« Le Quaker » – Liam McIlvanney – Métailié Noir, traduit par David Fauquemberg

« Prologue

Cet hiver-là, la photo d’un jeune homme blond au sourire narquois envahit tous les arrêts de bus et les vitrines de marchands de journaux de la ville. Ce même visage était punaisé aux panneaux de liège des salles d’attente des médecins, ou exposé sous verre dans les bibliothèques municipales. Chacun avait sa petite idée sur le propriétaire de ce visage. Les rumeurs bruissaient dans l’air comme de l’électricité statique. Le Quaker travaillait comme magasinier à la boulangerie Bisland’s. Il était installateur pour la compagnie de gaz écossaise, soudeur au chantier naval Fairfield’s. Le Quaker bossait comme serveur au vieux pub du Bay Horse. »

Très contente de retrouver les éditions Métailié avec ce très bon roman policier écossais. Roman policier, mais aussi un regard sur le Glasgow des années 60/70 plein de réalisme, avec une ambiance vraiment réussie. L’intrigue est inspirée d’un fait divers, et l’enquête va jusqu’à un aboutissement qui au final n’en est pas totalement un – et ça, j’aime bien -.

« Une deuxième grosse tempête frappa la ville le 25 janvier, ce jour où l’on célèbre le poète Robert Burns. C’est le lendemain de la tempête, au petit matin, que l’on retrouva Numéro Trois gisant dans  une arrière-cour de Scotstoun, le corps massacré, tel un objet saccagé par le vent. Le sourire involontaire de Marion Mercer alla rejoindre ceux de Jacquilyn Keevins et Ann Ogilvie sur les unes à scandale du Record, du Tribune et du Daily Express. »

Trois femmes ont été assassinées, violées et mutilées selon ce qui ressemble au rituel d’un serial killer. Mais les enquêteurs de la Quaker Squad, cellule dédiée à cette affaire, pataugent, malgré des mois et des mois de travail. Alors bien sûr, il n’est pas possible de s’en tenir à un échec, même si les meurtres ont semble-t-il pris fin, même si la population a semble-t-il tourné la page de la peur, malgré tout ça, la hiérarchie envoie Duncan McCormack pour faire un audit et tenter de relancer de nouvelles pistes, de nouvelles façons d’aborder les faits ou  – et de préférence – de boucler le dossier sans trop de bruit même sans résultat.

« -Bref. Vous prévoyez quoi pour la suite ?

McCormack jeta son mégot par la fenêtre ouverte.

-Je prévois de garder les yeux grand ouverts. Je prévois de passer en revue tous les éléments dont nous disposons. D’écrire un rapport honnête.

-Je vois. De nous retirer l’affaire, vous voulez dire. D’abréger nos souffrances.

-La décision ne m’appartient pas, inspecteur.

-Regardez-nous dans les yeux quand vous nous baiserez, hein ? On mérite au moins ça. »

Parmi les points forts de ce roman, les relations complexes qui vont prendre forme au sein de la Quaker Squad; McCormack regardé avec suspicion et en face de lui, l’esprit de corps peu enclin à intégrer un enquêteur externe, jugé par l’équipe comme un simple moyen de mettre le doigt sur leur incapacité à résoudre le dossier. Donc, une forte animosité dans l’équipe, et une belle étude sans concession d’un corps professionnel et de sa hiérarchie ( les chefs Flett, Levein, Cochrane ne sont pas très attachants, au minimum…). Sauf que McCormack, l’enfant de Ballachullish, n’a pas été élevé comme ça, ne voit pas les choses comme ça et n’entend pas se laisser pervertir, quoi qu’il lui en coûte.L’auteur m’a enchantée par son ton assez amer sans être cynique et son regard sur ce que devient Glasgow.  Et sur ce que lui devient.

« Chez lui, ce soir-là, McCormack contemplait les longs cous des grues de l’autre côté de la ville, dans l’éclat bleuissant du soir. La fenêtre de son séjour lui renvoyait son fantôme, l’image d’un homme qui aurait pu être quelqu’un d’autre. L’inspecteur principal Duncan McCormack, patron de la brigade volante. Il se représenta la chose. « 

Le nouvel arrivé va reprendre tout le dossier et saura résister et trouvera même en Goldie un allié inattendu, au vu des difficultés entre eux au début. En marge de cette enquête, la police va devoir retrouver un gang qui s’empare d’un trésor de bijoux dans une salle des ventes en moins d’une heure. La tête pensante est un nommé Paton, un free lance venu de Londres mais né à Glasgow, fameux perceur de coffres-forts.

« Il découpa en dés sa pièce de jambon et regarda les joyaux défiler. Il s’agissait du butin d’un cambriolage perpétré dans une maison de vente aux enchères. Les voleurs étaient entrés par effraction dans les locaux de la société Glendinnings, sur Bath Street, ce mardi matin à l’aube. Si vous reconnaissez l’un de ces bijoux, merci de contacter le numéro inscrit au bas de votre écran. »

Des liens vont surgir, hasardeux et incompréhensibles le plus souvent, entre les deux affaires, laissant perplexe McCormack  qui va avancer ainsi de retournements de situation en hésitations, de sermons du chef en petits pas en avant qui l’incitent à continuer. Un des fils tirés au cours de l’enquête est lié à une chanson populaire, » Mary Hamilton »:

Grâce à la ténacité de cet inspecteur viendra le dénouement. McIlvanney, avec une plume assurée, raconte cette longue et difficile enquête sans un temps mort, dans un Glasgow qui mute et dont les chantiers mettent à jour le sordide, dans une ville tenue par la mafia locale. Les passages dans lesquels les victimes racontent leur mort sont vraiment bons, mettant à point nommé les derniers instants de ces femmes comme une ponctuation, et une sorte d’appel ou de rappel :  » N’oubliez pas qu’elles étaient des personnes vivantes parmi nous, écoutez leur dernier souffle, leur dernière pensée. »

« Ann Ogilvie – […] Je suis restée allongée là tout le jour d’après, toute la nuit suivante, à cent mètres de mes enfants, de ma sœur Deirdre. C’est Deirdre qui a fini par me trouver.

