« Le squale » – Francine Kreiss – Le Cherche-Midi

« J’ai deux bureaux. Un sous l’eau, l’autre sur terre.

Celui à terre est un open space où la mission de mes collègues est de boire. Ce matin, il y avait un bureau d’études PMU à la table 8. À la table 10, réunion politique pour les fachos locaux, vieux hiboux en plumes Lacoste, jus de citron et expresso. Table 3, un brainstorming hautement culturel dans un silence à 206 décibels. Bières, pastis, pastis, bière. Il est 10 heures.

Table 15, thé vert, 2 kilos de clémentines, un piano azerty, des fils de réglisse relient le mur à mon ordinateur, mon ordinateur à l’iPhone. »

Francine Kreiss est apnéiste, photographe et journaliste. Elle nous livre ici un livre entre roman et fiction, je dirai plutôt une expérience, une sorte de récit qui oscille entre un superbe plaidoyer pour la mer qui est son logis de prédilection et le portrait de Thommy Recco qui s’il est « héros de guerre, apnéiste hors pair » est aussi meurtrier et en ce qui concerne absolument détestable, très effrayant, dingue. C’est la curiosité qui va pousser Francine Kreiss à s’intéresser de près, très près, trop près ? à ce personnage totalement déstabilisant pour elle. Car c’est un manipulateur, charmeur et colérique.

J’ai bien sûr cherché et trouvé sur le net de nombreux articles de presse, des vidéos, des reportages et cet article en particulier paru dans Corse Matin, plutôt tourné vers les raisons pour lesquelles Francine Kreiss s’est intéressée à cet homme, qu’elle pensait être un corailleur – qui est en fait un autre membre de la famille Recco, Toussaint.. Alors je vous laisse le lire, je pourrais fort bien en faire un résumé, mais je préfère vous donner mes impressions de lecture.

Je dirais que si Francine Kreiss écrivait un roman uniquement sur son amour de la mer, j’y prendrais un grand plaisir.

« Enfin la mer s’assoit sur  mon siège passager. Elle est là, tissée de saphirs. Je lui réponds un sourire niais d’imbécile heureuse. »

Elle a un vrai tempérament, une voix singulière, et certaines scènes en mer  sont d’une grande beauté et d’une grande intensité

« Je suis le sentier, m’accroche à la branche de l’arbre pour gravir le rocher. J’esquive toujours les mêmes branches basses. J’avance les yeux plongés dans l’eau. Le bleu marine accouche de turquoises et d’émeraudes sous un effet stroboscopique.

C’est effrayant, la beauté, parfois. Je la regarde m’aliéner. »

ou en plongée :

« Le bleu remplit mes orbites. La gravité n’existe plus. Toutes les dimensions sont inversées, je vis la tête en bas. Mes pieds sont des nageoires ultra flexibles. Mon corps s’étire à l’infini dans la brutale sensualité de l’eau. Tout est souple.

Le silence est une drogue dure. Le silence sous-marin, une légende. Ô combien mystérieux le bruit des poissons qui respirent. Ô combien troublant le son du battement cardiaque. Quantique, le silence…À chaque décision importante, je pars m’enfermer sous l’eau. Le cerveau en apesanteur ne réfléchit pas comme sur le rugueux plancher de la terre.

Le souffle s’arrête et surgit l’essentiel. »

Ce sont vraiment ces lignes sur la relation de Francine Kreiss avec l’élément aquatique qui sont pour moi les plus belles. Cette idée de « s’enfermer sous l’eau  » me plaît beaucoup.

Ses plongées en apnée dans la vie de la famille Recco, la relation épistolaire avec Thommy, suivie de visites en prison avec ce tueur ne m’ont pas autant séduite tant j’ai été révulsée par le personnage. Dans les premières pages, on perçoit chez l’auteure une… naïveté? neutralité? objectivité? étonnante face à ce Thommy bravache, fanfaron, si sûr de lui.

