« Sans terre » – Marie-Ève Sévigny – éditions Le mot et le reste

« Depuis que la ville a lancé son concours horticole, une légion d’entrepreneurs paysagistes a pris d’assaut le silence des rues cossues, si bien que, parmi les rares passants levés à cette heure matinale, personne ne s’étonne quand le camion-benne remonte bruyamment l’avenue Victoria. Il faut dire que l’allure de la conductrice n’annonce aucune mauvaise intention : quinquagénaire à la silhouette juvénile, la tresse blonde sous la casquette rouge, elle conduit prudemment son véhicule dont la bâche gonflée trahit le lourd chargement. »

Encore un bon roman québécois, un roman policier dans lequel l’enquêteur est retraité de la police, tous l’appellent « Chef » et il n’est pas censé faire quoi que ce soit sur cette Île d’Orléans quand on trouve le corps sans vie d’un ouvrier agricole guatémaltèque, pas très loin du chalet en flammes de Gabrielle Rochefort.

« OIES BLANCHES ET MARÉE NOIRE:

L’OLÉODUC INCONTINENT

DE CLIFFLINE ENERGY

FINANCÉ PAR VOTRE MINISTRE

CON$CIENCIEUX. »

Gabrielle Rochefort, cette blonde à casquette rouge, est une activiste écologiste, qualifiée de terroriste par certains pour ses actions virulentes auprès de la compagnie pétrolière Cliffline Energy en particulier. Elle a fait déjà de la prison et à sa sortie a été accueillie par Marie-Louise, sa cousine. Le Chef raconte:

« À sa sortie, Gabrielle a été recueillie à l’Île par sa cousine, Marie-Louise Plante, une femme chaude et moelleuse comme une brioche du matin. « Plante », c’est plutôt heureux, pour un cultivateur. Mais si tous les Lacroix ne finissent pas curés, à l’Île, planter sans s’appeler Plante, ça ne fait pas sérieux. Ils sont une trentaine dans le bottin à le croire de père en fils. Gabrielle s’est installée à la pointe est de l’Île –  à Saint-François, sur la grève, dans l’ancien chalet familial, qui avoisine le domaine de Marie-Louise. Selon ses conditions de libération, elle devait se présenter  une fois par semaine au poste de police que je dirigeais à Saint-Pierre. Du coup, mon long fleuve tranquille est devenu une épopée en vingt volumes. Je ne m’en remettrai sans doute jamais. »

Le Chef, son ancien amant, va tenter d’éclairer ces deux faits, un mort et un incendie, un peu gêné aux entournures par sa relation avec Gabrielle et par son statut de retraité. Pour l’aider il y a Fortuné, Violette Fortuné, elle n’est pas en retraite, jeune et au caractère solide.

L’histoire se déroule sur l’île d’Orléans sur le Saint Laurent et face à la ville de Québec, où Marie-Louise a son exploitation agricole; elle embauche des sud-américains pour travailler chez elle. Elle considère qu’elle les traite bien humainement, ils sont nourris et logés correctement, mais elle leur interdit de se syndiquer. Allez savoir pourquoi…Marie-Louise n’est pas une mauvaise femme, mais elle gère son affaire épaulée par un contremaître qui lui est un sale type, raciste et violent et quand Linares est retrouvé mort, c’est lui qu’on envisage comme coupable. Gabrielle, devant cette mort et son chalet ravagé par les flammes, pense, elle, à un complot du gouvernement qui veut la faire taire. Et c’est parti pour une enquête assez compliquée pour le Chef.

De sacrés personnages ici, avec cette coriace Gabrielle, qui ne se démonte devant rien, Violette Fortuné qui ne donne pas sa part aux chiens côté répliques

« Plus que mon ancienne subalterne, Violette était ma sœur, ma fille, ma mère, ma grande complice. Je savourais d’ailleurs cette rare absence d’ambiguïté, moi qui avais le brevet des amours compliquées.« 

et Marie-Louise; trois beaux portraits de femmes volontaires et indépendantes néanmoins avec de multiples nuances dans ces deux qualités. C’est là que se joue la personnalité du livre: pas d’angélisme.

Quant au Chef, lui…ah je l’ai adoré, c‘est mon préféré ! Il fréquente régulièrement et parfois en urgence son psychothérapeute qui est… libraire.

« C’est mon thérapeute qui m’a fait découvrir les aventures du commissaire Verhoeven, policier teigneux poursuivi par ses amours tragiques. « Mon thérapeute », c’est ainsi que j’appelle mon libraire, petit homme aux t-shirts excentriques, capable de réunir dans une même phrase Batman, les préromantiques allemands et les chansons de Johnny Cash, tout en griffonnant des on écriture illisible da recette de chili. Il faudrait un jour arriver à télécharger ces cerveaux-là pour les conserver dans la mémoire collective. »

Il aime ses livres, les romans policiers, son voilier, sa chienne Karla avec laquelle il a de jolies conversations

« -Écoute ça, Karla: Il promenait son chien, une chose assise à ses pieds que Dieu a dû bricoler un jour d’immense fatigue. Tu ne trouves pas que ça ressemble au carlin de Mme Coutu? Ma fidèle d’entre toutes les fidèles a à peine ouvert un œil – et l’a aussitôt refermé pour signifier qu’il était encore trop tôt pour lui faire composter sa carte du temps. »

 et plus trop son épouse Nathalie qui batifole avec un pompier…mais lui a  eu Gabrielle, il n’a plus personne et se repose, enfin, essaye.

