« Les amours en fuite » – Kevin Barry, éditions Métailié, traduit de l’anglais (Irlande ) par Carine Chichereau

                                 « Un

Premier contact

Un soir sur Wyoming Street traînait un type avec une vraie tête d’Irlandais, une espèce de vieux fou ridicule affublé d’un accoutrement de haillons incongrus et de peaux crasseuses avec des touffes de poils qui lui sortaient des oreilles et des yeux brûlants comme des astres en fusion; pris par une espèce de transe il avançait en titubant et en vacillant sur ses bottes abîmées tel un gosse grandi trop vite dans un cauchemar, un gamin idiot complètement détruit, et il vantait sa marchandise d’une douce litanie clair –

« Pa-taaaates?

Patates chauuuudes?

Un penny la patate chauuuude? »

Alors autant vous dire tout de suite que j’ai fermé ce livre de dingues à grand regret. De dingues, oui, car voici un roman américain écrit par un irlandais et on a là toute la folie – plus ou moins douce – de ce mélange explosif et pour moi fort réjouissant.
Cela faisait un moment que je n’avais lu un peu d’Amérique, cette Amérique qui sous une plume irlandaise prend des airs extrêmement sauvages et rudes, – je veux dire encore plus que ce qu’elle est déjà – une Amérique bien alcoolisée évidemment et ici avec pas mal de morphine dans les veines. En tous cas dans les veines de Tom Rourke car il faut bien ça pour endurer la vie de ces lieux peu accommodants. Voici cette écriture qui touche au sublime, et une ébauche de portrait:

« Il portait son feutre à larges bords légèrement de travers ce qui donnait une touche un peu triste, et son caban en tweed vert mousse et une chemise de toile noire, et ses yeux avaient l’éclat sombre de la poésie lyrique d’une tombe trop précoce – il fut satisfait de cette inspection.

Il palpa son couteau Barlow pliant à manche oblong dans une poche puis sa boîte à opium dans l’autre et se sentit rassuré. »

Tom Rourke, homme de peu de principes, va tomber amoureux fou de la jolie Polly Gillespie, mais hélas si cette jolie fille est ici, c’est pour épouser son promis, un capitaine. Bien établi et respectable, le pauvre homme va vite déchanter. La jeune femme ne manque pas de ressources pour leurrer cet homme naïf, avant même sa bouillante rencontre avec Rourke. Alors qu’il lui apporte les photos de son mariage, de nos jours, on dirait, « grosse drague »:

« Je crois que vous me regardiez, ajouta-t-il.

Dès cette première visite il l’embrassa furtivement. Elle ne s’écarta pas ni ne lui rendit son baiser. De nouveau le nuage noir. Ce genre de sentiment pesant. Et puis il s’en alla et elle n’y pensa plus guère ni ne s’inquiéta. […].Elle ne pensait pas qu’il reviendrait pourtant le lendemain il était de retour.

« Le capitaine est là? demanda-t-il.

Vous savez bien que non, répondit-elle.
Et elle voulut lui bloquer le passage mais il entra quand même et il se pressait contre elle et elle le repoussa et c’était à moitié sérieux et à moitié par jeu. Ils luttaient et riaient en même temps. Et puis il  l’embrassa pour de bon et avant même qu’elle comprenne ce qu’elle faisait elle lui rendait son baiser avec un supplément. »

Voici donc les aventures de Tom Rourke, buveur, chanteur, compositeur, auteur de lettres d’amour et brusquement fou amoureux. Et comme l’amour parfois est contagieux, voici la mignonne Polly qui lui tombe dans les bras sans hésiter -ou si peu – et qui va laisser en plan le capitaine et le confort, et partir à l’aventure avec Tom.

C’est bel et bien un véritable amour fou, vibrant, une exaltation vitale, un élan qui fera du chemin de ces deux êtres une aventure amoureuse, mais aussi une aventure mentale, charnelle, une frénésie survoltée. Défiant tous les obstacles, tous les dangers, ignorant le temps, les intempéries, les mauvaises rencontres, la violence un peu partout, ce couple vibrant de vie et d’amour m’a emportée avec lui et j’ai été très triste que ça finisse. Quand l’histoire de ces amants devient légende et voyage:

« Par l’entremise d’un long relais de sources invérifiables la nouvelle du destin des amants voyagea à travers le haut pays pour revenir enfin à Butte, et là au fil des tours et détours des murmures elle passa par les tabourets de bar et les coins de rue où elle devint encore plus embrouillée et noire comme le cul du diable au point qu’il n’était plus possible de faire la part de la vérité et des menteries. Mais bon, là encore c’était souvent le cas dans la ville au coeur noir. »

Voici un roman où la vie est intensément vivante (oui, je sais…), où les personnages si bien dépeints, souvent plus par leur tempérament que par leur physique, sont si charnels qu’on les voit et qu’on les entend… Voici un roman absolument remarquable par son écriture sensuelle et sans tabous, tout y est odeurs, visions, voix, peaux, ce roman m’a enthousiasmée à un très haut point. Kevin Barry sait insuffler la vie, donne à entendre les voix, pas une nano seconde d’ennui, ah je n’avais pas envie de le fermer ! Bon, besoin de vous dire que je le conseille?
Géniale lecture!

