de son frère depuis plus d’un an. Jusqu’à un coup de fil, Emeline cherche Christophe, le père de sa fille la petite Lilia… Christophe a disparu de la ZAD, en Meurthe-et-Moselle.

« Quand le téléphone vibre à côté de ma tasse et affiche un numéro 03, je pense « tu vois, tu t’en fais pour rien ». Au bout du fil, ça n’est pas lui. Une certaine Émeline, « l’amie de Christophe », première nouvelle mais bon, enchanté, toute petite voix, est-ce que Christophe m’a contacté récemment? Il est introuvable depuis plus de vingt-quatre heures. »

tractor-gcc8655bcc_640Ce roman mêle donc la relation complexe entre les deux frères, deux musiciens, la passion de Maxime pour la musique et sa créativité inépuisable, le mouvement de la ZAD qui mêle de nombreuses personnes différentes les unes des autres: des écologistes, militants, marginaux, les paysans qui voient leurs terres et leurs fermes menacées, de bonnes gens catholiques qui sortent de la messe et soutiennent ce petit monde… Au milieu arrive Maxime en Qashqai. Alors là, ma foi, gros coup de pub pour la voiture en question, qui parvient à un moment à sortir d’un bourbier pas commode. Mais c’est si bien raconté, j’ai vraiment apprécié ce ton d’autodérision de Maxime, qui a souvent l’air de se dire: « Mais que suis-je allé faire dans cette galère ?!? » Exemple de débat:

« -On croise les stratégies pour attaquer le projet d’enfouissement et là, rien qu’avec les travaux préparatoires, le biotope de l’écrevisse risque d’être niqué pour des années, alors qu’elle est devenue très rare en Europe.

Je ne rebondis pas. Coup de fatigue. Toute ma musique est électrique, alimentée par le nucléaire, cernée de déchets pour des millénaires. Je n’ai pas de solution pour inventer les toilettes énergétiques de la société française; dois-je m’en rendre coupable? »

Ce que j’ai aimé dans cette histoire, c’est Maxime d’abord, qui semble en dehors de son univers de musicien assez démuni dans certaines situations. On le sent souvent peureux, parfois perplexe, pas toujours convaincu par ce qu’il voit ou entend. Mais aussi ému aux larmes et admiratif dans certaines situations, devant le chagrin d’Emeline par exemple et surtout devant la vie débordante de Lilia. Il reconnait le courage qu’il n’a pas. La vie de la ZAD n’est pas la sienne. Il est là pour retrouver son frère, et tombe en amour pour la petite Lilia, sa nièce. Ces scènes avec la môme sont parmi les plus belles et les plus justes du roman. On assiste à la solidarité en marche, mais aussi aux frictions entre des personnes qui n’ont pas forcément les mêmes objectifs. Un des points centraux de l’histoire est la musique.

music-g879a42a15_640« On était à un moment charnière de Slack. Le groupe rencontrait un vrai succès d’estime. Nous tirions une grande fierté de ce quintet où toute la musique complexe qui nous rentrait dans la peau, à travers la première classe de jazz jamais ouverte au Conservatoire National, ressortait sous une forme brute, pleine de machines et de rock’n roll. C’est comme bassiste que j’avais intégré le Conservatoire. Le be-bop, les tritons, les substitutions d’accords: je ne pensais qu’à circuler là-dedans à coups de doubles croches, pendant que le métronome battait à 200 à la noire, à travailler le son pour que l’attaque soit précise, mais le rendu un peu crade, agressif, désinvolte. Dans sa tombe, Jacob Pastorius n’a qu’à bien se tenir. »

