« A la pointe » – Pierric Bailly- collection « Récits d’objets » – Musée des Confluences/ éditions Cambourakis

41Cv9Dtr10L._SX195_ » Avant de commencer ma petite enquête, je l’acceptais comme une forme abstraite sur laquelle chacun projette ce qui lui chante, et dans l’idée de ce texte à écrire, je m’imaginais collecter les différentes interprétations en même temps que les différentes appréciations que ce drôle de bâtiment inspire au visiteur comme au simple promeneur. Dès la première prise de contact avec l’équipe du musée, je me lance: » Qu’est-ce qu’il vous évoque, à vous? » Et voilà qu’on me donne la bonne réponse, celle qui a été avancée par les architectes comme étalon, comme idée directive. J’apprends qu’il représente quelque chose de précis, qu’il a un modèle, un modèle concret. Qu’il s’agit d’une forme figurative, même si très libre dans sa traduction, mais qu’elle possède un référent dans le réel. »

Le seul début de ce charmant petit livre m’a ravie! Comme moi, y sentez-vous un petit rien de moquerie indulgente?

Musculation et pilates:

« Ça s’appelle comment ce que vous faites?

-Calisthenics

-Et ça consiste en quoi, du coup?

-En ça. »

Je prends quelques secondes pour observer un peu plus attentivement.

-C’est un peu comme de la muscu, quoi.

-Ouais.

-De la muscu dans la rue, c’est ça?

-…

-Bon, OK, merci. »

Je ne voudrais pourtant pas alimenter le cliché du malabar écervelé, je tombe sûrement au mauvais moment – si ça se trouve, il vient d’apprendre la mort de son grand-père, le pauvre.

Une chose dont je me rends compte, c’est que j’ai plus de facilités à aborder un groupe de mecs qu’un groupe de filles. Auprès des filles, je redoute toujours de ne pas être pris au sérieux et de provoquer des réactions du style: Non mais le type, il s’incruste en plein cours de Pilates, il te baratine qu’il écrit un livre, genre c’est un romantique, vas-y. Mais sois sincère, invite-moi direct à prendre un verre, pas la peine de te faire passer pour Marc Levy. »

Enchantée une fois de plus par cette petite collection, un auteur, un objet du musée des Confluences. Gros plaisir avec cet opus, pour lequel Pierric Bailly a choisi le contenant plutôt qu’un contenu comme objet, et j’ai trouvé ça passionnant. Je ne suis pas lyonnaise, mais ce bâtiment ne m’inspire pas grand chose, si ce n’est un vieux vaisseau spatial échoué là. En parlant avec une amie lyonnaise il y a peu, elle m’a dit la même chose. « Je n’aime pas ce bâtiment, je le trouve laid, il me fait penser à l’épave d’un vieux vaisseau spatial. « . Je crois que ce côté « raté » que j’y vois est dû en grande partie à l’autoroute qui rase l’ensemble, au béton très présent autour, par le fait que personnellement je n’y vois pas grand chose en fait…Mais faut -il interpréter ce bâtiment? J’y suis allée visiter les collections et des expos temporaires et je m’y suis sentie plutôt bien.

 

IMG_0467Mais dehors, ma foi, je suis peut-être un peu bornée, pas dans le coup ou je ne sais quoi, mais je ne lui trouve aucun attrait. Je ne serai pas péremptoire, d’autant que ce petit livre peut avantageusement faire percevoir les choses autrement. Pierric Bailly, lui, me semble bien perplexe tout de même et il va passer un temps d’exploration autour de ce le lieu, en recueillant les avis de toutes les personnes qui le « pratiquent » quotidiennement. En tous cas  ceux qui en ont fait un lieu de vie, que ce soit pour du sport, pour l’aide caritative aux gens échoués sous ce vaisseau qui les abrite, ou les promeneurs, les amoureux…Ce que Pierric Bailly va constater, c’est que ce quartier qui était un pôle industriel à l’abandon a retrouvé vie. Certains personnages comme Alessandro, en particulier, sont très émouvants (mais je vous laisse lire son histoire ).