« Pour rester dans le domaine nautique, je dirais que notre couple était un fleuve à l’étale qui manquait de vent: ni elle ni moi n’arrivions à donner un bon coup de pagaie, que ce soit vers le rapprochement ou la rupture. »

J’ai aimé ici beaucoup ces personnages, et la qualité de l’écriture pleine de second degré et d’humour. L’argument enquête sert de base pour évoquer le sujet des travailleurs déplacés et le traitement qu’on leur impose, et bien sûr l’écologie et ses combats. Mais c’est sans jamais tomber dans la démonstration lourde.Tout le livre reste à hauteur d’humanité, en nuances et sans emphase. Comme c’est un roman québécois écrit par une québécoise, il n’y a pas de scènes d’extase devant les paysages; ici, c’est un territoire où vivent et meurent des femmes et des hommes, ainsi que la nature, comme partout ailleurs dans le monde et c’est sans concession. C’est ça que j’ai aimé.

Décidément, pour ce que j’en explore pour le moment, la littérature québécoise est une mine de très bons textes. J’en apprécie particulièrement le ton et l’humour. Lecture très agréable, avec mention très bien aux clins d’œil nombreux aux mordus de littérature, policière en particulier.

« J’ai toujours été fasciné par les lecteurs; ils ont beau se taire, leurs yeux luisent devant les pages, et j’aime imaginer ce qui les agite tandis que rien ne se passe à l’extérieur. C’est comme observer un détenu et son avocat à travers un miroir sans tain, alors que le micro est éteint: on les voit converser, une main devant la bouche, et on se sent exclu d’un monde dont ils négocient la part de mensonge et de vérité. La solitude du lecteur est probablement la plus proche de celle de l’artiste ou du criminel – un terrain de jeu exclusif où on n’obéit qu’à sa propre loi. »

Dans les remerciements, l’auteur écrit:

« Le thérapeute  de Chef existe, il se nomme Marco Duchesne et travaille à la Librairie Pantoute, ma maison. »

 

Cette librairie est à Québec, si vous y passez et avez besoin d’un thérapeute…

« Bondrée » – Andrée A. Michaud – Rivages/ Noir

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. « 

J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !

« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »

Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentant une narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.

« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »

De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.

« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »

Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».

« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »

Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.

« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »

Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse. 

« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.

Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.

*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.

« Une baignoire de sang » – Béatrice Hammer – éditions Alter Real

« Quel drôle de métier j’ai choisi, se disait Gloria Basteret tout en montant rapidement les quatre étages qui la séparaient de son prochain cadavre. Ne débouler dans la vie des gens que quand ils sont morts. Rencontrer leurs parents, leurs amis, apprendre à les connaître, reconstituer leur vie, s’attacher à leurs petits défauts, tout ça pour rien, à part une obscure idée de la justice qui est si rarement juste.

Le temps passant, c’était le genre de pensées qui envahissaient de plus en plus souvent l’esprit  de la jeune femme. »

Béatrice Hammer m’a proposé la lecture de son dernier roman, dans un genre qui m’a semblé apte à me plaire. Et puis Béatrice Hammer m’a parue sympathique ( et elle l’est ! ).

La lecture de ce livre a été facile et agréable; le genre de livre qui ne demande pas trop de concentration, émaillé d’un humour certain, de personnages sympathiques et plutôt bien croqués. J’ai pourtant trouvé l’ensemble un peu inégal. Bon, le titre d’abord qui quand même réduit le livre à un infime élément du livre, qui n’est pas un livre où « ça saigne » à tout va. Ensuite l’emploi du présent pour la narration. Le premier chapitre me convient, imparfait et passé simple, puis sur les suivants, l’auteure passe au présent. J’ai toujours eu du mal avec le présent de l’indicatif qui me semble plat; parfois ça passe, parfois non. Et là ça m’a gênée et ça n’engage que moi. Pour finir, des petites choses peu crédibles, comme le cheval miniature qui arrive dans l’appartement de Gloria… Certes, l’animal existe et certaines personnes le choisissent comme animal de compagnie, mais en appartement…Bref, je ne vais pas entrer dans le détail, mais ça: bof bof…Par ailleurs, c’est plutôt bien écrit, il y a du tempérament mais si quelques réflexions justes sont amenées c’est parfois de façon un peu ostentatoire.

