« Avec Bas Jan Ader » -Thomas Giraud – éditions La Contre Allée, collection La Sentinelle

bja-hd« Tu étais seul, tu as toujours été seul. Ça n’a jamais été d’une solitude déprimée et déprimante mais ce fut une solitude qui je suppose s’est imposée par la force des choses, la mort d’un père, la sortie de la guerre, une adolescence rebelle, bref, une solitude orgueilleuse. »

Voici une fois encore un livre inhabituel pour moi. Ce texte est je pense caractéristique de cette collection ( une découverte en ce qui me concerne ) qui porte «  une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels.« 

Me voici à découvrir Bas Jan Ader sous le regard de Thomas Giraud. Outre le fait que je ne connais pas ce « performer », photographe, cinéaste, artiste conceptuel, et que cette forme d’art – conceptuel – est pour moi assez hermétique je suis capable néanmoins de m’y intéresser ( je remercie ici Martine F. qui m’a ouvert quelques trappes et quelques lucarnes sur le sujet ! ). Enfin je découvre aussi Thomas Giraud que je n’ai jamais lu.

J’ai beaucoup aimé cette écriture, qui se pose ici dans la narration comme une voix off, un récit à voix basse, récit allié à un regard sur l’artiste qui va au-delà de son art, qui fait pour lui une introspection, qui tente d’entrer dans la peau et le cerveau de Bas Jan Ader; qui cherche à mieux comprendre, à mieux regarder et percevoir, qui cherche des réponses à toutes les questions qu’ont posées les œuvres de ce hollandais né en 1942 et disparu en mer en 1975. Vie brève consacrée à la chute. Et quand on dit chute, ce sont celles qu’il va faire depuis le toit de sa maison, en vélo dans un canal, etc…mais allégorie de la chute comme fatalité, destinée, je ne fais là que supposer. Ainsi Thomas Giraud enquêteur, en quêteur, prospecte l’œuvre de Bas Jan Ader. Comme l’artiste le fait sur sa famille, sur son père. Plus ou moins consciemment. Thomas Giraud n’affirme rien, il suppose, il réfléchit…

« Ce que tu sais de lui, ce sont les images de tout le monde auxquelles s’ajoutent les anecdotes et souvenirs familiaux. C’est aussi très irréel même si le propre de la réalité est de paraître irréelle. Finalement, ça donne quelqu’un qui est tombé, qui était grand. Tu grandis donc avec une image écrasante d’un homme qui se glisse dans tout, partout. La preuve, ta mère qui joue le rôle de la mère, joue aussi celui du père, de l’image qu’elle s’en fait d’avant et maintenant, te donne des indices, des mensonges et aussi de brèves vérités sur ce qu’il a pu être. »

L’œuvre qui émane de ce jeune homme dont Thomas Giraud nous conte l’enfance – authentique et aussi supposée –  est bien sûr surprenante, et bouleversante. Thomas Giraud cherche, recherche ce qui a germé en cet homme pour aboutir à ce genre d’œuvre qui renferme tant de chagrin, de tristesse, de mélancolie, qui l’amène à – sa femme le filme – « I’m too sad to tell you » ou « How crying can be considered art ».

Thomas Giraud s’adresse à l’artiste, et je trouve d’une grande douceur, d’une grande délicatesse sa façon de parler avec lui, de nous parler de lui. Cette écriture à elle seule vaut qu’on la lise, et donne finalement un grand intérêt pour l’étrangeté de cet artiste. Il faut se garder de tout jugement hâtif et réfléchir. Bien sûr, j’ai été particulièrement émue de l’histoire de l’enfant que fut Bas Jan Ader, par ce que fut sa quête du père, fusillé par les allemands. Thomas Giraud regarde les chutes, et les disparitions de l’artiste. Aux Beaux-Arts, Bas Jan Ader et la gomme:

567px-Sunsetblv« À un moment tu as arrêté de dessiner pour ne faire que gommer.[…] Tu as réalisé que tu te trompais sur ce qu’il pouvait sortir de bon de ce cours de dessin. Ce n’était pas le dessin qui comptait. Il y avait la gomme dont la forme changeait au fur et à mesure que tu la frottais contre le papier. Cette longue et patiente disparition en petits morceaux de ce beau rectangle frais et souple du premier jour, si blanc et maintenant comme cabossé, gris, tordu. Tu aurais pu conserver comme des dessins d’un genre nouveau les petites pelures de gomme et de papier mélangées: mises dans des pots de yaourt en verre translucide, sur lesquels tu aurais collé de petites étiquettes blanches où tu aurais griffonné avec ton écriture rapide et illisible Bas Jan Ader et en dessous, Cours de dessin, 1961, Académie de Rietveld, ça aurait fait chic. »

et avec lui, devant le visage désarmant et le long corps longiligne de l’artiste, on est pris d’une forte émotion. Sur une coquille de noix il disparut à tout jamais.

Je suis bien incapable d’aller au-delà de ces quelques phrases car ce livre à voix de confidence, de secret chuchoté est vraiment doux à lire, malgré le sentiment d’un ‘intense chagrin qui ressort de la vie brève de Bas Jan Ader.

Thomas Giraud en rend parfaitement la sensibilité et l’infinité de questions que posent cet artiste et son œuvre. Petit opus poétique, tendre et intelligent. Ecriture remarquable, j’ai beaucoup aimé.

