« S63 » – Jean-Bernard Pouy – éditions Invenit/Musée des Confluences

« L’un des musts dominicaux est, depuis quelques années, et ça un peu partout dans l’Hexagone, la braderie, la brocante et le vide-grenier. Si l’on ne fait pas gaffe, ce genre d’événement non seulement peut vous entraîner dans cette sorte de léthargie dégoûtante qu’est l’ennui profond, mais peut aussi vous rendre méchant, très méchant. Se promener entre des tas de saletés invendables, des machines à coudre du XVe siècle et des cafetières en émail toutes pourries peut devenir une torture. Bon, je sais que la mauvaise humeur peut efficacement vaincre l’ennui, mais ce n’est pas très agréable pour l’entourage. »

Voici pour moi la seconde lecture dans cette jolie collection d’une maison d’éditions de très grande qualité. De cet éditeur, j’ai à la maison « Babel », exposition vue à Lille et qui m’avait enthousiasmée et j’ai lu « L’enfant fossile » de Philippe Forest dans ces récits d’objets, un très beau texte lu en format numérique; je n’ai pas écrit à son sujet, mais ça se fera bien un jour. L’idée de cette collection, en partenariat avec le musée des Confluences:

 

Jean-Bernard Pouy, auteur si connu que je ne vous ferai pas l’affront de vous le présenter, se prête ici au jeu. J’ai retrouvé tout ce qui fait le charme de ses livres noirs, gris et autres. Humour, bougonnerie de première, imagination débordante, et un pied de nez au sérieux très rafraîchissant. On rencontre évidemment une profonde culture, de vrais savoirs et ainsi entrons nous dans sa résidence bretonne, où il se rend avec son épouse.

Ce livre est si court – 75 pages aérées, c’est un récit – qu’il me faut juste vous en faire un aperçu, vous donner envie, parce que c’est comme une friandise ce genre de petite  histoire.

Tout d’abord, le S63 est un téléphone, le S c’est Socotel qui le fabriqua et 63 pour 1963 l’année de sa mise sur le marché. Téléphone plein de nouveautés, bref, le top du moment.

Alors, résumons : lors d’une brocante à Poulganec, le fouineur ne peut résister à une petite toile qui va le mener vers une aventure inédite, d’expertise en supposition, ce petit tableau aurait une certaine valeur, voire une valeur certaine… Mais alors mais alors? Qu’est ce que le S63 vient faire dans cette histoire, hein ? Ah eh bien il surgit inopinément, renversant tous les pronostics des experts. Il ressort du garage et du carton où il était conservé, mais pas que…

« J’ai recouvert le tableau avec une toile épaisse et je l’ai planqué dans un tas de ringardises à base de fleurs. Ce n’était pas le moment que quelqu’un d’autre voie ça, soit confronté à cette absurdité.

En même temps, j’étais soulagé. »…

 

Présent dans les collections du Musée des Confluences, c’est lui que Jean-Bernard Pouy a choisi pour son Récit d’objet, le S63, et il a bien fait, parce que j’ai beaucoup aimé cette lecture, j’ai beaucoup ri, tout n’est pas drôle, mais tout est impeccable et intelligent, et fin. J’ai aussi appris deux ou trois choses très intéressantes sur l’art et sur le téléphone.Téléphone pas loin de rendre fou notre homme.

« Dans le même ordre d’idée, j’ai toujours cru que répondre au téléphone, c’était dangereux et toujours pour apprendre une mauvaise nouvelle. Sauf il y a peu, quand je me suis jeté sur mon S63, en plus même pas connecté, pour ne rien entendre, bien évidemment. Pas de boîte vocale à l’autre bout, ferme ta boîte à camembert, tu l’ouvriras pour le dessert.

Ne pas se fier aux apparences. »

Et ça suffira comme ça, procurez vous ce joli petit livre et lisez-le !

« J’avais les jambes qui tremblaient. Je me suis assis sur une banquette installée au milieu de la grande salle. Pas de panique, ça n’allait pas durer. Déjà, depuis le temps honni de ma jeunesse, j’avais toujours craint les musées, que je visitais, étreint par une terreur intense. Les parents devraient réfléchir à deux fois et tourner sept fois leur dentier dans leur bouche avant d’emmener la chair de leur chair, le squelette de leur squelette, dans ces horribles morgues surpeuplées de fantômes.[…] Et Saturne, le vieillard lubrique de Goya, qui déguste monstrueusement ses enfants, ces mêmes enfants que les parents traînent dans les musées en dévorant leur mental de la même manière. »

« Rebecca de Winnipeg » – Anaïs Hébrard, éditions de l’Aire

« La disparition

Le Matin

Mardi 11 décembre 2001

Vous vous souvenez certainement de la jeune aventurière dont nous vous rapportions les frasques lors de la dernière fête nationale, à Altdorf. Eh bien, elle s’est tout simplement volatilisée, aux dires de ceux qui se sont fait passer pour ses grands- parents. On se demande ce qui a pu passer par la tête de cette jeune délinquante pour qu’elle disparaisse ainsi sans laisser de traces.

