« La sainte paix » – André Marois, Héliotrope NOIR

La sainte paix par Marois« Et au milieu coule une rivière

Jacqueline observe la petite prairie déboisée de l’autre côté de la rivière. Neuf heures, c’est l’heure où la marmotte pointe son museau hors de son trou pour courir se réfugier dans son terrier numéro 2, sa résidence secondaire, comme elle l’appelle. Le siffleux est drôle avec son gros ventre qui traîne à terre. Sait-il que la vieille dame l’attend ainsi chaque matin? Et qu’elle ne rêve que d’une chose: le retrouver ainsi chaque matin? À soixante-quatorze ans, elle est plutôt en forme et espère bien suivre l’exemple de ses cousines, qui ont dépassé quatre-vingt printemps sans canne ni marchette. Elle a mal partout mais il paraît que c’est normal à son âge. En attendant elle se gave de Tylenol et d’Advil, même si ça fait de moins en moins d’effet. »

Voici le début de ce petit polar qui m’a bien amusée –  et ça fait du bien de temps en temps – avec Jacqueline Latourette (retraitée de Radio Canada ) et sa voisine Madeleine, atteinte de la maladie de Parkinson. Toutes deux vivent l’une en face de l’autre, séparées par la rivière Mastigouche tout de même. L’endroit est très beau, en pleine nature. Le troisième personnage de l’intrigue est Albin, une sorte d’homme à tout faire, qui aide surtout Jacqueline dans l’entretien de sa maison et de son terrain. Jacqueline, ses plaisirs quotidiens dans cet environnement:

« Ça sent l’hiver, même s’il n’a pas encore neigé. Les feuilles sont tombées et Jacqueline fait chauffer son poêle à bois depuis une semaine. L’herbe dans la petite prairie en face a jauni. Les asclépiades ont lâché leurs soies au gré du vent. Les colibris sont repartis vers le sud avec les monarques et les oies sauvages. Les bêtes qui restent ont la peau dure et le gras épais. La marmotte galope encore d’un terrier à l’autre, mais plus pour très longtemps. Une ourse est passée aussi, suivie de ses deux petits. »

Quand ces femmes avaient leur mari, tout se passait correctement, mais depuis leur veuvage elles ne s’adressent la parole que par politesse. Un jour funeste, Jacqueline apprend que Madeleine va vendre sa maison; sa maladie s’aggravant elle veut s’installer ailleurs dans un lieu moins reculé et plus sécurisant pour elle. Jacqueline, à l’idée de voir arriver peut-être une famille, des marmots, d’autres personnes, est très fâchée, même si Madeleine l’agaçait: adieu sa tranquillité et sa routine.

« Faut-il être sûr de son plan à cent pour cent avant de le mettre à exécution?

Ça dépend. Si tu as décidé d’envoyer des humains sur Mars, assure-toi que tes calculs sont fiables et que tes réserves d’oxygène et de papier toilette seront suffisantes. Mais si une part de ton plan repose sur une tempête de neige que tu dois affronter à pied alors que tu es septuagénaire, tu peux t’accorder une marge de manœuvre déraisonnable. Voilà ce que Jacqueline se répète en observant les premiers flocons qui descendent du ciel. »

Quant à Madeleine elle aura un destin funeste…Je ne vous dis rien de la suite, ce livre est très court, ce serait dommage de vous gâcher le plaisir. Un policier, Steve, et une jeune femme chargée de surveiller le respect écologique des lieux, Milène, vont avoir une enquête à mener enquête dans laquelle on les accompagne. Parce que tout de même, la mort de Madeleine sous plusieurs aspects leur semble vraiment bien suspecte.

Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture – comme souvent – mais en tous cas, ça ne va pas aller tout seul pour Jacqueline, qui veut conserver sa « sainte paix ».

Je me suis bien amusée avec ce livre qui se lit d’un coup d’un seul. Il y a là bien sûr le pittoresque que nous autres français trouvons au « parler » québécois, mais aussi l’universalité des travers humains divers et variés et puis la belle idée de l’auteur malicieux qui choisit deux vieilles dames pas toujours trop respectables pour cette enquête. 

