« Une fois ( et peut-être une autre)  » – Kostis Maloùtas- éditions DO, traduit du grec par Nicolas Pallier

« L’un des aspects les plus séduisants de la réalité est son imprévisibilité, y compris lorsqu’elle se comporte de la plus simple et prévisible des manières – quoique d’aucuns aient pu soutenir que c’est dans ce cas précis que réside sa magie. Et les premiers à n’en pas disconvenir, selon toute vraisemblance, auraient été Wim Wertmayer et Joaquín Chiellini, ces deux écrivains qui firent sensation dans le monde des lettres, et bien au-delà, avec leurs romans respectifs. Rares sont ceux qui auraient pu prévoir ce qui arriva à la fin du siècle dernier, et quand bien même y seraient -ils parvenus, ils auraient imputé leurs prédictions à la perfidie d’une imagination maladive, et non aux versions admises, et probables, de la réalité. »

Second roman pour moi venu de cet éditeur épatant et exigeant ô combien !  Car il faut ici s’accrocher pour suivre le schéma narratif sans dérailler. Exigeant et jubilatoire, si on se laisse emmener dans cette histoire qui me laisse une question : est- ce déjà arrivé, un truc pareil ??? Quel truc, dites-vous… Eh bien ce qui se déroule sous nos yeux sidérés dans ces quelques à peine 130 pages… Mais quoi ?

« À côté du Sec qui évoluait dans le présent du livre, l’auteur s’attachait – en alternance avec l’intrigue principale – à déployer chacune des grandes étapes de la biographie du personnage, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Parallèlement à ces digressions, l’écrivain, sans raison manifeste, produisait enfin diverses observations médicales ayant trait aux principales phases de développement de l’embryon. »

Eh bien ceci : Wim Wertmayer, écrivain allemand et  Joaquín Chiellini, auteur urugayen vont écrire à la même époque, un océan entre eux, le même livre.

« Et comment s’appelle cet écrivain? demanda Joaquín Chiellini.

-Wim Wertmayer, répondit Rodrigo Caimán.

-Wim Wertmayer » répéta Joaquín Chiellini, avant de se gratter le menton. »

Le même en tous points. Le personnage principal se nomme Le Sec, ses sœurs sont la Petite et la Grande,

« […], la Petite est tellement chou avec ses mimines emmitouflées dans les manches de son pull, elle semble tellement soucieuse, si fragile dans son besoin de se livrer à son grand frère, que le lecteur en arrive à vouloir l’interpeller, mignonne et fragile comme elle est, pour lui dire « mais laisse donc cet imbécile, confie-toi à moi, je n’y comprends rien mais ce n’est pas grave ». « 

et ces deux romans content le quotidien fade dans un décor anonyme et dans le flou quant à l’époque, du susnommé le Sec, mis à part une chose étrange qui se développe sur sa nuque ( on pense à un kyste…mais… ) . Et puis le Sec lit et on nous raconte ce que lit le Sec. La trame du roman de Wertmayer  – et de Chiellini, mais on ne le sait pas encore – nous est livrée dans 48 pages drolatiques, absurdes, qui m’ont captivée et amusée, fait franchement rire parfois aussi et je me demande encore par quelle astuce ce jeune auteur grec arrive à ça.

« Enfin, à rebours de ce qu’avançaient les deux essayistes au sujet de la portée symbolique des deux romans, Chiellini tenait le Sec non pas pour les rives du fleuve ( ni pour le fleuve lui-même ), mais pour le pont qui reliait les deux rives, s’efforçant de faire l’intermédiaire entre ses propres contradictions, de faciliter la communication entre les deux bords afin de les amener à un point d’équilibre, tandis que pour Wertmayer, le personnage n’était autre que le lit du fleuve, un canal où s’écoulait ce que l’on a coutume d’appeler le réel, l’empêchant de distinguer les rives avec netteté  ( eau, réfraction ), rives qui pourraient symboliser n’importe quelle entité bipolaire. »

Sans compter que j’ai retrouvé dans ce livre un jeu d’enfance, vous savez, ces points numérotés à relier pour obtenir un dessin…Excellente idée !

Quand Joaquin envisage d’écrire un autre livre en évitant la « photocopie » avec Wertmayer:

« À côté de cela, il aurait aimé pouvoir sonder l’intérieur de Wim, pour voir à quel stade créatif il en était, s’il explorait encore l’idée des pensées figées dans le temps ou s’il était passé à autre chose; il aurait voulu aller à la pêche aux informations, en faisant de vagues allusions à son propre travail, mais à la réflexion, il craignait que même une remarque aussi innocente que « c’est fou le nombre de gens qu’on rencontre dans une vie » fasse germer dans la tête de Wim l’idée de recenser tous les gens qu’il connaissait, et qu’ils finiraient (bordel) par écrire le même livre. ( À quelques milliers de noms près.) »

Bon alors ce livre est très court, je ne vais pas en faire des kilomètres, mais l’histoire va dire comment éditeurs, traducteurs, critiques, commentateurs de toutes sortes, universitaires aussi vont s’emparer de ces deux livres identiques et en faire un phénomène international. C’est la partie qui m’a donné le plus de mal, ce centre dans lequel toutes ces discussions, échanges monnayés ou pas, affaires, quoi ! se négocient.

