« Cette histoire se déroula en Louisiane à la fin des années quatre-vingt-dix, avant Katrina et avant les tours jumelles, quand mon podjo Dave Robicheaux et moi partagions notre temps entre La Nouvelle-Orléans et New Iberia, dans le golfe, au cœur de Dixie, où il fait 23°C le jour de Noël. »
Chacun en pensera ce qu’il voudra, mais je vais ici dire le bonheur intense que m’a procuré ce livre. Voici un bon moment que je n’avais pas lu James Lee Burke, et retrouver ici son écriture, ça a été très émouvant pour moi. C’est comme retrouver un vieil ami disparu un temps. Et puis ici Dave Robicheaux se fait voler la vedette par Clete Purcel, mais il reste là, vigilant vigile et surtout, ami indéfectible. Clete donc, atteint là, sous la plume du grand Burke, une intensité, une profondeur qu’à mon souvenir il n’avait pas – mais j’ai pu oublier – en tous cas, il m’a beaucoup émue . Clete a dans sa poche une photo. Une femme vient pour l’engager :
« -Je prends une affaire ou je ne la prends pas, dis-je. Quel est le problème?
-Mon ancien mari qui mérite une balle dans la bouche.
-Ouais, je connais ce genre de choses. Vous voulez passer à mon bureau? c’est juste à côté du vieux cinéma Evangeline.
-Si ça ne vous dérange pas que je vous pose la question, monsieur Purcel, quelle est la photo que vous tenez entre les mains?
-Une mère et ses trois enfants en route pour les douches d’Auschwitz.
Elle blêmit.
-J’aimerais choper les Waffen SS qui ont tué ces gens innocents, dis-je. Mais ils sont sans doute tous morts. Alors je ne sais pas ce que je vais faire. Vraiment pas.
-Vous ne l’avez pas été, dis-je en lui mettant une carte professionnelle dans la main. Passez quand vous voulez. Et en attendant ne tirez pas sur votre mari.
-Priez de ne jamais rencontrer ce fils de pute. »
Que dire de Jeanne la Pucelle qui vient le voir, lui parler, l’attendrir, qui surgit dans le bayou et à laquelle il s’attache comme un enfant à sa maîtresse. Hallucinations, visions,… néanmoins voici Clete, forcément épaulé par Dave, lancé dans une histoire sordide de meurtres, de trafic de drogue, de bourgeois dévoyés, des dingues de tous poils et des tarés de toutes sortes . L’inévitable Fentanyl tue la nièce de Clete, et le voilà parti sur des traces floues, toutes noyées dans les bras du bayou, dans les recoins obscurs, humides et dépravés de New Ibéria et de la Nouvelle Orléans. Je ne sais pas vraiment pourquoi, au fond, ce livre m’a tellement touchée. Est-ce le fait de retrouver cette écriture superbe, de renouer avec Clete et Dave? Est-ce qu’en vieillissant je deviendrais plus sentimentale? ( rire ironique ) En tous cas, je l’avoue, c’est l’émotion qui a dominé ma lecture.
« Parfois, quand je pêche sur le golfe au crépuscule, il m’arrive de voir une vieille citerne de stockage en train de rouiller dans l’eau, des bambous engloutis avec un reflet iridescent qui n’est pas à sa place, ou un canal fait par l’homme qui jette ses solutions salines dans une forêt pluviale de gommiers, de cyprès et de tupélos. Ça me rend triste. Ça me donne l’impression d’assister à la fin de quelque chose, peut-être même la fin des temps. »
Pour les chagrins, pour l’amitié et sa force, pour le culot de mettre Jeanne la Pucelle au milieu du bayou. Moi, j’ai lu ce roman sans aucune distance avec mes émotions, et ce que d’autres en penseront, en fait, ça m’est plutôt égal. Je ne vous dis rien de ce qu’on nomme « l’intrigue », il n’y en a pas qu’une, vous les découvrirez bien vous-mêmes, mais toutes rejoignent le même principe : un combat inégal qui se joue ici entre le vice et la violence contre la vertu et l’honneur, les gredins contre les chevaliers et vice-versa. Quant à moi, je mets ce roman avec ce que j’ai lu de meilleur, dans ce genre, ces dernières années. Je sais que ce ne sera pas le cas pour tous, mais c’est bien normal. Mais:
Un monstrueux coup de cœur de la Livrophage.