« Étonné, tu as du enfiler cet état de somnambulisme décontracté où l’on dit que tout ira bien pourvu qu’on ne pense à rien. Tu as pensé à la douceur du mouvement régulier des vagues et alors que tu imaginais sentir l’odeur des algues, du sel, c’est celle de l’humus, de la forêt qui t’a emporté, avec l’évidente désinvolture des vrais miracles. »

« Je vais ainsi » – Hwang Jungeun – éditions Zoe, traduit du coréen par Jeong Eun Jin et Jacques Batilliot

thumb-small_zoe_jevaisainsi« So Ra

Je m’appelle So ra.

Le caractère chinois ra de So Ra désigne le persil. Au départ, mes parents voulaient prendre un autre ra, qui signifie « fruit », mais mon grand-père qui était allé déclarer ma naissance à l’état civil avait commis une erreur. Il parait qu’il aimait bien manger du persil, alors il ne s’agissait peut-être pas d’une erreur, mais de ses goûts personnels. En effet, les formes de ces sinogrammes ne sont-elles pas très distinctes? Tu ne peux tout de même pas prétendre que tu les as confondues, papy ! »

Voici ma première lecture coréenne, et c’est un étonnant voyage, curieux, onirique parfois alors que tout est bien ici réel. Si ce ne sont les rêves racontés, interprétés…Je ne sais quasiment rien de cette culture, de ce pays, mes lectures ne m’ont pas souvent portée vers l’Asie. Et la curiosité n’est vraiment pas un vilain défaut en cette matière.

Mon attention a été captée par le premier personnage, So Ra. Je l’ai tout de suite aimée, même si au fil du livre, à travers le regard de sa jeune sœur Na Na, son image a pris d’autres nuances.

Donc, commençons par le commencement : le livre est composé de trois regards croisés; deux jeunes filles, sœurs, So Ra et Na Na, et celui qui devient leur frère de cœur, Na Ki. Na Ki est le dernier à parler, et c’est une belle construction, car soudain quelque chose se révèle par sa voix. Bref. Les deux sœurs vivent avec leur mère Ae Ja. Celle-ci, veuve de Kûm Ju, tombe dans la misère et va s’installer avec ses filles dans un logement en sous-sol, partagé par une fine demie-cloison d’un autre logement. Ici vivent Na Ki et Sun Ja sa mère.

cooking-2129078_640« Il s’agissait de deux locations qui partageait l’entrée et une salle d’eau équipée de toilettes. On les avait aménagées en divisant en son milieu un sous-sol, qui à l’origine avait servi de cave, à l’aide d’une cloison. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Autrement dit, cette cloison était volontairement incomplète à ses deux extrémités. Le sous-sol, doté d’une entrée et d’une salle d’eau, avait été coupé en deux. Donc…Les gens habitant d’un côté ou de l’autre de la cloison n’avaient pas un logement complet, mais seulement la moitié. À chaque extrémité, l’entrée et la salle d’eau étaient des parties communes au foyer de gauche et à celui de droite. Cela peut paraître bizarre, mais ça existe, ce genre de logis. »

Ce livre, un récit intimiste, va décrire les interactions entre ces trois personnages, entre eux et leur famille respective, dont le récit de Na Ki sur son expérience au Japon qui va introduire la perturbation, même si elle reste mystérieuse, on devine plus qu’on ne sait. Les explications des prénoms au début évoquant la subtilité et les nuances des idéogrammes m’ont plu, faisant mine de dire peu, ça explique déjà beaucoup des relations entre les protagonistes du récit. Ainsi la mère, Ae Ja et son caractère en une si belle écriture:

« Quand on meurt, c’est fini, dit Ae Ja en ajoutant que ce monde est plein de rancœur.

Si c’est fini, rancœur ou pas, restera-t-il quelque chose? Tout ce qu’elle raconte est étrange et paradoxal, mais quand on l’écoute on se laisse avoir. On se laisse avoir tout en se disant qu’on ne devrait pas. On écoute sans y prendre garde, mais au bout d’un moment, on se rend compte, Zut, on s’est laissé embobiner. La plupart des histoires d’Ae Ja sont comme ça. Elles sont comme des pêches trop mûres ou des incantations séduisantes et vénéneuses. Quand on l’écoute, notre cerveau se dilue dans le suc des mots qui s’infiltrent par nos oreilles. »

south-korea-6170469_640Cette histoire est subtile et complexe, et la voix de chaque personne transforme à chaque fois la vision qu’on a de ce  microcosme semi-familial. La grossesse de Na Na est aussi un élément perturbateur, pas parce que cette grossesse n’est pas vraiment voulue, mais parce que ça change les regards et les visions des autres, ça les fait se retourner aussi sur leur propre expérience, leurs antécédents familiaux. Quant au père futur, je trouve ce personnage froid et un peu inquiétant. Sous le regard de Na Na, ce court extrait dit beaucoup de ces deux personnes:

« Je peux vous dire que je l’aime. Je l’aime à un degré et avec une intensité qui me sont propres, même si ce n’est pas comparable à l’amour corps et âme d’Ae Ja pour Kûm Ju ssi. Il n’est pas bavard, ni très affectueux, ni très futé, mais je le trouve adorable. »

Et il dit aussi beaucoup de l’ambiance de ce roman, assez éloignée de ce que je lis, sans doute parce que cette culture que je ne connais pas est très éloignée de la nôtre en ce qui concerne les relations et interactions humaines, familiales, amoureuses ou amicales. Que dire de plus de ce livre à l’ambiance subtilement insufflée, une histoire où tout est plus suggéré qu’énoncé ? Ou pourtant parfois il y a dans les propos de la rudesse, de la violence retenue…J’ai beaucoup aimé tout en gardant la sensation de ne pas avoir tout saisi, cette histoire garde quelque chose d’opaque et trouble, quelque chose qui ne s’offre pas facilement à la lectrice, quelque chose de perturbant. C’est une ouverture sur une autre société, une autre façon d’envisager l’amour, la famille, avec d’autres codes… Une lecture très intéressante pour moi et peut-être à lire une seconde fois. Le très beau titre – très bien choisi dans sa sobriété – est glissé ici et là dans le livre, souvent dans la bouche de Na Na. Une très belle expérience de lecture.  Na Ki apporte un point, un nœud dans cette histoire très habilement bâtie.

La fin:

road-5578115_640« Être dépourvu de sens, c’est mauvais?

So Ra, Na Na, grand frère Na Ki, tante Sun Ja, le bébé et même Ae Ja, tous, ils sont peut-être dépourvus de sens du point de vue de ce monde. Ce sont peut-être des êtres futiles, presque dépourvus de sens.

Est-ce pour cela qu’ils ne sont pas précieux? se demande Na Na, mais elle n’est pas convaincue.

Le bébé est calme à présent. So Ra et grand frère Na Ki respirent tranquillement dans leur sommeil. Tous sont endormis. Je les écoute dans l’obscurité. Bientôt il fera jour. 

Je vais ainsi. »

« Ne me cherche pas demain » – Adrian McKinty- Actes sud/actes noirs, traduit par Laure Manceau

9782330148607« Le bipeur se met à couiner à seize heures vingt-sept le dimanche 25 septembre 1983. Un do dièse strident toutes les quatre secondes, annonçant – en tous cas pour ceux d’entre nous qui ont pris la peine de lire le manuel – une urgence de niveau 1 – . Il s’agit d’une alerte générale envoyée à tous les policiers, réservistes et soldats d’Irlande du Nord, même en repos. Il n’existe que  cinq alertes de niveau 1, parmi lesquelles: attaque nucléaire soviétique, invasion soviétique, et ce que les fonctionnaires qui ont rédigé le manuel ont nonchalamment nommé « intrusion extraterrestre ».

Ça faisait un bail que je n’avais pas lu cet auteur. Se replonger dans la littérature irlandaise, noire ou pas, est toujours un grand plaisir. Ici, un roman noir évidemment, et un personnage utilisé comme vecteur pour balancer pas mal de choses sur les Irlandais, un œil très critique, et même virulent et rageur sur ces gens empêtrés depuis si longtemps dans des conflits – on disait les « troubles », pour décrire des attentats à la bombe réguliers, des crimes de chaque côté et le goupillon entre les deux – . Lisant ce roman, il semblerait que les braises se réveillent par là-haut, et il y a peu j’ai revu Bloody Sunday avec toujours ce sentiment de gâchis affreux et la stupidité des guerres.

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Préambule un peu long pour parler maintenant en quelques mots de ce livre. Ce sera court car comme souvent pour les romans contenant une enquête, mieux vaut ne pas développer. Mais je parlerai de l’écriture très vivante de McKinty. J’ai beaucoup ri, sur de nombreux passages, jusqu’à la fin très noire et un flic désabusé, dégoûté par son propre pays. 

« On pourrait donc s’attendre à ce que je me sois rué sur le bipeur à l’autre bout de la pièce avant de courir, en proie à une panique grandissante, vers le téléphone le plus proche. Mais ce serait se fourrer le doigt dans l’œil. »

L’histoire se déroule donc en 1983, près de Belfast – Carrickfergus pour être précise -, en plein conflit. L’inspecteur Sean Duffy, catholique, chose rare dans la police d’Ulster, a été radié à cause d’accusations douteuses. Je ne reprends pas la 4ème de couverture, qui dit trop, mais il est un jour contacté par le MI5, service des renseignements responsable de la sécurité intérieure du Royaume-Uni. Mais entre temps, Sean traîne, écoute toutes sortes de musiques allant de Ligeti à Lou Reed. Dans le temps mort entre son éjection de la police et sa nouvelle fonction, Sean Duffy traîne et maugrée intérieurement:

« LA LETTRE

belfast-383172_640Nouvel An 1984. Mais pas de Big Brother qui nous observe. Tout le monde s’en contrefout. L’Irlande est une île perdue quelque part dans l’Atlantique que tous les gens raisonnables voudraient voir dériver au large, loin de leurs côtes, au-delà de leur imagination…

L’année avance tant bien que mal. Les journées se confondent. Un matin du grésil, le lendemain de la pluie.

Je sillonne la ville et en arrivant chez moi je regarde au courrier au cas où ma lettre de licenciement serait arrivée pour signature. Carrickfergus est un vaste chantier: des pans de ville entiers délimités pour démolition et reconstruction. De l’argent de la CEE, alors les gens du coin voient ça d’un bon œil, mais ils se le fourrent dedans, parce que ça veut juste dire qu’on est en haut de la liste européenne des Villes du Fond Du Trou. »

En effet, Dermott McCann, artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Sean, vient de s’évader et le MI5 veut le retrouver.

Sean Duffy se retrouve ainsi réintégré dans ces services, chargé de retrouver le fuyard, épaulé par Kate. Kate est un très beau personnage, ambigu à souhait, sympathique et on perçoit bien la relation de complicité qui se crée avec Sean.

Va ainsi commencer une enquête que Sean mènera à sa façon, retrouvant finalement la famille de Dermot parmi lesquelles Annie que Sean aime particulièrement, sans pourtant perdre de vue le double jeu qu’il doit mener finement. Mais très vite intervient une seconde enquête, irrésolue: le meurtre de Lizzie, autre membre de la famille McCann. Affaire classée comme accident, Sean n’est pas satisfait et c’est ce qu’on appelle une enquête en chambre close qui s’infiltre dans l’histoire. Pas par hasard, évidemment. Sean sera parfois « gêné aux entournures » par les liens qu’il a encore avec cette famille et ce sera aussi un atout. Avec en premier Annie, l’ex épouse de Dermot McCann, et c’est donc ainsi qu’il va entamer son enquête, envahi de souvenirs d’enfance et d’adolescence, bons et mauvais. Le palpitant toujours réactif au souvenir d’Annie.

394px-O'neill_clanaboy« Elle n’a rien perdu de sa beauté. Elle a les cheveux roux de sa mère, mais avec des boucles qui partent dans tous les sens – ce que certains trouvent charmant dans le genre bohême mais que d’autres jugent un peu excessif pour une femme de plus de trente-cinq ans. Sa peau est pâle, bien sûr, et ses yeux d’un bleu perçant brillent toujours aussi intensément. L’arête anguleuse de son nez a quelque chose d’aristocratique ( une ascendance O’Neill peut-être ) et ses lèvres sont charnues. Elle a toujours eu le sourire facile et, encore maintenant, malgré la mort de sa sœur et son divorce avec Dermot, son expression est pleine de chaleur. »

Voilà pour les grandes lignes du roman. Ce qui en fait le charme, la drôlerie et la pertinence c’est bien sûr le ton choisi par Adrian McKinty, grinçant à souhait, des dialogues à diverses interprétations, il glisse même Maggie, La Dame de Fer, lors de l’attentat de Brighton. La scène chez le coiffeur Sammy McGuinn, communiste ( le seul du coin dit Sean ) est vraiment réussie, avec une acidité colérique sous jacente tournée à l’humour.

« -Sean, je sais que tu ne le vois pas pour le moment, mais c’est une très bonne chose. En tant que membre de la police, tu n’étais que le laquais d’un gouvernement tyrannique qui opprime la volonté du peuple. Catholique, en plus ! Un mec futé comme toi !

-C’était un boulot, Sammy. Et j’étais pas si mauvais.

-Le pouvoir est un poison pour l’âme ! il fait, et il enchaîne sur Lord Acton, Jurgen Habermas et l’expérience de Stanford.

-Ouais, tu voudrais bien me le certifier conforme, Sammy?

-Bien sûr, dit-il et il ajoute sa signature et son cachet en marmonnant quelque chose à propos de Thatcher et Pinochet. 

-Je vois bien que t’as pas le moral. Pour le même prix, je te rafraîchis ta coupe, il propose, et il met la musique la plus joyeuse qu’il ait trouvée, à savoir la Symphonie n° 40 de Mozart. »

C’est ça qui fait réellement l’intérêt du livre, le sujet n’étant pas nouveau, c’est la façon vraiment rageuse de dire ce qu’il pense de son pays. Il ne donne pas vraiment envie d’y aller faire un tour. La voix de Sean est sans pitié pour les protagonistes de ces attentats, guerres, troubles, quel que soit le nom qu’on leur donne, c’est un homme fatigué de tout ça. Enfin il termine avec amertume – la fin est plus grave – sur son hésitation à partir ou rester.

zippo-2096918_640« Les mains en coupe autour de mon Zippo, je donne vie à une cigarette.

J’emprunte à mon tour la planche en bois qui tangue sous mes pas et trouve refuge sous l’auvent de la capitainerie.

Terre ferme.

Terre d’Irlande.

Terre de mes ancêtres, de ma naissance. Pour laquelle je n’ai aucun amour. Tout juste bonne à récolter la cendre de ma cigarette et la boue de mes semelles. […] »

J’ai donc beaucoup aimé cette histoire, grâce à Sean surtout, grâce au ton acide, voire corrosif de l’auteur. Une lecture accrocheuse et une fin sur les chapeaux de roue, alors, en Toyota Celica Supra…

« De zéro à cent en quinze secondes.

Seulement à 160 chevaux, 216Nm de couple, mais cette caisse avance comme une voiture de formule un. Radio Luxembourg se met en marche et je monte le volume.

Hendrix et le Velvet envoient du son rien que pour moi.[…].  Je baisse ma vitre et allume une cigarette.

Nuii. Vitesse. Tabac de Virginie. Angleterre.

Inutile de regarder ma tronche dans le rétro pour savoir que je souris.

Si la maladie des temps modernes est l’angoisse et l’ennui, en Irlande du Nord on a trouvé le remède. L’omniprésence de la mort réduit l’ambition, l’inquiétude, l’ironie et la monotonie à un seul et unique mot. Vivre ! »

Seul le titre ne me plait pas . Titre original « In the morning I’ll be gone ». 

« La cascade aux miroirs » – André Bucher – Le mot et le reste

couv_livre_3214 (1)« La nuit, délicatement, s’abîmait dans la mer. Une lumière douloureuse courait le long de l’échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électroencéphalogramme survolté.  Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer entremêlés.

À peine si l’homme bougeait, médusé, comme reconstitué. On aurait dit un fantôme en médaillon, diminué par le jeu des ombres. Sans doute quelqu’un de solitaire, au bout de la jetée. Il devait être question d’y construire un phare car une grue cambrait le buste, digne girafe ou divin échassier soignant son port de tête, fanal rosissant dans le semi-obscur ensommeillé. Cet homme paraissait minuscule à ses pieds. »

fire-2730796_640Sam est chauffeur de car et pompier volontaire. Quand un gigantesque incendie éclate, dans cette vallée du Jabron, un homme trouve la mort et Sam, brusquement, décide de s’émanciper de sa mère, il usurpe l’identité de cet ornithologue et s’en va aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Tout le monde supposera que c’est lui retrouvé calciné, et considéré comme mort.

japan-2634663_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette.

Cette usurpation va si loin qu’il rencontre Rose, l’amie de Pascal – c’était son prénom –  et évidemment tombe amoureux d’elle.

Ce pourrait être une histoire non pas banale, mais limitée à « l’intrigue ». Or, c’est André Bucher qui écrit. Et rien n’est plat ni lisse avec cet auteur. Tout s’anime et prend vie, jusqu’au moindre caillou. Tout devient fantasque, comme l’est Élise, un bien étrange personnage, on pourrait pour faire court dire qu’elle est folle. Elle est surtout hors circuits fréquentés, hors normes, un peu sorcière ou magicienne, elle est une âme en peine de la perte de son amour, elle est celle qui a accroché des miroirs autour de la paroi, là où jaillissait jadis une cascade, voulant ainsi faire revenir ce qui n’est plus. Belle métaphore. Décor:

provence-346643_640« Peu de temps après le drame, Élise se terrait, semblable à un ermite, dans sa maison mi-bois mi pierre, au-dessus de la cascade pétrifiée. En arrêt, fantomatique, sur une minuscule plate-forme ceinturée de murets, de barres de granit, qui lui rappelaient l’Irlande, du moins, ce qu’elle en imaginait. Une vision de carte postale, une beauté froide se resserrant sur elle comme un piège.

La maison et la cascade, son univers.

Cet endroit paraissait sans âge ou avoir des millions d’années. Toute la patine antédiluvienne l’avait sédimenté. Des dépôts marins, fluviatiles, lacustres et glaciaires, peu à peu transmutés, rétractés. Poudres de roche, petits lézards incrustés dans le bois, les veines des pierres avec Élise, changée en fossile, statufiée. Son empreinte folle en creux, surgie d’un moule consolidé dans l’espace exact, attitré, qu’occuperait plus tard son squelette. »

On suivra donc Sam sur les pas de la vie de Pascal, mais hanté tout le temps par sa mère, parce qu’il l’aime.

forward-2435343_640« Sa mère lui manquait. Pas autant que Rose, mais elle le préoccupait. Charles mis à part, Élise et Sam, s’étaient coupés du monde extérieur. Sam, soudain emporté, s’imagina lui dire: « S’il y a un ciel d’enfer, ma mère, tu l’auras pour toi toute seule. Un ciel d’ogre, un monstre noir, il t’ouvrira les bras, les refermera avant que tu puisses t’échapper. » Et sa mère de lui répondre. « Allez au paradis pour le climat. En enfer pour la compagnie. »

On peut se dire que tout est terriblement improbable dans cette histoire, et par certains côtés ça l’est. Et alors? Ceci est un roman, ceci est une fiction qui se voue à la poésie, à une approche de l’humanité différente et à une narration qui prend en compte ce qui est dans la tête et le cœur d’Élise et Sam. Et rien n’y est simple, tout est questionnement, ces deux êtres sont absolument partie du lieu, chaque feuille qui bouge, chaque animal qui se montre, chaque coup de vent les touche, et agit sur eux. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais il est toujours difficile de parler des livres d’André Bucher – et c’est un compliment. Je ne crois pas connaître quelqu’un qui ose aller si loin en décrivant ce qui ressemble chez Élise à des états de transe ou de délires, quasi permanents. Si, Richard Brautigan, qui est une référence pour Bucher il me semble, comme Thomas McGuane par exemple, Jim Harrison , Carson McCullers… Mais Brautigan, bien que plus sobre dans son écriture, une évidence en lisant André Bucher. Sans toutefois y ressembler, car le décor, la géographie font la différence. La nature est omniprésente, les oiseaux, les arbres, la météo même ont façonné Sam qui est cependant plus en prise avec le monde du quotidien, on va le voir. Le retour chez lui:

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« Au loin il apercevait des collines de cailloux blancs qui devenaient bleutés au soleil couchant. Une sensation de vide et d’irréalité. Son moral s’en ressentait. le désir avait des ailes et la tristesse des souliers. Les ailes devaient froisser l’air sec en un léger bruit de succion. Comme des petits baisers. Il essayait de se réconforter, imaginant Rose lui posant un doigt sur ses lèvres ou la façon dont elle le regardait. Il avançait de plus en plus lentement, se sentant lesté d’un poids trop lourd , comme s’il charriait Pascal sur son dos. »

Je m’arrête, ce livre n’est fait que pour être lu, je ne sais même pas si l’interpréter ou le commenter est bon ou utile. On lit et on y entre comme dans un conte fantastique, une surprise à chaque page, une envolée dans le décor de la vallée du Jabron. Mais des vies pourtant bien réelles. Vues du dedans, pas du dehors. Une fin magnifique et dans le droit fil du texte, avec quelques vers d’Emily Dickinson:

« Balayer le cœur avec soin

Mettre l’amour de côté

Nous ne nous en servirons plus

Avant l’éternité »

J’ai beaucoup aimé l’absent, Pascal et sa passion des oiseaux.