J’ai entendu ses talons sur le bois brut du plancher, ses pas qui s’approchaient par à-coups, comme si elle n’arrivait pas à se décider, tac…tac-tac-tac…tac tac. Puis son souffle coupé quand elle a vu mes jambes, la manière dont elle a franchi les derniers mètres sur la pointe des pieds, et son visage terrifié penché sur mes yeux morts comme si elle regardait au fond d’un puits. 

Trente-six heures auparavant, je me préparais pour sortir. »

L’auteur donne tour à tour « la parole aux victimes et aux enquêteurs », mais surtout, avec un grand sens du portrait, nous fait aimer quelques personnages de façon inattendue. Si bien sûr McCormack avec ses zones sensées être des zones d’ombre à cette époque, m’a été tout de suite très sympathique, c’est je crois Alex Paton, le perceur de coffre que j’ai préféré, parce qu’il est intelligent, parce que peu à peu son histoire nous est dévoilée, parce que je le trouve très doué dans son job…Bref, j’aime bien ce brigand-là…Un extrait qui dit d’où vient Paton

« Il avait passé pas mal de temps au Trou.

Le Trou, c’était la cellule disciplinaire. En bas d’un escalier étroit, dans un sous-sol aveugle, humide et noir. Le secret de Paton, c’est que le Trou ne lui avait jamais fait grand-chose. L’obscurité avait quelque chose de bienveillant. Elle pouvait vous envelopper, vous absorber, jusqu’à ce que vous fassiez partie d’elle. Ce qui inquiétait les autres jeunes – l’absence de fenêtres, les ténèbres épaisses – ne le dérangeait pas. À travers la fenêtre noire du Trou, on pouvait s’échapper vers un riche néant obscur. on pouvait disparaître. »

Ajouter à ces personnages les décors, logements, bars, pubs, ruelles sombres, cimetière, lieux de crimes, immeubles en démolition où subsistent des résidus de pauvres vies, petit jour ou ciel changeant, un peu de l’air vif des Highlands quand Paton part faire du camping ( …! ) , ajouter encore les effluves de bière et de whisky et le regard inquiet de Duncan McCormack, et vous avez ce très bon livre dans lequel les réponses ne viennent qu’à la toute fin et, même si on est suspicieux tout au long des pages, la fin est une apothéose de révélations, une fin qui, comme je le dis au début de ma parlotte, n’en est pas totalement une. Une suite peut-être avec ce Duncan McCormack attachant ? Je ne dirais pas non !

McCormack et Goldie vont manger, boire et réfléchir au Blue Bird Café, et entendent Donovan

Excellent moment de lecture, un bon vrai polar, plus violent dans ce que sont les personnages que dans les actes, et Glasgow versant sombre.

« Les cent puits de Salaga » – Ayesha Harruna Attah – Gaïa éditions, traduit par Carine Chichereau

« Les caravanes. Elles arrivaient à l’aube. Elles arrivaient quand le soleil atteignait le zénith dans le ciel. Elles arrivaient quand minuit enveloppait le monde de son velours bleu. La seule certitude, c’était que la caravane de Sokoto viendrait avant la fin de la saison sèche. Pourtant aujourd’hui, les choses avaient changé. Pendant des semaines, Aminah et le reste des habitants de Botu avaient même douté que la caravane vienne. Les nuages qui apportaient la pluie n’avaient pas encore crevé, mais déjà les éclairs illuminaient le ciel au loin et le tonnerre résonnait. L’herbe était haute. Et on parlait de cavaliers qui se rapprochaient. Des cavaliers qui rasaient tout sur leur passage. Des cavaliers qui effrayaient les caravanes. Des cavaliers qui enlevaient les gens. Ce n’était pas bon signe. Le père d’Aminah devait aller à Jenne vendre ses chaussures. La famille d’Aminah devait vendre sa nourriture. »

Séduite par ce livre pour la nouveauté qu’il apporte dans ma bibliothèque, pour le voyage dans ce Ghana du 18ème siècle en prise à la colonisation débutante et avant l’abolition de l’esclavage, largement pratiqué par les « autochtones ». Séduite par les deux femmes héroïnes de ce roman, une princesse au caractère bien trempé et une jeune fille qui sera faite captive et séparée de sa famille. Séduite par la beauté de l’écriture, par la capacité de l’auteure à m’immerger dans ces tribus, dans ces villages comme je ne m’en faisais aucune idée claire, une véritable découverte et de nouvelles connaissances sur ce pays et son histoire, je sors donc de cette lecture moins inculte.

Le Ghana d’alors pratique le commerce d’esclaves. Des conflits existent et des ententes se font et se défont en particulier avec les Ashantis, peuple de la forêt, alors que la tribu de la princesse Wurche vit dans la savane, et avec des Français, Allemands et Anglais. Les décors vont ainsi varier au fil des déplacements des personnages, montrant la diversité des modes de vie imposés par le relief, la végétation, etc…sans oublier l’eau, Salaga disposant de la grande richesse de 100 puits et d’un marché aux esclaves florissant.  Il faut aussi prendre conscience, nous qui avons aboli les distances ces deux derniers siècles, qu’alors on se déplace à pieds, à dos de chameau ou à cheval, le cheval étant destiné aux plus nobles personnages comme la princesse Wurche. Et bien évidemment ça change beaucoup de choses comme la notion du temps par exemple.Et comme il est écrit:

« On ne l’avait pas baptisée Wurche pour rien. Reine. La Wurche des origines avait mené un bataillon de trois cents hommes en toute sécurité. Qu’une telle femme ait existé trois siècles plus tôt aurait dû lui donner de l’espoir. »

Belle et intrépide jeune femme, plus douée que son frère au tir à l’arc et autres disciplines de guerre, elle est belle, habile, intelligente et amoureuse du beau Moro. La vie de cette famille, de ce village est racontée en temps de paix, mais ça ne dure pas très longtemps. Le monde bouge, change. Seule la condition des femmes reste la même, même pour les princesses de caractère car Wurche sera mariée à un homme qu’elle n’aime pas et devra quitter à regret, mais momentanément Salaga pour des raisons politiques, stratégiques.

« Quinze minutes plus tard, elles arrivèrent à une autre ville, plus petite et plus solennelle que Salaga. Il y manquait les bruits qui donnaient à Salaga son caractère particulier et qui faisait battre son cœur: l’appel du muezzin, les chiens qui aboyaient, l’ivrogne – il y avait toujours un ivrogne quelque part – qui chantait en rentrant chez lui, les cloches, les tambours, les coqs paresseux qui poussaient leurs cocoricos alors que la matinée était déjà bien entamée, d’autres muezzins, les éclats de rire, les voix des gens qui achetaient et vendaient, tout cela, sans arrêt, jusqu’au soir. »

Néanmoins ce n’est pas vraiment, totalement lui qui sera le plus fort. Wurche entend bien remplacer son père à la tête du royaume.

Quant à Aminah, adolescente d’une grande beauté, son village est attaqué et elle est faite prisonnière. On la retrouvera sur le marché aux esclaves, puis achetée pour être au service de Wurche et de sa famille. Après moultes aventures mais surtout mésaventures.

« Aminah regarda sa robe chiffonnée, en tas sur l’herbe, voulant plus que tout la rattraper. Mais la poigne de Maigida était de fer. Au lieu de la ramener chez lui, ils s’arrêtèrent au marché. Il conduisit Aminah jusqu’à un arbre, l’attacha par la cheville, et lui désigna une large pierre. Elle essaya de croiser son regard, mais il refusait de la regarder.

« Je vous en prie », le supplia-t-elle. Je vous en prie, rhabillez-moi. Pas ça, je vous en supplie. Il ne dit rien d eplus. D’autres chasseurs amenèrent leurs captifs, qui s’assirent auprès d’elle. Elle baissa la tête et vit ses seins, son triangle noir. Jamais elle ne s’était sentie aussi exposée depuis qu’on l’avait arrachée à Botu. Même avec une robe, elle attirait des gens comme Wofa-Sarpong et l’homme au turban de la caravane. Qu’en serait-il, nue? Qu’était devenu cet homme qui voulait l’acheter? Pourquoi ne lui arrivait-il rien de bon ?

Elle se recroquevilla par terre, enroula les bras autour de ses jambes, et enfouit sa tête entre ses genoux. Quand cela va-t-il finir ? aurait-elle voulu crier. Mais elle se contenta de se bercer d’avant en arrière, essayant d’ignorer les rayons du soleil qui s’abattaient sur son dos. »

Ce qui m’a beaucoup plu dans cette histoire, hormis le fait que j’en sorte moins ignorante sur cette période en cet endroit, ce sont toutes les femmes qu’on croise et le sentiment que finalement, ce pays d’Afrique à l’aube du XIXème siècle, n’était pas si en retard sur l’Occident quant à leur statut. Les femmes de ce livre revendiquent beaucoup, qu’elles soient princesses ou pas, elles séduisent, sont amoureuses, mais prennent aussi des décisions importantes et puis il y a Jaji, préceptrice de Wurche, qui lui enseigne l’islam. C’est une femme érudite, mais surtout généreuse et sage. Ainsi dit-elle à Aminah:

« -Très bien. il dit que les chrétiens ont certaines idées qui sont bonnes. Ils nous apportent toutes sortes d’améliorations, par exemple avoir plus d’écoles, plus de sécurité, des routes plus larges. Et ils veulent mettre fin à l’esclavage. Alhaji Umar dit que les chrétiens, mais aussi les musulmans, ont pris part à la traite pendant des siècles, ils ont encouragé les raids de gens tels que Babatu et notre ami Moro, mais soudain ils ont décidé qu’il fallait y mettre fin. Sur la Côte-de-l’Or, d’où vient ce journal – j’apprends la langue anglaise, tu vois – l’esclavage a été interdit. Imagine, juste de l’autre côté de ce fleuve. Ça s’appelle l’émancipation. »

Enfin, l’auteure met en lumière l’esclavage d’un peuple par ses propres membres, l’arrivée des Européens, et une sorte de moment charnière dans l’histoire du Ghana.

