« Nuages baroques » – Antonio Paolacci & Paola Ronco – Rivages /Noir traduit par Sophie Bajard (Italie )

« Le vent gonflé d’eau glacée soufflait sur les vagues d’une mer noire et ridée, battait la côte, balayait les pavés et les quais en ciment du port, frappait les murs des palais antiques et sifflait à travers les ruelles, faisant vibrer les cordes à linge et secouant les volets fermés.

Ermenegildo Bianconi, le caissier de supermarché quinquagénaire, se réveilla quelques minutes avant six heures et écouta la pluie tambouriner sur les battants. En entendant ce bruit, il soupira. L’idée d’aller courir sous la pluie ne lui plaisait guère, mais, méthodique par nature, il n’envisagea pas une seconde d’y renoncer. »

Superbe découverte que ce polar à quatre mains qui se déroule à Gênes. Les auteurs mettent en scène un sous – préfet de police, Paolo Nigra, homosexuel – et il faut le dire parce que c’est un des sujets du roman – et ses co-équipiers aux caractères bien dessinés, comme Marta Santamaria, qui se balade partout avec sa pipe et son langage cru, Caccialepori le malade aux granules homéopathiques, l’agent Paolin, Musso un supérieur peu sympathique, la légiste Rosa Badalamenti et le substitut du procureur, Elia Evangelisti. Bref, un essaim laborieux autour du meurtre d’un jeune homme, après une fête sur les quais du port de Gênes .

« Nigra contempla le corps en silence. Pas plus de vingt-cinq ans; un jeune homme grand et mince, aux traits délicats, pour autant que l’état de son visage puisse le laisser deviner. Il portait un legging moulant, une chemise déchirée au niveau du col, des rangers d’apparence coûteuse et une paire de bretelles. Il y avait du sang partout, bien que la pluie en ait lavé une partie. C’était surtout son manteau qu’on remarquait. En cuir, long jusqu’aux pieds. Et d’un incroyable rose flashy.

Nigra s’agenouilla à côté de la médecin légiste, le visage immobile, les poings serrés. « 

Car il s’agit là du meurtre d’un jeune homosexuel. En fin de livre, avec les notes et remerciements, les auteurs font un petit récapitulatif des lois, des dates, concernant les unions civiles en Italie, loi approuvée en mai 2018,  à la suite de laquelle de nombreux couples homosexuels ont pu donc s’unir civilement. Et où l’on apprend que dans la police italienne – comme dans les autres du monde à peu près –  5 à 10%  des effectifs sont LGBT, mais tous n’ont pas fait leur « coming out ». Je vous laisse ces explications pour votre lecture – parce que ce livre est à lire, et pas pour cette seule raison -. Par exemple, cet hommage à Andrea Camilleri et à son inénarrable Catarella:

« Son portable sonna providentiellement alors qu’ils atteignaient la voiture.

-Dottore, dottore!

-Caccialepori, qu’y a-t-il?

-Dottore, vous…bordel! Pouvez-vous revenir à la préfecture? »

Nigra prit une longue inspiration. « Inspecteur, pourquoi fais-tu ton Catarella génois? Parle, allez.

-Dottore », expira Caccialepori, son téléphone grésillant comme s’il venait de tomber et avait été ramassé, rappelant de plus en plus à Nigra les coups de fil du flic le moins brillant d’Andrea Camilleri. « Dottore, vous ne devinerez jamais! »

Nigra appuya son front contre sa main, le coude posé sur le toit de la voiture. Il attendit en silence, espérant que Caccialepori se reprenne rapidement.

« Dottore, c’est lui. Il est là. » haleta encore l’inspecteur en chef.

Nigra attendit encore quelques secondes, puis se résigna: » Caccialepori, allô? Peux-tu me dire qui est là? »

L’inspecteur en chef souffla, produisant un son désagréable dans le combiné, et se mit à bafouiller. « Dottore, c’est Machin, déglutit-il. Enfin vous savez bien Machin.

-Mais est-ce qu’ils ont changé tes médicaments? Ils se sont peut être trompés dans le dosage. Qui est à la préfecture avec toi?

-Delbono! » réussit finalement à dire Caccialepori. « Le fugitif, enfin, plus maintenant. Dans le sens…c’est lui, dottore, il est là! »

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Je vous passe la suite, mais cette scène de dialogue de sourds est fort réjouissante!

Ainsi donc, Nigra va tenter de résoudre ce crime avec son équipe, en commençant par rencontrer un architecte fameux, Pittaluga, dont le jeune homme assassiné est le neveu. En bon flic, il ne va pas choisir d’entrée de jeu le crime homophobe. Dans une enquête tortueuse, après moults tâtonnements, hésitations, fausses pistes, il va bien sûr dévoiler le coupable et plus que ça. Nigra est un flic consciencieux, honnête, et que j’ai beaucoup aimé. Il est un très beau personnage, et je dois dire que dans ce roman, aucun n’est laissé sans un vrai « profil », un vrai caractère, c’est une grande belle réussite. Ainsi Santamaria.

« -Mais bouge-toi le cul! « , Santamaria fit un geste peu conciliant en direction du bus, qui continuait à lui barrer le passage avec une lenteur exaspérante. « Hé, dotto, je fais quoi? J’mets la sirène?

