« Sans terre » – Marie-Ève Sévigny – éditions Le mot et le reste

« Depuis que la ville a lancé son concours horticole, une légion d’entrepreneurs paysagistes a pris d’assaut le silence des rues cossues, si bien que, parmi les rares passants levés à cette heure matinale, personne ne s’étonne quand le camion-benne remonte bruyamment l’avenue Victoria. Il faut dire que l’allure de la conductrice n’annonce aucune mauvaise intention : quinquagénaire à la silhouette juvénile, la tresse blonde sous la casquette rouge, elle conduit prudemment son véhicule dont la bâche gonflée trahit le lourd chargement. »

Encore un bon roman québécois, un roman policier dans lequel l’enquêteur est retraité de la police, tous l’appellent « Chef » et il n’est pas censé faire quoi que ce soit sur cette Île d’Orléans quand on trouve le corps sans vie d’un ouvrier agricole guatémaltèque, pas très loin du chalet en flammes de Gabrielle Rochefort.

« OIES BLANCHES ET MARÉE NOIRE:

L’OLÉODUC INCONTINENT

DE CLIFFLINE ENERGY

FINANCÉ PAR VOTRE MINISTRE

CON$CIENCIEUX. »

Gabrielle Rochefort, cette blonde à casquette rouge, est une activiste écologiste, qualifiée de terroriste par certains pour ses actions virulentes auprès de la compagnie pétrolière Cliffline Energy en particulier. Elle a fait déjà de la prison et à sa sortie a été accueillie par Marie-Louise, sa cousine. Le Chef raconte:

« À sa sortie, Gabrielle a été recueillie à l’Île par sa cousine, Marie-Louise Plante, une femme chaude et moelleuse comme une brioche du matin. « Plante », c’est plutôt heureux, pour un cultivateur. Mais si tous les Lacroix ne finissent pas curés, à l’Île, planter sans s’appeler Plante, ça ne fait pas sérieux. Ils sont une trentaine dans le bottin à le croire de père en fils. Gabrielle s’est installée à la pointe est de l’Île –  à Saint-François, sur la grève, dans l’ancien chalet familial, qui avoisine le domaine de Marie-Louise. Selon ses conditions de libération, elle devait se présenter  une fois par semaine au poste de police que je dirigeais à Saint-Pierre. Du coup, mon long fleuve tranquille est devenu une épopée en vingt volumes. Je ne m’en remettrai sans doute jamais. »

Le Chef, son ancien amant, va tenter d’éclairer ces deux faits, un mort et un incendie, un peu gêné aux entournures par sa relation avec Gabrielle et par son statut de retraité. Pour l’aider il y a Fortuné, Violette Fortuné, elle n’est pas en retraite, jeune et au caractère solide.

L’histoire se déroule sur l’île d’Orléans sur le Saint Laurent et face à la ville de Québec, où Marie-Louise a son exploitation agricole; elle embauche des sud-américains pour travailler chez elle. Elle considère qu’elle les traite bien humainement, ils sont nourris et logés correctement, mais elle leur interdit de se syndiquer. Allez savoir pourquoi…Marie-Louise n’est pas une mauvaise femme, mais elle gère son affaire épaulée par un contremaître qui lui est un sale type, raciste et violent et quand Linares est retrouvé mort, c’est lui qu’on envisage comme coupable. Gabrielle, devant cette mort et son chalet ravagé par les flammes, pense, elle, à un complot du gouvernement qui veut la faire taire. Et c’est parti pour une enquête assez compliquée pour le Chef.

De sacrés personnages ici, avec cette coriace Gabrielle, qui ne se démonte devant rien, Violette Fortuné qui ne donne pas sa part aux chiens côté répliques

« Plus que mon ancienne subalterne, Violette était ma sœur, ma fille, ma mère, ma grande complice. Je savourais d’ailleurs cette rare absence d’ambiguïté, moi qui avais le brevet des amours compliquées.« 

et Marie-Louise; trois beaux portraits de femmes volontaires et indépendantes néanmoins avec de multiples nuances dans ces deux qualités. C’est là que se joue la personnalité du livre: pas d’angélisme.

Quant au Chef, lui…ah je l’ai adoré, c‘est mon préféré ! Il fréquente régulièrement et parfois en urgence son psychothérapeute qui est… libraire.

« C’est mon thérapeute qui m’a fait découvrir les aventures du commissaire Verhoeven, policier teigneux poursuivi par ses amours tragiques. « Mon thérapeute », c’est ainsi que j’appelle mon libraire, petit homme aux t-shirts excentriques, capable de réunir dans une même phrase Batman, les préromantiques allemands et les chansons de Johnny Cash, tout en griffonnant des on écriture illisible da recette de chili. Il faudrait un jour arriver à télécharger ces cerveaux-là pour les conserver dans la mémoire collective. »

Il aime ses livres, les romans policiers, son voilier, sa chienne Karla avec laquelle il a de jolies conversations

« -Écoute ça, Karla: Il promenait son chien, une chose assise à ses pieds que Dieu a dû bricoler un jour d’immense fatigue. Tu ne trouves pas que ça ressemble au carlin de Mme Coutu? Ma fidèle d’entre toutes les fidèles a à peine ouvert un œil – et l’a aussitôt refermé pour signifier qu’il était encore trop tôt pour lui faire composter sa carte du temps. »

 et plus trop son épouse Nathalie qui batifole avec un pompier…mais lui a  eu Gabrielle, il n’a plus personne et se repose, enfin, essaye.

« Pour rester dans le domaine nautique, je dirais que notre couple était un fleuve à l’étale qui manquait de vent: ni elle ni moi n’arrivions à donner un bon coup de pagaie, que ce soit vers le rapprochement ou la rupture. »

J’ai aimé ici beaucoup ces personnages, et la qualité de l’écriture pleine de second degré et d’humour. L’argument enquête sert de base pour évoquer le sujet des travailleurs déplacés et le traitement qu’on leur impose, et bien sûr l’écologie et ses combats. Mais c’est sans jamais tomber dans la démonstration lourde.Tout le livre reste à hauteur d’humanité, en nuances et sans emphase. Comme c’est un roman québécois écrit par une québécoise, il n’y a pas de scènes d’extase devant les paysages; ici, c’est un territoire où vivent et meurent des femmes et des hommes, ainsi que la nature, comme partout ailleurs dans le monde et c’est sans concession. C’est ça que j’ai aimé.

Décidément, pour ce que j’en explore pour le moment, la littérature québécoise est une mine de très bons textes. J’en apprécie particulièrement le ton et l’humour. Lecture très agréable, avec mention très bien aux clins d’œil nombreux aux mordus de littérature, policière en particulier.

« J’ai toujours été fasciné par les lecteurs; ils ont beau se taire, leurs yeux luisent devant les pages, et j’aime imaginer ce qui les agite tandis que rien ne se passe à l’extérieur. C’est comme observer un détenu et son avocat à travers un miroir sans tain, alors que le micro est éteint: on les voit converser, une main devant la bouche, et on se sent exclu d’un monde dont ils négocient la part de mensonge et de vérité. La solitude du lecteur est probablement la plus proche de celle de l’artiste ou du criminel – un terrain de jeu exclusif où on n’obéit qu’à sa propre loi. »

Dans les remerciements, l’auteur écrit:

« Le thérapeute  de Chef existe, il se nomme Marco Duchesne et travaille à la Librairie Pantoute, ma maison. »

 

Cette librairie est à Québec, si vous y passez et avez besoin d’un thérapeute…

« Une baignoire de sang » – Béatrice Hammer – éditions Alter Real

« Quel drôle de métier j’ai choisi, se disait Gloria Basteret tout en montant rapidement les quatre étages qui la séparaient de son prochain cadavre. Ne débouler dans la vie des gens que quand ils sont morts. Rencontrer leurs parents, leurs amis, apprendre à les connaître, reconstituer leur vie, s’attacher à leurs petits défauts, tout ça pour rien, à part une obscure idée de la justice qui est si rarement juste.

Le temps passant, c’était le genre de pensées qui envahissaient de plus en plus souvent l’esprit  de la jeune femme. »

Béatrice Hammer m’a proposé la lecture de son dernier roman, dans un genre qui m’a semblé apte à me plaire. Et puis Béatrice Hammer m’a parue sympathique ( et elle l’est ! ).

La lecture de ce livre a été facile et agréable; le genre de livre qui ne demande pas trop de concentration, émaillé d’un humour certain, de personnages sympathiques et plutôt bien croqués. J’ai pourtant trouvé l’ensemble un peu inégal. Bon, le titre d’abord qui quand même réduit le livre à un infime élément du livre, qui n’est pas un livre où « ça saigne » à tout va. Ensuite l’emploi du présent pour la narration. Le premier chapitre me convient, imparfait et passé simple, puis sur les suivants, l’auteure passe au présent. J’ai toujours eu du mal avec le présent de l’indicatif qui me semble plat; parfois ça passe, parfois non. Et là ça m’a gênée et ça n’engage que moi. Pour finir, des petites choses peu crédibles, comme le cheval miniature qui arrive dans l’appartement de Gloria… Certes, l’animal existe et certaines personnes le choisissent comme animal de compagnie, mais en appartement…Bref, je ne vais pas entrer dans le détail, mais ça: bof bof…Par ailleurs, c’est plutôt bien écrit, il y a du tempérament mais si quelques réflexions justes sont amenées c’est parfois de façon un peu ostentatoire.

