"Ma maison au pied du volcan"- récit par Gísli Pálsson – éd. Gaïa, traduit par Carine Chichereau

« Bólstað

Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes: ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la « Montagne Sacrée » des îles Vestmann, en Islande, en 1973. Ces faits éveillent en moi à la fois une véritable curiosité et un sentiment de perte poignant. Chez moi, où est-ce? Comme tant d’autres à travers l’histoire, je  rêve d’un monde qui n’est plus, d’un lieu auquel j’appartiendrais mais qui ne peut être ressuscité. Que puis-je avoir en commun avec un champ de lave? Puis-je m’identifier à une montagne, me sentir un  lien avec un événement contemporain de l’histoire géologique de la Terre, à la manière dont d’autres personnes s’identifient à leur génération, leurs empreintes génétiques ou leur signe du zodiaque? Si l’on pense aux cérémonies funéraires chrétiennes, que sont cette terre, ces cendres dont nous venons et auxquelles nous retournons? »

Il est bon parfois de sortir de sa zone de confort. Et voici ce récit écrit par un anthropologue islandais qui enseigne à Reykjavik. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques ( environnement, biomédecine, génome…), il a pour sa spécialité sillonné la planète.

Ici, il est question de géologie, certes, mais il est anthropologue, est né et a grandi au pied du volcan Helgafell sur l’île d’Heimaey, dans l’archipel des Vestmann.

« Bólstað », son premier habitat, petite maison de bois

« …construite sur la roche nue qui, des millénaires auparavant, était un flot de lave brûlante, jaillissant des profondeurs de la Terre ».

« Bólstað », littéralement signifie « habitat », et « Heimaey », le nom de cette île signifie « l’île où je suis chez moi ». Vivre dans un lieu dont le nom même est une appropriation aussi forte crée un lien extrêmement puissant entre l’habitant et l’habitat.

C’est très difficile pour moi de parler de cet ouvrage, en tous cas de son pan scientifique. Je ne suis pas très à l’aise avec le sismographe, les plaques tectoniques et tout le côté technique de l’histoire, je ne peux commenter ça, ce serait de la redite, c’est à lire; mais j’ai bien saisi le principe, et surtout le fait que tout ça , mesures ou pas, prévisions ou pas, est parfaitement aléatoire et c’est ce pourquoi j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à cette lecture. Gísli Pálsson est  d’abord anthropologue. Et puis surtout il fut témoin d’un événement qui le traumatisa et éveilla une grande réflexion sur sa relation avec son environnement.  Et plus globalement la relation de l’homme avec son habitat.

« Je n’ai pas assisté à l’effondrement de Bólstað. Mais à peu près à l’époque où j’ai commencé à écrire ce livre, je suis tombé sur une photo, la dernière qui fut prise de la maison de mon enfance. Cette image m’a bouleversé. Lorsque je l’ai montrée à mes frères et sœurs, à ma mère, eux aussi étaient sous le choc. Aucune puissance ne surpasse celle de la Nature,ici. Une douce brise venant de l’ouest emporte les nuées de vapeur qui montent de la lave, donnant au photographe une bonne vue de ce qu’était Bólstað. La lave a déjà recouvert une extrémité de la maison, là où se trouvait « le lit où tu es né », dit ma mère. L’autre mur a été poussé de l’avant et la maison a pris feu; les flammes lèchent les toits et les fenêtres. Sous l’effet de la chaleur, le toit, recouvert d’amiante, explose en flocons blancs qui flottent au vent telle la neige sur les cendres noires du volcan déposées autour de la maison. »

On arrive ainsi à un propos plus anthropologique, plus écologique aussi, avec l’histoire d’une maison et de celle des gens qui y ont vécu et de son environnement. 

« Bateson soulignait le fait que les gens sont le produit de leur environnement, que nos outils et équipements font partie de nous-mêmes, au même titre que les personnes qui nous entourent et le sol sous nos pieds. La canne blanche et le sismomètre sont liés en ce sens que tous deux soulignent la volonté des humains de connaître leur environnement et de s’y adapter. Nous cherchons notre chemin sur la Terre vivante et mouvante grâce à toutes sortes d’aides sensorielles. »

De belles pages, un peu fatalistes d’ailleurs sur les dégâts que les hommes commettent, comme ici sur les flancs du Helgafell, une grosse cicatrice pour des usages tels que les pistes de l’aéroport, les forages de géothermie, etc…qui en 1973 seront autant de points faibles pour les coulées de lave opportunistes. Et cette éruption le 23 janvier d’un volcan considéré comme mort ( dernière éruption 6000 ans plus tôt ). L’éruption cessa le 28 juin ! Imaginez-vous ça ?  Helgafell, l’endormi qui soudain sort de sa léthargie et s’ébroue vigoureusement…

J’ai trouvé ce petit film, très impressionnant:

Un hommage aux quelques 300 femmes et hommes courageux qui restèrent sur l’île évacuée, cherchèrent et trouvèrent des moyens de ralentir la lave, tentèrent de préserver ce qui était précieux pour les gens, les maisons, les animaux et les outils de travail, le port de pêche, la poissonnerie, etc…peut-on imaginer cette faille qui s’ouvre en un torrent ardent et bouillonnant, peut -on imaginer des jets de lave incandescente pouvant atteindre 100 m de haut ? On peut dire que ça ressemble à l’enfer. On imagine la peur aussi des familles, près de 5000 personnes, sur  70 chalutiers qui quittèrent Heimaey pour la grande île, qui s’y installèrent et y vécurent, arrachés à leur habitat. 

