« Etranger à la dérive » – James Lee Burke – traduction de Christophe Mercier (anglais ) – Rivages /Noir

Étranger à la dérive par Burke« Cette année – là, aucune saison ne ressemblait à ce qu’on en attendait. Les journées étaient chaudes et l’air difficile à respirer sans foulard, et les nuits froides et humides, la toile à sac mouillée que nous devions clouer sur les fenêtres raidie par le gravier soufflé en nuées venues de l’ouest dans un bruit pareil à celui d’un train qui grince à travers la prairie. »

Cette lecture a été un moment qui m’a coupée du monde, je m’y suis immergée sans résistance. Si ce roman ne met pas en scène Robichaux, on y retrouve Weldon Avery Holland alors jeune homme, chez son grand-père, dans une « rencontre » avec Bonnie Parker et Clyde Barrow. Puis on retrouve le garçon devenu homme et soldat, de retour des Ardennes.Il rentre de cette guerre avec Rosita Lowenstein qui échappe ainsi au camp d’extermination.
Naît alors une histoire d’amour qui ne faillira jamais, intense, folle et lumineuse.
Mariage au Texas, et puis l’aventure de l’exploitation pétrolière. 

Le talent de cet écrivain est ici flamboyant, à travers cet homme épris de liberté, de justice et si amoureux de Rosita. Comme vous le savez, les mois qui viennent verront mon activité de blogueuse s’effacer peu à peu, mes posts seront moins denses.
Je crois que toutes et tous connaissez cet écrivain si humaniste, à l’écriture souvent pleine de poésie, mais aussi de colère retenue. Un regard aussi sur la seconde guerre mondiale et l’ignominie allemande, à bas bruit prolongée dans certaines catégories d’américains.
Ce roman mêle remarquablement une intrigue basée sur l’exploitation pétrolière, le monde de chacals qu’elle contient et les coups vaches de toutes sortes, mais aussi, et pour moi surtout, c’est un roman d’amour fou, où la corruption de la police et du « monde des affaires », le racisme, ne parviendront pas à séparer Weldon et Rosita. Beaucoup de morts – à la fin – l’écriture est magnifique et vraiment, j’ai pris un grand plaisir à lire cette histoire, et ai été souvent très émue aussi. Un très beau et bon roman, riche, sensible et fort. Et une fin magnifique, je ne peux mettre toute la page, alors juste ce passage sublime teinté d’une douce ironie:

« Tous ces événements ont eu lieu dans une autre époque. Malgré la guerre le pays conservait son innocence quant à son potentiel, à la façon dont un enfant qui ne connaît pas sa force peut se montrer à la fois innocent et destructeur. Les salles de bal et les pistes de rollers comme celles où grand-père était tombé étaient remplies de jeunes gens à qui la belle saison semblait éternelle. Depuis les rives du Jersey jusqu’à Pacific Palisades Park, on entendait toujours une musique d’orchestre de nature collective, une célébration de nous-mêmes et de notre victoire sur des forces nationalistes qui auraient fait du monde un camp d’esclaves.

Un crépuscule de western de la couleur d’ailes de flamands roses ne signifiait pas une fin, mais un commencement, une invitation à partager la promesse glorieuse qui attendait les jeunes et les heureux. La nationale 66, le Painted Desert, Hollywood, nous appartenaient à tous. Si nous doutions de cette vision paradisiaque, tous les soirs la radio nous rassurait et nous répétait que nous faisions partie d’une communauté étendue dans laquelle chacun avait pour voisin une star de cinéma. »

 

« Les fantômes de Rome » – Joseph O’Connor – éditions Rivages, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

« Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois.

Les combattants alliés ont débarqué il y a cinq semaines à Anzio, à cinquante kilomètres plus au sud. Leur avancée rencontre une résistance féroce.