« J’ai ce confort secret face à la mort, elle ne me hante pas puisqu’elle n’est qu’un sommeil.

Seules de rares personnes qui me sont vitales n’en ont pas encore saisi l’importance. il n’y a que pour elles que la mort me traumatise. pour les autres, chacun pour soi et Dieu pour tous. Est-ce ça, mon problème? Ne plus faire de la mort un souci majeur?

Il est vrai que, dans ces articles, le face-à-face des photos morbides avec celles de Thommy illuminé de son sourire jovial crée un malaise. On a envie de l’attraper par les épaules. De le regarder droit dans les yeux et de lui crier : « Mais t’es con ou quoi ? Jamais tu réfléchis avant de tirer ? » »

Les photos de Recco montrent un visage assez terrifiant. Ne pas se fier aux apparences, bien sûr, mais il y a un éclat dément dans ses yeux et dans son sourire carnassier, vous ne trouvez-pas ? Glaçant. Et on comprend alors dans quoi Francine Kreiss a mis les pieds, une sorte de fascination à laquelle on voit avec quelle force et quelle intelligence elle a su finalement – totalement ? – échapper. De très belles scènes de repas, les rencontres avec la famille Recco, corsissime – je sais, ce vocable n’existe pas, je l’invente – et la mer, et cette ambiance du Sud avec son côté tapageur mais aussi ses secrets.

J’émaille ce bref article de quelques extraits que j’ai trouvé soit très beaux, soit très représentatifs et étonnants, comme le sont ces gens que Francine Kreiss nous fait rencontrer. Conversation au téléphone avec Jacqueline, sœur de Thommy:

«  »Oui, madame Kreiss, Thommy m’a appelée à 8 heures ce matin pour me dire qu’il fallait que l’on se voie. Mais vendredi plutôt, parce que je suis très fatiguée en ce moment. »

Je comprends qu’elle n’a pas très envie de me voir.

« Si vous êtes fatiguée, reposez-vous. Je repasse en septembre si vous préférez.

-Oh oui, ce serait mieux Je sors d’un cancer et mon mari a été assassiné, alors j’ai un coup de mou. »

C’est surréaliste, chaque rencontre avec un Recco commence par la même chose : le meurtre. »

Une lecture assez étrange, je dois le dire. Je lis peu de ces ouvrages documentaires, celui-ci est perturbant, avec de belles qualités d’écriture.

« Ses yeux bleus » – Lisa Hågensen – Actes Sud/actes noirs, traduit par Rémi Cassaigne

« En m’engageant sur le chemin qui menait chez Olofsson, j’ai vite décidé de ne pas garer la voiture en évidence devant la maison – je m’apprêtais quand même à la cambrioler. Helge avait bien ouvert un chemin dans les bois avec ses machines, non ? Oui, il était là. Bossu et boueux, certes, mais je m’y suis quand même risquée, pour arrêter la voiture après un coude. Revenue sur le chemin de gravier, je me suis retournée: ma voiture était invisible. J’ai continué à descendre jusqu’à la maison et j’ai regardé alentour avant de gravir le perron. »

Premier tome d’une trilogie par cette auteure suédoise. La 4ème de couverture dépeint l’héroïne comme une « sorte de délicieux croisement entre Bridget Jones et Hercule Poirot », et c’est bien vu. Lecture facile et plaisante, souvent assez drôle, parfaite pour un moment de détente. On entre directement dans le vif du sujet – j’aime assez ça – et on ne dénouera le sac de nœuds qu’à la toute fin après de nombreuses péripéties, déconvenues, frayeurs et découvertes macabres.

