« Herbier du souvenir » -Jean-François Beauchemin, édition Québec Amérique

Herbier du souvenir par Beauchemin« Le soir où mon frère est mort de son inconsolable chagrin, les dernières feuilles se sont un peu inclinées et, dans les arbres, la communauté très tendre des oiseaux a interrompu son chant. Partout, la nature se recueillait, comme cela arrive chaque fois qu’une âme qui a été beaucoup aimée quitte le corps qui l’abritait. J’avais espéré pouvoir accompagner cette âme jusqu’au seuil de l’au-delà, puis l’observer, ne fût-ce qu’à travers mes larmes, s’éloigner dans les lieux pâles et indéterminés de l’éternité. Ce privilège m’a été refusé. »

On peut dire que ce bouleversant roman est la suite du Roitelet.
L’auteur raconte ici son chagrin, et égrène les souvenirs, bons ou moins bons de ce frère tant aimé, il se penche avec douceur et chagrin sur sa vie à ses côtés, vie hantée par la maladie.

Avec l’infinie tendresse du grand frère, lJean François Beauchemin égrène ainsi les souvenirs, avec la douceur de cette plume si tendre, si imagée, tellement sensible.
De souvenir en souvenir, il fait le récit d’un amour très fort, que la maladie ne peut atteindre vraiment, mais qui malgré tout parfois se pose en barrière entre eux, les deux frères, sans colère, sans rancoeur, mais avec de l’angoisse et de la peine.

Car le Roitelet est mort, vous l’aurez compris, deux ans déjà et la peine reste là. Alors pour s’aider à revenir au monde, le frère élabore un herbier fait de souvenirs avec son Roitelet, et ainsi revient à la vie, doucement, aidé des siens, son épouse, les voisins, le chat…

Jean François fait si bien dire « je » à son personnage narrateur qu’on ne voit que son visage à lui quand il raconte.

« Je ne tentais pas de le raisonner, ou de le convaincre que ce qu’il ressentait ou exprimait n’avait pas de sens. J’entrais avec lui dans la petite pièce mal éclairée de son angoisse, j’ouvrais l’unique fenêtre et, pendant une heure, nous contemplions ensemble le parterre de fleurs assoiffées qui s’étendaient là aux pieds de son âme. Mon front contre le sien, j’essayais de faire passer de son esprit au mien un peu de ses pensées abîmées dans le chagrin et la colère. Il m’est arrivé dans ces moments là de pleurer avec mon frère. »

C’est quelque chose qui m’a toujours interrogée : je me demande toujours si le narrateur, c’est lui, ou un personnage fictif; ou une part de lui et de l’invention, ou si tout n’est qu’invention. Mais au fond, qu’importe. Car toujours cet écrivain à mon sens peu commun – ses descriptions de la nature, des gens, des animaux, sont toutes si saisissantes..- ce poète, donc, écrit si bien qu’on croit totalement tout qu’il se raconte, lui, sa vie, ses proches, la nature…mais je sais que non…enfin peut-être un peu? Le mystère persiste, mais je crois avoir lu quelque part que c’est bien de la fiction. Et le mystère, c’est stimulant!
Tout ce que je sais, avec certitude c’est qu’une fois encore l’enchanteur Beauchemin m’a émue, m’a attendrie, bref, toujours le même infini plaisir à le lire. La fin est sublime, je finis ce post avec un bel extrait:

« J’aurai longtemps vécu dans une sorte de silence fondamental, qu’un grand coup de tonnerre est un jour venu fracasser. J’entends encore, deux ans plus tard, le grondement de cette déflagration lentement s’évanouir dans les lointains. Mon sentiment est que cet écho ne cessera tout à fait de se répercuter sur les murs de ma vie qu’à la toute fin, quand je franchirai à mon tour le tourniquet menant à ma mort. Si tout se passe comme je l’espère, je retrouverai alors mon frère, après l’avoir bien cherché, sur la rive brumeuse d’un petit lac de l’au-delà. »

Ce roman m’a considérablement émue, touchée, merci Mr Beauchemin.