Je n’en écrirai pas plus parce que l’entretien avec Ayesha Harruna Attah à la fin du livre est bien plus intéressant que tout ce que je pourrais dire ici. Par contre, je conseille vraiment cette lecture aux gens curieux, car à travers la vie de ces femmes ( j’aurais pu aussi vous parler des sœurs d’Aminah, Husseina et Hassana ) et de cette période où les lignes semblent bouger ( semblent, dis-je ) ce sont aussi des coutumes familiales et villageoises qui sont dépeintes parfois avec humour, souvent avec beaucoup de nuances et de délicatesse, ce sont des actes laids et vils qui sont dénoncés. Vie et mort, naissance, mariage…on vit au cœur des villages, on entre dans les cases, dans l’intimité et la vie quotidienne de tous ces gens avec curiosité et fascination aussi en ce qui me concerne. J’ai adoré la page 99 avec sa liste des choses bruyantes et celle des choses silencieuses…Très belle fin, émouvante. Aminah est libre et va rentrer chez elle.

« Les Allemands avaient tué la ville. Même au cours de son bref séjour à Salaga, elle avait été intriguée par les quantités de choses qui s’y échangeaient ici. Elle avait le cœur lourd, et pourtant, l’instant d’après, il devint léger. C’était un nouveau départ. Elle se prit à rêver d’un atelier de cordonnerie, qu’elle bâtirait avec Moro et qu’elle décorerait en souvenir de Botu. Elle fabriquerait des souliers qu’elle vendrait, tandis que Moro travaillerait la terre, et leurs enfants grandiraient en apprenant à créer des objets et à cultiver le sol. Enfin, un jour, son père arriverait juché sur son âne albinos en disant qu’il avait perdu son chemin. »

Surtout, lisez ce qu’en dit l’auteure, c’est clair, précis et documenté.

Un très bon roman dans lequel je ne me suis jamais ennuyée, didactique et poétique à la fois, plein d’humanité et de vie. 

« Une fois ( et peut-être une autre)  » – Kostis Maloùtas- éditions DO, traduit du grec par Nicolas Pallier

« L’un des aspects les plus séduisants de la réalité est son imprévisibilité, y compris lorsqu’elle se comporte de la plus simple et prévisible des manières – quoique d’aucuns aient pu soutenir que c’est dans ce cas précis que réside sa magie. Et les premiers à n’en pas disconvenir, selon toute vraisemblance, auraient été Wim Wertmayer et Joaquín Chiellini, ces deux écrivains qui firent sensation dans le monde des lettres, et bien au-delà, avec leurs romans respectifs. Rares sont ceux qui auraient pu prévoir ce qui arriva à la fin du siècle dernier, et quand bien même y seraient -ils parvenus, ils auraient imputé leurs prédictions à la perfidie d’une imagination maladive, et non aux versions admises, et probables, de la réalité. »

Second roman pour moi venu de cet éditeur épatant et exigeant ô combien !  Car il faut ici s’accrocher pour suivre le schéma narratif sans dérailler. Exigeant et jubilatoire, si on se laisse emmener dans cette histoire qui me laisse une question : est- ce déjà arrivé, un truc pareil ??? Quel truc, dites-vous… Eh bien ce qui se déroule sous nos yeux sidérés dans ces quelques à peine 130 pages… Mais quoi ?

« À côté du Sec qui évoluait dans le présent du livre, l’auteur s’attachait – en alternance avec l’intrigue principale – à déployer chacune des grandes étapes de la biographie du personnage, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Parallèlement à ces digressions, l’écrivain, sans raison manifeste, produisait enfin diverses observations médicales ayant trait aux principales phases de développement de l’embryon. »

Eh bien ceci : Wim Wertmayer, écrivain allemand et  Joaquín Chiellini, auteur urugayen vont écrire à la même époque, un océan entre eux, le même livre.

« Et comment s’appelle cet écrivain? demanda Joaquín Chiellini.

-Wim Wertmayer, répondit Rodrigo Caimán.

-Wim Wertmayer » répéta Joaquín Chiellini, avant de se gratter le menton. »

Le même en tous points. Le personnage principal se nomme Le Sec, ses sœurs sont la Petite et la Grande,

« […], la Petite est tellement chou avec ses mimines emmitouflées dans les manches de son pull, elle semble tellement soucieuse, si fragile dans son besoin de se livrer à son grand frère, que le lecteur en arrive à vouloir l’interpeller, mignonne et fragile comme elle est, pour lui dire « mais laisse donc cet imbécile, confie-toi à moi, je n’y comprends rien mais ce n’est pas grave ». « 

et ces deux romans content le quotidien fade dans un décor anonyme et dans le flou quant à l’époque, du susnommé le Sec, mis à part une chose étrange qui se développe sur sa nuque ( on pense à un kyste…mais… ) . Et puis le Sec lit et on nous raconte ce que lit le Sec. La trame du roman de Wertmayer  – et de Chiellini, mais on ne le sait pas encore – nous est livrée dans 48 pages drolatiques, absurdes, qui m’ont captivée et amusée, fait franchement rire parfois aussi et je me demande encore par quelle astuce ce jeune auteur grec arrive à ça.

« Enfin, à rebours de ce qu’avançaient les deux essayistes au sujet de la portée symbolique des deux romans, Chiellini tenait le Sec non pas pour les rives du fleuve ( ni pour le fleuve lui-même ), mais pour le pont qui reliait les deux rives, s’efforçant de faire l’intermédiaire entre ses propres contradictions, de faciliter la communication entre les deux bords afin de les amener à un point d’équilibre, tandis que pour Wertmayer, le personnage n’était autre que le lit du fleuve, un canal où s’écoulait ce que l’on a coutume d’appeler le réel, l’empêchant de distinguer les rives avec netteté  ( eau, réfraction ), rives qui pourraient symboliser n’importe quelle entité bipolaire. »

Sans compter que j’ai retrouvé dans ce livre un jeu d’enfance, vous savez, ces points numérotés à relier pour obtenir un dessin…Excellente idée !