« Elle n’est pas encore complètement rangée des voitures, son charme opère encore, témoin Rachid…Mais que dirait-on d’elle si elle avait une liaison avec un homme de cet âge? La dissymétrie flagrante entre les droits des hommes et ceux des femmes à avoir une vie sexuelle sans encourir de jugement moral la révolte. »

Petit coup d’œil sur la vie de Gloria:

« La pression s’était accumulée en elle sans qu’elle s’en aperçoive, et les pensées noires la submergeaient de plus en plus souvent, au point qu’elle se demandait s’il ne serait pas temps pour elle de changer de métier. Une question toute rhétorique, car Gloria élevait seule ses deux enfants, et n’aurait pas pu se passer, ne serait-ce que quelques semaines de son salaire et de ses primes, lesquelles lui servaient, pour l’essentiel, à payer les baby-sitters dont elle faisait grand usage, n’ayant pas de famille susceptible de s’occuper à sa place de sa grande fille de douze ans et de son petit bout de six. »

Je vous vois en train de vous dire mais enfin pourquoi a-t-elle lu le livre jusqu’au bout et pourquoi écrit-elle ??? J’ai lu ce livre et j’en parle pour un personnage, et c’est Mina.

Les chapitres alternent entre l’enquête de Gloria et sa vie de famille que la jeune femme nous livre avec humour. Mais mon personnage préféré du livre, celle qui fait battre le cœur du livre c’est Mina. Là c’est différent, Mina nous parle à nous en direct, et c’est fort; ce qu’elle nous donne à « lire » c’est son journal intime, non écrit, celui qu’elle porte en elle, son histoire, sa terrible histoire et sa vie. Ici Mina enfant:

« C’est le soir et personne va venir me border. Je n’ai pas été sage. En tout cas c’est ce qu’elle m’a dit. Si personne ne veut s’occuper de toi, c’est que tu n’es pas assez sage. Si tu devenais sage, on ferait un dossier pour toi, et puis quelqu’un viendrait et t’emmènerait, tu aurais de vrais parents comme les autres. Mais tu cries, tu pleures, tu fais des scènes, alors évidemment, on ne peux pas te proposer aux gens qui ont besoin d’un enfant.[…]

De toute façon, je sais que je ne suis pas gentille. Sinon jamais ma mère m’aurait abandonnée. Elle m’aurait vue, et elle m’aurait trouvée tellement mignonne qu’elle aurait jamais eu la force de me laisser. »

C’est une réussite, car ça sonne juste, c’est rugueux et sombre, et ça rend un peu terne l’autre volet, c’est à dire Gloria, assez rigolote  mais parfois un peu bécasse – et ça ne colle pas avec le reste, par exemple parce qu’elle bosse bien -. Elle est séparée d’un époux bipolaire, et elle assume tout toute seule, en particulier ses deux enfants, Violette et Léo, qui sont je trouve de gentils gosses. Quant à la mère de Gloria elle n’est pas très sympa quant à son chef, Quintré, un pas marrant qui lui fait regretter Arici. Lui, en retraite, était toujours pour elle alors qu’elle débutait dans ce métier, c’est lui qu’elle va voir quand ça ne va pas. Elle s’en tire bien malgré tout, malgré un boulot qui l’absorbe énormément, elle s’en sort, et avec sa petite quarantaine bien vigoureuse, elle drague sec, Gloria !  Kalter le légiste et son collègue si jeune Rachid…Ces passages sont assez drôles d’ailleurs,  mais j’ai vraiment et de très loin préféré Mina et sa vie à la rue, son langage très personnel, Mina et la petite souris, Mina qui va s’encastrer dans l’enquête de façon imprévue.

« Et elle se met à raconter, d’une voix un peu hachée, mais sans hésitation comment, un an plus tôt, alors qu’elle vivait dans un squat, elle avait entendu parler d’une fille, une journaliste, qui faisait le tour des popotes à sa recherche. Elle montrait partout une photo qui venait de prison.

-Les flics, au squat, on aime pas ça. Les journalistes non plus. Ils ont fait trop de mal, avec leurs reportages. Ils bousillent tout, poursuit Mina.. Celle-là, elle s’est fait recevoir. Comme elle insistait pour me voir, on l’a foutue à poil, pour vérifier qu’elle avait pas une caméra planquée. Ça a pas dû lui plaire, mais elle a pas moufté. Après j’y suis allée.

Gloria écoute avec intensité.

Julie- puisqu’il s’agissait de Julie- semblait vraiment contente d’avoir trouvé Mina. Elle l’avait emmenée manger dans un bon restaurant.

-Elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour avoir l’air normal, mais c’était une vraie bourge, explique Mina. Qui mettait des grands mots partout, et qui parlait de vérité. Ça lui suffisait pas d’avoir une mère. Il lui fallait un père aussi. »

Ah oui, au fait !  L’enquête, car il y en a une bien menée, plutôt tortueuse et  très intéressante. Dans la baignoire de sang, gît une « sirène », une jeune femme prénommée Julie qui n’a pas de père et qui est, était, une acharnée de la vérité. Julie était pigiste au « Lapin déchaîné » (!) et a mis le doigt sur une sombre histoire de laboratoire pharmaceutique aux pratiques douteuses.

« Gloria était arrivée devant la porte.