« Tous autant qu’ils étaient, les habitants des îles Vestmann allaient bientôt devenir des réfugiés, contraints de fuir leur habitat. Pa étonnant que l’incertitude plane sur le moment où l’éruption a débuté. Le temps n’avait lus de sens: soit il passait à une vitesse vertigineuse, soit il semblait pétrifié. Les sciences modernes parlent « de temps géologique », une échelle temporelle presque infinie qui s’étend sur des millions, des milliards d’années, mais ce jour-là, le temps géologique sur Haimaey a fait un immense bond en avant en quelques minutes. »

C’est cette histoire qui m’a touchée. Le plan humain, l’histoire d’une population et de la nature qui l’entoure, des gens de bonne foi se croyant en bonne entente avec leur habitat au sens large du terme, mais ne l’étant pas, et bien que les légendes rôdent encore dans l’esprit des plus anciens, elles ne sont plus que folklore pour d’autres, alors qu’elles ont un sens métaphorique. Ce n’est pas moi qui vous donnerai les pistes de réflexions, mais si vous lisez ce récit, vous comprendrez très bien les enjeux et les enseignements livrés ici avec beaucoup de délicatesse, sans jugement sec, toujours avec beaucoup de tolérance, y compris pour nos ignorances. 

« Et puis les curieux sont arrivés. Un habitant a fait observer ceci: « Au milieu des cendres nous étions comme des Bédouins dans le désert; et quand les touristes sont arrivés, nous étions comme des pingouins dans un zoo.' »

J’espère que les extraits vous donneront envie de découvrir ce livre qui finalement se lit bien, avec un grand intérêt en ce qui me concerne. Un regard sur les hommes et la Terre passionnant. Un exercice difficile pour moi, non pas la lecture, mais parler de ce livre-ci. J’ai essayé ! Dans un mélange de sciences, de souvenirs, d’hommage tant aux hommes qu’à la nature, avec une pédagogie  douce, une réflexion proposée simplement, Gísli Pálsson m’a captivée.

Pour conclure en musique, alors que

« Le 4 novembre 1971, un groupe de l’école des beaux-arts locale a organisé une manifestation pacifique sur le site du volcan, où les grues et les camions continuaient d’extraire des scories pour l’aéroport. Brandissant des banderoles demandant qu’on protège la montagne et qu’on cesse l’exploitation de la carrière, ils ont bloqué la route pendant un moment et empêché toute activité sur le site? Après des cris et des négociations, les camions s’en sont retournés bredouilles. Les chauffeurs routiers, amis et anciens collègues de mon père, étaient divisés sur la question. Certains soutenaient les manifestants, tandis que d’autres les critiquaient. L’un d’eux a fait observer avec cynisme : « Est-ce qu’on est entrès en guerre? Est-ce que je suis un prisonnier de guerre?C’est à cause de cette foutue télévision que vous avez appris tout ça!  » Comme disait Bob Dylan, « The times they are a-changin » – les temps changent. »

« Munera » – Éric Calatraba – Éditions du Caïman/Collection Polars en France

 »           I

VAE VICTIS

Markus

Nice, Alpes Maritimes

Il reprend connaissance quand le sel ravive ses blessures. Il est dans le noir. L’eau s’engouffre à travers le tissu et le fait suffoquer. Il repousse la toile d’un geste vif. Sa peau se déchire. Ses os se brisent. Des grognements, des cris inhumains font écho à sa propre plainte.

Sven

Kiruna, Laponie suédoise

Atteindre une ancienne galerie de la mine de fer. Reprendre son souffle. Les raquettes de Sven s’enfonçaient dans la neige épaisse, instable. L’air glacé s’engouffrait dans sa poitrine. Moins trente degrés et la sensation de respirer du feu. sans ralentir, il plongea la main dans son sac et toucha les liasses de billets pour se donner du courage. Un bourdonnement se fit entendre et il regarda l’arme qu’on lui avait laissée : une hache de guerre viking. »

Markus et Sven sont deux des personnages présentés dans ce premier chapitre. Suivent Zachary, désert de Tanami en Australie, Raimundo à Rio de Janeiro, Favela de Vigario Geral, Rouslan en Ouzbékistan, province de Navoï, Ethan à Ottawa, province de l’Ontario au Canada et enfin John, à Old Crow, province du Yukon au Canada aussi. Tous nous sont présentés dans une situation qu’on ne peut pour l’instant pas comprendre, le récit qui suit va nous éclaircir. Mais pour la police française, tout débute avec un sac repêché à Nice, contenant un corps humain et ceux de divers animaux: coq, singe, chien et serpent. Ainsi va commencer une enquête tordue et touffue, et peu à peu, en rencontrant les nombreux personnages, ce qui se passe va nous venir sous les yeux, et en utilisant un mot faible, c’est inquiétant…

« Jairo et Mariana poussèrent les fauteuils jusqu’au hangar. Les portes étaient ouvertes en grand, laissant apparaître deux machines aux roues chaussées de pneus crantés, reliées à des suspensions à long débattement. uns structure allégée, seulement composée d’arceaux métalliques et équipée de deux phares de forme étirée donnant à l’avant un air agressif.

-Gladiateurs, voici vos chars ! »

Je découvre Éric Calatraba et cette maison d’éditions avec ce roman policier, que je vois personnellement plus comme un roman d’aventures furieuses – une histoire de dingues – qui permet à l’auteur sans discours barbants ou démonstrations outrancières de mettre en scène les plaies de notre monde, les relents rances qui remontent un peu partout – l’histoire est internationale – , les ravages contemporains sur l’environnement et les peuples dans un excellent parallèle avec les jeux du cirque de la Rome antique. L’histoire est impossible à résumer, mais on a là une narration vive, qui met en haleine en prenant son temps à éclaircir la lectrice, puis avec une nette accélération dans le dernier tiers du livre. Il se lit vite, parce qu’on passe un temps à voir s’édifier l’affreuse organisation dont il est question, à comprendre ce qui se prépare dans un va-et-vient entre plusieurs pays, ici surtout le Brésil et le Canada.

« Ethan repensa à son père et à ses croyances animistes chamaniques. Il fallait d’abord rêver du gibier pour qu’enfin il apparaisse. Ensuite, le Gwich’in se cachait sous des peaux, imitait les cris des animaux, se couvrait d’excréments ou d’urine de femelle. Alors seulement, la créature pouvait apparaître? Il y avait affrontement. L’homme en sortait vainqueur la plupart du temps. Pas toujours. Seule la mort de l’un des protagonistes redonnait à chacun son identité; c’est pourquoi, ici, on méprisait les adeptes du no-kill. Si tu avais rêvé d’un saumon, si après son long périple il s’offrait à toi, tu devais prendre sa vie sous peine de lui faire injure. Dans les lieux où rien ne pousse, la chasse n’est pas un jeu. »

Le capitaine Raphaël Larcher et le commandant Ugo Luciani ( Lucci ) vont être amenés à pénétrer au cœur de cette bande de fous furieux qui nourrit en moi une crainte, c’est qu’elle existerait réellement…Je ne peux m’empêcher de penser que oui, sous cette forme ou sous une autre, mais oui…latente ou active, mais oui. Donc, les deux hommes seront expédiés dans l’arène, et découvriront le « jeu » en devant y participer. Le début du roman est émaillé de scènes tranquilles, amoureuses, familiales, amicales, au chant des cigales à Nice ou en Corse. Et puis, adieu jours paisibles, nos deux flics vont pénétrer le maelstrom infernal et tenter d’y survivre.

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, si ce n’est que j’ai particulièrement aimé une longue scène de chamanisme assez impressionnante et les foules haineuses du cirque, si évocatrices. On a en ligne de fond Nietzsche et de l’opéra – Le crépuscule des Dieux, Carmina Burana, « Ô fortuna » emplit les arènes

Aïda, Le couronnement de Poppée, Norma, Les Indes galantes…L’auteur a donc une belle connaissance des jeux du cirque à Rome et plus globalement de la culture antique romaine, la langue et la philosophie; il exprime aussi une saine colère contre les pouvoirs de l’argent qui broient tout sur leur passage, entraînant des catastrophes partout, le tout enrobé dans une idéologie puante sous une croûte de culture manipulée.

« Dans la forêt environnante résonnaient des bruits d’engins de chantier et de tronçonneuses. Strandberg World Mining voulait exploiter plus avant le filon. Raimundo leva la tête et vit une énorme machine à huit roues en action. Son châssis articulé se faufilait entre les arbres qu’elle coupait, ébranchait et débitait en quelques secondes. La surface de la forêt se réduisait de jour en jour. Des espèces endémiques disparaissaient l’une après l’autre. Le territoire des Indiens était menacé. L’homme se privait, entre autres, d’une possible pharmacopée pour le futur. Mais du futur, on ne se préoccupait que dans les mots. »

De courts passages nous mettent dans l’esprit et la vie de certains personnages, comme Charlotte Vu, ou Daga, et ce sont toujours des destinées tristes, douloureuses, provoquant des réactions antagonistes. Des pages très violentes et des décrochages salutaires avec par exemple les messages de Lila à son papa Raphaël, veuf et amoureux de Laure.

« Pa’, un petit bisou d’Écosse. Tout va bien, on s’éclate. J’aurai plein de photos à vous montrer. Embrasse Laure. Lila » »

Raphaël qui écoute : « Pur ti miro » de Monteverdi, par ces deux artistes précisément

Il y a les bouleversantes funérailles de Martine, l’épouse de Lucci

« La Mort n’est rien…

Je suis seulement passée dans la pièce à côté,

Ce que nous étions les uns pour les autres, nous le sommes toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.

Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait. N’employez pas un ton différent, ne prenez pas un air solennel et triste. »

Ou les lettres échangées par les « gladiateurs » avec leur famille

« Maman, papa, Fernando,

Quand je vois le Christ de Corcovado ouvrir les bras en baissant la tête, j’ai toujours l’impression qu’il montre son impuissance. alors, si lui-même doute de son pouvoir, pourquoi devrions-nous croire en lui ? Jusqu’ici, je n’ai pas eu beaucoup plus de chance que vous, mais je vais tenter une dernière chose. Si je réussis, je m’installerai dans un beau quartier, à Ipanema ou à Leblon et j’embaucherai une personne qui s’occupera de moi; si j’échoue, alors on se verra bientôt. ce n’est pas une chose que j’ai choisie, mais, en fin de compte, ça me va.

Um abraço aos trés

Raimundo »

Mais ça ne dure pas et le récit s’emballe, ne laissant pas de répit, on lit entre autres les lettres des » lutteurs » à leur famille qui filent des frissons et on va jusqu’au bout, le suspense allant crescendo. Bien construit, bien écrit, intelligent, un bon roman .

Grand plaisir à cette lecture, une histoire impitoyable, et jolie entrée pour moi aux éditions du Caïman.

Et au fait, le titre !

« Le mot latin munus,  (pluriel : munera) qui désigne le combat de gladiateurs signifie à l’origine « don » et s’inscrit parfaitement dans ce cadre funéraire. Le munerator était celui qui offrait un spectacle de gladiateurs. »

« Dry bones » – Craig Johnson – Gallmeister/AMERICANA, traduit par Sophie Aslanides

« Elle avait près de trente ans quand elle avait été 

tuée.