Quand Joaquin envisage d’écrire un autre livre en évitant la « photocopie » avec Wertmayer:

« À côté de cela, il aurait aimé pouvoir sonder l’intérieur de Wim, pour voir à quel stade créatif il en était, s’il explorait encore l’idée des pensées figées dans le temps ou s’il était passé à autre chose; il aurait voulu aller à la pêche aux informations, en faisant de vagues allusions à son propre travail, mais à la réflexion, il craignait que même une remarque aussi innocente que « c’est fou le nombre de gens qu’on rencontre dans une vie » fasse germer dans la tête de Wim l’idée de recenser tous les gens qu’il connaissait, et qu’ils finiraient (bordel) par écrire le même livre. ( À quelques milliers de noms près.) »

Bon alors ce livre est très court, je ne vais pas en faire des kilomètres, mais l’histoire va dire comment éditeurs, traducteurs, critiques, commentateurs de toutes sortes, universitaires aussi vont s’emparer de ces deux livres identiques et en faire un phénomène international. C’est la partie qui m’a donné le plus de mal, ce centre dans lequel toutes ces discussions, échanges monnayés ou pas, affaires, quoi ! se négocient.

« Un texte fini ressemble à un insecte emprisonné dans de l’ambre. Il ne tolère guère d’ambiguïté quant aux autres formes qu’il aurait pu adopter, quant à la façon dont il aurait pu s’échapper de l’orientation qui lui a finalement été donnée. Mais lorsqu’un texte n’est pas encore écrit, ou se trouve au stade de la création, les possibilités qui s’ouvrent devant lui sont, cela va sans dire, infinies. D’où, sans doute, cette impulsion déplaisante qui forçait les six aspirants co-auteurs à rejeter toute proposition mise sur le tapis: ils étaient convaincus qu’il existait une infinité de possibilités de formuler de manière plus satisfaisante ce qui devait être dit. »

Et puis il y a Sabine qui commence à lire le livre. Et Sabine va exprimer de façon très claire, très précisément ce que moi je pense du livre. De celui que je suis en train de lire, vous comprenez? De celui qu’elle a lu…Et en lisant moi ce que Sabine dit, c’est comme si c’était moi qui parlait. Me suivez-vous? Et approchant de la fin, nouvelle surprise !  C’est un livre bourré de surprises. 

Bon, j’ai fait de mon mieux, je partage quelques extraits avec vous, pour vous présenter le ton ( mais il y en a plusieurs ), l’ambiance ( qui souvent varie ), et finalement le jeu malin et intelligent que joue ce jeune auteur grec avec ses lecteurs. Livre gigogne,  je ne sais pas comment le qualifier (faut-il le qualifier?). En tous cas il faut s’accrocher sur la partie centrale – mais comme je le dis, c’est un livre court, rien d’insurmontable – d’autant que ça attise la curiosité et qu’une fois commencée la lecture de la vie du Sec, on ne peut que poursuivre.

Livre court à propos du livre, de son environnement, de ses chemins, qui à mon sens se moque avec beaucoup de délicatesse, d’ironie et d’auto-dérision sans doute, de ce qu’on appelle « le monde du livre », tout ce monde qui va graviter autour de celui qui a écrit, et si j’ai aimé Sabine, c’est parce qu’elle représente la lectrice que je suis. J’ai éclaté de rire de soulagement en lisant sa tirade .

« Pourquoi n’avez-vous pas dit ce que vous vouliez dire de manière simple? Pourquoi ne pas avoir imaginé une histoire simple et linéaire qui raconte sans détours ce que vous aviez envie de dire? Parce que vous n’étiez pas sûrs de savoir ce que vous vouliez dire? Ou parce que vous étiez trop paresseux, ou pas assez talentueux, pour trouver la bonne histoire, celle qui, à elle seule, exprimerait ce que vous vouliez dire à la perfection? Pourquoi fallait-il que vous compliquiez les choses en imbriquant des histoires dans des histoires, en inventant une biographie fastidieuse remplie de faits insignifiants, en couvrant des pages et des pages de données scientifiques sans aucun intérêt pour l’intrigue et guère plus pour le lecteur, pourquoi nous infliger vos aspirations ridicules, tout ce qui vous fait espérer que votre œuvre est à la hauteur de celles que vous admirez? Pourquoi faut-il que tout soit si chaotique? Pourquoi tout doit se dérouler en même temps? […] Pourquoi chercher à vous donner un air? Vous avez peur qu’on vous accuse d’écrire de manière simpliste, ou est-ce parce que vous êtes convaincus que ce qui est difficile et biscornu, ce qui interpelle le lecteur en lui disant Minute mon grand, tout ce qui le tient à l’écart, est automatiquement d’avant-garde? »

Je me suis sentie moins seule face à ma lecture. Parce que voyez-vous, vous faisant ici mon petit commentaire sans prétention ( surtout pas celle d’avoir tout bien compris en lisant ça ), je remets en question ma « légitimité » à en parler. D’abord c’est très très difficile, et ensuite, je ne connais que d’assez loin cet univers constitué de gens au cerveau bien plein, bien fait, ceux qui jamais ne se trompent, lisent les bonnes choses, disent les bons mots…Je crois, je le dis sincèrement, que ce livre sera souvent refermé, lu en diagonale ( là, c’est la catastrophe ) parce que même court, il faut lui consacrer du temps, pas à le lire, mais à le décrypter et finalement à en rire. Je reconnais que je ne suis pas certaine du tout d’avoir tout bien compris. Mais faut-il tout comprendre?  Néanmoins je l’ai lu du premier au dernier mot en m’interrogeant sans cesse, et c’est déjà pas mal. Je vous invite à rester curieux et à rencontrer le Sec, héros sans gloire de Wim Wertmayer et de Joaquín Chiellini . Enfin,…c’est plus compliqué, et plus drôle encore si vous allez jusqu’au bout – sans tricher, j’entends ! –  de ce petit roman futé et insolent.