« J’achetai un petit emplacement dans un cimetière de village au sud de Jeanerette, à quelques coudées du Bayou Teche. Les arbres étaient tous à feuilles persistantes, les pierres tombales de travers et tachées de lichen, les tombes enfoncées dans la terre, comme si les morts avaient besoin d’être enterrés deux fois. Je mis la coupure de la photo de la mère juive et de ses trois enfants dans une boîte de métal, je creusai un trou, j’y déposai la boîte et je pelletai de la terre dans le trou. J’achetai une lourde pierre, je la fis graver et je la plaçai horizontalement sur le sol. La pierre était en marbre, à la fois rugueuse et polie, et, tout autour, décorée de fleurs gravées. L’inscription est simple, au cas où vous voudriez la trouver et passer quelques minutes à l’ombre en compagnie de gens auxquels j’espère avoir donné un foyer. La voici: « UN ANGE ET SES ENFANTS REPOSENT SOUS VOS PIEDS. DONNEZ- LEUR S’IL VOUS PLAÎT LA GENTILLESSE ET LA PROTECTION QUI LEUR ONT ÉTÉ REFUSÉS DURANT LEUR VIE. » »
« Il avait plu toute la nuit. Fenêtres et portes secouées par le vent, averses qu’on entendait venir de loin, martelant le sol, nuées compactes s’abattant sur la maison dans une rumeur furieuse. Léo se réveilla dans une confusion de bruits organiques: écoulements, chuintements. Il aurait pu se trouver, engourdi, dans la tiédeur flasque et détrempée d’un être en train de digérer. Il se rappela cette histoire de navigateur avalé par une baleine puis recraché par la volonté d’un dieu. Il ne savait plus qui la lui avait racontée. Sa mère, peut-être. Il convoqua son image mais elle ne vint pas et il en eut le souffle coupé, un sanglot logé dans la poitrine, poing écrasé contre son cœur. Seul le timbre de sa voix, cette douceur tremblante, lui revint si nettement qu’elle aurait pu parler tout près de lui. Enfin le pâle visage, toujours soucieux, se reforma dans son esprit et il bougea les lèvres pour la nommer. »
Le titre est le premier vers de « La ballade des pendus » de François Villon:
« Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »
Un vers comme une prophétie dans cette terrifiante peinture que réalise Hervé Le Corre de notre futur. Futur proche, fin du XXIème siècle. Je reconnais sans mal qu’écrire sur un tel roman m’est très difficile tant c’est brillant et puissant. Comme souvent avec une œuvre de cette qualité, on se dit qu’on ne fait que bavarder. Aussi, et volontairement, ce sera court. Par peur de ne pas être à la hauteur d’une telle littérature, qui se défend si bien toute seule. Alors au moins inciter le plus grand nombre à se plonger dans ce monde de demain en se disant, que peut-être on peut éviter le pire? Que peut-être il serait encore possible de faire dévier ce trajet mortifère?
« Notre monde. C’est donc en train de se produire, ce désastre global, après trente ans de guerres, de pandémies, de terres submergées, brûlées, désertifiées, irradiées, avec ces millions et millions de déplacés enfermés dans des camps, ces infravilles surpeuplées, où l’on crève derrière les clôtures de fer et d’électronique.