Aucune reconnaissance pour ces retraités aux revenus modestes qui l’avaient généreusement prise sous leur aile en se faisant passer pour des proches, afin d’éviter son incarcération. La police suppose qu’elle serait retournée en Bosnie, son probable pays d’origine, ou qu’elle serait victime d’un trafic de prostitution en lien avec la mafia moscovite. »

Un OLNI ! Comment parler de ce livre extrêmement original, pas tant par sa forme – une construction à voix multiples – que par le sujet, par l’héroïne essentiellement, et puis, et puis, c’est une histoire dingue, voilà, si je devais résumer, je dirais ça comme ça, inracontable, des passages parfois difficiles à lire parce qu’il y a des parlers surprenants, parce que le propos est totalement délirant, sauf pour Rebecca…

Mais qui est cette Rebecca de Winnipeg ? C’est une jeune fille amish du Manitoba, atteinte de la maladie du sirop d’érable… Ah ! Cela vous fait le même effet qu’à moi ? C’est quoi cette maladie fantaisiste canadienne ??? Quand j’ai lu ça, sottement j’ai ri, et pourtant cette maladie existe bel et bien, même si ce nom est plutôt drôle, c’est une maladie héréditaire très grave. Je vous mets un lien ICI pour en savoir plus .

Quoi qu’il en soit, ce livre est une sorte de road – book qui va mener Rebecca du Manitoba à la Suisse. Alors que la jeune fille, muette par choix – autant que faire se peut –  va être mariée à Isaac Le Bègue ( ça fait rêver, hein ? ) La veille du mariage, sa grand-mère, Gram Léa, va lui offrir un fer à bricelets en fonte, souvenir de sa Suisse natale, sur lequel, en médaillon, est représenté Guillaume Tell – enfin il paraît que c’est Guillaume Tell -… Et Rebecca va s’enflammer pour ce prince et alors se lancer seule sur les routes et l’océan pour le rejoindre, l’épouser et devenir reine de l’Helvétie. Oui, rien que ça…L’histoire se déroule dans ce début de siècle.

J’admets que j’ai eu du mal à lire certains passages, à cause d’une part de certains parlers – comme celui de cette femme française – de Tignes – dans sa Mini-Comtesse (elle vit dedans, attendant pour se poser de trouver le bon endroit pour enterrer son homme, plié en quatre bien congelé dans la glacière…)

« Moi tourne en rond grand rond est-ouest. Et quand moi trouverai le lieu idéal, m’arrêterai, creuserai le sol, pffff c’est dur, et déposerai mari à moi dans sa sépulture où restera en m’attendant. Personne délogera lui pour faire de la lumière dans sa cahute. Qu’est ce que moi en ai à foutre que les gens soient dans le noir ! Même les marins, m’en fous qu’ils se cassent la gueule contre les rochers, quand le phare en panne, électricité paf y-en-a-plus. Moi, bien au chaud dans ma cabane, mari bien au frais dans son trou, parfait-tout-bien, primus-plus. Faim, Vous? Miko dans la glacière, primus plus ils sont, miam c’est bon. »

comme les bavardages de tante Esther qui inverse certaines consonnes…et avale les syllabes

 » Tante Esther,  je t’entends me rire au nez quand je m’enfuis au bout du jardin et parler comme tu parles, à toute vitesse et en avalant les lettres. Et c’est encore pire quand tu manges les chewing-gums que tu caches dans tes poches. Hier, tu es passée sous ma fenêtre. « Eh, je reviens du bain, j’crois qu’c’est l’dernier d’la saison, la rivière, y disent qu’elle est ‘tit peu fraîche, y rigolent ou quoi? C’est l’Ancratique, c’te rivière ! Rien que l’orteil, t’as quasi pus de couenne dessus et c’est comme si l’ongle y s’décolle ! »

-Si t’as l’courage, tu f’ras une ‘tit’ trempette après la cérémonie du mariage, Reb, et, hum, tu s’ras douce comme un lapin pour passer au lit avec Isaac. J’oulbie toujours, t’sais pas nager. Tu remont’ras ta robe et tu t’tremp’ras jusqu’aux cuisses. Ça s’ra déjà pas mal. Ah, mais y a les cailloux, ils sont couverts de mousse, c’est la patinoire ! Zip, plouf, au fond ! Ta robe, elle f’ra un lampion au d’ssus de l’eau et toi, tu s’ras en dessous. Tu parles d’une blague ! Elle est où la mariée? Au fond d’lit…d’la rivière ! hahahah !