La jeune femme qui était allongée, les veines ouvertes, dans sa baignoire rouge sang, lui fit l’effet d’une sirène, avec ses longs cheveux baignant dans la soupe rouge et ses traits réguliers. Par une sorte de mimétisme, Gloria bloqua sa respiration pendant qu’elle observait le cadavre. Toujours se fier aux premières impressions, avait coutume de dire Arici. »

Elle n’a pas découvert que ça d’ailleurs, mais une histoire plus intime, plus personnelle va lui tomber dessus, provocant sa rencontre avec Mina.

Dans ce court passage, il y a une des ces « maladresses » qui ont un peu contrarié l’ensemble, ici quand l’auteure écrit « la soupe rouge » qui contrarie l’image plutôt poétique de la sirène. « L’eau vermeille » aurait pu convenir pour l’image, enfin il me semble. C’est l’amorce donc de l’enquête de la sémillante Gloria, toujours au bord de l’épuisement mais qu’un frôlement de main réveille, qu’une question qui surgit exalte…une résistante pleine de ressources ! Si la jeunesse de Rachid l’électrise, la prévenance de Kalter la fait fondre. Quant à Mina, elle « adoptera » Momo son compagnon de pont, jusqu’à la fin.

« J’avais fait attention à ce qu’il soit bien habillé, j’avais demandé qu’on le rase, et j’avais volé un beau pyjama, pour qu’il ait l’air comme chez lui à l’hôpital. Les infirmières m’ont aidée, elles ont compris que c’était important. Y avait que Momo qui comprenait pas. Il rigolait, disant que la toilette du mort, on la ferait après, et qu’on le laisse nature. Mais en vrai il était content d’avoir l’air de n’importe qui. »

Je m’arrête là, mais si j’écris sur ce livre aujourd’hui, un livre facile et distrayant, c’est qu’il trouvera un public, c’est plaisant à lire malgré les défauts – qui peut-être ne concernent que ma lecture, c’est possible aussi – . Il y a Gloria, Kalter, Rachid, mais aussi celles et ceux qu’on va apercevoir, la mère de Julie et Julie, Léo et Violette, les amis de Julie, Arici, Quintré, la mère de Gloria…Et Mina, Mina qui sauve le livre à mon avis. Parce que Mina est celle qui prend le plus chair ici, celle dont la voix porte loin, celle qui m’a touchée, la plus vraie en tous cas. Et c’est elle qui a le mot de la fin.

« Dans les livres d’images, l’enfer, c’est quand il fait trop chaud. Il y a des flammes, des démons, des marmites et des petits diablotins qui font bouillir de l’huile et vous y jettent en ricanant.

Mais en vrai, s’il existe, l’enfer, moi je sais qu’il est froid.

Froid comme le dessous du pont au moment le plus froid de l’hiver.

Avec un vent glacial qui souffle et qui amplifie tout, un vent glacial qui ne s’arrête pas et qui pénètre entre nos cils, dans nos narines et à peu près partout.

Ce vent n’est pas qu’une impression, quand il est là on refroidit plus vite

. Et quand on est tout froid c’est qu’on est mort.

On s’en rend pas bien compte, parce que le froid, avant de vous tuer, vous engourdit et vous envoie des rêves; on s’en aperçoit pas, qu’on est juste en train d’y passer. »

« La bête intégrale : 1- La bête à sa mère / 2 – La bête et sa cage / 3 – Abattre la bête – David Goudreault, éditions Stanké ( Québec )

« Prologue

Vous avez trouvé le cadavre. Vous devez disposer de toutes les preuves circonstancielles et médico-légales dont vous aurez besoin.L’affaire est classée, vous avez déjà tiré vos conclusions.

Mais on ne peut arriver à sa conclusion avant de connaître l’histoire.

Voici ma version. Je me livre à cœur ouvert. Ça ne changera rien, peut-être. Peut-être tout, aussi. Si ça n’excuse pas mon geste, ça peut l’expliquer. L’essentiel est dans ce document. Vous y trouverez des circonstances atténuantes ou aggravantes. Je prends le risque.

Vous pourrez croire que c’est romancé ou que je me donne le beau rôle. dans mes souvenirs, dans ma tête, c’est ce qui est arrivé. C’est ma vérité et c’est la seule qui compte…Je vous laisse en juger.

Je vous jugerai aussi, en temps et lieu.

Je demande que ce document soit déposé comme preuve et remis aux jurés. Je suis prêt à corroborer chaque paragraphe sous serment. »

Ce livre, cette série de livres, c’ est une grosse claque dans la gueule. C’est l’expression la plus adaptée quand on en ressort sonné et … empli de doutes sur cette histoire. Cette histoire qui commence ainsi:

« La résilience

Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune, en amatrice. Très vite, maman a su obtenir la reconnaissance des psychiatres et les égards réservés aux grands malades. Électrochocs, doses massives d’antidépresseurs, antipsychotiques, anxiolytiques et autres stabilisateurs de l’humeur ont rythmé les saisons qu’elle traversait avec peine. Pendant que je collectionnais des cartes de hockey, elle accumulait les diagnostics. Ma mère a contribué à l’avancement de la science psychiatrique tant elle s’est investie dans ses crises. Si ce n’était du souci de confidentialité, je crois que certains centres universitaires porteraient son nom. »

Le ton est donné. Grinçant, et noir. Et j’ai ri beaucoup, vraiment ri, alors que cette histoire est absolument atroce, violente tous azimuts, et parfois, même si c’est assez rare, il y a un flot d’émotion qui monte dans la gorge, saisissant et relativement bref, désamorcé par un trait d’humour noir .