Après l’invivable, le chaos? »
Que vous qui lisez, faites- le avec ce livre, aussi peu confortable que ce soit, parce qu’il est aussi empli d’amour, du début à la fin. Les personnages que l’on suit, ces femmes, ces communautés errantes, itinérantes en quête d’un lieu de survie, en quête d’un futur pour les enfants. Nour, Rebecca, Alice, Clara, on les suit luttant contre le chaos, contre les clans, contre la violence et dans cette lutte pour survivre, elles sont riches d’initiatives, de ressources pour tenter de recréer la vie quotidienne dans un monde hostile. Clara, battue, violée:
« Vers midi, Nour fut soudain accablée par la chaleur et la fatigue et s’appuya à la remorque, les jambes flageolantes. Elle suffoquait, son cœur battant au fond de la gorge. Sous des assauts de visions sordides, elle repensait à Clara, écartelée, secouée, son corps inerte bougeant sous leurs ébranlements furieux. Elle s’éloigna en titubant et se courba en deux, l’estomac tordu de spasmes, mais ne put vomir et cracha et resta un moment au milieu de la route, haletante, trempée de sueur. Loin devant, frêle et noire sur la chaussée qui vibrait sous la chaleur, Clara s’était retournée et la regardait. »
Sans parler véritablement « d’espoir », elles veulent que la vie qui leur reste soit tenable, et elles ne renoncent jamais. Comme l’auteur ne renonce jamais à la douceur, à la générosité, à la beauté, qu’il parle des êtres humains ou des lieux, il amène dans le chaos des plages de paix car il faut bien reprendre son souffle, pour poursuivre. Au milieu des combats, Rebecca, Alice, la mer:
« -N’écoute pas. Entends la mer dans mes mains.
Elle songe à cet instant que la petite n’a jamais vu la mer. Cette pensée la terrifie. Aura-t-elle jamais le bonheur de voir les vagues rouler et s’abattre. Écouter l’éternel bercement du ressac. Voir de grands oiseaux blancs battant à coups d’ailes la ligne d’horizon. Elle songe, l’estomac au fond de la gorge, à tout ce qu’elle sera forcée de voir. Ce qui advient et hurle là-bas, au village, et adviendra en hurlant partout ailleurs. Il faudrait disparaître. S’enfuir de ce monde. Mais il n’existe aucun au-delà, aucun autre ciel que la pureté vide et bleue tendue sur les journées. La fillette se débat puis se tourne vers le village, tout en bas, puis elle écoute, empêche ses sanglots pour mieux entendre.
Elles se taisent et ne respirent presque plus dans l’air chaud qui tremble autour d’elles. »
Dire que j’ai été bouleversée, secouée par notre monde de demain ici envisagé. Dire que Hervé Le Corre a fait des femmes, – beaucoup de femmes ici – des héroïnes magistrales, belles, fortes, courageuses, téméraires et emplies d’amour. Et que ce sont elles qui peuvent sauver le monde? Je crois que c’est une grande part du propos. Sur fond de destruction de la planète, écologiquement, socialement, humainement.
Et si je dois dire le mot qui me vient sur ce roman, c’est simplement qu’il est beau. Beau, oui, comme la beauté est essentielle, apte à dire et faire comprendre, apte à émouvoir, et peut-être à faire agir. Il est beau dans sa terrifiante lucidité.
J’ai été bouleversée par Hervé Le Corre quand j’ai lu « Traverser la nuit », je le suis de la même façon avec ce roman. Pour moi, cet écrivain est aussi un homme qui aime et comprend les femmes, qui sait ce qu’elles sont, ce qu’elles vivent et les ressources qu’elles sont capables de trouver au fond d’elles dans l’adversité. Il en fait des héroïnes du quotidien et des catastrophes. Les quelques hommes qui les accompagnent ne sont pas pour autant de sales types, loin de là et on aime aussi Marceau, Martin, Léo. Néanmoins, ce sont quand même les femmes qui sont les plus grandes héroïnes du roman.
« Rebecca explique l’océan à Alice. […]
Elle ne lui dit rien du désastre. Des océans moribonds en dépit des alertes depuis plus d’un demi-siècle. Elle ne lui dit rien du fanatisme suicidaire des puissants, des possédants. Elle ne lui dit rien parce qu’il est trop tard et qu’elle en a déjà trop vu et qu’elle en sait trop. À huit ans elle a traversé des misères insondables, des nuits de terreur sans fin, des flammes, des rivières glacées, des ponts effondrés. À huit ans, elle a parlé à des enfants morts comme elle parle aux oiseaux, dans sa langue bizarre, leur disant tout bas des prières peut-être, des suppliques, et Rebecca a dû l’arracher à ses agenouillements auprès des corps recroquevillés dans des fossés, ou renversés sur un talus, indifférente à la pestilence qui montait des cadavres.
