« Arpenté » – Alain Fraudiger, éditions La Baconnière

« Tout ceci doit être considéré comme vécu par un personnage de trois à sept ans.

« C’est en toute première année scolaire, pendant la récréation. Je suis assis par terre, dans la cour de l’école du village d’Orzens, dans le Gros-de-Vaud. Mon grand frère et notre ami Alexandre sont non loin de moi, il y a du gravier, et depuis ma position assise je brasse et fouille le sol. Je m’arrête et attrape un petit morceau de métal, une tige enroulée sur elle-même, ensuite coudée en dessinant un cadre de chaque côté de ce rouleau. Je joue un moment avec ce trésor, et toujours assis et sans bouger, je continue à fouiller le sol, il y en a quelques autres de ces pièces de métal. Ce sont des articulations de pinces à linge – ici on les appelle plutôt des « pincettes » – à ressort, dont les deux pièces en bois ont dû se perdre. »

Ainsi débute ce petit livre surprenant qui m’a tout de suite accrochée, dès la première petite phrase qui indique l’âge du narrateur dans son récit.

Récit d’enfance, oui, mais qui passe avant tout par la perception, tactile, olfactive, visuelle de l’environnement, le récit aussi donc d’une « géographie » à hauteur d’enfant. Je trouve cette idée formidable, touchante, tant chacun peut s’y retrouver. Je n’étais pas certaine en le commençant de lire ce livre jusqu’au bout, mais il n’a fallu que 5 ou 6 pages pour me capter totalement. Pourquoi? Parce que chacun de nous pourra s’y remémorer des miettes de vie. Dont moi-même. Le goût des choses:

« Je connais déjà les glaces, les glaces fusées surtout, ou alors la glace vanille ou chocolat qu’on mange parfois après le repas pour le dessert. Mais là, cette glace, d’un jaune orangé, est au « fruit de la passion ». Je la goûte, et – une extraordinaire explosion gustative en bouche – je découvre une saveur toute neuve et intense: le fruit de la passion! Une des choses remarquables dans ce goût outre son parfum et sa force aromatique, outre son absolue nouveauté, est le fait qu’il se forme sur le tard, comme un arrière-goût, dans un deuxième temps – et qu’il n’en explose que plus fort. »

Je suis finalement peu atteinte par la nostalgie de mon enfance. Si elle n’est pas toujours douce, notre environnement peut devenir un refuge, l’endroit où l’on se rassure, où les objets, les paysages, sont protecteurs. Et aptes au rêve et à l’imagination:

« Entre les racines d’un arbre, je dépose un jour au pied de l’arbre une petite voiture jaune, une Dyane, Citroën 2CV. C’est pour les lutins: je crois vraiment les voir, je crois voir une minuscule porte pour entrer chez eux, ce sont mes parents qui me parlent de ces lutins et moi je les vois, comme pour le cochon du village. La vision est-elle d’abord affaire de parole? Ce n’est même pas croire, croire est totalement court-circuité, les lutins sont là et je les vois, à partir du moment où on en parle. »

Dans le cas de l’auteur, il a clairement a eu une enfance choyée, attentive mais assez libre. Liberté d’explorer, d’expérimenter, de s’approprier ce qui l’entoure. Il nous raconte ici la découverte du monde par tous les sens. Il serait assez vain de faire long sur cet ouvrage, à moins de faire de la redite. La musique:

 » D’ailleurs une autre chanson de 1984, entendue ici et là, allait prendre encore plus de place dans cette voûte émotionnelle: « Un autre monde », de Téléphone. Ce morceau, avec cette voix venue comme de si loin, « Je rêêêêêvaaaaais…d’un autre monde »,  me bouleversait de beauté et me touchait profondément, et très longtemps je l’ai conservé comme un trésor de splendeur dans mon cœur, sans pouvoir le réentendre très souvent car je ne connaissais personne qui ait possédé le disque. »

J’y ai aimé ce que j’ai retrouvé de mes plus jeunes années, de mes premiers souvenirs. Comme l’auteur, à la campagne, avec des fermes aussi, avec de petites routes, des sentiers, et une cour de récréation, des forêts et des champs. 

Je vous insère ici quelques extraits caractéristiques. Ce n’est pas un roman, mais il y a du romanesque, de la poésie dans les découvertes de ce petit garçon, il y a des personnages marquants aussi. L’éditeur en dit:

« Il a quatre ans, il est assis par terre dans une cour et c’est son premier souvenir. Il évoque le sol comme élément primordial de cette période de vie, au sens propre comme au figuré. Le narrateur s’aventure dans ce territoire d’enfant, si souvent parcouru et si  précisément connu. Resurgissent alors les impressions de ces premières expériences: le rapport fort et sans filtre à la nature et aux lieux et surtout, la naissance des relations affectives. »

« Le ton joyeux du récit est celui de l’âge des découvertes et de l’émerveillement, qu’Alain Freudiger rend dans une langue sans affèterie à hauteur de vue d’un jeune garçon. Dans ce récit sociologique d’une enfance dans les années 80, on oscille entre le piquant de Colette et l’acuité de Perec. »

Ces quelques phrases résument bien le récit. Il vous suffit maintenant de le lire et d’accompagner ce petit garçon dans sa découverte du monde qui l’entoure. J’ai beaucoup aimé le faire par cette lecture inhabituelle. 

« Marcher la vie – Un art tranquille du bonheur »- David Le Breton- Métailié/ Suites

« Se mettre en marche »

Comme Ulysse, il est nécessaire parfois d’accomplir le tour du monde et de se perdre en mille folies avant de rejoindre Ithaque. Même si l’issue était au flanc de la colline d’à côté ou sur les berges du fleuve à deux pas de sa maison, il fallait ce détour, parfois au bout du monde, pour en prendre conscience. Ce lieu est toujours innombrable car nous ne cessons de le chercher. Tout voyage participe de cette quête d’un lieu où exister se ferait en toute évidence dans une sorte de reconnaissance immédiate et de ravissement. Chacun cherche le lieu de sa renaissance au monde. Une sorte de magnétisme intérieur nous guide, une volonté de chance à saisir en toute confiance. »

Un ouvrage qui m’a absolument emballée tant je m’y suis trouvée, retrouvée. Autant vous dire qu’à peine ce livre refermé j’ai été saisie d’une furieuse envie de partir dans un de ces lieux où j’ai vécu, ressenti, expérimenté ce dont parle l’auteur avec tellement de poésie et de justesse. Une des choses les plus difficiles pour moi durant ce long confinement a été ce pitoyable kilomètre et cette heure misérable qui étaient censés nous oxygéner et nous dérouiller les jambes dans notre décor habituel.

 « Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j’imagine, comme je pense par une sorte de mobilité de l’être et de besoin de légèreté. »

Georges Picard- « Le vagabond approximatif »

 

David Le Breton a déjà une œuvre conséquente au sujet de la marche- sans parler de son impressionnante production sur d’autres sujets-. Si j’ai bien compris la marche a été dans sa jeunesse un moteur, un secours, une acquisition de liberté et de connaissance de soi et du monde au sens le plus large, de tout ce qui est la vie. Une médecine douce en quelque sorte.

 « Certes, une marche régulière contribue à la santé, mais s’y astreindre pour cette seule raison serait une forme de puritanisme, un devoir à accomplir propice à l’ennui.

Le marcheur se met à nouveau debout, il reprend corps, il mobilise des ressources demeurées inconnues s’il était resté sédentaire et emprisonné  dans les mêmes routines, il redécouvre son corps sous un autre jour, et nombre de maux liés au manque d’exercices physiques s’effacent au long des heures et des jours.Cet effort n’est jamais vécu comme tel, la marche n’est pas un devoir, mais un jeu, un détour pour trouver l’insouciance qui fut celle de l’enfance avec parfois des comportements exubérants dans la solitude, souvent sans témoin, où l’on danse, où l’on chante, dans l’oubli radical des exigences de présentation de soi qui sont au cœur du lien social.»

Et aussi, dans le chapitre « Marcher pour guérir », Primo Levi, libéré d’Auschwitz:

« J’avais marché pendant des heures dans l’air merveilleux du matin, l’aspirant comme un médicament jusqu’au fond de mes poumons délabrés. Je n’étais pas très assuré sur mes jambes, certes, mais je sentais un besoin impérieux de reprendre possession de mon corps par la marche, de rétablir le contact rompu depuis presque deux ans avec les arbres, l’herbe et la lourde terre brune où l’on sentait frémir les germes de vie, avec le souffle puissant qui charriait  le pollen des sapins, de vague en vague. »

 

Je crois bien que l‘auteur a ici abordé absolument tout ce que peut représenter le fait de marcher. Du premier chapitre, «  Se mettre en marche » au dernier « Mélancolie du retour », tous les aspects sont regardés et contés, largement illustrés de citations venues des nombreux auteurs qui ont écrit sur leurs expériences. Des plus fameux, R.L.Stevenson, Jacques Lacarrière, Thoreau ou John Muir à des auteurs plus « confidentiels », rien que pour les références proposées ce livre est une mine d’or, pour des voyages immobiles, ceux que nous, amoureux des textes faisons grâce à la littérature, mais aussi bien sûr pour les nombreux chemins cités à pratiquer et ce dans le monde entier.