Cette grande fille aimait bien faire la bringue avec les garçons dans les abreuvoirs du coin, ce qui bien entendu avait donné naissance à beaucoup d’enfants illégitimes; cependant aux dires de tous, elle était une mère célibataire fort acceptable, tout à fait capable de s’occuper de sa progéniture, et d’elle-même. Mais une nuit, une bande avait du l’attaquer; venus en nombre, ils étaient tous plus jeunes, et peut-être du même sang qu’elle. Une fois qu’ils lui eurent brisé une jambe et l’eurent mise à terre, ce fut la fin.

Il n’y eut pas de funérailles. ils la tuèrent et abandonnèrent son corps là, à côté de l’eau, où les sédiments de la rivière disparue s’entassèrent sur elle, couche après couche, l’écrasèrent, la compactèrent jusqu’à ce que ses os s’érodent et soient remplacés par des minéraux.

C’était comme si elle s’était transformée en pierre juste pour échapper à l’oubli. »

Et c’est le retour de mon shérif préféré pour une nouvelle aventure, dans laquelle j’ai eu le plaisir de retrouver tout le petit monde du comté d’Absaroka, les Bighorn Mountains et l’inévitable mauvais temps, le vent, la pluie torrentielle… Pour moi, cet opus n’est pas le meilleur de la série ( dans les années précédentes, c’est clairement « Tous les démons sont ici » qui m’avait le plus impressionnée ); mais quant à l’écriture, quant au goût du détail, au sens de l’humour, on retrouve un Craig Johnson en grande forme, qui choisit de nous embarquer dans une histoire de grands dinosaures par un temps de chien. Et j’y ai pris beaucoup de plaisir, ce fut un moment de détente appréciable.

La jeune « fille » fossilisée retrouvée dans ces premières phrases est en fait un énorme T-rex.  Le gigantesque squelette est sur les terres de Danny Lone Elk, qui sera retrouvé mort sur son ranch peu de temps après la mise au jour du dinosaure par la jeune Jennifer Watt. Elle fait ici « une des plus grandes découvertes paléontologiques des temps modernes » et le monstre sera prénommé Jen en son honneur.

« L’immense créature était recroquevillée sur elle-même, avec l’énorme bassin au centre, et la longue queue qui montait et s’enroulait par-dessus le dos. Il y avait quelques autres ossements, un grand fémur et des vertèbres, dispersés un peu plus loin. Je ne pus m’empêcher d’aller jusqu’à la corniche où Jen avait surpris Jennifer. C’était comme si la vieille dame s’était recroquevillée en position fœtale. On avait du mal à imaginer ce qui pouvait tuer la reine incontestée de son temps, avec ses sept tonnes, mais la vie avait un don, peut-être même à cette époque-là, pour nous apprendre l’humilité. »

On apprend ici que le Wyoming est le berceau de nombreux dinosaures et autres bestioles en « aure ». On comprend vite qu’il y aura conflit entre le musée local, qui veut garder cette extraordinaire découverte pour l’attrait que ça donnerait à l’endroit, et de richissimes amateurs, ou musées plus prestigieux situés dans de grandes villes. Et puis le squelette est en territoire cheyenne et sur un terrain privé, ça ne simplifie pas les choses. D’autant que le propriétaire vient semble-t-il d’être assassiné.

Et puis, Walt a des visions et des rêves qui s’en approchent, des conversations dans lesquelles apparaissent des réminiscences des livres précédents, de la course avec Virgil par exemple…De l’intérêt d’avoir tout lu !

« Je me trouvais au sommet de la crête à côté d’un homme qui me tournait le dos, un homme grand, large, avec des cheveux argentés jusqu’à la taille. Malgré le froid, il était ne bras de chemise et il chantait – un chant cheyenne .

La nuit était claire, de ces nuits qui gèlent l’air à l’intérieur des poumons quand il n’y  arien entre la peau du visage et le froid scintillant de ces piqûres d’épingle dans les ténèbres infinies, la traînée d’étoiles formant la Voie suspendue qui dessinait un arc jusqu’au Camp des morts.

L’homme avait cessé de chanter et se mit à parler du bout des lèvres. C’était une voix que j’avais déjà entendue, même si je ne parvenais pas à l’identifier. Je m’entendis l’interpeller: « Virgil? »

Je vous laisse découvrir en lisant l’aventure – enquête périlleuse que va commencer Walt Longmire en compagnie de Henry l’Ours et du vieil Adrian . Longmire est fragilisé, on le ressentira au cours de cette course sous la pluie et dans la boue car sa famille vient d’être affectée douloureusement.

Henry Standing Bear, la Nation Cheyenne, ami solide et fidèle; alors que Walt est en difficulté sous l’orage, dans la boue, il vient de voir Vic disparaître sans comprendre comment et tente de se sauver ainsi que son chien:

« Sans attendre, j’attrapai le chien et le soulevai. La main le saisit par le collier pendant que l’autre enfouissait ses doigts vigoureux dans l’épaisse fourrure du dos de l’animal, et lui aussi disparut avec un petit cri.

Une nouvelle chute de pierres. Je baissai la tête et vis tout à coup l’eau se jeter sur mes jambes. Je me dis que je ferais mieux de tenter une sortie par un des côtés. Je commençai à partir en pataugeant vers ma gauche lorsque la main réapparut. Je ris. Soulever une femme de soixante-dix  kilos en était une autre, mais moi, ça n’avait rien à voir. Les doigts se replièrent et je me dis, et puis zut, si le fantôme de Danny Lone Elk pensait être assez fort pour revenir du Camp des morts et me sauver de la noyade, je n’allais certainement pas me mettre à discuter.