« Jacqueline allume un petit joint avec son Zippo, tire quelques bouffées. Le CBD ne lui faisait plus grand effet, alors elle est passée au THC depuis un mois et elle trouve ça bien plus amusant. Une idée loufoque s’empare alors d’elle: Steve Mazenc pourrait racheter la maison de Madeleine pour s’y installer avec sa Schwarzkopf chérie. […]

C’est là qu’elle voit un gros SUV apparaître en face, près des deux épinettes. […]. D’un geste ample, tel le propriétaire des lieux, le père indique le paysage à sa femme, qui l’enlace et l’embrasse.

-C’est quoi ce bazar? »

Un bon moment de détente, j’ai bien aimé !

« Zorrie » – Laird Hunt, éditions Globe, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut ( États-Unis )

Zorrie par Hunt » I

sortant de l’ombre pour entrer au soleil

Zorrie Underwood était connue dans tout le comté pour avoir travaillé dur depuis plus de cinquante ans, aussi fut-elle troublée quand enfin la houe se mit à lui glisser des mains, le couteau à éplucher à lui glisser des doigts, le souffle à s’échapper en bouffées courtes de ses poumons et, au beau milieu de la journée, il lui fallut s’allonger. »

Quel beau roman, quel superbe et émouvant portrait de femme . Je n’ai lu que « Neverhome » de Laird Hunt, et j’ai été ici encore été touchée par cette écriture délicate, qui souvent suggère plus qu’elle n’énonce, avec une douceur et une bienveillance pour les personnages qui font de cette lecture un moment tendre mais aussi plein d’un réalisme bien dosé. C’est ça, ce livre, c’est un équilibre. Et c’est merveilleux à lire.

Zorrie, période de la Grande Dépression, orpheline, en Indiana. Zorrie après avoir été jetée avec tant d’autres sur les routes de la grande Amérique va de petit boulot en petit boulot, puis travaille dans une usine de radium, dont la poussière fait d’elle « une fille qui brille ».

Mais une chose compte plus que tout pour elle, c’est l’Indiana. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle a vécu avec ses parents, puis avec sa tante, c’est là, et seulement là qu’elle envisage sa vie.

Et c’est cette vie que nous conte Laird Hunt de sa belle écriture attentive et attentionnée, la vie de cette femme qu’on définirait de nos jours de « résiliente ».

Elle est selon moi simplement une âme entière, attachée à ce qu’elle connait, attachée à ses paysages, attachée à sa vie simple. Elle sera faite, cette vie, de travail, d’un quotidien auprès de gens comme elle. Elle cultivera son jardin, dans tous les sens du terme. J’ai aimé Zorrie, comment faire autrement? Mais à l’image de son siècle et de son pays, ce ne sera pas un chemin facile. Dans son village, elle sera en bonne compagnie, l’entraide est de mise, mais parfois, néanmoins, la solitude l’assaillira.

« Elle ferma les yeux et imagina les lumières s’éteignant quand elle était perdue par la pensée  dans sa propre « grotte ». Elle les garda fermés même quand elle commença, insensiblement, à paniquer. Au bout d’un moment, toutefois, il lui sembla que les salles et les couloirs obscurs de son esprit, qui ces derniers temps étaient toujours trop chauds et trop bruyants, commençaient à s’emplir d’une terre meuble et fraîche plongeant tout dans le silence. Il lui apparut alors que c’était le silence et non le chagrin qui les reliait, qui les maintiendrait à jamais reliés, les vivants et les morts: elle, Noah, Harold, Janie, Marie, ses parents, le monde entier peut-être, que ce n’était pas une si mauvaise chose, surtout si de temps à autres il y avait un petit Buddy Holly ou une June Carter Cash  poussant sa chanson avec cœur quelque part à l’arrière-plan. »

C’est le portrait d’une femme plus complexe que le laisse entendre le texte, tout en finesse, en délicatesse, proche du cœur humain loin d’être régulier dans ses battements et ses palpitations. Sous des airs doux un livre ardent. Ardent de ce qui brûle Zorrie et de ce que va changer le XXème siècle naissant.

Je n’écris rien de plus. Ce livre est un bijou sobre, finement et délicatement simple et pour cette raison même rare et  beau. Pour moi, très émouvant. Et très intelligent.