Dans la ville en guerre, la contessa Giovanna Landini fait partie d’un groupe de résistants connus sous le nom de « Choeur », qui ont mis au point une filière d’évasion. Leur mission consiste à cacher des réfugiés et à aider des prisonniers alliés à fuir Rome où, sous la férule du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, la situation devient plus difficile de jour en jour. »

Ce roman est une merveille. Je voue une grande admiration à Joseph O’Connor, depuis ma première lecture de cet écrivain irlandais.

Voici la suite de « Dans la maison de mon père », et j’ai retrouvé avec bonheur et même jubilation, la Contessa Giovanna Landini, ainsi que ses « troupes » de résistants. Rome, 1944. C’est l’hiver et la Contessa et ses ami-e-s vivent dans un palazzo glacé et humide. Ce groupe nommé « le Choeur », en référence au livre précédent dans lequel les résistants chantaient en chorale – pour d’autres raisons que l’amour de l’art – ce groupe donc est formé de femmes et d’hommes qui ont mis au point une filière d’évasion. La mission: cacher des réfugiés et des gens recherchés par les nazis, les aider à fuir Rome. C’est  bien sûr un objectif compliqué, périlleux, mais entre les mains d’un groupe soudé, avec de nombreux soutiens, y compris au Vatican.
Rome est occupée par les nazis, les troupes alliées peinent à avancer. La misère a gagné la ville, la faim et la peur règnent. Mais pas pour tout le monde. Les occupants, eux, ne manquent de rien.
Dans ce palazzo en pleine décrépitude – un triste symbole – , cette chère Contessa et ses amis résistent donc et mettent en place un réseau pour permettre des évasions, ce, en plein cœur du Vatican.
Quel bonheur de retrouver cette femme qui a, à mon avis, toutes les qualités pour cette résistance en temps de guerre. Intelligente, diplomate, intrépide, courageuse, c’est elle qui mène le bal, épaulée par ses amis et avec le soutien de l’ Eglise.
Cette lecture a été terriblement captivante ! Quelle merveilleuse écriture, tout est tonique, nerveux, avec les personnages de ce réseau, auxquels on se lie en solidarité.

On retient son souffle et puis l’humour reste présent souvent avec une grande finesse et un sens de l’à propos incroyable. Joseph O’Connor est un extraordinaire écrivain!  – La traduction de Carine Chichereau est brillante, on sent comme elle s’est emparée de cette écriture et de ce sujet, je suis très admirative. –
Mais revenons à Rome, ravagée par les bombes, barrée par les chevaux de frise qui empêchent de vivre et circuler, Rome respire la peur, la contrainte, la misère. Mais la survie s’organise malgré tout.

Un homme va arriver mal en point, dont la Contessa ne sait pas qui il est ni d’où il vient et donc s’il est « fiable »; grièvement blessé, elle ne peut avoir d’informations. Et puis Hauptmann s’installe au palazzo (qui est immense ) et la contessa est sur ses gardes tout le temps. Bon, clairement, ce livre, comme le précédent n’est guère facile à condenser.  Émaillé de personnages fascinants – comme la jeune Manon, chirurgienne – offrant une peinture de cette ville mythique en temps de guerre.  Rome garde tant bien que mal la tête haute dans l’emprise allemande, et puis la Contessa, digne, vaillante, courageuse et tellement intelligente n’a de cesse de lutter.

Manon, l’amitié, la tendresse. » Manon recelait des trésors de bonté. Elle était bien d’autres choses mais, chez elle, la bonté était primus inter pares.
C’était le genre de personne qui, si vous lui demandiez le nom d’un fleuve, s’arrangeait pour ajouter ceux de ses affluents sans que vous vous en rendiez compte. J’avais remarqué qu’elle sautait des repas. Ne fumait pas ses cigarettes pour les laisser à d’autres. Cette abnégation était presque irritante. Elle et Blon semblaient souvent se quereller, comme des sœurs ou des amies intimes. À d’autres moments, toujours comme des soeurs, elles se  complétaient; Manon finissait la phrase de Blon; celle-ci lui tenait les cheveux pendant qu’elle mettait une boucle d’oreille. »

Tout dans ce livre est aventure, tant humaine que guerrière, faite de personnages fascinants – même les « mauvais – qui donnent tout pour la survie, la volonté de défendre la liberté de cette ville et de ses habitants en souffrance.