« Un texte fini ressemble à un insecte emprisonné dans de l’ambre. Il ne tolère guère d’ambiguïté quant aux autres formes qu’il aurait pu adopter, quant à la façon dont il aurait pu s’échapper de l’orientation qui lui a finalement été donnée. Mais lorsqu’un texte n’est pas encore écrit, ou se trouve au stade de la création, les possibilités qui s’ouvrent devant lui sont, cela va sans dire, infinies. D’où, sans doute, cette impulsion déplaisante qui forçait les six aspirants co-auteurs à rejeter toute proposition mise sur le tapis: ils étaient convaincus qu’il existait une infinité de possibilités de formuler de manière plus satisfaisante ce qui devait être dit. »

Et puis il y a Sabine qui commence à lire le livre. Et Sabine va exprimer de façon très claire, très précisément ce que moi je pense du livre. De celui que je suis en train de lire, vous comprenez? De celui qu’elle a lu…Et en lisant moi ce que Sabine dit, c’est comme si c’était moi qui parlait. Me suivez-vous? Et approchant de la fin, nouvelle surprise !  C’est un livre bourré de surprises. 

Bon, j’ai fait de mon mieux, je partage quelques extraits avec vous, pour vous présenter le ton ( mais il y en a plusieurs ), l’ambiance ( qui souvent varie ), et finalement le jeu malin et intelligent que joue ce jeune auteur grec avec ses lecteurs. Livre gigogne,  je ne sais pas comment le qualifier (faut-il le qualifier?). En tous cas il faut s’accrocher sur la partie centrale – mais comme je le dis, c’est un livre court, rien d’insurmontable – d’autant que ça attise la curiosité et qu’une fois commencée la lecture de la vie du Sec, on ne peut que poursuivre.

Livre court à propos du livre, de son environnement, de ses chemins, qui à mon sens se moque avec beaucoup de délicatesse, d’ironie et d’auto-dérision sans doute, de ce qu’on appelle « le monde du livre », tout ce monde qui va graviter autour de celui qui a écrit, et si j’ai aimé Sabine, c’est parce qu’elle représente la lectrice que je suis. J’ai éclaté de rire de soulagement en lisant sa tirade .

« Pourquoi n’avez-vous pas dit ce que vous vouliez dire de manière simple? Pourquoi ne pas avoir imaginé une histoire simple et linéaire qui raconte sans détours ce que vous aviez envie de dire? Parce que vous n’étiez pas sûrs de savoir ce que vous vouliez dire? Ou parce que vous étiez trop paresseux, ou pas assez talentueux, pour trouver la bonne histoire, celle qui, à elle seule, exprimerait ce que vous vouliez dire à la perfection? Pourquoi fallait-il que vous compliquiez les choses en imbriquant des histoires dans des histoires, en inventant une biographie fastidieuse remplie de faits insignifiants, en couvrant des pages et des pages de données scientifiques sans aucun intérêt pour l’intrigue et guère plus pour le lecteur, pourquoi nous infliger vos aspirations ridicules, tout ce qui vous fait espérer que votre œuvre est à la hauteur de celles que vous admirez? Pourquoi faut-il que tout soit si chaotique? Pourquoi tout doit se dérouler en même temps? […] Pourquoi chercher à vous donner un air? Vous avez peur qu’on vous accuse d’écrire de manière simpliste, ou est-ce parce que vous êtes convaincus que ce qui est difficile et biscornu, ce qui interpelle le lecteur en lui disant Minute mon grand, tout ce qui le tient à l’écart, est automatiquement d’avant-garde? »

Je me suis sentie moins seule face à ma lecture. Parce que voyez-vous, vous faisant ici mon petit commentaire sans prétention ( surtout pas celle d’avoir tout bien compris en lisant ça ), je remets en question ma « légitimité » à en parler. D’abord c’est très très difficile, et ensuite, je ne connais que d’assez loin cet univers constitué de gens au cerveau bien plein, bien fait, ceux qui jamais ne se trompent, lisent les bonnes choses, disent les bons mots…Je crois, je le dis sincèrement, que ce livre sera souvent refermé, lu en diagonale ( là, c’est la catastrophe ) parce que même court, il faut lui consacrer du temps, pas à le lire, mais à le décrypter et finalement à en rire. Je reconnais que je ne suis pas certaine du tout d’avoir tout bien compris. Mais faut-il tout comprendre?  Néanmoins je l’ai lu du premier au dernier mot en m’interrogeant sans cesse, et c’est déjà pas mal. Je vous invite à rester curieux et à rencontrer le Sec, héros sans gloire de Wim Wertmayer et de Joaquín Chiellini . Enfin,…c’est plus compliqué, et plus drôle encore si vous allez jusqu’au bout – sans tricher, j’entends ! –  de ce petit roman futé et insolent.

Finissant mon bavardage, je me demande toujours : est-il possible que deux hommes séparés par des kilomètres d’océan, écrivent le même livre?

« Et qu’importe la révolution? » – Catherine Gucher – éditions Le mot et le reste

« C’est le 26 novembre que le désir du voyage s’est imposé, sans laisser le moindre espace au doute, ce jour de fin d’automne, devant l’écran de télévision. Juste avant, par la fenêtre, elle regardait la nuit déverser son encre noire sur les collines environnantes. Une vague énorme déferla sur elle, en une minute à peine, au moment où retentit dans le poste « Hasta la victoria siempre », comme un nouvel appel à la révolution. Et le grand vent de l’histoire monta en elle, le même qu’autrefois, jusqu’alors enfermé dans un compartiment bien clos de sa tête, pour l’oublier sans doute, parce qu’il n’est plus temps, à soixante-huit ans. Du moins, c’est ce qu’elle imaginait jusqu’à ce jour. »