Des remarques étonnantes, comme ici Hazlitt en 1822, « qui se décrit comme un homme éminemment sociable » sur la solitude et non sans humour:

 «Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul. Je ne vois pas en quoi il serait spirituel de marcher et de converser en même temps. Quand je suis à la campagne, je souhaite végéter comme elle. Je ne suis pas là pour critiquer les haies et le bétail.»

À propos des lieux, lumière, temps qu’il fait, l’auteur cite Henry Miller en Grèce :

 « Ici, la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre porte et fenêtre du cœur, dénude, expose, isole dans une félicité métaphysique  qui éclaire toute chose à son insu (…).En Grèce, on est pris du désir de se baigner dans le ciel.On voudrait se débarrasser de tous ses vêtements, prendre son élan et sauter dans l’azur (…) Pierre et ciel, ici, se marient. »

Sur le paysage, Albert Camus:

 « Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m’emplissait d’une vie odorante et j épousais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres.Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. »


La philosophie, la psychologie et la poésie sont amenés simplement, de manière compréhensible et claire. Il est bien sûr aussi question d’écologie et de sciences sociales, l’auteur relate les expériences menées avec de jeunes gens à la dérive, il parle des malades en rémission ou pas qui se lancent sur le Camino
 ou autre grand itinéraire et peu à peu oublient les douleurs physiques ou morales, il parle aussi de notre temps qui nous laisse plus souvent statiques que mobiles. Ce livre parle de vivre ! C’est un livre absolument lumineux. Il serait idiot de paraphraser, j’ai préféré mettre quelques extraits, illustrer de morceaux choisis, et de quelques photos personnelles.
Marcher…s’ancrer, appartenir au monde, se recentrer pour mieux s’ouvrir à l’univers, y retrouver notre place dans le mouvement de nos pas, le rythme de notre souffle et de notre cœur qui bat. Se taire et écouter, sentir et ressentir. Sous un angle plus personnel, mon plus vif souvenir de cette expérience se situe en Lozère,une marche à deux qui nous amena en lisière de forêt face au plateau doux de l’Aubrac, ondulant sous la brise, l’ombre des nuages flottant sur les pâturages, et un silence comme je n’en ai plus retrouvé, la paix. Je garde depuis profondément en mémoire ces instants où assis sur un tronc, silencieux, nous nous sommes nourris de cet air aux parfums d’herbe et de résine, de la brise sur nos joues et du silence. Un temps réparateur.

Dans « Que ma joie demeure», Jean Giono:

« Les hommes, au fond, ça n’a pas été fait pour s’engraisser à l’auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller dans sa curiosité, connaître, c’est ça connaître. »

Découverte enthousiasmante de cet auteur, de cet homme solaire écouté il y a peu sur Arte ( merci Arte! ). Merci aussi aux éditions Métailié d’éditer des ouvrages d’une telle qualité.

Dans sa conclusion bouleversante:

 « Plus jeune je suis parti pour un voyage que je pensais sans retour. Je voulais disparaître . C’était au Brésil. J’y ai fait ma traversée de la nuit pour me convaincre de vivre. J’éprouvais la beauté de villes comme Rio, Recife, Sao Luis, Belem, Manaus, je marchais sans fin mais rien à l’époque ne ralentissait ma chute, le sentiment que mon existence n’avait pas de sens. C’est le retour seulement qui m’a soudain donné la conviction d’une sorte de renaissance, d’une ordalie favorable. Les voyages, même en Amazonie, sont les déguisements subtils d’une sorte d’immobilité. Ils ne mènent jamais qu’à soi quel qu’en soit leur itinéraire, même le plus invraisemblable. Mais ils sont des révélateurs d’une alchimie intérieure. Finalement le vrai voyage c’est de se quitter soi, non de partir ailleurs.[…]
Même si au fil du temps j’ai trouvé un centre de gravité, encore aujourd’hui, quand je suis seul, je marche sans fin dans les villes ou ailleurs. À toute marche il manque un pas de plus qui amène à la reprendre demain et encore. Toutes donnent envie de recommencer. »

Un livre magnifique, une ressource infinie, en écrivant et en le feuilletant à nouveau, j’en suis encore très émue. Gros coup de cœur… Je vous renvoie à un article que j’avais consacré à R.L. Stevenson, personnage fascinant, et à l’exposition permanente qui lui est consacrée à la mairie du Monastier sur  Gazeille, en Haute-Loire, petite ville qui fut le point de départ du voyage avec Modestine.

 

« En finir avec Eddy Bellegueule » de Edouard Louis – Seuil

 

eddyMe voici bien embêtée…Mais ce n’est pas la première fois, allez ! Je me lance !…Je viens de passer un moment sur les articles de presse, élogieux pour la plupart, les blogs de lecteurs en tous genres, des avis plus partagés… Vous voyez, je vais  prendre des pincettes, parce que j’ai toujours ce sentiment d’être illégitime pour donner un avis sur un livre qui a été salué…Et d’autant plus que  » c’est du vécu » et alors là, je me sens carrément pas humaine…

Il s’agit d’un roman… Pour moi, il faudrait préciser : autobiographique, par souci de véracité. Quelle est la part du réel et celle de la fiction ? Car en l’occurrence, c’est important, parlant de personnes réelles, non ? Et disant ce que dit Edouard Louis.

J’ai écouté avec grand intérêt Edouard Louis – Eddy – à la radio, à la télévision, et j’ai trouvé intéressant et touchant ce qu’il racontait. J’ai lu son « roman », et ce fut un peu redondant parce qu’il avait tout dit devant les micros, mais j’ai lu. Je ne peux pas dire que j’ai ressenti une énorme émotion, que j’ai frémi aux horreurs qu’il raconte, en résumé, je n’ai pas trouvé l’écriture très bonne, pas trop aimé le style – s’il y en a un – et si la description de son milieu, de son enfance, de sa famille sont d’une dureté implacable, je n’ai pas été émue.  Désolée, mais je ne peux pas le dire autrement. Par contre, son livre est dédié à Didier Eribon, sociologue et auteur de « Retour à Reims », qui qualifie son propre ouvrage d’auto-analyse ( lire l’article d’Annie Ernaux ) et ce qualificatif me parait indéniablement honnête et précis.

retour_a_reimsEt ce livre-ci, bien que n’étant pas un roman, m’a touchée par contre au plus profond, parce que la langue, même si c’est celle de l’analyse, est bien plus aboutie, que l’auteur est plus distancié, que tout y est plus fin et sensible,  » un livre de réflexion théorique », qui – il faut le souligner tant c’est rare – a rencontré un grand écho public. Bref, plus littéraire, au fond, bien que ne se nommant pas « roman ». Bien sûr, on ne peut pas nier le but « thérapeutique » que le livre d’Edouard Louis peut avoir pour lui, même si le remède ne fonctionne peut-être pas toujours. Je ne vais pas résumer la teneur, tout le monde en a entendu parler, mais bien sûr, c’est une histoire affreuse, et j’ai pensé qu’ Edouard Louis a  écrit ce livre dans un état de colère, de rage à peine contenues et qu’il y manque quelque chose…Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant, mais il m’y a manqué l’émotion, l’empathie, voilà…Je constate encore une fois que l’autofiction me déçoit souvent, et il en paraît beaucoup. Ici, il a manqué la qualité d’écriture ( en tous cas, ça ne m’a pas convaincue ) , sans doute l’inexpérience de l’auteur, l’énorme rage qui l’habite, on peut presque dire : la haine; en 200 pages, le livre me semble inabouti, il aurait  sans doute mérité d’être plus travaillé, je ne sais pas…Une polémique s’est engagée entre l’auteur et le journaliste auteur d’un reportage  pour le Nouvel Obs’ ( qui a interrogé la famille d’Edouard Louis, sa mère en particulier ) . Est-ce dû à cette hésitation entre fiction et réalité qui lui a valu ça ? Je ne sais pas, cette polémique n’influence en rien mon point de vue. Si c’est un roman, il manque de travail. Le contenu, on n’en doute pas, est authentique, c’est la forme qui me pose problème. En gros, quand Edouard Louis dit qu’il écrit de la littérature, je veux bien, mais je ne trouve pas ça bien écrit, et je veux bien l’excuser, c’est un premier roman, pas réussi à mon goût. J’ai préféré l’entendre raconter.

Juliet-Lambeaux-01Dans le récit autobiographique, avec une qualité de style très très supérieure, je vous conseille « Lambeaux » de Charles Julliet, bouleversant, ça a été pour moi une découverte magnifique et Charles Julliet est un auteur qui mérite d’être lu et connu. Un véritable et grand écrivain.

On dira qu’Edouard Louis est jeune, a écrit dans l’impulsion et on peut le comprendre. Fera mieux la prochaine fois !