André Bucher, Toujours beau, et surprenant.

Entretien avec Arnaud Delalande, au sujet de « Memory »

Bonjour Arnaud, et merci d’avoir accepté cet échange.

J’ai dit dans ma petite chronique que votre roman m’a touchée.

memoryVous avez habilement traité un sujet compliqué, perturbant en le mêlant à une intrigue policière. Vraiment habilement parce que finalement, on s’aperçoit en lisant que la mémoire occupe nos vies, les vies de chacun. C’est un élément vital pour un équilibre dans nos relations avec autrui et avec notre environnement.

  • Qu’est-ce qui vous a amené à parler de la mémoire, si ce n’est pas trop personnel ?

La mémoire m’a toujours fasciné. Premièrement, même si  « Memory » est un roman policier contemporain, j’ai une formation d’historien, ce qui m’a conduit à écrire un certain nombre de romans historiques avant celui-ci. Or, le travail sur un roman historique n’est ni plus ni moins, en filigrane, qu’une réflexion sur l’articulation entre notre mémoire individuelle et notre mémoire collective – ce que nous gardons de notre histoire au regard de la grande Histoire. Au-delà, la question philosophique cruciale que pose la mémoire consiste dans la compréhension de notre identité, de notre conscience, de notre héritage, qui elle-même va conditionner notre capacité de progrès moral à travers le temps. Nous avons bien souvent la mémoire trop courte. Je ne doute pas du progrès technologique, mais quid du progrès de la conscience morale ? Il dépend de l’enjeu de mémoire. Or si celle-ci se borne à l’horizon humain, c’est-à-dire au mieux une centaine d’années de vie, elle ne nous prémunit pas – encore ? – de répéter les erreurs du passé, nous pouvons le constater tous les jours. Alors que dire de l’identité, de l’entretien des relations humaines, de notre capacité d’apprentissage ou simplement de vie, lorsque, comme mes personnages dans le roman, il s’agit de victimes d’amnésie antérograde – c’est-à-dire, dont la « mémoire vive » n’excède pas cinq ou six minutes ? Cette question m’a bouleversé.

C’est aussi que, deuxièmement, j’ai eu dans mon entourage très proche, et comme dans beaucoup de familles, des gens non pas frappés d’amnésie antérograde, mais de la maladie d’Alzheimer. On sait à quel point ces situations sont douloureuses, pour la personne qui se voit et se sent partir bien sûr, mais aussi pour ses proches qui doivent déployer des trésors de ressources et d’énergie pour porter un accompagnement très difficile. Le déclencheur a été, pour moi, un reportage sur France 2 saisi à la volée, qui présentait une unité-pilote spécialisée justement dans le traitement de ces pathologies d’amnésie antérograde. De nombreux témoignages d’hommes et de femmes, de différentes générations, m’ont fait prendre conscience que, malgré son caractère très méconnu, cette amnésie antérograde est un véritable gouffre. Une infirmière avec qui j’ai travaillé me l’a admirablement résumé par la formule : « Ils vivent figés dans un éternel présent ». Mais attention, il ne s’agit pas là d’Alzheimer, c’est-à-dire d’une dégénérescence progressive, non : ces patients peuvent se souvenir de la couleur des chaussettes de leur maîtresse ou du nom de leur institutrice à 7 ans, mais du moment où ils ont été frappés par un trauma (accident, AVC, rupture d’anévrisme…) ils oublient tout, toutes les cinq minutes. C’est un véritable enfer. Ils vivent donc environnés de post-it, de mémos, et de leur téléphone portable qui devient pour eux le moyen de se raccorder au plus près de la vie, du flux du temps, ce sable qui coule à l’infini entre leurs doigts. 

  • Jeanne est mise face à sa mémoire, à ses souvenirs, elle voit resurgir dans son deuil du père adoptif ce qu’elle a en partie occulté sur son enfance :

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Parce que ça fait mal. Ces vers disent bien qu’au fond on enterre, on ensevelit au fond d’un coin de notre cerveau mais tout peut un jour revenir, avec un rien, un détail. On a tous des exemples je crois au sein d’une fratrie ou d’un groupe de moments communs, dont une personne se souvient et l’autre pas, où les détails ou les mots retenus ne sont pas les mêmes pour l’un ou l’autre. Parlant d’événements importants qu’en pensez-vous ?