La fin, assez étrange, onirique, mais tout à fait dans la ton du roman. 

« Plus tard, dans l’été, quand le manque d’énergie se changea en souffle court et que le flou bordant son champ de vision se fut mis à gagner le centre, Zorrie se trouva songer à la lettre d’Ellie plus souvent qu’à quoi que ce soit d’autre. Elle s’allongeait sur la banquette, tournait le dos à la pièce, pensait au geste d’ouvrir toutes grandes les portes et regardait le mur blanc. Au bout d’un moment, elle fut stupéfaite de découvrir que les profondeurs qu’elle avait perçues sur les  rives du lac Michigan et attribuées aux eaux vertes de la mer à Scheveningen scintillaient, frémissantes, juste sous ses yeux. Parfois Harold ou Ruby ou Virgil ou Jamie venait s’asseoir au bord du lit, lui mettait une main dans le dos et prononçait son prénom. Mais la plupart du temps, elle restait juste allongée, parfaitement immobile, retournant tout dans sa tête. »

« Arpenté » – Alain Fraudiger, éditions La Baconnière

« Tout ceci doit être considéré comme vécu par un personnage de trois à sept ans.

« C’est en toute première année scolaire, pendant la récréation. Je suis assis par terre, dans la cour de l’école du village d’Orzens, dans le Gros-de-Vaud. Mon grand frère et notre ami Alexandre sont non loin de moi, il y a du gravier, et depuis ma position assise je brasse et fouille le sol. Je m’arrête et attrape un petit morceau de métal, une tige enroulée sur elle-même, ensuite coudée en dessinant un cadre de chaque côté de ce rouleau. Je joue un moment avec ce trésor, et toujours assis et sans bouger, je continue à fouiller le sol, il y en a quelques autres de ces pièces de métal. Ce sont des articulations de pinces à linge – ici on les appelle plutôt des « pincettes » – à ressort, dont les deux pièces en bois ont dû se perdre. »

Ainsi débute ce petit livre surprenant qui m’a tout de suite accrochée, dès la première petite phrase qui indique l’âge du narrateur dans son récit.

Récit d’enfance, oui, mais qui passe avant tout par la perception, tactile, olfactive, visuelle de l’environnement, le récit aussi donc d’une « géographie » à hauteur d’enfant. Je trouve cette idée formidable, touchante, tant chacun peut s’y retrouver. Je n’étais pas certaine en le commençant de lire ce livre jusqu’au bout, mais il n’a fallu que 5 ou 6 pages pour me capter totalement. Pourquoi? Parce que chacun de nous pourra s’y remémorer des miettes de vie. Dont moi-même. Le goût des choses:

« Je connais déjà les glaces, les glaces fusées surtout, ou alors la glace vanille ou chocolat qu’on mange parfois après le repas pour le dessert. Mais là, cette glace, d’un jaune orangé, est au « fruit de la passion ». Je la goûte, et – une extraordinaire explosion gustative en bouche – je découvre une saveur toute neuve et intense: le fruit de la passion! Une des choses remarquables dans ce goût outre son parfum et sa force aromatique, outre son absolue nouveauté, est le fait qu’il se forme sur le tard, comme un arrière-goût, dans un deuxième temps – et qu’il n’en explose que plus fort. »

Je suis finalement peu atteinte par la nostalgie de mon enfance. Si elle n’est pas toujours douce, notre environnement peut devenir un refuge, l’endroit où l’on se rassure, où les objets, les paysages, sont protecteurs. Et aptes au rêve et à l’imagination:

« Entre les racines d’un arbre, je dépose un jour au pied de l’arbre une petite voiture jaune, une Dyane, Citroën 2CV. C’est pour les lutins: je crois vraiment les voir, je crois voir une minuscule porte pour entrer chez eux, ce sont mes parents qui me parlent de ces lutins et moi je les vois, comme pour le cochon du village. La vision est-elle d’abord affaire de parole? Ce n’est même pas croire, croire est totalement court-circuité, les lutins sont là et je les vois, à partir du moment où on en parle. »