 

« Etranger à la dérive » – James Lee Burke – traduction de Christophe Mercier (anglais ) – Rivages /Noir

Étranger à la dérive par Burke« Cette année – là, aucune saison ne ressemblait à ce qu’on en attendait. Les journées étaient chaudes et l’air difficile à respirer sans foulard, et les nuits froides et humides, la toile à sac mouillée que nous devions clouer sur les fenêtres raidie par le gravier soufflé en nuées venues de l’ouest dans un bruit pareil à celui d’un train qui grince à travers la prairie. »

Cette lecture a été un moment qui m’a coupée du monde, je m’y suis immergée sans résistance. Si ce roman ne met pas en scène Robichaux, on y retrouve Weldon Avery Holland alors jeune homme, chez son grand-père, dans une « rencontre » avec Bonnie Parker et Clyde Barrow. Puis on retrouve le garçon devenu homme et soldat, de retour des Ardennes.Il rentre de cette guerre avec Rosita Lowenstein qui échappe ainsi au camp d’extermination.
Naît alors une histoire d’amour qui ne faillira jamais, intense, folle et lumineuse.
Mariage au Texas, et puis l’aventure de l’exploitation pétrolière. 

Le talent de cet écrivain est ici flamboyant, à travers cet homme épris de liberté, de justice et si amoureux de Rosita. Comme vous le savez, les mois qui viennent verront mon activité de blogueuse s’effacer peu à peu, mes posts seront moins denses.
Je crois que toutes et tous connaissez cet écrivain si humaniste, à l’écriture souvent pleine de poésie, mais aussi de colère retenue. Un regard aussi sur la seconde guerre mondiale et l’ignominie allemande, à bas bruit prolongée dans certaines catégories d’américains.
Ce roman mêle remarquablement une intrigue basée sur l’exploitation pétrolière, le monde de chacals qu’elle contient et les coups vaches de toutes sortes, mais aussi, et pour moi surtout, c’est un roman d’amour fou, où la corruption de la police et du « monde des affaires », le racisme, ne parviendront pas à séparer Weldon et Rosita. Beaucoup de morts – à la fin – l’écriture est magnifique et vraiment, j’ai pris un grand plaisir à lire cette histoire, et ai été souvent très émue aussi. Un très beau et bon roman, riche, sensible et fort. Et une fin magnifique, je ne peux mettre toute la page, alors juste ce passage sublime teinté d’une douce ironie:

« Tous ces événements ont eu lieu dans une autre époque. Malgré la guerre le pays conservait son innocence quant à son potentiel, à la façon dont un enfant qui ne connaît pas sa force peut se montrer à la fois innocent et destructeur. Les salles de bal et les pistes de rollers comme celles où grand-père était tombé étaient remplies de jeunes gens à qui la belle saison semblait éternelle. Depuis les rives du Jersey jusqu’à Pacific Palisades Park, on entendait toujours une musique d’orchestre de nature collective, une célébration de nous-mêmes et de notre victoire sur des forces nationalistes qui auraient fait du monde un camp d’esclaves.

Un crépuscule de western de la couleur d’ailes de flamands roses ne signifiait pas une fin, mais un commencement, une invitation à partager la promesse glorieuse qui attendait les jeunes et les heureux. La nationale 66, le Painted Desert, Hollywood, nous appartenaient à tous. Si nous doutions de cette vision paradisiaque, tous les soirs la radio nous rassurait et nous répétait que nous faisions partie d’une communauté étendue dans laquelle chacun avait pour voisin une star de cinéma. »

 

« Les guerriers de l’hiver » – Olivier Norek – Pocket

« La lumière pleut sur ses yeux fermés, sur son corps allongé au coeur arrêté.
Autour de lui, le dernier jour de la guerre jonche le sol de dépouilles par milliers, déposées à la surface de la neige rouge.

Il n’est personne parmi les autres. Ni plus précieux, ni plus important. Mais ailleurs, il pourrait être un père, un frère, un ami ou un mari. Ailleurs, il est tout.

Dans la mort, seuls leurs uniformes les distinguent. Ils étaient ennemis, ils sont désormais allongés côte à côte. Ici, leurs mains se touchent, là, leurs visages éteints se font face.

Voilà tout un hiver qu’ils s’entretuent. »

Je ne vais pas faire un long article, parce que ce roman, absolument remarquable, je ne peux que vous conseiller de le lire et en tous cas moi, je n’ai pas lâché l’histoire terrible ici contée avant de l’avoir finie.
Ce roman extrêmement documenté raconte comment Staline a voulu s’emparer de la Finlande entre 1939 et 1940.  Voici David contre Goliath, une Finlande petite, plutôt rurale, pays de neige et de glace durant de longs mois, mais où vivent de très bons tireurs, chasseurs. En particulier un jeune homme nommé Simo Haÿhä, surnommé La mort blanche, devenu une légende. Tireur incomparable, il vise, tire et atteint toujours sa cible, et ce sans broncher. Si je précise ceci, c’est qu’il va jouer un rôle majeur dans cette guerre, il fut un héros national, indéniablement.

« Comme à chaque nouvelle mission, Simo apprenait et se perfectionnait. Deux jours plus tôt, il avait « spotté » un observateur russe, sa position révélée par la vapeur de son souffle, loin de ses lignes, planqué derrière un monticule de neige. Voyant s’élever le petit nuage, Simo avait tiré au jugé, sans même voir sa cible, et de l’autre côté du monticule, le Russe s’était écroulé.

Toute erreur de l’ennemi devenait un enseignement pour le jeune soldat, et depuis, Simo confectionnait de petites boules de neige tassée qu’il mettait dans sa bouche et qu’il laissait fondre afin de ne pas être trahi par les trente-sept degrés de son souffle. »

J’ai rarement lu sur un sujet historique comme celui-ci mais là, à peine débutée ma lecture, je n’ai pas pu la lâcher. Pour plusieurs raisons, la première étant le sujet qui fait penser que l’histoire se répète avec la Russie, toujours avide de conquête à peu près à n’importe quel prix, humain surtout. La seconde c’est l’écriture d’Olivier Norek, précise, délicate, sensible, et évidemment on sent derrière des masses de recherches . Et puis une grande intelligence augmentée de grandes connaissances ( j’ai lu quelques articles de journaleux chicaneurs: sans commentaires ), sans nul doute l’auteur a fouillé son sujet à fond et en rend un récit passionnant, terrible, où l’histoire du monde rejoint celle des gens ordinaires qui ne demandent qu’à vivre paisiblement dans leur pays.

On va assister à ce qui est aussi une guerre d’usure, avec à leur profit la connaissance du territoire, glace, neige, froid, relief, forêts… ainsi les Finlandais, jeunes pour beaucoup, hommes et femmes, vont mener un combat sans faille car ils sont soudés, solidaires, vigilants . Ils endurent tout avec un courage sidérant, une volonté de fer, eux les gens du petit pays contre le géant russe, et si vous lisez ça, vous verrez, c’est admirable. Quant à l’auteur, que dire sinon que son écriture rend un hommage bouleversant aux combattants de ce pays glacé, qu’il nous parle d’histoire en nous glissant dans la peau de ces héros finlandais, d’une ténacité, d’un courage et d’une solidarité inouïs. La fin, sur un champ de bataille silencieux jonché de mort:

Mannerheim

« Il faut toujours un premier mort, le voir de ses yeux, pour vraiment croire à la guerre. Et il en faut un dernier pour conclure.
À Kollaa, Yrjö fut celui-ci. 

Quelques minutes avant 11 heures, il avait affronté un soldat d’infanterie russe, ils avaient tiré tous les deux, et tous les deux s’étaient blessés mortellement.

Puis l’on hurla de joie au silence revenu. Des deux côtés du front.
La lumière se mit à pleuvoir sur les yeux fermés d’Yrjö, sur son corps allongé au cœur arrêté. Autour de lui, le sol était jonché de dépouilles par milliers, déposées à la surface de la neige rouge.
Il n’était personne parmi les autres. Ni plus précieux, ni plus important . »

Oui, j’ai adoré cette lecture, j’y ai appris beaucoup de choses, et puis bon : l’écriture de cet auteur sert si bien cette histoire bouleversante et instructive. Plein de passages sont surprenants – je pense aux pages où, à Paris , Lino Ventura participe à un combat de boxe avec des parieurs pour récolter de l’argent en soutien à l’armée finlandaise.

LAPATOSSU2_1937

« Ainsi, au sein de la guerre s’en jouait une autre, faite de fausses informations et de manipulations contre laquelle la Finlande avait imaginé une nouvelle unité: la Brigade Anti-Dépression, aussi nommée Brigade Contre le Mal du pays avec à sa tête l’Officier de la Vérité. De ligne de front en ligne de front, il parcourait la Finlande, donnant aux soldats les dernières nouvelles des villes, démystifiant les rumeurs, coupant la tête aux « on-dit » et parsemant le tout de petites histoires drôles, ce qui n’étonnait personne, car beaucoup connaissaient cet Officier de la Vérité sous un autre nom, celui de « Lapatossu », le clown star du cinéma comique qui avait conquis le coeur des Finlandais depuis près de dix ans. »

J’ai dit que je ne ferai plus d’article aussi développés qu’avant, je tiens parole. Mais je conseille vraiment ce livre remarquable, qui m’a bouleversée souvent, une histoire et des faits qui semblent hélas devoir continuer à persister dans le monde. 
Mais avant tout, je suis épatée par l’écriture d’Olivier Norek, ainsi que par la maîtrise de son sujet.

Un très grand plaisir de lecture et beaucoup de choses apprises.

Note de l’auteur:

Ceci est un roman.
Cependant, les dialogues proviennent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens.
Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote.

Aucun acte de bravoure n’a été exagéré.
Si ces événements ont bien un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde.
La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment. »

Hymne national finlandais:

https://youtu.be/6cgNLVkYvFk?si=kchwL5bckPjmhW3X

« Celle que tu vois » – Catherine Prasifka -Globe -traduit de l’anglais par Laetitia Devaux (Irlande)

« Ceci est pour toi. Et pour moi »

Tu t’en souviens?
Pourquoi tu ne t’en souviens pas?

« Le sentier qui mène à  la plage est dangereux.Tu l’aperçois par la vitre de la voiture, il serpente entre deux vieux murets de pierre. Tu détaches ta ceinture et repêches ta chaussure droite sous le siège. […].
Le caméscope est calé entre Evan et toi sur la banquette arrière par une bouteille d’eau et une serviette pliée. Tu l’attrapes avec précaution et tu caresses son boîtier en plastique noir comme tu le ferais avec un animal apeuré. »

Un gros coup de coeur pour ce roman, lu d’une traite, sur un sujet qui à mon avis n’a pas souvent été abordé aussi bien, aussi finement et profondément.

Une jeune fille, fascinée par l’image, sur la plage des vacances, le caméscope de ses parents entre les mains. Elle filme. Sur la plage donc, sa famille et son petit frère, Evan et puis son meilleur ami Lorcan .
Plus tard, alors qu’elle n’a que sept ans, son père lui offre un PC, sur lequel elle joue avec des jeux d’enfant, des petits personnages colorés, etc…Puis se lassant, elle explore. Et ainsi va commencer une progression attisée par sa curiosité insatiable pour arriver  quasi inévitablement à des choses…clairement pas de son âge. cet extrait assez long suffira à comprendre:

« Au début, tu ne comprends pas ce que tu as sous les yeux; l’image est tellement étrange que les ombres et les lignes se mêlent et que les formes n’ont plus de sens. Il y a du beige, du marron, du rose. Tu crois discerner un visage, de la peau. C’est comme une illusion d’optique. Presque comme un poulet cru chez le boucher.
Tu tournes la tête, puis tu reviens à l’image. et tout à coup, tu vois une femme agenouillée, la caméra au-dessus d’elle. Sa silhouette se détache de l’amas de chair. L’espace d’un instant, tu imagines tenir la caméra comme tu l’as déjà souvent fait. Tu te représentes la scène en dehors de cette image, comme si tu y étais.

Les cheveux de la femme sont repoussés en arrière, et gras. Elle est mouillée , rouge et nue. Tu la fixes sans comprendre ce que tu regardes. »

Ce qui me surprend dans ces débuts sur internet de la fillette, jeune fille, c’est le peu de prévention des parents, le peu de vigilance. C’est la question qui me reste après cette lecture qui m’a parfois coupé le souffle. Je ne vais pas écrire un long post, ce roman est un voyage dans la tête d’une enfant, puis adolescente, adorable, qui, seule découvre les versants sombres du Net, à un âge bien trop précoce. Elle est certes très intelligente, mais…on va la suivre, la voir grandir, aller à l’école, puis au collège, puis au lycée, avec des ami-e-s, comme Kate. Les amitiés deviennent compliquées pour notre jeune fille qui a tant de secrets. On va suivre sa vie bien cachée à sa famille – que je trouve un peu inconséquente – celle du net, des rencontres plus ou moins sordides. Je crois que je n’ai encore jamais lu un livre sur ce sujet, et celui-ci m’a bousculée, bouleversée.

Je crois qu’il est d’abord d’une grande finesse, qu’il est délicat et d’une justesse qui fout des frissons. Parce qu’on l’aime cet adolescente, elle est très attachante, on a peur pour elle. Enfin moi, j’ai eu peur pour elle, pensant au monde réel dans lequel nombre d’ados se laissent emporter. Et ce sera son cas.
Ce roman parle de la découverte du corps qu’elle habite mais aussi, et surtout, de l’estime de soi, du respect de soi , du piège de l’image et des réseaux qui exposent au grand jour et au grand nombre des choses relevant de l’intime, sans réelle conscience ici de la jeune fille qui vit sur internet, son monde parallèle, textos, photos, conversations…Le petit frère qui grandit, Evan, voit sa soeur dériver, il sait qu’elle ne va pas bien:

« Tu as déjà publié un truc sur les réseaux sociaux? te demande Evan. T’as rien de mieux à faire?

-Mêle-toi de ton cul. »

Tu rafraîchis jusqu’à recevoir une notification de Jack.

-Merci, lui dis-tu.

-Ouais.

_ Vous êtes trop chelous. »

Evan pose son sac à côté de toi et s’éloigne sur la plage. Tu regardes son dos rapetisser. il est devenu très grand, même si ce n’est pas l’impression qu’il donne.

C’est comme si , ces derniers temps, une part de lui avait disparu. Ça fait des mois que vous n’avez pas eu de vraie conversation; vous n’avez rien à vous dire. Cette plage est peuplée de fantômes, des versions de vous-mêmes qui correspondent à la dernière fois que vos pieds ont foulé ce sable. L’espace d’une seconde, tu revois Evan petit garçon, seau jaune à la main. »

Bref, je ne dis pas plus, ce roman m’a bouleversée, il est d’une force rare dans sa façon de relater sans commenter et sans inclure de jugement. A aucun moment j’ai ressenti de la colère contre cet jeune fille, à aucun moment je l’ai « rejetée », mais au contraire, je l‘ai aimée comme si elle était ma fille. Imaginer …ce qu’on lit, si elle était ma fille. L’absence des parents dans cette histoire m’interroge aussi. alors on écoute les sentiments et pensées de la jeune fille – qu’on voit grandir jusqu’à l’université – la prise de conscience à un moment critique de ses errements, plutôt qu’erreurs  ceux qui l’emmènent vers une réelle destruction d’elle-même. Pas juste de son corps, mais de sa pensée, de son intimité, de sa vraie personnalité. Jusqu’à ce « trou dans son ventre » dont elle parle souvent. Heureusement la fin est lumineuse, le chemin de la jeune fille, devenue jeune femme, a été semé d’égarements, d’une sorte de quête obscure, d’une perdition. 

Je crois que je n’ai jamais lu un roman aussi beau sur un tel sujet, aussi dur, mais aussi tendre et empathique pour le personnage principal, une figure que je n’oublierai jamais je crois. La fin, sur la plage de l’enfance, avec Lorcan, l’ami, l’amour de toujours:

« Il t’aide à te relever et vous quittez les rochers. La marée est haute, la plage a changé. Il ne reste plus qu’une fine bande de sable où les gens sont assis, tout le reste est submergé. Ici, le changement est constant; tu ne comprends pas comment tu as pu mettre autant de temps à t’en rendre compte et à l’accepter. Tu patauges, tes pieds s’enfoncent dans le sable et y laissent des empreintes éphémères.
« Je pense qu’il y a assez de fond pour qu’on aille sauter du promontoire. Ça te tente? demande Lorcan.

-D’accord. Si tu sautes avec moi. »

Tu te mets en maillot et, lorsque tu passes la main sur ton ventre, elle ne trouve que ta peau lisse. Tu n’as plus peur. »

Magnifique, et cette belle chanson de Henri Tachan, « L’adolescence »

 

 

« Les amours en fuite » – Kevin Barry, éditions Métailié, traduit de l’anglais (Irlande ) par Carine Chichereau

                                 « Un

Premier contact

Un soir sur Wyoming Street traînait un type avec une vraie tête d’Irlandais, une espèce de vieux fou ridicule affublé d’un accoutrement de haillons incongrus et de peaux crasseuses avec des touffes de poils qui lui sortaient des oreilles et des yeux brûlants comme des astres en fusion; pris par une espèce de transe il avançait en titubant et en vacillant sur ses bottes abîmées tel un gosse grandi trop vite dans un cauchemar, un gamin idiot complètement détruit, et il vantait sa marchandise d’une douce litanie clair –

« Pa-taaaates?

Patates chauuuudes?