Raili Rydell, bibliothécaire quarantenaire vient en vacances d’été dans un chalet au bord d’un lac. Olofsson est son voisin, homme taiseux mais serviable et surtout plein d’histoires étranges sur l’endroit et ses habitants. Ses paroles sont souvent vagues, mais Raili comprend qu’un enfant du couple voisin a disparu sans que personne ne s’en inquiète, y compris les parents…Raili est sceptique jusqu’au jour où Olofsson est retrouvé noyé. Raili peut dire adieu à ses vacances réparatrices ( aussi, si elle n’était pas si curieuse ! ):

« Le but des vacances, c’est de se reposer. En tous cas, c’est mon avis. Je suis absolument contre l’idée de chercher sans cesse de nouvelles activités, se développer, voir de nouveaux endroits et se stresser à tourner en rond comme un lapin Duracell. Autrement dit, six semaines dans un petit chalet en pleine cambrousse me convenaient parfaitement. Cependant, ça aurait été encore plus parfait sans cette migraine carabinée. »

Je ne dis rien de plus si ce n’est que nous embarquons pour une enquête tragi-comique – enfin comique c’est mon point de vue ! – dans laquelle rôde Satan lui-même, des personnages étranges, qui disent des choses étranges, qui ont soudain un regard effrayant, bleu de glace et la voix qui change, etc…. La nature, la forêt et le lac prennent un visage inquiétant. Sans compter les cachets aux effets secondaires déplorables, des champignons et des amis douteux et une baisse de moral considérable chez Raili:

« Le chagrin est égoïste. Je l’avais déjà compris à la mort de ma mère.J’avais trente ans, elle cinquante-cinq. Égoïste, oui: j’écris même mon âge avant le sien. Mais c’est à moi qu’elle manque. Elle, elle est morte. Rien ne lui manque. Je pense. Personne ne sait comment c’est d’être mort. J’imagine ça comme un sommeil profond. Comme celui dont le réveil nous tire quand il sonne aux petites heures et qu’on ne demande qu’à se retourner dans le lit et se rendormir. Disparaître dans la nuit. Si c’est ça, c’est bon d’être mort. »

Cet extrait, je vais vous sembler cynique, me fait sourire…Mais j’aime bien l’état d’esprit de Raili.

Dans le récit s’incruste le XVIIème siècle et ses chasses aux sorcières, on en comprendra le sens au cours du récit de Raili:

« Novembre, an de grâce 1670

Elle était une épouse de Satan, une chance qu’il s’en soit aperçu. Maintenant, cela ne dépendait plus de lui. La commission de lutte contre la sorcellerie allait s’en occuper.

Des mois de tourment l’attendaient, il serait rongé par le doute et l’angoisse, mais n’en savait  rien encore. À la fin, cependant, il aurait la certitude de ne pas avoir agi injustement. il mourrait avec la conscience tranquille, le bon pasteur. »

En cette année 1670, on assistera à un accouchement terrifiant, digne d’un bon vieux film d’horreur; et pourtant – si vous le lisez vous me direz si ça vient de moi, trop terre-à-terre, incrédule et oui, cynique – mais ça m’a plutôt bien amusée.

En fait, je pense qu’il y a un peu cette intention d’amuser de l’auteure, qui la plupart du temps en pleine situation dramatique, dangereuse ou délicate glisse LE détail hyper réaliste qui démystifie; parce que Raili est bibliothécaire, pas détective, et quand elle s’improvise dans ce rôle, elle n’a pas tous les outils ou pas les bons ! Et puis pourtant elle résout l’affaire, notre quarantenaire maladroite et éclaire un long pan de l’histoire de ces lieux et des gens qui s’y trouvent..

Je dirais pour conclure que ce livre m’a bien distraite et ça fait du bien, d’autant que ce n’est jamais ni idiot, ni totalement impossible, bien écrit ( j’oublie de dire que Raili a un langage parfois assez fleuri, j’aime !) . La suite au prochain épisode  

« Ah, au fait, mon chalet est à vendre. Sur le site hemnet.se. Il suffit de saisir Lövaren, si vous êtes intéressé. »

« Meurtres sur la Madison » – Keith McCafferty – Gallmeister/Americana, traduit par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. Quand l’indicateur de touche s’enfonça sous la surface, Sam grimaça, supposant que la soie s’était accrochée quelque part. Le client, dont la plus grosse truite était de la taille d’une petite saucisse, se cambra pour ferrer un tarpon.

Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. »

Premier roman de cet auteur et retour vers l’Amérique, ici le Montana, les rivières, la pêche à la mouche…Un livre distrayant, facile à lire et à comprendre, avec une intrigue habilement tissée, bien amenée, bien déroulée.

Ce sera le début d’une série, et si j’ai trouvé agréable ce premier volume j’espère voir dans les suivants creuser un peu les personnages principaux, peut-être aérer un peu le récit, parfois dense sur les techniques de pêche et tout ce qui va autour. C’est un peu comme le base-ball dans de si nombreux romans américains, si on ne sait pas comment ça marche, ça reste un peu obscur. Reste que j’ai aimé les deux personnages principaux, Sean Stranahan, ex-détective devenu peintre, et surtout Martha Ettinger, shérif de son état. Elle, elle mérite vraiment d’être approfondie, car ce qui en apparaît ici est très séduisant – d’où une certaine frustration et une grosse envie de mieux la connaître ! -.

« Trente-sept ans, se dit-elle, et la marque de chacun de ces jours exposée à la face du monde. Martha Ettinger avait un visage rond sauvé de la banalité par des yeux bleus qui semblaient éclairés de l’intérieur; quand elle souriait, ce qu’elle ne faisait pas en se regardant dans le miroir, son visage rayonnait. »

L’autre personnage important de ce livre, c’est Rainbow Sam, guide de pêche, cette pêche à la mouche, « big business » du Montana. Qui comme tout business se prête à des choses peu claires – carrément louches, on peut le dire – et qui sont ici à la source de l’intrigue.

Sam donc va découvrir le cadavre d’un jeune homme inconnu des lieux, une Royal Wulff plantée dans la lèvre.

« Rainbow Sam gravit le talus escarpé. Pendant une courte seconde, il embrassa du regard les environs, la rivière qui réfléchissait les nuages du soir lavande et le mauve plus foncé des montagnes, le courant filant entre les berges bordées d’églantiers.C’était en partie ce qui attirait des pêcheurs du monde entier vers la Madison […] Et il y avait les truites, avec leurs rayures couleur rubis et leurs flancs luisants, aussi dures que du métal, les plus parfaites des créations de Dieu.

Bon, se dit Sam, ce pauvre bougre a pêché sa dernière. »

Alors va commencer cette enquête tortueuse, durant laquelle Sean tombera amoureux de la belle et mystérieuse Velvet Lafayette qui lui confie une enquête. Martha travaille avec son adjoint Walt et occasionnellement avec le pisteur blackfeet Harold Little Feather – intéressant personnage lui aussi – qui assiste la police pour lire les traces et empreintes et interpréter ainsi des scènes de crime.

« Little Feather s’accroupit dos au soleil, tendit la main vers le couteau enfoncé dans le fourreau de sa ceinture, le tint, étincelant, et traça le contour d’une empreinte de botte avec le bout de la lame en acier.

-Grand type, dit Martha.

Elle sentit sa peau frémir tandis que la base des poils de son avant-bras se dressait sous l’effet de la bise. »

Assez vite on va voir se profiler le « big business » en question autour d’une maladie qui atteint les truites arc-en-ciel de la Madison – et potentiellement des autres rivières, la maladie du tournis. Très belles scènes de nature, comme celle-ci:

« Une fois libérée, la fario s’installa au fond, dans trente centimètres d’eau, ses ouïes se gonflant pendant qu’elle reprenait des forces. Stranahan s’assit sur la berge en la regardant. Vingt pouces, se dit-il. Peut-être plus. Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »

Ainsi de page en page, on va se trouver dans ce  décor grandiose de montagnes et de rivières; il y aura un canoë rouge, de belles prises, des waders et des float tube, Sam sera blessé et appréciera à sa manière la peinture de Sean

« Nan, j’aime bien votre peinture; je ne plaisantais pas, malgré l’absence de miches et de nichons. »

L’autre victime de ce roman, c’est la truite et son milieu naturel mais je vous laisse découvrir ça par vous-même. Un agréable moment de lecture, quelques frustrations aussi, mais je parie fort que l’auteur saura satisfaire l’envie suscitée de mieux connaître Martha surtout et Sean.

