« Bondrée » – Andrée A. Michaud – Rivages/ Noir

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. « 

J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !

« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »

Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentant une narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.

« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »

De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.

« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »

Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».

« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »

Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.

« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »

Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse. 

« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.

Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.

*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.

« Les abattus » – Noëlle Renaude – Rivages/Noir

« Les vivants

1960-1983

Je suis né au village un soir de novembre. Mon père était au bistrot. Ma mère m’a mis au monde, seule. Je n’ai pas crié. Une voisine est venue. Elle m’a enveloppé dans un linge. Quand mon père est rentré ma mère a dit, c’est un garçon. Mon père s’est couché. On m’a déposé dans le berceau dans lequel mes deux frères ont dormi avant moi.

J’ai été un enfant tranquille. Mon père était garde forestier. Mon père trompait ma mère. Mon père buvait. Mes deux frères me maltraitaient. ma mère les laissait faire. Ma mère était triste. Ma mère courait après mon père. Ma mère allait chercher mon père au bistrot. Elle m’emmenait avec elle. Quand c’était impossible, elle me laissait à la merci de mes frères. »

J’ai pris et commencé ce livre une première fois…et je n’ai pas pu continuer. Parfois, ça arrive, mais parfois, comme c’est le cas ici, on sait juste que celui-ci reviendra au moment opportun. Et c’est fait. Le confinement que nous vivons nous installe dans un temps distendu, une sorte de lenteur qui certains jours nécessite du mouvement, du bruit, de la colère ou des rires. Et puis parfois tout ça retombe et un livre comme celui-ci appartient à ce temps étiré, comme un pas très lent qui va nous mener au bout d’un chemin.

J’ai donc finalement lu ce livre  je dirais avec la curiosité de savoir ce qui allait advenir du personnage principal, ce narrateur né d’un père alcoolique et d’une mère dépressive et flanqué de deux grands frères, l’un qui rentrera dans une vie pépère et morne, et l’autre qui deviendra un petit caïd. Puis arrivera le beau-père qui d’un bouquet de lilas blanc prendra les rennes bien lâches de cette triste maisonnée.

« Et puis un jour ma mère a ri. Un jour elle a cessé de renifler, de soupirer, de geindre. Ses traits se sont reconstitués. Le malheur un jour a quitté ma mère. Elle travaillait toujours autant chez les uns et les autres. Il faisait beau et chaud. L’air sentait bon. La brise roulait, molle et douce, entre les doigts. Ma mère un soir est rentrée avec un bouquet de lilas blanc, qu’elle a mis dans un vase. »

En trois chapitres – Les vivants, 1960-1983, Les Morts, 1982-1983 et Les fantômes, 2018 – dont les deux derniers très courts, nous est racontée l’histoire de cette famille et de celles et ceux qui vont s’y greffer, par hasard, par inadvertance ou par la force des choses et des événements. Écriture assez sèche, des phrases le plus souvent assez courtes, sauf quand notre personnage s’amuse avec un portrait, une description, une tirade ironique ou quand une action s’emballe, avec le cœur qui bat plus fort ou le souffle qui s’affole.

J’ai immanquablement pensé à Simenon pour l’atmosphère. Ces provinciaux qui vont se retrouver à Paris dans les années 60, l’ambiance des foyers où on se parle peu, où on sent la jeunesse coincée aux entournures, la brasserie de Denise l’accorte patronne, les piliers de bar, un monde qui reste étriqué mentalement en tous cas. L’écriture n’est certes pas celle de Simenon, mais l’atmosphère y ressemble beaucoup. On perçoit au fil des pages et des années les coutures du costume qui craquent, les masques qui tombent chez ces gens qui se veulent, s’espèrent de la « bonne société », le banquier, l’avocat, le notaire ( mais lui m’est très sympathique, c’est rare que je trouve un notaire sympa…) et même Denise…Une sorte d’étude à la pointe sèche de ce monde que je trouve infiniment triste et oppressant. J’ai voulu vous mettre la 4ème de couverture, mais je ne partage pas vraiment le point de vue qu’elle donne, par exemple, « le jeune homme sans qualités » que serait le narrateur; je ne trouve pas qu’il soit sans qualités, il est tenace, bon observateur…même son ‘indifférence au monde » est-ce un défaut?

