« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« Au nom du père » – Roman policier mais pas que… – Jean -baptiste FERRERO, éditions Lajouanie POCHE.

« Le majordome me guida jusqu’au bureau de son boss. Peut-être craignait-il que je fauche l’argenterie ou que je pisse dans les plantes vertes, mais en fait cela m’arrangeait car la baraque était si grande que j’aurais pu m’y perdre et mourir de soif pendant la traversée du salon.

La déco luxueuse et ostentatoire proclamait à la fois la fortune et l’absence de sens esthétique du propriétaire des lieux, dont les choix décoratifs correspondaient à la version friquée du coucher de soleil en canevas. Le moindre bouton de porte, le plus infime bibelot vous agressait l’oeil et beuglait: »J’ai du pognon, un gout de chiotte, et je vous emmerde. »

J’ai rencontré Thomas Fiera il y a déjà une grosse poignée d’années. Sur son blog. Que je lisais avec délectation, et relisais encore si j’avais le plomb. 
J’ai beaucoup ri avec cet énergumène de grande classe, et il m’a manqué. Mais oui ! Le revoici avec un roman dans lequel Pierre Hidalgo confie son père, même vieille carne colérique et capricieuse que Fiera père, pour le ramener à Nice. Jean – Baptiste Ferrero  va alors s’en donner à cœur joie sur ce trajet, avec ce vieil homme qui passe d’un état lucide au pédalage à vide en quelques minutes. Voici la voiture lancée sur la route vers la France, et comme on peut s’en douter, ce retour ne se fera pas sans encombres. Thomas est un détective privé qui ne fait pas dans la dentelle, il déteste les méchants (donc, les fachos, les traîtres, les menteurs, et tout à l’avenant, toute engeance nuisible à la paix du monde. ).
Se rendant dans la demeure du sieur Hidalgo ,duquel il va emmener le père, la plume au vitriol est à son apogée, dans la description de la gouvernante ( pauvre femme…! ):

« Pour une raison que je ne connaîtrais jamais, elle me lança un regard plein de haine et serra si fort les mâchoires que je pus entendre grincer ses molaires. Je renonçais à gaspiller un sourire pour cette gorgone et lui demandai à voir la señora Aguileira. Elle grinça de plus belle et pivotant sur ses talons plats, s’engouffra dans la bienfaisante fraîcheur du palais.

Quoiqu’à peine plus haute qu’une valise à roulettes et guère plus glamour, elle tricotait fort de ses petites jambes torses qu’il me fallut étendre le pas pour ne pas me laisser semer. »

Et encore, je ne vous donne pas tout, mais vraiment j’ai ri fort et beaucoup.

C’est aussi volontairement que je parlerai peu de la trame et du cœur de l’intrigue, pour que vous ayez le bonheur de vous marrer comme je l’ai fait. Je préfère vous montrer Thomas avec sa sensibilité, sa délicatesse.

C’est bien pour ça que je l’aime. Il peut bien faire ce qu’il veut, je valide. Je n’oublie pas qu’il s’agit de littérature, et que ce diable d’auteur sait écrire, et très bien. Ce n’est pas parce qu’il met dans la bouche de ses personnages, parfois, des phrases qui en font bondir certains et qui, moi, me font crouler de rire, ce n’est pas parce qu’il parle une langue verte et imagée qu’il n’instille pas de la réflexion, de l’intelligence, avec dans ce roman précisément beaucoup d’émotions diverses et une histoire, celle de l’Algérie des années 60. Thomas fait un bond dans le temps, ça l’atteint, ça le touche et puis bien sûr, ça le fout en rogne…Mais voici comment lui-même se décrit:

« Je suis comme ça: les enfants, les vieillards et les bébés animaux m’attendrissent au-delà du raisonnable. Un attendrissement toujours teinté de déprime car il y a dans la fragilité des uns et des autres comme une métaphore de notre universelle mortalité. À peine nés et déjà mourants, grignotés jour après jour, diminués sans pitié comme le sable du sablier.
Pour ceux auxquels ça aurait échappé, je ne suis pas le prototype du mec joyeux et légèrement insouciant. Même pas un brouillon raté. Plutôt son antithèse, en fait.
Bref. »

C’est ça que j’ai aimé, cette façon de balancer comme ça, à l’improviste quelques phrases comme celles-ci qui ramènent une profondeur humaine, et un vrai sens de l’écriture, parce que cette façon d’écrire en « montagnes russes », est saisissante. Aussi, parce que c’est fait tout en finesse, on ne s’y attend pas et soudain, vlan, grosse émotion.
Fans de Thomas Fiera, vous savez de quoi je parle. 