De très beaux passages sur ce qui faisait le lien entre Maxime et Christophe, la nostalgie du mange -disque et de l’enfance, jusqu’à ce que plusieurs choses séparent les deux frères. En fait, on a très envie de rencontrer Christophe, le disparu. Sa personnalité est en filigrane présente tout au long du livre, à travers Emeline, Lilia, les autres…et c’est finement mené. C’est clairement la partie du roman que j’ai préférée, parce que je pense que c’est le cœur et le nœud du livre, cette relation intime de deux frères, ce qui fonctionne un temps puis plus, puis on y pense, puis on y revient et on a mal. Maxime ici m’a émue ( pages 62 à 65, parmi mes favorites ). Il n’est pas question d’exclure le récit fait de ces luttes inégales, tant par le nombre que surtout par les moyens. Toujours très bien écrit et dit ici. Jocelyn Bonnerave a su trouver le juste dosage, celui qui ne néglige aucun des aspects de l’histoire ici contée. Les doutes et suppositions:

« Tout ce vide dans les yeux d’Émeline et autour d’elle l’épaisseur des différentes  histoires que nous devons continuer à raconter: Goku est mort, caché ou simplement introuvable; Goku est parti, il a filé à l’anglaise, on ne sait où, vivre une autre vie, choisir sa mort peut-être. Il nous oblige à garder le temps ouvert, impossible de faire le deuil, de sortir les costumes noirs, de pleurer sur son cadavre nos cheveux couverts de cendres, de refermer une tombe. »

Bref, un joli livre qui m’a accrochée – moi personnellement car chacun peut y trouver un point d’intérêt différent, -par son humour et la nostalgie, par la tendresse et l’image lumineuse de Lilia , celle qui relie, image d’une vie neuve et riante.

La fin est très bonne je trouve, et notre Maxime est vraiment sympathique. Certains y verront avant tout un acte engagé – ça l’est – mais pour moi c’est le côté humain et relationnel qui m’a le plus intéressée. Quant à l’écriture, vivante, fluctuante et incisive souvent, j’aime !

deforestation-gf12441f44_640Le post – scriptum explique que ce livre a été initié à la suite de la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens dans le Tarn, et s’il n’a pas écrit une biographie romancée, il a exploré cet événement à la façon d’un romancier. Et en en faisant un vrai roman, auquel ma foi il ne manque ni l’intrigue, ni la vie qui bouillonne, ni l’humour, ni la tendresse, ni un vrai propos. J’insiste sur l’humour, parce que ça désamorce de façon bienvenue la dramatisation, et j’aime ça. 

Lecture agréable, amusante, sensible et intelligente, ça ne peut pas faire de mal !

Deux chansons s’immiscent dans l’histoire, j’ai choisi celle-ci:

« Deux petites maîtresses zen » – Blaise Hofmann- éditions ZOE

« Elles sont les voyageuses que je ne suis plus, je retrouve avec elles une géographie sensible, un ensauvagement des yeux. Je voyage avec deux petites éponges amnésiques qui renaissent à chaque coin de rue, inventent des activités inutiles, coupent de l’herbe, caressent des troncs, récoltent des cailloux, parlent à haute voix à une cousine imaginaire. »

Ce ne sont pas là les premières phrases de ce livre, qui n’est pas un roman, mais quelques mots sur ces deux petites maîtresses zen, qui sont Eve et Alice, les deux petites filles de l’auteur et de son amoureuse – c’est ainsi qu’il la désigne-.

Grand plaisir de lecture pour ce qui semble être un récit de voyage mais qui est surtout une réflexion sur le voyage, celui de nos jours où tout semble à portée de nos envies, avec les possibilités de se rendre de l’autre côté de la planète ou aux antipodes en presque rien de temps. J’ajoute pourtant que ce n’est pas permis à tout le monde financièrement parlant, et plus largement matériellement ( emploi contraignant, etc…). Bon, ici en l’occurrence l’auteur et sa famille peuvent partir un long temps, avec un budget confortable. Mais leur regard sur le voyage est celui des explorateurs, des curieux, des amoureux des sentiers non battus par les tongs, des amateurs du non spectaculaire ( comprendre du non-spot ) et de la vraie rencontre.

« Luang Prabang – capitale historique du Laos –  mot-valise, mot-fleuve, mot pour s’élancer avec un large sourire au sommet du toboggan, si seulement les dealers de divertissements ne vendaient pas à chaque coin de rue leur waterfall, leur elephant bathing, leur farmer experience, leurs selfies pieds nus dans la boue des rizières, leurs visites de grottes en kayak, leurs dégustations dans un whisky village.

La procession des moines est un spectacle folklorique, parfois pratiquée par de faux religieux, sur des rues qui viennent d’être pavées de briquettes rouges. »

luang-prabang-g562ede4e7_640C’est très intéressant parce que Blaise Hofmann et sa compagne, lui grand voyageur depuis longtemps, elle en quête de tissus exotiques et rares pour son commerce en Suisse, sont accompagnées de deux petites, très petites, 3 et 2 ans pour un long périple en Orient, Japon, Inde…Ce qui pousse à réfléchir l’auteur tout au long du voyage – avec divers modes de transports, divers types de logement – c’est l’observation de ses filles, leur regard et le naturel avec lequel elles se fondent dans tout avec simplicité, par une sorte de mimétisme spontané avec les habitants, les animaux, les lieux eux-mêmes, la nourriture. C’est en cela qu’elles sont des « maîtresses zen ».* Elles ne sont pas encore conditionnées et l’esprit libre de leur jeune âge papillonne et capte, teste, examine, intègre, connaissances parmi les connaissances et les savoirs en cours d’acquisition.. Les enfants qui jouent dans la poussière sont leurs semblables et elles jouent avec eux. Les mets nouveaux ne sont pas plus nouveaux que ceux qu’elle découvrent à peine dans leur pays. Des petites personnes toutes neuves en tout.

* »L’approche du zen consiste à vivre dans le présent, dans l’ « ici et maintenant », sans espoir ni crainte. »

C’est pour moi le plus intéressant ici. Même si, évidemment, elles sont protégées, veillées, accompagnées, bien que Blaise Hofmann ne soit pas un père surprotecteur, les laissant vivre leurs expériences ( certaines malheureuses ), bien sûr que ces petites sont plus en sécurité que les enfants des rues indiennes, en tous cas en règle générale. Voilà: ces derniers mots… »en règle générale ». C’est bien là l’écueil qu’évite l’auteur dans son voyage et dans son livre: la règle générale. Je suis sceptique malgré tout, j’aimerais savoir comment il se sent vraiment dans cette peau de voyageur, au vu des critiques qu’il émet.

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« J’ai lu il y a quelques jours que Mike Horn avait traversé le pôle Nord, sans assistance – 87 jours à -40° tirant un traîneau de 140 kilos – il avait évidemment une fois encore frôlé la mort, il avait alors pensé à ses deux filles: » Elles m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace. » Une énième entreprise coûteuse en énergie et en argent, qui n’apprendra rien à personne, un nouveau dépassement de soi sponsorisé, très masculin, compétitif, égoïste. À peine rentré en Suisse, il s’en ira en Arabie Saoudite pour rejoindre le team Red Bull et participer au Paris Dakar. »

Pourtant, moi qui ai si peu voyagé, j’ai pris un grand plaisir à partager sa route et celle des enfants. Parce que sans aucun doute je n’irai jamais ni en Inde ni au Japon, et que lui le fait et nous apporte son regard, et cette expérience. La seconde chose passionnante ici c’est bien ça, en fond la phrase de Claude Levi-Strauss qui comme on l’entend dans cette interview n’a pas tout à fait été comprise, parce qu’elle était brute, sinon brutale

« Je hais les voyages et les explorateurs. » 

Notre auteur, que je trouve personnellement extrêmement sympathique par sa capacité à remettre en question ce goût des voyages à l’heure de l’empreinte carbone, notre auteur donc pour autant ne peut renoncer au monde et ne peux renoncer à l’offrir à ses filles dont il va tirer des leçons en les voyant se l’approprier justement, qu’il soit celui de leur vie quotidienne ou celui du voyage. Elles appartiennent au monde, c’est tout. 