« Elle n’est pas encore complètement rangée des voitures, son charme opère encore, témoin Rachid…Mais que dirait-on d’elle si elle avait une liaison avec un homme de cet âge? La dissymétrie flagrante entre les droits des hommes et ceux des femmes à avoir une vie sexuelle sans encourir de jugement moral la révolte. »

Petit coup d’œil sur la vie de Gloria:

« La pression s’était accumulée en elle sans qu’elle s’en aperçoive, et les pensées noires la submergeaient de plus en plus souvent, au point qu’elle se demandait s’il ne serait pas temps pour elle de changer de métier. Une question toute rhétorique, car Gloria élevait seule ses deux enfants, et n’aurait pas pu se passer, ne serait-ce que quelques semaines de son salaire et de ses primes, lesquelles lui servaient, pour l’essentiel, à payer les baby-sitters dont elle faisait grand usage, n’ayant pas de famille susceptible de s’occuper à sa place de sa grande fille de douze ans et de son petit bout de six. »

Je vous vois en train de vous dire mais enfin pourquoi a-t-elle lu le livre jusqu’au bout et pourquoi écrit-elle ??? J’ai lu ce livre et j’en parle pour un personnage, et c’est Mina.

Les chapitres alternent entre l’enquête de Gloria et sa vie de famille que la jeune femme nous livre avec humour. Mais mon personnage préféré du livre, celle qui fait battre le cœur du livre c’est Mina. Là c’est différent, Mina nous parle à nous en direct, et c’est fort; ce qu’elle nous donne à « lire » c’est son journal intime, non écrit, celui qu’elle porte en elle, son histoire, sa terrible histoire et sa vie. Ici Mina enfant:

« C’est le soir et personne va venir me border. Je n’ai pas été sage. En tout cas c’est ce qu’elle m’a dit. Si personne ne veut s’occuper de toi, c’est que tu n’es pas assez sage. Si tu devenais sage, on ferait un dossier pour toi, et puis quelqu’un viendrait et t’emmènerait, tu aurais de vrais parents comme les autres. Mais tu cries, tu pleures, tu fais des scènes, alors évidemment, on ne peux pas te proposer aux gens qui ont besoin d’un enfant.[…]

De toute façon, je sais que je ne suis pas gentille. Sinon jamais ma mère m’aurait abandonnée. Elle m’aurait vue, et elle m’aurait trouvée tellement mignonne qu’elle aurait jamais eu la force de me laisser. »

C’est une réussite, car ça sonne juste, c’est rugueux et sombre, et ça rend un peu terne l’autre volet, c’est à dire Gloria, assez rigolote  mais parfois un peu bécasse – et ça ne colle pas avec le reste, par exemple parce qu’elle bosse bien -. Elle est séparée d’un époux bipolaire, et elle assume tout toute seule, en particulier ses deux enfants, Violette et Léo, qui sont je trouve de gentils gosses. Quant à la mère de Gloria elle n’est pas très sympa quant à son chef, Quintré, un pas marrant qui lui fait regretter Arici. Lui, en retraite, était toujours pour elle alors qu’elle débutait dans ce métier, c’est lui qu’elle va voir quand ça ne va pas. Elle s’en tire bien malgré tout, malgré un boulot qui l’absorbe énormément, elle s’en sort, et avec sa petite quarantaine bien vigoureuse, elle drague sec, Gloria !  Kalter le légiste et son collègue si jeune Rachid…Ces passages sont assez drôles d’ailleurs,  mais j’ai vraiment et de très loin préféré Mina et sa vie à la rue, son langage très personnel, Mina et la petite souris, Mina qui va s’encastrer dans l’enquête de façon imprévue.

« Et elle se met à raconter, d’une voix un peu hachée, mais sans hésitation comment, un an plus tôt, alors qu’elle vivait dans un squat, elle avait entendu parler d’une fille, une journaliste, qui faisait le tour des popotes à sa recherche. Elle montrait partout une photo qui venait de prison.

-Les flics, au squat, on aime pas ça. Les journalistes non plus. Ils ont fait trop de mal, avec leurs reportages. Ils bousillent tout, poursuit Mina.. Celle-là, elle s’est fait recevoir. Comme elle insistait pour me voir, on l’a foutue à poil, pour vérifier qu’elle avait pas une caméra planquée. Ça a pas dû lui plaire, mais elle a pas moufté. Après j’y suis allée.

Gloria écoute avec intensité.

Julie- puisqu’il s’agissait de Julie- semblait vraiment contente d’avoir trouvé Mina. Elle l’avait emmenée manger dans un bon restaurant.

-Elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour avoir l’air normal, mais c’était une vraie bourge, explique Mina. Qui mettait des grands mots partout, et qui parlait de vérité. Ça lui suffisait pas d’avoir une mère. Il lui fallait un père aussi. »

Ah oui, au fait !  L’enquête, car il y en a une bien menée, plutôt tortueuse et  très intéressante. Dans la baignoire de sang, gît une « sirène », une jeune femme prénommée Julie qui n’a pas de père et qui est, était, une acharnée de la vérité. Julie était pigiste au « Lapin déchaîné » (!) et a mis le doigt sur une sombre histoire de laboratoire pharmaceutique aux pratiques douteuses.

« Gloria était arrivée devant la porte.

La jeune femme qui était allongée, les veines ouvertes, dans sa baignoire rouge sang, lui fit l’effet d’une sirène, avec ses longs cheveux baignant dans la soupe rouge et ses traits réguliers. Par une sorte de mimétisme, Gloria bloqua sa respiration pendant qu’elle observait le cadavre. Toujours se fier aux premières impressions, avait coutume de dire Arici. »

Elle n’a pas découvert que ça d’ailleurs, mais une histoire plus intime, plus personnelle va lui tomber dessus, provocant sa rencontre avec Mina.

Dans ce court passage, il y a une des ces « maladresses » qui ont un peu contrarié l’ensemble, ici quand l’auteure écrit « la soupe rouge » qui contrarie l’image plutôt poétique de la sirène. « L’eau vermeille » aurait pu convenir pour l’image, enfin il me semble. C’est l’amorce donc de l’enquête de la sémillante Gloria, toujours au bord de l’épuisement mais qu’un frôlement de main réveille, qu’une question qui surgit exalte…une résistante pleine de ressources ! Si la jeunesse de Rachid l’électrise, la prévenance de Kalter la fait fondre. Quant à Mina, elle « adoptera » Momo son compagnon de pont, jusqu’à la fin.

« J’avais fait attention à ce qu’il soit bien habillé, j’avais demandé qu’on le rase, et j’avais volé un beau pyjama, pour qu’il ait l’air comme chez lui à l’hôpital. Les infirmières m’ont aidée, elles ont compris que c’était important. Y avait que Momo qui comprenait pas. Il rigolait, disant que la toilette du mort, on la ferait après, et qu’on le laisse nature. Mais en vrai il était content d’avoir l’air de n’importe qui. »

Je m’arrête là, mais si j’écris sur ce livre aujourd’hui, un livre facile et distrayant, c’est qu’il trouvera un public, c’est plaisant à lire malgré les défauts – qui peut-être ne concernent que ma lecture, c’est possible aussi – . Il y a Gloria, Kalter, Rachid, mais aussi celles et ceux qu’on va apercevoir, la mère de Julie et Julie, Léo et Violette, les amis de Julie, Arici, Quintré, la mère de Gloria…Et Mina, Mina qui sauve le livre à mon avis. Parce que Mina est celle qui prend le plus chair ici, celle dont la voix porte loin, celle qui m’a touchée, la plus vraie en tous cas. Et c’est elle qui a le mot de la fin.

« Dans les livres d’images, l’enfer, c’est quand il fait trop chaud. Il y a des flammes, des démons, des marmites et des petits diablotins qui font bouillir de l’huile et vous y jettent en ricanant.

Mais en vrai, s’il existe, l’enfer, moi je sais qu’il est froid.

Froid comme le dessous du pont au moment le plus froid de l’hiver.

Avec un vent glacial qui souffle et qui amplifie tout, un vent glacial qui ne s’arrête pas et qui pénètre entre nos cils, dans nos narines et à peu près partout.

Ce vent n’est pas qu’une impression, quand il est là on refroidit plus vite

. Et quand on est tout froid c’est qu’on est mort.

On s’en rend pas bien compte, parce que le froid, avant de vous tuer, vous engourdit et vous envoie des rêves; on s’en aperçoit pas, qu’on est juste en train d’y passer. »

« Yonah ou le chant de la mer » – Frédéric Couderc – éditions Héloïse d’Ormesson

« Un vent léger montait de la mer. Des bourrasques tièdes s’enroulaient autour des arbres, caressaient les racines aériennes des ficus, aux cimes les feuilles tremblaient, projetant des ombres sur les façades blanches et arrondies des immeubles Bauhaus. Les oiseaux du crépuscule survolaient le vaste toit-terrasse et ici, la fête commençait. Les Stein comptaient sur la présence d’une centaine d’amis. Une bonne moitié se pressait dans la cage d’escalier au plâtre poli avec incrustation de nacre. Les formes géométriques de la maison blanche, cette fluidité horizontale, les laissaient surgir à l’air libre, les uns après les autres. »