« Lalie en l’air » – Anne-Sophie Kalbfleisch – La Brune au Rouergue – Andrea Saltini, pour l’image de couverture

« Aux enfants

qui étaient

qui sont

qui seront »

 

« Ralph

Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »

Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :

« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.

Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »

Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.

Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:

« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »

Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:

« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »

La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. 
Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. 
Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.

Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. 
Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. 
Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage.
Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture.
C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.

 

« Les fantômes de Rome » – Joseph O’Connor – éditions Rivages, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

« Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois.

Les combattants alliés ont débarqué il y a cinq semaines à Anzio, à cinquante kilomètres plus au sud. Leur avancée rencontre une résistance féroce.

Dans la ville en guerre, la contessa Giovanna Landini fait partie d’un groupe de résistants connus sous le nom de « Choeur », qui ont mis au point une filière d’évasion. Leur mission consiste à cacher des réfugiés et à aider des prisonniers alliés à fuir Rome où, sous la férule du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, la situation devient plus difficile de jour en jour. »

Ce roman est une merveille. Je voue une grande admiration à Joseph O’Connor, depuis ma première lecture de cet écrivain irlandais.

Voici la suite de « Dans la maison de mon père », et j’ai retrouvé avec bonheur et même jubilation, la Contessa Giovanna Landini, ainsi que ses « troupes » de résistants. Rome, 1944. C’est l’hiver et la Contessa et ses ami-e-s vivent dans un palazzo glacé et humide. Ce groupe nommé « le Choeur », en référence au livre précédent dans lequel les résistants chantaient en chorale – pour d’autres raisons que l’amour de l’art – ce groupe donc est formé de femmes et d’hommes qui ont mis au point une filière d’évasion. La mission: cacher des réfugiés et des gens recherchés par les nazis, les aider à fuir Rome. C’est  bien sûr un objectif compliqué, périlleux, mais entre les mains d’un groupe soudé, avec de nombreux soutiens, y compris au Vatican.
Rome est occupée par les nazis, les troupes alliées peinent à avancer. La misère a gagné la ville, la faim et la peur règnent. Mais pas pour tout le monde. Les occupants, eux, ne manquent de rien.
Dans ce palazzo en pleine décrépitude – un triste symbole – , cette chère Contessa et ses amis résistent donc et mettent en place un réseau pour permettre des évasions, ce, en plein cœur du Vatican.
Quel bonheur de retrouver cette femme qui a, à mon avis, toutes les qualités pour cette résistance en temps de guerre. Intelligente, diplomate, intrépide, courageuse, c’est elle qui mène le bal, épaulée par ses amis et avec le soutien de l’ Eglise.
Cette lecture a été terriblement captivante ! Quelle merveilleuse écriture, tout est tonique, nerveux, avec les personnages de ce réseau, auxquels on se lie en solidarité.

On retient son souffle et puis l’humour reste présent souvent avec une grande finesse et un sens de l’à propos incroyable. Joseph O’Connor est un extraordinaire écrivain!  – La traduction de Carine Chichereau est brillante, on sent comme elle s’est emparée de cette écriture et de ce sujet, je suis très admirative. –
Mais revenons à Rome, ravagée par les bombes, barrée par les chevaux de frise qui empêchent de vivre et circuler, Rome respire la peur, la contrainte, la misère. Mais la survie s’organise malgré tout.

Un homme va arriver mal en point, dont la Contessa ne sait pas qui il est ni d’où il vient et donc s’il est « fiable »; grièvement blessé, elle ne peut avoir d’informations. Et puis Hauptmann s’installe au palazzo (qui est immense ) et la contessa est sur ses gardes tout le temps. Bon, clairement, ce livre, comme le précédent n’est guère facile à condenser.  Émaillé de personnages fascinants – comme la jeune Manon, chirurgienne – offrant une peinture de cette ville mythique en temps de guerre.  Rome garde tant bien que mal la tête haute dans l’emprise allemande, et puis la Contessa, digne, vaillante, courageuse et tellement intelligente n’a de cesse de lutter.