« Je suis Rebecca et je dois me marier avec Isaac le Bègue. »

ou simplement des délires de Rebecca parfois difficiles à suivre, ainsi quand elle parle avec son Guillaume (Tell )

« Je ne parlerai pas. Je ne parlerai pas. Guillaume, je te déteste. Tu es un salaud. Voilà. Mais j’arrive. Tu n’as pas intérêt à me dire que j’ai tardé parce que demi-tour. Une ferme. Une église. Des vaches. Des nuages qui ne racontent rien. Pas un seul edelweiss ni la moindre gentiane. Le plouc, à côté de moi, n’a pas intérêt à me causer. Ni à me toucher, même s’il est jeune et joli garçon. De toute façon, je n’ai plus rien à vendre. Je rêve ou il chante? Une connerie de plus à entendre. Hein ? Il yodle? Quelle horreur ! Non, il me chante le chant de la nation, si je comprends quelque chose à son charabia. Il m’explique que c’est l’hymne. Ô Canada…mais non idiote, il te chante l’Helvétie. [ superbe tirade bien bien virulente ] Sale petit pays encaqué de déjections dont je vais être la souveraine. Et l’autre plouc qui me demande où je vais. Mais je suis la reine, bordel. Une reine, ça va où, à ton avis? Ça va se faire défoncer à Londres, sur un trône couronné d’une saleté de patère? Non. Ça va à la capitale. Voilà. »

L’ensemble est vraiment d’une telle fantaisie, parfois absolument désopilant, très cru, très trash, comme le chapitre éblouissant « De Winnipeg à Montréal » avec le si brave routier. Au téléphone avec sa copine Marylène

« […]On a encore fait un arrêt. J’étais parti me payer un sandwich. J’reviens. Elle avait arraché toutes mes bonnes femmes. J’ai piqué ma crise, j’ai hurlé qu’elle avait pas à faire ça, que c’était quoi, qu’elle était jalouse ou quoi, que si elle s’imaginait être comme chez elle dans mon GM, elle se trompait, qu’elle m’faisait chier avec son regard à la Schwarzenegger dans Terminator, que moé, j’me sentais troué par son regard de lynx et que j’lui souhaitais que son Guillaume la troue bien profond pour qu’elle regrette toute sa vie de se trimballer le museau de cet épais encastré dans sa couenne. Là-dessus, j’lui ai jeté son sac à la face et j’ai sacré le camp.

-…

-Imagine, comme d’accoutumé, j’ai refait un u-turn au bout de dix miles. Y’avait du trafic. J’ai prié pour que ça avance vite.

-…

-Oué, j’ai prié. Moi qui prie pu depuis longtemps, c’est r’venu t’seul. J’ai crié dans mon truck: « Bon yieu de marde, tu les bouges ces chars qui m’font chier et tu me retrouves ta servante bénie entre toutes les chiennes et j’te jure de plus jamais tapisser mes portières de pinups et de boire que de l’eau ! » Enfin, j’suis arrivé au but. Elle avait disparu. J’ai pleuré comme les chutes du Niagara. J’ai même renvoyé. Mais j’savais que c’était fini.

-…

-Comment veux-tu que j’la retrouve? J’sais même pas comment elle s’appelle ! »

ou la rencontre avec Latifa 

« -Eh fille, pisque tu te soucies de tes bottes, tu peux bien te soucier de toi, non? T’appelles comment?

-Rebecca. Je suis Rebecca de Winnipeg.

-Ouaille, ben moi alors je suis Latifa, Latifa à la jambe de bois. De Gibraltar.

[…] »

Et le bordel des Freaks

« […]Heureusement, j’avais pas les légitimes sur le dos, vu que les gars qui venaient me voir, c’était des célibataires frustrés ou des missionnaires de la métropole en manque de quéquette. Bon, j’en ai eu vite ras le bol. Je suis retournée à St John’s, où, peu de temps après, il a fallu me niquer jusqu’à la cuisse. C’est le chirurgien qui m’a parlé d’un de ses potes qui voulait ouvrir un bordel spécial. Le bordel des Freaks, le bordel des monstres, quoi. Peut-être que je pouvais intéresser son copain rapport à ma grosseur et ma fausse guibole.

Tu veux dormir, p’têt’?

-Non, racontez. »

Lire la genèse de ce bordel est un sacré bon moment, encore quelques chapitres dantesques, je vous le garantis !