Levant un bras, je sentis les doigts puissants s’accrocher aux miens comme des câbles, et, incroyable, mes pieds se soulevèrent de terre comme si j’étais hissé par le treuil d’un hélicoptère Sikorsky.

Je tendis mon autre bras en le plaquant contre la paroi et la main enserra mon biceps comme un piège à ours et me hissa dans les airs. La pluie se déversait partout autour de nous. Un éclair embrasa le ciel à nouveau, une gerbe d’étincelles éclairant le sourire parfait et éclatant au milieu du visage sombre et voilé de Henry Standing Bear. »

 

Entre le meurtre de Danny Lone Elk et le combat qui se prépare pour le squelette mis aux enchères, la tâche de Walt ne sera pas aisée. Il y aura de nombreux suspects, une histoire d’amoureux en fuite, et vers la fin, une annonce qui pourrait bien générer des choses intéressantes dans les prochains romans…Bien sûr comme toujours l’éclaircie arrive à la fin, dans une ambiance amicale au Red Pony Bar and Grill, alors que les enchères de la vente de Jen suivies en direct font battre les cœurs. J’ai souvent souri, été touchée aussi par la vie familiale contrariée de Walt, Cady et sa petite Lola, et avec talent Craig Johnson sait parler de vies atteintes et de personnes qui se relèvent, parce qu’il y a les amitiés solides, l’amour, la tolérance, même si Walt entend bien, parfois se défouler un peu:

« Je m’apprêtai à rejoindre les autres, mais la partie la moins recommandable de ma nature l’emporta soudain et je m’arrêtai. Je pris une profonde inspiration et expulsai l’air en prononçant les mots suivants.

-Normalement, je ne fais pas ce genre de choses, mais je suis vraiment fatigué et je viens de passer trois jours difficiles.

Y mettant toutes mes forces, je me retournai et lui assénai un coup de poing fracassant qui le toucha à l’endroit idéal du menton et l’envoya valser en arrière. Il s’envola les quatre fers en l’air à un bon mètre du bord et s’écrasa dans l’eau du réservoir comme une grenade sous-marine.

Je regagnai mon pick-up et en passant à côté des autres, je fis ma dernière déclaration sur l’affaire:

-Vous pouvez le sortir de là ou le laisser en pâture aux tortues, je m’en fiche complètement. »

Chacun au fil du livre y va de son « Sauvez Jen », le T-Rex est devenu la cause locale du moment.

J’aime toujours, et tout autant que Walt, Vic la dure à cuire qui me régale de ses conversations fleuries.

« -Et si je te disais qu’il n’était pas de toi?

C’est un fait avéré que la Terre tourne à environ 1673 km par heure, mais parfois le monde s’arrête, tout simplement, pôles magnétiques ou pas. Et on arrête le monde rien qu’avec le poids de sa propre gravité dans ces moments de grande solitude.

-Quoi?

Elle sourit, du genre de sourire que les chats réservent à leurs jeux avec les souris, et ne bougea pas pendant ce qui me parut une éternité. Elle baissa la tête et passa les doigts dan son épaisse chevelure. Sa voix rebondit sur le crâne de la femelle préhistorique de soixante-sept millions d’années.

-Je plaisante, espèce d’idiot. Qui d’autre pourrais-je avoir envie de baiser, dans le coin, de toute manière. Ce n’est pas comme si l’offre était pléthorique. »

On aime être à nouveau en compagnie du shérif et de son chien. Retrouver cet homme cultivé, qui aime le Wyoming, les Cheyennes, la nature ici traversée d’éclairs alors qu’il monte un bel et indocile appaloosa, sa modestie, son humanité .

Ce roman reste fidèle à la ligne de cette série formidable marquée par le plaisir de l’aventure, l’intelligence des personnages, le fait qu’à chaque fois on apprend quelque chose sur le Wyoming, sur les Cheyennes, et que les paysages nous absorbent comme l’écriture, toujours de très bonne qualité.

Quelques bons extraits vous tenteront plus que ce que je pourrais dire, alors je m’en tiens là. En rencontrant outre un T-Rex, des Cheyennes, des tortues, du poison, deux Bobs, on n’a pas le temps de s’ennuyer.

Mais en tous cas j’aime toujours autant Craig Johnson, Walt Longmire et les siens. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire de ces personnages, de série ou pas, qui entrent et restent dans notre vie et c’est parmi un des plus grands bonheurs de la lecture.

« Les roses de la nuit » – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Éric Boury

« Ils avaient découvert le corps sur la tombe de Jon Sigurdsson, le héraut de l’Indépendance, dans le vieux cimetière de la rue Sudurgata. Assise à califourchon sur le jeune homme, c’était elle qui l’avait vu en premier.

Ils avaient remonté Sudurgata en se tenant par la main après avoir quitté l’hôtel Borg. Il l’avait prise dans ses bras et l’avait embrassée. Elle lui avait rendu son baiser, d’abord tendrement, puis en y mettant plus de passion et en se laissant emporter par sa fougue. Ils étaient partis de l’hôtel Borg vers trois heures du matin et avaient traversé la foule qui envahissait le centre. Il faisait beau, c’était peu après le solstice d’été. »

Ce roman a été publié en Islande en 1998, il est en fait le second de la série Erlendur Sveinsson, avant « La cité des jarres » et mon préféré « La femme en vert ». Je ne sais pas trop pourquoi il n’arrive que maintenant chez nous, mais en tous cas, j’ai retrouvé le plaisir de lire les enquêtes de cet Erlendur âgé de 50 ans, plaisir qui s’était un peu émoussé au fil des livres, même si cette série m’a accrochée si bien que je l’ai suivie  avec une régularité sans faille.

Celui-ci est encore donc plein de la fraîcheur de l’écriture d’Indridason quasi débutant, les personnages, Elingborg et Sigurdur Oli, en sont encore à leurs débuts. Le seul petit problème, c’est qu’on sait déjà comment leur vie va évoluer; enfin un problème ou un avantage, selon comment on envisage la lecture. On  assiste à la rencontre de Sigurdur avec Bergthora et on connait la suite…Alors pour ceux qui n’ont pas lu la série, eh bien je n’en dis rien !

« -Ça vous plaît de faire ça dans les cimetières? demanda Erlendur.

-Et vous, ça vous plaît de poser ce genre de questions? rétorqua Bergthora.

-Nous essayons seulement de comprendre…

-Et je suis censée vous répondre quoi ? Que j’aime baiser au milieu des morts? Que j’aime faire des galipettes dans la nature et qu’après tout, un cimetière, c’est une oasis de verdure? Eh bien voilà ! C’est ça que vous avez envie d’entendre? En tous cas, ça n’a rien à voir avec la présence des tombes et des cadavres. C’est bien compris? Je tiens à ce que ce soit clair !

-Et don Juan a filé quand vous avez découvert le corps? poursuivit Erlendur, impassible. Sa fille lui avait raconté des histoires bien plus glauques que la jolie petite aventure nocturne de ces deux informaticiens.

Donc ce type l’a tringlée dans le cimetière, pensa Sigurdur Oli, imaginant la scène, ce qui lui fit perdre un instant sa concentration. Il était célibataire et il y avait un certain temps qu’il n’avait invité personne à passer la nuit chez lui. »

Une jeune femme est retrouvée morte sur la tombe d’un personnage important de l’histoire de l’Islande, Jon Sigurdsson.

Tandis qu’un couple s’ébat sur l’herbe à côté de la sépulture durant cette une nuit d’été sans fin, la femme entend un bruit et voit la jeune femme morte et la silhouette d’un homme quittant les lieux. Elle appelle la police tandis que son compagnon d’un soir file.

« Aucun ami n’avait signalé à la police la disparition d’une jeune fille brune portant un tatouage sur les fesses. Aucune mère n’était venue dire qu’elle s’inquiétait pour sa fille. Aucun père. Ni frère ni sœur. Il était peut-être trop tôt pour que ses proches se manifestent. Ou peut-être que personne ne se souciait d’elle. »

Erlendur et Sigurdur arrivent. La jeune fille, Birta, n’avait que 22 ans ( la 4ème de couverture indique 16, mais c’est bien 22 ans page 144) , se droguait et était originaire des fjords de l’Ouest, comme l’était Jon Sigurdsson. 

Ainsi va commencer une enquête qui pose pas mal de questions. Est-ce par hasard que le corps est déposé sur cette tombe particulière ou cela a-t-il un sens? L’homme qui a été vu quittant le cimetière, qui est-il et a-t-il un rapport avec l’affaire ? Et alors que des immeubles pussent comme des champignons à Reykjavik tandis que les fjords se vident, une question dans la bouche de la jeune femme qu’on a fait taire et que reprend Erlendur :

« […]Qui possède ces gigantesques temples de la consommation ? Qui sont les gens qui vont occuper tous les logements? D’où viennent-ils?

Erlendur marqua une pause.

-La seule chose qui manquait dan stout ça, c’était le paramètre humain, reprit-il. Les projets grandioses des entrepreneurs en bâtiment et des spéculateurs immobiliers ne pouvaient voir le jour que s’il y avait des gens pour emménager dans tous ces logements et faire leurs courses dans ces galeries commerçantes. D’où allaient venir ces personnes ? Qui allait emménager dans tous ces logements ? Voilà les deux questions que se posait une gamine complètement droguée qui passait son temps à errer dans les rues de Reykjavik. Vous ne trouvez pas ça étrange ? »

Eva Lind, la fille toxico du commissaire sera d’un grand secours pour ce qui concerne les milieux de la drogue à Reykjavik, et puis une phrase qui revient sans cesse va intriguer notre obsessionnel Erlendur. Et ça le mènera sur une piste inattendue, commençant ainsi par une pauvre gamine défoncée et morte. Avec un panorama de la pègre islandaise – milieux de la drogue, de la prostitution, de la corruption – et un regard sans concession sur ceux qui utilisent les failles des institutions et des lois pour faire de l’argent, Indridason livre là une enquête impeccable menée de main de maître par l’équipe d’Erlendur. On voit le commissaire et sa vie de famille ratée, on observe Sigurdur qui tombe amoureux, on va faire un tour dans les fjords de l’Ouest en train de se désertifier, et même, Erlendur avoir une aventure d’un soir avec une blonde plantureuse surnommée Gunna-ne-pense-qu’à-ça…! On a ici des passages dans lesquels Ernedur et Sigurdur débattent du monde et de l’Islande en particulier, échangent sur l’histoire, et les deux hommes n’ont pas vraiment la même vision des choses. Ainsi parle Sigurdur:

« Regarde-toi. Tu n’en as que pour les contes populaires, l’amour de l’Histoire de ton pays et des grands hommes disparus, Jon et Hannes Hafsteinn, mon Dieu, comme il était beau, et je ne sais quoi encore, comme disent les bonnes femmes. Et toi, tu t’accroches à ces trucs-là, tu passes ton temps à explorer le passé, à vivre dans un passé qui jamais ne reviendra et jamais ne changera.