Finissant mon bavardage, je me demande toujours : est-il possible que deux hommes séparés par des kilomètres d’océan, écrivent le même livre?

« Et qu’importe la révolution? » – Catherine Gucher – éditions Le mot et le reste

« C’est le 26 novembre que le désir du voyage s’est imposé, sans laisser le moindre espace au doute, ce jour de fin d’automne, devant l’écran de télévision. Juste avant, par la fenêtre, elle regardait la nuit déverser son encre noire sur les collines environnantes. Une vague énorme déferla sur elle, en une minute à peine, au moment où retentit dans le poste « Hasta la victoria siempre », comme un nouvel appel à la révolution. Et le grand vent de l’histoire monta en elle, le même qu’autrefois, jusqu’alors enfermé dans un compartiment bien clos de sa tête, pour l’oublier sans doute, parce qu’il n’est plus temps, à soixante-huit ans. Du moins, c’est ce qu’elle imaginait jusqu’à ce jour. »

Première expérience pour moi avec cette maison d’édition marseillaise. Un joli roman, dont pourtant j’ai préféré la première moitié à la suite, plus centrée sur l’histoire d’amour entre Jeanne et Ruben. Mais ça se lit avec plaisir car l’écriture est de qualité, avec de très beaux passages poétiques liés à la nature. Et puis en fait j’ai bien aimé retrouver des endroits que je connais, le plateau ardéchois et Cassis. Les deux premières pages sont une très belle accroche  avec le portrait de Jeanne 

« Jeanne fait partie de ces femmes qui embellissent avec l’âge. Depuis qu’elle s’est installée sur les hauts plateaux d’Ardèche, de petites rides lui sont venues, soulignant le contour de ses yeux qui puisent leur vert dans la rivière échevelée. Elle a un peu épaissi mais ses rondeurs la rendent plus séduisante.Et lorsqu’elle marche, de son pas sûr, le long des drailles chaudes, à la recherche d’essaims perdus ou de l’or noir des chênes, elle donne immanquablement envie de la suivre tant son allure est promesse. »

puis un peu plus loin ces lignes que j’aime beaucoup sur la mort, comme elle est vécue dans ces lieux:

« Et parfois débarque un mort inattendu, jeune, beau, plein de vie et de promesses, qui prend toute la place: dans les salles à manger autour du gâteau de foie, à la messe, au bistrot rouge…On ne voit plus que lui, on n’entend plus que lui et rien ne sert de le concurrencer avec quelques adultères. L’amour ou le sexe ne font pas le poids face à la mort soudaine. Parce qu’elle porte en elle ses relents d’aventure qui aurait mal tourné; et l’aventure, quand vient l’hiver, c’est ce qui manque le plus ici. Mais les années précédentes, en l’absence de mort fulgurante, il a fallu se contenter de cas plus classiques. »

Voici donc Jeanne et ses amis, Jeanne fâchée avec son fils qui ne la comprend pas, à qui elle a manqué en fait. Voici Jeanne, produit pur jus des révolutions des années 70, des idéaux plein la tête, des rêves de monde meilleur plein les yeux, et un tenace refus de ne plus y croire. On pourrait voir ici un florilège de clichés liés à cette époque. Ruben est un réfugié espagnol qui a fui le franquisme et Jeanne une pasionaria éprise de Fidel Castro; elle partira à Cuba fêter la révolution mais Ruben ne la suivra pas. Et aussi cliché que cela puisse paraître c’est ce qui est pour moi le plus intéressant, les points de vue divergents de Jeanne et Ruben. Car Ruben qui a fui la guerre, passant d’Oran à Paris, Ruben ne veut plus voir de drapeaux sanglants, quelle que soit la cause du sang versé, pour lui, elle n’est jamais bonne.

Ruben est mon personnage préféré, sans aucune hésitation. Ruben est un personnage de tragédie, traumatisé et solitaire. Ruben ne supporte pas la violence, Ruben est un être doux et inconsolable. Il vit à Cassis,déambulant dans les ruelles, il se décide un jour à écrire à Jeanne, son amour jamais éteint.

« Le cri d’une mouette claque dans le ciel de Méditerranée. Ruben tourne son regard vers la barrière rocheuse dégoulinante de lumière, de l’autre côté de la baie. À Oran, il a appris à aimer la mer. À Paris, c’est cette lumière de l’eau mariée au ciel qui lui manquait le plus. Il se relève et s’engage dans la montée. Il marche maintenant d’un pas rapide. Son corps balance au bout de ses longues jambes noueuses. Son regard se perd au fond de la traverse du Soleil, au-delà de la villa maure qui en marque l’entrée. C’est là, derrière les murs lézardés, dans le jardin de broussailles baigné de la lumière que réverbère l’ocre des façades, que Ruben fait halte, chaque jour. « 

Ainsi Catherine Gucher nous raconte  un amour qui se réactive, alors que Jeanne entend Raul Castro, en novembre 2016, annoncer la mort de Fidel son héros et que juste après arrive la lettre de Ruben. Je n’en dirai pas plus. Simplement Jeanne et Ruben vont se retrouver et c’est – si j’ai bien compris – du point d’interrogation du titre dont il est question dans ce roman. Que mettent en balance nos choix d’un moment? Avons-nous des « secondes chances » ? Faut-il renoncer ou avancer ? On rencontre aussi  dans ce livre les Munoz, un très beau vieux couple, touchant, mais à vous de lire.