C’est le second roman que je lis de Frédéric Couderc. Le premier, « Aucune pierre ne brise la nuit », m’avait tentée pour son sujet et son lieu, les échos encore présents en Argentine des dictatures des années 70. Ici, nous sommes en Israël, à Tel Aviv chez la famille Stein. Zeev et Hélène, une rencontre, une histoire d’amour sur fond de « Life on Mars »:

« Hélène avait  rencontré Zeev à Paris, lors d’une soirée à la Cité Internationale universitaire. Bowie tombait du ciel avec Life on Mars, elle aussi semblait extraterrestre, longue tige, joues creusées, créature un peu androgyne et très sexy. Ils s’étaient observés un moment, les notes cristallines du piano, les riffs de guitare, la voix comme une plainte, un slow avait suffi pour qu’ils s’étreignent et amorcent leur aventure cosmique. »

Frédéric Couderc, écrivain voyageur, aime porter ses pas dans des lieux dont l’histoire, ancienne ou pas mais toujours vive est propice au romanesque. Mêlant habilement une situation politique à des histoires individuelles, guerres d’hier et conflits d’aujourd’hui ( ou l’inverse ), il parvient à un résultat tout à fait intéressant, bien écrit, et très bien documenté évidemment. Cet assemblage permet de donner des informations sur des sujets toujours brûlants par le prisme d’une histoire plus intime, en se focalisant sur un personnage précis, ici Abie Nathan, pacifiste des années 70. Il créa une radio pirate émise depuis le bateau The voice of peace, radio du même nom œuvrant à la réconciliation israélo-palestinienne.

Un réalisateur venu de Hollywood veut tourner un biopic sur ce personnage qui fut l’ami du couple Stein, Zeev et Hélène. La famille Stein, brillante socialement, intellectuellement et économiquement est ici le point de départ pour un flash-back sur cette époque où on croyait faire bouger les lignes pacifiquement. Mais Frédéric Couderc, à travers cette famille, montre aussi les espoirs déçus, et des intimités qui vont se révéler. Et au fait, qui est Yonah ?

Yonah est la fille belle et brillante du couple, mais qui peine à trouver sa place derrière des parents si lumineux, si visibles, elle qui travaille au Museum d’Histoire Naturelle – jolie idée, cette fille qui suit des fouilles, belle métaphore ! -. Zeev, le meilleur ami d’Abie, sera le conseiller du réalisateur Eytan pour le tournage du film. Ce sera une immersion dans cet univers bien réel de guerre latente, entre Tel Aviv et Gaza, entre la jet set d’un côté et la misère de l’autre.

Pour ma part, je ne parlerai pas plus ici de ce pan du livre qui est un révélateur pour parler des Stein, ces gens bien, qui veulent bien faire, ce couple si merveilleux que ses enfants s’en sentent un peu écrasés, bien qu’admiratifs. Ils sont comme des dieux au panthéon de leur communauté.

L’image de ce couple qui lors d’une fête somptueuse dans leur tout aussi somptueuse villa Bauhaus, fête ses noces d’émeraude, cette image projetée pour nous au début du roman en met plein la vue, c’est certain. Ce qu’a très bien réussi l’auteur, c’est l’opération « lézardage » de tout ça, car peu à peu les fêlures, les trous, les défauts vont apparaître, et c’est un démontage en règle de ces images éblouissantes, de cette apparente perfection qui se met en route. Le résultat, ce seront des personnages plus humains, plus vrais, et finalement plus attachants.

Je trouve que Frédéric Couderc a su construire le livre d’une très belle façon. On va rencontrer en cours de route l’absent, le fils Rafaël qui s’est enfoui ou enfui dans l’ultra orthodoxie. Chaque pas des personnages trace un chemin dans cette histoire, des noms, des lieux, des défaites et des espoirs. Un de mes personnages préférés est Yussef que je trouve juste, touchant et intelligent. Et puis Yonah, bouleversante Yonah, « colombe » en hébreu. Divorcée, deux enfants, et un mal-être profond. Elle est en errance, comme son pays, comme les terres, indéfinies, vagues, en souffrance.

Pas un moment d’ennui, l’écriture est très vivante, nerveuse et mêle parfois ironie et tendresse avec beaucoup de talent.

Tel Aviv, Gaza sous l’œil de Hollywood, de nombreuses pages font revivre Abie Nathan, et pour moi ce personnage est une découverte, comme certains de ces faits et cette situation dont on sait que si longtemps après elle perdure. 

Pour le couple Zeev et Hélène, l’édifice se fendillant de toutes parts, après une traversée du désert le sentiment que ces deux êtres flamboyants pussent être immortels prendra fin. Mais une sorte de paix finira par régner sinon en Israël, au moins dans la famille Stein.

On peut rêver qu’un jour vienne la fin de ce conflit…mais c’est plus que très difficile. En tous cas, je vois ce roman comme un hommage à ceux qui se sont battus pacifiquement pour la paix ( bizarre expression, »se battre pacifiquement « , non? ), des êtres faillibles, comme tout le monde, mais qui ont fait du mieux qu’ils ont pu, et ça, c’est déjà pas mal.

Un roman bien écrit, bien bâti et qui m’a appris pas mal de choses, je vous le conseille !

La voix de la paix !

« L’enfant du fleuve » – Luis Do Santos – éditions Yovana/ Romans situés – traduit par Antoine Barral

« La dernière frontière

C’est une petite région oubliée où deux fleuves séparent ( et unissent ) trois pays, où l’on parle souvent un patois chantant qui mélange l’espagnol et le portugais, où des contrebandiers traversent un fleuve immense sur leurs barques chargées de rhum frelaté, où des enfants rêvent d’aventures, de trésors cachés et de pêches miraculeuses dans leur petit village entre l’eau et les champs de canne à sucre? C’est la frontera.

Loin au nord-ouest, à cinq cents kilomètres de Montevideo la coquette, le territoire de la république d’Uruguay s’enfonce comme un coin entre ses deux énormes voisins, l’Argentine et le Brésil. « 

(Extrait de l’introduction écrite par le traducteur, Antoine Barral )

Les éditions Yovana ont vu le jour en 2015, c’est donc une toute jeune maison dont la vocation est le livre d’ailleurs, fiction ( collection Romans situés ) ou non-fiction ( collection Voyages ). C’est avec plaisir que je la découvre à travers ce court roman uruguayen, qui mêle à la fiction une part autobiographique. Le titre en français n’est pas celui d’origine, « El zambullidor », qui signifie le plongeur. L’édition française a choisi de mettre en avant le narrateur, un garçonnet qui rêve d’aventure, fils de ce plongeur, un père dur, et même violent mais admiré, à cause de son travail; plongeur, il va installer et réparer en apnée les tuyaux des pompes qui alimentent l’irrigation des plantations de canne à sucre ( c’était le métier du père de l’auteur aussi )

« Mon père travaillait pour l’entreprise d’irrigation, comme presque tout le monde au village. De tout temps, il fut rugueux et bourru, cultivant de rares amitiés, semblable à la terre. […]Son étrange métier consistait à installer ces puissantes bouches d’aspiration à l’endroit le plus profond du fleuve pour améliorer le rendement des pompes. »

Un jour, le père remontera un noyé, et cette vision traumatisera fort l’enfant.

« Du haut de ma tour de feuillages, je n’échappais pas à la stupeur. Deux dames tombèrent à genoux dans la boue. Les hommes trempés observaient, ébahis. Je ne me souviens plus combien de temps passa, mais je ressens encore dans ma peau l’horrible sensation de voir mon père émerger de l’eau avec le corps mou du noyé. Celui-ci avait les lèvres violettes, la peau livide perlée par le soleil, les yeux ouverts fixant le néant. »

Le livre met en avant le lieu, cet endroit reculé où le fleuve est le maître puissant. Le petit garçon vit dans cette ambiance faite de nature sauvage et de dureté, avec un père dont il admire le travail, mais dont il redoute la violence, qui l’amènera à quitter souvent la maison pour se réfugier dans la nature. La vie du garçon oscille sans cesse entre la violence, celle du fleuve, celle du père, et le rêve qui permet d’y échapper.

La mère est plus douce mais à peu de temps à consacrer aux gestes tendres. Après une bagarre de sortie de classe, et une blessure sanglante mais non fatale, infligée à son adversaire, le père sort le rebenque* à deux pointes et après la punition, comme si les coups ne suffisaient pas, il est envoyé chez la grand-mère Giralda, châtiment ultime. Elle ne lui offrira pas plus d’amour que le reste de la famille mais le fera travailler comme une bête de somme. Seul Escalada, petit garçon noir, le tiendra de son amitié. L’auteur en fait un portrait très sensible, d’une grande douceur, on sent une forte affection. Et

« Ainsi naquit mon amitié avec Escalada, que j’appris à aimer bien au-delà des mots. […]

Je ne sus jamais grand-chose d’Escalada, si ce n’est qu’il faisait partie d’une fratrie de douze, que son père travaillait comme taipero dans les rizières de la région, et qu’il n’avait pas connu sa mère, morte du tétanos quand il avait deux ans. Il était élevé sous l’aile d’une belle-mère qu’il aimait beaucoup mais n’écoutait jamais. La rue était son royaume. »

Le roman est campé sur les lieux de l’enfance de l’auteur, et probablement s’est -il incarné dans le petit gamin intrépide, toujours perché dans son paraíso* d’où il domine son monde. Cet arbre, son ange gardien.

 » Le soleil traverse les branches du paraíso et s’infiltre par la fenêtre jusque sur la commode. Je ne veux pas rompre la magie de cet instant. Il est rare que le bonheur s’empare de mon corps à ce point-là, jusqu’à l’emplir tout entier. Je sens la paix véritable, semblable à la pluie qui caresse le fleuve, un murmure d’averse sur le toit de zinc, ce léger chuchotement de robinet ouvert. Je me laisse aller, comme un prisonnier qui oublie ses chaînes, cheval sans rênes ni éperons, m’abandonnant à cette illusion sans pareille de laisser mon âme s’envoler entre mes jambes. »

Et ce qui sera son secours dans cette vie si âpre, sans preuves d’affection ni douceur, ce seront les amitiés. La nature et les amis, de ces amitiés d’enfance fortes et joyeuses, en tous cas réconfortantes. L’enfant fera des « bêtises », se rebiffera un peu, mais il est et reste un enfant sans amour qui cherche du réconfort à travers jeux et rêves, pour oublier punitions et vexations.

Le premier, Emilio le blondinet

« Quand tu ne te sens relié à personne, la tristesse te rentre dans les os jusqu’à te briser l’âme. La forêt, avec son ciel par-dessus les arbres, intensément bleu et qui pourtant n’ouvrait sur aucun espoir, devint alors le nouveau monde, le foyer sans règles, le bonheur désert. Je m’enfuyais à la moindre occasion, parfois seul, parfois avec Emilio, mon grand compagnon de voyage, un petit blondinet tout maigre, audacieux et extraverti, les yeux vifs comme un angelot de jardin à la peau tatouée d’espièglerie et pleine de taches de rousseur qui changeaient de couleur au gré du soleil. »

Ainsi dans cet univers où la violence du père est à peine compensée par le calme de la mère, dans une nature où la menace fascinante du fleuve est adoucie par l’arbre protecteur, Luis Do Santo, conte une enfance difficile, mais une enfance tout de même, faite de fantaisie et de jeux périlleux, faite de fugues éperdues et de rencontres réconfortantes. On voit naître un adulte lucide et déterminé à vivre autrement que sa famille, autrement que les siens. 

Un livre que je trouverais intéressant de proposer à des adolescents, un livre en équilibre entre un regard sur un autre pays, une autre culture, de l’aventure, de la réflexion sur la vie, la famille, la nature et l’amitié. Très intéressant et de très belles pages sur l’enfance, le rêve et l’amitié. 

La mort du père, la fin du livre:

 » J’aurais voulu lui demander pourquoi il me recherchait après si longtemps, peut-être aussi lui jeter au visage que l’indifférence est la mort véritable, mais les dés étaient jetés et au fond de moi j’étais toujours terrorisé. […] Je sais que j’ai perdu mes larmes il y a longtemps à cause de ton bannissement, mais bien que les docteurs aient déclaré que seul un miracle pourrait te sauver, je reste là, éveillé dans cette prière désespérée, veillant pour te demander pardon et te pardonner, et pour te dire que depuis des années les gens me connaissent comme l’homme sans peur, celui qui porte le don incroyable de retrouver les noyés. »

paraisó : arbre asiatique,  de 8 à 15 mètres de haut, de planté pour son ombre et ses fleurs parfumées, signifie « paradis »

rebenque : cravache avec un manche et une sangle de cuir, additionnées de crochets, ici 2 , utilisée pour le bétail

 

« Décalcomanies » – Elena Balzamo – éditions Marie Barbier

« LES DATCHAS

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

-Non.

-Merci, excusez-nous…

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

-Non…

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

Au mois de mai, l’air des environs de Moscou résonnait non seulement du chant des mésanges, mais aussi de ces dialogues au sujet des maisons de campagne à louer. Les citoyens soviétiques croyaient dur comme fer que les enfants devaient passer leurs trois mois de vacances à respirer » l’air frais », selon la formule consacrée, un dogme tout aussi inébranlable que le Codex moral des bâtisseurs du communisme ou la recette du bortsch. En soi, le désir de sortir les petits de la promiscuité des appartements communautaires pas toujours salubres, des baraquements et des préfabriqués miteux, n’avait rien de mauvais, sauf que la plupart des Soviétiques n’avaient pas de résidence secondaire. »

J’ai découvert Elena Balzamo avec « Triangle isocèle » chez la même éditrice. Une lecture qui n’est pas dans mes habitudes, des pas de côté de temps à autre ouvrent sur des sujets traités autrement qu’en littérature. Ici encore, l’auteur – sans « e » parce qu’elle n’aime pas ça… – nous raconte ses souvenirs, ceux de sa vie et son enfance en Union soviétique. Dans le premier livre, elle racontait essentiellement son parcours vers son métier de traductrice et historienne des langues et littératures scandinaves, et partageait son immense amour des langues et littératures. La Russie et la littérature:

«  »Les livres, écrit Brodsky ( toujours lui ! ), exerçaient sur nous – probablement à cause de leur perfection formelle – un pouvoir absolu. Dickens était plus réel que Staline ou Beria. Une amitié pouvait voler en éclats du moment que quelqu’un préférait Hemingway à Faulkner ». En l’absence de faits matériels, la cote des choses de l’esprit monte facilement en flèche. On a souvent dit que pour les Russes la littérature revêt un caractère quasi sacré…[…] »

On retrouve ici un beau sens de l’humour et de la dérision, et ça procure une lecture sans aucun ennui et comme ci-dessous, le sourire aux lèvres.