Oui, cette chanson que vous citez de Barbara sur l’enfance me tire chaque fois des larmes. C’est un grand mystère que celui-là : moi qui ai deux enfants, Madeleine 13 ans et Robinson 10 ans, je leur pose assez souvent, et depuis assez longtemps, trois questions : quel est ton meilleur souvenir ? Quel est ton pire souvenir ? Quel est ton plus lointain souvenir ? Il est évident que dans ces différents cas, ces souvenirs fondamentaux en question, qui unissent parents et enfants, ne seront pas forcément les mêmes ou pas interprétés de la même façon. En dehors des grandes catastrophes, un enfant va souvent se souvenir d’un moment qu’il aura jugé frappant pour lui tandis qu’il sera resté complètement anodin pour ses parents, qui ne s’en souviendront plus. En revanche, ces mêmes parents vont culpabiliser 30 ans pour quelques mots de travers ou une fessée excédée que l’enfant aura totalement oubliés ! Mais ce dont vous parlez est aussi un mécanisme très identifié en psychanalyse, le fameux « retour du refoulé ». A la faveur de certains événements, ou d’une thérapie, nous allons nous souvenir ou laisser sortir des souvenirs enfouis, que nous avons jusque-là occultés parce qu’ils étaient particulièrement douloureux. Nous ouvrons alors le ou les bons tiroirs et, comme le dit l’expression courante, nous sommes « rattrapés par nos démons ». Dans un autre registre, nous avons parfois l’impression de nous souvenir d’événements anodins et de les revivre l’espace de quelques secondes : c’est cette fameuse impression de « déjà-vu », qui d’après ce que j’ai pu en lire, consiste en une espèce de « bug » du cerveau qui croit identifier deux fois un même événement, et se trompe brièvement : un peu comme une image fantôme. Mais tous nos souvenirs ne sont-ils pas, après tout, ces images fantôme qui constituent notre identité, et que le présent réactualise et renouvelle sans cesse ? Sans mémoire, ne sommes-nous pas des fantômes pour de bon ? En même temps, c’est cette présence fantôme qui constitue notre identité comme singularité profonde, ce que j’ai appelé dans le roman le « fantôme dans la machine ». Nous vivons avec lui à chaque instant.

  • Dans la clinique feutrée, Jeanne est désappointée et enquête auprès de téléphones et de mémos qui tiennent lieu de mémoire aux femmes et hommes qui jouent au jeu Memory ou au Scrabble… C’est pathétique, triste, mais curieusement j’ai eu du mal à me sentir à l’aise avec eux, alors que j’ai beaucoup aimé Jeanne. Sans mémoire, est-on encore pleinement vivant ?

C’est justement cela qui est générateur de grandes douleurs. Ce malaise me semble très humain, mais il est révélateur aussi : il nous renvoie simplement notre peur de vivre la même expérience un jour. Je pense que ces patients sont plus humains que nous, par leur quête tantôt consciente et tantôt inconsciente de cette mémoire qui leur coule entre les doigts. Mais cela montre aussi, en effet, à quel point la mémoire est liée à la condition humaine. Descartes n’avait qu’à moitié raison quand il énonçait le Cogito : ce n’est pas seulement Je pense, c’est aussi Je me souviens donc je suis. Et donc ils sont dans une espèce de toile d’araignée, cernés de rappels. Il faut se représenter qu’ils ne peuvent lire un livre sans avoir oublié, au bout de la deuxième page, comment la première a commencé… qu’il leur est presque impossible d’entretenir des relations de longue haleine, qu’ils oublient les anniversaires, parfois même ne reconnaissent plus leurs proches, parce qu’en quelques années les visages changent, surtout ceux des jeunes enfants, mais aussi des adolescents ou les vieillards. Et souvent on ne peut rien contre les lésions cérébrales, l’espoir d’amélioration est très mince. C’est Don Quichotte contre les moulins. Dans le cas de ces personnes, les soins sont multiples, mais il s’agit par exemple d’entretenir des activités récurrentes – artisanat, travail à la chaîne, jardinage, sport… J’explique dans le livre qu’il y a aussi différents types de mémoire dont des « mémoires qui ne s’oublient pas » : la mémoire du corps, de l’art, de l’habitus. Et heureusement, ils se souviennent de tout ce qu’ils savaient avant leur accident, par exemple les règles de tel ou tel jeu… Mais, comme quelqu’un qui est amputé et pense encore sentir son bras avant de s’apercevoir qu’il n’en a plus, ces patients « oublient » puis sont sans cesse ramenés à la conscience provisoire de leur mémoire défaillante… jusqu’à ce qu’au bout de quelques minutes, celle-ci glisse à nouveau dans l’oubli, avant d’être sollicitée encore… et ce dans une sorte de terrible courant alternatif, comme un interrupteur de « conscience / inconscience ».

  •  Notre mémoire peut-elle aussi nous mentir ? Peut-elle interpréter, modifier, falsifier ? (ce que je crois )  C’est en cela que votre roman est très intéressant parce que finalement, ces personnes qui errent dans un aujourd’hui, dans des minutes qui se succèdent mais sont toujours vides dès que passées, …la seule chose qui existe encore, c’est l’avant, arrêté net sur un présent creux au fond. On n’arrive pas à imaginer qui étaient ces personnes, leur vie avant. Et au fil du temps, sont-ils encore certains que c’était bien eux, ces moments d’avant ? Leur histoire ?

Oui, tout à fait, ce qui me frappe aussi c’est que certains souvenirs sont reconstruits du fait de l’évolution de notre propre vécu, mais aussi des légendes familiales, la façon dont les autres autour de vous évoquent de mêmes événements. Cela nous rappelle que ce que nous nommons réalité est un tissu de représentations qui ne sont pas seulement individuelles, que nous sommes aussi un « organisme collectif » et que nous nous rendons également vivants les uns les autres. C’est particulièrement vrai au sujet des morts  qui « continuent de vivre en nous » et du « dialogue » que l’on peut avoir avec eux, d’où l’importance de la transmission. Je pense par exemple compter parmi mes souvenirs certains que je n’ai pourtant jamais objectivement ou plutôt subjectivement vécus… parce que je crois me souvenir d’événements qui m’ont été racontés, ou bien, parce que je me suis composé de toutes pièces ou approprié des images mentales relatives à ces mêmes événements. Dans ce cas, ils peuvent devenir mes souvenirs aussi et en quelque sorte me « déborder ». Mais nous n’en sommes qu’au début du véritable questionnement sur le cerveau et de l’approche de son mystère, de la constitution de notre vécu. Je ne suis pas un scientifique, on l’aura compris, mais quel horizon fantastique pour la science et les recherches de demain !