Première expérience pour moi avec cette maison d’édition marseillaise. Un joli roman, dont pourtant j’ai préféré la première moitié à la suite, plus centrée sur l’histoire d’amour entre Jeanne et Ruben. Mais ça se lit avec plaisir car l’écriture est de qualité, avec de très beaux passages poétiques liés à la nature. Et puis en fait j’ai bien aimé retrouver des endroits que je connais, le plateau ardéchois et Cassis. Les deux premières pages sont une très belle accroche  avec le portrait de Jeanne 

« Jeanne fait partie de ces femmes qui embellissent avec l’âge. Depuis qu’elle s’est installée sur les hauts plateaux d’Ardèche, de petites rides lui sont venues, soulignant le contour de ses yeux qui puisent leur vert dans la rivière échevelée. Elle a un peu épaissi mais ses rondeurs la rendent plus séduisante.Et lorsqu’elle marche, de son pas sûr, le long des drailles chaudes, à la recherche d’essaims perdus ou de l’or noir des chênes, elle donne immanquablement envie de la suivre tant son allure est promesse. »

puis un peu plus loin ces lignes que j’aime beaucoup sur la mort, comme elle est vécue dans ces lieux:

« Et parfois débarque un mort inattendu, jeune, beau, plein de vie et de promesses, qui prend toute la place: dans les salles à manger autour du gâteau de foie, à la messe, au bistrot rouge…On ne voit plus que lui, on n’entend plus que lui et rien ne sert de le concurrencer avec quelques adultères. L’amour ou le sexe ne font pas le poids face à la mort soudaine. Parce qu’elle porte en elle ses relents d’aventure qui aurait mal tourné; et l’aventure, quand vient l’hiver, c’est ce qui manque le plus ici. Mais les années précédentes, en l’absence de mort fulgurante, il a fallu se contenter de cas plus classiques. »

Voici donc Jeanne et ses amis, Jeanne fâchée avec son fils qui ne la comprend pas, à qui elle a manqué en fait. Voici Jeanne, produit pur jus des révolutions des années 70, des idéaux plein la tête, des rêves de monde meilleur plein les yeux, et un tenace refus de ne plus y croire. On pourrait voir ici un florilège de clichés liés à cette époque. Ruben est un réfugié espagnol qui a fui le franquisme et Jeanne une pasionaria éprise de Fidel Castro; elle partira à Cuba fêter la révolution mais Ruben ne la suivra pas. Et aussi cliché que cela puisse paraître c’est ce qui est pour moi le plus intéressant, les points de vue divergents de Jeanne et Ruben. Car Ruben qui a fui la guerre, passant d’Oran à Paris, Ruben ne veut plus voir de drapeaux sanglants, quelle que soit la cause du sang versé, pour lui, elle n’est jamais bonne.

Ruben est mon personnage préféré, sans aucune hésitation. Ruben est un personnage de tragédie, traumatisé et solitaire. Ruben ne supporte pas la violence, Ruben est un être doux et inconsolable. Il vit à Cassis,déambulant dans les ruelles, il se décide un jour à écrire à Jeanne, son amour jamais éteint.

« Le cri d’une mouette claque dans le ciel de Méditerranée. Ruben tourne son regard vers la barrière rocheuse dégoulinante de lumière, de l’autre côté de la baie. À Oran, il a appris à aimer la mer. À Paris, c’est cette lumière de l’eau mariée au ciel qui lui manquait le plus. Il se relève et s’engage dans la montée. Il marche maintenant d’un pas rapide. Son corps balance au bout de ses longues jambes noueuses. Son regard se perd au fond de la traverse du Soleil, au-delà de la villa maure qui en marque l’entrée. C’est là, derrière les murs lézardés, dans le jardin de broussailles baigné de la lumière que réverbère l’ocre des façades, que Ruben fait halte, chaque jour. « 

Ainsi Catherine Gucher nous raconte  un amour qui se réactive, alors que Jeanne entend Raul Castro, en novembre 2016, annoncer la mort de Fidel son héros et que juste après arrive la lettre de Ruben. Je n’en dirai pas plus. Simplement Jeanne et Ruben vont se retrouver et c’est – si j’ai bien compris – du point d’interrogation du titre dont il est question dans ce roman. Que mettent en balance nos choix d’un moment? Avons-nous des « secondes chances » ? Faut-il renoncer ou avancer ? On rencontre aussi  dans ce livre les Munoz, un très beau vieux couple, touchant, mais à vous de lire.

Il m’a semblé que Manuel, le fils en colère, est une charnière que Jeanne ne veut pas voir, une charnière avec le présent. On a de la peine pour lui, et on regarde Jeanne, femme libre (?), avec un regard interrogatif, sceptique quant à sa relation avec lui. En particulier lors de ce réquisitoire de Noël, quand Manuel voit sur les murs les photos révolutionnaires de sa jeune mère d’alors:

« Manuel se redresse, repousse violemment sa chaise, jette sa serviette au sol. Tous les regards sont tournés vers lui. Il est blême, la mâchoire contractée. Il se dirige vers Claude, arrache la photo du mur et la brandit au-dessus de sa tête en hurlant:

-Mais quand finirez-vous de vous raconter des histoires?J’ai l’impression d’avoir affaire à de vieux adolescents. De quoi parlez-vous? Vous ne savez rien de la liberté. Parfois je me demande même si vous avez vraiment cru à cette fable que vous vous racontiez, juste pour avoir l’impression d’être différents des autres, d’être moins soumis…Mais qu’avez-vous fait de vos talents? Qu’avez-vous fait pour les autres? Et cette liberté que vous prétendiez nous donner, il a fallu qu’on la trouve ailleurs…Vous vous êtes enfermés et vous nous avez enfermés dans vos dogmes. Vous ne vous demandez pas pourquoi nous sommes partis? »

Pour finir, Jeanne et Ruben feront renaître leur amour de ses braises ( pas de ses cendres ), avec un voyage à Madrid, et à Cuba. Là où Jeanne saisira ce qu’a voulu lui dire son fils, je crois. À son retour vers l’Ardèche, elle dit à son ami Paul qui l’attend à l’aéroport:

« -Tu nous raconteras Cuba?