On sait certes que cette construction a donné lieu à de nombreuses polémiques, en particulier sur le coût, quand on s’est aperçu qu’il reposait sur un fond limoneux absolument inapte à supporter cette structure, etc etc… Là n’est pas ou n’est plus vraiment le propos. Le lieu, cette confluence du Rhône et de la Saône était trop beau pour y renoncer.

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Une architecte suisse, dans une association d’aide aux sans-abri:

« J’aime pas du tout. J’ai des valeurs très communistes en architecture. Je suis pour l’architecture soviétique: simple, rationnelle, efficace, fonctionnelle, pas de fioriture, ultra-sociale. Ce bâtiment, c’est tout le contraire: racoleur, tape-à-l’œil. Ça en met plein la vue mais ça s’arrête là. C’est bien construit, je dis pas, et puis c’est beaucoup de métal, toujours mieux que le béton, au moins ça se recycle…Mais pour moi, un musée, ça doit être une boîte rectangulaire. Là, c’est clairement un caprice. Après, on a besoin de ce genre d’architecture pour faire parler, pour attirer les touristes… »

Donc, notre auteur curieux va s’installer quelques temps aux abords proches du musée et aller à la rencontre des passants, mais aussi des hommes qui nettoient l’extérieur du musée, verre, acier, béton, encordés à l’assaut des parois, mais aussi d’autres qui travaillent dedans. Et puis et puis, on se rend compte que cet endroit vit, pas pour le musée en lui-même, mais pour l’espace externe qu’il offre pour toutes sortes d’activités. L’espace seul et nu, sans la construction qui propose des coins, recoins, cachettes ou espaces ouverts,  aurait-il pu susciter les mêmes usages ? 

Les amoureux ou le baiser:

« En pivotant sur mon banc pour les suivre, je découvre, juste en face de moi, assis sur les dernières marches du socle, une femme et un homme qui s’embrassent. Et alors, qu’est-ce que ça peut te foutre? me direz-vous. Mais rien du tout. Ils font bien ce qu’ils veulent, évidemment. Je remarque seulement que ça fait un moment que ça dure. Je n’ai pas regardé l’heure en arrivant, mais ils doivent s’embrasser depuis au moins cinq minutes. Et encore, je n’étais pas là quand ils ont commencé. Ils s ’embrassaient déjà quand je suis arrivé. Si bien que, oui, je me pose des questions, forcément. Je me demande ce qui peut motiver un si long baiser. Il faut admettre que ce n’est pas courant. »

Et ainsi notre auteur, qui décidément m’amuse beaucoup, s’interroge sur ce qu’il voit. C’est léger, drôle, spirituel, et ça ne donne aucune réponse toute faite. La fin, et la promenade sur le quai Perrache, les annonces racoleuses pour un « workside »:

« Un système rusé de palissades pédagogiques nous apprend que sur le site se tiendront bientôt un espace destiné à révéler notre workside No coworking, no flex office, no open space: Juste reveal your workside ( Nous voilà prévenus) – , un immeuble de bureaux incroyablement novateur: Lumen et son ouftop, conçu pour une à mille personnalités ou une à mille personnalisations ( comme on dit chez moi: oui, il y a des gens qui sont payés pour écrire ce genre de conneries) […]. »

Mieux que de lire mon bavardage, vous pouvez lire ce petit livre plein de vie et d’humour. C’est une lecture d’une petite heure, récréative et intelligente, pleine d’humanité.