Il m’a semblé que Manuel, le fils en colère, est une charnière que Jeanne ne veut pas voir, une charnière avec le présent. On a de la peine pour lui, et on regarde Jeanne, femme libre (?), avec un regard interrogatif, sceptique quant à sa relation avec lui. En particulier lors de ce réquisitoire de Noël, quand Manuel voit sur les murs les photos révolutionnaires de sa jeune mère d’alors:

« Manuel se redresse, repousse violemment sa chaise, jette sa serviette au sol. Tous les regards sont tournés vers lui. Il est blême, la mâchoire contractée. Il se dirige vers Claude, arrache la photo du mur et la brandit au-dessus de sa tête en hurlant:

-Mais quand finirez-vous de vous raconter des histoires?J’ai l’impression d’avoir affaire à de vieux adolescents. De quoi parlez-vous? Vous ne savez rien de la liberté. Parfois je me demande même si vous avez vraiment cru à cette fable que vous vous racontiez, juste pour avoir l’impression d’être différents des autres, d’être moins soumis…Mais qu’avez-vous fait de vos talents? Qu’avez-vous fait pour les autres? Et cette liberté que vous prétendiez nous donner, il a fallu qu’on la trouve ailleurs…Vous vous êtes enfermés et vous nous avez enfermés dans vos dogmes. Vous ne vous demandez pas pourquoi nous sommes partis? »

Pour finir, Jeanne et Ruben feront renaître leur amour de ses braises ( pas de ses cendres ), avec un voyage à Madrid, et à Cuba. Là où Jeanne saisira ce qu’a voulu lui dire son fils, je crois. À son retour vers l’Ardèche, elle dit à son ami Paul qui l’attend à l’aéroport:

« -Tu nous raconteras Cuba?

-J’ai été heureuse de découvrir le musée de la révolution, de revoir la baie de La Havane et de flâner sur le Malecón…je n’ai retrouvé aucun de mes amis d’autrefois. Même le rhum n’avait pas le même parfum. tout était différent. J’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir. Et j’ai compris pourquoi Ruben doutait de la révolution. À Santiago, j’ai dit adieu à Fidel. Une page s’est tournée…C’est peut-être le début de la vieillesse?

-Ou seulement la fin d’une illusion. »

C’est Ruben qui reste présent en moi à la fin de cette lecture. Je l’aime dans ses déambulations solitaires à Cassis, je l’aime dans ses crises d’angoisse dont il ne peut se défaire. Un très beau personnage qui ayant vécu la terreur eut le goût de la liberté . Deux termes dont on pourrait discuter, liberté et révolution. On en comprend bien dans ce livre la complexité et les interprétations qu’on peut en faire.

Aux illusions perdues, au renoncement, au bonheur trouvé dans les choses simples et dans l’amitié, à ce qui fait de nous des êtres humains dignes de ce nom…De multiples réflexions toujours d’actualité, même si comme Jeanne et ses amis, il est grand temps d’admettre que les temps et les gens et les sociétés ont changé. 

Je ne saurai trop conseiller la lecture de Leonardo Padura pour Cuba, un regard d’une vie à l’intérieur – car il vit depuis toujours à Cuba et n’a pas l’intention de s’en aller – pour l’avoir écouté avec délectation raconter ses années Fidel et la suite, lire Padura, pour ça et son immense talent.

Quant à ce livre, c’est – comme ça m’arrive souvent – en essayant de le partager avec vous que j’en saisis plus profondément la complexité. 

Bonne lecture ! 

« Le dernier thriller norvégien » – Luc Chomarat – La Manufacture de livres

« Copenhague – Nouvelle victime de l’Esquimau

Presque distraitement, Delafeuille fit glisser l’information sur sa tablette, puis revint en arrière et cliqua sur le lien. L’article était relativement bref.

Ulla Rzstrmorg, la jeune fille retrouvée en morceaux dans la forêt de Grnd dans la matinée de vendredi, serait elle aussi une victime du tueur en série connu sous le nom de l’esquimau. La police a confirmé que le modus operandi était identique. Ulla Rzstrmorg est la sixième victime de l’Esquimau à ce jour.« 

Luc Chomarat récidive. Après « Un petit chef d’œuvre de littérature » ( Marest éditions ) voici à nouveau un court roman qui aborde à peu près les mêmes sujets : le livre de nos jours, le monde de l’édition, le commerce, les modes, les lecteurs et l’arrivée du numérique. Coups de griffes et railleries pour un grand saut dans un espace-temps où le monde réel et la fiction se percutent et s’embrouillent. Il y en a pour tout le monde : le monde qui écrit, celui qui lit, achète, celui qui édite, vend etc…tous sont remis en question avec à la clé l’avenir du livre, celui de la littérature et de sa complexité. Sans parler des scandinaveries, polar sanglant ( plus que celui d’ailleurs ?), V…o et I..a, design suédois, grandes blondes et C…….g beer… Et des troupeaux moutonniers qui se ruent dans les filons bien « marketés » concoctés par les éditeurs et par les auteurs. Un bon gros agglomérat d’idiots d’un côté et de malins de l’autre en quelque sorte.