-J’ai été heureuse de découvrir le musée de la révolution, de revoir la baie de La Havane et de flâner sur le Malecón…je n’ai retrouvé aucun de mes amis d’autrefois. Même le rhum n’avait pas le même parfum. tout était différent. J’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir. Et j’ai compris pourquoi Ruben doutait de la révolution. À Santiago, j’ai dit adieu à Fidel. Une page s’est tournée…C’est peut-être le début de la vieillesse?

-Ou seulement la fin d’une illusion. »

C’est Ruben qui reste présent en moi à la fin de cette lecture. Je l’aime dans ses déambulations solitaires à Cassis, je l’aime dans ses crises d’angoisse dont il ne peut se défaire. Un très beau personnage qui ayant vécu la terreur eut le goût de la liberté . Deux termes dont on pourrait discuter, liberté et révolution. On en comprend bien dans ce livre la complexité et les interprétations qu’on peut en faire.

Aux illusions perdues, au renoncement, au bonheur trouvé dans les choses simples et dans l’amitié, à ce qui fait de nous des êtres humains dignes de ce nom…De multiples réflexions toujours d’actualité, même si comme Jeanne et ses amis, il est grand temps d’admettre que les temps et les gens et les sociétés ont changé. 

Je ne saurai trop conseiller la lecture de Leonardo Padura pour Cuba, un regard d’une vie à l’intérieur – car il vit depuis toujours à Cuba et n’a pas l’intention de s’en aller – pour l’avoir écouté avec délectation raconter ses années Fidel et la suite, lire Padura, pour ça et son immense talent.

Quant à ce livre, c’est – comme ça m’arrive souvent – en essayant de le partager avec vous que j’en saisis plus profondément la complexité. 

Bonne lecture ! 

« Le dernier thriller norvégien » – Luc Chomarat – La Manufacture de livres

« Copenhague – Nouvelle victime de l’Esquimau

Presque distraitement, Delafeuille fit glisser l’information sur sa tablette, puis revint en arrière et cliqua sur le lien. L’article était relativement bref.

Ulla Rzstrmorg, la jeune fille retrouvée en morceaux dans la forêt de Grnd dans la matinée de vendredi, serait elle aussi une victime du tueur en série connu sous le nom de l’esquimau. La police a confirmé que le modus operandi était identique. Ulla Rzstrmorg est la sixième victime de l’Esquimau à ce jour.« 

Luc Chomarat récidive. Après « Un petit chef d’œuvre de littérature » ( Marest éditions ) voici à nouveau un court roman qui aborde à peu près les mêmes sujets : le livre de nos jours, le monde de l’édition, le commerce, les modes, les lecteurs et l’arrivée du numérique. Coups de griffes et railleries pour un grand saut dans un espace-temps où le monde réel et la fiction se percutent et s’embrouillent. Il y en a pour tout le monde : le monde qui écrit, celui qui lit, achète, celui qui édite, vend etc…tous sont remis en question avec à la clé l’avenir du livre, celui de la littérature et de sa complexité. Sans parler des scandinaveries, polar sanglant ( plus que celui d’ailleurs ?), V…o et I..a, design suédois, grandes blondes et C…….g beer… Et des troupeaux moutonniers qui se ruent dans les filons bien « marketés » concoctés par les éditeurs et par les auteurs. Un bon gros agglomérat d’idiots d’un côté et de malins de l’autre en quelque sorte.

« Le hall de l’hôtel était feutré et ultramoderne, avec des petits coins cosy pour prendre un verre, des tables au design évidemment scandinave, des canapés taillés à la serpe, des peaux de bêtes au sol et des éclairages verdâtres comme dans les thrillers nordiques. »

Avec un poil de méchanceté, mais pas trop, avec un rien de nostalgie mais pas trop, et beaucoup d’humour, Luc Chomarat empoigne celui qui se risque à ouvrir le livre, l’embarque pour Copenhague où sévit l’Esquimau, puis le ballotte dans son histoire folle.

« L’avion s’immobilisa en fin de taxiway et l’hôtesse, une blonde longue et ferme, avec une bouche pulpeuse et rouge dans laquelle on avait envie de mordre jusqu’à ce que le sang gicle, prononça la formule habituelle[…] »

Je me vois bien embêtée à parler de ce texte assez déjanté essentiellement dans la forme du propos. BREF ! J’arrive un peu après la bataille, tout a déjà été dit, ce petit livre a été encensé, les louanges et commentaires élogieux ont plu sur lui abondamment, comme il en pleut parfois sur un thriller norvégien.

Le protagoniste Delafeuille  – qu’une des nombreuses Ulla à bouche rouge appellera aussi Delabranche – vient acheter des droits, ceux du dernier thriller norvégien (écrit par Grundozwkzson) , ça se passe au Danemark, les gens ont des noms imprononçables métissés de suédois, danois, norvégien, islandais…Delafeuille rencontre Sherlock Holmes, et là tout dérape, personnages réels ou/et fictifs se rencontrent, notre Delafeuille ne sait plus où il est, qui il est et son environnement humain et matériel est distordu entre le roman qu’il vient acheter et qu’il lit en même temps, voyant arriver en  léger différé ce qu’il vient de lire.