  • C’est épouvantable, mais peut-être peut-on se dire que parfois ça peut être « confortable », sans péril, sans douleur de ne pas se souvenir? Mais pour les proches, c’est insoutenable.

C’est vrai, parfois on pourrait se dire – et c’est d’ailleurs glissé dans la bouche de l’un de mes personnages, une reporter de guerre ayant vu sa vie basculer après avoir assisté à trop d’horreurs – qu’il vaut mieux oublier les épisodes les plus douloureux… Les deuils, les traumatismes, la culpabilité, la bêtise humaine… C’est justement, comme on le disait plus haut, le « travail » du refoulement : la conscience s’arrange avec ces épisodes, simplement pour que nous puissions continuer à nous autoriser à vivre. Mais l’oubli est un confort bien provisoire ! Toujours les « rejetons du refoulé » nous rattrapent – nos fameux démons intérieurs. Tous les travaux sur la psychologie et la résilience nous apprennent, au contraire, qu’il ne s’agit pas de refouler les événements, mais de parvenir à les assumer et les dépasser, de nous réconcilier avec leur sens. Un sens existentiel qui nous paraît toujours fuyant. Il s’agit d’un travail extraordinairement difficile, par exemple celui du pardon. Mais comme le disent par exemple les victimes de génocide en l’absence de pardon, qui n’est pas du tout une exonération de la reconnaissance des faits, ce sont les bourreaux qui gagnent, c’est le poison qui gagne : la haine et la volonté de vengeance continuent de ronger la victime. Pardonner, c’est aussi se préserver soi et penser qu’au bout du bout, la nature humaine peut être sauvée. C’est un pari presque pascalien. Il en va de même pour la mémoire, et notre faculté à surmonter les épisodes douloureux de notre vie. Mais on notera, et là c’est une conviction tout à fait personnelle, qu’en effet pour moi tout est perdu s’il n’y a pas l’espoir d’une transcendance, d’une justice, d’une réconciliation au-delà de l’homme… S’il n’y a pas de mémoire sans conscience, à mes yeux il n’y a pas de conscience sans espoir de transcendance – et d’un au-delà de l’amour que j’appelle Dieu. A ce titre, oui, je suis autant cartésien que profondément pascalien, si l’on parlait philo !

  • Je dis au début que votre livre est habile, très habile. Sans aucun doute car les lecteurs s’en emparant pour dévorer un bon polar vont y trouver bien plus que ça, et la façon est excellente pour faire passer un sujet tel que celui-ci, que je trouve être un sujet important.

Je vous remercie de la compréhension que vous avez eue de ce livre, car son enjeu était double : bien sûr, il s’agit avant tout d’un polar, et aujourd’hui, le lecteur est d’une exigence sans précédent, il veut tout comme dans cette ancienne pub pour les huiles Lesieur ! Il est avide de page turners comme on dit, il faut que l’action avance et le thriller à ses codes, son tempo, etc. En même temps, il est saturé d’histoires toute la journée. J’ai essayé de satisfaire aux règles du genre, tout en trouvant une atmosphère originale. D’où par exemple le travail sur le décor du roman, dans cette ambiance ouatée, hallucinée, quasi « hypnagogique », c’est-à-dire plongée dans cet état entre le sommeil et le rêve, avec ce personnage de Jeanne, insomniaque, un peu alcoolique, en deuil, qui passe dans le livre sans plus arriver à dormir, ou très mal. Mais « Memory » était aussi un prétexte à rentrer dans cette communauté, dans ces drames intimes du souvenir… Or on voit tout de suite qu’il ne s’agit plus du tout du même cadre, du même tempo. J’étais obligé d’évoluer sans cesse sur cette ligne de crête délicate, dont je parle parfois avec mes participants lors des ateliers d’écriture : elle illustre parfaitement le vieux dilemme de la dramaturgie entre psychologie et action. Plus vous développez les personnages, plus vous risquez de ralentir l’action et inversement ; l’enjeu du « bon récit » est d’essayer de marier au mieux les deux dimensions. J’ai donc beaucoup travaillé sur cette balance entre action et émotion, avec également de très fin lecteurs – et sans jamais perdre de vue qu’on restait tout de même dans un polar ! Mais il est certain qu’ici, en tout cas dans ce livre, vous ne trouverez pas ou peu de gore, de pan-pan (un peu quand même !) ou de serial-killers à toutes les pages. Si de thriller il s’agit, au fond, je lui donnerais un autre nom – j’y vois comme le titre le résume un thriller de la mémoire, de notre mémoire, et de ce qu’il restera de nous, ou pas. C’est pour cela que, bien que roman policier ou whodunit, il est aussi, en creux, une réflexion sur notre condition et une invitation à la foi en une « mémoire transcendante », ce qui nous lie à l’intérieur et au-delà de nos vies et de nos mémoires individuelles, où que nous soyons dans l’espace, et surtout bien sûr, dans le temps…….

Encore un grand merci à vous Simone pour la finesse et l’engagement de votre lecture !:))

C’est moi qui vous remercie pour cet entretien tellement riche et approfondi, double plaisir avec d’un côté la lecture d’un très bon livre et votre rencontre qui complète si bien le propos. Merci !

Voici ICI un lien qui vous en dira plus sur Arnaud Delalande, ainsi que sa page FB

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