L’écriture se développe donc en mille nuances de ton, les passages un peu mélancoliques sont illico désamorcés par une bonne grosse volée d’humour, et j’aime tellement ça ! Mais on sent bien que Thomas a un chagrin coincé quelque part au fond de la gorge ou de son ventre.

Chargé de ramener en France, à Nice, un vieux bonhomme installé dans une maison de retraite en Espagne. Autant vous dire que ça ne sera pas de tout repos, le vieux étant recherché par une bande de truands. Le bonhomme a l’âge du père de Thomas, la même vie en Algérie dans les années 60.
Et voilà  donc Thomas embarqué dans sa Mercédès avec ce bonhomme sénile quand ça l’arrange, muet quand il veut, et vraiment emmerdant très très souvent…Le trajet sera semé d’aventures plus croquignoles les unes que les autres, avec des rencontres; comme cette jeune Adélaïde, à qui il ne faut pas en conter, et puis d’autres, plus ou moins dangereux, plus ou moins sympathiques, et puis toujours le vieux chameau qui fait des siennes. Mais qui parfois redevient un vieil homme au cerveau affaibli:

– »  Tout va bien, Joseph. Vous avez un peu dormi. C’était nécessaire. On a encore de la route à faire. Un peu beaucoup en fait.

-La…La route?

-Nous allons à Nice. Vous vous souvenez?

Il eut un sourire vague et un peu faux, un sourire de sale gosse en train de mentir.

-Bien sûr que je m’en souviens! Vous me prenez pour qui? Pour un gâteux? Allez! On y va!

Je payai la note, ridiculement peu élevée, comme souvent dans les restaurants espagnols, et nous sortîmes pour regagner la voiture. Joseph, vacillant dangereusement sur les graviers, s’était accroché à mon bras et, adaptant mon pas au sien, nous traversâmes le parking à la vitesse d’un escargot hébéphrénique. »

Comme souvent, c’est vrai, il est impossible de résumer l’histoire, mais je veux plutôt regarder de près cet auteur.
Car il ne faut pas s’y tromper, cet homme sait écrire, il sait surprendre. Oui, on rit, oui on éclate même de rire souvent, et puis tout à coup il vous saisit à la gorge avec un souvenir, de son père entre autres, il entre un instant en état de mélancolie, de chagrin aussi. Parler de l’histoire familiale, de l’Algérie des années 60, de l’exil, parler d’Adélaïde. Qu’il appelle sur la route:

« Salut, Adélaïde ! C’est Thomas.

-Salut.

Adélaïde a le verbe rare et l’enthousiasme très intériorisé. On s’y fait.

Guère le choix, à vrai dire.

« -Tu es au courant pour le Vésuve?

-Oui, je suppose qu’il n’y a plus d’avion, que tu es bloqué avec ton petit vieux à transbahuter et que tu as décidé de le conduire à Nice en voiture. »

Ce qui est bien avec les gens supérieurement intelligents, c’est qu’ils vous comprennent sans qu’il soit besoin de longues phrases. C’est également ce qui les rend parfois très pénibles. Ça dépend des jours.

« -C’est bien ça.

-Donc tu annules notre rendez-vous de ce soir?

-Euh…oui.

-Non…Je…

-Oui?

– Je t’embrasse.

-Prends soin de toi. »

Et elle raccroche. 
C’est Adélaïde.

Elle est plus dingue qu’un lièvre de mars, plus glaciale qu’une banquise, plus bouillante que la lave, aussi tranchante qu’un rasoir et plus dangereuse qu’une grenade dont on a égaré la goupille. C’est ma nana et je l’adore. »

C’est pas beau, magnifique, même, cette description d’Adélaïde, non ?