-C’est une bonne idée, ça, Santamaria, entrons dans Albaro toutes sirènes hurlantes comme si nous allions embarquer l’architecte, hein? Secouons-les un peu, ces bourgeois! »

Maria Santamaria posa une main sur le volant et se mit à tambouriner sur la surface. « Bon, OK, on reste là, alors. C’est pas comme si quelqu’un nous poursuivait, toute façon.  » . Un espace se libéra entre deux voitures et elle s’y glissa rapidement, avec un petit rire satisfait. « Pigé, dotto. Et avec l’architecte, là, on procède comment?

-Et comment veux-tu procéder? C’est un parent de la victime. Avec gentillesse et tact, nous lui demandons toutes les informations que Musso n’a pas jugées importantes parce qu’il avait flairé une autre piste.

-Moi, j’fais rien, c’est bien ça?

-Tu restes douce, Santamaria. Si tu y arrives. Et tu parles italien. Si l’architecte est le coureur de jupons qu’on dit, il tombera sous ton charme et se détendra peut-être davantage.

-Mon charme, cette blague!

-Tout le monde sait que, sans ta pipe, tu es la bombasse du commissariat. Arrête d’être si modeste.

-Blonde, ça, je peux pas le nier, mais bombasse, faut pas pousser! »

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C’est donc bien un roman policier, de ceux que j’affectionne pour leur sujet, pour le lieu, Gênes, ville juste aperçue de loin, à découvrir, mais aussi et surtout pour le ton, l’écriture et l’humour revigorant. Nigra est le genre de personnage auquel on s’attache illico. Il a dans ce bureau de police la chance d’avoir Vidris, un bon chef, et ses deux acolytes Santamaria et Caccialepori, et puis il y a Gênes, ses dédales, ses lumières et ses coins et recoins, ses cafés et restaurants.

« En souriant, Nigra lui donna le nom du restaurant où il était allé avec Sarah et sortit du bureau une main levée en guise de salut. L’idée d’être un flic franchement hors normes l’avait toujours amusé. Sa chance éhontée, il le savait, avait été de trouver une sorte d’oasis absolument unique, avec un chef comme Vidris et deux subordonnés comme Caccialepori et Santamaria. Des pommes pourries tout comme lui, chacune à sa manière, jamais à leur place et jamais à propos. »

J’ai adoré cette lecture et connaître Paolo et son ami Rocco, acteur de séries qui lui, n’a pas fait son coming out aux yeux de sa profession, Rocco et Paolo, un grand amour; j’ai aimé aussi l’amie et voisine de Paolo qui se tape le substitut du procureur – Paolo entend leurs ébats de son appartement. Comme j’ai tout aimé dans cette lecture. Dont je ne vous dis pas plus, mais faites-moi confiance, c’est un vrai grand plaisir, un roman fin, intelligent, avec une enquête bien tordue pour des flics pas ordinaires. Et de l’amour.

« Devant lui, vers la mer, le ciel s’était strié de bandes rougeâtres; il aurait aimé pouvoir dire à Rocco qu’il manquait quelque chose à chacun des couchers de soleil qu’il admirait sans lui, mais il n’était pas capable d’aligner un seul de ces mots.

Plissant les yeux, Nigra pointa son téléphone vers l’horizon aux couleurs flamboyantes et prit une photo. Juste  avant d’appuyer sur le bouton d’envoi, il ajouta une phrase d’une chanson que Rocco et lui, avaient-ils découvert, avaient beaucoup aimée adolescents.

 » S’il regarde le ciel, le ciel lui fait signe de partir. »

La réponse de Rocco le fit sourire pendant un long moment, seul à sa table. »

Chanson du génois Ivano Fossati, « Terra dove andare »

Coup de cœur !

« Bain de sang » – Jean-Jacques Pelletier, éditions Le Mot et Le Reste

« Un bain, du sang…

Ça n’existe pas, un bel enterrement. Sauf dans le besoin de consolation de ceux qui restent.

Je le sais.

Mais parfois, la chaleur des vivants qui assistent à la cérémonie suffit presque à faire illusion.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la mort de Louis. Il me suffit de fermer les yeux pour me retrouver dans la maison où il habitait. Elle lui appartient encore. Enfin, pas exactement à lui. À sa succession.

C’est là qu’on s’est retrouvés après la cérémonie. Toute l’équipe. pour se souvenir. Et pour essayer d’apprendre à vivre avec sa mort. »

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Un gros pavé qui aurait peut-être gagné à être un peu resserré, mais qui cependant apporte une part très intéressante à la littérature policière québécoise du moment. Un beau nombre de personnages, un beau préambule sur « une journée ordinaire », j’ai beaucoup aimé ce texte qui pointe avec humour et dérision nos sociétés.  Extrait:

« Des pauvres ont faim et dénoncent les riches qui les exploitent.

Des riches essaient de se mettre au régime et dénoncent les pauvres qui vivent aux crochets de la société…La classe moyenne applaudit.

Un ixième ministre annonce des énièmes coupures.

Des chercheurs colloquent.

Des postdocs soliloquent.

Des indignés s’indignent qu’on ne s’indigne pas davantage.

Loin, très loin, des migrants se noient, imperméables aux discussions qui parlent de les sauver…un jour…peut-être…si ça adonne…ça dépend lesquels…

Le tirage d’un journal explose grâce à un scandale.

Des politiciens déclarent qu’ils n’ont pas déclaré ce qu’ils ont pourtant déclaré.

D’autres expliquent, longuement, qu’ils n’ont rien à dire.

Des manifestants manifestent pour le droit de manifester.

D’autres, pour l’arrêt des manifestations.