Au fond il est si triste le destin de Rebecca. Elle va rencontrer de braves gens et d’autres pas très fréquentables, mais elle est désarmante et sans le vouloir déstabilise complètement son entourage, le routier en particulier qui en quelques centaines de kilomètres va être si ému, si bouleversé, et même si transformé par la gosse. Quelques chapitres sont les notes du journal de Lise Landry, médecin de Rebecca à  Winnipeg; malgré la consigne de son chef –  ne pas s’attacher aux patients – elle ressent pour Rebecca une affection évidente.

« 27 juillet 1984

Post-it : Pffff, ce qu’elle m’a manqué quand elle est partie.

Rebecca est partie ce matin, avec son sac poubelle. Ils sont venus la chercher, Léa et Amos Lapp. Les parents étaient aux champs, comme d’hab’. Léa m’a donné des whoopies au chocolat dans un petit panier, Amos m’a bénie. Rebecca n’a rien dit. Je lui ai donné mon adresse et mon n° de tél. Elle n’a rien dit. À partir du moment où elle a su qu’elle allait partir, elle s’est tue et plus moyen de discuter avec elle. Je lui ai sorti un chapelet de gros mots pour la faire rire, rien. Je sais que cette petite fille est intelligente, qu’elle parle au moins trois langues, qu’elle a l’oreille musicale et qu’elle est gourmande mais si je ne l’avais pas côtoyée et observée pendant tous ces jours, si je n’avais pas eu des fous rires avec elle, si je ne l’avais pas entendue raconter Dallas en détail avec les mimiques de tous les personnages ( Sue Ellen bourrée, quelle rigolade ! ), si elle ne m’avait pas cassé les oreilles avec L’apprenti sorcier, je croirais avoir quitté une débile muette. »

Car comment ne pas ressentir de la compassion et une amitié pour cette jeune fille déroutante ? Malade, oui, et les gens l’ignorent. Malade et née et élevée chez les amish, ce qui je suppose n’arrange rien.

Parmi les passages à la fois très très drôles et en même temps bouleversants , ceux durant lesquels Rebecca délire, se lâche en grossièretés, puis tout à coup, ça retombe en mélancolie et contrition…

« Tu ne vois pas que je crève de trouille Et ça me tord les boyaux alors pourquoi tu dois ouvrir ta grande gueule pleine de merde et de sciure. Non, chiure. Tu veux savoir où j’ai appris ça? Avec Esther, avec les Anglais, avec la radio du fond du jardin, avec la télé de Winnipeg, au bordel des Freaks. Et je les pense, et je les dis et je les répète et je les mâche et je les re-répète encore et la vérité vraie c’est que même si je dis trou du cul de Dieu à la chiotte de fuck you, il ne se passe rien, rien de rien de rien de rien de rien. Ta saloperie dégueulasse de malveillance merdeuse ne nous rend pas sourds. Ton putain-pourri regard de fouine ne nous crève pas les yeux. Rebecca, arrête ça tout de suite, l’avion va exploser et partir en pluie. Mon Dieu chéri qui efface tout même les vilains mots, faites que l’avion se pose. Pardon, pardon, Amos, efface, efface. Je n’ai rien dit. Tu mens. Je n’ai pas dit de mots sales. Tu mens. Laisse-moi tranquille, je t’en supplie, laisse-moi tranquille, je ne dirai à personne que tu as tapé Léa, pardon, Amos, pardon. Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse efface mon péché. Pourquoi mon voisin me parle-t-il? Ta gueule, le voisin con à la noix, Rebecca, ne recommence pas. Sois gentille. Ou alors va manger du savon dans les toilettes. Je ne parlerai pas. Je ne dirai rien qui ne soit… »

Enfin, rien de mieux pour parler de ce roman qu’une petite conversation avec son auteure, personnage je pense peu banal également. Une belle rencontre une fois de plus grâce à un livre. Sinon, Rebecca préfère la bande-son de Fantasia à l’hymne helvète…moi aussi, alors je vous propose Bach, toccata et fugue en ré mineur

Donc demain, Anaïs Hebrard se raconte et nous parle de Rebecca et sa galaxie.

Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman ) 

 

« Zippo » – Valentine Imhof – éditions du Rouergue/Rouergue noir

« Extrait du prologue:

« Horizon vacillant. Horizon vertical. Horizon disparu. De plein fouet. Douze tonnes tête la première qui se fracassent. La surface dure de l’océan comme un blindage impénétrable. Une plaque de titane qui ondule, tempête, fulmine. Explosion à l’impact. Déflagration assourdissante. La carlingue pulvérisée. Les hommes et les morceaux de métal déchiquetés fusent et retombent en pluie drue. »

Début du premier chapitre:

« Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme assourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. »

Bienvenue dans une histoire très très très tordue, très très très « hot », un roman très différent du merveilleux « Par les rafales », mais avec le même talent pour embarquer la lectrice dans un univers qui peu à peu va glisser de la « simple » enquête policière à quelque chose de bien plus complexe. Franchement, Valentine Imhof est à l’aise avec le noir. Mais avant d’aller plus loin, je tiens à dire que j’ai aussi beaucoup ri (un talent de plus de cette auteure) lors de dialogues au bureau de la police, avec des personnages en arrière- plan mais tout de même importants. Ces flics un peu bourrins qui se rêvent dans les petits papiers du supérieur, voire au FBI et qui vont créer à leur insu des interférences dans les plans des autres. Vous allez rencontrer Bronsky et D’Anneto, ici en enquête de terrain, c’est le chapitre 25, je ne vous en mets qu’un petit bout, mais c’est un morceau de choix du roman : 

« – Tu vas voir, c’est pas la même atmosphère qu’hier, au Silk Exotic ! Pas le même standing, pas le même cadre. Ça non, tu peux me croire ! On descend carrément d’une étoile, voire de deux…Oui, deux, facile ! […]

Maintenant que Bronsky a de nouveau les yeux en face des trous, il comprend ce que D’Anneto voulait dire avec ses étoiles. Cette boîte doit être un mouroir pour strip-teaseuses, un trou pour putes de réforme, trop fatiguées, plus assez jeunes, trop esquintées pour pouvoir alpaguer des clients dans la rue, en pleine lumière, ou même la nuit, à la lueur d’un lampadaire. […] »

Bronsky en posture d’auto-défense :

 » Et cette mission, c’est un coup à se choper une maladie vénérienne sans même baiser, rien qu’en respirant.

Cette pensée fait naître chez lui une soudaine panique. Il pince les lèvres et se couvre le nez, la main en coupe, à la manière d’un masque. Un réflexe, pour ne pas respirer l’air qui lui paraît tout à coup saturé de bacilles, de tréponèmes et de virus. Un vivier tiède à herpès et à syphilis, une boîte de Petri géante où incubent des gonocoques et des hépatites A,B,C,Z…Il chancelle. Il est sur le point de ressortir. Pour aller attendre dans la voiture. Mais D’Anneto l’attrape par le bras et lui fait un clin d’œil, le regard allumé, tout en souriant aux trois pétasses qui commencent à se frotter à lui.

-T’as pas l’air bien, Bronsky ! On va seulement boire un coup et discuter un petit peu avec les filles. C’est le genre à s’y connaître en escarpins à talons pointus. »

 

Évidemment le fond de l’histoire est tragique et pervers. Il y a là deux histoires d’amour, de passion, contrariées par la mort et la folie. Deux histoires incandescentes. Contrairement au personnage d’Alex dans le roman précédent, ici, on ne s’attache à personne, on observe, on écoute, on regarde – horrifié – . On est tenu à distance en tous cas, j’ai été juste observatrice de ces gens aux mœurs étranges, pour moi totalement hermétiques à ma compréhension, à savoir les adeptes du bondage, les friands de douleur, les avides de sensations extrêmes et dangereuses. Moi, perso, je déteste souffrir !

« L’arrêt de la séance, enfin, et les deux lignes rougies, vipérines, dévorantes, où semblent battre deux pouls. Il s’est penché sur elle, a léché ses brûlures, savourant chacune de ses ondulations sur sa langue, puis il s’est levé, et a quitté la pièce sans un mot. Bruit des clefs dans les verrous, multiples, vibrations sourdes de la chape métallique qui condamne le sous-sol. La lumière qui faiblit et s’éteint. »

Mais ce n’est ici pas si simple. Au départ, des corps de jeunes femmes calcinés sont retrouvés. Des jeunes femmes qui furent de jolies blondes et qui sont retrouvées à l’état de charbon.

« Elle sombre dans un vertige encore plus noir quand elle pose les yeux sur le corps allongé sur la table de dissection. La boîte crânienne noircie, le bustier en latex fondu, greffé à la peau calcinée. Une paire d’escarpins effilés, à hauts talons métalliques, semble observer la scène, perchée sur un comptoir en inox. 

Elle se sent défaillir. Un demi-tour rapide. Elle ressort dans le couloir. Sans entendre la remarque amusée d’Aaron qui la traite de chochotte et lui lance autre chose à propos des chaussures. »

Deux enquêteurs sont sur l’affaire, Peter « Casanova » MacNamara et Mia Larström. Deux fortes personnalités. Qui ne s’aiment pas beaucoup. Peter est un mâle alpha pédant et assez désagréable et Mia une belle blonde qui fut dans les Marines, sûre d’elle, plutôt « froide » – un mot assez incongru au demeurant dans cette histoire – et qui renvoie MacNamara dans les cordes à ses tentatives de drague grossière.

Il s’avérera que Peter sera le seul pour qui j’ai ressenti un peu d’empathie, quant à Mia, elle ne finira pas de vous surprendre. Sans parler de Ted le forgeron.