« Les années 60, époque des « touristes », enfants du « dégel » krouchtchevien, variante du mouvement hippie en quelque sorte, sans le rejet du consumérisme, du fait qu’il n’y avait rein à consommer. Une partie de la jeunesse soviétique, si surveillée, si corsetée, fut prise de bougeotte, rêvant de se retrouver loin des villes, tout en évitant les « maisons de repos » où la radio d’État était allumée du matin au soir et où un « préposé aux loisirs des masses » veillait à ce que vous vous divertissiez d’une façon digne des « travailleurs socialistes ». Désormais, l’étau s’étant un peu desserré, on pouvait concevoir ses vacances d’une manière plus « individualiste », même si les maisons de repos continuaient à être courues par la majorité de la population. »

La majeure partie du livre est consacrée d’abord à des souvenirs d’enfance; les vacances, le sport, la lecture, la vie quotidienne où tout est pénurie. Même si du point de vue d’une enfant qui n’a rien d’autre à quoi comparer sa vie, le canoë bricolé et le camping, ces vacances à la datcha sont des moments merveilleux de jeux et rires malgré tout.

« Vu le climat de la Russie centrale, un tel voyage n’était pas toujours un plaisir; il pouvait pleuvoir des jours durant, le sol était détrempé, le bois mouillé refusait de s’allumer, pas moyen de sécher les vêtements, ou encore le fourreau du canoë était percé, l’embarcation prenait l’eau, il fallait accoster, la décharger complètement, la retourner, colmater le trou, attendre que la colle sèche. Mais que pesaient de tels ennuis à côté du bonheur de ces semaines hors du monde? Rien, en ce qui me concernait, car à cet âge on est heureux partout et en toutes circonstances, et il en était probablement de même pour mes parents qui devaient être ravis de pouvoir par ce moyen se soustraire, ne serait-ce que l’espace de quelques semaines, à l’État par ailleurs omniprésent et omnipotent. »

J’ai beaucoup aimé le chapitre sur les trains aussi, sur la cuisine etc…La photo de couverture  m’a tellement rappelé mon enfance – bien que je n’aie pas vu le jour en URSS, non non  –  j’y ai trouvé des points communs dans les plaisirs et jeux simples et sans frontières de l’enfance dans ces décennies, 50/60. Et concernant la cueillette des champignons, comme pour Elena Balzamo et ses concitoyens russes, c’était un sport familial chez moi !

« L’art culinaire faisait en revanche partie de la littérature: les chapons et les pintades figuraient chez Gogol, les néfliers en fleurs embaumaient la Crimée dans les souvenirs de Nabokov; le repas commandé par Stiva Oblonski au début d’Anna Karénine – « huîtres de Flensburg », « soupe printanière »,  » turbot sauce Beaumarchais », « poularde à l’estragon », « macédoine de fruits » – ne faisaient même pas saliver: c’était d’une abstraction totale, personne ne savait ce qui se cachait derrière ces noms. »

Quand je dis que j’ai beaucoup aimé, ça ne signifie pas que j’ai trouvé tout ça charmant et spirituel SEULEMENT…Non, bien sûr, car l’auteur sait ironiser, être drôle et décalée, ce qui rend la lecture très instructive sans être ennuyeuse. Puis c’est la vie en Occident, où sans cesse elle s’étonne, s’émerveille, et c’est bien compréhensible. Et ainsi s’égrènent les souvenirs, faits de rencontres et il faut le dire, dans un milieu intellectuel où elle a sa place.

Elana Balzamo a quitté l’URSS de Brejnev à 25 ans, avec un aller simple. Et elle nous livre là un intéressant petit livre, riche en histoire(s), moqueur, parfois féroce, avec un petit arrière-goût « réactionnaire » sur la fin, au sujet du féminisme en particulier. Malgré ça, je la trouve très intéressante à écouter même si je n’adhère pas à chacun de ses propos, et je suis admirative face à son immense culture, littéraire en particulier.

Je vous suggère d’aller sur la page qui lui est consacrée sur le site des éditions Marie Barbier, et d’écouter les vidéos où elle s’exprime sur ses deux ouvrages. 

Elena Balzamo