Erlendur le regardait, abasourdi.

-Le pire, reprit Sigurdur Oli, c’est que ça te coupe les ailes. Ça contamine ta vie privée. Tu es coincé dans ton passé dont tu ne veux ni ne peux te détacher. Et c’est ça qui te prive de ton énergie. »

Un peu d’humour pince sans rire  – que j’aime beaucoup –  vient en contre-point à des passages glauques et sinistres. Quelques odieux personnages surgissent comme Herbert et Kalmann. 

« La cinquantaine, petit et maigre, le visage long et de grosses lèvres, Herbert était comme monté sur ressorts. Célibataire et sans enfant, il vivait seul dans sa grande maison. il avait la réputation d’être violent. plusieurs personnes avaient porté plainte contre lui pour agression, mais toutes s’étaient rétractées. Erlendur se souvenait qu’il avait été placé en détention provisoire vers 1980 dans le cadre d’une disparition qui n’avait jamais été élucidée. »

Puis on a une histoire d’amour et d’amitié entre Birta et Janus, deux jeunes des fjords de l’Ouest échoués dans la ville de Reykjavik et qui y laisseront leur jeunesse et leur vie, ou encore Dora. Des personnages touchants et un constat sur nos sociétés, pas très reluisant et vraiment triste.

« -Toi, tu t’es occupée de moi.

-Tu me ressemblais. Personne ne t’aimait.

-Mais je n’ai pas sombré dans la drogue. Je ne me suis pas prostitué.

-Ce n’est pas comme ça que ça commence. Je crois que personne n’a envie d’être dépendant. Je ne sais pas exactement comment ça se produit. Peu à peu, on arrête d’y penser. On disparaît dans une sorte de brouillard jusqu’au moment où on sursaute parce qu’on ne trouve plus la veine où planter l’aiguille. Qu’est-ce qui est arrivé ? Combien d’années ont passé ? J’ai fait quoi tout ce temps ? On y pense et on oublie aussitôt.

-Puis on attrape le sida.

-Puis on meurt. »

Il m’a plu de retrouver le ton des premières enquêtes d’Erlendur, une plume plus vive que dans les livres des dernières années, et une grande compassion pour ses jeunes personnages paumés. Bref, une lecture très agréable, en continu car l’histoire est prenante, j’ai beaucoup aimé . 

 

« Le Quaker » – Liam McIlvanney – Métailié Noir, traduit par David Fauquemberg

« Prologue

Cet hiver-là, la photo d’un jeune homme blond au sourire narquois envahit tous les arrêts de bus et les vitrines de marchands de journaux de la ville. Ce même visage était punaisé aux panneaux de liège des salles d’attente des médecins, ou exposé sous verre dans les bibliothèques municipales. Chacun avait sa petite idée sur le propriétaire de ce visage. Les rumeurs bruissaient dans l’air comme de l’électricité statique. Le Quaker travaillait comme magasinier à la boulangerie Bisland’s. Il était installateur pour la compagnie de gaz écossaise, soudeur au chantier naval Fairfield’s. Le Quaker bossait comme serveur au vieux pub du Bay Horse. »

Très contente de retrouver les éditions Métailié avec ce très bon roman policier écossais. Roman policier, mais aussi un regard sur le Glasgow des années 60/70 plein de réalisme, avec une ambiance vraiment réussie. L’intrigue est inspirée d’un fait divers, et l’enquête va jusqu’à un aboutissement qui au final n’en est pas totalement un – et ça, j’aime bien -.

« Une deuxième grosse tempête frappa la ville le 25 janvier, ce jour où l’on célèbre le poète Robert Burns. C’est le lendemain de la tempête, au petit matin, que l’on retrouva Numéro Trois gisant dans  une arrière-cour de Scotstoun, le corps massacré, tel un objet saccagé par le vent. Le sourire involontaire de Marion Mercer alla rejoindre ceux de Jacquilyn Keevins et Ann Ogilvie sur les unes à scandale du Record, du Tribune et du Daily Express. »

Trois femmes ont été assassinées, violées et mutilées selon ce qui ressemble au rituel d’un serial killer. Mais les enquêteurs de la Quaker Squad, cellule dédiée à cette affaire, pataugent, malgré des mois et des mois de travail. Alors bien sûr, il n’est pas possible de s’en tenir à un échec, même si les meurtres ont semble-t-il pris fin, même si la population a semble-t-il tourné la page de la peur, malgré tout ça, la hiérarchie envoie Duncan McCormack pour faire un audit et tenter de relancer de nouvelles pistes, de nouvelles façons d’aborder les faits ou  – et de préférence – de boucler le dossier sans trop de bruit même sans résultat.

« -Bref. Vous prévoyez quoi pour la suite ?

McCormack jeta son mégot par la fenêtre ouverte.

-Je prévois de garder les yeux grand ouverts. Je prévois de passer en revue tous les éléments dont nous disposons. D’écrire un rapport honnête.

-Je vois. De nous retirer l’affaire, vous voulez dire. D’abréger nos souffrances.

-La décision ne m’appartient pas, inspecteur.

