« Tout autre nom » – Craig Johnson – Gallmeister/Americana, traduit par Sophie Aslanides

« Joseph Conrad prétend que, si vous voulez connaître l’âge de la Terre, regardez plutôt la mer déchaînée par une tempête. Si vous voulez connaître l’âge du pays de la Powder River, il suffit de vous trouver du mauvais côté d’un train de charbon. Un gars qui travaillait pour la Burlington Northern Santa Fe m’a dit un jour que, dans le nord du Wyoming, les trains se composent d’environ cent quarante wagons et qu’ils sont longs de deux kilomètres, mais quand on est arrêté pour en laisser passer un, on a bien l’impression qu’ils sont encore plus longs. »

Toujours autant de plaisir à retrouver le vieux copain Walt Longmire, son indéfectible ami Henry Standing Bear et l’inénarrable Vic, son langage fleuri, ses yeux vieil or et sa passion toute neuve pour son shérif. Si ce n’est pas le plus captivant de la série, ça reste un grand plaisir de lecture, presque enfantin que cette nouvelle aventure de Walt, un genre de vengeur, de héros de comics western. Tout commence par un appel du vieux Lucian à propos du suicide suspect de Gerald Holman, policier du Comté de Campbell et une enquête qui va mener à trois disparitions de femmes non élucidées. Voici Longmire, son ami Henry et son chien ( celui qui ne mange que du jambon ) en quête de la vérité. Il y a dans ce livre de nombreuses péripéties, en particulier à la fin, très cinématographiques, des péripéties qui vont mettre en valeur le courage, la bonté, l’intégrité de Walt, mais aussi l’inévitable côté faillible de tout être humain car il saigne quand on le cogne, il ressent bien le froid, la douleur, et même la peur, mais il fait face ! Il fond devant Vic et n’arrive pas à renoncer à son enquête quand sa fille sur le point d’accoucher l’attend à Philadelphie. D’ailleurs, je salue la fin du roman à ce sujet…Entre les bisons et les wagons à charbon, Walt va affronter des adversaires monstrueusement plus costauds que lui, et ce avec un sang froid exemplaire: un vrai héros comme ceux des comics de mon enfance. 

On retrouve ici encore l’hiver glacé et neigeux du Wyoming, ce climat qui rend tout plus long, plus difficile, plus flou, entre rêve et réalité avec le fantôme Virgile bien sûr qui ne manque pas l’occasion de se rappeler au shérif. J’ai appris ce qu’est la main nommée « aces and eights » au poker 

« Cette combinaison particulière de cartes doit sa notoriété à Wild Bill Hickock, car c’est précisément celle qu’il tenait au saloon 10 au moment de sa mort à Deadwood, dans le Dakota du Sud- un peu à l’est de l’endroit où nous nous trouvions.

Selon la croyance populaire, Hicock n’avait que quatre cartes en main-l’as de pique, l’as de trèfle et deux huit noirs-, la cinquième carte n’ayant jamais été dévoilée puisque la partie fut interrompue par Broken Nose Jack McCall, qui tira dans la tête de Bill une balle qui sortit par sa joue droite pour aller se loger dans le poignet d’un autre joueur assis à la table, la cinquième carte devenant à cet -instant le cadet des soucis de Wild Bill. »

J’ai retrouvé avec plaisir encore les dialogues tellement bons ! Craig Johnson est très fort pour ça, il a un sens de la répartie, un art de la conversation absolument merveilleux, même avec un taiseux comme Walter Longmire. J’ai aimé Lucian qui descend les percolateurs pour leur faire cracher leur café

« Le bruit résonna dans l’espace clos du café-bar comme un arbre qu’on abattait, et l’objet se cabra contre la cloison derrière le comptoir comme un criminel blessé avant de se mettre à cracher un jet de café qui se déversa sur le plancher. Le vieux shérif rengaina son Smith & Wesson, passa un index crochu comme une serre dans l’anse et tendit la tasse sous la cascade pour la remplir.