Non, je n’en dis pas plus, ce serait gâcher le plaisir de lecture. Et puis résumer l’immense chaos de ce trajet en voiture est clairement impossible. Il ya plein de méchants, plein d’imbéciles ( parfois en un seul bonhomme ) et j’ai beaucoup beaucoup ri. C’est un livre « d’action », mais aussi de réflexion; sur l’âge, sur l’humanité, sur les hommes et les femmes qui, confrontés à la vie se font « stratèges « . J’adore ce personnage, ciselé, drôle et touchant.
J’ai retrouvé avec un grand plaisir la plume de J.B. Ferrero, brut, railleur, et puis tendre et mélancolique. Belle et régénérante lecture

Mais cette lecture drôle et irrévérencieuse est pourtant touchante. C’est le genre de livre qui fait du bien. Vous y croiserez de sacrés personnages – de beaux rôles aux femmes, merci -, et un pan d’histoire derrière le rideau tiré.

Je remercie infiniment Jean-Baptiste Ferrero de m’avoir permis cette lecture qui en ces temps verts de gris soulève l’envie d’aller en dégommer quelques uns.
Merci !

« Les fantômes de Rome » – Joseph O’Connor – éditions Rivages, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

« Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois.

Les combattants alliés ont débarqué il y a cinq semaines à Anzio, à cinquante kilomètres plus au sud. Leur avancée rencontre une résistance féroce.

Dans la ville en guerre, la contessa Giovanna Landini fait partie d’un groupe de résistants connus sous le nom de « Choeur », qui ont mis au point une filière d’évasion. Leur mission consiste à cacher des réfugiés et à aider des prisonniers alliés à fuir Rome où, sous la férule du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, la situation devient plus difficile de jour en jour. »

Ce roman est une merveille. Je voue une grande admiration à Joseph O’Connor, depuis ma première lecture de cet écrivain irlandais.

Voici la suite de « Dans la maison de mon père », et j’ai retrouvé avec bonheur et même jubilation, la Contessa Giovanna Landini, ainsi que ses « troupes » de résistants. Rome, 1944. C’est l’hiver et la Contessa et ses ami-e-s vivent dans un palazzo glacé et humide. Ce groupe nommé « le Choeur », en référence au livre précédent dans lequel les résistants chantaient en chorale – pour d’autres raisons que l’amour de l’art – ce groupe donc est formé de femmes et d’hommes qui ont mis au point une filière d’évasion. La mission: cacher des réfugiés et des gens recherchés par les nazis, les aider à fuir Rome. C’est  bien sûr un objectif compliqué, périlleux, mais entre les mains d’un groupe soudé, avec de nombreux soutiens, y compris au Vatican.
Rome est occupée par les nazis, les troupes alliées peinent à avancer. La misère a gagné la ville, la faim et la peur règnent. Mais pas pour tout le monde. Les occupants, eux, ne manquent de rien.
Dans ce palazzo en pleine décrépitude – un triste symbole – , cette chère Contessa et ses amis résistent donc et mettent en place un réseau pour permettre des évasions, ce, en plein cœur du Vatican.
Quel bonheur de retrouver cette femme qui a, à mon avis, toutes les qualités pour cette résistance en temps de guerre. Intelligente, diplomate, intrépide, courageuse, c’est elle qui mène le bal, épaulée par ses amis et avec le soutien de l’ Eglise.
Cette lecture a été terriblement captivante ! Quelle merveilleuse écriture, tout est tonique, nerveux, avec les personnages de ce réseau, auxquels on se lie en solidarité.

On retient son souffle et puis l’humour reste présent souvent avec une grande finesse et un sens de l’à propos incroyable. Joseph O’Connor est un extraordinaire écrivain!  – La traduction de Carine Chichereau est brillante, on sent comme elle s’est emparée de cette écriture et de ce sujet, je suis très admirative. –
Mais revenons à Rome, ravagée par les bombes, barrée par les chevaux de frise qui empêchent de vivre et circuler, Rome respire la peur, la contrainte, la misère. Mais la survie s’organise malgré tout.

Un homme va arriver mal en point, dont la Contessa ne sait pas qui il est ni d’où il vient et donc s’il est « fiable »; grièvement blessé, elle ne peut avoir d’informations. Et puis Hauptmann s’installe au palazzo (qui est immense ) et la contessa est sur ses gardes tout le temps. Bon, clairement, ce livre, comme le précédent n’est guère facile à condenser.  Émaillé de personnages fascinants – comme la jeune Manon, chirurgienne – offrant une peinture de cette ville mythique en temps de guerre.  Rome garde tant bien que mal la tête haute dans l’emprise allemande, et puis la Contessa, digne, vaillante, courageuse et tellement intelligente n’a de cesse de lutter.