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La deuxième chose qui m’a marquée c’est ce que Blaise Hofmann décrit – concernant l’Inde et le Népal en particulier -s’incluant d’ailleurs dans le mouvement. Avec d’autres, tous ceux de la grande vague hippie il a parcouru, a occupé et intégré les lieux, les coutumes, les mystiques…ce qui amène des années plus tard à des rencontres comme cette occidentale qui est maîtresse d’un des plus grands ashrams du coin. Est-ce grave? Est-ce important? Lui, comme moi, ne peut l’affirmer. Il rencontre aussi des sociétés comme celle des Akhas, qui le ramènent à cette pensée:

« Je leur prête des convictions qu’ils n’ont pas: décroissance, résistance au consumérisme. Je lutte contre la vision romantique d’une vie sobre: le bon vieux temps. Je repense à l’exploitation des femmes, à l’opium. J’essaie de me situer par rapport au lieu où je me trouve. Depuis deux mois, notre maison tient dans deux sacs à dos, mais ce mode de vie est celui de ceux qui ont fauté et cherchent à se repentir, c’est un manque de respect total envers les pauvres, ces vrais minimalistes. »

Blaise réfléchit et tente d’analyser ce qu’il voit, et sa réflexion qui reste inaboutie, sans conclusion ferme et définitive sur le sujet donne à réfléchir parce que tout au long du livre, la nuance et le perpétuel questionnement dominent. Une très belle évocation aussi de Christian Bobin et cette citation:

rain-g51f416d40_640« Il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, avec la candeur d’un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent. »

C’est le doute que j’ai aimé chez cet écrivain ou plutôt l’impossibilité de trancher, lui, regardant ses filles si à l’aise dans le monde, à n’importe quel point de la planète. Enfin quand Blaise Hofmann cite Nicolas Bouvier, ce grand et si fameux voyageur…je fulmine ! Dans « Poisson-scorpion », extrait d’une lettre que Bouvier envoie à son ami et compagnon de route Pierre Vernet, lui parlant de Manon, son amie du moment qu’il vient de plaquer avec grande élégance, lisez-moi ça…:

« Y a eu un enfant chez Manon, je l’ai fait cureter, y en a plus. Mais cette petite cérémonie pas bien compliquée ( qui a marché d’ailleurs à souhait ), quel monde quand on aime la  fille, et qu’elle vous aime, et qu’elle vous interroge des yeux quand même. »

(-Je ne sais pas vous, mais moi, ces quelques mots me font frémir. Il en ressort que le voyage ne rend pas les gens meilleurs, excusez-moi, mais un salaud est un salaud quel que grand voyageur et auteur fût-il. C’était ma parenthèse énervée.-)

Dernier point, le fait que ce voyage a lieu juste avant l’arrivée du virus Covid 19. Là, chapitre sur les grandes épidémies qui ont cheminé au fil du temps un peu partout et qui pour de nombreuses d’entre elles ont été éradiquées. Mais dans le monde des voyages – des gens et des choses – la contamination est accélérée de façon vertigineuse. Notre petite famille va être embêtée pour trouver le chemin du retour vers la douce Suisse natale…où le virus bosse à fond !

swing-g7f2b2bf67_640« En traversant un village, les filles voient un tape-cul, un tourniquet et un animal à ressort, arrête-toi, papa! Les installations sont habillées de rubans rouges et blancs; un panneau rappelle que jusqu’à nouvel ordre, la place de jeux restera fermée. »

Que dire de plus? J’ai fait un beau voyage par procuration, comme j’en ai fait tant en lisant, j’ai aimé cet auteur, ce papa, cet homme qui avec beaucoup de modestie et de respect énonce ses doutes, ses bonheurs, ses inquiétudes et l’amour infini qu’il a pour ses filles, ses deux petites maîtresses zen.

Beau récit, et large piste de réflexion.