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« Vertige coquelicot »- Nicolas Espitalier – éditions Hérodios

20210531_172745 (1)« Les cartes routières

On a le droit d’avoir de la tendresse pour les cartes IGN. Surtout les bleues, celles au « un vingt-cinq millième », car elles sont habitables. « 4 cm représentent 1 km », c’est écrit dessus. Les maisons y sont figurées par des rectangles noirs que l’on peut reconnaître, les cascades par de petits traits bleus qui coupent le fil des ruisseaux, les donjons par des carrés hachurés, les dolmens par trois petits traits en forme de dolmen, ce qui est très astucieux, les grottes et les avens par des ronds noirs, les limites des cantons et des départements par des lignes codées comme des messages en morse, nos maladresses par les coins déchirés et le temps qui passe par le jaunissement du papier. »

En commençant cette lecture, j’appréhendais un peu un autre Philippe Delerm ( dont j’ai lu le premier petit recueil de textes courts, puis plus rien par peur de la monotonie). Or, j’ai été bienheureusement surprise, en particulier par le ton beaucoup plus humoristique qui rappelle plutôt l’excellentissime Alexandre Vialatte.

IMG_1813 » L’enfant de bohême est aveugle

Des couples se sont formés sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Au moment de leurs rencontres respectives, toutes et tous étaient en quête de lumière. Cela explique le choix de la marche à pied, pourvoyeuse d’ampoules. »

Et j’ai siroté ces pages avec grand plaisir. Je n’ai lu la préface de Jean-Claude Dubois qu’à la fin.

20210516_213556« Amour vache

Lorsqu’on regarde des vaches dans un pré, on croit voir un bête troupeau aux réactions grégaires et aux faces toutes semblables. On peut dire que c’est une ânerie, même si c’est une vacherie pour les ânes. Ce sont des individus qui font société. […]. Brave animal. La vache en a sous le sabot, pourtant elle ne rumine pas d’idées mauvaises. Elle a la chair et le regard tendres. Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir à la fois la tendresse et la tendreté, sans compter le tendron. »

Nicolas Espitalier  a écrit ces 70 récits pour « Le mag » du journal Sud Ouest dans lequel ils sont parus sous forme d’éditoriaux entre 2018 et 2021. De la carte IGN – bleue- au vol des martinets, en passant par « les trucs à roulettes », « les prix au mètre carré », « les épaules des amis » ou « les projets en cours », ce sont pour chaque texte, en deux pages à peine de fines analyses de l’air du temps.

« Un tour au musée

640px-JEAN_LOUIS_THÉODORE_GÉRICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_(Museo_del_Louvre,_1818-19)C’est bête à dire, mais l’intérêt d’un musée ne réside pas tant dans la lecture appliquée des petits textes accrochés au mur dont on essaie toujours en vain de retenir les informations chiffrées – années, siècles, dimensions, âge du capitaine sur le radeau de la Méduse, taux d’oméga-3 dans une huile sur toile – que dans l’émotion brute et soudaine qui peut nous saisir parfois entre deux extincteurs de facture contemporaine. »

Un tri entre le futile et le lourd, le profond et le vénal ( enfin un tri non, parce que tout ça, nous le savons, – « de Marseille »  car Bobby Lapointe pointe aussi son nez ) se mêlent pour faire la vie, le tout dans une langue épatante, pleine d’esprit et de clins d’œil.

Alain_Mimoun,_vainqueur_du_marathon_de_Melbourne,_en_1956« Comme disait Orwell

Tout ça pour dire qu’Orwell a écrit un jour: « Le sport, c’est la guerre, les fusils en moins. »[…]Enfin, dans tous les sports, les vainqueurs reçoivent des médailles, des coupes, des boucliers, des ceintures dorées, bref, toutes sortes d’objets à brandir, parmi lesquels ne figure pas la tête sanguinolente de l’adversaire. Et on peut le dire, au risque de faire de l’ombre à Orwell: c’est ça qu’est beau. »

On rit et puis au tournant de la phrase, on est ému, mais sans jamais excès de lyrisme; pour moi, c’est véritablement l’humour, le second degré et la chute qui fait mouche. Je disais Vialatte – que j’adore – et c’est un grand compliment que de faire référence à cet auteur, enfin je pense. Comme il est absolument impossible soit de résumer, soit de faire un « digest » – ce serait dommage – je vous glisse ici quelques phrases qui ont fait mouche.

« Bataille navale

Considérant que l’océan mondial recouvre 71% de notre planète, le bateau seul peut glisser sur la plupart du monde, quand la Golf GTI ne va pas plus loin que le parking du port, où stationner sous le guano de mouettes coûte 5 euros de l’heure. Ainsi, une fois qu’ils ont atteint les rives les plus extrêmes de leurs 29% de terres émergées et payé le parcmètre, les Hommes avec un grand H et le vent du large en pleine tronche, n’ont qu’une idée en tête: embarquer. »

532px-Aeronautes_montivagus_1847Dans l’ambiance pesante de ces derniers mois, j’ai envie de dire un grand merci à Nicolas Espitalier pour cette parenthèse  » élégante, intelligente et légère », vocables utilisés par Jean-Paul Dubois pour qualifier ce livre. L’écriture est vraiment parfaite, avec ce qu’il faut de rythme, de vitalité, de moquerie joyeuse et de poésie pour ne pas sombrer dans la mélancolie. La phrase finale ( « Le vol du martinet » )

« Le martinet s’accouple aussi en volant, plusieurs centaines de mètres au-dessus de nos fantasmes, qui peuvent eux-mêmes inclure un martinet, mais ce n’est pas obligé. Il n’y a qu’à ce moment-là, la plume ébouriffée, tout là-haut dans le lit du vent, qu’il ne voit pas le taon passer. »

Si vous passez par la jolie Pézenas, outre les traces de Molière, vous verrez la maison natale de Bobby Lapointe et un formidable petit musée qui lui est consacré, très riche en documents et en vidéos, j’ai passé plus de deux heures à rire, ça ne se refuse pas

En tous cas, voici un petit livre à grand effet revigorant pour le moral. Joli, drôle, intelligent. Coup de cœur!

« La patience de l’immortelle » – Michèle Pedinielli – éditions de L’aube/L’aube noire

4222-Pedinielli-La-patience-de-limmortelle-inter-scaled« Putain, il a fallu que je crève ici. Ici, cette nuit, sur cette route quelque part au milieu du maquis. Il fallait que je crève dans le noir.

Ça a commencé par une sorte de plaf, et j’ai failli perdre le contrôle de la bagnole. Un coup à droite, un coup à gauche. Frein.  Stop. Les deux mains agrippées au volant, le regard qui se perd au-delà de la zone balisée par la lumière des phares. L’éclairage public des routes corses tendant vers le zéro absolu, je n’ai pas vu grand- chose. Je n’arrivais même pas à deviner la silhouette des arbres ou l’amorce du virage que j’aurais dû suivre vingt mètres plus loin. Le noir de Soulages est plus lumineux que cette route. »

Première rencontre avec Michèle Pedinielli et ce ne sera pas la dernière. J’ai pris un grand plaisir à la lire, à découvrir Ghjulia Boccanera, Diou pour les intimes et détective privée. Mais pas privée de tout: pas de charme ni de vocabulaire, ni de tempérament. Ah comme je l’ai aimée, cette Diou !

Elle porte le livre et est humainement un personnage riche, apte aux émotions, aux émois, mais aussi au sarcasme, à la réplique qui fait mouche. Fine et à la fois « brute de décoffrage ».

olive-grove-4955574_640« Sa voix est douce et calme et j’anticipe avec un ennui infini le discours new age sur les arbres et leur pouvoir de guérison, l’énergie de la nature, gnagnagna.

« Et je vais puiser ma force dans sa force pour ensuite sentir l’esprit de l’olivier qui va m’enraciner en moi-même? »

Il me regarde d’un air perplexe.

« Non. Je voudrais juste que tu regardes sa ramure là-haut sur la gauche: dis-moi ce que tu vois. »

Ben, mon gars, si tu comptes sur moi pour observer quoi que ce soit de vert, on n’a pas le cul sorti des ronces. Mais après tout… »

Elle sait s’émouvoir devant la petite Maria Stella mais balancer un retour verbal costaud à qui l’énerve, et parfois sans le dire elle fulmine en des termes et un vocabulaire qui m’ont souvent fait rire – et par les temps qui courent, ça ne se refuse pas -. Bref, je me suis régalée à cette lecture.

ice-cream-cone-421855_640« Le serveur amène nos consommations avec un air enjoué, « Et une glace pour la petite princesse! ». Je me demande à quel moment du siècle dernier les fillettes ont basculé sous le statut de princesses! » . Ça vient d’où? C’est la faute à Mickey? À la pub? C’est si enviable que ça d’être enfermée dans un donjon ou endormie sous une cloche de verre? D’attendre un bellâtre en armure avant d’enchaîner les grossesses pour atteindre le bonheur officiel? Le type me sourit. »

Mais quand même quelques mots de l’histoire. Letizia Paoli est retrouvée morte, calcinée dans le coffre de sa voiture et elle était la nièce de Joseph Santucci – Jo – l’ex compagnon de Ghjulia. Diou vient donc sur l’île pour accompagner la famille en deuil, celui de cette Letizia qu’elle a vue naître. Pour enquêter aussi, alors qu’elle est partie depuis très longtemps de l’île. Ce sera pour elle un retour dans cette culture aux codes particuliers, le silence têtu étant un des plus caractéristiques. On le comprend vite en rencontrant les femmes de la famille, dont la glaciale Diane, que Diou surnomme « La Raidissime » et Antoinette, sœur de Jo et mère de Letizia, la grand mère de la petite Maria Stella, dorénavant orpheline. Quant à Diane, veuve, elle est la belle-sœur d’Antoinette avec laquelle elle vit depuis son veuvage.

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C’est donc ici que Diou, dépaysée, va poser sa valise et mettre en marche son enquête. Elle suivra des pistes diverses, comme celle de l’immobilier, des incendies inexplicables, des spéculations tortueuses et du jonglage avec les lois et leurs aménagements divers. Diou vient de Nice et se retrouve dans cet endroit pourtant connu un peu égarée face aux us et coutumes. Mais quoi, il en faut plus à Ghjulia pour perdre pied ! Ce personnage est véritablement magnifique tant par sa verdeur de langage que par sa capacité à s’émouvoir. Ce trait de caractère la rend totalement crédible lorsqu’elle arrive chez des gens connus d’elle, qui furent proches, Jo en particulier qui, lui, est policier. Letizia était journaliste, comme son mari, et la petite Maria Stella va attacher Diou illico, la faisant se remémorer Letizia petite.

« Letizia, je l’ai rencontrée bien avant qu’elle ne devienne journaliste, le jour où j’ai accompagné Joseph au village pour voir sa sœur Antoinette qui venait d’accoucher, il y a près de vingt-six ans. Au milieu d’une chambre décorée d’oiseaux, quelqu’un l’a installée doucement entre mes bras hésitants. Elle a replié ses genoux contre ma poitrine, ses doigts de pieds nus écarquillés. Sa tête a vacillé un moment, Tiens-lui la nuque, Boccanera. Et poum. Elle s’est endormie dans le creux de mon épaule. Mon nez dans ses cheveux frisés fins et doux. Qu’est-ce qu’elle sent bon. Je respire à travers ses boucles en profitant tant que ça dure. L’odeur d’un bébé qui dort. »

Bref, l’enquête va avancer avec un tas d’obstacles, mais le tout sera agrémenté de parties de belote au café où Diou va travailler, de recherches dans la montagne corse qui va éblouir Diou de ses points de vue sur la mer, par le ciel où tourne inlassablement un milan royal.

bird-3617786_640« Un sifflement surgit soudain d’entre les nuages blancs. Je lève les yeux.

« C’est un milan royal. »

Barto, le champion de belote assis à ma gauche, tire sur sa cigarette. Il me désigne un point dans le ciel en soufflant sa fumée comme un vieux dragon qui cache son jeu. J’ai déjà remarqué sa main droite recroquevillée comme une serre par l’arthrose, ou quelque chose de plus grave. C’est celle qui joue. Qui, même abîmée, assène inlassablement les coups à ses adversaires. »

C’est l’hiver mais le soleil règne en maître, on croise d’intrigants personnages et…on sort de ce livre avec une furieuse envie d’aller ou de retourner en Corse, pour ça, pour les paysages et la nature. Quant au reste, quant à ces caractères fermés, opaques, quant aux divers montages frauduleux pour gagner des terres constructibles, pour feinter les autorités, quant à ces choses qui ont mené Letizia à la mort, elle la journaliste trop curieuse, elle si au fait des caractères et caractéristiques locales, quant au cœur de l’enquête de Diou, quant à tout ça, vous le découvrirez  par vous-même. Letizia écrivait un blog sous le nom de Claire Filanciu, et Diou lit:

« Quand la Corse s’embrase en hiver.

Le sport national qui consiste à préparer la terre pour les corsican-goat-1783930_640troupeaux de villas-champignons se pratique donc également au milieu de l’hiver. Malheureusement, le manque de pluie depuis des semaines, la chaleur inhabituelle de cet hiver et des vents extrêmement violents transforment « l’écobuage immobilier » d’une parcelle en feux incontrôlables qui mobilisent plus de pompiers, et plus longtemps que d’habitude. Ceux-ci avouent leur crainte pour les jours et les semaines à venir devant un brasier qui semble couver en permanence et que l’on n’arrive pas à éteindre définitivement. Se rendent-ils compte, ces incendiaires, que c’est notre Amazonie à nous qu’ils brûlent? »

L’enquête va parfois buter et toujours Diou continuera, usant de ses attaches dans l’île avec subtilité et intelligence. Ce que je garde moi de cet excellent roman, c’est la nature de Diou qu’on aimerait rencontrer « en vrai « , je me suis vite sentie comme en confidence avec elle et son caractère décidé, opiniâtre et pourtant tendre et sensible. Sa façon de draguer un plus jeune qu’elle sans complexes, sa façon de se laisser attendrir par Jo, son regard sur Maria Stella, si émouvant, son attachement, quand il y en a un, si sincère et fort. Un très beau caractère, franc parler, humour et émotion, j’ai aimé Ghjulia.

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J’ai adoré ce livre, un grand bol de soleil, de ciel et de mer, les parfums aromatiques de la Corse sous le soleil même dans le froid, de l’humour et de l’intelligence. Michèle Pedinielli balance pas mal sur pas mal de sujets et ce sans en faire des tonnes; c’est vigoureux et revigorant. Que demander de plus? Merci Michèle Pedinielli, votre livre m’a fait du bien !

Ma page préférée: page 142, en entier.  Et le mot de la fin:

« Démerde-toi avec ça. »

« Sois sage, bordel ! » – Stina Stoor -éditions Marie Barbier, traduit sous la direction d’Elena Balzamo

« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.

Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »

Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.

La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden –  où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.

Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte. 

« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.

-Et pas des jouets pour les gosses!

Non, pour sûr.

-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.

C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.

Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »

Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle  « Parcours balisé »

« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »

Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise, l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.

Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:

« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »

Une  bien étrange histoire…

Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge. 

Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.

Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père:

« Aller aux fraises » – Eric Plamondon – Quidam éditeur

« Au printemps de mes dix-sept ans, j’ai trouvé un job de pompiste et caissier au Pétro-Canada de Cap-Santé. Je faisais le plein et j’en mettais pour dix ou vingt piastres. On vendait aussi des cigarettes, de la bière, du chocolat, des boîtes de conserve, des pintes d’huile 5W30, 10W30,5W40,etc. Au début de l’année, on avait vu exploser la navette spatiale Columbia en direct avec à son bord une maîtresse d’école. Fin avril, la centrale nucléaire de Tchernobyl avait pété à son tour. »

Voici l’amorce de ce petit recueil de trois nouvelles, trois récits ( je ne crois pas que ce soit autobiographique ) du même narrateur, un jeune québécois du XXème siècle, à l’aube de son indépendance, à l’époque des grosses « fêtes » avec les amis, alors que les groupes vont se dissoudre pour les études supérieures, s’éparpiller ici et là sur le territoire. Notre jeune homme n’est pas en reste, en tous cas, dans les deux premières histoires qui ne sont à peu de choses près que beuveries dans des conditions météos extrêmes et dans un état d’ébriété avancé. Bal des Finissants:

« Le Bal des Finissants s’était officiellement terminé le lendemain midi chez Ti-Oui Snack Bar devant des grosses poutines barbecue, des guédilles au poulet, des pogos, des club-sandwichs pis des galvaudes. on avait mal aux cheveux. On se racontait tout ce qu’on avait vu et entendu. Paraît que Dompierre avait fini dans la chambre de Morrissette. La Langlois voulait se battre avec Martine Germain. Y a des profs qui étaient restés pas mal tard…As-tu vu le Jeep de Patate? Méchante bosse. Je voudrais pas être à sa place devant son père. Y va en manger une câlisse! On avait vraiment viré la brosse de l’année. Les examens du ministère étaient dans deux semaines. »

Les parents du narrateur sont divorcés, le père vit à Québec, la mère à Thetford Mines ( à la fin, chez son nouveau chum ), en bonne intelligence. Le premier texte se finit aux adieux du père et du fils, touchant instant:

« C’était la fin de quelque chose. Je me dirigeais tout droit vers les responsabilités, les histoires d’amour compliquées, les haines partagées, les collègues insignifiants, le mariage, le divorce, avoir un enfant, voir ses parents vieillir, changer d’idée, douter, chercher des réponses, sombrer, se relever, tenter, recommencer et, souvent, me souvenir de la fois où mon père m’avait dit: « On dirait que t’es allé aux fraises ». »

Quoi qu’il en soit, c’est le troisième texte qui m’a vraiment plu, énormément plu. Parce que tout y est si juste… Eric Plamondon laisse un peu de côté les grosses fêtes alcoolisées pour l’introversion du jeune homme qui cette fois a 18 ans. J’ai d’abord appris beaucoup de choses, sur l’amiante par exemple, quand le beau-père  explique au garçon l’histoire de Thetford Mines, dans la région Chaudière-Appalachespuis notre narrateur fait des rencontres au cegep de gens différents de ceux qu’il côtoyait jusqu’alors, lui ouvrant l’esprit. Puis arrive cette fin superbe, sur la route en voiture, la neige tombant sans cesse par vagues énormes, et une apparition rendue magique par l’écriture si proche de la confidence de cet écrivain. J’ai beaucoup aimé, avec un +++ au dernier chapitre. Je n’avais lu que « Taqawan », formidable histoire, et je n’en ai sûrement pas fini avec Eric Plamondon. Deux dernières pages absolument superbes, je ne vous en livre que la fin pour ne pas vous gâcher le plaisir; sur la pente à 10% qu’il affectionne, sous un rideau de neige et après une rencontre qui l’a fait stopper

« Ça n’a duré que quelques secondes, mais ça m’a paru long. […] J’ai éteint la musique. J’ai respiré plusieurs fois. J’aurais aimé qu’Isa soit avec moi pour voir ça. J’ai pensé que c’était un signe, que ça voulait dire quelque chose, un cadeau du ciel, je ne sais pas.

Ce que je savais, c’est que je venais d’avoir dix-huit ans et que tout était possible. »

Faite de rites initiatiques, d’expérience et de l’insouciance qui prend fin peu à peu, c’est un regard très juste, sensible et touchant sur le passage à l’âge adulte, sans jamais oublier d’être drôle, car enfin ce n’est pas un drame de « grandir ». Bien sûr le parler québécois ajoute, pour nous français, une pointe comique ( eh ben oui, amis québécois, votre parler nous amuse et c’est bien ! )

Lecture courte à la fois réjouissante – parce qu’on peut s’y reconnaître aussi – , et très émouvante. Au son de Van Halen et d’Iron Maiden