J’ai beaucoup aimé lire à la fin la note de l’auteur et ses remerciements, pleins d’humour, pleins aussi d’une belle humilité, ce qui le rend très sympathique.

Velvet Lafayette, chanteuse selon la serveuse Doris

« C’est un vrai petit chou, ceci dit, si tu aimes le rouge à lèvres rouge et les femmes à longues jambes. Et une bonne chanteuse. Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis.( Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marque un temps d’arrêt.). Ennuis. E-N-N-U-I-S. »

  Velvet se met au piano au Cottonwood Inn et entonne « Wayfaring stranger », ici interprétée sans piano par Nako Case, à Austin, Texas

« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »

 

 

« Compassion » – Stephan Enter – Actes Sud, traduit du néerlandais par Annie Kroon

« Comment me suis-je retrouvé là? Un état d’agitation – oui, en premier lieu. J’avais une maîtresse, une physicienne suédoise surdouée et légèrement autiste, qui n’arrivait pas à décider si elle préférait les hommes ou les femmes, bref, c’était un enchaînement de séparations et de rabibochages qui devenait à la longue si mortellement épuisant que je passai moi-même à l’action. »

Voici le genre de roman qui n’entre pas prioritairement dans mes listes de lecture, mais je l’ai pourtant lu ( c’est un livre court et simple à lire ), sans grande conviction je le reconnais, mais la curiosité l’a emporté et puis je veux garder l’esprit ouvert sur la littérature en général. Je sais bien sûr ce que j’aime énormément, je sais ce qui peut m’intéresser, et tout le reste est à découvrir, alors il est encore temps de tester !

Franck vit sa quarantaine sans souci, sauf qu’il commence à être lassé des aventures amoureuses et sexuelles de passage; Franck a envie d’une relation stable, durable. Il se connecte donc sur un de ces sites dits d’élite ( proposant des femmes ayant fait des études supérieures ) et explore les possibilités qui s’offrent à lui. Jusqu’à arriver sur la fiche de Jessica dont le visage rayonnant le captive très vite, il y revient sans cesse, surtout que la présentation qu’elle fait d’elle-même est atypique, originale, bref, Franck est ferré !

Il est le narrateur de sa propre histoire et nous décrit sa recherche eh bien disons-le comme on explore un catalogue pour choisir un costume, un canapé ou un animal de compagnie; ses critères sont basés sur ses anciennes conquêtes, éliminant tout ce qui peut se rapprocher un peu trop des défauts qui l’ont fait se lasser. Et voici Jessica, qui termine une thèse, dont le visage et le regard sont magnétiques pour Franck.

Ainsi commence le récit de cette liaison .

« Elle fait jeune. Beaucoup plus jeune que ses trente-deux ans. Et elle est plus petite que je m’y attendais; je ne me rappelle plus ce qui était mentionné dans son profil. Il y a aussi quelque chose de différent dans son visage, bien que je ne puisse pas dire immédiatement quoi – mais son sourire est chaleureux et ses yeux d’un brun aussi profond que sur ses photos. Et elle rayonne d’une intelligence vive, assurée, curieuse. Elle a une tenue à la fois soignée et « in » : sous son imperméable sombre qu’elle a laissé ouvert, elle porte une robe à col montant, d’une étoffe lisse de couleur citron vert, une paire de collants gris foncé et des derbies plates.