Je ne vous ferai qu’un aperçu parce que tout ça est impossible à raconter. Le personnage, le narrateur, n’a pas de nom. On sait qu’il est « la bête » à sa mère; sa mère, son idole, l’amour de sa vie, son obsession, cette obsession qui va l’emmener, et nous avec, dans un tourbillon déjanté et sans temps mort. Il nous raconte ainsi que

« Donc, j’ai grandi dans des familles d’accueil. Au pluriel. J’enfilais les familles comme les anniversaires. Les intervenants aussi. Déménagements, changements de garde, transferts scolaires, refontes des plans d’intervention.

Je n’ai jamais aimé les familles d’accueil. Tout le monde disait croire en moi, mais personne ne croyait ce que je disais. Un paradoxe parmi tant d’autres. »

C’est une longue cavale, ce roman, une longue course poursuite emplie de démence, de violence, de misère, de mensonge et d’espoir… ! Car il espère la retrouver, sa mère ! Il est mythomane, notre conteur, il a une vie intérieure intense, une résistance qu’on pourrait lui envier s’il n’en faisait pas une camisole aussi redoutable. Le tome un , c’est la fin des familles d’accueil, il doit avoir 16 ou 17 ans et est déjà, encore ? toujours ? très perturbé comme on dit pour faire modéré. Mais ici, rien n’est modéré, rien. En vrille, complètement dérangé notre héros. A sa décharge, au vu de son histoire d’enfance il a des circonstances atténuantes; et pourtant on n’arrive pas à l’aimer tout à fait, on n’arrive pas à être totalement en phase avec lui tant ses actes sont atroces et parfois gratuits, incompréhensibles – comme avec les chats. -. Avec les chats, avec les gens. Roublard, menteur…et grand lecteur, il lit beaucoup et interprète ce qu’il lit de façon judicieuse mais selon ses critères.  Il ponctue ses réflexions sur à peu près tous les sujets par un « C’est documenté » qui m’a beaucoup fait rire ( vu ce qu’il dit avant cette conclusion récurrente…). Il tient tout au long du livre les pires propos, racistes, sexistes, et tout ce qu’on veut, et s’absout de tous ses méfaits avec une facilité désarmante.

« Ce qui était pratique avec la bibliothèque municipale, en plus des livres à lire, de l’accès à Internet et des filles en jupe, c’est qu’elle était à deux pas d’un bazar. Un bazar qui rachetait les livres à faible prix, mais en quantité. Je bourrais mon sac à la bibliothèque et le déchargeait cinq bâtisses plus loin. Il n’y a pas que l’économie qui doit rouler, la littérature aussi. »

Et en devient si touchant par moments, mais oui…car il saute d’un avis à un autre par une gymnastique mentale extrêmement périlleuse.

« L’argent est la mère de tous les vices, c’est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n’est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. peu importe la devise, peu importe l’endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d’abandonner son corps, sa force et son temps pour de l’argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l’hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l’argent reste. J’ne avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Après avoir cru trouver sa mère qu’il recherche activement, vivant de combines, déjà bourré d’addictions, entretenant des relations avec des femmes plus vieilles que lui, pas très belles –  ah il faut l’entendre parler de ses amours !  – , il trouve un vrai travail à la SPA, tout un poème, il chantonne du rap. Ici, Manu Militari

et le voici attrapé et on entre dans le second tome, La bête et sa cage, la prison.

Comme le livre est long, je vous propose le prologue intégral:

« J’ai encore tué quelqu’un. Je suis un tueur en série. D’accord, deux cadavres, c’est une petite série, mais c’est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu’où les opportunités me mèneront? L’occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière.C’est documenté.

Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d’isolement. Mon avocat vient tout juste de m’apporter papier et crayons. Il prétend que ça m’aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J’ignore ce qu’ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.

La dernière fois que j’ai commis un meurtre, j’avais tout noté. Les experts s’en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas.

Ils ont affirmé que mon récit était d’une transparence, d’une candeur désarmantes. Ça aurait joué en ma faveur. Paraîtrait que j’ai une capacité d’introspection minimale bien que je m’exprime à foison. C’est grâce à mes études en rien du tout. Autodidacte de la tête aux pieds. Je bombais le torse au tribunal, pas peu fier.

Puis ils ont égrené le chapelet de diagnostics : dysphasique, troubles d’adaptation impliquant des symptômes du spectre de l’autisme, troubles de la personnalité antisociale et narcissique. Malgré mon jeune âge, les spécialistes s’entendaient pour brosser le portait d’une psychopathie complexe. C’était moins flatteur.