Manon, l’amitié, la tendresse. » Manon recelait des trésors de bonté. Elle était bien d’autres choses mais, chez elle, la bonté était primus inter pares.
C’était le genre de personne qui, si vous lui demandiez le nom d’un fleuve, s’arrangeait pour ajouter ceux de ses affluents sans que vous vous en rendiez compte. J’avais remarqué qu’elle sautait des repas. Ne fumait pas ses cigarettes pour les laisser à d’autres. Cette abnégation était presque irritante. Elle et Blon semblaient souvent se quereller, comme des sœurs ou des amies intimes. À d’autres moments, toujours comme des soeurs, elles se  complétaient; Manon finissait la phrase de Blon; celle-ci lui tenait les cheveux pendant qu’elle mettait une boucle d’oreille. »

Tout dans ce livre est aventure, tant humaine que guerrière, faite de personnages fascinants – même les « mauvais – qui donnent tout pour la survie, la volonté de défendre la liberté de cette ville et de ses habitants en souffrance.

Un personnage ici règne comme une ombre maléfique, mais hélas bien concret c’est le chef de la Gestapo Paul Hauptmann, dont le caractère est creusé par l’auteur, sa vie privée, sa femme, ses exigences. Hauptmann est un personnage majeur.

Impossible de résumer ce récit complexe, comme l’est la mission du Choeur mené par la Contessa. Tous les jours le réseau doit réévaluer ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, et parfois des décisions sont difficiles à prendre, comme l’opération qui après moult discussions qui sera réalisée par Manon, chirurgienne, mais novice, au son de l’oratorio de Haendel, « Jephtha ». Un passage absolument fascinant.

Que dire, sinon que ce roman est brillant comme peu le sont sur ce sujet, mêlant vie et mort, drame et légèreté – car la vie continue, malgré tout…-, amour, humour, haine, peur, trahison – peut-être – et amitiés indéfectibles, les relations humaines en temps de guerre, à la façon unique de Joseph O’Connor, magistrale.
Je sais bien que je ne creuse pas pour vous l’intrigue en profondeur, volontairement.

Voici un très grand roman d’aventure, d’histoire , d’amitié, d’amour, voici le très grand Joseph O’Connor.

Les mots de la fin, sur une sépulture:

« Un avion traverse le ciel en directionde Shannon, sa longue traînée grise telle une bannière.

Une main sur la sépulture, il regarde vers la montagne.
Un nuage dérive.

Les mouettes s’enfuient.
il prend une balle de golf dans sa poche, la dépose sur la tombe, puis il retourne en hâte à la voiture, car dans l’air, il sent l’odeur de la pluie et le vent qui fraîchit. Il ne faut pas tarder.

Dans la rue, il remarque au loin un homme plus âgé qui discute avec Mr Clifford. Costume sombre, feutre, il se penche à la fenêtre côté passager. Ce n’est pas possible, pense Bruno. Pas après tout ce temps.

Weldrick vient vers lui, les bras ouverts en une invitation silencieuse.

Pendant un long moment, ils ne disent rien. »

Et « Jephta » de Haendel, une interprétation sublime:

Une inoubliable lecture.

 

 

« Aller à La Havane » – Leonardo PADURA- photographies de Carlos T. Cairo, traduction de l’espagnol de René Solis – éditions Métailié

« Voici un livre que j’ai toujours voulu écrire. J’avais besoin de cet exorcisme pour assouvir l’une de mes obsessions les plus persistantes. Et je suis du genre assez obsessionnel. Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris, subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens, comme une bénédiction ou une fatalité sans appel: comme l’eau sur cette île qui nous entoure de toutes parts. c’est un livre qui a commencé à s’écrire, sans que je le sache, il y a plus de quarante ans, quand j’ai griffonné mes premiers textes, récits et reportages, d’atmosphère, ambiances, personnages, histoires et langage proprement havanais. Ou peut-être à-t-il commencé à se rédiger depuis bien plus longtemps, la première fois où j’ai entendu mes parents dire « Aujourd’hui nous allons à La Havane » et où j’ai compris (ou pas ) ce qu’ils entendaient par là. Aller à La Havane? Mantilla, mon quartier, n’était-il pas à La Havane? »  

Mais quel livre ! Je n’ai pas pu le lâcher, juste quand je tombais de sommeil…

L’immense Leonardo Padura ici nous livre sa vie, celle de sa famille, celle de sa ville, celle de son quartier, celle de son pays, celle de ses amis, proches, voisins, celle du peuple de La Havane tout entier. Et la joie de retrouver, émaillant ce récit au long cours, des extraits de ses romans, que j’ai je crois presque tous lus. Retrouver Mario Condé et sa bande, ce fut un bonheur intense à chaque fois et découvrir l’histoire de sa famille aussi. La verve verte de Mario:

« Dis-moi, pourquoi es-tu devenu policier, Pour pouvoir râler et te plaindre toute la sainte journée?
Il ne peut s’empêcher de sourire: c’est la question qu’il a le plus souvent entendue au cours de toutes ses années d’enquêteur, et c’est la deuxième fois qu’on la lui pose aujourd’hui. Il se dit qu’elle, elle mérite une réponse.
– C’est très simple. Je suis policier pour deux raisons: l’une, que je ne connais pas, est liée au destin qui m’a conduit à ça…
-Et celle que tu connais ? insiste-t-elle. Il perçoit l’attente de la femme et regrette de la décevoir.
– L’autre est très simple, Tamara, et peut-être même qu’elle va te faire rire, mais c’est la vérité: parce que je n’aime pas que les fils de pute puissent faire ce qu’ils veulent impunément; »

(1989 « Passé parfait » 2001, page 103 )

Tout ce qu’on ressent, pressent en lisant ces romans, tout est ici mis au jour dans sa réalité historique, géographique, sociologique, et humaniste, forcément, avec cet écrivain si fin dans son regard sur l’humanité. 

Des photos en couleurs (Carlos T. Cairo ) en début puis à la fin du livre ajoutent, pour moi lectrice, une réalité mettant assez vite aux oubliettes l’idée factice qu’on peut avoir de La Havane à travers certains médias . Comme le fait ce livre d’ailleurs. On lit ici une masse d’informations qui surprennent, enseignent, émeuvent, amusent ou affligent. Mais cet écrivain génial parvient à donner un panorama exceptionnel de ces lieux, une histoire vaste, sur un très long temps, les quartiers, les lieux de vie nocturne, le base- ball, la débauche et les trafics, la prostitution, et la musique, la nourriture. De ses changements, mutations, améliorations et déchéances. Ce qui désirait arriver, sous sa plume, non sans une certaine ironie propre à cet écrivain génial:

« Quelque chose était en train d’arriver, quelque chose qui désirait arriver, et La Havane petit à petit arrêtait de ressembler à La Havane. Ou plutôt, rectifia le Conde, la ville commençait à se rapprocher de ce que pouvait avoir de mieux La Havane, cette cité envoûtante, aux parfums, lumières, ténèbres et pestilences extrêmes, l’endroit du monde où il était né et où il lui avait été donné d’habiter durant ses soixante et quelques années de résidence terrestre. (…) Conde n’avait as trop d’efforts à faire pour constater les changements à l’œuvre tout autour de lui. À bord d’une Oldsmobile 1951 au moteur, à la peinture et à l’intérieur refaits devenue taxi sur le trajet entre son quartier périphérique et le Vedado, il suffisait au libraire d’écouter ses compagnons de voyage évoquer tout un tas de souhaits et projets élaborés avec soin. »

Tout, tout est ici dans le décor très réaliste que nous propose Leonardo Padura, et je ne me suis pas ennuyée une nano seconde. Parce que cette écriture est toujours juste, belle, puissante quand elle le doit, douce et tendre à d’autres moments, virulente, car il ne faut pas oublier que le métier de Leonardo Padura est celui de journaliste, qu’il n’a jamais abandonné.

Il me semble un peu vain de tenter un résumé, je ne suis pas journaliste spécialisée en littérature, juste une lectrice éprise de mots, d’histoires, d’émotions, une lectrice passionnée, ça n’a aucun sens à mon avis de tenter de résumer une telle œuvre, une telle vie.

Aussi, je vais vous proposer une page qui pour moi est un condensé de qui est Leonardo Padura, sa pensée, son histoire, sa vision de La Havane, sa ville, sa vie. C’est un auteur absolument magnifique, qui m’a remplie d’émotion à chaque fois que je l’ai lu. Ce long extrait est donc la fin de ce post et une invitation, j’espère, à vous plonger dans cette œuvre, absolument magnifique. Quand vous aurez lu ce chapitre, vous comprendrez alors pourquoi il faut lire ce livre, mais aussi toute l’œuvre du grand Leonardo Padura:

« Si le miracle cubain c’est que les Cubains vivent de miracle, le mystère havanais est que la ville, malgré tous ses malheurs, survit et que, fière de son histoire et de ses origines, de ses évidentes beautés, elle continue à être l’endroit où beaucoup veulent aller, l’endroit où beaucoup d’autres entêtés nous voulons être, malgré tous les malheurs, qui sont nombreux. Et dans mon cas – qui doit aussi être celui d’autres – parce que c’est l’endroit où j’existe et je suis. C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à « aller à La Havane ». Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse: je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas  la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai: en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d »étrangéité ». En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours, ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.Et je le ferai jusqu’à ce qu’on m’expulse à cause de ce que je pense et j’écris ou que moi-même je me déclare vaincu – tout peut arriver -, et alors, de même que plusieurs personnages de « Poussière dans le vent « , je refermerai derrière moi les portes physiques de la ville, seulement les portes de la ville étrangère, parce que je suis convaincu que, où que j’aille, La Havane, la mienne, viendra avec moi. »

Et parce que la musique est omniprésente, ceci:

« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo: