« Apeirogon » – Colum McCann – Belfond, traduit par Clément Baude

« note de l’auteur

Les lecteurs familiers de la situation politique en Israël et en Palestine remarqueront que les forces motrices qui sont au cœur de ce livre, Bassam Aramin et Rami Elhanan, existent pour de vrai. Par « vrai », j’entends que leurs histoires – et celles de leurs filles, Abir Aramin et Smadar Elhanan, – ont été bien décrites, en film comme en texte.

Les transcriptions des deux hommes, dans la partie centrale du livre, ont été rassemblées à partir d’interviews menées à Jérusalem, à New York, à Jéricho et à Beit Jala. Mais partout ailleurs, Bassam et Rami m’ont autorisé à modeler et à transformer leurs mots et leurs mondes.

Malgré ces libertés, j’espère être resté fidèle à la réalité de leurs expériences partagées. Nous vivons notre vie, disait Rilke, en cercles de plus en plus larges qui passent sur les choses »

Voici un livre comme un grand voyage dans le chagrin de deux hommes. Un livre monumental, dans lequel l’architecture, comme toujours chez cet auteur que j’aime tant, l’architecture des mots, des lieux, des temps est l’armature sur laquelle se greffe une histoire humaine, au sens propre comme au figuré (rappelons-nous « Les saisons de la nuit »).  L’Histoire au grand H, faite de nuées d’autres, dites « petites histoires », individuelles et collectives, d’hier et d’aujourd’hui. Des nuées, comme celles qui accompagnent le roman, les nuées d’oiseaux de toutes espèces, des oiseaux en masse ou solitaires, capables d’entraîner des perturbations, une force, un pouvoir en mouvement, des nuées capables de franchir toutes les frontières.

« Une frégate peut rester deux mois entiers en altitude sans se poser ni sur la mer ni sur la terre. »

L’extrait ci-dessous et la suite de ce chapitre sont une merveilleuse manière de parler du monde…

« Cinq cent millions d’oiseaux survolent les collines de Beit Jala chaque année. Ils voyagent depuis la nuit des temps: huppes, grives, gobemouches, fauvettes, coucous, étourneaux, pies-grièches, combattants variés, traquets motteux, pluviers, souimangas, martinets, moineaux, engoulevents, hiboux, mouettes, faucons, aigles, milans,  grues, buses, bécasseaux, pélicans, flamants roses, cigognes, tariers pies, vautours fauves, rolliers d’Europe, cratéropes écaillés, guêpiers, tourterelles des bois, fauvettes grisettes, bergeronnettes printanières, fauvettes à tête noire, pipits à gorge rousse, blongios nains.

C’est la deuxième autoroute migratoire la plus empruntée au monde: au moins quatre cents espèces différentes y déferlent en circulant à des altitudes différentes. De grands V prêts à klaxonner. Des voyageurs solitaires rasant l’herbe. »

Je suis figée devant mon clavier. J’ai lu ce roman sur une liseuse et pas pris de notes, on ne prend pas de notes dans une telle lecture, on lit, on plonge, on s’immerge et on oublie qu’on va vouloir partager et dire l’intensité de ce livre. J’ai oublié les notes et retrouver mes marque- pages n’est pas aisé.

« Comme je le dis toujours, découvrir l’humanité de votre ennemi, sa noblesse, est un désastre, parce qu’il n’est plus votre ennemi, il ne peut plus l’être. »

Voici Bassam le Palestinien et Rami l’Israélien, deux pères éperdus de chagrin.

 » Figurez-vous les choses ainsi: vous êtes à Anata, à l’arrière d’un taxi, avec une jeune fille dans vos bras. Elle vient de prendre une balle en caoutchouc à l’arrière de la tête. Vous vous rendez à l’hôpital.

Le taxi est bloqué au milieu de la circulation. La route qui passe par le checkpoint de Jérusalem est fermée. Au mieux, vous serez arrêté si vous tentez de traverser illégalement. Au pire, le chauffeur et vous serez abattus pendant que vous transportez l’enfant abattue. »

Abir et Smadar, deux jeunes filles vives, belles et intelligentes, deux petites mortes et la douleur des pères. Celle des mères. Mais les pères vont être ici un moteur qui se lancera pour refuser cette violence qui fabrique des ennemis qui n’en sont pas, chercher un autre chemin.