J’ai pris seize ans dans la gueule. Paf ! On m’assure que ça aurait pu être pire. Ce sera pire d’ailleurs , cette fois, avec la récidive. Je pourrais ne jamais être remis en liberté. La liberté, c’est dans la tête. Et j’ai le crâne vaste.

En attendant qu’ils finissent l’enquête et déterminent à quel degré d’homicide ils vont me cuisiner, je marine en isolement. Autant écrire.

Je dirai la vérité, toute la vérité, rien que ma vérité. Ce manuscrit peut être remis au juge, aux jurés, aux experts-psychiatres et à un éditeur. Je parie que ce sera un long procès et un bon livre. »

J’ai encore plus ri dans cet épisode. Notre narrateur, il faut le comprendre, est un très très grand mythomane, il a une vie intérieure si intense et une imagination si fertile que ce séjour en prison devient une fantastique aventure dans laquelle son ego va aller de bouffées d’orgueil délirantes en claques dans la figure. Mais en tous cas, la vie de la prison est sordide et ce garçon si violent subit avec un calme olympien ou presque les pires atrocités. Des scènes hilarantes en tous cas et on est pas très fier de se marrer. C’est néanmoins forcément la volonté de l’auteur. Parce que bon, tout le monde y va de son coup de poing, de couteau, de fourchette et autre…C’est la jungle, ça saigne, ça pue. Et notre personnage délire considérablement. Tout à son avantage.

À la suite de cette conséquente épopée pénitentiaire, il est expédié en hôpital psychiatrique – Pinel –  et voici le tome 3, Abattre sa mère. 

« Prologue

À la fin de ce récit, je vais me tuer. Et puis mourir. C’est ainsi. Toute bonne chose a une fin, mais moi aussi.

Vous ne devriez même pas tenir ces pages. Que vous puissiez me lire relève de la providence, du miracle ésotérique. Vous êtes incapable de concevoir la chance qui est la vôtre. À moins d’avoir la foi. Dieu est partout, et je suis là; je vous laisse en tirer vos propres conclusions.

En toute humilité, je ne suis qu’un homme, mortel. Mord déjà. Mais de grands destins foulent le sol de cette terre, une race d’hommes qui marque l’histoire et écrit la sienne. Je suis de cette espèce trop grandiose pour s’effondrer, s’écrouler dan sla vase de l’insignifiance commune. Comme un conquérant, un génie littéraire ou un graffiti célébrant l’amour d’André et Nicole sur la pierre dynamitée d’une autoroute de l’Outaouais, je laisserai ma trace.

D’autres viendront après moi, qui m’imiteront pour les plus misérables, qui s’inspireront de mon œuvre pour les plus nobles. Mais moi, je n’y serai plus. Voici mes derniers écrits, lisez-les en mémoire de moi.

Tout est fini, l’histoire commence. »

De là il sortira, et comme il sème les agressions sous ses pas, on va le suivre dans Montréal, en compagnie d’une punkette shootée, Bebette, et d’une vieille putain qui crache ses poumons, Maple. Drôle de périple souvent nocturne, sous alcool ou cachets, ou tout ce qu’il trouve. Pourvu que ça « gèle ».

Je m’en tiens là, la fin est assez éclairante, et sincèrement je ne crois pas avoir déjà rencontré une plume française de cette sorte. Il y a du rythme, de la poésie, de l’humanité dans tous ses états, y compris les pires. Une œuvre inclassable, qui fait découvrir la jeune littérature québecoise que je vais continuer à explorer. Après Anaïs Barbeau Lavalette et son bouleversant « Je voudrais qu’on m’efface« , mon enthousiasme ne faiblit pas.

Je précise aussi que le parler québecois est présent, mais compréhensible sans dictionnaire et si drôle, si imagé, un parler qui met du relief à l’écriture déjà si brillante. J’ai adoré ce livre totalement unique par son ton, son sujet et la façon de le traiter. Quand je dis LE sujet, il y en a plusieurs, un vrai réquisitoire sur nos sociétés qui laissent des tas de gens à la marge et qui s’étonnent de cette marge ensuite. Un regard sur Montréal et le Québec impitoyable, bien loin des clichés touristiques et angéliques liés à ces endroits. Ceci dit, j’ai adoré cette ville, mais comme toutes les villes, elle n’est pas exempte de laissés pour compte, de misère, etc…J’y ai aussi beaucoup marché ( et pas encore assez à mon goût, va falloir que j’y retourne …), et j’ai aimé ça.

Enfin, ne sautez pas les préfaces exceptionnelles, elles font partie intégrante de la qualité de l’ensemble, signées : Kim Thuy, Manu Militari et Fred Pellerin

Je vous invite vraiment à vous procurer ce livre étonnant, explosif, hilarant, jouissif et extrêmement virulent ! Tout y est au cordeau, Titres des romans, titres des chapitres, préfaces, et bien sûr l’écriture et le propos, un sans faute.

Je crois que le tome 1 a été édité aux éditions Philippe Rey et en 10/8 , avec une chouette couverture signée comme celle de la trilogie Axel Pérez de León ; je mets celles des autres tomes, je les trouve vraiment belles et très évocatrices. Je ne sais pas si les libraires peuvent l’avoir dans l’édition originale comme le mien tout en un, probablement. Sinon, la librairie du Québec à Paris est très sympa et envoie par correspondance. 

Un petit bout de l’épilogue

« Only God can judge me, et au jugement dernier, il ne me jugera même pas! Dieu n’est qu’amour et pardon, c’est pratique. Mon expérience d’homme revenu d’entre les morts a labouré ma spiritualité en jachère. J’ai décidé de croire en Jésus, les saints, les archanges, et leurs diverses déclinaisons. C’est un choix réfléchi, stratégique, qui deviendra peut-être une forme de foi en cours de route. L’appétit vient en mangeant et ça compte aussi pour les hosties. »

J’ai corné une page sur 2…si j’ouvre n’importe où le livre, je tombe sur un truc incroyable et je me remets à lire…mais je dois rester raisonnable et ne pas trop en dire et que je vous garantis un grand moment de lecture. NOIR et JUBILATOIRE !!!

Le site de l’auteur

En mode flemme, mais pourtant…Henry Miller et Valentine Imhof

Ben oui, quoi, partout on entend « LISEZ !!! » mais « LISEZ DONC !!! »

L’injonction est d’actualité. C’est le moment parfait pour lire ( pour autant qu’être confiné chez soi soit quelque chose de parfait ) parait-il.

C’est TOUJOURS le bon moment pour lire si on n’a pas d’autre urgence. Ici et pour moi, lire c’est juste du plaisir, écrire c’est autre chose, c’est une discipline et en ces temps contraints, la discipline, je m’en déleste un peu.

Vous savez bien que lire est mon activité quotidienne, et je lis. Mais paresseusement. Et je lis des livres prêtés, offerts, achetés et mis de côté. Bientôt, Silvia Avallone et la jeune Adele dans  « La vie parfaite » puis j’espère pouvoir vous proposer une lecture québecoise, une trilogie dingue. Alors le premier opus peut-être.

Mais dans l’immédiat, je vous livre en quelques mots ce livre qui n’est pas un roman, mais une biographie que j’ai dégustée au soleil;  ça se lit comme un roman, et c’est écrit par Valentine Imhof , Henry Miller fut son sujet de mémoire en littérature américaine:

Henry Miller, la rage d’écrire – éditions Transboréal – collection Compagnons de route ( 2017 )

Je n’ai lu de Miller que « Le colosse de Maroussi », après un voyage en Grèce, et je n’avais que peu d’idée de la vie de cet auteur qui fit scandale chez tous les biens-pensants du XXème siècle. J’ai rencontré un homme qui sans cesse écrivait, même si ce fut longtemps « dans sa tête », qui se maria un nombre de fois considérable, une sorte de grand enfant curieux, capricieux, épris de liberté. Je conseille à tout le monde cette lecture qui m’a donné envie de lire Henry Miller, d’autant que sous la plume de Valentine ce personnage prend une amplitude et un sens puissants. En accord avec elle, qui m’adressa ce livre pour mon anniversaire en 2018 à la suite de notre entretien pour  » Par les rafales », je vous propose ici la conclusion de 4 pages. Parce qu’elle m’a émue, parce que j’ai compris pourquoi Valentine avait choisi cet écrivain comme sujet, parce que je l’ai retrouvée en filigrane, elle, entre les lignes.

« Conclusion

Un élan vital et libérateur

Henry aurait plus de 125 ans et serait peut-être un peu surpris – probablement agacé -par cette énième biographie, comme il l’était quand, de son vivant, certains de ses amis évoquaient le projet de lui consacrer un livre. Il se sentirait engoncé, coincé aux entournures, et ne se reconnaîtrait sans doute pas dans cette trajectoire linéaire, lui qui écrivait dans « Le Monde du sexe »: « On n’avance pas dans la vie en terrain plat ou en ligne droite; souvent on brûle les haltes indiquées sur l’horaire; parfois on quitte complètement le sentier battu.[…] Ce qui se passe à tout moment de notre vie à tout jamais reste insondable, inépuisable et ineffable. » Et parce que Miller est hors-norme, inclassable et irréductible, tout ce que l’on pourra écrire sur sa vie et son œuvre ne peut être que soluble, provisoire et caduc, et ne le contient pas, car toute nouvelle lecture de ses livres nous le révèle autre, insaisissable, et pourtant si présent et si proche. C’est certainement parce qu’il réussit à entretenir avec son lecteur une intimité rare, lui insuffle une part de cet élan vital qui l’anime et nous invite à porter sur le monde un regard tout neuf, celui du candide ou du fou, qui conserve intacte et perpétuelle sa capacité à s’émerveiller.