Dans le cas de l’auteur, il a clairement a eu une enfance choyée, attentive mais assez libre. Liberté d’explorer, d’expérimenter, de s’approprier ce qui l’entoure. Il nous raconte ici la découverte du monde par tous les sens. Il serait assez vain de faire long sur cet ouvrage, à moins de faire de la redite. La musique:

 » D’ailleurs une autre chanson de 1984, entendue ici et là, allait prendre encore plus de place dans cette voûte émotionnelle: « Un autre monde », de Téléphone. Ce morceau, avec cette voix venue comme de si loin, « Je rêêêêêvaaaaais…d’un autre monde »,  me bouleversait de beauté et me touchait profondément, et très longtemps je l’ai conservé comme un trésor de splendeur dans mon cœur, sans pouvoir le réentendre très souvent car je ne connaissais personne qui ait possédé le disque. »

J’y ai aimé ce que j’ai retrouvé de mes plus jeunes années, de mes premiers souvenirs. Comme l’auteur, à la campagne, avec des fermes aussi, avec de petites routes, des sentiers, et une cour de récréation, des forêts et des champs. 

Je vous insère ici quelques extraits caractéristiques. Ce n’est pas un roman, mais il y a du romanesque, de la poésie dans les découvertes de ce petit garçon, il y a des personnages marquants aussi. L’éditeur en dit:

« Il a quatre ans, il est assis par terre dans une cour et c’est son premier souvenir. Il évoque le sol comme élément primordial de cette période de vie, au sens propre comme au figuré. Le narrateur s’aventure dans ce territoire d’enfant, si souvent parcouru et si  précisément connu. Resurgissent alors les impressions de ces premières expériences: le rapport fort et sans filtre à la nature et aux lieux et surtout, la naissance des relations affectives. »

« Le ton joyeux du récit est celui de l’âge des découvertes et de l’émerveillement, qu’Alain Freudiger rend dans une langue sans affèterie à hauteur de vue d’un jeune garçon. Dans ce récit sociologique d’une enfance dans les années 80, on oscille entre le piquant de Colette et l’acuité de Perec. »

Ces quelques phrases résument bien le récit. Il vous suffit maintenant de le lire et d’accompagner ce petit garçon dans sa découverte du monde qui l’entoure. J’ai beaucoup aimé le faire par cette lecture inhabituelle. 

« La Furieuse – Rives et dérives » – Michèle Lesbre, éditions Sabine Wespieser

« Dans mes nuits inquiètes, parfois, surgit l’étang et son beau silence que seules les grenouilles troublaient. C’est toujours l’été. J’ai dix ans et pourtant je suis vieille. J’entends les voix éteintes, je vois les corps disparus. J’ai peur de quitter ce paysage et m’abandonne à son discret battement de cœur. »

Voici un très beau texte de Michèle Lesbre, plutôt court, et pas un roman. Il s’agit là plutôt, partant du souvenir tendre de l’étang chez ses grands -parents Léon et Mathilde, d’une promenade nostalgique et mélancolique. Parlant de Léon:

« Son humour ne m’échappait pas, ni sa pudeur. Il écrivait des poèmes  en douce, petites fugues clandestines, et il entrait dans son jardin comme en son royaume. Depuis ce temps lointain, l’image brumeuse de l’étang n’est autre que celle de ma petite patrie. »

Promenade au fil de rivières d’ici et d’Europe, berges arpentées au fil des voyages, et au fil du temps. Comme l’indique le second titre, « Rives et dérives », ce texte mêle histoire des années passées et perpétuité des rivières. Faits marquants, politiques en particulier, qui font un fracas terrible dans des millions de vies et constance des eaux qui continuent de s’écouler, en charriant des bribes de cette histoire, glanant dans ses tourbillons des déchets, de vieux restes qui se dilueront en descendant vers l’aval. L’eau qui coule n’est pas comme le temps de nos vies, qui passent et finissent. Les rivières, silencieuses, continuent incessamment leur chemin, sortant parfois de leur lit, ou d’autres fois s’y asséchant.