En résumé : c’est le boxon ! 

« -Parlez-moi de ce livre, vieux camarade, dit calmement Holmes en évitant souplement un gros homme qui s’enfuyait en hurlant des choses gutturales.

-C’est le dernier livre d’Olaf Grundozwkzson, le pape du thriller nordique. Je suis à Copenhague pour négocier les droits de traduction en français. Mais j’ai l’impression que c’est un produit hybride interactif. Je me retrouve coincé dedans !

Holmes tira calmement sur sa pipe.

– Ce que vous dites n’a aucun sens. Et pourtant, quand on a éliminé l’impossible, ce qui reste doit être la vérité, si improbable soit-elle.

Delafeuille frappa du poing dans sa paume ouverte.

-Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! Si nous sommes à l’intérieur d’une fiction, rien ne vous empêche d’être là.Vous êtes vraiment Sherlock Holmes.

-Élémentaire. Si nous allions jeter un coup d’œil à ce livre ? »

J’ai bien aimé parce qu’il m’a fait rire et c’est quand même assez rare les lectures drôles. D’accord, ici il faut parfois avoir mauvais esprit et aussi une bonne dose d’auto-dérision; comme lectrice  je suis de cette sorte.Tout ce qui est censé évoquer ce polar (thriller ) du nord tellement à la mode est tourné en ridicule. Ah ! le thriller… caractéristiquement le terme collé sur une couverture parce qu’il y a un lectorat potentiellement énorme, le côté moutonnier du lecteur n’ayant pas de limites semble-t-il ( preuve en est : je lis ce « dernier thriller norvégien » ). Vous savez que je déteste le catalogage et finalement ici, on catalogue pas mal, MAIS c’est pour rire, bien sûr ! Donc pour ce qui est des lecteurs, ils peuvent aimer le polar scandinave – pardon, thriller –  ET Luc Chomarat quand il s’en moque. Enfin je suppose que oui.

 Delafeuille a mangé des smorgasboards et…

« Il se propulsa contre la porte en teck ornée d’un petit bonhomme de neige, atterrit à genoux devant la cuvette. Un haut-le-cœur, et un geyser verdâtre jaillit de ses intérieurs.

Il vomit longuement, son petit corps grotesquement penché sur la cuvette qui s’emplissait de choses bizarres. […] Pourrait-on lui expliquer ce qu’il y avait d’intellectuellement stimulant pour un lecteur, dans la description d’un pauvre homme en train de rendre ses tripes au-dessus de la cuvette des chiottes, aussi design fussent-elles ? 

En même temps, il se sentait mieux, il ne pouvait pas le nier. »

J’ai bien aimé la sympathique Madeleine Murnau avec ses rêveries éthérées dans les fauteuils violine, et le sinistre Gorki, autre concurrent sur la ligne pour récupérer le dernier thriller norvégien; j’ai bien aimé la collection de Ulla, les grandes blondes à obus et lèvres à mordre pour en faire gicler le sang partout sur les murs…, et l’inspecteur Willander, l’inspecteur Bjornborg…et puis je crois qu’il y a là surtout un grand coup de chapeau à Sir Arthur Conan Doyle et à son Sherlock Holmes, ce personnage hors du commun surtout au temps de sa naissance. De nombreuses autres références sont évoquées.

Je crois quand même avoir préféré « Un petit chef d’œuvre de littérature », peut-être parce que c’était nouveau cette façon de parler du monde des livres. Ici, on n’a plus l’effet de surprise. 

La couverture avec le bonhomme de neige. Jo Nesbo . Peut-être bien le dernier – excellent -« thriller » norvégien que j’ai lu.

(Folio l’a épinglé Thriller )

 

On entend :  Norwegian wood

Une lecture facile, maline et drôle. 

« Tangerine » – Christine Mangan – Harper Collins NOIR, traduit par Laure Manceau

« Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, se rassurent-ils. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille. »

Malgré quelques moments de réticence, j’ai lu, fini et quand même apprécié ce livre qui n’est certes pas parfait. C’est un premier roman, et on doit reconnaître qu’il y a là une certaine maturité, une écriture bien travaillée et un sujet qui s’il n’est pas neuf, est plutôt bien traité, le suspense bien soutenu..

Mon reproche majeur, finalement, ne serait pas pour le texte lui-même – et c’est tout au bénéfice de l’auteure –  mais pour le choix des affichages en couverture qui sans qu’on s’en rende compte nous influencent. Quand la grande JC Oates évoque Gillian Flynn, Donna Tartt et surtout Patricia Highsmith ( pour laquelle j’ai un grand respect) sans oublier Hitchcock, les espérances sont grandes avant même qu’on commence à lire. Les extraits de presse parlent eux de Daphné du Maurier, de Paul Bowles …Il faut s’accrocher pour affronter ces comparaisons. Et c’est à mon sens une idée qui nuit plus qu’elle ne profite à Christine Mangan.

Car si son roman peut évoquer ces références, il faut absolument laisser la place à ce qu’elle est, à qui elle est et s’occuper de son identité propre en tant qu’auteure. C’est ici que viendra se placer mon bémol qui a rendu ma lecture plus critique, avec de fortes attentes, dont quelques unes ont été satisfaites et d’autres pas totalement.