« Le hall de l’hôtel était feutré et ultramoderne, avec des petits coins cosy pour prendre un verre, des tables au design évidemment scandinave, des canapés taillés à la serpe, des peaux de bêtes au sol et des éclairages verdâtres comme dans les thrillers nordiques. »

Avec un poil de méchanceté, mais pas trop, avec un rien de nostalgie mais pas trop, et beaucoup d’humour, Luc Chomarat empoigne celui qui se risque à ouvrir le livre, l’embarque pour Copenhague où sévit l’Esquimau, puis le ballotte dans son histoire folle.

« L’avion s’immobilisa en fin de taxiway et l’hôtesse, une blonde longue et ferme, avec une bouche pulpeuse et rouge dans laquelle on avait envie de mordre jusqu’à ce que le sang gicle, prononça la formule habituelle[…] »

Je me vois bien embêtée à parler de ce texte assez déjanté essentiellement dans la forme du propos. BREF ! J’arrive un peu après la bataille, tout a déjà été dit, ce petit livre a été encensé, les louanges et commentaires élogieux ont plu sur lui abondamment, comme il en pleut parfois sur un thriller norvégien.

Le protagoniste Delafeuille  – qu’une des nombreuses Ulla à bouche rouge appellera aussi Delabranche – vient acheter des droits, ceux du dernier thriller norvégien (écrit par Grundozwkzson) , ça se passe au Danemark, les gens ont des noms imprononçables métissés de suédois, danois, norvégien, islandais…Delafeuille rencontre Sherlock Holmes, et là tout dérape, personnages réels ou/et fictifs se rencontrent, notre Delafeuille ne sait plus où il est, qui il est et son environnement humain et matériel est distordu entre le roman qu’il vient acheter et qu’il lit en même temps, voyant arriver en  léger différé ce qu’il vient de lire.

En résumé : c’est le boxon ! 

« -Parlez-moi de ce livre, vieux camarade, dit calmement Holmes en évitant souplement un gros homme qui s’enfuyait en hurlant des choses gutturales.

-C’est le dernier livre d’Olaf Grundozwkzson, le pape du thriller nordique. Je suis à Copenhague pour négocier les droits de traduction en français. Mais j’ai l’impression que c’est un produit hybride interactif. Je me retrouve coincé dedans !

Holmes tira calmement sur sa pipe.

– Ce que vous dites n’a aucun sens. Et pourtant, quand on a éliminé l’impossible, ce qui reste doit être la vérité, si improbable soit-elle.

Delafeuille frappa du poing dans sa paume ouverte.

-Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! Si nous sommes à l’intérieur d’une fiction, rien ne vous empêche d’être là.Vous êtes vraiment Sherlock Holmes.

-Élémentaire. Si nous allions jeter un coup d’œil à ce livre ? »

J’ai bien aimé parce qu’il m’a fait rire et c’est quand même assez rare les lectures drôles. D’accord, ici il faut parfois avoir mauvais esprit et aussi une bonne dose d’auto-dérision; comme lectrice  je suis de cette sorte.Tout ce qui est censé évoquer ce polar (thriller ) du nord tellement à la mode est tourné en ridicule. Ah ! le thriller… caractéristiquement le terme collé sur une couverture parce qu’il y a un lectorat potentiellement énorme, le côté moutonnier du lecteur n’ayant pas de limites semble-t-il ( preuve en est : je lis ce « dernier thriller norvégien » ). Vous savez que je déteste le catalogage et finalement ici, on catalogue pas mal, MAIS c’est pour rire, bien sûr ! Donc pour ce qui est des lecteurs, ils peuvent aimer le polar scandinave – pardon, thriller –  ET Luc Chomarat quand il s’en moque. Enfin je suppose que oui.

 Delafeuille a mangé des smorgasboards et…

« Il se propulsa contre la porte en teck ornée d’un petit bonhomme de neige, atterrit à genoux devant la cuvette. Un haut-le-cœur, et un geyser verdâtre jaillit de ses intérieurs.

Il vomit longuement, son petit corps grotesquement penché sur la cuvette qui s’emplissait de choses bizarres. […] Pourrait-on lui expliquer ce qu’il y avait d’intellectuellement stimulant pour un lecteur, dans la description d’un pauvre homme en train de rendre ses tripes au-dessus de la cuvette des chiottes, aussi design fussent-elles ? 

En même temps, il se sentait mieux, il ne pouvait pas le nier. »

J’ai bien aimé la sympathique Madeleine Murnau avec ses rêveries éthérées dans les fauteuils violine, et le sinistre Gorki, autre concurrent sur la ligne pour récupérer le dernier thriller norvégien; j’ai bien aimé la collection de Ulla, les grandes blondes à obus et lèvres à mordre pour en faire gicler le sang partout sur les murs…, et l’inspecteur Willander, l’inspecteur Bjornborg…et puis je crois qu’il y a là surtout un grand coup de chapeau à Sir Arthur Conan Doyle et à son Sherlock Holmes, ce personnage hors du commun surtout au temps de sa naissance. De nombreuses autres références sont évoquées.

Je crois quand même avoir préféré « Un petit chef d’œuvre de littérature », peut-être parce que c’était nouveau cette façon de parler du monde des livres. Ici, on n’a plus l’effet de surprise. 

La couverture avec le bonhomme de neige. Jo Nesbo . Peut-être bien le dernier – excellent -« thriller » norvégien que j’ai lu.

(Folio l’a épinglé Thriller )

 

On entend :  Norwegian wood

Une lecture facile, maline et drôle.