C’est à une promenade dans ces voyages au fil des eaux que l’autrice nous convie, de confidences et réflexions, sur la vie, le monde, sur l’âge aussi. Du Danube à la Loue et la Furieuse, on rencontre les fantômes de l’histoire du XXème siècle, les pires, maîtres des dictatures, et les meilleurs, artistes, peintres, cinéastes et écrivains. Mais ce que j’ai préféré, c’est la fin du livre, avec la Loue et Gustave Courbet, cet esprit libre et vif comme cette rivière. Ornans, la Furieuse, la Loue. Peinte par ce grand homme.

« Toute sa vie, Gustave peindra les paysages de son enfance, leurs mystères, leur force.« 

 Michèle Lesbre nous livre ici un bouquet de souvenirs très mélancoliques qui se retrouvent pourtant éclairés par la présence tendre de ses grands-parents et par ses jours ensoleillés à Ornans, sur les traces de la Furieuse – quel joli nom pour une rivière ! – sur les berges de la Loue. Elle y parle de nombreuses rivière, mais elle dit de la Loire, d’où son originaires ses grands -parents:

L’air de rien, la Loire s’est faufilée dans « La petite trotteuse », pour avaler la montre de mon père retrouvée longtemps après sa mort, et je suis bien obligée d’admettre, même si sur le moment l’idée ne m’est pas venue, qu’elle m’a insidieusement attirée lorsque j’écrivais « Chemins ». J’ai laissé la péniche dériver jusqu’au pont où la narratrice et son chien adoptif accompagnent des mariniers et où, soudain, toute ma famille défile comme à la fin d’un spectacle.[…]Depuis ma naissance, la Loire coule en moi. »

Ci-dessous, « Scène de la Loire » – William Turner ( entre 1826 et 1830)

C’est un livre court et très émouvant, qui parle aussi de l’âge, du temps qui passe et du monde qui change, pas toujours comme on le souhaiterait, hélas, mais il n’y a pas d’aigreur chez cette femme, qui égrène au fil des eaux des lectures, des souvenirs, une vie, des vies et des histoires, petites et dites grandes, avec tendresse et lucidité.

« Je me souviens de « La jetée » de Chris Marker, une ville anéantie par la guerre, ou la catastrophe nucléaire qui arrivera peut-être un jour. Dans ce roman-photo, comme l’avait défini son auteur, l’homme dont on fouille la mémoire retrouve l’image de son enfance, qui le poursuit depuis toujours.

Celle qui ne me quittera jamais est celle de ce petit étang, de son silence, de Léon et Mathilde, que la Furieuse a réveillée en moi. C’est l’origine du monde qui est le mien. »

Cinq photos, cinq histoires : fin

EPSON MFP image

Ceci est la maison de toutes les vacances de mon enfance et de mon adolescence.

