« Sois sage, bordel ! » – Stina Stoor -éditions Marie Barbier, traduit sous la direction d’Elena Balzamo

« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.

Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »

Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.

La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden –  où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.

Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte. 

« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.

-Et pas des jouets pour les gosses!

Non, pour sûr.

-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.

C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.

Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »

Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle  « Parcours balisé »

« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »

Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise, l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.

Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:

« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »

Une  bien étrange histoire…

Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge. 

Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.

Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père:

« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You

« Inflorescence » – Raluca Antonescu -éditions La Baconnière

« LE GOUFFRE

Jura, 1911

Elle coupa à travers bois et pressa le pas. Le plateau s’ouvrit brusquement et la lumière crue l’obligea à plisser les yeux. En baissant la tête, elle traversa un champ parsemé de touffes d’herbes jaunies. Agitées par le vent, elles lui firent penser à des crinières. Elle ralentit, essoufflée. Ce n’était plus très loin.

Même à bonne distance, elle crut sentir les relents putrides qui remontaient du trou. Cet endroit était malsain. Le Gouffre du Diable, le nommait les gens, ce n’était pas pour rien. »

Gros gros gros coup de cœur pour ce livre que je n’ai pas pu lâcher. Ce n’est pourtant pas un livre plein d’action ou d’un suspense haletant. C’est un texte d’une grande beauté, plein de vie(s) et d’amour; c’est un livre rattaché aussi à la nature, aux jardins, aux arbres en particulier, et ce beau titre, « Inflorescence  » joue sur cette image de la tige sur laquelle naissent de part en part des fleurs.

Cinq parties, chacune commence sur le Gouffre, avec une image en noir et blanc

Des fleurs, quatre femmes, Aloïse, Vivian, Catherine, Amalia, et je rajoute Suzie et celle qui nous est présentée, au bord du Gouffre, dans le Jura en 1911, Pierrette, la mère d’Aloïse . Cette femme, jeune et déjà mère plusieurs fois, use des plantes pour tenter d’avorter de ce énième bébé qui a germé dans la fertilité de son ventre. Ce Gouffre sert de tombeau aux bêtes mortes dans les fermes, c’est un charnier profond, nauséabond, et source d’histoires, il est la gueule du Diable.

« Étendue sur l’herbe détrempée, elle tremblait de tout son corps. Elle allait être châtiée pour avoir osé demander une faveur au gouffre. La menace d’une punition lui écrasa la poitrine et elle comprit qu’elle ne lui survivrait pas. Elle se précipita à genoux et se signa, encore et encore. Plaquant son visage à terre, elle sentit contre ses lèvres la glaise froide. « Je vous en supplie mon Seigneur, je vous en supplie… »Sa prière portait en elle toute la ferveur dont Pierrette était capable. […] À ce moment- là, la vie en elle palpita, un regain de sang lui monta au visage, un soulagement détendit ses membres et lui procura une légère ivresse. Le Seigneur l’avait entendue, il était de son côté. Elle sentit contre sa joue la caresse divine de brins d’herbe vert amande. Elle en arracha une poignée et la fourra dans sa bouche, les mastiqua à peine, les avala d’un bloc.

Elle se releva, le nez et le front boueux. Forte d’une conviction désespérée, elle se pencha en avant et envoya un gros crachat verdâtre dans la gueule du Diable. »

Ainsi commence donc ce livre qui passe dans les années 10, 20, avec Aloïse et  Suzie dans le Jura, à la Patagonie avec Catherine en 2008, avec Vivian à Genève à la même époque, en passant par les années 60 avec Amalia. Je ne vous dirai rien des liens qui unissent ces femmes, car si on se doute de certaines choses, elles ne s’éclairent qu’à la fin. C’est d’une infinie beauté et d’une grande finesse. On s’attache très fort à ces femmes ( mon attachement le plus grand va à Aloïse )

« Elle cassa la coquille avec les dents. La chair du gland, avec sa texture dense et beige, était fort appétissante. Elle croqua un morceau et le mâcha lentement. Son palais s’emplit d’une amertume piquante et elle recracha plusieurs fois. La bouche ouverte en grand, elle grimaça. L’âpreté des tanins lui rigidifiait la langue. Elle ouvrit en deux un fruit d’églantier et, après avoir enlevé les graines et surtout les poils, le suçota pour chasser le mauvais goût. L’acidité sucrée de la baie lui parut encore plus fabuleuse.[…] »

et même à Amalia qui comme vous le verrez est à mon sens très traumatisée, très fragile au fond, et finalement très touchante. En terrible fée du logis, elle peut sembler quelconque et peu intéressante, et même antipathique mais ce livre est si bon que non, pas du tout, au contraire il faut aller regarder au cœur des fleurs, dans les espaces entre elles, au plus près de l’inflorescence pour en saisir l’architecture et le comportement.

Voici donc des femmes et des jardins. Vivian n’en a pas, mais elle sera invitée dans celui de son beau-père François, un fan du pesticide. Vivian, entre les chiens multicolores d’Ada et le jardin de François:

« Maintenant, dans ma vie, j’ai deux fauteuils. Ma vie sociale s’est rétrécie au point de tenir en équilibre dans ces deux espaces minuscules. Lorsque je me laisse choir dans le fauteuil d’Ada, autour de moi ça grogne, ça feule, ça bave, ça lèche, ça renifle, ça pue. Je m’en extrais avec des traces de terre, de mucus et un nombre inimaginable de poils collés à mes habits. Le fauteuil dans le jardin de mon beau-père grince lorsque je bouge. Ce qui m’oblige à rester le plus immobile possible, le grincement étant comme un rappel de mouvements inutiles. François s’affaire autour de moi. Un tourbillon qui coupe, arrache, cisaille, creuse, tasse, enfonce, redresse, attache. Et moi, à part vaguement observer ses gestes, je ne fais rien. Je suis comme une de ses plantes, une vie immobile qui se laisse agiter par les éléments extérieurs.

L’ennui est un état très confortable. »

Vivian porte un gant perpétuel sur une de ses mains. Son amie Ada est un peu dingue, elle qui teint ses chiens en couleurs vives. Vivian enterre sa mère Amalia au premier chapitre dans lequel elle apparait avec son amie et ses animaux bariolés et qu’elle vient de rompre avec Matt; elle s’interroge sur sa vie

« Une fatigue totale me submerge, je ne bougerai plus de cette position. Voilà, ma mère est morte et enterrée, me dis-je juste avant de fermer les yeux. ».

Catherine est une jardinière, partie suivre Julian en Patagonie, elle s’occupe de serres et s’est donné pour mission de replanter des arbres là où ils ont brûlé. Personnage de « mauvais » caractère, brusque, dure, mais avec elle-même aussi. Une véritable et ardente amoureuse de la nature, elle travaille à lui garder vie. Page 215, chapitre avec l’histoire de la pie et Catherine adolescente, extraordinaire.

« Catherine se souvient d’avoir pleuré longuement le départ de la pie, à la fois de soulagement qu’elle fut épargnée, et de désespoir mordant. Son arrivée tonitruante lui avait démontré à quel point elle se sentait seule et inappropriée. Elle s’était sentie plus proche de cet oiseau qu’elle ne l’avait été d’aucun enfant du lotissement. »

Amalia dont je vous ai déjà dit deux mots, et puis Aloïse et sa boiterie, qu’on suit de son enfance terrible à la vieillesse. Aloïse est la quintessence de l’inflorescence dont il est question, elle est la sommité de la tige. Je n’oublierai pas mademoiselle Suzie, celle qui prendra Aloïse sous son aile, celle qui avec la petite bancale imaginera un jardin, celle dont la petite admire les bottines cirées, celle qui voudra remettre droite et debout cette étrange enfant qui se nourrit de plantes sauvages. Merveilleux personnage, Suzie…Émouvant couple, Suzie et Aloïse.

« Elles recensèrent les plantes qui étaient arrivées. Elles étaient au nombre de deux cent trente-cinq. Avec plusieurs lots de la même espèce. Celles dont elles ne savaient rien, elles décidèrent de les planter à la fin, dans les endroits qui restaient disponibles.

Une pluie diluvienne retarda les plantations pendant deux jours. Elles s’installèrent sur le banc à l’abri de l’auvent et Suzie en profita pour relire à Aloïse des passages de son livre.

L’imitation joue un grand rôle dans les jardins. Mais il ne faut imiter que la nature, ne pas chercher à copier le jardin de son voisin et ne prendre que ce qui va au caractère particulier du lieu. Tu te souviens? Quel est à ton avis le caractère particulier de notre lieu?

-L’eau répondit Aloïse sans hésitation.

-Pourquoi?

-Il y a de l’eau juste en dessous, une source pas très loin de la surface. Il y a des roseaux là-bas, et des endroits qui ne sèchent pas. C’est pour ça qu’il y a le puits.

Mademoiselle regarda Aloïse, d’une façon qui lui fit détourner les yeux. Elle sentit ses joues chauffer.

-Alors on bâtira des îles, murmura Suzie. »

Cet extrait est caractéristique de la double lecture qu’on peut faire de ce livre, qu’on doit faire je pense, dans cette analogie entre la terre et ce qui s’y développe, selon de nombreux facteurs, et la vie de ces femmes. Enfin, je l’ai vraiment perçu comme ça. J’ai omis un mot à propos d’Eveline, la grande sœur d’Aloïse qui partira vivre sa vie, à 17 ans, avec le soldat Émile rencontré au bord du Gouffre, ce gouffre qui après les bêtes mortes se remplit des résidus de la guerre:

« […] Les obus, avec leur forme oblongue, de la taille d’un enfant pour les plus grands, se confondirent avec des corps emmaillotés jetés dans une fosse commune.

Une fois les trois mille tonnes d’obus et de munitions disparues au fond du gouffre, les rails furent démontés en quelques heures. À la va-vite, des grilles furent installées sur tout le pourtour du gouffre. Tout le monde était pressé de quitter cet endroit sinistre. Les camions et la totalité des militaires déguerpirent sans tarder. Éveline les suivit de près.

Après avoir prouvé que la terre possédait la capacité d’avaler les détritus encombrants, le gouffre devint inaccessible. »

Je suis absolument incapable d’en dire plus, il faut vous avancer au bord du gouffre puis au pied de l’inflorescence, et la remonter des yeux pour en saisir la complexité, remonter à la cime, tout en haut de la tige. Tout au long des pages, ce livre nous dit ce que les jardins, de banales plates-bandes aux forêts de Catherine, il nous dit ce qui s’y construit, s’y reconstruit, il nous parle de filiation, de la sève et de la vie, tout autant que de la mort. Avec en fond la menace du gouffre et l’usage qui s’en fera au fil des décennies. J’ai quitté à regret, mais vraiment à regret ces femmes que j’ai toutes aimées. Vivian qui à la fin de l’histoire relance une vie qui vient de se transformer soudain, après une révélation…Et je dois dire que j’aimerais assez savoir ce qui va se passer…mais je doute d’une suite, j’ai ici de quoi rêver et imaginer. C’est parfait.

Vraiment une grande réussite littéraire pour l’histoire, pour les sujets abordés, pour ces femmes, ressenties si proches de moi en les regardant vivre. Pas une seconde d’ennui et de l’émotion tout le temps. Bravo, bravo !

NB: très intéressante bibliographie sur le gouffre de Jardel (dont l’auteure s’est librement inspirée ) et autour de la botanique.

J’écoute Rameau: Les sauvages, Forêts paisibles, extraits des Indes galantes

« Grise Fiord » – Gilles Stassart – Rouergue Noir

« Guédalia, ton visage contre la congère, tes yeux scellés par la glace qui a pris sur tes cils, tu es résolu. Sous la barre des -35°C, frissons, vasoconstriction, baisse de la tension artérielle. Il disait. Tu laisses glisser ton corps vers l’engourdissement. Derrière tes paupières cousues, à travers les longues mèches de chien autour de ta capuche qui s’agitent dans le vent, tes pupilles prisonnières cherchent la lumière. Tu comprends mieux pourquoi maintenant. Comment, peu importe. Mais pourquoi on meurt de froid. La dernière lueur d’un ciel confit dans la grisaille. Cette dernière lueur, la dernière lueur de ton dernier jour, caresse ta rétine. Tu vas mourir. »

J’ai commencé ce livre, j’en ai lu la moitié par petits bouts alors que quelques soucis me taraudaient et je me suis dit non, ce n’est pas comme ça que je dois entrer dans un tel roman. Il lui faut, il mérite de la concentration, une immersion totale, et rien qui ne vienne parasiter le fil de cette écriture, de cette histoire, de ces histoires. Et une semaine plus tard je l’ai repris et terminé en deux jours, des heures de lecture qui m’ont laissée lessivée, mais une lectrice comblée.