Ainsi, j’ai adoré le sujet, pas nouveau mais amené dans un bon déroulé, assez lent en un va-et-vient entre Tanger et Bennington, dans une atmosphère languissante. Même si on entrevoit assez vite les personnalités des personnages et cet amour toxique – car il s’agit bien d’un amour immodéré, fou – on avance avec curiosité dans la lecture pour voir jusqu’où tout ça va aller. Et qui mène réellement le bal.

Ensuite il y a Tanger que je ne connais pas, et j’ai ressenti une frustration de ne pas plus m’y promener avec Lucy et Alice; même si le but du livre n’est pas de faire du tourisme, cette ville m’évoque beaucoup de choses imaginées, rêvées, des senteurs, des saveurs, le soleil, la blancheur et la chaleur bien sûr. Plus qu’un décor, la ville est un personnage, des hommes et des femmes des années 50 s’y croisent, s’y épient, s’y rencontrent. Et j’ai un peu regretté qu’on ne fasse qu’entrevoir cette ville et ses habitants, des youyous la nuit, l’océan, les ruelles obscures et la casbah, le thé à la menthe brûlant…Peut-être est-ce un choix de Christine Mangan, ce décor effleuré, habité de silhouettes furtives, dans ces années où le Maroc va retrouver son indépendance; il règne là une ambiance un peu trouble, parmi des gens sur le départ et d’autres en attente. Un seul personnage local, Youssef ou Joseph, l’homme au fedora au ruban violet, énigmatique, peintre, escroc…

« Je déambulai Place de la Casbah, le long des murs fortifiés, m’arrêtai par moments pour gribouiller quelque chose dans mon carnet, m’efforçant de ne plus penser à mon étrange conversation avec Youssef. Je fis une halte à Bab Har, une des portes de la ville où la monotonie de la pierre cédait la place au large, et me retrouvai face à la mer et au ciel. Youssef m’avait raconté une histoire à propos de cet endroit, mais sous le soleil écrasant, j’avais du mal à me rappeler de ses paroles. il était question du fantôme d’une belle femme qui hantait les lieux, attirant les hommes vers une mort certaine. L’idée me fit sourire.

C’est alors que je le vis. »

Pour le reste, on va passer de la narration de Lucy à celle d’Alice, les deux amies qui se sont rencontrées à Bennington, une école privée du Vermont. Alice a perdu ses parents dans un accident de voiture et a été soutenue suite à ce lourd traumatisme par sa tante Maude, qui gère son argent; elle est mariée à John et vit  à Tanger.  Lucy est américaine, Alice est anglaise. Lucy est solide, Alice est fragile. Enfin pas tant que ça, ni pour l’une ni pour l’autre. On apprendra les faits par la voix de l’une et de l’autre, et  c’est le point fort du roman, ces chapitres ne permettent pas déjà de tout saisir puisque les dires se croisent et avec habileté n’apportent que des miettes de réponse;

« …[…] elle ne voulait plus me voir. Elle m’avait regardée avec tant de colère, tant de haine, que la stupéfaction m’avait rendue impuissante.

Une fois de retour dans notre petite chambre silencieuse, je m’étais rendue compte que c’était la fin. Je n’avais plus aucune raison de rester. Alors j’avais fait ma valise, rien qu’une, n’y mettant que les choses avec lesquelles j’étais arrivée ici – quelques robes, des paires de bas. Les objets amassés au fil du temps – un livre acheté à la librairie, une feuille morte de l’automne précédent – restèrent sur place. »

On se questionne longtemps sur chacune des femmes, laquelle dit vrai, laquelle est saine d’esprit, laquelle est réellement entrée dans la folie. En lisant, on change d’avis quelques fois, c’est sans aucun doute ce qui donne envie de poursuivre la lecture. Et puis pour moi la fin est parfaite. Lucy va retrouver Alice à Tanger et vous lirez ce qui va alors arriver, inexorablement.

« John n’avait pas apprécié que je suggère une sortie – pour la simple raison que l’idée ne venait pas de lui – s’était plaint de sa longue journée de travail. Et puis, c’est qui cette fille ? avait-il continué en me sondant du regard dans le miroir de la salle de bains. Je suis persuadé que je ne t’ai jamais entendue prononcer son nom jusqu’à aujourd’hui. Après avoir fait une rapide toilette et discipliné ses cheveux à la gomina – dont l’odeur puissante m’avait donné la nausée – il s’était définitivement renfrogné une fois dans la rue, bien qu’il ait chercher à cacher sa mauvaise humeur derrière un sourire.

Et tout du long je ressentis sa présence. Lucy. Assise à côté de moi, ses yeux me sondaient dans l’obscurité, scrutaient John, et tout ce qui l’entourait,comme à leur habitude. Elle n’était à Tanger que depuis quelques heures et déjà je sentais l’effet qu’elle avait toujours eu sur moi: la force et le courage qu’elle me donnait, sa présence me procurant l’armure que j’étais incapable de me fabriquer. »

C’est caractéristiquement le livre dont on ne peut pas dire trop. Plus qu’un thriller ordinaire pourtant, avec une écriture très soignée et une psychologie et une atmosphère tout aussi bien travaillées. Quelques longueurs parfois, mais voici un roman  intelligent qui peut plaire à des publics très différents je pense, et pour un premier roman c’est un beau travail.

Mon avis n’est donc qu’un peu mitigé et si j’ai lu ce livre jusqu’au bout, c’est bel et bien parce qu’il accroche, parce que les deux femmes, Alice et Lucy sont des personnages très intéressants et approfondis. J’aime découvrir de nouvelles plumes, et je crois vraiment que sans cesse comparer les styles, les ambiances, les écritures doit être un poids pas toujours facile à porter pour les écrivains débutants. 