« Un Israélien hostile à l’Occupation. Un Palestinien étudiant l’Holocauste. Comment lier ces choses-là. Comment secouer la torpeur du public. Le silence était là pour être ébranlé. Ils avaient la certitude que les gens étaient prêts à écouter. »

Le cercle des parents veut dénoncer cet interminable conflit, faire émerger un peu d’intelligence et de réflexion dans l’horreur de ces décennies de guerre aveugle.

« Rami était quelquefois surpris par sa capacité à aller tellement loin en lui-même qu’il en découvrait de nouvelles façons de dire la même chose. Il savait qu’il rendait Smadar continuellement présente. Quelque chose de tranchant et de brûlant s’enfonçant dans sa cage thoracique, le forçait à s’ouvrir encore plus.

Parfois, pendant les conférences, il regardait Bassam et voyait l’étonnement sur son visage, comme si sa nouvelle formule venait de le couper en deux, lui aussi. »

C’est le fond décrit ici avec un talent comme il y en a peu, un enchevêtrement de haines, de spoliations, œil pour œil et dent pour dent – « Exode 21,23-25 : « Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œildent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. » – un labyrinthe qu’est devenu ce territoire, où circuler est un casse – tête toujours risqué. Et là, des familles, des femmes, hommes et enfants, et la mort.

 »      2

CETTE ROUTE MÈNE À LA ZONE « A »

SOUS AUTORITÉ PALESTINIENNE

ENTRÉE INTERDITE AUX CITOYENS ISRAÉLIENS

DANGER DE MORT

ET VIOLATION DE LA LOI ISRAÉLIENNE »

Le chapitre 61 est exemplaire pour décrire cette situation.

Ce roman est impossible à résumer tant il est riche. La construction est tout simplement exceptionnelle. Chapitres très brefs, une ligne, ou longs comme le temps, celui des pères qui courent vers l’hôpital, par exemple, le cœur au bord des lèvres, des chapitres numérotés et puis au bout d’un moment on remonte en arrière…ça peut sembler un artifice, mais ça a un sens car ici rien n’est au hasard. L’insertion d’un peu d’histoire biblique, le judaïsme et l’islam s’emmêlent, les techniques,

« Les prototypes des balles en caoutchouc ont été découverts dans les années 1880, lorsque la police de Singapour tira de minuscules bouts de manche à balai sur des émeutiers »

la philosophie, les arts, les sciences s’immiscent pour apporter des éclaircissements, des ébauches d’explications et de la beauté aussi, de la poésie, comme tous ces oiseaux et l’ornithologie, des oiseaux, plein d’oiseaux et des hommes qui les comptent, les observent et les protègent. La somme de savoirs que partage l’auteur est magnifique, jamais ostentatoire, ça a toujours un sens, même si on croit à des digressions, ça n’en sont pas – et puis personnellement  j’adore les digressions – vous vous en êtes rendus compte je suppose -. On retrouve même dans un chapitre le funambule de « Et que le vaste monde poursuive sa course folle », le célèbre Philippe Petit, qu’un petit oiseau posé sur sa barre durant une traversée au-dessus du vide déséquilibre dangereusement. Magnifique chapitre.

« Plus tard, Petit raconta que, sans raison particulière, il avait mis le pigeon dans la poche de la jambe israélienne de son pantalon. Sur les manches de sa tenue, les couleurs étaient inversées, si bien que, quand il mettait une main dans sa poche, on aurait dit qu’un territoire s’enfonçait dans l’autre. »

Abir et Smadar entrent dans nos vies, comme leurs pères si attachants, comme on ressent leur perte, leur douleur et leur colère.

« La balle qui tua Abir parcourut l’air sur quinze mètres avant de percuter l’arrière de sa tête, broyant les os du crâne comme ceux d’un petit ortolan.
Elle était allée à l’épicerie acheter des bonbons. »

Ces deux hommes vont se lancer sur une voie si rare, celle de la réconciliation, pour comprendre quelle monstruosité a tué leurs enfants, pour réaliser pleinement à quel point ils sont semblables. On entre sur ces territoires truffés de chausse-trappes – et de mines –  ces territoires où naissent des enfants et où ils meurent de mort violente. Laissant des trous à jamais béants dans le cœur des parents.

C’est une lecture difficile, exigeante, qui demande de l’humilité et où chacune et chacun trouvera la clé qui ouvrira sur ce que ce texte a d’inédit pour elle ou lui. Colum McCann fait preuve ici d’une telle intelligence, c’est un si immense talent que je ne peux que dire que ce livre est un chef d’œuvre, en tous cas, pour moi, il en est un.

« Rami déclara en public que tous les murs étaient condamnés à tomber, quoi qu’il arrive. Cependant il n’était pas assez naïf pour croire qu’on n’en construirait plus. C’était un monde de murs. Mais c’était sa mission d’ouvrir une brèche dans le plus visible de tous à ses yeux. »

Non, je n’ai pas pris de notes, j’ai lu, je me suis laissée emmener là-bas et dans toutes les incursions de l’auteur dans le temps, dans les lieux, dans les nuées d’oiseaux , dans les esprits, vies et combats de Bassam et Rami. C’est comme ça que toujours on devrait lire.

« Certains oiseaux migrent de nuit pour échapper aux prédateurs, ils suivent leurs itinéraires sidéraux, se transforment en ellipses à cause de la vitesse, consument leurs muscles et leurs intestins en vol. »

En écrivant, ça palpite en moi, en éclairant à nouveau la liseuse, en relisant au hasard, je me dis juste que j’aimerais bien que d’autres aiment ce livre autant que moi, il m’a transportée. C’est une somme, un grand voyage, un impressionnant travail d’écriture, d’architecte et le cœur d’un homme comme on en espérerait des nuées, comme les oiseaux.

« L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée. »

Il faut remercier les éditions Belfond qui ont publié un roman tel que celui-ci et sans doute aucun, le traducteur pour ce travail d’exception. 

« Apéirogone : une forme possédant un nombre dénombrablement infini de côtés. »

Une chanson : 

Cinq photos, cinq histoires : fin

EPSON MFP image

Ceci est la maison de toutes les vacances de mon enfance et de mon adolescence.

Je vais terminer sur la photo de cette maison, celle de mes grands-parents maternels que je n’ai hélas pas connus, et où nous passions toutes les vacances, tous les week-ends aux beaux jours et parfois en hiver aussi…. Elle n’a eu un peu de confort que bien tard; elle était typiquement la maison de vacances de la campagne, avec la cabane au fond du jardin, juste un poêle à la cuisine ( on réchauffait les lits avec des briques vernies passées au four ) et pendant longtemps il n’y avait que l’eau froide de la source sur une pierre d’évier noire. La salle de bains est venue tard elle aussi. Nous allions aux douches municipales du village voisin, et on barbotait parfois comme de petits chiots dans la rivière qui borde le mur en pierres. Là, c’est la maison, mais tout autour était notre espace de vie et de jeux .C’est dans ce coin-là, entre champs et forêts, qu’avec mes frères et mes sœurs, surtout ma petite sœur, nous avons vaille que vaille traversé l’enfance et une bonne partie de notre adolescence. Nous ne partions jamais en vacances, puisqu’on avait cette maison. Je vous ai déjà parlé – et vous avez constaté dans mes lectures – de mon goût pour les Indiens et les cow-boys, et ces lieux ont résonné de nos cris de sauvages ( cris, ainsi que me l’a confirmé mon copain Bruno, que ne poussaient pas les Indiens. Vous savez, le WOU WOU WOU, la main sur la bouche? Eh ben non ! ). Des journées entières dans les bois, à construire des huttes biscornues, à cueillir des champignons dans nos vestes nouées en besaces. Ma mère avait un grelot qu’elle faisait sonner quand nous devions rentrer et parfois nous n’entendions pas … Les heures chaudes à trépigner de devoir faire la sieste ; on lisait, on lisait tout ce qui nous tombait sous la main dans la chambre sous les toits, des piles de vieux Paris-Match où on voyait les stars du cinéma d’alors, années 60-70, les comics de nos grands frères, Kit Carson en particulier, et même les romans photos de notre grand-tante Louise qui habitait la maison en haut du chemin, et qui nous tint lieu avec bonheur de grand-mère –  un personnage, tante Louise – . Puis le club des Cinq ( rose), Alice ( verte) , et Colette ( Rouge et Or ); après nous amenions nos livres. Je me souviens avoir dévoré « Les âmes mortes » de Gogol d’une traite un après-midi. Ce village, cette maison, c’était la liberté. Nous avions de vieux vélos, mais nous marchions beaucoup, pour cueillir des tas de choses, et jouer, et déjà rêver d’aventures. On pataugeait dans la rivière à essayer d’attraper des goujons à la main, on jouait avec les garçons de la ferme voisine, on montait chercher le lait, et au pré les vaches aussi. Dans une autre ferme, nous achetions le beurre de baratte, moulé et orné de fleurs. L’été sous le tilleul, nous effeuillions la tisane pour l’hiver, on brossait et salait les cornichons, on équeutait les haricots pour les conserves, avant de filer jouer dans les bois. L’automne, c’était les châtaignes, les champignons encore, mûres, framboises…Des heures de cueillette. Nous nous en sommes raconté, des histoires…Dans la forêt à côté vivait une vieille femme seule, très sale et un peu effrayante. Nous disions qu’elle était sorcière. Elle se vêtait toujours de vieux tabliers noirs, et parfois nous la croisions sur le chemin. La collecte des bidons de lait se faisait alors au-dessus de chez nous, et on la voyait passer avec son seau où surnageaient des bestioles, son nez crochu, son dos voûté, tout ça nous faisait carburer l’imaginaire !…Dans une maison abandonnée où nous nous sommes risquées un jour de bravoure, nous avions trouvé une grande photo en noir et blanc d’un jeune homme avec un feutre sur la tête, style années 40, prise de trois quart et assez classe, vous voyez, genre studio Harcourt. Je ne vous dis même pas les scénarios que nous avons échafaudés sur cette maison et cette photo !

De ces saisons de l’enfance et des vacances, j’ai gardé un inattaquable amour de la campagne, de la nature, surtout pour la liberté que j’ai pu y trouver, la possibilité de m’y isoler. Ces lieux sont mon pays. Quant à la maison, elle a quitté la famille (ou l’inverse…), et je n’arrive pas à passer à côté sans chagrin. Les maisons parlent vous savez, elles ont en mémoire entre leurs murs des vies et des rêves, des histoires et des destins, des bonheurs et des drames… ( lire « Les vivants et les ombres » de Diane Meur, très beau livre dont la narratrice est la maison).

J’ai choisi de finir ce challenge sur cet endroit, Evelyne, mais il faut que tu saches qu’il a été très difficile de doser les mots. Tout ceci n’est pas neutre ou anodin. Mon option est de ne pas trop en dire sur moi sur ce blog,  et là il faut avouer que j’ai sans doute un peu dépassé les limites que je me suis imposées. C’est par amitié pour toi et je n’avais pas envie de mettre des choses creuses. Et puis ne nous leurrons pas. Chaque fois que nous écrivons ici – autres lieux – nous livrons inévitablement des morceaux de nous-même. Alors prend ma participation à ce challenge comme un indéniable geste d’amitié.

Le site de Robert Sangouard, qui raconte l’histoire d’un hydravion qui est tombé sur la commune, et plein de choses sur les villages du secteur. Il y a des photos, j’y suis petiote. Il  a été un des premiers élèves de mon père dans ce village, on le voit sur une photo de classe, tout petit avec une ardoise dans les mains. Ah ! J’allais oublier :  le village se nomme St Mamert et c’est le moins peuplé du département du Rhône avec 61 habitants, vous pouvez regarder

« Grâce et dénuement » d’Alice Ferney – 10/18

ferney« Rares sont les Gitans qui acceptent d’être tenus pour pauvres, et nombreux pourtant sont ceux qui le sont. »

Je  n’avais pas encore lu ce petit livre qui m’attendait patiemment sur son étagère. Je n’avais encore rien lu d’Alice Ferney, et j’ai beaucoup aimé cette histoire, écrite en 1997. Les choses ont-elles changé depuis ? Je ne crois pas. Pas beaucoup.

Esther, bibliothécaire, décide un jour d’apporter des histoires aux enfants d’un camp de Gitans sur un terrain vague. Installés ici par la volonté de la propriétaire, ancienne institutrice humaniste, ils vivent dans un grand dénuement matériel, le confort est absent, les règles sont les leurs, et les incursions des hommes vers le monde extérieur n’ont pour but que de subvenir à l’essentiel de leur façon peu orthodoxe, mais c’est la leur..

« Non, se disaient maintenant les frères gitans, leurs vies n’étaient pas si misérables. Ils n’étaient pas les plus pauvres. Ils n’étaient pas des rampants sans feu ni lieu, puisqu’ils avaient des camions, des caravanes et de belles femmes qui portaient de jeunes enfants. Que pouvait-on demander de plus à la vie ? »

By Biso (Own work)

J’ai bien entendu retrouvé à travers Esther, ces mercredis où très vite les enfants l’attendent – « Lis ! Lis ! » – ce bonheur inouï que procurent les visages enfantins aux yeux qui brillent, aux sourcils froncés, à la bouche bée, ce bonheur qu’on leur voit à écouter ces histoires et celui que ressent la personne qui lit. Mais bon : au loin, la mélancolie…

Alice Ferney, d’une belle écriture très sensuelle, dépeint les membres et la vie de cette famille, groupée autour de la mère et grand-mère, Angéline. Quatre fils, dont un célibataire et une nuée de petits enfants, débraillés et crasseux, mais pleins de vitalité. Elle parle de l’amour qui unit cette tribu, mais aussi de ses défaillances, les tromperies, les coups, la violence, des hommes pas très fiables, des femmes toujours à la tâche, entre les amours plus ou moins heureuses, les enfants nés et les enfants perdus.

« Tzygane cuisinant des sardines » par Yann — Travail personnel.

Peu à peu, Esther va se faire apprivoiser, accepter, et ses lectures deviendront un rituel important, jusqu’à ce qu’un grain de sable plus gros que les autres dérègle les rouages déjà bien abîmés des mécanisme de survie. La mission que s’est donnée Esther s’avère moins facile quand elle décide de scolariser Anita, fillette qui ignore tout ou presque de la vie hors du terrain vague, loin du feu de sa grand-mère. Et c’est ici que la bonne volonté trouve ses limites, car Anita sera malheureuse dans cette école où on l’insulte, qui l’oblige à se lever tôt, et même si elle apprendra à lire et écrire, on se dit que ce modèle n’est pas fait pour cette enfant, la même norme pour tous, ça ne marche pas… J’ai bien aimé la présence du feu, le foyer qu’entretient Angéline, sur lequel elle veille et près duquel elle se réchauffe et observe. Elle est la vigie, celle qui voit et qui sait. Et celle qui explique :

Isidre Nonell, Gitana

« Profite, dit-elle. C’est de la douleur d’aimer, ça c’est bien sûr, mais c’est tout pire de ne pas aimer. Elle dit : on est fait pour ça. Et les femmes encore plus que les garçons. Une femme, dit-elle, c’est pour se donner en entier. Ne te garde pas. Ce qu’on garde pour soi meurt, ce qu’on donne prend racine et se développe. Misia écoutait. La vieille dit: L’amour c’est le plus difficile. Ça vous prend, ça vous malmène, ça vous agite. Et puis quand on croit que c’est gagné, qu’on a dans sa vie celui que l’on voulait, ça se lasse, ça se fatigue, ça se remplit de doute. Mais c’est que dans ce manège qu’on a l’impression de vivre. »

 Histoire touchante, un beau texte sur la vie de ces gens à la marge.

Enfin, jolie note finale où Nadia, la belle-fille préférée d’Angéline, veut lire « un rôman »:

« Elle fouillait dans la caisse de livres. « Petit-Bond en hiver ». C’était son préféré. Je te lis, disait Nadia. Elle se courbait en deux sur la page. Et Petit-Bond marchait dans la neige et Nadia était émue. »

« Isidre Nonell 1904 — La Paloma »

Des souvenirs d’enfance me sont revenus en lisant ce bouquin. Je vivais alors dans un village du Beaujolais, j’avais 7, 8 ans, et nos voisins, vignerons, engageaient tous les ans une troupe de gitans. Ils avaient alors encore des roulottes colorées et des chevaux  ( fin des années 60 ) et campaient sous nos fenêtres. Je me souviens de Violette, jeune fille vêtue de mauve, en longue jupe et anneaux d’or aux oreilles, qui venait en classe avec nous. Il y avait d’autres enfants, mais je la trouvais belle, et sa robe à volants me faisait rêver. Le soir, il y avait le feu de camp, et les guitares. Mon grand frère qui en jouait, assis à la fenêtre, avait été très flatté qu’un des hommes de la troupe l’entende et lui dise qu’il jouait bien. Mais aussi, les bagarres au couteau et un soir, un marchandage autour d’une femme à vendre…Mon imaginaire a été très marqué par ces gens qui arrivaient à l’automne au rythme des chevaux, avec leurs maisons en couleur, leur langue mystérieuse, leurs vêtements pas ordinaires et leur liberté…et j’ai ressenti une grande tristesse à les imaginer dans la boue d’un terrain vague.