Un personnage ici règne comme une ombre maléfique, mais hélas bien concret c’est le chef de la Gestapo Paul Hauptmann, dont le caractère est creusé par l’auteur, sa vie privée, sa femme, ses exigences. Hauptmann est un personnage majeur.

Impossible de résumer ce récit complexe, comme l’est la mission du Choeur mené par la Contessa. Tous les jours le réseau doit réévaluer ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, et parfois des décisions sont difficiles à prendre, comme l’opération qui après moult discussions qui sera réalisée par Manon, chirurgienne, mais novice, au son de l’oratorio de Haendel, « Jephtha ». Un passage absolument fascinant.

Que dire, sinon que ce roman est brillant comme peu le sont sur ce sujet, mêlant vie et mort, drame et légèreté – car la vie continue, malgré tout…-, amour, humour, haine, peur, trahison – peut-être – et amitiés indéfectibles, les relations humaines en temps de guerre, à la façon unique de Joseph O’Connor, magistrale.
Je sais bien que je ne creuse pas pour vous l’intrigue en profondeur, volontairement.

Voici un très grand roman d’aventure, d’histoire , d’amitié, d’amour, voici le très grand Joseph O’Connor.

Les mots de la fin, sur une sépulture:

« Un avion traverse le ciel en directionde Shannon, sa longue traînée grise telle une bannière.

Une main sur la sépulture, il regarde vers la montagne.
Un nuage dérive.

Les mouettes s’enfuient.
il prend une balle de golf dans sa poche, la dépose sur la tombe, puis il retourne en hâte à la voiture, car dans l’air, il sent l’odeur de la pluie et le vent qui fraîchit. Il ne faut pas tarder.

Dans la rue, il remarque au loin un homme plus âgé qui discute avec Mr Clifford. Costume sombre, feutre, il se penche à la fenêtre côté passager. Ce n’est pas possible, pense Bruno. Pas après tout ce temps.

Weldrick vient vers lui, les bras ouverts en une invitation silencieuse.

Pendant un long moment, ils ne disent rien. »

Et « Jephta » de Haendel, une interprétation sublime:

Une inoubliable lecture.

 

 

« Ténèbres et compagnie » – Sigitas Parulskis, éditions Agullo, traduit du lituanien par Marielle Vitureau

TÉNÈBRES ET COMPAGNIE - Agullo Editions« COCHONS

« Ma vie ressemble à un mégot » pensait Vincentas en glanant par terre les restes de tabac écrasé, humides de salive. Comme si ce n’était pas lui qui menait sa propre vie, comme si  c’était quelqu’un d’autre qui agissait à sa place. Et que cet autre n’avait laissé qu’un mégot de la vie de Vincentas, puis l’avait jeté et s’en était allé. Et Vincentas était resté à se consumer. »

Me voici confrontée à un livre dur – pour le sujet – et perturbant – pour la même chose -, une lecture peu habituelle et qui raconte l’horreur. En Lituanie, en 1941, le peuple lituanien participa activement au génocide de la population juive du pays: 94% fut exterminée. Il est vrai qu’on ne connait pas très bien l’histoire de ce pays ni tellement sa littérature – enfin il me semble qu’on ne lit pas tous les jours des infos sur la Lituanie, ni sur sa littérature -.

Il m’a été difficile de lire ce livre, dur, cru, violent, où une histoire d’amour, pourtant, parvient à redonner figure humaine au personnage principal. Lui, c’est Vincentas, photographe.