Il refuse toute vérité révélée, ne prête allégeance à aucun système, rejette en bloc les -ismes quels qu’ils soient, est constamment rétif à tout ce qui est péremptoire, fige, enferme, sclérose, et rend la vie morte. Sa prose éruptive traduit le le mouvement, essentiel, de toute chose, et ses paradoxes, ses incohérences et ses contradictions, en sont les illustrations permanentes. « L’univers [que l’homme] doit créer de par son destin même est en lui; et lorsqu’il le découvre, il est roi. Mais cet univers, comme n’importe quel autre, est un flux perpétuel, en constant changement. Il peut s’enfler comme l’Amazone ou s’effiler comme un couteau et devenir Colorado.[…] Mais il lui faut couler, garder sa fluidité mouvante, sous peine de mort. » ( Le Monde du sexe )

La force de Miller a été de montrer qu’un roman peut être ce que l’on veut qu’il soit, à l’écart des canons de l’orthodoxie littéraire et des genres traditionnels. On peut admirer son obstination à faire entendre sa voix discordante et nouvelle, à imposer sa liberté de créateur iconoclaste, à transfigurer le monde par l’écriture pour en donner une vision originale, fluctuante, kaléidoscopique, explosive, et en permanente expansion, toujours portée par un humour et une autodérision salutaires. Il nous invite constamment à ne pas le prendre trop au sérieux,car il n’a vraiment rien d’un gourou, ne cherche pas à convaincre de quoi que ce soit ni à s’attacher des adeptes. Il revendique, au contraire, le droit au détachement, et exprime une forme d’individualisme forcené et positif, qui n’est pas de l’indifférence ni de l’égoïsme, mais qui le garde d’avoir un jugement sur tout, et de prendre une part active aux événements qui secouent le monde. Il préfère pouvoir se tenir au-dessus de la mêlée, et conserver ainsi une hauteur de vue qui n’entrave pas, ne ferme aucune perspective. Et tant pis si, de ce fait, il n’est l’homme d’aucune grande cause – et refuse tout autant d’assumer la double paternité de la contre-culture et de la libération sexuelle qu’on a voulu lui attribuer – , car c’est certainement ce non-engagement dans des luttes circonstancielles et datées qui conserve à ses textes toute leur actualité et leur pertinence. Il s’est contenté de tracer son chemin, de chanter à tue-tête sa passion pour la vie, et il nous invite à en faire autant, persuadé que « chacun a en lui un livre – chacun est un livre, le livre qu’il écrit lui-même » ( Flash-Back – Entretiens de Pacific Palisades).

Certains de mes voyages m’ont permis de le rejoindre du côté de Monterey sur les côtes rocheuses du nord de la Californie, à Albuquerque, La Nouvelle-Orléans, Detroit, au Grand Canyon et dans les rues de Brooklyn, Manhattan, Montparnasse et Clichy avec, pour guides, les pages de ses livres. C’est aussi grâce à lui que j’ai pu parcourir la Grèce sans y être encore allée, tant les descriptions du Colosse de Maroussi la restituent, vibrante de couleurs, de chaleur et d’humanité. Puis je me suis installée à St-Pierre-et-Miquelon, et j’y ai trouvé une cabane à flanc de rochers, mon Big Sur miniature, tout à l’ouest de l’île. Comme Henry, ce n’est pas une maison ni un terrain que j’ai achetés, ce sont les éléments et la vue, la mer, ses bleus changeants et ses tempêtes, le ciel et ses aurores boréales, l’air chargé de salin et du parfum chaud des spruces, les paquets de brume laiteuse, le soleil qui plonge dans l’Atlantique Nord avec des incandescences électriques. Et je suis persuadée que, comme moi, il adorerait cette enclave à l’écart des fracas du monde, pour y écrire en regardant passer les baleines, y lire allongé dans la camarine face aux falaises de Langlade, y respirer les embruns, se livrer à la force et à la beauté des choses et simplement pouvoir jouir du bel aujourd’hui chanté par Cendrars.

Et quand je m’abandonne au simple plaisir d’être là, gagnée par une douce indolence, les sens en éveil et la tête au repos, j’ai envie de dire:« Je me sens chez moi dans l’univers. Je suis un habitant de la Terre et non d’une de ses parcelles, que celle-ci soit étiquetée Amérique, France, Allemagne ou Russie. Je ne dois allégeance qu’à l’humanité, et non à un pays, une race, un peuple.[…] Je n’ai d’autre fin ici-bas que de travailler à l’accomplissement de ma destinée, qui est mon affaire à moi. Ma destinée est liée à celle de n’importe quelle créature qui habite cette planète […] Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges. […] Je dis: « La Paix soit avec vous tous ! » et si vous ne la trouvez pas, c’est que vous ne l’avez pas cherchée » ( Max et les Phagocytes )

Merci Valentine.

En attendant la suite, eh bien patience, courage, faites gaffe au chocolat, aux apéros et aux cacahuètes, et puis si vous ne savez pas quoi faire…lisez !  Par exemple…« Le droit à la paresse » de Paul Lafargue ( éditions Allia )

J’allais oublier:  profitez bien de la vie de famille !