Vincent_van_Gogh-_The_Caravans_-_Gypsy_Camp_near_ArlesUn beau livre et un artiste à découvrir, Isidre Nonell.

 

« La couleur du lait » de Nell Leyshon – éditions Phébus, traduit par Karyne Lalechère

la couleur du laitUn petit livre qui mérite absolument d’être lu, par une auteure anglaise dont la plume donne la parole à Mary,  jeune fille de ferme, devenue servante chez un pasteur pour s’occuper de son épouse malade.

Mary, 15 ans commence son récit ainsi :

« ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main.

nous sommes en l’an de grâce mille huit cent trente et un, j’ai quinze ans et je suis assise à ma fenêtre,[…]

je suis pas très grande et mes cheveux ont la couleur du lait.

je m’appelle mary et j’ai appris à écrire mon nom. m.a.r.y. ce sont les lettres de mon nom.

je vais vous raconter les choses telles qu’elles sont arrivées mais je ne veux pas me précipiter comme les génisses au portail sinon je vais m’empiéger et de toute manière vous préférez sûrement que je commence par là que les gens commencent en général.

et c’est au commencement. »

Mary est la dernière fille d’une famille de pauvres paysans qui en compte 4 au total, Béatrice, Violette, Hope et enfin Mary. Père dur voire méchant – il voulait des garçons – , mère silencieuse, peu portée à la tendresse – pas le temps -, seul le grand-père donne de l’amour à Mary, sa préférée, qui le lui rend bien. Parce que Mary est un être un peu à part; outre ses cheveux couleur de lait, elle est née avec une « patte folle », mais surtout la langue bien pendue et un goût de la vérité acharné, qui ne cède devant rien.

« il a fermé les yeux et joint les mains et dit que nous devions remercier le seigneur pour la nourriture qu’il nous donnait.

je l’ai écouté et j’ai pensé à la journée que j’avais passée et aux poireaux que j’avais ramassés sous la pluie.

pourquoi est-ce qu’il faut remercier dieu quand c’est moi qui ai cherché les légumes et qui les ai préparés?

mary, il a tendu le bras pour me faire taire.

et c’est moi qui nettoierai après manger.

il a ri, tu n’es qu’une mécréante. ».

blondinettePleine d’esprit et de vivacité, dure à la tâche, c’est une gamine qui incarne l’envie de vivre de ses 15 ans avec une sincérité désarmante. Ce caractère donne lieu à des dialogues parfois assez comiques. Et pourtant, l’histoire n’est pas drôle, car quand on croit que la vie de Mary, servante chez le pasteur, va s’adoucir un peu, l’éternelle vérité de ce monde revient à la charge, avec une rudesse sidérante, un fatalisme désespérant : quoi qu’il advienne, demeurent des maîtres et des valets, et la fin de ce livre est d’une profonde tristesse, justement parce que ça nous apparaît si fatal…

Le roman est écrit sans majuscules, peu de ponctuation, à la manière de mary, qui a pu apprendre à écrire, à lire, et à qui ça donne la parole.

Les derniers mots de mary :

« à présent j’ai fini et je n’ai plus rien à dire.

je vais écrire ma dernière phrase et je vais prendre le papier buvard pour que les gouttes d’encre au bout de chaque mot ne fassent pas de tache.

et après je serai libre. »

Un livre bouleversant.

Mère et fille

Krohg-MereLe départ de ma fille au Québec pour 6 mois m’a fait réfléchir à cette relation si particulière,  deux femmes dont la plus jeune est au point de sa vie où elle sort de la dépendance à l’autre, une autonomie gagnée de jour en jour, non sans efforts des deux côtés. À ce même point reste l’amour, presque totalement libéré des « contraintes » éducatives et matérielles, et perçu alors avec une acuité presque douloureuse, au moment de la séparation. En littérature, je vous propose quelques titres que j’ai particulièrement aimés et qui m’ont touchée, certains d’auteurs connus et d’autres moins.

oatesParmi les auteures connues ( tous les livres que je vais citer ici sont écrits par des femmes) : Joyce Carol Oates et deux romans, « Viol, une histoire d’amour » et surtout « Mère disparue » que j’avais adoré, plein de tendresse et d’humour. Ce thème de la relation mère/ fille, J.C.Oates l’aborde conséquemment dans nombre de ses romans, comme « Blonde », mais ces deux sont extrêmement forts.

« Lorsque je suis née, le 1er juin 1926, dans la salle commune de l’hôpital du comté de Los Angeles, ma mère n’était pas là.
Où elle était, personne ne le savait !
Plus tard des gens l’ont trouvée qui se cachait et, choqués et désapprobateurs, ils ont dit : « Vous avez un beau bébé, madame Mortensen, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre beau bébé dans vos bras ? C’est une petite fille, il est temps de l’allaiter. » Mais ma mère a tourné son visage vers le mur. De ses seins gouttait un lait comme du pus, mais pas pour moi.

( extrait de « Blonde » ) 

« Les demeurées » de Jeanne Benameur ( de mon point de vue, c’est son meilleur roman ):

« Le silence entre elles deux tisse et détruit le monde. »

« Ce que je sais de Vera Candida » de Véronique Ovaldé au top de son écriture et de son imaginaire.

« L’odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s’asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l’iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d’un minuscule rongeur ou bien d’un petit loup. Monica Rose sentait la fourrure. Vera Candida se disait toujours : »Comment ferai-je quand je serai une très vieille femme, que je n’y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur? » Elle s’efforçait d’enregistrer comme sur des cylindres d’argile les sensations liées à sa fille : la main de la petite dans la sienne, la façon dont Monica Rose serrait son cou avec ses bras aussi fins que des roseaux, elle serrait serrait en y mettant toute sa minuscule force, et c’était inenvisageable de ne plus être deux un jour, c’était si injuste que cela paraissait impossible. »

Enfin « Paula » d’Isabel Allende. Ce livre-ci n’est pas un roman, mais un récit autobiographique. Isabel Allende parle à sa fille Paula, dans le coma sur un lit d’hôpital, atteinte d’une maladie dont elle mourra un an plus tard. Et face au chagrin de voir sa fille la quitter inexorablement, elle entreprend de lui raconter l’histoire familiale. Ainsi, les pages alternent rires et larmes, on retrouve la verve de cette femme dont « La maison aux esprits » m’a littéralement enchantée, et on comprend mieux d’où vient ce talent à conter, à inventer et à imaginer, dans ce livre bouleversant de sincérité.

« …elle l’accueillit en ce monde par une cascade de paroles tendres dans un langage récemment inventé, l’embrassant, la reniflant comme le font toutes les femelles, puis elle la posa sur son sein. Le plus vieux geste de l’humanité. »

génie la follePour les auteures moins connues, deux livres d’une grande force, que je vous conseille vivement. « Génie la Folle » d’Inès Cagnati…Pour moi, un des plus beaux livres que je connaisse sur cette relation mère/fille, mais aussi sur la relégation, dans une langue dénuée de tout artifice, très émouvante, un livre dont je ne suis pas ressortie indemne. Lu il y a très longtemps déjà, je ne l’ai pas oublié…

« La ballade d’Iza » de Magda Szabo, écrivaine hongroise que nous a fait découvrir Viviane Hamy, avec son roman « La porte », qui m’avait emballée, suivi de cette ballade d’Iza, qui décrit la relation d’une fille à sa mère vieillissante. Qu’on se trouve d’un côté ou de l’autre ( ou les deux ! ), ce livre fait un peu peur, mais surtout fait réfléchir profondément. Attend -t- on quoi que ce soit de nos mères, et de nos filles ? Si ce n’est l’amour, la chaleur des bras enclos, la compréhension et le réconfort ? Mais l’amour, oui, si fort…Pourtant parfois absent,  perdu dans un vide que rien ne viendra jamais combler. Dans ces romans, de nombreux aspects de cette relation mère et fille sont abordés, de l’amour fou à l’absence d’amour ou pire encore le rejet total…Un thème à explorer, je pense.