Un penny la patate chauuuude? »

Alors autant vous dire tout de suite que j’ai fermé ce livre de dingues à grand regret. De dingues, oui, car voici un roman américain écrit par un irlandais et on a là toute la folie – plus ou moins douce – de ce mélange explosif et pour moi fort réjouissant.
Cela faisait un moment que je n’avais lu un peu d’Amérique, cette Amérique qui sous une plume irlandaise prend des airs extrêmement sauvages et rudes, – je veux dire encore plus que ce qu’elle est déjà – une Amérique bien alcoolisée évidemment et ici avec pas mal de morphine dans les veines. En tous cas dans les veines de Tom Rourke car il faut bien ça pour endurer la vie de ces lieux peu accommodants. Voici cette écriture qui touche au sublime, et une ébauche de portrait:

« Il portait son feutre à larges bords légèrement de travers ce qui donnait une touche un peu triste, et son caban en tweed vert mousse et une chemise de toile noire, et ses yeux avaient l’éclat sombre de la poésie lyrique d’une tombe trop précoce – il fut satisfait de cette inspection.

Il palpa son couteau Barlow pliant à manche oblong dans une poche puis sa boîte à opium dans l’autre et se sentit rassuré. »

Tom Rourke, homme de peu de principes, va tomber amoureux fou de la jolie Polly Gillespie, mais hélas si cette jolie fille est ici, c’est pour épouser son promis, un capitaine. Bien établi et respectable, le pauvre homme va vite déchanter. La jeune femme ne manque pas de ressources pour leurrer cet homme naïf, avant même sa bouillante rencontre avec Rourke. Alors qu’il lui apporte les photos de son mariage, de nos jours, on dirait, « grosse drague »:

« Je crois que vous me regardiez, ajouta-t-il.

Dès cette première visite il l’embrassa furtivement. Elle ne s’écarta pas ni ne lui rendit son baiser. De nouveau le nuage noir. Ce genre de sentiment pesant. Et puis il s’en alla et elle n’y pensa plus guère ni ne s’inquiéta. […].Elle ne pensait pas qu’il reviendrait pourtant le lendemain il était de retour.

« Le capitaine est là? demanda-t-il.

Vous savez bien que non, répondit-elle.
Et elle voulut lui bloquer le passage mais il entra quand même et il se pressait contre elle et elle le repoussa et c’était à moitié sérieux et à moitié par jeu. Ils luttaient et riaient en même temps. Et puis il  l’embrassa pour de bon et avant même qu’elle comprenne ce qu’elle faisait elle lui rendait son baiser avec un supplément. »

Voici donc les aventures de Tom Rourke, buveur, chanteur, compositeur, auteur de lettres d’amour et brusquement fou amoureux. Et comme l’amour parfois est contagieux, voici la mignonne Polly qui lui tombe dans les bras sans hésiter -ou si peu – et qui va laisser en plan le capitaine et le confort, et partir à l’aventure avec Tom.

C’est bel et bien un véritable amour fou, vibrant, une exaltation vitale, un élan qui fera du chemin de ces deux êtres une aventure amoureuse, mais aussi une aventure mentale, charnelle, une frénésie survoltée. Défiant tous les obstacles, tous les dangers, ignorant le temps, les intempéries, les mauvaises rencontres, la violence un peu partout, ce couple vibrant de vie et d’amour m’a emportée avec lui et j’ai été très triste que ça finisse. Quand l’histoire de ces amants devient légende et voyage:

« Par l’entremise d’un long relais de sources invérifiables la nouvelle du destin des amants voyagea à travers le haut pays pour revenir enfin à Butte, et là au fil des tours et détours des murmures elle passa par les tabourets de bar et les coins de rue où elle devint encore plus embrouillée et noire comme le cul du diable au point qu’il n’était plus possible de faire la part de la vérité et des menteries. Mais bon, là encore c’était souvent le cas dans la ville au coeur noir. »

Voici un roman où la vie est intensément vivante (oui, je sais…), où les personnages si bien dépeints, souvent plus par leur tempérament que par leur physique, sont si charnels qu’on les voit et qu’on les entend… Voici un roman absolument remarquable par son écriture sensuelle et sans tabous, tout y est odeurs, visions, voix, peaux, ce roman m’a enthousiasmée à un très haut point. Kevin Barry sait insuffler la vie, donne à entendre les voix, pas une nano seconde d’ennui, ah je n’avais pas envie de le fermer ! Bon, besoin de vous dire que je le conseille?
Géniale lecture!