Manon, l’amitié, la tendresse. » Manon recelait des trésors de bonté. Elle était bien d’autres choses mais, chez elle, la bonté était primus inter pares.
C’était le genre de personne qui, si vous lui demandiez le nom d’un fleuve, s’arrangeait pour ajouter ceux de ses affluents sans que vous vous en rendiez compte. J’avais remarqué qu’elle sautait des repas. Ne fumait pas ses cigarettes pour les laisser à d’autres. Cette abnégation était presque irritante. Elle et Blon semblaient souvent se quereller, comme des sœurs ou des amies intimes. À d’autres moments, toujours comme des soeurs, elles se  complétaient; Manon finissait la phrase de Blon; celle-ci lui tenait les cheveux pendant qu’elle mettait une boucle d’oreille. »

Tout dans ce livre est aventure, tant humaine que guerrière, faite de personnages fascinants – même les « mauvais – qui donnent tout pour la survie, la volonté de défendre la liberté de cette ville et de ses habitants en souffrance.

Un personnage ici règne comme une ombre maléfique, mais hélas bien concret c’est le chef de la Gestapo Paul Hauptmann, dont le caractère est creusé par l’auteur, sa vie privée, sa femme, ses exigences. Hauptmann est un personnage majeur.

Impossible de résumer ce récit complexe, comme l’est la mission du Choeur mené par la Contessa. Tous les jours le réseau doit réévaluer ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, et parfois des décisions sont difficiles à prendre, comme l’opération qui après moult discussions qui sera réalisée par Manon, chirurgienne, mais novice, au son de l’oratorio de Haendel, « Jephtha ». Un passage absolument fascinant.

Que dire, sinon que ce roman est brillant comme peu le sont sur ce sujet, mêlant vie et mort, drame et légèreté – car la vie continue, malgré tout…-, amour, humour, haine, peur, trahison – peut-être – et amitiés indéfectibles, les relations humaines en temps de guerre, à la façon unique de Joseph O’Connor, magistrale.
Je sais bien que je ne creuse pas pour vous l’intrigue en profondeur, volontairement.

Voici un très grand roman d’aventure, d’histoire , d’amitié, d’amour, voici le très grand Joseph O’Connor.

Les mots de la fin, sur une sépulture:

« Un avion traverse le ciel en directionde Shannon, sa longue traînée grise telle une bannière.

Une main sur la sépulture, il regarde vers la montagne.
Un nuage dérive.

Les mouettes s’enfuient.
il prend une balle de golf dans sa poche, la dépose sur la tombe, puis il retourne en hâte à la voiture, car dans l’air, il sent l’odeur de la pluie et le vent qui fraîchit. Il ne faut pas tarder.

Dans la rue, il remarque au loin un homme plus âgé qui discute avec Mr Clifford. Costume sombre, feutre, il se penche à la fenêtre côté passager. Ce n’est pas possible, pense Bruno. Pas après tout ce temps.

Weldrick vient vers lui, les bras ouverts en une invitation silencieuse.

Pendant un long moment, ils ne disent rien. »

Et « Jephta » de Haendel, une interprétation sublime:

Une inoubliable lecture.

 

 

« Chroniques d’un dieu boiteux » – Joan – LLUÍS LLUÍS- éditions Les Argonautes, traduit du catalan par Juliette LEMERLE

« 1. LES DIEUX MORTS DE FAIM

XXIè siècle des chrétiens

Ce que nous sommes, nous commençons à le deviner quand la mort cesse d’être une destinée abstraite et qu’elle s’insinue par les premières lézardes de notre corps. Quand l’usure s’infiltre si profondément en nous qu’elle devient irréversible et nous fait comprendre que notre fin est proche. Il est alors possible de voir se profiler une certaine idée de notre être, quelques fragments de notre essence. Et peut-être ainsi, peu avant de disparaître, parvenons-nous à saisir une part de vérité de ce que nous avons été. »