L’enquête fera surgir les liens profondément cachés entre les personnages, on est baladé un bon moment, on soupçonne, on suppute, et enfin on décide qu’il va bien falloir attendre le final pour en avoir le cœur net. Une vraie réussite dans le scénario, une écriture riche au service de relations humaines complexes, un don pour les dialogues percutants et un talent incroyable pour nous pousser à deux mains dans un univers bien étrange. Comme ces scènes de forge:

« Les coups secs et obstinés éclatent et rebondissent d’un mur à l’autre, saturent la pièce d’une trame sonore intriquée, assourdissante, l’enferment dans une nasse de bruit qui remplit tout et qui l’enserre. Les vibrations des tubes d’acier pénètrent les fibres de ses muscles. Il entre en communion avec le métal, le fait parler à travers lui à la manière d’un oracle, sent l’exaltation qui le gagne peu à peu et imprime son rythme à l’étrange liturgie dont il est à la fois le célébrant et le dieu. Lorsqu’il arrête enfin, le son continue à voleter, palpitant, dans l’atelier et dans son crâne. »

Comme les gens adeptes de ces soirées bondage, masqués de caoutchouc noir, chacun avance à couvert, seuls Bronsky et D’Anneto sont cash et sans aucun secret louche. Ils sont un peu bêtes et du coup un peu moins antipathiques que les autres. 

Le livre est donc fait de feu – beaucoup – et parle du corps, de ce qu’il peut endurer de plein gré ou de force, le corps et ses limites, les traumas profonds qui rendent fou, et puis le sexe. Une certaine forme de l’amour qui mêle tout ça, feu, corps, sexe; douleur et plaisir.

« Dès qu’elle entrait chez lui et ajustait son masque, elle l’appelait Prometheus.[…] La communication verbale était alors limitée à la possibilité de prononcer des mots d’alarme qu’elle n’articulait jamais.

Même quand il a introduit le feu.

Les premières piqûres de la cire bouillante sur son ventre lui ont arraché un cri. Réflexe, court, évaporé sitôt sorti. Son corps a répondu en se cabrant. Un spasme, une réaction de tous les nerfs. La douleur vive de la brûlure s’est dissipée, elle aussi, rapidement. Ses yeux étaient bandés et elle respirait doucement dans l’attente, ou plutôt le désir attentif, que cela se reproduise, intensément concentrée sur cette anticipation. »

Des protagonistes traumatisés, comme Peter ou Ted –  mais qui est Ted ?  -…

« Non, il n’a pas toujours été Ted le handicapé de la tête, Ted le demeuré, à qui on demande de compter jusqu’à six, douze, ou vingt-quatre, pour encartonner des bouteilles dans des packs et des caisses. Un putain de neuneu qui connaît par cœur sa table de six, et dont on vient constamment vérifier le travail, pour être sûr, au cas où…

Avant, il pouvait bosser douze heures d’affilée, sept jours sur sept pendant un mois. Non- stop. Et puis il avait le mois suivant pour se reconstituer, flamber avec les potes, baiser des filles sexy dans des palaces autour du monde. « 

…qui s’affrontent sans se connaître mais en se supposant et d’autres franchement comiques, Valentine Imhof qui prend soin de ne pas nous laisser plongés dans les flammes de l’enfer trop longtemps en nous cuisinant à petit feu !

Bon, j’ai adoré cette lecture, voilà ! Pour l’univers que j’ai découvert – le bondage à Milwaukee, exotique… -, pour les gros moments de rire franc que j’ai eu, comme des soupapes pour libérer la pression du reste, noir, très noir comme du charbon, pour la grande qualité de l’écriture et du style. Je suis donc enflammée   par ce deuxième roman de Valentine Imhof !

« Le regard ardent qu’il pose sur elle la réchauffe et l’apaise. Il frotte en allers-retours calmes ou impatients le Zippo sur sa cuisse, et le clic-clic rythmique, mélopée hypnotique, remplit le silence, l’appelle, la protège, la berce.

Elle va bientôt s’endormir et le rejoindre dans sa nuit incandescente. Elle ferme les yeux, traverse l’opacité noire du masque, contemple son visage. Il est radieux. Elle lui sourit. »

Demain, quelques questions à Valentine.

« Bleu blanc Brahms » – Youssef Abbas – Actes Sud/Jacqueline Chambon

« Pour la première fois de sa vie, il se sentait français. C’était il y a deux heures. Il y a vingt ans. Le soleil l’avait cuit tout l’après-midi. Hakim vidait une bouteille d’eau en plastique froissée, balancée par un voisin. À ses côtés, Yannick sifflait une canette de soda et s’humectait le front avec l’aluminium rouge. La sueur leur collait aux tempes. Ils portaient les murs, le temps que ça passe. Ça, c’était l’ennui. Ils n’avaient pas de vannes. Ils respiraient l’habitude. »

Premier roman épatant: intelligent, très bien construit, très bien écrit, mêlant un humour acidulé à une gravité sans effets de manches. Quelle formidable lecture !

L’histoire se déroule en banlieue d’une ville de province ( région Centre, semble-t-il ) où vivent Hakim et Yannick, jeunes garçons de 17 ans inséparables, à l’aube de leur vie d’adultes, et au moment précis où va se dérouler la finale de la coupe du monde de football de 1998. Le livre prend sa place en ce temps précis, de 17 h 30 à 20 h 59, puis avec les mi-temps, égrenées en paquets de minutes jusqu’à la fin. Et c’est court pour ces deux jeunes vies sur une ligne de départ floue. Comme je les aime ces deux garçons…Un portrait de l’adolescence merveilleux. Exemples:

« La léthargie du dimanche le gagnait, Hakim se sentait groggy comme devant un discours d’Edouard Balladur sur les vertus des privatisations. Rien ne le liait à l’extérieur. Rien ne transparaissait non plus des possibles du dehors. Il ne s’en plaignait pas, il n’était tout simplement pas au courant, comme recouvert d’une pellicule invisible, une cloche en verre […] »

Et Yannick, qui va entrer à l’université :

« Son cerveau était commandé par la nécessité de paraître conforme à ce qu’on attendait de lui. Sérieux, sa meuf faisait trop de chiqué. Contrairement à elle, il ne s’était pas accordé de crise d’adolescence pour se faire entendre, il avait laissé, retranchés en lui, les morceaux de colère disséminés de son enfance. La sauvagerie lui collait à la peau comme du sable aux chaussures, mais il laissait la mélancolie aux bourges et aux poètes. Ça tombait bien, les poètes ne parlaient qu’aux bourges. Lui était entré dans les livres par effraction. »

DarthvadrouwJe ne connais rien au football, je ne m’y intéresse pas, mais ici ce match prend une importance autre que celle qu’on connait tous de l’avis général ( enfin, bon, on en est revenus, hein…) Les commentaires de l’inénarrable duo Larqué / Roland  ( sommets de poésie ) ponctuent ce qui se déroule en coulisses pour les deux amis.

« 54ème minute

Roberto Carlos peut centrer pied gauche…Ronaldo! Oh quelle parade de Fabien Barthez sur ce tir de Ronaldo ! Extraordinaire ! 

C’est resté collé comme une mouche sur un ruban. »

album Black Railway – John Olivier Azeau

 

Et rien ne se déroule comme prévu, enfin…rien de bien clair qui soit prévu non plus en fait. Pour Hakim et Yannick, dans les chapitres qui balancent de l’un à l’autre, c’est une sorte d’errance dans la cité et dans la vie, avec une excursion « en ville », entendre « centre ville », lieu étrange pour eux, ils s’y promènent un peu comme dans un zoo et puis il y a Marianne, que Yannick va gagner « contre » Hakim :

« En feignant d’argumenter, Hakim n’en démordait pas intérieurement: nom de Zizou, la Marianne, il l’avait tech-ni-que-ment rencontrée avant Yannick. Tout était en place pour une belle histoire d’amour ou un truc s’en approchant. Un ami véritable, Yannick dans le cas présent, aurait respecté cet accord tacite selon lequel un intérêt manifesté, l’autre s’excluait du jeu de la séduction, comme il était discourtois de se faire inviter au restaurant par l’ex-femme de son meilleur ami tout juste divorcé, avec chandelles, disques de Marvin Gaye et préservatifs saveur framboise, le tout ponctionné sur la pension alimentaire. »

Marianne la petite « rebelle » de classe moyenne,

« Il imaginait Marianne s’énerver sur son Tam-Tam. Elle avait un caractère de dragon, il adorait ça. Il s’interrogea à rebours, fit longtemps tourner une ou deux formules-chocs dans sa tête; prit son courage à deux mains avant de s’arrêter dans une cabine téléphonique et de balbutier « non j’avoue c’est pas mal Verlaine ». Quand il dictait les mots, ses paroles étaient de la bouillie.