La jeune serveuse apparut à la porte, les deux mains plaquées sur la bouche. Lucian tourna la tête, sourit, lui fit un petit salut de la main et elle repartit en vitesse d’où elle venait.

Une fois sa tasse remplie, il prit la mienne et la tint un instant à quelques centimètres de la fontaine de café.

-Je te ressers ? »

 et Vic dont j’adore le langage et le sens du romantisme:

« Elle m’observa jusqu’à ce que je me mette à me tortiller.

-Ne fais rien de stupide.

-Définis stupide.

-Te faire tirer dessus.

Je rangeai le portable dans la poche de ma veste, remontai la main et ajustai mon écharpe.

-C’est fait.

-Te faire poignarder, cogner, écraser, ou tout autre action qui pourrait te dégrader physiquement un peu plus.

-D’accord.[…]

Elle s’approcha et attira mon visage vers le sien, le vieil or engloutissant le monde entier.

-Walt, disons les choses clairement. Quelqu’un t’a mis sur la liste des hommes à abattre.

-On n’en sait rien…

Elle me serra plus fort.

-C’était un tueur professionnel, ne l’oublie pas.

-Non.

-Et sois dans cet avion à onze heures quarante-deux ou tu n’auras plus à te demander qui a mis un contrat sur ta tête.

-Promis.

-Et fais en sorte de ne pas fourrer ta bite dans un nid de frelons.

J’acquiesçai.

-C’est bien quelque chose que j’éviterai de faire, je t’assure.

-Tant mieux parce que j’ai des projets pour elle. »

Je vous laisse au plaisir relaxant de ce livre de pure détente, de haute qualité d’écriture (sans parler de la toujours aussi bonne traduction ), où l’auteur trouve une fois de plus l’occasion de faire quelques clins d’œil littéraires. J’aime toujours autant le Comté d’Absaroka, son shérif, son hiver, ses bars, j’aime toujours autant l’écriture si vivante de Craig Johnson.

« -Je viens de passer deux jours un peu difficiles.

-À courir après des méchants?

Je souris bien que cela me fit souffrir, sa question me rappelant le message que ma fille avait enregistré sur mon répondeur: Vous êtes bien chez les Longmire, nous ne pouvons pas vous répondre pour le moment, parce que nous sommes en train de courir après des méchants ou d’essayer de nouveaux chapeaux blancs… »

-On peut dire ça.

-Des bandits qui attaquent les trains?

-Non. »

 

« Río Negro » – Mariano Quíros – La Dernière Goutte/Fonds noirs, traduit par Zooey Boubacar

« Mon père n’a jamais été le genre de bonhomme qui aime donner des conseils, mais il faut dire que, moi, non plus, je n’ai jamais pris la peine de lui en demander. C’est peut-être pour ça que notre relation a toujours été sereine. On n’espérait rien, ni l’un ni l’autre; et on ne s’est jamais déçus. Bref, on savait exactement ce qu’on pouvait attendre l’un de l’autre. Mais la naissance de Miguel, mon fils, a modifié cet état de fait. »

Court séjour noir à Resistencia, petite ville argentine traversée par le Río Negro ( et d’où est natif l’auteur ). Le narrateur est un écrivain reconnu marié à Ema, sociologue:

« Et moi je tourne en rond dans mon bureau pour conclure dignement mon article sur la littérature indigène. J’aimerais être inventif, mais j’ai beau me torturer les méninges, rien ne me vient. Alors dans ces cas-là, je reprends mes vieux articles, je relis même mes propres romans, histoire de voir si je ne pourrais pas, d’une manière ou d’une autre, y racler quelques vieux restes d’inspiration. »

 et père de Miguel, grand adolescent de 18 ans, pleurnichard et avachi sur le canapé devant la télé.

« Miguel n’est pas un mauvais fils. Le problème n’est pas là. Sans doute n’est-ce pas un mauvais bougre, même s’il n’y a aucun moyen d’en être sûr. Il mène une vie d’autiste, que rythment les journaux télévisés, les inepties d’Internet et les chanteurs à la mode. »

Ce que j’ai envie de dire avant tout, c’est qu’à peu près aucun des personnages ne m’a été sympathique ( mais ce n’est pas mal comme sensation de lecture, la détestation ), sauf la femme de ménage Irma. Ema est absente durant les faits qui se déroulent, mais présentée dans les souvenirs qu’égrène le pire de tous, cet écrivain censé être un intellectuel de par sa formation et son métier. Mais honnêtement, j’ai eu envie de l’étrangler à mains nues durant tout ce qu’il raconte tellement il est détestable, se contentant d’accomplir ses petites missions, articles de presse, etc… ( en trichant le plus souvent, en allant au plus facile et au plus rapide ), et de fumer de gros pétards en contemplant le fleuve qui passe au bord de sa maison.

Mais voici qu’un jour fatal, pendant l’absence d’Ema,  il décide de déniaiser son fils avec lequel sa relation est inexistante. C’est une catastrophe qui se met en marche et qui fait de ce livre un roman noir, très cynique comme son narrateur.

J’ai souri parfois, mais j’ai surtout ressenti un dégoût profond pour cet homme et enfin une haine totale pour ce sale type. Je n’en dirai pas plus car ce livre compte 212 pages qui se lisent d’une traite, alors à vous de découvrir la suite.

Néanmoins je me dois de parler aussi de la ville de Resistencia dont l’histoire est ici évoquée au gré des souvenirs du narrateur et qui tient une place importante, comme la rivière. Ce sont les passages où on oublie qui raconte et où on se contente d’écouter les histoires qui émaillent celle de la ville, depuis les tribus indigènes jusqu’au bordel de l’ancien temps. L’éditeur écrit en 4ème de couverture:

« Les deux hommes se trouvent alors pris dans un engrenage sanglant digne d’un film noir des frères Coen. Macabre et burlesque ».

On ne peut pas mieux résumer, absolument d’accord !

« Le charme des sirènes » – Gianni Biondillo – Métailié Noir/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« Quoique le mois de septembre fût bien avancé, le rapport entre l’interaction gravitationnelle et le transfert forcé de masses d’air ascensionnelles continuait à avoir une hauteur géopotentielle tout à fait considérable. C’était dû non pas tant à la présence d’une zone de haute pression d’origine océanique subtropicale…[…] En somme, quoiqu’un peu ancienne une phrase résumait bien les faits: c’était une foutue nuit de fin d’été où même immobile on suait comme un cochon dans sa porcherie. »

Et il n’en faut pas plus pour me faire entrer dans ce Milan accablé de chaleur lourde et dans la vie de ces personnages auxquels pour certains on s’attache instantanément. Comme j’ai aimé Ferraro, Mimmo, et puis Oreste le clochard et la petite Aïcha, et même certains autres, avec leurs défauts qui les font si humains et proches de nous.

Nous sommes donc à Milan où se prépare un défilé du couturier Varaldi, quelque peu en perte de vitesse sur le marché de la haute couture italienne. Mais une top model est tuée au fusil à lunette pendant la présentation. Le commissaire Michele Ferraro devra mener l’enquête dans un milieu tout à l’opposé de celui de ses origines populaires. Et ce qu’il va découvrir au fil de son enquête va le conforter dans sa détestation de cet univers où règne la corruption sous le vernis de surface.

Non pas que son milieu baigne dans une pure légalité et zéro vice, vous imaginez bien que non, on y trouve des voyous, des trafiquants, des voleurs, mais l’esprit n’est pas le même, la débrouille, parfois la survie, de quoi manger et frimer un peu sans doute de temps en temps, mais dans le Milan de la couture, ce sont des egos surdimensionnés qui poussent à tout pour briller et rester au premier plan. Au sein de son équipe, on voit un panorama de tout ce qui peut exister comme degrés dans la police :

« Le SCO ne se mélange pas à la flicaille territoriale. Eux, c’est le FBI italien, bordel. Bon, dit comme ça, ça fait un peu rigoler, mais enfin, eux, ils y croyaient. Certains mensonges aident à vivre. »

Il y a Mme Rinaldi  « qui a plus de couilles que n’importe flic jamais rencontré » et Favalli :

« Il avait déjà travaillé avec Ferraro.[…] Au début, ça n’avait pas accroché. Il lui était apparu comme un couillon qui passait son temps à faire des blagues nulles. Mais, en fait, il s’était avéré comme un type qui en avait. Favalli divisait l’humanité en deux parties: avec ou sans les attributs. Le reste n’était que fioritures. »

Parallèlement, on rencontre le clochard Oreste autrement nommé Moustache qui va prendre sous son aile la petite Aïcha, échouée en Italie avec son frère qu’elle a perdu en chemin. Ces deux êtres vont avoir la malchance de rencontrer un homme d’affaires odieux, méchant, au cœur de pierre, qui va chercher à leur nuire, tout imbu de sa personne. Ce sera sans compter avec un policier en colère qui ne va pas lui céder d’un pouce. Comment ces destins vont se rejoindre au cours de l’enquête de Ferraro et ses compères, je ne le dis pas.

Mais ce que je dirais, c’est que ce roman policier m’a absolument enchantée par sa vivacité, son humour, la bonté qui en ressort souvent. Certaines scènes sont absolument désopilantes, empreintes de poésie et souvent aussi d’une colère bienvenue. Deux mondes se percutent, Ferraro cherche à comprendre, mais y-a-t-il quoi que ce soit à comprendre que nous ne sachions déjà? Et d’épingler toutes les modes du moment, comme « l’apéritif dînatoire » que découvre Ferraro ( ce passage et sa suite m’ont fait beaucoup rire ):

« Michele et Luisa arrivèrent trop tard aux tables dressées, à présent les bouches faméliques des invités dévoraient tout sans répit.[…].Luisa pouvait toujours dire qu’au fond, elle n’avait pas faim et qu’elle regrettait seulement que Michele n’ait pas pu apprécier l’extraordinaire travail de mise en scène exécuté par le food designer.  ( Food designer ? Mais on ne les appelait pas cuisiniers autrefois ?) Ferraro n’avait guère d’intérêt pour le concept formel et le dispositif visuel de ces aliments déstructurés et à la cuillère, si compliqués à atteindre vu la plaie des sauterelles affamées en train de tout dévorer. »

D’autres passages très émouvants, quand Ferraro rencontre Aïcha, quand on reste avec Oreste, Aïcha, Gaucher, le monde de la rue, celui des sans toit par exemple:

« C’était comme s’il existait deux villes, deux Milan, une pour les dieux et une pour les damnés. Deux mondes qui n’auraient jamais du se croiser. »

et d’autres pleins de colère et d’ironie .

Tout ce qui peut nous révolter au quotidien, l’injustice, la pauvreté, la solitude, mais aussi tout ce qui fait battre le cœur, la solidarité, l’amitié, la fidélité, la tendresse…Plus j’avançais dans ma lecture et plus ce livre m’a réchauffée, et une envie d’aller dans le quartier de Ferraro à Milan ( que je ne connais pas ), Quarto Oggiaro.

Bien sûr, on ne peut pas nier la fascination que peut exercer ce monde de la création, son luxe et son côté irréel, mais pour le bon Ferraro, au bout du compte, tout ça est plutôt vain. Son cœur reste ancré au plus près de ses amis, de son quartier et plus prompt à la fraternité d’une embrassade qu’au baise-main. Ce livre ne va pas également sans développer une philosophie que je partage, ainsi selon Mimmo:

« La vie est assez difficile comme ça, et les plaisirs vraiment peu nombreux. Manger, baiser, dormir. Des trucs basiques, rien de particulièrement élaboré. Mais les mêmes pour tout le monde, d’après lui. Il se méfiait de ceux qui ne mangeaient que pour se nourrir, comme si c’était un problème d’approvisionnement énergétique, il avait  de la compassion pour les insomniaques, bouffés par le stress, il n’arrivait vraiment pas à comprendre ceux qui ne trouvaient pas dans une bonne baise le meilleur moyen de résoudre les conflits. Chacun s’occupe de ses fesses, c’est le cas de le dire. La paix dans le monde, aux dires de Mimmo, s’atteignait en quelques actions bien coordonnées: une tablée d’amis, quelques pots, les effusions vespérales avec ceux qu’on aime et, enfin, le repos du guerrier, mérité. »

L’auteur dépeint avec beaucoup de justesse notre monde, ses ambivalences et ses contradictions à travers cette histoire, et ce meurtre envisagé longtemps sous un certain angle sera à la fin éclairé sous un tout autre jour. Il ne faut pas se fier aux évidences. Il ressent ici souvent un malaise quand il est confronté à ce milieu du luxe:

« Si chacun restait à sa place à se laisser bercer par des préjugés bien chauds et rassurants, on vivrait mieux. Il n’ y aurait pas grand chose à expliquer. Accepter la condition du mal, vivre sans conscience, instinctivement, sans prétendre se libérer des chaînes des règles, des classes. Vivre en acceptant que tout soit déjà écrit. Quelle erreur fut celle de sa mère, lui imposer d’étudier, de s’émanciper de son destin de sous- prolétaire. Qu’est-ce qu’il était maintenant ? Un flic, regardé avec soupçon par ses frères et avec mépris par ses patrons. »

Très beau livre, riche pour ses idées et ses personnalités, très très bien écrit aussi, et décidément, les Italiens m’ont apporté de très beaux moments de lecture ces dernières années et ici, avec une fin très émouvante, beaucoup de chaleur humaine. Une bien belle rencontre que cet auteur, ses personnages et le déroulement de l’action qui m’a tenue accrochée aux pages. Je vous conseille vivement ce livre qui marie admirablement une bonne enquête policière à une promenade dans le monde de la haute-couture et du clinquant italien, mais aussi dans le monde de la périphérie. L’auteur, avec un regard féroce ou tendre sur ses contemporains et sur les gouffres qui se sont creusés dans nos sociétés m’a offert un savoureux moment à l’italienne, j’ai adoré ce roman, avec un gros coup de cœur pour Ferraro, Oreste et Aïcha.

« Quel sens ça avait de rendre hommage à un corps sans vie?  Abandonnez-moi au bord de la route quand je serai mort, laissez les rats me ronger les tendons, me déchiqueter les membres. Moi, je ne serai plus là, faites de mon corps ce que vous voulez. »

 

« Heimska – La stupidité » – Eiríkur Örn Norðdahl – Métailié, traduit par Eric Boury

heimskaEt revoici ce diable d’Islandais qui vient me bousculer à nouveau avec un bon moment de lecture. Après le phénoménal « Illska, le Mal » , roman au long cours plein d’un souffle furieux, voici un format court ( 158 pages) échevelé, électrique, nerveux et drôle ce qui ne gâte rien, de cet humour grinçant que j’aime.

Dans un futur tout proche, le monde vit sous SurVeillance, système dans lequel les caméras sont partout et la connexion permanente. Rien n’est caché, tout se voit et tout se sait, chacun se pense important. Sous les yeux des webcams et du reste de la planète, chacun affiche son existence. Voici Áki Talbot et son épouse Lenita, tous deux écrivains en phase de rupture conjugale, se déchirant via des vidéos pornos dont ils sont les acteurs, pour mieux se faire mal, enfin, essayer.

« Avant de l’épouser, Áki avait prévenu Lenita que, si elle le trompait, il ne se gênerait pas pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Je sortirai et je coucherai avec quelqu’un d’autre, avait-il menacé. N’importe qui, avait-il répété en voyant qu’elle ne répondait pas. Peut-être fallait-il voir dans cet échange l’annonce de la série d’événements des trois années qui venaient de s’écouler- depuis la première fois qu’ils avaient couché ensemble une véritable guerre par baises interposées avait régné entre eux et, apparemment, les hostilités étaient loin d’être finies. »

Leur maison est truffée de webcams, comme celle de tout un chacun, tout n’est que transparence, mais quand même, tromper son conjoint reste laid et inacceptable ! Les fenêtres ne suffisant plus pour cette transparence, caméras et vidéos ont envahi la société où les egos s’exposent dans chaque geste du quotidien y compris ce qui se passe aux toilettes.

« Ils appellent ça surVeillance tandis que nous parlons de mélodie du futur- dystopie ou probablement cauchemar- mais en réalité c’est un phénomène plutôt banal et il n’y a sans doute pas grand chose à en dire. »

reykjavik-497402_640Or adviennent de plus en plus souvent des coupures d’électricité intempestives, des écrans noirs, plus d’internet, plus de diodes clignotantes rouges ou vertes, et ce au moment de l’année où les jours diminuent, où la nuit s’installe…Il va apparaître alors que ces perturbations sont des actes « terroristes » venus d’un groupe d’artistes, mais on ne connait vraiment le fin mot de l’histoire qu’aux dernières pages du roman.

C’est cette société voyeuriste que met en scène l’auteur dans cette dystopie que pour ma part je trouve effrayante, d’autant plus qu’on en voit déjà les prémisses en ce début de siècle. C’est la peur du vide qui règne et en courts paragraphes l’auteur, comme entre parenthèses, décortique cette peur du vide liée au temps passé et futur, cette peur ressentie par les hommes 

« […]insupportable, cela nous ronge de l’intérieur et nous affole; aussi sûrement que le trauma de notre naissance et l’angoisse de notre mort;[ …] »

pokemon-1543556_640Pourquoi ce besoin de tout dire, de tout voir, de tout montrer, et de tout entendre ? Pourquoi la panique qui s’installe quand les écrans s’éteignent ? Personnellement, ça me fait m’interroger. Moi qui vous parle ainsi depuis mon écran, qui vous espère me lisant, présupposant que ça peut vous intéresser, moi dont l’oreille inconsciemment guette la sonnette qui m’annonce un message…Moi parmi les autres. Besoin de ça pour se sentir existante au monde ? Inquiétant, non ?

Féroce satire de notre société, tout y passe des illusions narcissiques des hommes, il ricane et se gausse, notre auteur, y compris et avec virulence des écrivains :

« Ils écrivaient des romans qui parlaient de la nature, du caractère de l’homme et de ses travers, s’inspiraient de sources historiques, des antiques sagas et des poèmes épiques de l’Edda , s’arrangeaient pour y caser au minimum une éruption volcanique, quelques animaux typiquement islandais, des imbéciles et des Vikings, des fermes et des ermites qu’ils mixaient ensuite avec la politique contemporaine et l’histoire mondiale en commençant de préférence la narration par un petit meurtre. »

Ainsi Norðdahl nous livre un roman efficace et grinçant à souhait, mais tellement juste…On suivra l’avancée de l’écriture des romans respectifs du couple et de leur guerre de jalousie, la venue de l’obscurité au fil des coupures de courant et de la nuit polaire islandaise, jusqu’au dénouement. Il ne serait pas gentil de ma part de vous en dire plus que ça ( Allons ! Maintenons un peu de mystère, cachons deux ou trois choses ! ). Mais reste un livre totalement jubilatoire, remarquablement bien écrit – et je ne manque pas de louer ici une fois encore la formidable traduction d’Eric Boury –  qui par l’histoire de ce couple désuni, mais pas tant que ça, nous plaque violemment contre le miroir. J’ai beaucoup apprécié cet humour féroce qui nous met sans ménagement devant notre reflet et celui du monde, grimaçant et stupide de vanité. Je recommande !

« Bacchiglione Blues » – Matteo Righetto -éditions La dernière goutte/ Fonds noirs, traduit par Laura Brignon

bb« À ce stade, ce n’était plus une question d’argent, mais de principe. Une question de justice, si on veut, de droiture, en admettant que ce mot eût un sens pour lui.

Le travail qu’on lui avait demandé plus d’un an auparavant, il l’avait exécuté sur-le-champ, sans broncher, et dans les règles de l’art. Jusque dans les moindres détails.

Cependant, et c’était bien là le problème, il n’avait jamais perçu la somme convenue, pas même un centime, raison pour laquelle il avait fini par décider d’aller la récupérer en personne, une bonne fois pour toutes, sans préavis inutiles, détours hypocrites ou manières ridicules. »

Pure récréation que ce polar italien…Enfin « pur » est un terme un peu abusif, parce que rien ici n’est bien correct, rien n’est bien propret, et la seule chose qui soit aboutie, c’est la boucle bouclée, chacun ayant son dû au bout de ces 140 pages de bonne rigolade avec cet excellent moment de distraction, une lecture absolument délectable.

sugar-beets-848719_640Voici Zlatan le géant bosniaque qui frappe à la porte d’une ferme au milieu des champs de betteraves un jour d’octobre . Zlatan Tuco veut son salaire pour un travail déjà vieux d’un an, que lui doit Tito…Quel travail ? On ne sait pas, mais :

« La porte de la ferme finit par s’ouvrir lentement, grinçant comme un faisan sous les roues d’un tracteur. Elle laissa apparaître la silhouette ratatinée d’une petite vieille. C’était une espèce d’escargot équipé d’une grosse coquille et de lunettes aussi épaisses qu’un fond de verre Ikea. »

Mais le fils, Tito, est parti et Zlatan fait chou blanc ; alors il s’en va sur les chapeaux de roue dans sa Fiat blanche de beauf au son de Balkan Blues, Zlatan file faire ce qu’il a à faire, contrarié dans son projet de se rendre au festival de blues de Bacchiglione.

Tito, flanqué de deux autres bras cassés de son acabit, est occupé à  préparer un bon coup pour enfin devenir riche. Il va en découler une histoire bien rocambolesque, durant laquelle nous allons croiser un riche industriel du sucre en poudre et son bras droit, son épouse objet du rapt,

« Elle ouvrit une bouche aussi grande que le tunnel de Fréjus et leva immédiatement les mains en l’air. Son visage et ses lèvres blanchirent en un quart de seconde et elle s’évanouit sous le coup de l’angoisse. »

son chien – brièvement – , des témoins de Jéhovah et un ragondin blanc ( non, pas albinos! BLANC ! ).

nutria-1386428_640Va s’en suivre une course poursuite, précédée d’un séjour d’attente en zone humide, où grouillent insectes et rongeurs. Nos pieds nickelés sont sales, moches, grossiers voire vulgaires, ils mangent des choses grasses en quantités abusives, aiment les putes albanaises et sont fans des séries américaines des années 80 et des dessins animés japonais de la même époque. Leurs conversations culturelles en sont pleines, mais même s’ils aimeraient bien ça, ils ne soutiennent pas la comparaison avec leurs héros de « L’agence tous risques » ou « Shérif, fais-moi peur », on en est même assez loin…L’industriel qui veut récupérer sa femme et ne pas perdre son argent lance à leurs trousses trois mercenaires répondant aux doux surnoms de La Charogne, Mâchesoupe et La carpe et c’est alors l’apothéose, les armes sont fourbies, les moteurs ronflent, les carabiniers, policiers et « autres casse-couilles divers et variés » entrent en piste, et ce cortège vrombissant et canardant traverse Bacchiglione et la foule venue au festival de blues qui s’y déroule.

Je m’arrête là, car il y a quand même quelques surprises, mais en tous cas je me suis fait cette lecture roborative en une heure, j’ai beaucoup ri, et je tiens à dire que c’est très bien écrit, bien construit, bien immoral aussi.

img_0392Bref : j’ai beaucoup aimé ma récréation !

« – Non mais tu te rends compte? lui demanda un collègue en s’allumant une Marlboro, les yeux fixés sur l’animal.

– Beh , si je me rends compte…Une tuerie pareille img_0393pour une rate albinos…J’ai l’impression qu’ils sont complètement fadas dans le Nord.

-Et comment ! À côté, le Far-West c’est de la rigolade !

Des bois profonds et obscurs, on entendit alors l’écho d’un coup de feu monter vers le ciel illuminé par la pleine lune. »