 

« Avec Bas Jan Ader » -Thomas Giraud – éditions La Contre Allée, collection La Sentinelle

bja-hd« Tu étais seul, tu as toujours été seul. Ça n’a jamais été d’une solitude déprimée et déprimante mais ce fut une solitude qui je suppose s’est imposée par la force des choses, la mort d’un père, la sortie de la guerre, une adolescence rebelle, bref, une solitude orgueilleuse. »

Voici une fois encore un livre inhabituel pour moi. Ce texte est je pense caractéristique de cette collection ( une découverte en ce qui me concerne ) qui porte «  une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels.« 

Me voici à découvrir Bas Jan Ader sous le regard de Thomas Giraud. Outre le fait que je ne connais pas ce « performer », photographe, cinéaste, artiste conceptuel, et que cette forme d’art – conceptuel – est pour moi assez hermétique je suis capable néanmoins de m’y intéresser ( je remercie ici Martine F. qui m’a ouvert quelques trappes et quelques lucarnes sur le sujet ! ). Enfin je découvre aussi Thomas Giraud que je n’ai jamais lu.

J’ai beaucoup aimé cette écriture, qui se pose ici dans la narration comme une voix off, un récit à voix basse, récit allié à un regard sur l’artiste qui va au-delà de son art, qui fait pour lui une introspection, qui tente d’entrer dans la peau et le cerveau de Bas Jan Ader; qui cherche à mieux comprendre, à mieux regarder et percevoir, qui cherche des réponses à toutes les questions qu’ont posées les œuvres de ce hollandais né en 1942 et disparu en mer en 1975. Vie brève consacrée à la chute. Et quand on dit chute, ce sont celles qu’il va faire depuis le toit de sa maison, en vélo dans un canal, etc…mais allégorie de la chute comme fatalité, destinée, je ne fais là que supposer. Ainsi Thomas Giraud enquêteur, en quêteur, prospecte l’œuvre de Bas Jan Ader. Comme l’artiste le fait sur sa famille, sur son père. Plus ou moins consciemment. Thomas Giraud n’affirme rien, il suppose, il réfléchit…

« Ce que tu sais de lui, ce sont les images de tout le monde auxquelles s’ajoutent les anecdotes et souvenirs familiaux. C’est aussi très irréel même si le propre de la réalité est de paraître irréelle. Finalement, ça donne quelqu’un qui est tombé, qui était grand. Tu grandis donc avec une image écrasante d’un homme qui se glisse dans tout, partout. La preuve, ta mère qui joue le rôle de la mère, joue aussi celui du père, de l’image qu’elle s’en fait d’avant et maintenant, te donne des indices, des mensonges et aussi de brèves vérités sur ce qu’il a pu être. »

L’œuvre qui émane de ce jeune homme dont Thomas Giraud nous conte l’enfance – authentique et aussi supposée –  est bien sûr surprenante, et bouleversante. Thomas Giraud cherche, recherche ce qui a germé en cet homme pour aboutir à ce genre d’œuvre qui renferme tant de chagrin, de tristesse, de mélancolie, qui l’amène à – sa femme le filme – « I’m too sad to tell you » ou « How crying can be considered art ».

Thomas Giraud s’adresse à l’artiste, et je trouve d’une grande douceur, d’une grande délicatesse sa façon de parler avec lui, de nous parler de lui. Cette écriture à elle seule vaut qu’on la lise, et donne finalement un grand intérêt pour l’étrangeté de cet artiste. Il faut se garder de tout jugement hâtif et réfléchir. Bien sûr, j’ai été particulièrement émue de l’histoire de l’enfant que fut Bas Jan Ader, par ce que fut sa quête du père, fusillé par les allemands. Thomas Giraud regarde les chutes, et les disparitions de l’artiste. Aux Beaux-Arts, Bas Jan Ader et la gomme:

567px-Sunsetblv« À un moment tu as arrêté de dessiner pour ne faire que gommer.[…] Tu as réalisé que tu te trompais sur ce qu’il pouvait sortir de bon de ce cours de dessin. Ce n’était pas le dessin qui comptait. Il y avait la gomme dont la forme changeait au fur et à mesure que tu la frottais contre le papier. Cette longue et patiente disparition en petits morceaux de ce beau rectangle frais et souple du premier jour, si blanc et maintenant comme cabossé, gris, tordu. Tu aurais pu conserver comme des dessins d’un genre nouveau les petites pelures de gomme et de papier mélangées: mises dans des pots de yaourt en verre translucide, sur lesquels tu aurais collé de petites étiquettes blanches où tu aurais griffonné avec ton écriture rapide et illisible Bas Jan Ader et en dessous, Cours de dessin, 1961, Académie de Rietveld, ça aurait fait chic. »

et avec lui, devant le visage désarmant et le long corps longiligne de l’artiste, on est pris d’une forte émotion. Sur une coquille de noix il disparut à tout jamais.

Je suis bien incapable d’aller au-delà de ces quelques phrases car ce livre à voix de confidence, de secret chuchoté est vraiment doux à lire, malgré le sentiment d’un ‘intense chagrin qui ressort de la vie brève de Bas Jan Ader.

Thomas Giraud en rend parfaitement la sensibilité et l’infinité de questions que posent cet artiste et son œuvre. Petit opus poétique, tendre et intelligent. Ecriture remarquable, j’ai beaucoup aimé.

« Étonné, tu as du enfiler cet état de somnambulisme décontracté où l’on dit que tout ira bien pourvu qu’on ne pense à rien. Tu as pensé à la douceur du mouvement régulier des vagues et alors que tu imaginais sentir l’odeur des algues, du sel, c’est celle de l’humus, de la forêt qui t’a emporté, avec l’évidente désinvolture des vrais miracles. »

« Je vais ainsi » – Hwang Jungeun – éditions Zoe, traduit du coréen par Jeong Eun Jin et Jacques Batilliot

thumb-small_zoe_jevaisainsi« So Ra

Je m’appelle So ra.

Le caractère chinois ra de So Ra désigne le persil. Au départ, mes parents voulaient prendre un autre ra, qui signifie « fruit », mais mon grand-père qui était allé déclarer ma naissance à l’état civil avait commis une erreur. Il parait qu’il aimait bien manger du persil, alors il ne s’agissait peut-être pas d’une erreur, mais de ses goûts personnels. En effet, les formes de ces sinogrammes ne sont-elles pas très distinctes? Tu ne peux tout de même pas prétendre que tu les as confondues, papy ! »

Voici ma première lecture coréenne, et c’est un étonnant voyage, curieux, onirique parfois alors que tout est bien ici réel. Si ce ne sont les rêves racontés, interprétés…Je ne sais quasiment rien de cette culture, de ce pays, mes lectures ne m’ont pas souvent portée vers l’Asie. Et la curiosité n’est vraiment pas un vilain défaut en cette matière.

Mon attention a été captée par le premier personnage, So Ra. Je l’ai tout de suite aimée, même si au fil du livre, à travers le regard de sa jeune sœur Na Na, son image a pris d’autres nuances.

Donc, commençons par le commencement : le livre est composé de trois regards croisés; deux jeunes filles, sœurs, So Ra et Na Na, et celui qui devient leur frère de cœur, Na Ki. Na Ki est le dernier à parler, et c’est une belle construction, car soudain quelque chose se révèle par sa voix. Bref. Les deux sœurs vivent avec leur mère Ae Ja. Celle-ci, veuve de Kûm Ju, tombe dans la misère et va s’installer avec ses filles dans un logement en sous-sol, partagé par une fine demie-cloison d’un autre logement. Ici vivent Na Ki et Sun Ja sa mère.

cooking-2129078_640« Il s’agissait de deux locations qui partageait l’entrée et une salle d’eau équipée de toilettes. On les avait aménagées en divisant en son milieu un sous-sol, qui à l’origine avait servi de cave, à l’aide d’une cloison. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Autrement dit, cette cloison était volontairement incomplète à ses deux extrémités. Le sous-sol, doté d’une entrée et d’une salle d’eau, avait été coupé en deux. Donc…Les gens habitant d’un côté ou de l’autre de la cloison n’avaient pas un logement complet, mais seulement la moitié. À chaque extrémité, l’entrée et la salle d’eau étaient des parties communes au foyer de gauche et à celui de droite. Cela peut paraître bizarre, mais ça existe, ce genre de logis. »