Alice a fait ces choses, a vu tout cela, à huit ans, alors ça vaut bien la peine de lui dire à quel point un océan est beau jusque dans ses innocentes fureurs et d’essayer de lui faire comprendre que le flux et le reflux des vagues sont un mouvement perpétuel, le rythme battant de l’éternité. »
Moi, là, les larmes aux yeux en écrivant, je veux dire merci à Hervé Le Corre pour tout, pour tout ça réuni. Pour sa générosité et son humanité. Cette chronique vous livre plus mon ressenti que le déroulé du roman, tellement riche et tourmenté.
De tels livres sont à mon sens nécessaires, voire indispensables. Un roman qui éveille les consciences en sommeil, peut-être. Et si on attend de la littérature de la force, de la lucidité, de la beauté, de la pertinence, de l’intelligence et de la générosité, voire plus encore, alors vous avez là l’écrivain, le grand écrivain qu’il vous faut.
Dans le roman, une chanson, « Palabras para Julia », Paco Ibañez
« Le vent gonflé d’eau glacée soufflait sur les vagues d’une mer noire et ridée, battait la côte, balayait les pavés et les quais en ciment du port, frappait les murs des palais antiques et sifflait à travers les ruelles, faisant vibrer les cordes à linge et secouant les volets fermés.
Ermenegildo Bianconi, le caissier de supermarché quinquagénaire, se réveilla quelques minutes avant six heures et écouta la pluie tambouriner sur les battants. En entendant ce bruit, il soupira. L’idée d’aller courir sous la pluie ne lui plaisait guère, mais, méthodique par nature, il n’envisagea pas une seconde d’y renoncer. »
Superbe découverte que ce polar à quatre mains qui se déroule à Gênes. Les auteurs mettent en scène un sous – préfet de police, Paolo Nigra, homosexuel – et il faut le dire parce que c’est un des sujets du roman – et ses co-équipiers aux caractères bien dessinés, comme Marta Santamaria, qui se balade partout avec sa pipe et son langage cru, Caccialepori le malade aux granules homéopathiques, l’agent Paolin, Musso un supérieur peu sympathique, la légiste Rosa Badalamenti et le substitut du procureur, Elia Evangelisti. Bref, un essaim laborieux autour du meurtre d’un jeune homme, après une fête sur les quais du port de Gênes .
« Nigra contempla le corps en silence. Pas plus de vingt-cinq ans; un jeune homme grand et mince, aux traits délicats, pour autant que l’état de son visage puisse le laisser deviner. Il portait un legging moulant, une chemise déchirée au niveau du col, des rangers d’apparence coûteuse et une paire de bretelles. Il y avait du sang partout, bien que la pluie en ait lavé une partie. C’était surtout son manteau qu’on remarquait. En cuir, long jusqu’aux pieds. Et d’un incroyable rose flashy.
Nigra s’agenouilla à côté de la médecin légiste, le visage immobile, les poings serrés. «
Car il s’agit là du meurtre d’un jeune homosexuel. En fin de livre, avec les notes et remerciements, les auteurs font un petit récapitulatif des lois, des dates, concernant les unions civiles en Italie, loi approuvée en mai 2018, à la suite de laquelle de nombreux couples homosexuels ont pu donc s’unir civilement. Et où l’on apprend que dans la police italienne – comme dans les autres du monde à peu près – 5 à 10% des effectifs sont LGBT, mais tous n’ont pas fait leur « coming out ». Je vous laisse ces explications pour votre lecture – parce que ce livre est à lire, et pas pour cette seule raison -. Par exemple, cet hommage à Andrea Camilleri et à son inénarrable Catarella:
« Son portable sonna providentiellement alors qu’ils atteignaient la voiture.
-Dottore, dottore!
-Caccialepori, qu’y a-t-il?
-Dottore, vous…bordel! Pouvez-vous revenir à la préfecture? »
Nigra prit une longue inspiration. « Inspecteur, pourquoi fais-tu ton Catarella génois? Parle, allez.
-Dottore », expira Caccialepori, son téléphone grésillant comme s’il venait de tomber et avait été ramassé, rappelant de plus en plus à Nigra les coups de fil du flic le moins brillant d’Andrea Camilleri. « Dottore, vous ne devinerez jamais! »
Nigra appuya son front contre sa main, le coude posé sur le toit de la voiture. Il attendit en silence, espérant que Caccialepori se reprenne rapidement.
« Dottore, c’est lui. Il est là. » haleta encore l’inspecteur en chef.
Nigra attendit encore quelques secondes, puis se résigna: » Caccialepori, allô? Peux-tu me dire qui est là? »
L’inspecteur en chef souffla, produisant un son désagréable dans le combiné, et se mit à bafouiller. « Dottore, c’est Machin, déglutit-il. Enfin vous savez bien Machin.
-Mais est-ce qu’ils ont changé tes médicaments? Ils se sont peut être trompés dans le dosage. Qui est à la préfecture avec toi?
-Delbono! » réussit finalement à dire Caccialepori. « Le fugitif, enfin, plus maintenant. Dans le sens…c’est lui, dottore, il est là! »
Je vous passe la suite, mais cette scène de dialogue de sourds est fort réjouissante!
Ainsi donc, Nigra va tenter de résoudre ce crime avec son équipe, en commençant par rencontrer un architecte fameux, Pittaluga, dont le jeune homme assassiné est le neveu. En bon flic, il ne va pas choisir d’entrée de jeu le crime homophobe. Dans une enquête tortueuse, après moults tâtonnements, hésitations, fausses pistes, il va bien sûr dévoiler le coupable et plus que ça. Nigra est un flic consciencieux, honnête, et que j’ai beaucoup aimé. Il est un très beau personnage, et je dois dire que dans ce roman, aucun n’est laissé sans un vrai « profil », un vrai caractère, c’est une grande belle réussite. Ainsi Santamaria.
« -Mais bouge-toi le cul! « , Santamaria fit un geste peu conciliant en direction du bus, qui continuait à lui barrer le passage avec une lenteur exaspérante. « Hé, dotto, je fais quoi? J’mets la sirène?
-C’est une bonne idée, ça, Santamaria, entrons dans Albaro toutes sirènes hurlantes comme si nous allions embarquer l’architecte, hein? Secouons-les un peu, ces bourgeois! »
Maria Santamaria posa une main sur le volant et se mit à tambouriner sur la surface. « Bon, OK, on reste là, alors. C’est pas comme si quelqu’un nous poursuivait, toute façon. » . Un espace se libéra entre deux voitures et elle s’y glissa rapidement, avec un petit rire satisfait. « Pigé, dotto. Et avec l’architecte, là, on procède comment?
-Et comment veux-tu procéder? C’est un parent de la victime. Avec gentillesse et tact, nous lui demandons toutes les informations que Musso n’a pas jugées importantes parce qu’il avait flairé une autre piste.
-Moi, j’fais rien, c’est bien ça?
-Tu restes douce, Santamaria. Si tu y arrives. Et tu parles italien. Si l’architecte est le coureur de jupons qu’on dit, il tombera sous ton charme et se détendra peut-être davantage.
-Mon charme, cette blague!
-Tout le monde sait que, sans ta pipe, tu es la bombasse du commissariat. Arrête d’être si modeste.
-Blonde, ça, je peux pas le nier, mais bombasse, faut pas pousser! »
C’est donc bien un roman policier, de ceux que j’affectionne pour leur sujet, pour le lieu, Gênes, ville juste aperçue de loin, à découvrir, mais aussi et surtout pour le ton, l’écriture et l’humour revigorant. Nigra est le genre de personnage auquel on s’attache illico. Il a dans ce bureau de police la chance d’avoir Vidris, un bon chef, et ses deux acolytes Santamaria et Caccialepori, et puis il y a Gênes, ses dédales, ses lumières et ses coins et recoins, ses cafés et restaurants.
« En souriant, Nigra lui donna le nom du restaurant où il était allé avec Sarah et sortit du bureau une main levée en guise de salut. L’idée d’être un flic franchement hors normes l’avait toujours amusé. Sa chance éhontée, il le savait, avait été de trouver une sorte d’oasis absolument unique, avec un chef comme Vidris et deux subordonnés comme Caccialepori et Santamaria. Des pommes pourries tout comme lui, chacune à sa manière, jamais à leur place et jamais à propos. »
J’ai adoré cette lecture et connaître Paolo et son ami Rocco, acteur de séries qui lui, n’a pas fait son coming out aux yeux de sa profession, Rocco et Paolo, un grand amour; j’ai aimé aussi l’amie et voisine de Paolo qui se tape le substitut du procureur – Paolo entend leurs ébats de son appartement. Comme j’ai tout aimé dans cette lecture. Dont je ne vous dis pas plus, mais faites-moi confiance, c’est un vrai grand plaisir, un roman fin, intelligent, avec une enquête bien tordue pour des flics pas ordinaires. Et de l’amour.
« Devant lui, vers la mer, le ciel s’était strié de bandes rougeâtres; il aurait aimé pouvoir dire à Rocco qu’il manquait quelque chose à chacun des couchers de soleil qu’il admirait sans lui, mais il n’était pas capable d’aligner un seul de ces mots.
Plissant les yeux, Nigra pointa son téléphone vers l’horizon aux couleurs flamboyantes et prit une photo. Juste avant d’appuyer sur le bouton d’envoi, il ajouta une phrase d’une chanson que Rocco et lui, avaient-ils découvert, avaient beaucoup aimée adolescents.
» S’il regarde le ciel, le ciel lui fait signe de partir. »
La réponse de Rocco le fit sourire pendant un long moment, seul à sa table. »
Chanson du génois Ivano Fossati, « Terra dove andare »
Ils empruntèrent Dairy Road en direction de Huntington avec un calibre douze à canon scié, deux Glock et de la marijuana de premier choix dont- merci Shane – l’épaisse fumée empuantissait la Chevrolet depuis Lynch et irritait les yeux de Huddles. La pluie tombait en cascade sur le pare-brise et inondait la route, noyant les lignes jaunes qui réfléchissaient leurs phares. La lumière éblouissante aidait Huddles à lutter contre le sommeil tandis que Shane, fortifié par son cocktail quotidien de crystal meth et de stéroïdes, demeurait parfaitement impassible sur le siège passager. À côté de ce colosse aux deltoïdes gonflés chimiquement et aux énormes épaules ciselées, Huddles se sentait bien maigrelet. »
Un excellent roman noir, dans la lignée de ce qui s’écrit aux USA sur les régions rurales, sinistrées économiquement, intellectuellement, socialement. Ici en Virginie Occidentale, à Lynch, l’auteur trace pour nous les trajets de jeunes gens rongés par les addictions, par la violence, par l’ennui et la solitude. Parfois le tout, parfois non, mais Lynch apparaît comme un lieu voué au pire.
« La petite cuisine encombrée puait l’urine et les poubelles. De la vaisselle sale dans l’évier – des tasses avec des restes de café ou de crème tournée, une soucoupe poissée de gelée de mûres. Le long du mur, les carreaux de mauvaise qualité menaçaient de se détacher et de se fracasser sur une cuisinière vieille de plusieurs décennies. Terry pouvait presque voir les fantômes des femmes de mineurs, penchées au-dessus de la plaque. À la grande époque du charbon, deux familles se partageaient cette maison. Deux familles qui essayaient de préparer leurs repas dans la même cuisine, deux femmes qui essayaient de garder le contrôle de leurs enfants respectifs pendant que leurs maris s’échinaient dans les profondeurs de la mine. Un mode de vie qui semblait primitif, mais avait été la norme ici. Terry en percevait encore l’écho. »
Ce n’est pas pour rien que la ville est dotée d’un centre de détention pour mineurs. C’est d’ailleurs dans ce centre, « La Carcasse », que se déroule la majeure partie du roman, là que vont se retrouver Huddles Gilbert, pour trafic de drogue et Terry Blankenship qui doit tuer le shérif Thomson pour qu’il ne témoigne pas contre Huddles. Et c’est Ferris, frère aîné de Huddles qui mène le bal du dehors.
Ces deux garçons sont vraiment attachants. Terry aime Davey; on les rencontre dans un chalet en forêt, vivant un amour caché; Terry a été chassé par sa famille et Davey est très accro à de nombreuses substances que lui procure son amant.
« Peut-être n’étaient -ils ensemble que pour éviter d’être seuls. Et à ces moments-là, soit Terry avait envie de partir, soit il en concluait qu’il s’agissait de la nature véritable de l’amour. Que rien n’était plus vrai que deux êtres brisés s’appuyant l’un sur l’autre pour résister à l’agression constante de ce monde. L’unique certitude de Terry, c’est qu’il ne voulait pas de l’amour inconditionnel de Davey. Ils devaient se mériter l’un l’autre, sinon leur amour se résumerait à une malédiction. Cette nuit-là, pensant à ses lourds secrets, Terry se demanda s’il n’allait pas porter malheur à son amant. »
Quand à Huddles, il est incarcéré pour trafic de drogue, banalement peut-on dire tant ce délit est commun à Lynch.
Dans « La Carcasse » travaille Jason Felts, assistant social, handicapé par de petites jambes, à la suite d’un accident mal réparé, une difformité qui le prive de vie amoureuse, et qu’il compense avec intelligence et courage. Jason est la cible de Ferris qui veut faire libérer son frère. Vous voyez que l’intrigue à proprement parler est menée par un sale type, qui utilise son frère, les jeunes accros et son arme. On comprend bien que tout fonctionne ainsi à Lynch. Mais c’est sans compter avec la personnalité de Jason Felts, que son handicap a mené à penser plus et mieux que d’autres; il veut sincèrement aider quelques-uns de ces gamins paumés à s’en sortir.
« Voir Terry bouder décourageait Jason. Ce garçon ne pouvait probablement plus être sauvé; continuer à le croire, c’était se bercer d’illusions. Il fallait consacrer son temps à ceux qui se montraient réceptifs, et laisser les autres suivre leur mauvaise pente jusqu’à ce qu’ils écopent d’une peine lourde ou qu’ils passent l’arme à gauche. Fonctionner selon un système de priorités; une façon froide de voir les choses mais qui permettait de sauver ceux qui pouvaient l’être. Jason avait du mal à se tenir à ce principe, son cœur n’était pas encore suffisamment endurci. »
Je ne vais pas ici raconter l’intrigue, parce que je trouve qu’elle est surtout un prétexte à aller bien plus au fond de ce que recèlent et révèlent ces actes délictueux, ces violences, ces échouages. C’est un livre très émouvant. D’abord parce que de jeunes gens sont face à nous, avec ce qu’ils contiennent de fragilités, de devenirs déjà en friche, et parce que c’est aussi l’échec, la faillite humaine et sociale de toute une société. Malgré les intelligences, les cœurs compatissants – le personnel de la Carcasse compte des gens de bonne volonté, c’est sûr -, peu de lumière quelle qu’elle soit au bout de tout ça. Le symbole vivant de cette misère totale, c’est Malcom. Un personnage capable de hanter le lecteur après avoir fermé le livre.
Il y a l’homosexualité de Terry, qui lui vaut d’être chassé par sa famille, il y a Huddles qui lit assis sur sa couchette et qui parfois intervient, aux jeux de cartes et au basket. Il sera attentif à Terry et un lien se crée.
« Huddles avait établi un rituel: avant l’extinction des feux, il lisait « L’incendie de Los Angeles » à haute voix. C’était plus efficace que les techniques de Ferris visant à contrôler sa respiration et ses pensées. Chaque fois qu’il lisait la fin du roman, sa voix prenait un timbre étrange mais réconfortant. Certains soirs, c’était presque comme si quelqu’un d’autre lui faisait la lecture. Les mots le transportaient hors de lui-même, puis le ramenaient sans qu’il puisse dire combien de temps s’était écoulé. Des secondes, peut-être, ou des heures, comme si on lui avait administré des sédatifs. Ce petit rituel lui permettait de faire abstraction des cris provenant de la cellule où Malcolm était isolé. »
Et puis il y a Malcom. On ne sait pas vraiment quel âge il a mais il est très jeune et sa présence, ses cris, ses violences contre lui-même autant que contre les autres sont une constante accusation, un aveu d’échec d’un système qui ne fonctionne pas; on aimerait savoir ce qui l’a mené à cet état. Il apparait régulièrement au cours du livre, il est un cri de fond qui exprime une infinie souffrance, Malcom est extrêmement violent contre tous, lui compris et c’est absolument déchirant. Quant aux autres, c’est une petite cour d’une longue récréation faite souvent d’ennui, mais aussi de jeux, de vacheries, avec un personnel réellement méritant, plutôt attentif, adapté autant que faire se peut et aussi démuni devant une telle détresse, une telle solitude, un tel dénuement de tout. Alors on se sent solidaire de Beverly, Fitzgerald et Jason, pour ne citer qu’eux.
« Sur les écrans monochromes, Jason regarda les hommes se détourner de leurs magazines ou de la télé et piquer un sprint. Il enfonça d’autres boutons, déverrouillant les portes de la salle de cours, Fitzgerald trébucha et s’étala par terre. Pourtant, il fut le premier à atteindre la cellule d’isolement. Il attrapa Malcolm par le col, forçant sa bouche à lâcher son bras. De la chair pendait entre les dents du garçon, qui tentait maintenant de mordre les doigts de Fitzgerald. Celui-ci plaqua Malcolm au sol et entoura de ses mains la blessure pour stopper le saignement, tandis que sur le seuil de la cellule, les autres gardiens se rassemblaient. La plupart se figèrent à la vue de ce spectacle. une infirmière dut les pousser pour pénétrer dans la cellule. »
Dans ce roman infiniment noir, un premier roman très réussi car s’emparant de cette veine littéraire sur le naufrage de la jeunesse rurale américaine, Jordan Farmer apporte sa touche avec talent en situant l’action dans ce centre, avec une équipe qui vraiment travaille à faire mieux, à redonner vie à ces garçons, une vraie vie. Force est de constater que c’est une mission quasi impossible tant le poids des truands de tout poil est prééminent, autant socialement que psychologiquement. Ce sont eux qui tiennent la ville et sa jeunesse en utilisant la misère économique. Sans que rien ni personne ne parvienne à inverser le cours des choses. Mais en tous cas l’auteur apporte quelque chose de personnel au sujet.
Au milieu de tout ça, Jason Felts, qui va rencontrer l’amour avec la femme d’un autre qu’il connait très bien et c’est un tour de force d’arriver à glisser cet amour si intelligent et si profond dans cet univers glauque et triste.
« -Une semaine grand maximum, dit-il. Puis je prends le premier vol pour te rejoindre.
Il sentait qu’elle ne le croyait pas. Des hommes assis près d’eux les observaient par-dessus leurs journaux. Des femmes passant à proximité ralentissaient le pas pour les fixer. En général, les aéroports étaient synonymes de foule et d’anonymat, mais ce n’était pas le cas de ce petit terminal. Jason jeta un coup d’œil à sa montre alors que les haut- parleurs annonçaient les prochains vols. Sharon se pencha pour l’embrasser et il en profita pour plonger ses doigts dans ses cheveux. Les regards des autres voyageurs s’intensifièrent.
-Je t’aime, dit-il.
Après une ultime pression de la main de Sharon, il s’approcha du portique où une agente de sécurité lui demanda de se déchausser. Jason ôta ses mocassins taille 41 et les lui tendit. La femme les examina longuement – étonnée, peut-être, qu’un homme aussi petit possède des pieds aussi grands. »
Jason Felts est un héros, je l’ai beaucoup aimé et Jordan Farmer sans aucun doute un auteur à suivre. Ce roman m’a attrapée par l’humanité qui sourd doucement dans La Carcasse, la beauté de certains passages, comme le match de basket avec Huddles et Terry. L’attachement aux personnages arrive rapidement, et moi j’aime ça. C’est un roman social, ce genre qui se prête si bien au très noir, ici de très grande qualité. J’ai vraiment aimé. Berverly, au karaoké du bar chante cette chanson:
« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. «
J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !
« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »
Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentantune narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.
« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »
De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.
« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »
Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».
« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »
Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.
« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »
Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse.
« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.
Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »
J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.
*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.