« Quand la guerre a commencé, il est sorti dans la rue pour la photographier. Les partisans insurgés l’ont arrêté et l’ont accusé d’espionnage pour le compte des bolchéviques. Ils ont voulu l’abattre sur place, mais ils l’ont finalement enfermé dans une geôle. Quand ils l’ont fait sortir et adosser contre le mur, un officier SS l’a sauvé de la mort. »

Qui a « négocié  » sa tranquillité et celle de la femme juive dont il est épris, Judita, en échange de photographies des massacres. Vincentas n’est pas « mauvais » – enfin chacun jugera comme il veut -, mais il obéit, il photographie, parfois essaye d’éviter certains clichés, mais l’allemand veille. Près de la fin, la lettre de Judita, magnifique. Vincentas n’est pas « mauvais », mais enfin, il collabore.

Vous disant ceci, je revis encore le moment où j’ai failli laissé ce livre tant il contient de violence, que les moments d’amour, de tendresse de ce couple plus qu’improbable, ne suffisent pas à faire supporter.

« Sur le lieu de la fusillade se trouvaient également deux lignes de surveillance: la première formée par les policiers lituaniens, la deuxième par les gendarmes allemands avec leurs mitraillettes. Les Juifs devaient entièrement se déshabiller et se mettre à plat ventre dans la fosse. Des bataillons d’hommes s’arrêtèrent au bord de la fosse, quelques Allemands avec des armes automatiques les rejoignirent et soudain trois condamnés se mirent à courir le long de la fosse au lieu de rester allongés. Ils réussirent à s’en échapper, tentèrent de se diriger vers la rivière, mais les tirs se succédèrent et les trois hommes s’effondrèrent. »

Néanmoins je l’ai lu d’un bout à l’autre un après-midi dans mon fauteuil, sidérée. Car il y a tant d’ambivalences, tant d’atrocités, tant de passages où je me suis dit, mais comment, comment, comment est-ce possible…Je vais mettre ici quelques extraits, et ne vais pas écrire bien plus. Pour faire trouver un lectorat à un tel livre, il ne faut pas trop en dire, mais surtout il faut dire que ce photographe navigue à vue – pour ainsi dire – entre la peur qui lui occupe le ventre, et sa capacité à se distancier ( vraiment? pas sûre du tout ). Sans doute, j’aurais pu renoncer au bout de quelques pages, mais je suis obstinée, et je voulais savoir jusqu’à quelles altitudes iraient ces atrocités nazies, et la complaisance lituanienne. Reste cet amour en temps de guerre, quelques pages lumineuses grâce à la belle Judita. Des passages bouleversants, sang et larmes. La lettre de Judita, extrait, assez long:

« Tu as dit qu’il existe des similitudes entre le Christ et le photographe. Ils ne font qu’observer les gens sans pouvoir les transformer ni les aider. Le rat aussi observe. Il attend qu’une miette tombe pour l’attraper. Mais nous ne sommes pas des rats, nous ne sommes pas des idoles que l’on accroche aux murs des temples. Nous sommes des humains. Nous devons faire des choix, nous devons répondre de nos actes. Personne d’autre ne peut le faire à notre place, c’est à nous-même que cela revient.

En quoi es – tu meilleur que ce pervers qui viole les femmes en regardant une tête décapitée? Tu as regardé mourir des milliers de gens, et tu n’as pas fait que regarder, tu as tout capturé avec tes images et ce pour le plaisir de quelqu’un. Et de retour à la maison, tu violais une femme, tout en savourant l’image des mourants dans ta tête. Oui, tu violais, car l’amour mensonger est une violence pire qu’un crime évident. C’est comme si j’avais fait l’amour avec un rat qui avait revêtu provisoirement l’apparence d’un être humain. La guerre fait tomber les masques.