La phrase finale:

« Lucy le regarde se saisir d’un torchon qu’il passe sur le comptoir en bois, et le nombre de ses consommations s’efface peu à peu, jusqu’à ce que la surface redevienne vierge, comme si elle n’avait jamais été là. »

 

 

« Le mouchard » – Liam O’Flaherty – Belfond Vintage, traduit par Louis Postif

 » 15 mai 192*; six heures moins trois du soir.

Francis-Joseph Mac Philipp enjamba précipitamment les quatre marches conduisant à la porte vitrée de la pension Dunboy. La « Maison », comme on l’appelle dans les quartiers pauvres et crapuleux de Dublin, est une bâtisse en ciment armé, haute de quatre étages, située à gauche d’une ruelle recouverte d’asphalte et balayée par le vent, dans la rue B…, au sud de la ville. Une odeur indéfinissable d’humanité entassée emplit l’air ambiant. De l’immeuble même émane un relent de nourriture et de parquets récurés à l’eau chaude et au savon.

Une bruine tombait d’un ciel de plomb ballonné. De temps à autre, une volée de grêlons, chassée par une rafale, venait s’abattre avec fracas dans la rue et rejaillissait en sarabande sur l’asphalte fumant. »

Cela faisait un bon moment que je n’avais rien lu de cette collection que j’affectionne. J’ai donc tenté ce roman qui date de 1925, parce que c’est un roman irlandais, qu’il a été adapté au cinéma par John Ford et les éditions Belfond nous le proposent dans la traduction d’origine de Louis Postif.

Dans le Dublin des années vingt où les conflits s’enchaînent et où la misère prolifère, François-Joseph Mac Phillip, membre de l’Organisation Révolutionnaire, meurt sous la balle perdue de sa propre arme en voulant échapper au policier qui était à ses trousses. Mac Phillip a été dénoncé aux autorités.

« La maison avait été cernée par dix hommes sous le commandement de l’inspecteur Mac Cartney. Suspendu par la main gauche au rebord de la fenêtre de la chambre à coucher, située au premier étage, sur l’arrière, il logea deux balles dans l’épaule gauche de Mac Cartney. Comme il tirait à nouveau, sa main glissa et lâcha prise. Le bout du canon ayant frappé le rebord de la fenêtre, la balle partit en l’air et pénétra par la tempe droite dans la cervelle de Mac Phillip.

Quand on le retira de la caisse à oranges, dans le jardin où il était tombé, il avait cessé de vivre. »

Mac Phillip est recherché parce qu’il est « un assassin »:

« […] au mois d’octobre précédent, il avait tué le secrétaire de la section locale du Syndicat des fermiers pendant la grève des ouvriers agricoles à M… Depuis, il s’était caché dans les montagnes en compagnie d’individus recherchés par la police, brigands, criminels et réfugiés politiques. Une heure auparavant, il était arrivé à Dublin dans un train de marchandises dont le conducteur faisait partie de l’Organisation révolutionnaire à laquelle Mac Phillip appartenait lorsqu’il commit son crime. »

Gypo est son ami qu’il a chargé de transmettre des lettres à son père et sa mère et au Comité exécutif dirigé par le glacial Gallagher. Celui-ci a rejeté Mac Phillip du comité pour désaccord et il vient d’éjecter Gypo aussi. Mais Gypo va trahir son Frankie car une récompense de 20 livres est proposée à quiconque donnera de bonnes informations sur la cachette du fuyard. Gypo va trahir parce qu’il a faim, parce qu’il dort où il peut, souvent à la rue dans cette ville où semble tomber une pluie sans fin; Gypo va trahir aussi parce qu’il nourrit quelque rancœur contre son ami et parce que sa manière de réfléchir est celle d’un gros géant arrivé de sa ferme natale, portant encore en son cœur son père, sa mère, sa campagne…Gypo se rend à la police:

« Je viens réclamer la prime de vingt livres offerte par le Syndicat des fermiers pour des renseignements concernant le nommé Francis-Joseph Mac Phillip », dit-il d’une voix basse et profonde. »

Et va alors commencer la descente aux enfers du colosse au tout petit chapeau, si content de pouvoir faire le grand seigneur avec ses 20 livres en poche, si content de pouvoir manger, boire, et fanfaronner devant son amie Katie qui si souvent l’a aidé. Même si la mort de son ami le chagrine, acculé comme il l’était il n’a pensé qu’à sa survie. Il va même se rendre à la veillée funèbre où la douleur de Madame Mac Phillip qui l’a souvent nourri lui fend le cœur. Et balourd, le cœur tendre et dur en alternance, Gypo se trahira lui-même. Il va se trahir aux yeux de l’Organisation. Gallagher veut savoir qui a dénoncé Mac Phillip. Il veut savoir car cet homme autoritaire ne supporte aucun écart. La trahison n’est pas admise, quelle qu’en soit la raison.

Gypo sera donc le personnage emblématique de la complexité des hommes face à certains choix dans ce roman remarquable avant tout pour la qualité des descriptions des lieux, des ambiances et des portraits humains tant physiques que psychologiques.

C’est là qu’excelle Liam O’Flaherty, dont la plume peut sembler un peu désuète, mais pourtant par le sens de l’image il arrive à capter l’attention. Peut-être aurait-il fallu tenter une nouvelle traduction ? Je n’en sais rien, Louis Postif était un grand traducteur. C’est juste la langue qui n’est plus la même. En tous cas, décor plein de vérité, comme cet hospice de nuit pour les sans abris:

« Cette salle était pleine de monde. Elle était meublée de longues tables et de bancs en bois blanc, comme un café populaire. Certaines tables étaient garnies de journaux, d’autres, de jeux de cartes, de dames ou de dominos. À toutes, des hommes étaient assis. Quelques-uns lisaient; d’autres jouaient. Cependant, la plupart restaient silencieux, les yeux perdus dans le vague, envisageant l’horreur de leur existence. ceux qui n’avaient pas pu trouver un siège se tenaient debout autour des tables et suivaient les péripéties des jeux, les mains dans les poches, le visage figé dans une indifférence stupide. […] Travailleurs irréguliers, criminels à l’occasion, vieillards déchus, ils possédaient une si faible notion du plan ordonné de la vie civilisée, de ses lois morales et de son horreur du crime qu’ils étaient incapables de sentir l’émotion que le meurtre soulève dans le cœur tendre de nos épouses et de nos sœurs. »

On a beau être révolutionnaire, ça ne fait pas de vous un homme meilleur, que vous soyez pauvre ou riche ne vous donne pas des qualités et des défauts différents, et rien ici ne laisse supposer que les uns soient meilleurs que les autres. Qu’ils aient des convictions ou pas, qu’ils combattent pour améliorer le monde ou juste pour ne pas crever de faim, tous sont animés par les mêmes choses, et chacun rêve de pouvoir, c’est la seule chose peut-être qui soit unanime. Sans doute un petit peu trop long à mon goût, mais une vraie atmosphère assez déprimante tant rien n’y est vraiment beau. Chaque fois qu’on pense avoir rencontré une personne un peu plus charitable envers autrui, un grain de sable vient s’en mêler et au bout du compte c’est une vision très noire de la condition humaine qui est donnée là. L’écriture est sans affect, sans fioritures alambiquées; c’est direct et frappant. Gypo  ( extrait du long et remarquable portrait de la page 19:

« Le dîneur portait une combinaison de coutil bleu et un foulard blanc enroulé plusieurs fois autour du cou. il avait une tête oblongue, des cheveux blonds coupés court et des sourcils noirs réduits à de simples touffes posées droit au-dessus de chaque œil, mais longues et pointues comme les bouts d’une moustache cosmétiquée. À eux seuls, ces deux dards avaient plus d’expression que les petits yeux d’un bleu terne dissimulés sous leur ombre farouche. […] Sur son corps immense et ses membres saillaient des muscles bombés pareils à des soulèvements inattendus brisant la régularité d’une plaine. Il se tenait raide sur son siège, sa grosse tête carrée vissée à son cou comme une épontille de fer rivée au pont d’un navire.

Tout en mangeant, il regardait devant lui. Il serrait sa fourchette dressée dans sa main gauche et frappait la table avec le bout du manche, comme s’il eût voulu battre la mesure à ses rapides coups de mâchoires. »

Tout est dit dans des scènes pleines d’odeurs, de bruits, de trognes, tout s’y passe sous la pluie et la bruine incessantes, tout semble se dérouler dans une demie obscurité, dans la lueur blafarde des réverbères. En écrivant ceci, je n’ai pas encore regardé ce que donne le film, que le préfacier Stève Passeur ne tient pas en haute estime, mais en lisant, oui, on imagine très bien un noir et blanc inquiétant et glacé.

Voilà, je ne juge pas nécessaire d’en dire plus, il faut entrer dans cet univers sombre, dans l’esprit de Gypo pas si bête, mais pas très stable, qui parvient à pleurer en repensant à sa jeunesse et à sa montagne, dans une page touchante (p.51 ) On finit par s’y attacher à ce pauvre gars avec son galure, partie de lui-même.

« Puis un immense désespoir s’empara de lui. Il aurait voulu garder pures les visions de son enfance : le paysage rustique d’un hameau de Tipperary, la petite ferme, le gros paysan à bonne face rouge, débordant de santé, qui était son père, sa mère au visage allongé, au cœur d’or, qui avait espéré le voir un jour devenir prêtre.

Plissant le front, il contempla longuement sa jeunesse disparue. Il se raidissait sur lui-même, comme si, par un simple effort musculaire, il fallait rebondir dans le passé à travers ces années de péché, de chagrin, de misère, jusqu’au petit hameau au pied des Galtees, où la vie s’écoulait, monotone, douce et paisible.[…]

Soudain il sentit sur chaque joue glisser quelque chose d’humide. Il tressaillit. Il versait des larmes. Il jura tout haut, troussa ses lèvres épaisses et grinça des dents. Sa jeunesse s’éteignit comme une chandelle soufflée par un courant d’air dans un long corridor. Le spectre grimaçant du présent redevint une réalité. Les mains de nouveau dans les poches, la tête légèrement inclinée en avant, et suspendue sur le pivot de son cou comme un ballon d’entraînement pour la boxe. »

Une lecture intéressante par son côté historico- politique, intéressante si on connait Dublin – ce qui n’est pas mon cas hélas – mais je le répète surtout par la très grande qualité des portraits et de toutes les descriptions sans concessions, comme les trois articles de presse, trois visions de Gallagher, comme le personnage de Biddy Burke et sa tirade formidable ( page 160 ), le très intéressant Dart Flynn ( page 219 ). Un vrai roman irlandais. Une vieille femme entonne « Kelly the boy from Killane »

Bonne lecture !