Ce livre, un récit intimiste, va décrire les interactions entre ces trois personnages, entre eux et leur famille respective, dont le récit de Na Ki sur son expérience au Japon qui va introduire la perturbation, même si elle reste mystérieuse, on devine plus qu’on ne sait. Les explications des prénoms au début évoquant la subtilité et les nuances des idéogrammes m’ont plu, faisant mine de dire peu, ça explique déjà beaucoup des relations entre les protagonistes du récit. Ainsi la mère, Ae Ja et son caractère en une si belle écriture:

« Quand on meurt, c’est fini, dit Ae Ja en ajoutant que ce monde est plein de rancœur.

Si c’est fini, rancœur ou pas, restera-t-il quelque chose? Tout ce qu’elle raconte est étrange et paradoxal, mais quand on l’écoute on se laisse avoir. On se laisse avoir tout en se disant qu’on ne devrait pas. On écoute sans y prendre garde, mais au bout d’un moment, on se rend compte, Zut, on s’est laissé embobiner. La plupart des histoires d’Ae Ja sont comme ça. Elles sont comme des pêches trop mûres ou des incantations séduisantes et vénéneuses. Quand on l’écoute, notre cerveau se dilue dans le suc des mots qui s’infiltrent par nos oreilles. »

south-korea-6170469_640Cette histoire est subtile et complexe, et la voix de chaque personne transforme à chaque fois la vision qu’on a de ce  microcosme semi-familial. La grossesse de Na Na est aussi un élément perturbateur, pas parce que cette grossesse n’est pas vraiment voulue, mais parce que ça change les regards et les visions des autres, ça les fait se retourner aussi sur leur propre expérience, leurs antécédents familiaux. Quant au père futur, je trouve ce personnage froid et un peu inquiétant. Sous le regard de Na Na, ce court extrait dit beaucoup de ces deux personnes:

« Je peux vous dire que je l’aime. Je l’aime à un degré et avec une intensité qui me sont propres, même si ce n’est pas comparable à l’amour corps et âme d’Ae Ja pour Kûm Ju ssi. Il n’est pas bavard, ni très affectueux, ni très futé, mais je le trouve adorable. »

Et il dit aussi beaucoup de l’ambiance de ce roman, assez éloignée de ce que je lis, sans doute parce que cette culture que je ne connais pas est très éloignée de la nôtre en ce qui concerne les relations et interactions humaines, familiales, amoureuses ou amicales. Que dire de plus de ce livre à l’ambiance subtilement insufflée, une histoire où tout est plus suggéré qu’énoncé ? Ou pourtant parfois il y a dans les propos de la rudesse, de la violence retenue…J’ai beaucoup aimé tout en gardant la sensation de ne pas avoir tout saisi, cette histoire garde quelque chose d’opaque et trouble, quelque chose qui ne s’offre pas facilement à la lectrice, quelque chose de perturbant. C’est une ouverture sur une autre société, une autre façon d’envisager l’amour, la famille, avec d’autres codes… Une lecture très intéressante pour moi et peut-être à lire une seconde fois. Le très beau titre – très bien choisi dans sa sobriété – est glissé ici et là dans le livre, souvent dans la bouche de Na Na. Une très belle expérience de lecture.  Na Ki apporte un point, un nœud dans cette histoire très habilement bâtie.

La fin:

road-5578115_640« Être dépourvu de sens, c’est mauvais?

So Ra, Na Na, grand frère Na Ki, tante Sun Ja, le bébé et même Ae Ja, tous, ils sont peut-être dépourvus de sens du point de vue de ce monde. Ce sont peut-être des êtres futiles, presque dépourvus de sens.

Est-ce pour cela qu’ils ne sont pas précieux? se demande Na Na, mais elle n’est pas convaincue.

Le bébé est calme à présent. So Ra et grand frère Na Ki respirent tranquillement dans leur sommeil. Tous sont endormis. Je les écoute dans l’obscurité. Bientôt il fera jour. 

Je vais ainsi. »