Voici donc, me dis-je, ce que porte, pour un premier rendez-vous une historienne de l’art qui s’intéresse aux médias modernes. »

Franck va découvrir une jeune femme très vivante mais avec des fragilités, et surtout une incurable frigidité. Elle a beau simuler à grands cris – très déstabilisants pour le jeune homme – , Franck, en expert, comprend très vite que ça ne marche pas, et il a beau s’échiner des heures durant, ( j’avoue que les pages consacrées à cette scène m’ont ennuyée, j’y ai trouvé Franck ridicule et je n’arrive pas à savoir si c’est la volonté de l’auteur ou si c’est juste mon ressenti ) c’est le néant côté érotisme. Chose inconcevable pour lui, l’absence d’érotisme dans un couple. Et puis il trouve aussi le corps de Jessica bien peu attirant, pas très bien fait…Le pauvre garçon.

« Je veux sortir avec elle, je veux toute la soirée parler, rire, discuter, faire les plans, me chamailler, me soûler avec elle. Je veux circuler à vélo dans l’Amsterdam nocturne avec Jessica sur le porte-bagages, sentir ses bras autour de ma taille, l’entendre rire, arriver chez elle, m’écrouler sur le canapé et continuer à parler de tout ce qui nous vient à l’esprit à propos de la soirée, des gens que nous avons rencontrés et avec lesquels nous avons discuté […]Mais je ne veux pas coucher avec elle – ou plutôt si, me coucher dans son lit – mais pour rester étendu à côté d’elle, la regarder, lui donner un baiser et puis la regarder encore en notant tous les changements infimes de son expression.[…]Oui, je peux rester au lit toute la journée, à parler, manger, à lui faire la lecture et réciproquement à l’écouter – aussi longtemps que nous n’avons pas besoin de faire l’amour. »

Autant vous dire que s’il n’y avait eu que ça, je n’aurais pas fini cette lecture. Moi, ce qui m’a ferrée, c’est l’aveuglement de ces deux personnages – enfin Franck surtout – ces deux personnes qui d’une part ne voient pas qu’est née une profonde amitié entre eux, ce que moi j’appelle amitié, une relation faite de connivence, de confiance, de simple plaisir d’être ensemble, de marcher, rire, regarder un paysage ou boire une verre ensemble…et qui d’autre part savent sans se l’avouer que cette relation si elle se termine les laissera profondément seuls.

L’autre point intéressant c’est le grand changement qui va s’opérer chez Franck, dans sa personnalité. Changement ou révélation, je ne sais pas, mais d’homme assez superficiel (à mon sens) il va mûrir, devenir plus lucide sur de nombreuses choses, sur lui et sur les autres, sur ses relations aux autres. Et si mon personnage préféré est l’ex-amante physicienne, qui est restée une amie très objective, c’est parce qu’elle est celle qui aide Franck a s’éclairer sur sa vie.

Voilà, je n’ai pas bien plus à dire sur ce court roman. L’écriture n’a rien d’exceptionnel, mais c’est agréable à lire. Je note aussi de jolis passages descriptifs d’Utrecht et d’Amsterdam, mais globalement, plus long je me serais ennuyée, Franck devient un peu plus sympathique à la fin, mais pour moi cette lecture a manqué d’émotions fortes et puis je crois aussi que ces personnages sont très loin de ce que je suis, du monde où je vis, et donc, les regardant de loin Franck et Jessica m’ont parus un peu vains, un peu trop centrés sur eux et bien peu sur ce qui les entoure mais la fin ouverte peut laisser présager un avenir un peu plus riche pour eux, Franck comprenant enfin ce qui lui arrive, assis sur un banc face à la mer des Wadden, Jessica blottie contre lui:

 » Et ce souffle, ce rythme, nous dit que nous devons entrer dans le courant, même si nous ne sommes pas sûrs de savoir nager – on doit y aller, on doit se détacher de soi et lier sa vie à celle d’un autre être. Je n’ai jamais ressenti un sentiment pareil, c’est la première fois, mais c’est très fort et je sais aussi qu’à partir de maintenant cela ne changera jamais. On doit se joindre à cette respiration de l’éternité, car sinon ne le fait pas, on reste à l’extérieur, en réalité, on ne vit pas, on regarde seulement passer la vie. »

 Belle couverture, judicieusement choisie. Belle fin.