Ne me cherche pas, je ne veux plus te voir. Même si mon cœur se déchire, je ne le peux plus. « 

C’était tout. Rien de plus. Juste une lettre. »

Terrible. Et édifiant.

« Ces féroces soldats  » – Joël Egloff, éditions Buchet-Chastel

« En mémoire de mon père,

Pour ma mère,

Pour Daniel,

Pour Léo et Sacha

Je voudrais retrouver cette lettre. Elle doit être quelque part dans la maison, c’est sûr.  Où pourrait-elle être, sinon?

Je l’ai eue entre les mains, pourtant, cela fait des années, et c’est moi qui l’ai rangée, je ne sais où. Elle était à la cave, auparavant, dans une vieille boîte à chaussures sans couvercle, au-dessus de l’armoire à conserves. C’est là qu’elle se trouvait depuis trop longtemps, livrée aux araignées. Je l’avais lue, puis l’avais remontée à l’étage, pour la mettre à l’abri de la poussière. »

Je n’ai lu qu’un roman de Joël Egloff, « L’étourdissement », un roman incroyable qui reçut le prix du Livre Inter, une histoire que j’avais adorée et beaucoup conseillée. Ici, l’auteur nous raconte l’histoire de sa famille. Cette famille de Moselle qui fut une zone annexée durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est particulièrement l’histoire de son père à laquelle il s’attache. Car celui-ci sera incorporé de force dans l’armée nazie, à 17 ans, et envoyé au front contre les siens. De cette histoire tragique, Joël Egloff écrit un livre extrêmement bouleversant, sur une histoire que je ne connaissais pas. Une histoire si trouble pour lui aussi, si bien qu’il cherche ici à savoir.

« Après la guerre, bien plus tard, lorsque j’étais enfant et que je t’avais demandé, un jour, je ne sais plus quel détail de je ne sais plus quelle bataille, tu m’avais répondu que tu ne savais plus, mais que tu étais sûr d’une chose, en tous cas, et tu me l’avais dit avec solennité et insistance, parce que tu voulais que je te croie, c’était que durant cette guerre, tu n’avais jamais tué personne.

Et comment tu as fait pour l’éviter? t’avais – je demandé, pensant, justement, que c’était inévitable. Je tirais à côté, m’avais-tu répondu, parce qu’il fallait une réponse simple et limpide qu’un enfant puisse comprendre.

Longtemps, elle m’a suffi, et je t’imaginais sur ces champs de bataille t’efforcer de manquer ta cible. »

Je n’ai pas l’intention de résumer ni d’en dire plus, mais cette lecture ne se lâche pas, elle se lit comme un roman , elle nous pousse dans un monde en guerre où les meneurs du jeu, sans états d’âme, utilisent sans vergogne le petit monde impuissant, avec grand cynisme et grand mépris. C’est à la cave que l’auteur retrouvera ce qu’il cherchait; à cause du doute, du soupçon sur la position de son père alors, il veut des réponses aux questions obsédantes qui remplissent sa tête. Son père a fait partie de ceux qu’on nomme les « Malgré nous ».

Minolta DSC

« Après la guerre, longtemps après – tu avais presque soixante ans déjà -, pour ce que les Malgré nous avaient enduré, pour le préjudice moral qui était le leur, l’Allemagne a indemnisé la France.

Alors tu as perçu la coquette somme de 7500 francs, soit 1143,37 euros.

Il y eut encore, ai-je lu, en 1989, le versement d’un petit reliquat de 1600 francs, soit 243,92 euros. Mais de cela, Maman ne se souvient même pas. »

Joël Egloff questionne, veut comprendre, il interroge un passé qui lui semble confus. Et finalement raconte une enfance dans un monde en guerre, les déplacements nombreux, le doute obsédant sur l’histoire familiale, et enfin les réponses. J’ai beaucoup aimé et j’ai été très touchée par ce pan d’histoire, où l’enfance reste l’enfance, même en temps de guerre, très touchée par ce sujet que je ne connaissais pas. 

« Trop humain »- Anne Delaflotte Mehdevi, éditions Buchet-Chastel

Trop humain par Delaflotte Mehdevi« AVE

Suzie étend sa lessive dans le jardin qui donne sur la ruelle derrière, distraite par le manège que mènent une pie et un geai perchés sur le sapin bleu. Sur leur branche, là-haut, le geai a beau se grossir, la pie avance. Un peu inquiète, Suzie va s’en mêler, quand elle distingue la voix de monsieur Peck qui vient de tourner au coin, il vient vers elle.

C’est l’heure de sa promenade, l’homme est ponctuel. »

Un roman plein de charme qui aborde un sujet très intéressant. Qui accompagne le vieux Mr Peck ce jour-là dans sa promenade ? Eh bien c’est son AVE, Tchap.  AVE pour Assistant de Vie Electronique. Tchap est charmant, c’est un humanoïde à visage et corps humain, Tchap est beau ! Et Tchap va faire basculer la vie du paisible, mais un peu mort village de Tharcy. On jase au passage de Tchap, on jase à propos de Mr Peck, mais aussi à propos de Suzie qui passe de plus en plus de temps avec Tchap, trouvant en lui une oreille attentive et sans aucun préjugé.

 » Mais à la fin, c’est à se demander ce qu’on craint, la comparaison? Qui a esclavagisé et esclavagise encore le monde à la première occasion? Qui viole, détruit et pille? Les AVE? Mais le pillage et l’abus, mes enfants, mais c’est à nous qu’il vient comme le goût du miel à l’abeille! Un miel qu’elle produit, et qu’on pille, comme de bien entendu! Toutes ces sociétés fondées sur l’abus, c’est les robots peut-être? Tchap? Un gentleman à côté, je vous dis! Bon, j’arrête là, sinon je vais faire monter ma tension. »

Très intéressant sujet dans l’air du temps mais à Tharcy, avec Suzie et l’oreille attentive de Tchap, on va repartir à rebours du temps. Suzie, cette femme sans âge qui tient le seul café, ex hôtel- restaurant du village, café nommé « Le Bal ». Suzie va trouver en Tchap une écoute – puisqu’il enregistre tout, pour construire sa base de données en quelque sorte-. Le roman, sans négliger l’environnement, intégrant peu à peu des personnages – comme ces jeunes gens qui viennent repeupler un peu le village, rêvant d’une autre vie et d’un autre monde –  le livre donc est prétexte pour Suzie à dire l’histoire de sa famille et plus précisément celle de sa mère à la Libération; les ignominies commises, couvrant de honte, par la suite, ceux qui les commirent . Tchap va devenir pour Suzie une sorte de confident à l’oreille toute neuve, au « jugement » tout neuf aussi, Tchap qui lui sert du « chère Suzie » et nous devient très sympathique par sa vraie capacité d’attention. Mais surtout il pose des questions inédites qui peu à peu amènent Suzie à entrer dans le détail. On lira ainsi l’histoire de cette femme pleine de colère envers certaines personnes, mais qui continue sa vie sans faire de bruit.

« Derrière le comptoir, la vieille essuie les verres. Quelque chose dit à Marius que c’est elle qui se coupe les cheveux. C’est plutôt pas mal, c’est juste que comme les tartes Tatin, ça sent le fait maison.

Elle vient de servir un porto à ce Monsieur Peck. Et rien à « l’autre ». Tchap le marin ne boit pas? C’est en le dévisageant attentivement que Marius comprend. C’est un assistant de vie électronique! Dans ce bled paumé! Ils sont déjà là? C’est pas vrai… »

Un des personnages les plus importants, selon moi, est Marius, ce jeune homme qui quitte l’université où un doublon administratif lui rend la vie impossible – enfin, surtout à la secrétaire de l’établissement –  et Marius est vraiment un chouette garçon qui va s’installer à Tharcy .

