« La voisine » – Yewande Omotoso – ZOE/Écrits d’ailleurs, traduit par Christine Rague

« Hortensia prit l’habitude de marcher quand Peter tomba malade. Non pas au début, mais plus tard, quand son état s’aggrava, qu’il fut cloué au lit. C’était un mercredi. Elle s’en souvenait, parce que Bassey, le cuisinier, ne venait pas le mercredi, et qu’il y avait des médaillons d’agneau dans un tupperware au frigo, à faire réchauffer au four à convection et à manger avec des légumes- racines rôtis, arrosés d’huile d’olive. Mais elle n’avait pas faim. La maison lui paraissait petite, ce qui semblait impossible pour un logement de six chambres. pourtant c’était le cas.

« Je sors », avait hurlé Hortensia depuis l’escalier. »

Voici un roman qui m’a beaucoup plu, une lecture qui a été très différente des romans noirs précédents. Souvent drôle, c’est l’histoire de deux vieilles dames au caractère bien trempé.

Mais ce serait un peu léger si cette histoire ne se déroulait pas au Cap en Afrique du Sud, dans un quartier très chic, dans Katterijn Avenue.

Je vous présente Marion, blanche et architecte brillante. Elle habite au n°12 de l’avenue et a conçu la maison voisine de la sienne, au n° 10. C’est là que ça se gâte, car au 10 vit Hortensia, noire et connue jusqu’au Danemark pour ses talents dans le design en particulier de tissus.

Et donc, bien que noire elle vit dans cette maison luxueuse, immense. Elle est la seule femme noire résidente du quartier. Toutes les autres y font office de domestiques et en sortent leurs tâches accomplies. Hortensia vit ici car elle a épousé un blanc, Peter, rencontré alors qu’elle faisait ses études à Londres. Voici en résumé le départ de ce roman qui sous des airs légers dit bien des choses ; d’une part sur les femmes en général, sur les différences selon que l’on soit blanche ou noire, riche ou pauvre,…et en Afrique du Sud, ou l’histoire rôde partout, vieilles rancœurs mal éteintes, vieux litiges perdurant, et mentalités encore sclérosées.

« Après leur arrivée en Afrique du Sud, Hortensia s’était tournée vers Peter pour lui dire: cet endroit ne va pas bien. Le pays? avait-il demandé et elle avait confirmé de la tête. Et les gens. Les meilleurs savent qu’ils sont malades et ils essaient divers remèdes. Certains savent, mais n’agissent pas. Et le spires pensent qu’ils vont bien, qu’ils n’ont besoin de rien.

Bien entendu, elle-même n’était pas bien depuis des années. Et elle n’avait eu ni la force, ni le désir, ni le moindre sens des responsabilités pour engager un processus de guérison en elle-même ou chez les autres. Pas à l’époque et pas maintenant. »

Ici pas de discours, mais un affrontement entre deux fortes têtes. Quoi que…Il s’avère que Marion a beaucoup de « principes » et de choses qui la choquent, mais pas si mauvais caractère que ça. Par contre Hortensia est réellement une femme avec un caractère coriace -ce qu’on peut tout à fait bien comprendre, en découvrant la vie de sa famille évidemment. En tous cas, c’est bien vu de ne pas faire de la blanche la plus détestable. L’écriture fait en sorte qu’on reste en retrait côté sentiments, on lit avec amusement plutôt, on ne prend pas parti ( sauf en ce qui me concerne avec Agnes ) et se déroulent les vies, les voyages, les exils, les pertes, les chagrins, finalement pas tant de joies ou de grand bonheurs que ça. L’histoire de l’Afrique du Sud défile elle aussi à travers ces deux maisons et ces deux femmes.

Au fil des pages, après que Max, l’époux de Marion, décède en lui laissant des dettes phénoménales, on va donc découvrir les vies respectives de ces vieilles héroïnes. C’est intéressant parce qu’on peine à croire qu’elles aient passé les 80 ans, l’auteure nous fait entrer plutôt dans leur cerveau et leurs idées que dans leur corps. Ceci avec vraiment beaucoup de finesse arrivera au fur et à mesure que les relations entre Marion et Hortensia vont évoluer. Car d’une haine cordiale, elles vont passer à une sorte de tolérance rouspéteuse, en particulier pour Hortensia qui des deux est la plus « mal léchée », puis à une cohabitation par la force des choses et un événement dont Hortensia se sent responsable. Elle fera donc preuve de mansuétude en proposant à Marion une chambre chez elle. On pourrait réduire Marion à une bourgeoise coincée, rigide et stupide en lisant ça :

« Marion se réveilla un matin face à une Noire, aux cheveux courts grisonnants, pratiquement sans poitrine et maigrichonne, en train de diriger un orchestre de déménageurs avec des mouvements de mains complexes. Un commando, voilà le mot qui lui vint à l’esprit par cette matinée fraîche tandis qu’elle observait cette femme derrière ses portes-fenêtres qui donnaient sur sa véranda exposée au nord. C’était une insulte, une Noire faisant subitement son apparition dans une maison que Marion rêvait de posséder depuis des dizaines d’années; non, une maison qui était de droit la sienne, que d’autres personnes ne cessaient de s’approprier. »

Mais encore une fois, ce roman n’est pas simpliste et Marion n’est pas si lisse.

Deux autres personnages sont à mon sens très importants pour le côté le plus profond de cette histoire, ce sont Agnes, domestique chez Marion et Bassey, homme à tout faire chez Hortensia, tous deux sont noirs. Tous deux sont intelligents, efficaces. La différence est qu’Agnes travaille pour une blanche, elle. Et Marion la traite comme une domestique noire, c’est à dire que je vous donne pour seul exemple celui-ci:

« Pourquoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office, Agnes? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans le studio.

-Non, Patronne.

-Quoi?

Agnes avait rarement l’occasion d’utiliser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappeler une seule fois où elle l’avait entendue l’employer.

« Celui-ci ,’est pas mon papier toilette, Patronne. Le mien, je l’achète moi-même.

-Pourquoi achètes-tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel changement avait bien pu se produire? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’années et connaissait les règles.

Agnes, qui était en train d’essuyer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.

« J’avais besoin du quelque chose de meilleure qualité, Patronne. »

Un jour, peu après cette conversation, alors qu’ Agnes était occupée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspecter la salle de bains. Là se trouvait le papier toilette en cause. Triple épaisseur. »

Car Marion prenait du simple épaisseur pour Agnes, du double pour elle…

Bassey, lui, a été engagé par Hortensia qui a été séduite par son côté hautain et distant:

« Il y avait quelque chose d’éternellement ordonné chez Bassey, de contenu. Cela se manifestait sous la forme d’un léger dédain envers Peter et elle-même, elle l’avait toujours senti. Pas de l’antipathie pourtant, quelque chose d’autre – pas de la pitié non plus. Elle l’avait remarqué ce tout premier jour, quand il était assis en face d’elle. Une lassitude discrète dans les yeux, comme un roi fatigué. Et même si Hortensia avait été déconcertée par la majesté de Bassey, sa superbe, elle l’aimait aussi pour cela. Il s’exprimait comme si ses mots étaient précieux et qu’il savait que la personne à qui ils s’adressaient n’était pas vraiment digne de les recevoir. Son visage laissait apparaître des signes d’indulgence- la longue et silencieuse souffrance de ceux qui sont au service des autres. »

Et si Hortensia garde la distance de l’employeuse envers l’employé, il y a entre eux deux une forme de complicité et de compréhension tacite.

Ce passage est aussi un exemple de la très belle écriture de ce roman ( et sans aucun doute un excellent travail de traduction aussi ).

Je pourrais vous résumer le parcours de chacune de ces deux femmes, mais il est plus intéressant que vous découvriez ces deux vies par vous-mêmes, deux vies que personnellement je ne trouve pas très heureuses. Marion va renoncer à sa profession pour élever ses enfants, avec à la fin de sa vie une seule fille qui lui parle encore, quant à Hortensia, elle ne sera jamais mère à son grand chagrin, et surtout elle sera une femme trompée durant de très nombreuses années. Pourtant elle doit à celui qui fut son mari  – blanc –  de vivre dans cette maison au n° 10 de ce quartier chic.

« En arrivant dans leur nouvelle maison, Hortensia s’était rendu compte qu’elle serait la seule propriétaire noire de Katterijn. Elle avait éprouvé du dégoût envers son environnement, envers la haute bourgeoisie blanche bien protégée du voisinage et, pendant ses mélancoliques moments d’intimité, elle éprouvait aussi du dégoût envers elle-même. »

La maison du n° 10 a elle aussi un grand rôle dans ce qui va se dérouler au cours de ce roman plein de finesse, drôle et grave pourtant, elle est le point de crispation entre Marion et Hortensia. Il se passe beaucoup de choses, il y a des enfants, des petits-enfants, un testament embarrassant, un mari, une amante, un comité de « bonnes » dames blanches qui règlent des histoires de droit sur les terrains du quartier à leur façon, Hortensia qui va semer le désordre dans cette organisation convenue. C’est ici évoquée l’histoire sordide du sort des Noirs dans leur propre pays à travers la vie de Annamarie, et puis une jeune femme aveugle qui apparaît à la fin du livre, beau symbole pour l’aveuglement quand on a des yeux pour voir.

« Que vouliez-vous demander?

-Est-ce que vous êtes née comme ça?

-Vous voulez dire aveugle?

-Désolée. Oui , je voulais dire aveugle.

-Oui. Je crois que ça rend les choses plus faciles. Je n’ai jamais rien connu d’autre. »

Le récit des existences de ces deux femmes est foisonnant car ce ne sont pas des vies tranquilles quoi qu’il paraisse en regardant le confort des vieilles dames; ce ne sont pas les émotions qui submergent ici, mais le sourire souvent arrive, et la sensation d’être réellement en observation devant ces deux maisons voisines et ces femmes claudicantes et fatiguées. Je suis allée de la Barbade au Cap en passant par Londres et le Nigeria . On fait la connaissance des parents d’Hortensia et de leur périple, parents qui furent des gens aimants. La vie de Marion enfant, puis jeune femme fut plus triste, vraiment, et encore une fois le parti pris de ne pas faire de la femme noire une victime totale rend le livre bien plus intelligent et surtout moins manichéen, ce qu’on peut souvent craindre dans ce genre d’histoire aux nuances sensibles. J’ai aimé les descriptions de la colline Kopje où Hortensia va marcher

« Le sommet du Kopje était couvert de plantes grimpantes et de pins clairsemés. Un chemin traversait les hautes herbes et bien qu’il eût l’air entretenu, Hortensia ne pouvait s’empêcher de penser que le Kopje était un endroit tombé dans l’oubli. »

J’ai aimé les fleurs, les arbres, les parfums du Cap, j’ai aimé l’ambiance et la rivalité rageuse de l’architecte et de la designeuse qui se termine sur un match nul, j’ai aimé le message envoyé discrètement sur ce qui peut amener à réviser nos jugements, et j’ai aimé Esme, la jeune aveugle:

« -Oh non, Esme n’a absolument pas besoin de moi. C’est peut-être même l’inverse. Hortensia rit. Et quand elle est partie, je me suis demandé si je la reverrais un jour. Avec inquiétude. Elle m’a téléphoné quand elle est arrivée chez elle, vous vous rendez compte?

-Formidable.

-Être proche de quelqu’un comme elle. Je ne peux m’empêcher de penser: je suis une mauvaise personne, Marion. Je vais bientôt mourir et j’irai en enfer.

-Pour quelle raison?

-Parce que j’ai été méchante. Je sais que c’est simpliste, mais regardez-la, une personne qui a toutes les raisons de ne pas l’être et qui pourtant est si…gentille. »

 

Pour finir, j’ai beaucoup aimé ce livre pour ce qu’il dit, pour la qualité de l’écriture, le ton sans pesanteur, pour Hortensia, Marion, Agnes et Bassey…plus quelques autres tous intéressants ( sans doute Max et Peter ne sont pas les plus attachants du lot ! ) 

Il y a un peu de musique ici aussi, quand les deux vieilles dames à la fin, envisagent leurs funérailles, pour Hortensia:

« Brûlez-moi en secret, jetez mes cendres dans le caniveau. Pas une seule âme ne doit prononcer une parole devant ma dépouille…Pas. Une. Seule. Âme. Pas de rassemblements. Pas de chants. »

Quant à Marion:

« Seigneur ! Que d’austérité ! Quand je mourrai, je veux que mes enfants soient obligés de dire des choses gentilles.Je veux que Stefano transpire en racontant ne serait-ce qu’un mauvais souvenir, rien qu’une pensée aimable envers sa pauvre mère. »

Hortensia émit un pff de mépris..

-Je veux du Verdi, Nabucco.

-Mon Dieu ! »

J’ai choisi entre tous ce chœur multicolore

Bonne lecture !

« Demain c’est loin » – Jacky Schwartzmann – Points

« Chaoui Hebdo

Je m’appelle François Feldman, comme l’aut’ con. Mais je suis pas chanteur. Et je suis pas juif. Depuis toujours quand je dis mon nom on me demande: « Comme le chanteur? » Quand je suis énervé je réponds: « Pis ta mère, tapette ? » Et quand je suis calme je dis que oui, c’est mon oncle. Là, les gens ne savent plus quoi dire et ils sourient bêtement. Ils sont écrasés par le poids de la célébrité et ils me regardent autrement. Sinon, on me demande souvent si je suis juif. « Feldman, Feldman…c’est juif, non ?  » Quand je suis énervé je réponds: « Pis ta mère, tapette ? » Et quand je suis calme je dis que oui, je suis feuj. Gros silence. Les gens n’ont rien contre les juifs mais ils n’aiment pas être avec eux, ils ignorent ce qu’il faut dire ou ne surtout pas dire, ils sont comme des cons. Moi, les juifs je m’en fous, comme je me fous des Japonais. Ils ont des mœurs et des fringues pourries, ils mangent bizarrement, mais à part ça, ça va. »

Eh bien je ne sais pas si Jacky Schwartzmann a la plume la plus corrosive de l’Hexagone, mais reconnaissez que dès les premières lignes, on a droit à une giclée de vitriol ! Et je vous garantis que j’ai vraiment beaucoup aimé ce petit roman bien serré, bien acide, bien irrévérencieux et qui baigne dans un humour qui fait le plus grand bien à une époque où chacun doit se surveiller pour éviter de se retrouver dans une case étroite. De l’humour à la Charlie, tiens !  Et c’est bon de rire sans complexe.

FF est donc un habitant du quartier des Buers à Villeurbanne, où il a grandi nourri par les mères de ses copains, cuisine maghrébine généreuse comme son ventre actuel. Et un jour il s’installe cours Charlemagne avec sa petite entreprise de T-shirts sur lesquels il imprime des citations d’hommes célèbres :

« Sauf que ce n’était pas forcément de vraies citations, plutôt des conneries que j’inventais. Une de mes préférées était: « On est bons avec les nouveaux freins ? » Ayrton Senna. J’avais aussi: « Mais puisque je vous dis que ça passe !  » Capitaine du Titanic. Enfin voilà, ce genre de trucs. »

Comme l’entreprise est un peu chancelante, FF se rend chez sa conseillère financière de la Banque Populaire – citée dans le livre, je la cite donc ici – Juliane Bacardi, jeune femme qui pour notre entrepreneur représente la neutralité, afin de lui demander un prêt parce qu’il vient de trouver une citation dont il est certain qu’elle va doper les ventes. 

« – Bon alors, allez-y monsieur Feldman, dites-moi. C’est quoi cette fois?

-La citation c’est: »Bonjour, c’est bien ici Charlie Hebdo?  » et c’est signé Chérif Kouachi.

-Non ! Vous plaisantez? Vous ne pouvez pas faire ça !

-Ben si. Ça va se vendre dans la cité, vous verrez. Je connais bien les Buers, j’y suis né. Rien que là-bas, je sais que je pourrai en vendre des tas. Les gens vont se marrer.

-Mais c’est…c’est odieux, enfin !

-Ben les gars de Charlie Hebdo se moquent de tout le monde, eux, et on dit que c’est de l’humour. Quand c’est l’inverse on dit que c’est odieux.

-Écoutez, nous n’allons pas débattre de tout cela, vous voulez bien? Ce n’est pas le lieu…Je peux tout de même vous dire que je ne trouve pas cela drôle. Tout comme Charlie Hebdo, d’ailleurs. »

FF ira de surprise en surprise au fil de l’histoire, car comme c’est un roman noir, forcément ça dérape sévèrement très vite et rien ne se présente comme il semblait aller de soi du départ. Et comme le roman est court, comme ça avance sur les chapeaux de roues, dans tous les sens du terme, je n’en dirai pas plus. Juste que notre François va vraiment être bousculé dans ses certitudes. Voici une lecture absolument jubilatoire et très incorrecte qui assure un bon moment de « OOOOOH ! »  et de rires qu’on s’autorise sans vergogne.

J’ai été autorisée à partager avec vous l’entretien suivant, très éclairant et intéressant qu’a accordé Jacky Schwartzmann à Bénédicte Cabane de la revue PAGE et libraire à la librairie des Danaïdes à Aix-les-Bains. Elle a posé 3 questions à l’auteur.

 » – Personne n’échappe à l’acidité de votre plume, tout le monde en prend pour son grade. Avez-vous des comptes à régler ?

Jacky Schwartzmann – Comme n’importe quel auteur à mon avis, je suis schizophrène. Je suis un type normal, mes parents m’ont bien élevé, bien éduqué. Je suis même plutôt trop gentil dans la vie. En revanche lorsque j’écris, c’est différent. Je suis dans une relation directe avec un lecteur, c’est assez unique comme relation. Et là je ne crains rien ni personne. Et je décris des travers, des traits, des attitudes, des hypocrisies, bref, je décris le monde. Je fais des photos. Je mets en conserve, plutôt. Des gens, des instants, des mouvements sociaux aussi. Je fais des boîtes de conserve et chaque roman est une épicerie, à vous de faire vos courses. Cela ne m’intéresse pas de parler des choses qui me conviennent, c’est vrai. Je m’intéresse surtout aux travers, chez tout le monde. En revanche je ne veux pas être identifié politiquement, cela n’est pas mon rôle. Et puis cela ne m’intéresse pas. Mon travail, c’est avant tout de raconter une histoire. C’est bête à dire mais c’est vrai. Je pense que je n’ai pas à donner mon avis sur tout, à faire le type intelligent, c’est une erreur. Je dois embarquer le lecteur, l’attraper par le col à la première phrase et lui raconter une histoire. En tout cas je ne suis pas un auteur militant, ce qui ne m’empêche pas de donner mon avis parfois, derrière les lignes. J’aime ne pas être fiché, identifié, étiqueté. Il y a des gens d’extrême gauche qui m’ont dit que ce que j’écrivais était important, et des gens de droite me l’ont dit aussi. Pour moi ça veut dire que j’ai bien travaillé. Encore une fois, je mets en conserve des instants, des mouvements sociaux, des habitus. 

-Vous racontez tout plein d’anecdotes et de détails qui font le sel de vos romans. Vous avez ainsi le sens des formules qui font mouche, les travaillez-vous ?

JS. – Pour les anecdotes, les détails, mon auteur de référence est Emmanuel Bove. Un roman comme « Les Amis » est une merveille. La société entière est braquée sous un projecteur, sous un microscope. Bove nous dit tout de son époque uniquement au travers des détails de la vie quotidienne. C’est un voyage dans le temps. L’histoire est un prétexte, elle est au second plan. Quant aux formules, je les travaille évidemment. Bove, encore lui, ou Jacques Brel, peuvent synthétiser trois pages de discours en deux phrases. C’est le travail de l’écrivain pour moi. Trouver des formules, des raccourcis.

-Vos personnages sont des « loosers » attachants. N’y a-t-il pas de héros ?

JS. -Les héros ne m’intéressent pas parce qu’on connaît d’avance leur réactions : ils sont bons et courageux. Prenez même « Dexter », la série. Je précise que je ne l’ai pas vue, mais le principe est qu’un tueur en série tue d’autres tueurs en série. Là, pour moi, ça n’a aucun intérêt. C’est un type qui tue des méchants, c’est donc un faux méchant. Il est dans le bon camp, c’est quelqu’un de bien, pour le spectateur. Accessoirement, on a une justification de la peine de mort, et sans procès. Les personnages que j’utilise sont dans le réel, le quotidien, et je les place dans des situations qui ne sont pas normales. C’est ça, je crois, mon créneau. Ce qui m’intéresse toujours, c’est de confronter des personnages qui n’ont rien à voir, qui ne devraient pas se rencontrer. Leurs frictions en disent plus sur les clivages de la société qu’un essai de sociologie. »

Pour conclure, FF et sa conseillère financière vont trouver un terrain d’entente, si je puis dire. Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer ce passage mais tout le livre est extrêmement drôle et acide:

« Lorsque vous vous retrouvez sur le périphérique lyonnais à quatre heures du matin, en peignoir et en VTT, vous vous sentez obligé de faire un peu le point. J’en avais raté, des embranchements au cours de ma vie, c’était certain. On ne se met pas à vendre des T-shirts avec de fausses citations d’hommes célèbres comme ça, par hasard. Pour bien rater sa vie, on peut commencer par emmurer des conseillères d’orientation dans leur propre bureau. C’est pas mal. Après vous traînez un peu avec toutes les cailleras qui sont à portée de main, vous secouez tout ça pendant quelques années, et c’est bon : vous êtes un minable.[…] C’est dingue comme les vies basculent ! Les vieux vous l’ont répété toute votre adolescence: « Attention ! La vie peut basculer du jour au lendemain ! » Vous vous disiez que c’étaient juste des cons, qu’ils étaient moins malins à leur époque et que vous, c’était différent. Vous, vous ne finiriez jamais à la rue. Ouais. Ouais putain ! Et vous atterrissez sur un périph, en peignoir, à quatre heures du mat’. »

Je termine cet article après avoir eu le grand plaisir de rencontrer Jacky Schwartzmann . J’ai eu en effet la chance d’être invitée avec une quinzaine d’autres personnes sur une péniche stationnée sur les berges du Rhône pour une conversation avec lui, une heure d’échanges très intéressants. Il nous a dit ses projets d’adaptation au cinéma de ce roman, son goût pour l’écriture de scénarios, son parcours entre cité et quartiers bourgeois, sa façon de travailler, bref, très agréable moment. 

Je tiens donc à remercier Ingrid Svensen, les éditions Points et la revue Page des libraires pour cette rencontre organisée dans le cadre des Quais du Polar. Le choix de cet ancien pétrolier fluvial aménagé pour ce genre d’événements – entre autres- était très chouette, plus petites choses très bonnes à manger, des boissons et de jeunes personnes très souriantes pour nous recevoir. Merci pour tout !

Et puis lisez ce petit livre caustique pour un vrai bon moment de détente. Bonne lecture !

« Mrs Caliban »- Rachel Ingalls – Belfond/Vintage, traduit par Céline Leroy

« Fred eut trois oublis successifs avant même d’avoir atteint la porte d’entrée pour partir au travail. Puis il se rappela qu’il avait voulu emporter le journal. Dorothy ne se donna pas la peine de dire qu’elle n’avait pas fini de le lire. Elle se contenta d’aller le lui chercher. Il tergiversa encore quelques minutes, palpant ses poches et se demandant s’il devrait prendre un parapluie. Elle fournit des réponses à toutes ses interrogations et y ajouta plusieurs questions de son cru: avait-il besoin d’un parapluie s’il prenait la voiture, pensait-il vraiment qu’il allait pleuvoir. Si sa voiture faisait ce drôle de bruit, pourquoi ne pas plutôt prendre le bus, et avait-il mis la main sur l’autre parapluie? Il devait être quelque part au bureau; comme c’était un beau modèle pliant, elle suggéra que quelqu’un était parti avec. »

Eh oui…Voici bien une scène de la vie passionnante et dévouée d’une femme au foyer, épouse d’un mari très très occupé…

John Updike a dit de ce livre et je partage ce point de vue:

« J’ai adoré Mrs Caliban…Une parabole impeccable, magnifiquement écrite, du premier paragraphe jusqu’au dernier. »

Les éditions Belfond ont décidé en ce mois de Mars de publier des ouvrages écrits par des femmes, journée de nous autres oblige le 8 du mois – quelle veine nous avons, non ? -. Et parmi ces livres ce court roman écrit en 1982 et traduit pour la première fois – par une femme, Céline Leroy – en français.

Il s’agit ici d’une fable moderne, qui sous des airs anodins est impitoyable. Car ce texte démolit consciencieusement l’idée du crapaud qui cache un prince charmant . Le crapaud EST charmant. Et le « prince » ne l’est pas. Mais ce n’est pas tout. 

« Elle avait à moitié traversé le lieu sûr qu’était sa belle cuisine dallée d’un lino à carreaux quand la porte vitrée coulissa et qu’une créature pareille à une grenouille géante de presque deux mètres joua des épaules pour entrer dans la maison, puis se planta devant elle, immobile, les jambes légèrement fléchies, et la regarda droit dans les yeux. »

( P.S. : oui, les illustrations ne montrent qu’un crapaud d’une taille de crapaud, mais ça ne change rien à son importance. )

Dorothy et Fred Caliban ont perdu leur bébé et évidemment un tel drame met à mal le couple. Mrs Caliban a une amie chère, Estelle, avec laquelle elle déblatère allègrement sur un couple d’amis, – un peu moins chers – dans des conversations un peu arrosées du côté d’Estelle. On entend vite que Dorothy est intelligente et déboussolée. Elle entend des voix Dorothy, qui lui parlent depuis la radio. Une créature mi-batracien mi-reptile, tueuse selon la radio, étrange, énorme, a échappé au laboratoire qui l’étudiait et sème la terreur dans les esprits et dans la région. Mais pas chez Dorothy qui va l’adopter, le cacher, l’aimer. 

Larry vient de la mer, d’un monde aquatique, il a été capturé dans le Golfe du Mexique:

« Elle lui caressa le visage. Elle essaya d’imaginer à quoi pouvait ressembler son monde. C’était peut-être comme pour un bébé flottant dans l’utérus de sa mère et qui entendait des voix tout autour de lui. »

Il a ensuite été emmené dans un institut de recherches où il a subi des injections, pense-t-il pour qu’il « s’intègre ». Il aime respirer la nature, les fleurs, sentir l’herbe sous ses pieds et écouter le ressac la nuit, la main de Dorothy dans la sienne, sa peau comme récepteur de la chaleur de cette femme pas comme les autres. Comme il aime discuter avec elle, de tout, de leur éventuelle reproduction – possible ? pas possible ? :

« À l’Institut, ils disaient que j’étais différent. Même le Pr Dexter l’a dit. Donc, sans doute qu’on ne devrait pas se mélanger.

-Je ne suis pas du tout étonnée. Ils ne t’aimaient pas et ils t’ont traité de manière honteuse. Ils cherchaient une excuse. Ce sont ces mêmes personnes qui pendant des siècles ont affirmé que les femmes n’avaient pas d’âme. Et presque tout le monde en est encore persuadé. C’est la même chose. »

On comprend ici déjà mieux la connivence forte entre Dorothy et Larry, leur marginalité, surtout celle de Dorothy, femme pensante bien que femme au foyer. Lisez-par vous-même ce conte tordu qui ne finit pas comme un conte de fée, cette parabole surprenante qui décrit l’envol d’une femme vers son identité et sa vérité. Non sans souffrances, mais ce qu’elle laisse ne lui appartient pas, n’est pas elle, ce n’est pas une perte, c’est une marche vers la liberté.

Infinie solitude de cette femme au foyer, cette Dorothy au fond rebelle, bien plus intelligente que son mari qui la trompe de manière éhontée…Mais bien sûr elle le sait, Dorothy, et finalement elle s’en fiche; l’amour, la complicité, le sexe sans tabous et aussi naturel que possible, tout ça va lui être offert par cette étrange créature, Larry pour les intimes… Que j’ai aimé Dorothy ! Cette épouse qui va se libérer, naître à sa propre vie par les mains vertes et palmées de Larry – chacun verra en Larry l’homme-grenouille ce qu’il voudra, c’est un personnage à la symbolique ouverte -. Il semble que ces mains-là aient un pouvoir particulier sur Dorothy, lui donnant confiance, chaleur, et le reste…Et les conversations entre elle et Larry sont assez intéressantes, décalant beaucoup de notions bienséantes, conversations dans lesquelles Dorothy trouve enfin un interlocuteur à la mesure de ses envies.

Un livre très très original, facile à lire, parfois très drôle – Fred passe assez bien pour un crétin, j’aime… – les conversations entre Dorothy et Estelle sont savoureuses – mais surtout juste et fin et plus profond qu’il n’y paraît sous des airs assez anodins. Rachel Ingalls fait confiance à l’intelligence de ses lectrices – et lecteurs –  bien sûr, pour saisir le propos et le fin mot de l’histoire. Une façon sans baratin de dire les choses, dans la mesure où on sait lire en profondeur au-delà des métaphores et des symboles, intuitivement.

128 pages, je ne vous le fais pas plus long, mais c’est une petite gourmandise pleine d’inventivité à ne pas se refuser ! Et la fin, belle et mélancolique est cependant un nouveau départ pour Dorothy.

Est-ce un hasard, une autre Dorothy de fiction fut capable de voir et regarder au-delà des apparences, de concevoir un autre monde. Je l’aime bien, un vieux reste d’enfance tenace sans doute…alors, « Somewhere Over the Rainbow » pour la magie, la fantaisie et le pouvoir de l’imagination qui peut transformer une vie.

 

« Un petit chef d’œuvre de littérature » – Luc Chomarat – Marest éditeur

« C’était un petit chef d’œuvre de littérature. Sur l’étagère, malgré son peu de volume, il n’hésitait pas à tutoyer Proust.

-Comment vas-tu?

-Non mais, dites donc, le rembarrait Proust, qui était un peu à cheval sur les bonnes manières.

Il plaisait beaucoup aux filles. Sur l’étagère, il était très entouré. Eugénie Grandet, La Dame aux Camélias, Madame Bovary et La Comtesse aux pieds nus.

Elle était un peu susceptible.

Mais globalement, ça se passait bien. »

Un petit livre friandise, à déguster comme un chocolat- c’est de saison – , tout enrobé de cacao amer, fondant, croquant, mi-figue, mi-raisin…Bref : un joli moment de lecture, extrêmement drôle, à savourer sans modération.

« Ce n’était pas un de ces petits livres faciles, qui parlent d’amour, comme les magazines, les horoscopes ou les livres faciles.

Il disait, par exemple, que l’amour était sans importance. Quelque chose qui ne valait pas la peine qu’on en parle.

Évidemment ce fut rapporté en haut lieu. Il y eut un certain agacement. L’amour faisait bien marcher le commerce. »

Chocolat, friandise…Pour autant pas trop de sucre dans ce petit objet de très belle forme pour parler du livre, de sa vie à notre époque. Ceci est l’histoire d’un petit bouquin promis à un grand destin, et il faut le lire pour savoir ce qu’il en advient. Inutile de dire plus sur un texte très court ( 136 courtes pages très aérées ), je vous propose juste quelques extraits. Je ne peux manquer ce chapitre où un blogger se prend une bonne baffe dans sa gueule:

« Après tout, s’il n’aimait pas le monde de l’édition il n’avait qu’à rester dans sa province. Il y eut même un blogger influent pour l’assassiner: c’est très male écrit, notait-il sur son blog. Ce n’est m’aime pas originale. »

Et l’entrée au Super U:

« Le test définitif, c’était le test du Super U. Ils étaient très peu à passer le test du Super U avec succès.La plupart n’essayaient même pas. Ce mois-ci on y trouvait Calendar Girl, comme tous les mois. Et Marc Lévy, Musso, Pancol et Gavalda.

Kawabata s’était fait refouler à l’entrée, naturellement.

-Un problème? interrogea le directeur.

Le vigile haussa les épaules.

-Un niakoué qui faisait des histoires. Je pense qu’il a compris maintenant.

Schopenhauer non plus n’avait pas pu rentrer,mais il prenait ça avec philosophie. »

Sous l’aspect de la farce, de belles références littéraires, une intéressante réflexion sur notre rapport au livre et sur le commerce qui en est fait, le tout avec un grand talent dans la concision; pour moi, une belle rencontre avec cet auteur que je découvre, et je le remercie de ce moment de rire intelligent. Je revois  plusieurs fois pour vérifier mon orthographe, et je finis avec Rosebud, entendu en lisant.

 

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.