En conférence de presse, le gouvernement annonce qu’il va gouverner… »

file631343064736Puis on démarre avec un bain et du sang, au sens le plus strict du terme, puisqu’une baignoire pleine de sang se retrouve exposée en vitrine, en plein Montréal. L’inspecteur Dufaux, en fin de carrière, va nous emmener dans les bas-fonds montréalais, accompagné par son équipe de choc – qui est à mon avis le plus bel argument de cette lecture – son équipe 2.0 – pour une de ses dernières enquêtes, qui ne sera pas la moindre. Impossible à résumer, mais ce sera une immersion dans les bas-fonds mafieux de cette ville, en bonne compagnie. Dufaux est en effet un chouette personnage. Veuf, il dialogue avec sa femme disparue, il l’écoute, persuadé qu’elle est toujours à ses côtés. Il louvoie avec ses supérieurs dont certains ne lui sont guère favorables, et puis surtout, il a son équipe de jeunes geeks, des surdoués qui utilisent à merveille les nouvelles technologies et leur propre intelligence, parfois à la toute limite des lignes légales. Il y a donc là tous les ingrédients d’un bon polar, ce qu’il faut d’action, d’humour cynique, d’émotion – très bien dosée – et de noir. L’équipe de choc, Paddle, Kodack, Parano et les Sarah ( trois Sarah, oui…), va se retrouver prise dans une enquête interne, mais ça ne l’empêchera pas de continuer le boulot jusqu’à la résolution. Petite présentation de l’équipe de choc de Dufaux:

« Il y a cinq femmes à la criminelle. Trois d’entre elles s’appellent Sarah. Les trois sont dans mon unité. Elles sont du même âge, à trois ou quatre ans près. Quand on les  regarde, on pourrait croire qu’elles sortent de la même fabrique d’athlètes professionnelles: grandes, minces, raisonnablement musclées.

Sarah la blonde, Sarah la rousse et Sarah la noire…Ce sont les kids qui ont commencé à les appeler comme ça pour les distinguer.

Les kids, ce sont les quatre hommes qui constituent le reste de l’unité. Les Sarah leur ont attribué ce surnom collectif. Une manière de riposte. Et quand l’un d’eux a objecté qu’ils n’étaient pas des kids, qu’ils avaient le même âge qu’elles, une des Sarah a répliqué qu’avec les hommes, il fallait toujours soustraire cinq à dix ans pour avoir leur âge psychologique.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tout ce beau monde s’entend à merveille. Le seul problème, c’est Sarah la noire. Sa couleur de cheveux varie au gré des semaines. On passe de Sarah la verte à Sarah la blanche, Sarah la rose, Sarah la bleue…

Mais bon, tout ne peut pas être parfait. »

20180922_213012J’ai aimé ce roman, parce qu’il offre un autre regard sur Montréal, je l’ai aimé parce qu’il y a  de l’humour et des personnages bien ficelés, mais j’avoue m’être parfois égarée dans l’enquête et son réseau conséquent qui part dans tous les sens. Ce qui en soi n’a pas été bien grave. L’écriture est bonne, il y a aussi de la poésie dans le caractère de Dufaux, cet homme las qui ne se remet pas vraiment de la disparition de son épouse, qui n’entend plus se faire ennuyer par des supérieurs peu sympathiques pour beaucoup. 

J’ai aimé le côté cynique, l’humour de ce genre:

« Le sang lui arrive au nombril. Les jambes, allongées au fond de la baignoire, sont complètement recouvertes par le liquide. Le dos bien appuyé, les yeux clos, un coussin derrière le cou, il semble confortable. On pourrait croire qu’il s’est endormi. Son bras gauche, qui pend sur le côté de la baignoire, confirme cette apparente sensation de bien-être chaud et humide qui pousse à la somnolence…Personnellement, j’ai toujours préféré la baignoire à la douche. »

20180922_163416Les mafias montréalaises sont au cœur du sujet, ce qui n’est évidemment pas anodin non plus, dans cette ville aux multiples facettes. Mais ce sont les geeks de Dufaux que j’ai préférés, toujours un peu limite, ils seront pourtant, avec leur boss, les clés de la réussite de cette enquête très tortueuse. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui fait le charme de ce roman, ce sont les personnages qui apportent tout le sel de cette histoire. En tous cas pour moi.

J’ai bien aimé, même si ce n’est pas un coup de cœur, et donc je l’ai lu jusqu’au bout avec des moments où je revenais un peu en arrière. En y réfléchissant, finalement ce n’est pas vain de paumer un peu le lecteur, comme Dufaux est parfois paumé et patauge lui aussi…Il y a finalement de l’exigence dans ce livre, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il faut être immergé, sinon comme le corps dans la baignoire de sang, au moins comme Dufaux, ses kids et ses Sarah, dans les crimes et recoins sombres de Montréal avec ses bandits et ses fonctionnaires corrompus. Immergé aussi dans le mode de pensée de Dufaux, un homme las:

« Je pense à mes années universitaires. À ces penseurs que l’on étudiait, ceux de l’époque des Lumières. Ils disaient vouloir affranchir l’humanité de l’esclavage de la religion…Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est que la plupart des êtres humains n’ont pas, semble-t-il, la maturité suffisante pour vivre sans l’encadrement d’une religion bien organisée. Au mieux, ils deviennent des prédateurs consuméristes soft, doucement immoraux, le genre hashtag – I- me- mine – fuck – le – reste, comme dirait Paddle; au pire ils s’inventent un substitut de Dieu qui leur permet de justifier leurs pires pulsions. »

Un petit effort à fournir pour finalement un roman qui retient, qui va plus loin que ce qu’il semble de prime abord, sur les portraits des gens et de la ville. Dufaux est fort attachant, comme son équipe.

montreal-324578_640J’ai corné plein de pages, mais je m’en tiens juste à ces quelques extraits. Le livre se termine en un dialogue qui parle du travail de la police, des crimes  auxquels elle est confrontée, et de la déstabilisation même des plus durs. Un regard pessimiste sur la société dans son ensemble, en laissant, et c’est bien, une place à une jeunesse pas si abêtie qu’on veut parfois nous le faire croire.

« Le vrai danger, beaucoup plus grave, c’est que les gens perdent foi en la justice. Comme ils achèvent déjà de perdre la foi en la politique. À ce moment-là, tout le monde va vouloir prendre la justice dans ses mains, mais sans avoir les moyens de s’assurer que les victimes sont vraiment coupables.[…]

-Notre travail va devenir un enfer. »

Assez envie d’en lire d’autres. 

« Nous étions le sel de la mer » – Roxanne Bouchard, éditions de L’aube / Noire

Nous étions le sel de la mer par Bouchard« Y’en a qui arrivent ici pis qui se vantent. Ils friment, ils veulent nous en mettre plein la vue. Ils pètent de la broue. On les appelle les touristes. »

BASS, de Bonaventure »

J’ai préféré vous mettre la première phrase en exergue du roman, je la trouve drôle…Le premier chapitre se déroule en 1974, court, une page recto verso, puis on est en 2007.

J’ai voulu lire cette histoire parce qu’elle se déroule en Gaspésie, projet d’un autre séjour au Québec. Mes nouvelles attaches avec ce pays me poussent à découvrir sa littérature contemporaine. Je ne me suis pas refusé ce roman plutôt pittoresque, lu à Montréal.

Une lecture sans difficulté, parfaite pour des vacances, mêlant en une même intrigue une quête familiale, une enquête policière, et ce que j’ai préféré, une galerie de portraits vraiment drôles et vivants. Mais aussi une histoire de quête d’identité, celle de Catherine, un très joli personnage et de sa mère, qu’elle n’a pas connue. Cette mère c’est Marie Garant. Catherine, chez l’aubergiste Renaud, arrive et questionne:

« C’est quoi, déjà, le nom que vous cherchez?

Il faudrait s’y habituer, du moins quelque temps, faire semblant, l’insérer dans mon répertoire, sinon familial, du moins langagier. Alors pour la première fois, en contemplant la mer, je l’ai dit. J’ai pris une large inspiration et je l’ai avoué.

« Marie Garant…Vous la connaissez?

Il a reculé d’un pas. Son visage allumé s’est éteint comme la flamme d’une chandelle soufflée brusquement. Il m’a détaillée, attentif et suspicieux.

« C’est une amie à vous?

-Non. À vrai dire je ne la connais pas… »

Il a repris le verre, qu’il s’est mis à frotter de bon cœur.

« Ouf! Ben, j’ai eu peur! Parce que j’m’en va vous dire que, Marie Garant, c’est pas une femme qu’on aime, surtout qu’à votre place, comme touriste, j’en parlerais pas trop trop parce que ça vous donnera pas des amis vite vite… »

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L’autrice a dû drôlement s’amuser en écrivant, car elle a donné à plusieurs personnages des « tics » de langage, ainsi Renaud Boissonneau, avec cette récurrente introduction à ses paroles : »Parce que j’m’en va vous dire… ou Cyril et ses « Hiii », qui les définissent aussi bien que la couleur de leurs yeux .

« Y’a quelque chose de pas naturel à nous obliger à dormir en terre tout le reste de notre mort. Marie Garant, l’eau aurait dû la garder, lui gruger la peau et les os, l’avaler pis la sédimenter, en faire du beau corail. Hiii Y veulent toujours qu’on soit le sel de la terre ! Hiii Pourquoi, nous autres, on serait pas le sel de la mer ? »

Elle a su dépeindre la vie d’une petite communauté de cette région sauvage et assez rude, où la pêche est la principale ressource, avec ce qui souvent lie les gens entre eux : des amitiés et inimitiés, des amours cachées, des secrets bien planqués, des mensonges, mais aussi une solidarité en cas de coup dur…mais pas toujours, on sait bien que ce n’est pas évident, la solidarité. Bien sûr, il n’y a pas que ça. Publié à L’Aube Noire, ce livre propose une enquête de longue haleine, difficile par le silence des uns et les mensonges ou omissions des autres.

Catherine arrive en Gaspésie, avec une lettre et elle cherche Marie Garant. Marie Garant qui est morte. Elle va donc mener sa recherche, entendre tout et son contraire et elle devra faire le tri. Arrive en cours du livre l’inspecteur Moralès. Fraîchement muté depuis Montréal, il doit préparer aussi l’installation de sa femme. Gros dépaysement pour cet homme placide, ouvert, qui va être confronté à une population soudée en un noyau dur. Quant à Catherine, elle est bien mystérieuse aussi, mais elle arrive ici parce que Marie Garant était cette mère, qu’elle n’a pas connue, elle a été élevée dans une bonne famille qui l’a aimée.

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Marie Garant est le personnage central, autour duquel gravitent mémoire, événements, amitié et rancœurs des villageois. Femme libre, aux amours tumultueuses et variées, Marie Garant est un point de crispation pour de nombreux habitants de la Baie-des-Chaleurs.

Enfin il y a la peinture de cet univers rude de la pêche en mer, du climat extrêmement rigoureux, de l’isolement, et de très belles pages sur cette Gaspésie et son monde que j’ai tant envie de connaître.

« La Gaspésie, c’est une terre de pauvres qui a juste la mer pour richesse, pis la mer se meurt. C’est un agrégat de souvenirs, un pays qui ferme sa gueule pis qui écœure personne, une contrée de misère que la beauté du large console. Pis on s’y accroche comme des hommes de rien. Comme des pêcheurs qui ont besoin d’être consolés. »

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L’inspecteur Moralès, avec Catherine, mon personnage préféré, va connaître ici des jours difficiles, entre ses problèmes de couple et le silence tenace, têtu des habitants face à cet homme venu de la ville.

Je n’en dis pas plus, quelques petites phrases glanées au cours de la lecture, qui fut plaisante, facile, parfois drôle, mais aussi touchante, presque une quête de survie, pour Catherine.

« C’est juste…On dirait que j’ai perdu le mode d’emploi pour l’exaltation. Pour l’enthousiasme. J’ai l’impression d’être vide. Translucide. Est-ce que ça vous arrive de sentir que la terre tourne sans vous? D’être sur le bord de la voie de chemin de fer, débarqué du train, et de regarder le party à travers la vitre insonorisée de votre à-côté? Ben moi, je ne suis nulle part en ce moment. Ni dans le party ni avec les voyeurs. Juste une vitre transparente, doc. Pas de sentiments. Rien. »

Quant à Marie Garant, à vous de lire pour rencontrer cette femme libre. je finis avec ce passage, qui n’est pas la fin du roman.

« Ici, va falloir comprendre que la mer donne à manger, mais que chaque famille paye une redevance de vie aux eaux. La noyade, c’est fréquent. Un pêcheur, un enfant insouciant… À chaque fois, il faut ouvrir une enquête. Pis qu’est-ce qu’on trouve? Un accident, une maladresse, une malchance. C’est ça, la vie sur le bord de l’eau. Pourtant, on arrive pas à se passer de la mer. Voyez, moi, je suis né avec la mer dans ma cour; j’ai joué dedans toute ma jeunesse. Le temps de mes études en ville, elle m’a tellement manqué que j’y suis revenu et que je suis pas arrivé, jamais, à quitter le village.

Va falloir comprendre que la mer, c’est tout ça: la vague qui t’amène au large et te ramène. Un roulis d’indécisions, mais tu restes là, hypnotisé et captif. Jusqu’au jour où elle te choisit… J’imagine que c’est ça, la passion… Une vague de fond qui t’amène plus loin que tu pensais et qui te rejette sur le sable dur, comme un vieux con. »

Je me suis aperçue en écrivant, plusieurs semaines après la lecture, que ce livre a laissé sa trace dans ma mémoire, comme la mer laisse sa marque et ses trésors sur le sable de Gaspésie. Joli roman.

Comme je veux finir sur une note drôle et culturelle ( sisisi… ), je vous propose un mot, découvert non pas chez Robert – le Petit –  mais avec un québécois, et le fameux conteur de St Elie de Caxton ( en Mauricie, pas en Gaspésie ), Fred Pellerin vous explique tout ! Ce mot, c’est BOBETTES (au pluriel, toujours !)

« Une saison douce » – Milena Agus – Liana Levi/Piccolo, traduit par Marianne Faurobert ( italien)

Une saison douce par Agus« Village perdu

Le jour d’avant, debout devant nos armoires, nous avions interverti nos garde-robes, celle d’été au-dessus, celle d’hiver en dessous. Cette tâche accomplie, nous éprouvâmes la satisfaction de voir chaque chose à sa place, alors que bientôt, plus rien ne le serait. Les envahisseurs débarquèrent et nous prirent par surprise.

Si nous avions été prévenues, le rangement des armoires aurait été le dernier de nos soucis. »

Quel bonheur pour moi de retrouver Milena Agus avec son esprit, son humour et sa pertinence.

Voici un petit village sarde, perdu dans les collines, à demi déserté.

« En attendant, tout le monde se fichait bien de nous, habitants d’un village de bicoques et de rues délabrées, de vieilles baraques rafistolées à grand renfort de parpaings et d’aluminium anodisé. »

Et voici des humanitaires et un groupe de migrants en transit. C’est ici qu’ils vont poser leurs baluchons quelques temps, avant de pouvoir poursuivre leur route de l’exil. Au grand dam de la population. La description que fait Milena Agus de l’endroit et de ses habitants laisse présager très vite le meilleur de son humour décalé, de son ironie, tout ce que j’adore chez elle. Et j’ai lu le sourire aux lèvres ce petit roman fort réjouissant.

« À l’arrivée des migrants, les vieux, surtout les hommes étaient tous morts. Ne restaient que leurs veuves et nous, couples vieillissants formés de femmes vaillantes et rieuses et de leurs maris honnêtes, sérieux et travailleurs mais aux tristes figures, aux sourcils perpétuellement froncés, qui ne semblaient se détendre que lorsqu’ils allaient boire un coup dans l’unique bar du village, qui sentait le bouchon. »

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Bien sûr, les « envahisseurs  » ne seront pas abandonnés à leur sort. 

Comme toujours chez cette autrice, ce sont les femmes qui seront le moteur. D’abord par curiosité, car l’ennui règne dans ce trou perdu, puis par une sorte d’intérêt. La description de l’arrivée de ces migrants et de leurs accompagnants se fait depuis l’abri des fenêtres, alors qu’il pleut et que chacun épie avec consternation ces nouveaux venus. Vont alors se trouver confrontés ceux que Milena Agus nomme les personnages autochtones et les personnages envahisseurs. Leur arrêt doit se faire ici dans la Ruine, une maison délaissée qui leur a été affectée par les autorités, document à l’appui.

« La pluie avait cessé, et nous entreprîmes d’ouvrir les fenêtres pour aérer les lieux, leurs battants s’étaient décrochés des cadres et bringuebalaient, mais quand nous réussîmes à les forcer nous pûmes voir la lumière, étonnamment douce et le ciel, de cet azur particulier qui succède aux orages.

Les pièces dont le plafond  était intact se remplirent de balluchons. Les humanitaires enfilèrent des vêtements secs, mais les migrants ne déballèrent pas leurs affaires. »SAM_4452

Et ainsi va débuter un magnifique exercice d’adaptation, des échanges qui vont commencer piano piano, puis tout ce monde coloré et plein de vie va se mettre en mouvement et en conversation. C’est alors un renouveau épatant de ce village en sommeil, presque mort, où vont se confronter les idées, les coutumes, les désirs, chants et prières, tout ceci va générer une marche en avant que ce village n’avait pas connu depuis fort longtemps, depuis le temps d’avant, avant que les hommes ne partent travailler ailleurs. Le temps où eux aussi migraient.

« Au fond, nos enfants avaient bien fait de prendre leur destin en main et de partir, mais notre crève-cœur, c’était que tôt ou tard, ils nous oubliaient. Au début, ils revenaient, au moins de temps en temps, mais ils s’ennuyaient ici, et regardaient tout de haut. À cause d’eux, nous avions honte des parpaings, du carrelage, du plastique, du fibrociment et de l’aluminium que nous avions substitués à la pierre, à la terre cuite, au bois et aux tuiles ; nous rougissions de nos ordures, qui n’étaient ramassées que deux fois par semaine. »

La galerie de portraits avec entre autres Lina surnommée Le Pou, et sa mère, et du côté des migrants le professeur, l’Ingénieur, est une des réussites du livre. Nombre de conversations vont éclore autant théologiques que philosophiques…enfin à la manière de Milena Agus, ce qui veut dire sans ennui, sans pédanterie, et toujours toujours avec humour et délicatesse. Sans oublier de dire que jamais rien n’est manichéen, évidemment. Ce n’est pas du tout le genre de la dame !

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Je ne raconte pas plus, mais cette histoire contient une superbe réflexion sur notre monde, sur l’humanité avec ses bassesses et ses élans bienveillants et compatissants, sur toutes les ambigüités de ce qui nous constitue. C’est avec les palabres et les discussions parfois animées que va se faire jour une nouvelle communauté qui bien que provisoire, va fonctionner.

« Tout bien réfléchi, il y a de l’ordure en tout être humain, sans quoi nous ne nous ferions pas tant de mal les uns aux autres. C’est cette fange que nous devons extirper de nous, chacun la sienne. »

Le village va revivre, le potager va reprendre du service, les femmes vont à nouveau sourire, aimer et se reconnaître dans leurs alter egos noirs d’ébène. C’est une fois encore un très très beau roman qui m’a réjouie, amusée; il est court et j’en aurais bien repris encore quelques chapitres ! Ce genre de livre, c’est un peu de la potion magique pour les moments où le monde nous semble obscur, c’est de la lumière, du soleil, les mêmes qui embellissent soudain ce pauvre village abandonné, les mêmes qui ouvrent l’esprit des âmes ternes qui y vivent. Tout ça avec intelligence et jamais de sermon. 

Un régal, un bonheur. Milena Agus, j’aime !

« Celui qui veille » – Louise Erdrich, Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

9782226455994-jSeptembre 1953

L’usine de pierres d’horlogerie de Turtle Mountain

Thomas Wazhashk saisit la bouteille thermos calée sous son bras et la posa sur le bureau en acier, à côté de sa mallette éraflée. Sa veste de travail atterrit sur la chaise, et sa gamelle sur le rebord glacé de la fenêtre. Lorsqu’il retira sa casquette matelassée, une pomme sauvage tomba du rabat cache-oreille. Un cadeau de Fee, sa fille. Il plaça le fruit sur le bureau pour le contempler, avant d’insérer sa fiche dans la pointeuse. Minuit. Il prit alors le trousseau de clés et la lampe-torche fournie par l’entreprise, puis fit le tour du rez-de-chaussée.

C’est dans cet endroit silencieux, toujours silencieux, que de nombreuses femmes de Turtle Mountain passaient leurs journées penchées sous la lumière crue des lampes de travail. »

Mais quel bonheur de lecture! Retrouver Louise Erdrich dans ce qu’elle a de meilleur – le livre précédent ne m’avait pas totalement convaincue – avec ce magnifique roman que j’ai eu peine à quitter.

Bandera_Turtle_MountainPour moi ce livre compte parmi les meilleurs de cette autrice que j’aime particulièrement depuis que je l’ai découverte avec « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». S’emparant de l’histoire de son grand-père Patrick Gourneau qui présida le conseil consultatif de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les années 50, elle retrace son combat contre la Résolution 108 du Congrès. La postface raconte comment l’autrice a reconstitué la mémoire de ces événements, et d’une histoire si personnelle, si émouvante elle a écrit un roman qui pour moi a toutes les qualités de cette plume hors pair. Pour une dénonciation ferme, têtue et toujours d’actualité du sort des peuples autochtones, pour dépeindre la vie de la réserve, dessiner des portraits, dérouler des dialogues avec grâce et humour.

« Une proposition de loi

…visant à 1) assurer la termination de la tutelle fédérale sur les terres de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les États du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana, ainsi que sur les membres individuels de la tribu susnommée, 2) faciliter la délocalisation pacifique de ces Indiens vers des zones offrant davantage d’opportunités économiques, 3)  d’autres choses… »

Arthur_Vivian_WatkinsLa réserve de Turtle Mountain est sous la menace de la « termination » que veut appliquer le sénateur Watkins. Il ne manque que le préfixe « ex » pour signifier la fin d’une communauté. Thomas Wazhashk et son épouse Rose, Noko la mère de Rose, leurs enfants et d’autres dont Rose prend soin, tous vivent à la ferme. Mais Thomas travaille à l’usine locale de pierres d’horlogerie, il y est veilleur de nuit et sa fille Patrice, alias Pixie – surnom qu’elle ne veut plus entendre –  est ouvrière dans cette même usine. On y trouve d’ailleurs essentiellement des femmes, plus habiles pour le travail précis et délicat. C’est surtout Patrice que l’on va suivre, jeune femme volontaire, audacieuse et très jolie car les prétendants ne manquent pas autour d’elle.

« Barnes courba le dos. Ce que venait de dire Thomas le réconfortait néanmoins. Ça ne les empêcherait pas de l’apprécier. Il serait reconnu, apprécié et c’était important, car, entre toutes les femmes du monde, son cœur avait élu Pixie. Oh, ce serait Pixie et rien que Pixie. Il devait se battre jour après jour pour se convaincre qu’elle pourrait, qui sait, malgré la figure toujours plus parfaite de Wood Montain, tourner son somptueux regard incandescent vers lui et le récompenser du genre de sourire qu’il n’avait jamais reçu, mais qu’il avait observé, une fois, quand elle avait ri d’admiration à quelque exploit de son frère. »

Un drame s’est produit dans la famille avec la disparition de sa sœur Vera, dont on apprend qu’elle a eu un enfant, quelque part en ville. C’est bien sûr un chagrin terrible et le jour où la famille arrive à avoir une piste, c’est Patrice qui ira la chercher, tenter de la retrouver et de la ramener dans sa famille, elle et son bébé. Thomas est l’oncle de Patrice, dont le père est un ivrogne répugnant que sa famille fuit autant que faire se peut. Thomas est donc un homme respecté et bienveillant, essentiel à la Bande. Thomas et un groupe iront à Washington, Patrice, seule, se rendra à Minneapolis. Tous deux voyageront sur des routes nouvelles pour eux et dans des univers inconnus.

De nombreuses chroniques ont déjà été écrites, la presse a parlé  de ce roman prix Pulitzer, alors pour ma part, je dirai simplement ce que j’ai tant aimé dans cette lecture

592px-Indian_-_Minnesota_-_DPLA_-_77899d62278ffd5b9cde437449d659b8Bien sûr il y a le sujet de fond, ces terribles spoliations, la confiscation des territoires autochtones et l’irrespect des traités signés, le mépris de ces cultures si anciennes, et surtout la façon de piétiner les origines du continent avec une arrogance effrayante. Ce sentiment répugnant de supériorité des « nouveaux venus du Nouveau monde » !!! Un leit- motiv chez Louise Erdrich qui à chaque fois fait mouche. Cependant elle parle de ce sujet d’une façon unique, et pas toujours sur le même registre. Si certains romans ont été très durs, ont dressé un constat affreux de l’effet « réserves » ( comme « Love Medicine » ), d’autres comme ce dernier, choisissent un ton plus ironique, avec un humour cinglant, beaucoup de fantaisie et de drôlerie et j’adore cette façon de faire. Exemple de la fantaisie de cette écrivaine:

« L’oncle de Barnes, qui avait accepté de venir partager sa science avec Wood Mountain, arriva le lendemain. C’était un homme maigre et monté sur ressorts, dont les cheveux – les mêmes que son neveu –  dépassaient de ses oreilles des deux côtés comme une botte de foin en pagaille. Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait La Musique: il y avait réellement de la musique au programme de l’entraînement. Il avait apporté un électrophone et passait des disques, les dernières nouveautés, à plein volume – des airs endiablés pour stimuler le saut à la corde, simple, double, croisé. Il poussait le rythme des combinaisons de Wood Mountain avec des versions accélérées de « El Negro Zumbón » et de « Crazy Man, Crazy » de Bill Haley et les Comets. Les chansons s’incrustaient dans le cerveau du jeune boxeur qui n’entendait plus qu’elles. Elles coloraient son univers. Ses poings avaient désormais une vie propre. »

 

L’autrice parle d’amour, d’amitié, de la vie quotidienne au travail, autour du foyer, avec la famille, toute la vie de la communauté, tout se mêle donnant au roman une écriture tonique, sans temps mort; outre la défense de la « Bande d’Indiens Chippewas », et le départ de Patrice à Minneapolis pour rechercher sa sœur aînée, tous les « petits événements » du Het_universum_van_de_Ojibweg.smallerversionquotidien, la boxe et ce qu’elle va offrir à la cause de la communauté, les émergences des traditions chippewa, les légendes et sortilèges, tout contribue, en chapitres assez courts, à rendre ce livre impossible à lâcher.

« Et pourquoi avons-nous résisté ? Parce que nous ne pouvons tout simplement pas devenir des Américains comme les autres. Nous pouvons en avoir l’air, parfois. Nous pouvons nous comporter comme tels, parfois. Mais en dedans, non. Nous sommes des Indiens. »

Pour Patrice commence une véritable aventure et la découverte d’un autre monde, celui d’une grande ville. Ce périple donnera lieu à une expérience qu’elle va négocier avec beaucoup d’habileté et de culot. Patrice est un merveilleux personnage, jeune femme vive, intelligente. Les filles des communautés autochtones sont ici bien plus libérées – plus libres en fait – que celles du reste de la population, soumises aux lois de la religion importée. Il y a d’ailleurs une belle moquerie de la religion chrétienne et surtout des Mormons qui viennent tenter leur chance dans la réserve, donnant lieu à des scènes hilarantes ( en tous cas, moi j’ai beaucoup ri avec ces deux benêts, Elder Elnath et Elder Vernon ). Thomas découvre à l’occasion de cette rencontre que Watkins est Mormon.

305px-The_Book_of_Mormon-_An_Account_Written_by_the_Hand_of_Mormon_upon_Plates_Taken_from_the_Plates_of_Nephi« On aurait dit que le sénateur voulait à la fois que les Indiens disparaissent et qu’ils lui soient reconnaissants de cette disparition. Et maintenant que Thomas était allé aussi loin dans Le Livre de Mormon que l’envie de dormir le lui permettait, il comprenait pourquoi cet homme ne tenait absolument pas compte de la force de loi des traités. Sa religion lui enseignait que les mormons avaient reçu de Dieu toutes les terres qu’ils souhaitaient. es Indiens n’étaient pas blancs et plaisants: une malédiction divine leur avait infligé une peau sombre, de sorte qu’ils n’avaient pas le droit de vivre là. Qu’ils aient signé des traités avec les plus hautes instances gouvernementales des États- Unis ne signifiait rien pour Watkins. La loi passait après la révélation personnelle. D’ailleurs tout passait après la révélation personnelle. Et la révélation personnelle de Joseph Smith, intégralement consignée dans Le Livre de Mormon, disait que son peuple était le meilleur qui soit et devait posséder la terre. »

.Que dire encore de Millie qui fait des études universitaires et qui est un peu particulière, peut -être un syndrome d’Asperger? Mais l’autrice ne présume de rien, c’est Millie, unique en son genre. Ses vêtements sont tous ornés de motifs géométriques, qu’elle assortit, elle, selon des critères mystérieux. C’est très drôle et aussi très émouvant.

« Grace tenait un chemisier à carreaux noirs et jaunes, exactement de la bonne taille, avec un col pointu, des manches trois quarts et des pinces. Millie admirait la trouvaille quand Grace plongea la main dans les profondeurs d’une pile et en retira une pièce remarquable. une robe longue, épaisse, composée de six tissus différents dont chacun présentait un motif géométrique propre. Les couleurs étaient les mêmes – bleu, vert, doré – , mais arrangées selon des combinaisons uniques et complexes. […]. Quand Millie fixait les motifs, ils l’entraînaient en-dedans, en profondeur, au-delà du magasin et du village, jusqu’aux fondations mêmes du sens, et puis au-delà du sens, dans un endroit où la structure du monde n’avait rien à voir avec l’esprit humain, et rien à voir non plus avec les motifs d’une robe. Un endroit simple, sauvage, ineffable et exquis. L’endroit où elle se rendait toutes les nuits. »

Et puis il y a Valentine, et puis Betty. Le monde de l’usine offre des scènes précises sur le travail dur, qui ankylose le corps, qui demande précision, attention. Ceci n’empêche pas les filles de discuter. Des garçons et des amours. Bien sûr comme dans tous les groupes humains, il y a des querelles, des « moutons noirs », des jalousies et des chicaneries, mais néanmoins aux moments graves les liens se resserrent, et c’est bien le minimum pour lutter contre les exactions des gouvernements successifs.

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Consolidated government day school. Turtle Mountain Res., North Dakota. – NARA – 285393

Les garçons, les hommes sont amoureux, tous. Plusieurs de Patrice, comme Barnes l’entraîneur de boxe et Wood Mountain, l’élève.

Très beau personnage, ce garçon-là. Il va s’occuper du bébé de Vera que Patrice va réussir à ramener au foyer, mais sans sa mère. Et Wood Mountain deviendra la nounou du bébé, tendre, attentionné, aimant. Espérant séduire Pixie, oh pardon, Patrice. Mais bon, ce livre est riche en péripéties, en scènes tendres, cocasses, avec des sentences telles que :

« L’homme moyen est la preuve que la femme moyenne a le sens de l’humour. »

 Il rend hommage au courage de Thomas – au grand-père de l’autrice –  et au reste de la Bande de Chippewas de la réserve de Turtle Mountain, à tout ce qu’il faut d’efforts de ces personnages pour affronter une culture puissante, dominante, et ce avec une volonté inébranlable, un immense courage, une solidarité admirable. Et beaucoup d’amour des siens. Cet oiseau est un des personnages du roman:

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Il ne faut pas manquer cette lecture, ce roman écrit en chapitres courts, dans un esprit qui rend hommage à ces Chippewas, au grand -père de l’autrice, et à tous ces personnages que l’on quitte à regret. Vraiment, Louise Erdrich est pour moi incontestablement une des plus belles voix féminines de la littérature contemporaine américaine, et elle est ici au sommet de son art sur les sujets qui lui sont chers, à savoir la défense des peuples autochtones, et les femmes. Il est impossible de dire tout, il ne le faut pas, mais zéro seconde d’ennui, jubilation fréquente, et émerveillement devant tant de talent, tant de finesse. Gros plaisir de lecture!

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