-Regardez-nous dans les yeux quand vous nous baiserez, hein ? On mérite au moins ça. »

Parmi les points forts de ce roman, les relations complexes qui vont prendre forme au sein de la Quaker Squad; McCormack regardé avec suspicion et en face de lui, l’esprit de corps peu enclin à intégrer un enquêteur externe, jugé par l’équipe comme un simple moyen de mettre le doigt sur leur incapacité à résoudre le dossier. Donc, une forte animosité dans l’équipe, et une belle étude sans concession d’un corps professionnel et de sa hiérarchie ( les chefs Flett, Levein, Cochrane ne sont pas très attachants, au minimum…). Sauf que McCormack, l’enfant de Ballachullish, n’a pas été élevé comme ça, ne voit pas les choses comme ça et n’entend pas se laisser pervertir, quoi qu’il lui en coûte.L’auteur m’a enchantée par son ton assez amer sans être cynique et son regard sur ce que devient Glasgow.  Et sur ce que lui devient.

« Chez lui, ce soir-là, McCormack contemplait les longs cous des grues de l’autre côté de la ville, dans l’éclat bleuissant du soir. La fenêtre de son séjour lui renvoyait son fantôme, l’image d’un homme qui aurait pu être quelqu’un d’autre. L’inspecteur principal Duncan McCormack, patron de la brigade volante. Il se représenta la chose. « 

Le nouvel arrivé va reprendre tout le dossier et saura résister et trouvera même en Goldie un allié inattendu, au vu des difficultés entre eux au début. En marge de cette enquête, la police va devoir retrouver un gang qui s’empare d’un trésor de bijoux dans une salle des ventes en moins d’une heure. La tête pensante est un nommé Paton, un free lance venu de Londres mais né à Glasgow, fameux perceur de coffres-forts.

« Il découpa en dés sa pièce de jambon et regarda les joyaux défiler. Il s’agissait du butin d’un cambriolage perpétré dans une maison de vente aux enchères. Les voleurs étaient entrés par effraction dans les locaux de la société Glendinnings, sur Bath Street, ce mardi matin à l’aube. Si vous reconnaissez l’un de ces bijoux, merci de contacter le numéro inscrit au bas de votre écran. »

Des liens vont surgir, hasardeux et incompréhensibles le plus souvent, entre les deux affaires, laissant perplexe McCormack  qui va avancer ainsi de retournements de situation en hésitations, de sermons du chef en petits pas en avant qui l’incitent à continuer. Un des fils tirés au cours de l’enquête est lié à une chanson populaire, » Mary Hamilton »:

Grâce à la ténacité de cet inspecteur viendra le dénouement. McIlvanney, avec une plume assurée, raconte cette longue et difficile enquête sans un temps mort, dans un Glasgow qui mute et dont les chantiers mettent à jour le sordide, dans une ville tenue par la mafia locale. Les passages dans lesquels les victimes racontent leur mort sont vraiment bons, mettant à point nommé les derniers instants de ces femmes comme une ponctuation, et une sorte d’appel ou de rappel :  » N’oubliez pas qu’elles étaient des personnes vivantes parmi nous, écoutez leur dernier souffle, leur dernière pensée. »

« Ann Ogilvie – […] Je suis restée allongée là tout le jour d’après, toute la nuit suivante, à cent mètres de mes enfants, de ma sœur Deirdre. C’est Deirdre qui a fini par me trouver.

J’ai entendu ses talons sur le bois brut du plancher, ses pas qui s’approchaient par à-coups, comme si elle n’arrivait pas à se décider, tac…tac-tac-tac…tac tac. Puis son souffle coupé quand elle a vu mes jambes, la manière dont elle a franchi les derniers mètres sur la pointe des pieds, et son visage terrifié penché sur mes yeux morts comme si elle regardait au fond d’un puits. 

Trente-six heures auparavant, je me préparais pour sortir. »

L’auteur donne tour à tour « la parole aux victimes et aux enquêteurs », mais surtout, avec un grand sens du portrait, nous fait aimer quelques personnages de façon inattendue. Si bien sûr McCormack avec ses zones sensées être des zones d’ombre à cette époque, m’a été tout de suite très sympathique, c’est je crois Alex Paton, le perceur de coffre que j’ai préféré, parce qu’il est intelligent, parce que peu à peu son histoire nous est dévoilée, parce que je le trouve très doué dans son job…Bref, j’aime bien ce brigand-là…Un extrait qui dit d’où vient Paton

« Il avait passé pas mal de temps au Trou.

Le Trou, c’était la cellule disciplinaire. En bas d’un escalier étroit, dans un sous-sol aveugle, humide et noir. Le secret de Paton, c’est que le Trou ne lui avait jamais fait grand-chose. L’obscurité avait quelque chose de bienveillant. Elle pouvait vous envelopper, vous absorber, jusqu’à ce que vous fassiez partie d’elle. Ce qui inquiétait les autres jeunes – l’absence de fenêtres, les ténèbres épaisses – ne le dérangeait pas. À travers la fenêtre noire du Trou, on pouvait s’échapper vers un riche néant obscur. on pouvait disparaître. »

Ajouter à ces personnages les décors, logements, bars, pubs, ruelles sombres, cimetière, lieux de crimes, immeubles en démolition où subsistent des résidus de pauvres vies, petit jour ou ciel changeant, un peu de l’air vif des Highlands quand Paton part faire du camping ( …! ) , ajouter encore les effluves de bière et de whisky et le regard inquiet de Duncan McCormack, et vous avez ce très bon livre dans lequel les réponses ne viennent qu’à la toute fin et, même si on est suspicieux tout au long des pages, la fin est une apothéose de révélations, une fin qui, comme je le dis au début de ma parlotte, n’en est pas totalement une. Une suite peut-être avec ce Duncan McCormack attachant ? Je ne dirais pas non !

McCormack et Goldie vont manger, boire et réfléchir au Blue Bird Café, et entendent Donovan

Excellent moment de lecture, un bon vrai polar, plus violent dans ce que sont les personnages que dans les actes, et Glasgow versant sombre.