« J’aime aller à l’école. J’aime ma maîtresse. Elle a dit, tu as de quoi être un très bon élève, il faut juste te pousser. Ma mère s’en fout. En fait ma mère se fout de tout. Sauf d’elle-même. Max rapporte sans cesse des joujoux, des robes, des bricoles pour Ola. Il n’en a que pour elle. Il a grossi. Il s’est ramolli. Sa lèvre pend. La paternité le rend idiot. C’est ce que je me suis dit, en l’observant avec Ola, l’œil dégoulinant, la lippe sucrée, les doigts gris et gonflés. »

Et puis je trouve aussi que ça en dit un peu trop sur le déroulé des événements.

Bien sûr, c’est un roman noir et il y a des morts, des disparus, et un flic ancien ami de Max qui arrive dans cette maisonnée terne et qui sous prétexte de revoir son vieux copain, vient fureter. L’histoire prend son temps, on a des doutes, on soupçonne, on croit comprendre, des choses s’empilent, des amourettes, des rencontres, des bagarres, tout ça sur fond de cette famille décomposée, recomposée, redécomposée; des portraits ambigus comme celui de Max, des portraits d’une grande brutalité comme celui de Ola.

Je ne résiste pas, voici cette scène très représentative de la vie de famille du narrateur:

« Le soir de Noël, Ola annonce au moment où je vais découper la bûche à la crème faite par Gégé, on va avoir un bébé. 

Max est cloué. Moi, pas loin.

C’est pas un peu tôt, t’as quinze ans et demi, et lui là même pas dix-sept.

Et alors, dit Ola, avec toute la veulerie dont elle est faite.

Jérôme, que je vois pour la première fois, n’en mène pas large, il évite de nous regarder Max et moi, l’œil fixé sur son chef-d’œuvre au moka que je m’apprête à découper en tranches, c’est le pompon ça, crie Max, ce qui fait sursauter le futur papa, qui a un crâne étroit, un front plein d’acné et trois poils aux joues, me faire ça, un gosse à quinze ans, t’es folle ou quoi? mais ce qui faut être con mais ce qui faut être con, il en saisit le premier truc à sa portée, le rouleau de sopalin, et le balance à la figure d’Ola, comme au bon vieux temps, sauf que le sopalin rate Ola, comme au bon vieux temps, manque de peu le bocal de Carotte et se jette tout seul sans bruit par terre et s’y déroule, comme une traîne, un tapis d’honneur, un chemin à suivre, sauf qu’Ola fait pfff, sauf que je plonge sans trembler le couteau dans la génoise, et que Jérôme ne réagit pas, aiment mieux veiller à ce que je ne lui bousille pas sa bûche au beurre.

Max a vraiment perdu la main, Max est vraiment devenu inoffensif.

Alors,déconfit, il va chercher la bouteille d’armagnac, en haut du placard. Ola et Jérôme n’ont pas demandé la permission de quitter la table pour aller sur mon divan-lit se goinfrer de télé et de bûche. »

Max travaille dans un musée, sous la toile « L’adoration des mages »

En fait tout est froid dans cet univers, sauf quand apparaît le notaire ou aussi Rachel. Deux personnages importants, intéressants, qui tout à coup apportent de la couleur, même un peu de gaieté, de mouvement dans ces vies mornes et pleines de sombres secrets. Mais le narrateur, lui, m’a été sympathique tout le temps, même s’il sait des choses et ne les dit pas, c’est un jeune homme intelligent, qui sait utiliser cette intelligence comme il l’entend. Il observe, il regarde et évalue, et il prend des notes aussi. Et puis, c’est un homme indifférent,  n’en faisant ni un bon ni un mauvais, c’est sans doute ce que je trouve très intéressant chez lui.

« Moi, je n’ai connu aucun de mes grands -parents. Génération abolie. Ensevelie des deux côtés bien avant ma naissance. Mon père s’est effacé loin de nous. Je n’ai pas d’opinion sur la fin de ma mère. Je me dis que la tristesse a l’air d’être une belle chose à vivre, et qu’elle ne m’a pas été donnée. « 

Je ne veux pas dire autre chose sinon qu’il s’agit bien d’un roman policier avec une longue enquête, un roman noir rempli de désabusement je trouve. Finalement j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, avec une fin très bien amenée en une longue phrase triste, avec quelque chose d’inéluctable, de fatal dans la vie maussade de ces personnages. Comme le livre et les destinées qu’il raconte, comme le chemin du narrateur, sa vie que je trouve ratée, son intelligence gâchée…Les gens de ma génération ont sûrement connu cette ambiance là, de ces familles-là, enfin…sans les meurtres j’espère…

« […] William montre une autre boîte, c’est mon grand-père, la femme soupire, et vous l’aimiez bien votre grand-père, oh oui il m’a tout donné, dit William, la femme se frotte le nez avec vigueur, je suis allergique, c’est l’époque et je déguste, c’était vraiment quelqu’un de bien mon grand-père, dit William chaviré, et des grosses larmes lui coulent brutalement des yeux, il les a senties monter, monter, sans rien faire parce qu’il aime bien au fond pleurer, et qu’il a tout simplement du chagrin […]

 

« Revolver » – Duane Swierczynski – Rivages/Noir, traduit par Sophie Aslanides

« Stan Walczak

7 mai 1965

L’agent Stanislaw »Stan » Walczak avale généralement la bière par litres, mais cette après-midi chaude de printemps, il y va doucement. Du dos de sa main épaisse il essuie la sueur qui perle sur son front. Il fait 23° et l’air est très moite.  Son sang polonais ne supporte pas l’humidité.

Il jette un coup d’œil à son équipier, George W. Wildey. Contrairement à Stan, Wildey transpire rarement. Et il ne boit pratiquement jamais. mais il a décrété qu’après la semaine qu’ils viennent de passer, une petite mousse était tout à fait appropriée. Stan ne pouvait qu’être d’accord.

Ils sont en civil mais toute personne qui entrerait dans le bar les repérerait immédiatement. À North Philly, jamais un Blanc ne traînerait avec un Noir, à moins que ce ne soit de la flicaille sous couverture.

Techniquement, ils font tous deux l’école buissonnière. »

Très chouette lecture que cette enquête au long cours et cette histoire de famille, qui est au cœur du livre. Construit sur trois époques, trois générations de Walczak policiers, l’histoire commence avec Stan et son collègue George. Équipe peu classique pour cette époque puisque George est noir, et que le mouvement des droits civiques bat son plein dans cette Amérique raciste. Walczak et ses origines polonaises, lui, aime bien bosser avec George, le duo fonctionne. Stan et George sont abattus dans un bar cet été 1965.

La construction du roman est vraiment un  point fort – ça ferait à mon avis une excellente série – chaque chapitre fait de trois parties, une par époque, on suit ainsi un événement de son origine à l’interprétation qui en sera faite ensuite . En même temps que les enfants devenus eux aussi policiers on apprend pas mal de choses sur Stan, George, la police de Philadelphie, le racisme, l’immigration et ses strates, la politique de cette ville. De Stan on passe à Jim son fils, qui inlassablement va chercher à comprendre la mort de son père – un coupable a été arrêté et ressort de prison – puis la petite-fille Audrey qui va à son tour chercher à comprendre ce double meurtre dont la conclusion n’a jamais convaincu personne.

« Elle n’est pas belle à tomber, elle le sait. Mais elle attire l’attention d’un certain type d’hommes, quand elle veut. Surtout avec une main posée sur le juke-box, les hanches qui se balancent, en sirotant un cocktail. Assez rapidement, quelques hommes d’affaires entre deux âges cravatés l’entourent, étonnés qu’elle connaisse ces morceaux; ils lui donnent des billets d’un dollar (« tu choisis, jolie » ), et bientôt lui offrent des verres. Des vodkas.

Skyrockets in flight…

Elle n’aurait jamais du revenir. »

Dans sa playlist

Audrey est celle qui va dénouer les fils et reconstruire la véritable histoire, celle du double meurtre et celle de la famille . Formidable personnage que cette Audrey bien imbibée, directe et sans filtres, j’adore cette fille qui au fond contient beaucoup de colère et beaucoup de chagrins.

« Quand Audrey sort du terminal, l’air chaud et humide la gifle en plein visage. Ses longs cheveux noirs fouettent l’air en tous sens, comme les serpents de Méduse. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se cramponne à son petit sac de voyage – oh oui, cette visite sera courte, la culpabilité ne fournit de motivation que pour vingt-quatre heures, pas plus – et elle cherche la limousine. Pour sa peine, on lui a promis une limousine.

Pas de limousine.

En fait de limousine, c’est un minivan. Honda elle sait-pas-quoi bleu cyanose, vieux de quelques années, cabossé ici et là.

Pour l’accueillir, une belle-sœur, la seule qui lui parle; qui gesticule et crie, dépêche-toi, dépêche-toi, on va être en retard. Des gamins qui poussent des cris de joie derrière. Attends, non, ce ne sont pas des cris de joie. Des hurlements.

Ça va être un cauchemar.

Putain, on lui avait promis une limousine. »

C’est sans doute pour ça, comme vilain petit canard mis à distance, qu’elle va avoir tant de hargne, tant d’objectivité aussi, tant de culot qui vont lui permettre d’éclairer d’un jour tout nouveau cette enquête, sa propre histoire et celle des Walczak.

J’ai été heureuse de retrouver Sophie Aslanides sur la traduction de ce livre, en particulier pour l’humour bien présent ici et le ton décalé, des choses qu’elle maîtrise à merveille dans ses traductions de Craig Johnson.

J’ai lu ce livre d’un trait, c’est très très bon, c’est très visuel, on découvre un bout de l’histoire de Philly et de sa population, on voit aussi cette dynastie de flics « ordinaires » qui pour les générations les plus neuves cherchent une vérité et j’ai été très contente que ce soit Audrey la tatouée arrosée au bloody mary qui dénoue tout ça !  

Beaucoup d’empathie pour Jim aussi, un très beau personnage également:

« Aux veillées, on est censé s’agenouiller et dire une prière pour le défunt. Mais tout ce que Jim pensait, du haut de ses douze ans, c’était que son père avait un air pas du tout naturel. On aurait dit qu’ils l’avaient remplacé par un mannequin de cire. Le jeune esprit de Jim s’est attardé sur cette idée quelques instants. Quelque part, là, dehors, un gang retenait son père en otage, et attendait que son fils vienne le sauver.

Mais non. Quelqu’un l’avait abattu de plusieurs coups de feu. Maintenant que Jim était tout près, il voyait les dégâts que les pompes funèbres avaient eu du mal à réparer.

Alors, en touchant la manche de l’uniforme d’apparat de son père, il a dit une courte prière. Il a fait une promesse.

Je vais trouver l’homme qui t’a fait ça.

Et je vais le faire payer.« 

On entend Dylan, beaucoup, et puis  » de la soul de merde » – dixit Stan à George, et puis les Kinks ( je ne vous parle même pas d’une polka polonaise…mais si ça vous dit, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=7uxyg1aUaoI

Atmosphère très bien rendue par une écriture sans fioritures mais pleine d’esprit et de second degré, bref, du bon polar à déguster d’un shot !

« Willnot »- James Sallis – Rivages/ Noir, traduit par Hubert Tézenas

« Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier. Tom Bales était en pleine partie de chasse matinale quand sa chienne Mattie avait lâché la caille qu’elle rapportait avant de galoper jusqu’à une étendue de terre remuée, d’où elle n’avait plus voulu bouger. Il l’appelait, elle faisait quelques pas vers lui puis rebroussait chemin et se remettait à aboyer et à tourner en rond. C’était l’odeur qui l’avait saisi lorsqu’il s’était enfin approché. De champignon, d’obscurité. De cave. »

C’est seulement le deuxième livre que je lis de cet auteur, le premier dont j’avais brièvement parlé – aux débuts du blog j’étais moins bavarde ! – était « Salt River ». Et je sais aussi que si j’en avais dit si peu, c’est parce que la voix unique de James Sallis n’est pas aisée à commenter. En tout cas, j’ai retrouvé ici cette atmosphère d’un temps suspendu, d’une sorte de calme; ce calme lourd d’avant l’orage, en réalité.

Et pour être claire j’ai adoré ce livre pour ça essentiellement, pour cette ambiance de temps arrêté, mais aussi pour les multiples réflexions sur la vie, la mort, la maladie, la guerre, la morale et la littérature. Le charnier découvert au début du roman est une métaphore de l’enfoui, du silence, de l’oubli et de toutes les horreurs qu’on cache et tait. Enfin je l’ai perçu comme ça en découvrant l’histoire, avec le personnage de Bobby en particulier, vétéran de la guerre en Irak qui réapparaît un jour, seconde mise au jour de l’horreur après celle du charnier. 

Il m’a semblé que tout ce texte tellement subtil est à double lecture, il faut bien sûr lire James Sallis en profondeur et c’est absolument merveilleux d’intelligence et de sensibilité. Il y a le pan roman policier – mais si atypique – et le reste. Pour moi, encore une fois, je ne peux classer ou cataloguer, ce livre est un beau roman.

En bref, nous voici à Willnot (ville fictive), un genre de prototype très intéressant :

« Il n’y a pas d’église à Willnot. Toute une flopée en dehors des limites de la ville mais aucune sur son territoire, par arrêté municipal. Pas de Walmart, pas de supermarché ni de pharmacie en franchise, pas de magasin discount ni de grande surface spécialisée. Pas de panneaux d’affichage, pas de publicité dans les rues, des vitrines sobres. « Je suis monté dans le car en 2002 et j’en suis descendu en 1970″, dit Richard en parlant de son arrivée ici. »

 

Richard est le compagnon de Lamar, le médecin narrateur de cette histoire. Et en matière de tolérance, Willnot se pose là aussi:

« Au fil des ans, à force de me trimballer de ville en ville et d’entendre mes amis me reprocher d’avoir à moi tout seul saccagé leur carnet d’adresses, j’ai progressivement pris conscience qu’aucun endroit où j’étais passé n’arrivait à la cheville de Willnot sur le plan de la tolérance envers sa population. Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »

Cet amour entre Richard ( prof au lycée de la ville ) et Lamar est un havre de paix et de répit pour Lamar en particulier; médecin des corps et des esprits qui voit, entend et du coup sait à peu près tout sur chacun; son intelligence tire les fils et va aux liens qui relient chacun à l’autre, dans l’embrouillamini de ces vies qui composent au final la pelote de la communauté. Lamar est donc un personnage important dans la ville, et il est évident que tous le respectent et l’apprécient. Il est fils d’un écrivain et d’une couturière.

Devenu adulte, voici ce qu’il dit – parlant de son père qui s’envisage lui-même ainsi  :

« Un homme du peuple. Un simple fabricant. Un marginal et un illusionniste de la littérature. Une pie chipant les œufs des autres. Il avait pourtant désiré en secret que je suive ses traces.

Les historiens bricolent des versions contrefaites du passé, réduisent des milliers de ruisseaux à quelques courants principaux et noient des vies réelles, les histoires de tous ces gens qui veulent avancer au sein d’un monde qu’ils connaissent par des récits truffés de grandes idées et de nobles motivations. Nos efforts pour comprendre les autres sont constitués des mêmes matériaux douteux. Nous nous préoccupons de quelques aspects choisis de la vie d’un individu, disons les dix traits dominants d’un boulanger, et nous nous brossons son portrait à partir d’eux. Alors que nous sommes tous des masses grouillantes de contradictions. Et de surprises. »

Remarquable analyse, non ? Et tout est de cet ordre dans ce court roman; ainsi Richard a un jeune élève de douze ans manifestement très précoce et très doué qui sert de vecteur à l’auteur pour développer quelques réflexions. Ce garçon, Nathan, a cité dans son devoir un historien marxiste des années soixante qui dit de cette époque:

« L’Amérique a refait ce qu’elle fait depuis toujours. Elle a absorbé la discorde, l’a liquéfiée; elle a mis la rébellion en bouteille et a ajouté de l’eau jusqu’à ce qu’elle devienne potable, inoffensive. »

Lamar, médecin donc et vétérinaire à l’occasion, a vécu un long coma dans son enfance, durant lequel il était « visité » par de nombreux personnages. Il est revenu mais les hantises sont toujours dans ses nuits et Richard est là pour lui tenir la main. Lamar comme les autres n’est pas lisse, et vraiment tout ce livre est exceptionnel par la densité des personnages, par la force qu’en quelques lignes James Sallis parvient à leur donner. Noir oui, mais pas violent, noir comme le cafard plutôt, noir comme la mort au coin du bois, noir comme l’inéluctabilité de la perte, noir comme la condition humaine souvent. Bobby sans doute est cet ange noir qui arrive avec la mort, la peur, l’horreur de la guerre.

Je trouve qu’un livre comme celui-ci est suffisamment rare pour le recommander absolument. Vous remarquerez aussi dans les courts extraits partagés avec vous que l’humour n’est pas absent et est de la même belle intelligence que le reste. Aucun mot de trop, aucun qui ne manque non plus pour dire à travers Willnot et sa population ce qu’est la vie. La phrase clé choisie en 4ème de couverture : « La vérité est que la vie ne peut en aucun cas être comprise. »

Roman existentiel qu’une enquête policière amorce et c’est un très joli choix pour descendre dans les esprits des habitants de Willnot ( le nom de la ville est pas mal non plus ). Je vous laisse découvrir les femmes et les hommes de Willnot, le shériff Hobbes et les autres, Dickens le chat du couple et une fin superbe.

Vrai coup de foudre pour tout ce qu’est ce roman et pour tout ce qu’il dit .

Comme son article est bien plus riche que le mien en connaissance de l’œuvre de James Sallis et qu’il complète assez bien le mien, lisez  chez Nyctalopes ce que dit Wollanup.

« -Il t’arrive de repenser à ton enfance, Lamar? À cette part essentielle de notre vie qui nous manque?

-Comme je te l’ai dit, je n’en ai jamais vu l’intérêt. Je n’en ai jamais eu envie. Je me suis construit sans éprouver ce besoin-là. S’il nous manque quelque chose? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres? Ça nous permet de nous faire une idée de ces vies qu’on ne peut pas vivre. »

Et pour finir:

« Une vieille chanson passait sur la bande FM, « Storms Never Last Do They Baby » et quand Richard grommela : « Tu parles, bien sûr que si », je mis un moment à comprendre qu’il s’adressait à la radio. »

« Elle se baissa pour ramasser son sac à bandoulière.

« Il paraît que votre ami et vous recueillez les animaux errants.

-Nous aussi, nous sommes des animaux errants. » »

Un livre qui reste en mémoire avec une grande force. 

« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »