« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »

« L’arc-en-ciel de verre » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

L ARC EN CIEL EN VERRE.indd« Je ne pense pas avoir appris grand-chose de la vie. Je n’ai certainement compris aucun des grands mystères: pourquoi les innocents souffrent, pourquoi les guerres et la pestilence semblent être notre lot, pourquoi les méchants prospèrent, impunis, tandis que les pauvres et les malheureux sont opprimés. […]…de même que nous n’avons aucun contrôle sur notre conception et sur notre délivrance par la naissance, de même ni l’heure de notre mort ni les circonstances qui l’entourent ne dépendent de nous. Admettre notre impuissance n’est pas un choix. C’est comme ça, c’est tout. »

Bel exemple, en fin du livre, de l’état d’esprit de Dave Robicheaux dans ce  très très grand Burke . J’aime cet auteur, mais je dois dire que cet opus dans la vie du shérif, hormis la difficile enquête qui y est menée, est d’une puissance émotionnelle rare.

Dave et Clete enquêtent sur des meurtres sordides de jeunes filles. Mêlant les milieux de la pègre, maquereaux, trafiquants, et ceux de personnalités ayant pignon sur rue, corrompus et toxiques, Clete Purcel, toujours impulsif et ainsi imprudent, va se trouver soupçonné et ça, Dave Robicheaux ne peut le tolérer. Aussi va-t-il se lancer dans cet imbroglio de vices, de perversions, de meurtres odieux, de trafics de tout, y compris d’influence .

L’auteur creuse ici avec une grande intelligence et la sensibilité qui le caractérise de nombreux sujets; l’âge qui avance, l’amour et l’amitié, les addictions et le combat mené contre elles, contre soi-même, contre l’environnement. Les notions de bien et de mal sont totalement désarticulées, s’effaçant au profit de l’émotion et des sentiments, tous, les meilleurs et les pires. Et puis, les fantômes qui sans cesse reviennent à la vue de notre shérif, les revenants de toutes les guerres, et ici cet étrange bateau à aube, émergeant des brumes du bayou…Comment dire la poésie de l’écriture de Burke, sa finesse, la qualité de l’image ?

« …les véritables anges qui sont parmi nous ont toujours des ailes rouillées… »

« Comme chez la plupart des Irlandais, le païen en lui était bien vivant, mais il conservait dans une cathédrale médiévale un banc sur lequel le chevalier errant s’agenouillait dans un cône de lumière mouchetée,même si sa cape était trempée de sang. »

bayou-soirSans parler des descriptions du bayou Teche et de l’atmosphère onirique qui explose les notions de temps:

« Mais malgré le sol imprégné de sang sur lequel notre ville est bâtie et dans lequel poussent les chênes, les bambous et les parterres de fleurs le long du bayou, l’endroit, dans ces heures d’avant l’aube, restait pour moi un endroit merveilleux, un  endroit que l’âge industriel n’a touché qu’en surface, le pont mobile cliquetant en se relevant dans la brume, ses grandes roues dentelées saignant de rouille, un bateau de deux étages avec une plage arrière qui ressemblait à un bateau à aubes du XIXème siècle poussé vers le golfe, la brume faisant autour de lui comme des tourbillons d’écume blanche, l’air poudré de l’odeur des jasmins confédérés. »

J’ai aimé cette amitié extraordinaire qui lie Dave et Clete, la force incroyable déployée pour l’évoquer. Les scènes entre eux sont bouleversantes, tant on sent que l’un sans l’autre, ce n’est pas possible. Ils sont comme une seule personne scindée entre le diablotin et l’ange qu’on a sur chaque épaule. On comprend le grand attachement de l’auteur à ses créatures, et le personnage de Clete est ici très approfondi, tout ce qu’il écrit  m’a profondément touchée et j’ai même du mal à l’expliquer. Qui retrouvons-nous dans ces portraits si bien écrits ? Nos faces cachées, nos faces niées, nos interrogations aussi. Burke tend un miroir au lecteur, et ce n’est pas facile de s’y voir, de près ou de loin. On scrute ici aussi le visage de la Louisiane d’après la crise, d’après les ouragans, ceux qui en ont tiré bénéfice, et les autres, les éternels perdants.

 » Herman Stanga était au-delà des conventions. Herman Stanga était l’iconoclaste enrichi par son irrévérence tandis que les biens de ses voisins s’étaient écoulés à travers un trou d’évier appelé la crise de 2009. »

Tout m’a plu dans ce roman, et quand je dis que ça m’a plu, non, j’ai été totalement emportée, captivée, remuée profondément. Je crois qu’une page sur deux est cornée ( oui, c’est mon livre, je fais ce que je veux avec…), je l’ai repris pour relire des passages, et me suis laissée aller à lire la suite de la phrase, et la page et le chapitre…J’aime Dave et Clete, j’ai ressenti pour eux amitié, compassion, ils m’ont fait rire et amené des larmes, mais le plus souvent ils m’ont fait réfléchir. Et c’est à cela qu’on reconnait l’immense talent d’un écrivain, un vrai; ce talent qui consiste à travers une histoire annoncée sous le terme de « polar », à amener une pensée, une philosophie de la vie sans fard. De la belle littérature.

ÉNORME COUP DE CŒUR !!!

« La mort du petit coeur » – Daniel Woodrell, éditions Rivages/Noir, traduit par Franck Reichert

cvt_La-Mort-du-petit-coeur_9301Que dire de cette lecture? Lecteur, si tu rêves d’un univers enchanté plein de douceur et de bienveillance, si tu aimes le romantisme, les amours délicates et l’ambiance feutrée d’un repas aux chandelles, si l’aventure littéraire ne t’emmène pas vers les bas-fonds et les coins obscurs du monde… Poursuis ton chemin, et fissa !

Sur les conseils de JM, Lactu du noir, j’ai lu ce titre de Woodrell et une fois de plus, pas déçue. Admirative de l’écriture (et de la traduction, donc ), tout simplement cet homme est un prodige de la métaphore, il est capable de rendre chaque scène vivante et la visualisation est sidérante. Sidérante parce que de nouveau l’ambiance des Ozarks entraîne le lecteur dans la même déchéance et la même profonde vilenie des protagonistes de cette histoire. C’est sale, c’est pervers, c’est violent. Et pourtant il y est question d’amour. Celui de Shug, adolescent obèse, pour sa maman Glenda l’allumeuse. Le père, Red, est un être immonde qui associé à d’autres lascars envoie le gosse voler des médocs chez les vieux et les malades, pour les avaler ou les revendre.

Une fois de plus, Woodrell grave dans nos rétines la misère blanche des Ozarks, l’état pitoyable des franges de l’humanité. L’émotion surgit irrémédiablement de ce livre bouleversant et âpre, quelques pointes d’un humour noir et désespéré amènent à peine un début de sourire. Seules les descriptions de la nature ( ici, c’est le printemps ) éclairent ce sinistre lieu,ces terribles existences.

« Le temps avait encore fait la culbute et il faisait de nouveau bon, beaucoup trop pour que ça dure : du coup, les bourgeons s’étaient épanouis, les fleurs sauvages se dressaient entre les hautes herbes, fières et pimpantes, sans compter que ça rameutait les chants d’oiseaux, les bourdons et toutes ces conneries printanières. »

Il va sans dire que j’ai aimé cette lecture. Prochain titre de Woodrell, je pense : « La fille aux cheveux rouge tomate »