Alors je ne vais pas jouer l’érudite ou celle qui connait le sujet sur le bout des doigts, non. Je sais ce que j’ai glané ici et là avec ma curiosité coutumière, mes colères et mes révoltes à certaines images, à certains propos. Je sais bien peu de choses sur le Grand Nord, sur l’Arctique, sur les Inuits et sur leur culture, je ne suis qu’une ignorante, je le sais. Mais par contre je crois savoir reconnaître un grand livre, je crois savoir identifier une écriture exceptionnelle et une histoire qui va rester en moi très longtemps.

Voici ce roman qui m’a laissée pleine de tristesse, de colère et hélas saturée d’un sentiment d’impuissance. Gilles Stassart ne ménage ni le lecteur ni ses personnages, ce qu’il décrit est implacable, et on se dit en fait qu’il n’y a plus rien à faire, que c’est fichu, mort…

Cependant par ces personnages et leurs batailles persiste la vie malgré tout. La vie, une sorte de vie, celle que le monde, blanc la plupart du temps et dit développé, dit moderne, impose au reste de la planète. Les femmes et les hommes dont parle Gilles Stassart, tellement mis à mal depuis si longtemps tentent de s’en accommoder, bien obligés, dans leur élément et leurs coutumes…ou bien est-ce l’inverse, nos modes de vie et de pensée transforment et ces peuples et leur milieu? Les deux évidemment, il y a des résistances heureusement, mais sont-elles à la hauteur des attaques? On perçoit bien que ce peuple Inuit pèse très très peu au regard des intérêts du commerce, de l’argent, du pouvoir… La Terre et sa multitude si riche, si variée, ne valent pas lourd une fois arrachées au sol les richesses qui peuvent gaver les puissants dont la poigne pèse sur tout.

« Ces trusts sont les trusts, ils sont les ogres, leur appétit ne connaît jamais la satiété. Le fait que nous nous détruisions ne les concerne pas, que nous crevions sur la pelouse de leur villa ne fait que gâcher le plaisir décoratif d’un jardin paysagé. Je ne leur reproche pas leur nature. Je sais qui ils sont. Je sais qui est Amarok, le loup noir, et Akhlut, le loup blanc. L’un protège la harde de caribous, sait la faire prospérer, l’autre la consomme pour sa seule satisfaction et détruit par répercussion le chasseur qui en dépend. L’un partage avec, l’autre possède contre. »

L’auteur fait preuve d’une grande finesse et de beaucoup de justesse, ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, n’utilise aucune des grosses ficelles qu’on peut parfois craindre dans ces sujets, mais il sait dire la fragilité et la complexité de ce qui lie les êtres vivants aux lieux, aux temps, aux autres, la complexité des gens eux-mêmes, souvent tiraillés entre diverses aspirations. Rien n’est simple.

L’histoire est celle d’une famille inuit qui vit à Amarok ( Amarok est le grand esprit du loup dans la mythologie inuit, et vous savez quoi ? Si vous tapez Amarok sur votre navigateur, ce qui sort en premier c’est une bagnole; déprimant…) ; cette famille descend de celles et ceux qui furent déportés de force par l’état canadien au Nord du Nord, à Grise Fiord ( j’ai pointé mon stylo sur ces confins glacés).

Les parents sont Jo et Maggie, leurs deux fils Jack et Guédalia. Les deux garçons ont grandi avec les légendes de leur peuple contées par Jo et Maggie; ils ont grandi sur la glace avec le traîneau et les chiens, avec la chasse, le harpon et l’arc. Ils ont mordu à belles dents dans le foie du phoque juste tué. Maggie leur a lu des histoires, et à travers elles leur a transmis une culture, un mode de vie et de pensée; elle et Jo ont voulu que leurs fils étudient et connaissent le reste du pays. Jack ira à Toronto étudier le droit et les sciences politiques, il veut défendre les droits des autochtones, quand son frère Guédalia va à Montréal étudier la biologie et l’anthropologie; lui veut « décortiquer »  les savoirs inuits par le biais des savoirs modernes, et puis il est brillant, il est plus brillant que Jack mais il n’en a pas la stabilité, et je pense même que c’est sa grande intelligence qui, confrontée à certains savoirs, va le faire déraper. Guédalia va sombrer dans l’alcool, la drogue, la violence, et va se retrouver dans la terrible prison d’Iqaluit. C’est à sa sortie qu’on le rencontre au début du roman, au magasin général où il a un travail de réinsertion.

Au fil des chapitres de la première partie, chaque personnage narre une partie de cette terrible histoire, celle de ce peuple au travers de celle de cette famille, de tous ces gens déplacés et devant alors s’adapter aux conditions toujours plus extrêmes, pour se nourrir d’une part et pour combattre la solitude et l’éloignement. Briser les liens entre les communautés par la distance, un moyen d’affaiblir les velléités de résistance.

On a alors un récit historique, politique – ce livre se déroule au Canada, et même si le Nunavut (« Notre terre ») est devenu un territoire du Canada, et le plus grand, il est aussi le moins peuplé tout en cumulant le chômage, la délinquance, l’alcoolisme et au final un taux de suicide des jeunes importants . Comme je ne veux pas mourir trop ignorante, j’ai lu cette page plutôt sage, mais avec des informations fiables pour les curieux.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas oublier que nous sommes à « Grise Fiord » en littérature et j’ai aimé, énormément aimé l’écriture de Gilles Stassart et les personnages. Cette famille qui va souffrir et parfois se déchirer au-delà du possible – je ne vous dis pas pourquoi – est pourtant emplie d’amour et de solidarité car autrement comment survivre dans ces lieux ? Et puis il y a là les animaux, les chiens de Jack pour les courses de traîneaux, les ours, les phoques, les orques…Et puis il y a Dalia, la vieille chamane venue du Groenland, personnage important qui constitue un axe, une colonne vertébrale dans l’histoire de la communauté et de cette famille.

Toutes et tous, chacun à leur tour, nous livrent les légendes, les croyances, et la vie ici au fil des époques et des épreuves; c’est poignant, et puis c’est beau, et puis c’est très très fort…

La seconde partie est le grand voyage que va entreprendre Guédalia avec Jo sur le traîneau, Dalia qui va se joindre à l’équipage et puis bien sûr les chiens. C’est dans cette seconde partie, dont chaque chapitre a pour titre un mot inuit qui parle de la neige – Nateq, le sol d’un igloo, Piqsiq, neige soulevée par le vent ou bien Qeoraliaq, neige brisée – que le désordre environnemental va se dérouler sous nos yeux inexorablement. Il y a la dureté du climat, le froid intense, la glace qui fouette le visage, toutes choses normales si haut, mais il y a aussi des crevasses élargies, les icebergs qui s’effondrent et qui font qu’on ne peut plus se fier aux cartes, qu’on ne sait plus trop comment procéder pour chasser – même les animaux sont désorientés, la glace qui se met à bouger, crouler partout.

Cette fonte des glaces réjouit les « commerçants » qui bientôt auront une voie royale pour leurs cargos, entre Atlantique et Pacifique; cette fonte des glaces, ce réchauffement ressenti intensément au pôle met des obstacles à la course des chiens et du traîneau, complique la route de Guédalia et de son équipage. Je ne vais pas développer le sujet, chacun comprendra bien en lisant cet exceptionnel roman qui jamais ne donne de leçon, chacun comprendra bien notre part dans ce désastre.

« Quelle chance et quelle catastrophe d’assister au spectacle extraordinaire et inconcevable de la fin d’un monde…Ce morceau de glace était solidaire, il y a à peine dix ans, à des milliers de kilomètres du continent dont il poursuivait la territorialité, participait à la topographie, contraignant les itinéraires des lièvres, des lemmings et aussi des loups, un repaire pour les oiseaux migrateurs et pour les chasseurs d’oiseaux que sont les renards isatis et l’Inuit.[…] Avec la disparition du manteau glacier, la terre est nue, elle a froid.

Chacun cherche l’autre. Les rendez-vous entre les  espèces sont manqués et la rapidité du phénomène fait que personne n’a le temps d’apprendre, d’assimiler, de s’adapter. Le nouveau maître du climat est pris dans un tempo endiablé, proies et prédateurs perdent leur danse. Le glacier me raconte ça avec le feuilletage de ses glaces.[…] Cet immense volume, dont le sommet culmine à une trentaine de mètres, est fragile, aussi fragile que notre culture et notre peuple qui y sont attachés. »

Mais je termine avec Guédalia qui reste le personnage majeur, porteur, passeur de sa nation dans cette histoire, un pont entre deux générations, deux modes de vie – celui des kabloonaks et celui des inuits –  et qui finalement aura su entendre Jo, Dalia, qui aura tiré leçon de l’unique gifle reçue de sa mère. Guédalia profondément attachant, jeune homme perdu, tiraillé, brillant mais ne sachant que faire de ça…et jeune homme plein de chagrin, de déception et de révolte.

Je n’oublierai pas la beauté des paysages, les sculptures naturelles des glaces, la lumière bleue dans l’igloo, les chiens heureux et excités de courir, l’impressionnant ours blanc et la légende de Siqiniq (ᓯᕿᓐᓂᖅ- en syllabaire inuktitut ) , la Femme-Soleil et de Taqqiq, son frère Lune, les règles du Nord:

« Ces règles sont inscrites dans l’histoire qui se transmet de bouche à oreille et nous raconte. La mémoire du premier mot est inscrite dans ceux que tu entends, Guédalia.  Écoute l’histoire. Avec elle, tu apprends non seulement ce qui s’est passé, mais aussi comment l’avenir se déroule. La légende raconte tout, c’est la clef. Si tu fais l’amour à ta sœur, si tu tues ton frère dans la force de son âge, tu blesses la communauté à mort. Tu la menaces. La voix de ton père, lorsque son fil était encore intact, te la racontait, cette histoire. Tu la connais par cœur. »

Je ne sais pas si je suis parvenue à dire à quel point ce roman se démarque, comme il est beau, fort, intelligent, comme on en sort avec un savoir en plus et de quoi se questionner, s’informer encore …Ce que je sais, c’est que c’est de ceux qu’on n’oublie pas, que je n’oublierai pas, un roman noir auquel se mêlent l’aventure, la nature et une communauté qui vaut qu’on la connaisse…Petite fille, j’avais des livres, des albums qui me parlaient d’eux, j’aimais ça.

En lisant, j’ai pensé à ces hommes inuits vus sur un trottoir de Montréal, échoués sur des couvertures, imbibés d’alcool et autres substances de destruction. Cette vision m’a marquée, une telle tristesse sur ce bout de trottoir, quand on vient de l’immensité blanche et froide, mais familière…Par ailleurs, la description dans le livre de ces femmes et de ces hommes sur leur propre territoire ou ailleurs est d’une grande tristesse, c’est une désolation impuissante.

« Abandonnés d’un Nord devenu cruel, avec des logements trop petits pour les nombreuses familles, consanguines, où l’on dort à tour de rôle car la place est comptée, où les hommes violentent les femmes. Où, sous le regard des vieux, les jeunes se jettent du haut des fjords, parce qu’ils ne savent pas à quoi destiner leurs corps pleins de ferveur vitale. On leur donne du phoque bouilli à ces Inuits, ils veulent du phoque cru. Et moi, je salivais à l’idée de frites et de mayonnaise…Cette nation de fantômes erre et peuple les parcs, les stations de métro, s’éthylise à l’occasion, en rêvant de rejoindre des familles hypothétiques, des paysages qui ne sont plus là, et se réfugie derrière l’excuse d’un ticket inaccessible qui l’empêcherait de rentrer. Rentrer pour quoi faire ? »

À écouter…

https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1086506/itinerance-autochtones-inuits-montreal-police-relation

J’aimerais bien que ce ne soit pas ce qu’il reste à voir de ce peuple que Gilles Stassart a dépeint dans toute la richesse de sa culture, de sa mythologie et de sa pensée. 

En ajout : je suis allée voir « La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, film réjouissant, un peu moins cynique que les précédents, très drôle, toujours assez cynique mais plus tendre aussi, et qui se termine gravement avec des visages d’Inuits et d’Amérindiens à Montréal, de ceux que j’ai vus si misérables. 

Le chant de gorge inuit, j’ai opté pour la jeune génération

J’ai marqué je crois bien une page sur trois de ce roman. J’ai eu du mal à choisir les extraits, c’est un très très beau roman, vraiment un gros coup de foudre.

Aller au Nunavut avant qu’il ne coule ? Même pas, évitons ça…

« Willnot »- James Sallis – Rivages/ Noir, traduit par Hubert Tézenas

« Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier. Tom Bales était en pleine partie de chasse matinale quand sa chienne Mattie avait lâché la caille qu’elle rapportait avant de galoper jusqu’à une étendue de terre remuée, d’où elle n’avait plus voulu bouger. Il l’appelait, elle faisait quelques pas vers lui puis rebroussait chemin et se remettait à aboyer et à tourner en rond. C’était l’odeur qui l’avait saisi lorsqu’il s’était enfin approché. De champignon, d’obscurité. De cave. »

C’est seulement le deuxième livre que je lis de cet auteur, le premier dont j’avais brièvement parlé – aux débuts du blog j’étais moins bavarde ! – était « Salt River ». Et je sais aussi que si j’en avais dit si peu, c’est parce que la voix unique de James Sallis n’est pas aisée à commenter. En tout cas, j’ai retrouvé ici cette atmosphère d’un temps suspendu, d’une sorte de calme; ce calme lourd d’avant l’orage, en réalité.

Et pour être claire j’ai adoré ce livre pour ça essentiellement, pour cette ambiance de temps arrêté, mais aussi pour les multiples réflexions sur la vie, la mort, la maladie, la guerre, la morale et la littérature. Le charnier découvert au début du roman est une métaphore de l’enfoui, du silence, de l’oubli et de toutes les horreurs qu’on cache et tait. Enfin je l’ai perçu comme ça en découvrant l’histoire, avec le personnage de Bobby en particulier, vétéran de la guerre en Irak qui réapparaît un jour, seconde mise au jour de l’horreur après celle du charnier. 

Il m’a semblé que tout ce texte tellement subtil est à double lecture, il faut bien sûr lire James Sallis en profondeur et c’est absolument merveilleux d’intelligence et de sensibilité. Il y a le pan roman policier – mais si atypique – et le reste. Pour moi, encore une fois, je ne peux classer ou cataloguer, ce livre est un beau roman.

En bref, nous voici à Willnot (ville fictive), un genre de prototype très intéressant :

« Il n’y a pas d’église à Willnot. Toute une flopée en dehors des limites de la ville mais aucune sur son territoire, par arrêté municipal. Pas de Walmart, pas de supermarché ni de pharmacie en franchise, pas de magasin discount ni de grande surface spécialisée. Pas de panneaux d’affichage, pas de publicité dans les rues, des vitrines sobres. « Je suis monté dans le car en 2002 et j’en suis descendu en 1970″, dit Richard en parlant de son arrivée ici. »

 

Richard est le compagnon de Lamar, le médecin narrateur de cette histoire. Et en matière de tolérance, Willnot se pose là aussi:

« Au fil des ans, à force de me trimballer de ville en ville et d’entendre mes amis me reprocher d’avoir à moi tout seul saccagé leur carnet d’adresses, j’ai progressivement pris conscience qu’aucun endroit où j’étais passé n’arrivait à la cheville de Willnot sur le plan de la tolérance envers sa population. Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »

Cet amour entre Richard ( prof au lycée de la ville ) et Lamar est un havre de paix et de répit pour Lamar en particulier; médecin des corps et des esprits qui voit, entend et du coup sait à peu près tout sur chacun; son intelligence tire les fils et va aux liens qui relient chacun à l’autre, dans l’embrouillamini de ces vies qui composent au final la pelote de la communauté. Lamar est donc un personnage important dans la ville, et il est évident que tous le respectent et l’apprécient. Il est fils d’un écrivain et d’une couturière.

Devenu adulte, voici ce qu’il dit – parlant de son père qui s’envisage lui-même ainsi  :

« Un homme du peuple. Un simple fabricant. Un marginal et un illusionniste de la littérature. Une pie chipant les œufs des autres. Il avait pourtant désiré en secret que je suive ses traces.

Les historiens bricolent des versions contrefaites du passé, réduisent des milliers de ruisseaux à quelques courants principaux et noient des vies réelles, les histoires de tous ces gens qui veulent avancer au sein d’un monde qu’ils connaissent par des récits truffés de grandes idées et de nobles motivations. Nos efforts pour comprendre les autres sont constitués des mêmes matériaux douteux. Nous nous préoccupons de quelques aspects choisis de la vie d’un individu, disons les dix traits dominants d’un boulanger, et nous nous brossons son portrait à partir d’eux. Alors que nous sommes tous des masses grouillantes de contradictions. Et de surprises. »

Remarquable analyse, non ? Et tout est de cet ordre dans ce court roman; ainsi Richard a un jeune élève de douze ans manifestement très précoce et très doué qui sert de vecteur à l’auteur pour développer quelques réflexions. Ce garçon, Nathan, a cité dans son devoir un historien marxiste des années soixante qui dit de cette époque:

« L’Amérique a refait ce qu’elle fait depuis toujours. Elle a absorbé la discorde, l’a liquéfiée; elle a mis la rébellion en bouteille et a ajouté de l’eau jusqu’à ce qu’elle devienne potable, inoffensive. »

Lamar, médecin donc et vétérinaire à l’occasion, a vécu un long coma dans son enfance, durant lequel il était « visité » par de nombreux personnages. Il est revenu mais les hantises sont toujours dans ses nuits et Richard est là pour lui tenir la main. Lamar comme les autres n’est pas lisse, et vraiment tout ce livre est exceptionnel par la densité des personnages, par la force qu’en quelques lignes James Sallis parvient à leur donner. Noir oui, mais pas violent, noir comme le cafard plutôt, noir comme la mort au coin du bois, noir comme l’inéluctabilité de la perte, noir comme la condition humaine souvent. Bobby sans doute est cet ange noir qui arrive avec la mort, la peur, l’horreur de la guerre.

Je trouve qu’un livre comme celui-ci est suffisamment rare pour le recommander absolument. Vous remarquerez aussi dans les courts extraits partagés avec vous que l’humour n’est pas absent et est de la même belle intelligence que le reste. Aucun mot de trop, aucun qui ne manque non plus pour dire à travers Willnot et sa population ce qu’est la vie. La phrase clé choisie en 4ème de couverture : « La vérité est que la vie ne peut en aucun cas être comprise. »

Roman existentiel qu’une enquête policière amorce et c’est un très joli choix pour descendre dans les esprits des habitants de Willnot ( le nom de la ville est pas mal non plus ). Je vous laisse découvrir les femmes et les hommes de Willnot, le shériff Hobbes et les autres, Dickens le chat du couple et une fin superbe.

Vrai coup de foudre pour tout ce qu’est ce roman et pour tout ce qu’il dit .

Comme son article est bien plus riche que le mien en connaissance de l’œuvre de James Sallis et qu’il complète assez bien le mien, lisez  chez Nyctalopes ce que dit Wollanup.

« -Il t’arrive de repenser à ton enfance, Lamar? À cette part essentielle de notre vie qui nous manque?

-Comme je te l’ai dit, je n’en ai jamais vu l’intérêt. Je n’en ai jamais eu envie. Je me suis construit sans éprouver ce besoin-là. S’il nous manque quelque chose? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres? Ça nous permet de nous faire une idée de ces vies qu’on ne peut pas vivre. »

Et pour finir:

« Une vieille chanson passait sur la bande FM, « Storms Never Last Do They Baby » et quand Richard grommela : « Tu parles, bien sûr que si », je mis un moment à comprendre qu’il s’adressait à la radio. »

« Elle se baissa pour ramasser son sac à bandoulière.

« Il paraît que votre ami et vous recueillez les animaux errants.

-Nous aussi, nous sommes des animaux errants. » »

Un livre qui reste en mémoire avec une grande force.