Sur les rares photos d’eux, on voyait sûrement un jeune homme surpris par son propre trouble de se trouver dans l’orbite de cette fille, et une jeune femme, impassible, avec un air de défi. « 

Et puis, et puis… arrive dans la dernière partie Guy Lermot, l’homme sans sourire du rez de chaussée de l’immeuble si bien présenté au début du roman, l’homme qui écoute Brahms. Le texte prend ici une tournure plus tragique avec cet homme qui enfermé écrit, écoute donc essentiellement Brahms et rumine sa vie comme une vieille chique qu’il voudrait cracher sans y parvenir. Une vie faite de manques, de ratés, de lâchetés et de hontes en tous genres, une vie de frustration, pour être clair : une vie de merde. Triste à mourir. Rythmée par Brahms. Ici, dans cet immeuble de banlieue où Brahms est contrarié par Johnny Halliday chez Jean-Luc Pincole

« …toujours posté sur son balcon, comme s’il y résidait, en tête de proue d’un navire immobile. Son tee-shirt trop court laissait poindre son nombril. Tatouages apparents sur les bras ( des croix, des épées, des serpents, un bordel sans nom) clope pendante au bec et tubes de Johnny Halliday pour tout le monde. »

Guy nous réserve une fin soufflante comme une explosion. Guy fait peur, moi il m’a fait peur cet homme en burn out, ce terme du moment, celui qui circule partout dans le monde du  travail. Et Guy est seul et Guy s’automédique:

« Guy pratiquait l’automédication, les pharmaciens étaient moins regardants avec les patients en costumes. Ses coups de fatigue étaient corrigés à coups de corticoïdes. Il rentrait chez lui à l’heure du déjeuner pour prendre une douche, à cause de la fièvre. Toutes les quatre heures, du paracétamol codéiné. Tout restait sous contrôle. Ses clients accueillaient un sourire charmant, une peau lisse, une cravate bleue sur chemise blanche. On disait de lui : « Il est fiable. » […] Un docteur le soupçonna de somatiser. Rien ne l’agaçait plus : il n’était pas dingue. Il ne se créait pas de maladies. Non, il ne verrait pas de docteur de la tête. »

 

L’écriture sait prendre toutes les nuances, toutes les demi-teintes et les grands éclats aussi pour ces trois vies, deux en devenir et une qui échoue dans cet immeuble de banlieue. On accompagne les deux amis au pied de leur immeuble et de ses habitants, on les suit dans leur incursion de l’autre côté du périph’, on les observe chez Marianne, et on entre doucement dans leurs pensées, dans leurs projets, dans leurs espoirs, et plus on avance et plus on les aime et plus leur vie nous tient à cœur. Et c’est fort de créer un si grand attachement à des personnages. C’est intelligent et généreux aussi pour ces deux adolescents. Il n’y a pas de cynisme, mais beaucoup de tendresse dans ce livre. Sans oublier un humour ravageur. Je vous propose un petit florilège de cette écriture de premier choix:

Yannick, parlant de et comme sa mère ( qui bosse à Carrefour ) :

« T’en connais des mecs qui paient l’ISF, toi? Putain, si ma mère pouvait être taxée à 99% de sa fortune, comment je kifferais. Et le borgne qui veut tout casser. Mais c’est la faute à la finance tout ça. Tu sais très bien. Ma mère elle dit que, « avant », pour les prolos, les ennemis, c’étaient les patrons. Maintenant c’est les Noirs et les Arabes. Les patrons, ils ont réussi à changer leur colère de direction. »

et réponse de Hakim:

« Et les financiers je veux en être, lui répondait Hakim. Rien à foutre la gauche la droite, j’en veux du blé, comme pas possible, porter des bretelles comme dans Wall Street et faire  des saltos dans de larges piscines aux couleurs bleu Hollywood, débordant de filles trop belles, du champagne plein le museau. […] T’es fou, je serai blindé, je serais pire qu’eux. »

Youssef Abbas sait éviter toutes les facilités qui auraient pu accompagner ce sujet (foot, banlieue, cité, ados) et peint un portrait profondément attachant de Hakim et Yannick sans jamais déborder dans le pathétique, l’humour affleure juste ce qu’il faut et la tendresse que j’ai ressentie pour ces deux garçons a créé un très beau moment de lecture. Il n’y a pas de cynisme, juste de la dérision parfois, une ironie douce amère qui remplit de tendresse ce livre généreux et intelligent. Un jeune auteur qui d’emblée remplit la lectrice que je suis d’un profond contentement. J’ai adoré cette histoire.

Oui, vraiment ce livre est très beau, très prenant, très fin et riche aussi. Entre une tension du temps et le flou de l’avenir de nos deux héros, on lit une magnifique histoire finalement bouleversante et tragique qui se termine par un poème et le dernier commentaire de Jean-Michel Larqué.

« C’est fini Thierry !

Et c’est fini !L’équipe de France est championne du monde, vous le croyez ça, l’équipe de France est championne du monde en battant le Brésil 3-0, deux buts de Zidane, un but de Petit. Je crois qu’après avoir vu ça, on peut mourir tranquille, enfin le plus tard possible, mais on peut. »

Pour moi, à lire absolument.