J’ai été emballée par « Junil » du même auteur, et voici ce diable d’homme qui ramène sa plume pour nous envoyer dans les pas d’Héphaïstos, ce dieu boiteux, plutôt laid, mais que j’ai tellement aimé écouter, voir, suivre ! Quel diable de Dieu ! Il fallait le faire, monter cette histoire avec une divinité antique propulsée dans l’ère chrétienne, un monde qui n’a place que pour un dieu unique – alors c’est Dieu avec majuscule – et les servitudes qui vont avec cette foi chrétienne. Être propulsé, c’est une constante pour lui:  propulsé du haut de l’Olympe à peine né, propulsé dans notre monde comme dernier représentant des dieux de l’Olympe. Le voici donc confronté au monde chrétien, sans fantaisie, sans sortilèges, fade pour ce dieu plein d’imagination, plein d’envie de vivre même s’il n’est jamais mort (c’est un fait ! ) .

« Un être divin avait survécu à l’anéantissement de son monde. Il y était parvenu en se nourrissant du fumet presque imperceptible d’un sacrifice pratiqué en son nom. C’était un dieu décrépit, réduit à se vêtir de loques et à coucher sur une paillasse infestée de vermine, qui, épuisé d’avoir à endurer un tel opprobre, était tenté de rejeter cette maigre marque de vénération. Il rêvait souvent de se fondre dans l’oubli avec les autres dieux, déesses, héros ,Titans, centaures, et toute la foule de créatures majestueuses qui avaient peuplé son univers avant qu’un dieu nouveau ne le pulvérisât.Un dieu ancien a survécu. Et après avoir si longtemps méprisé les affaires humaines, j’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres. »

Je ne vous cache pas que je ne sais pas par quel bout vous parler de ce roman foisonnant, parfois vraiment très très drôle – notre boiteux est assez farceur – et parfois infiniment triste. Héphaïstos, errant chez les mortels, parmi lesquels il va de surprise en surprise, recevant cette religion chrétienne comme une aberration souvent, Héphaïstos donc est marqué par de multiples souffrances, comme sa violente éjection de l’Olympe dès sa naissance.

« Héphaïstos, dit aussi Vulcain, dieu du feu et du métal, ouvrier sans pareil, fils de l’épouse de Zeus et mari légitime de la plus belle des déesses; Héphaïstos, maître des Cyclopes et des meilleurs forgerons, avance, le corps tremblant, la barbe sale et les mains écorchées par les branchages épineux. À demi nu, titubant sur sa jambe tordue, la peau brûlée par un soleil qu’il n’a jamais autant détesté; on le prendrait pour un mendiant, un naufragé, un esclave en fuite. »

Il est dieu du feu et des forges, et s’il est laid et estropié à la suite de sa chute depuis le mont sacré, il est fin observateur, il a un humour qui déchire, un sens de l’ironie qui rend le livre souvent très drôle, et puis au fond de lui, malgré tout, git un énorme fond de colère, et une évidente mélancolie, un chagrin incoercible. Le voici propulsé dans un monde auquel il ne comprend que peu de choses, et qui ignore tout de lui, ne voyant qu’un pauvre hère en piteux état.

« C’était de belles histoires, sanglantes et réelles. Car depuis notre Création, tout le règne des dieux a été fait de violence, de désordre, de soif de pouvoir, d’esprit de vengeance et d’humiliations. C’est pourquoi j’ai eu tant de mal à comprendre le monde des chrétiens, si différent du nôtre.

La notion de dieu éternel, unique et omnipotent n’avait pas de sens pour moi. Ce programme de sept jours, ces dix commandements…Comme si tout était prévu depuis toujours, sans que soit laissé de place au hasard, au besoin, ou aux désirs charnels. Le monde dont s’est emparé le dieu des chrétiens, des  juifs et des musulmans est devenu plat et monotone. « 

Je ne vous décris pas par le menu son séjour chez nous, humains chrétiens, je ne vous parle pas de son retour dans l’Etna, son foyer, je ne vous parle pas de ses retrouvailles avec Aphrodite; rien de ses chagrins, rien de ses facéties, rien de sa solitude, mais je vous invite à lire ce roman si étonnant, un texte et un sujet si originaux par une plume vive et insolente comme il y en a bien peu. Suivre ce dieu  boiteux et laid mais si sympathique, dans notre univers, un monde si inadapté à tout ce qu’il est, ce fut un merveilleux voyage, émouvant, d’abord, puis drôle, et puis à la fin n’est venue aucune envie de sortir de cet univers que l’auteur dessine si bien, difficile de dire adieu à Héphaïstos, que je finis par trouver beau, tout boiteux qu’il soit , qui, même quand il commet des « horreurs », m’a été si sympathique.

Je trouve qu’il faut un immense talent pour écrire un tel livre, au sujet si rare et si pertinent dans les temps que nous vivons. La notion de Dieu ou dieu, les notions de bien et de mal, Héphaïstos qui clairement n’a pas les mêmes références que nous sur ce point, et qui s’en joue; mais quand il pleure, quand il souffre, quand il se sent seul, il est si proche de nous, je me suis souvent sentie à ses côtés dans son inadaptation au monde dans lequel il s’est retrouvé propulsé. Mais ceci lui fait développer néanmoins une résistance certaine. La chrétienté est ici passée aux dents d’un peigne fin et impitoyable par ce personnage marginal dans le temps et les lieux qu’il explore. Entre les mains de l’Inquisition:

« Mais si je confesse tout, pourquoi me torturer?

-Tous les accusés y passent, même ceux qu’on soupçonne de péché véniel. Pourquoi ferait-on une exception pour toi? C’est une question de cohérence, tu comprends?

-Oui, oui, je comprends…Mais je te préviens, tu n’obtiendras rien de moi sous la torture.

En revanche, nous pouvons négocier, s’il veut. Cela, je ne lui dit pas tout de suite. Avant de lui proposer un accord, je laisse s’écouler un long moment pendant lequel je parle et déraisonne. Je ne lui dévoile rien de ma nature véritable, pour qu’il ne fasse pas le lien entre ce blasphémateur boiteux et le seigneur boiteux de l’Etna. Je lui explique seulement que je suis insensible à la douleur, au repentir et aux flatteries. »

Je vous propose ici quelques extraits. Mon post sera peut-être jugé « léger » par celles et ceux qui connaissent bien l’Antiquité et sa mythologie. Qui il me semble ne sont pas les propos majeurs du roman. Je sais avec certitude que l’auteur n’a pas voulu cela, n’a pas voulu forcément écrire pour des érudits. Je n’ai ni les savoirs assurés d’autres personnes sur les Dieux de l’Olympe, ni envie de faire comme si c’était le cas, surtout parce que je pense que ce n’est pas forcément nécessaire; j’ai bien appris en écoutant Héphaïstos me parler, si attachant quoi qu’il fasse, même le pire. Pour moi, ce roman est une réflexion sur « la foi » et sur ce qui fait de nous des humains. Ajoutons un peu d’histoire chrétienne, qui je ne vous le cache pas m’a semblée pas mal triste et fade au regard des voltiges divines d’Héphaïstos, digne dieu olympien.

Malgré sa chute précoce de l’Olympe et grâce à ce fantastique roman, il a repris du service, semé la zizanie un bon nombre de fois, mais il a aussi souffert, été furieux, malheureux comme un homme peut l’être, mais il a aussi été amoureux, à sa façon. Il est très facile de trouver, avec une petite recherche, tout ce que vous voudriez savoir sur ce dieu boiteux et seul, c’est ce pour quoi je ne le fais pas. Je veux me laisser porter par la fiction. C’est aussi finalement un regard porté sur nous autres, vivant notre siècle. Une philosophie irrévérencieuse et sans tabous.

« Je monte, seul, dans la nuit glacée de Sicile, et c’est la dernière fois que je respire ce vent qui vient de la mer. Je m’enfonce sous ’a muntagna, et je m’installe dans une petite grotte, presque un trou. Je m’allonge sur la roche, je n’ai plus besoin de lit, de paillasse, de couchette. Je respire et salue tous les dieux, je les retrouverai bientôt s’ils sont quelque part, ou alors je fondrai comme eux si, après le silence, il n’y a que le silence. Je salue les humains qui m’ont fait rire, ceux qui m’ont terrorisé et ceux que j’ai respectés, je salue Bernardina et, un peu moins, certaines autres mortelles. Je sais que je ne dois pas me poser de questions ou chercher à savoir combien de temps, finalement, résiste un dieu, quand il ne reste plus aucun sacrifice.
Le temps est long, mais cela m’est totalement égal à présent. j’ai trouvé assez de paix en moi pour être sûr que, cette fois-ci, aucune éruption ne pourra me réveiller. Je me sens faiblir, très lentement, sans que la faim me fasse souffrir; je lui ai demandé d’œuvrer sans faire de mal et elle a accepté. Nous nous comprenons ,elle et moi, et je me meurs. »

Je salue ici l’écriture absolument remarquable de l’auteur, sa justesse et son humour, mais aussi sa sensibilité, son sens de l’action et du rebondissement, et sa douceur. parfois. Alors bien sûr, bravo et merci à la traductrice aussi !
Je suis enthousiasmée par les éditions Les Argonautes, pour leur choix éditorial absolument original et magnifique, merci mille fois pour ce fantastique voyage dans le temps, avec ce dieu brutal et tendre, triste et colérique, farceur à ses heures, et émouvant, toujours ! Un véritable enchantement, ce sera difficile de passer à autre chose après cette lecture sublime.

« Le King et le prophète » – Héloïse Guay de Bellissen – édition Rivages

« Prologue

Si on me demandait de résumer Elvis Presley, ce serait le mot fusion qui me viendrait immédiatement. Fusion avec la musique, l’expérience scénique et le corps. Fusion aussi avec le monde, avec l’image, celle qui deviendrait reine avec lui. Il a été, avec Marilyn Monroe, le personnage célèbre le plus photographié au monde. Fusion encore, avec un livre, Le Prophète de Khalil Gibran. »

Quand j’ai commencé cette lecture, j’étais perplexe quant au fait qu’elle puisse me plaire, mais aussi curieuse, alors j’y suis allée. Je suis entrée dans cette histoire de dingue – je crois qu’on peut le dire –  en écoutant la voix du frère jumeau mort né; je suis entrée dans la vie de cet homme dont j’ai découvert les pans cachés. Et pourtant, il a été vu, entendu, photographié. Mais qui mieux qu’un frère peut ainsi parler de son double?

Voici donc Elvis Presley que je découvre lecteur de Khalil Gibran – que j’ai lu moi-même plusieurs fois – et autant dire que ça m’a épatée. Il semblerait que la star ratissait les librairies pour acheter plein d’exemplaires, que les lisant, il les annotait, puis les offrait en quantité. Alors ça, je vous le dis tout net, ça m’a laissée pantoise. Comme quoi, les préjugés, on les oublie ! On n’imaginerait jamais Elvis, avec sa banane, sa gomina, ses tenues à paillettes et son célèbre déhanché, lecteur de ce poète philosophe. Eh bien si. C’est donc le gros élément de surprise qui a rendu la lecture impossible à lâcher tant que je ne suis pas arrivée au bout.

« Vous êtes une machine à émeutes, à miracles et à rêves, le premier homme sur terre à avoir marché sur la gloire et à l’avoir dépassée. Si tout ça vous arrive, alors c’est que vous êtes Elvis Presley. »

Le portrait de cet homme et de sa vie me l’ont rendu très attachant, grâce à la narration faite par la voix de ce frère mort-né, ironique, moqueur, parfois en colère, mais tellement aimant. La lecture a été souvent bouleversante. Je salue là le talent de cette autrice que je découvre, merci !

Par étapes, de la toute jeunesse, puis à l’armée, puis à la scène, puis sillonnant les librairies, Elvis sort ici de son image publique, et redevient un homme, aimant, plutôt tendre avec sa famille, sa mère surtout, puis Priscilla, son épouse, jamais méchant ou pédant, on rencontre un homme en fait fragile et soumis à une pression énorme. On le suit et il grossit, il prend des médicaments, il grossit, et il transpire, et il prend des pilules et du poids encore. Ces changements physiques sont attristants, la transformation du beau gosse néanmoins ne l’empêche de rien. Il poursuit sa route de la gloire sans jamais renier ni ses origines, ni son sens de l’humanité.

Je n’en dis pas plus, j’ai lu ce roman avec curiosité, d’une traite, avec beaucoup d’émotion, souvent, et avec surtout beaucoup de plaisir. Bravo à l’autrice, qui nomme à la fin du livre les personnes qui l’ont épaulée dans ses recherches sur Elvis. Je la remercie pour ce beau moment de lecture, un peu comme une parenthèse face à cet homme,  en écoutant son frère qui des limbes lui parle. Émue et bluffée . Un beau coup de cœur !