Je vais terminer sur la photo de cette maison, celle de mes grands-parents maternels que je n’ai hélas pas connus, et où nous passions toutes les vacances, tous les week-ends aux beaux jours et parfois en hiver aussi…. Elle n’a eu un peu de confort que bien tard; elle était typiquement la maison de vacances de la campagne, avec la cabane au fond du jardin, juste un poêle à la cuisine ( on réchauffait les lits avec des briques vernies passées au four ) et pendant longtemps il n’y avait que l’eau froide de la source sur une pierre d’évier noire. La salle de bains est venue tard elle aussi. Nous allions aux douches municipales du village voisin, et on barbotait parfois comme de petits chiots dans la rivière qui borde le mur en pierres. Là, c’est la maison, mais tout autour était notre espace de vie et de jeux .C’est dans ce coin-là, entre champs et forêts, qu’avec mes frères et mes sœurs, surtout ma petite sœur, nous avons vaille que vaille traversé l’enfance et une bonne partie de notre adolescence. Nous ne partions jamais en vacances, puisqu’on avait cette maison. Je vous ai déjà parlé – et vous avez constaté dans mes lectures – de mon goût pour les Indiens et les cow-boys, et ces lieux ont résonné de nos cris de sauvages ( cris, ainsi que me l’a confirmé mon copain Bruno, que ne poussaient pas les Indiens. Vous savez, le WOU WOU WOU, la main sur la bouche? Eh ben non ! ). Des journées entières dans les bois, à construire des huttes biscornues, à cueillir des champignons dans nos vestes nouées en besaces. Ma mère avait un grelot qu’elle faisait sonner quand nous devions rentrer et parfois nous n’entendions pas … Les heures chaudes à trépigner de devoir faire la sieste ; on lisait, on lisait tout ce qui nous tombait sous la main dans la chambre sous les toits, des piles de vieux Paris-Match où on voyait les stars du cinéma d’alors, années 60-70, les comics de nos grands frères, Kit Carson en particulier, et même les romans photos de notre grand-tante Louise qui habitait la maison en haut du chemin, et qui nous tint lieu avec bonheur de grand-mère –  un personnage, tante Louise – . Puis le club des Cinq ( rose), Alice ( verte) , et Colette ( Rouge et Or ); après nous amenions nos livres. Je me souviens avoir dévoré « Les âmes mortes » de Gogol d’une traite un après-midi. Ce village, cette maison, c’était la liberté. Nous avions de vieux vélos, mais nous marchions beaucoup, pour cueillir des tas de choses, et jouer, et déjà rêver d’aventures. On pataugeait dans la rivière à essayer d’attraper des goujons à la main, on jouait avec les garçons de la ferme voisine, on montait chercher le lait, et au pré les vaches aussi. Dans une autre ferme, nous achetions le beurre de baratte, moulé et orné de fleurs. L’été sous le tilleul, nous effeuillions la tisane pour l’hiver, on brossait et salait les cornichons, on équeutait les haricots pour les conserves, avant de filer jouer dans les bois. L’automne, c’était les châtaignes, les champignons encore, mûres, framboises…Des heures de cueillette. Nous nous en sommes raconté, des histoires…Dans la forêt à côté vivait une vieille femme seule, très sale et un peu effrayante. Nous disions qu’elle était sorcière. Elle se vêtait toujours de vieux tabliers noirs, et parfois nous la croisions sur le chemin. La collecte des bidons de lait se faisait alors au-dessus de chez nous, et on la voyait passer avec son seau où surnageaient des bestioles, son nez crochu, son dos voûté, tout ça nous faisait carburer l’imaginaire !…Dans une maison abandonnée où nous nous sommes risquées un jour de bravoure, nous avions trouvé une grande photo en noir et blanc d’un jeune homme avec un feutre sur la tête, style années 40, prise de trois quart et assez classe, vous voyez, genre studio Harcourt. Je ne vous dis même pas les scénarios que nous avons échafaudés sur cette maison et cette photo !

De ces saisons de l’enfance et des vacances, j’ai gardé un inattaquable amour de la campagne, de la nature, surtout pour la liberté que j’ai pu y trouver, la possibilité de m’y isoler. Ces lieux sont mon pays. Quant à la maison, elle a quitté la famille (ou l’inverse…), et je n’arrive pas à passer à côté sans chagrin. Les maisons parlent vous savez, elles ont en mémoire entre leurs murs des vies et des rêves, des histoires et des destins, des bonheurs et des drames… ( lire « Les vivants et les ombres » de Diane Meur, très beau livre dont la narratrice est la maison).

J’ai choisi de finir ce challenge sur cet endroit, Evelyne, mais il faut que tu saches qu’il a été très difficile de doser les mots. Tout ceci n’est pas neutre ou anodin. Mon option est de ne pas trop en dire sur moi sur ce blog,  et là il faut avouer que j’ai sans doute un peu dépassé les limites que je me suis imposées. C’est par amitié pour toi et je n’avais pas envie de mettre des choses creuses. Et puis ne nous leurrons pas. Chaque fois que nous écrivons ici – autres lieux – nous livrons inévitablement des morceaux de nous-même. Alors prend ma participation à ce challenge comme un indéniable geste d’amitié.

Le site de Robert Sangouard, qui raconte l’histoire d’un hydravion qui est tombé sur la commune, et plein de choses sur les villages du secteur. Il y a des photos, j’y suis petiote. Il  a été un des premiers élèves de mon père dans ce village, on le voit sur une photo de classe, tout petit avec une ardoise dans les mains. Ah ! J’allais oublier :  le village se nomme St Mamert et c’est le moins peuplé du département du Rhône avec 61 habitants, vous pouvez regarder