« Marius Berthelot en vrai laisse la place à Marius Bertelot en faux. Tout ça pour ça. Un malheureux « h », et muet encore. Ça me fait rire. C’est nerveux. Il veut la place? Qu’il la prenne. La numérisation est à l’administration ce que la guerre est à la politique: son paroxysme. Tu vois, j’en peux plus, maman. C’était la fois de trop. »

Mais Le Bal? Oui, autrefois, une salle adjacente au café était salle de bal pour les gens du village. Vous en saurez plus à la fin de votre lecture. Mais c’est réellement Tchap qui va peu à peu semer un certain mais nécessaire désordre jusqu’à la fin. Moi j’ai aimé ce Tchap, et puis forcément Suzie, une femme forte, qui ne se déstabilise pas aisément, qui ne renonce à rien, pas non plus à sa mémoire des faits qui la blessèrent . La salle de bal ouvre à nouveau ses portes:

« La pièce mesure dans les quinze mètres de long, sept de large. Trois mètres cinquante sous plafond. À intervalles réguliers, six panneaux étroits de papier peint couleur chocolat, barrent verticalement les murs bleu paon. Ces panneaux imitent des piliers, chapeautés « pour de vrai » d’appliques en opaline bleue, qui renvoient la lumière vers le plafond cuivré. Le lustre central , de la même opaline, clignote, crépite, envoie comme un appel, réfléchi sur le parquet de bois noir. Noir fossile. Lac sacré. Suzie, éblouie, est un peu sonnée de se retrouver au seuil de cette pièce dans laquelle elle n’a pas pénétré depuis longtemps. »

Le village sous l’impulsion de cette sorte de « nettoyage » des mémoires, sous le coup de vent frais amené par la jeunesse qualifiée de néorurale, de bobo et même encore parfois hippie ( mais oui mais oui ! )  qui va doucement trouver sa place en amenant du sang neuf, Tharcy, qui en a grand besoin, va sinon renaître au moins vivre encore.

C’est un très joli roman, qui rend justice à une femme, qui recadre également certains préjugés .

Si le fond du livre semble être Tchap et l’intelligence artificielle, la mémoire et ce qu’on en fait en est le cœur, avec ce que livre Suzie peu à peu.

J’ai beaucoup aimé cette lecture aisée, fine, qui bien que parfois vraiment très drôle, garde un fond grave, dans un bel équilibre . Un bon moment de lecture intelligent et jamais ennuyeux. Vous découvrirez avec plaisir la vie de Mr Peck, celle de Suzie, tout ce qui va secouer Tharcy, une jolie écriture, et la mémoire, toujours, en fil conducteur; un beau sujet. Un livre qui plaira à beaucoup. Et cet épilogue de l’autrice, très émouvant:

« Que reste-t-il de cette histoire puisque la mémoire de Suzie est perdue? À moins que les ingénieurs…

Que me reste-t-il à moi, sinon cette fiction, sinon d’avoir considéré le temps d’un roman la tension insoluble qui nous constitue, nous autres, qui vivons un pied sur terre, avides de déchiffrer ce monde physique que nous ne savons pas habiter autrement qu’en fabriquant des outils pour entrer en contact avec lui, le dominer, le façonner, nous arrimer à la réalité, et l’autre pied, ailleurs, un ailleurs fait de représentations, de subjectivité, de fantasmes et d’illusion.

« Pas étonnant que ça marche mal. »

Il me reste le personnage de Suzie, son excentricité, sa lucidité, et d’avoir ressuscité cette salle de bal plongée dans la pénombre, où ma tante, épicière et tenancière du café du village, entreposait ses cagettes de fruits parfumés. Un bal où je n’ai jamais dansé. »

Vous pouvez écouter l’autrice. Elle dit ce que je n’ai pas écrit ici, sans trop dévoiler, et j’aime cette voix: