« Vous, Madame » – Charlotte Milandri – Arléa -La rencontre

Image de couverture de Vous, Madame« Aux enfants silencieux,

Á mes enfants, pour qu’ils ne le soient jamais. »

Ça a commencé par un mensonge, c’est toujours par-là que ça commence, la fiction de soi que l’on impose aux autres, tordre le réel pour le faire entrer dans sa propre histoire. Je mens très bien, c’est un reste d’enfance. »

Un court post pour ces quelques 98 pages. Une femme raconte. Son enfance, l’école, le collège, et une professeur de sport. Comment dire…Cette femme s’avère être un monstre et elle est morte. Je ne peux pas dire beaucoup, parce que vraiment c’est court. Mais la narratrice, Jeanne va entrer dans la maison de cette personne, tout en nous confiant son histoire et la proximité de cette prof.

« Entrer dans la maison, c’est rompre le le silence et le secret qui ont brisé une vie. »

« Elle fouille, elle retourne les affaires, parce qu’elle sait que « les monstres peuvent mettre des sachets de lavande dans les armoires et des décolletés de dentelle ».
Que les monstres peuvent aussi être des femmes »

Je n’en dis pas plus, l’écriture délicate et émouvante de l’autrice vous dira sans brusquerie un acte d’une grande violence.
A lire, ça prend une heure tout au plus et ça laisse la gorge serrée.

« Fugu, poisson-poison » – Valérie Dourniaux – éditions Arléa – La rencontre

Un petit compte rendu de lecture de deux livres courts, sur le Japon, mais écrits par des auteurs français, et ce ne sont pas des romans, mais des « essais ». Le premier m’a beaucoup plu, et m’a été plus compréhensible que le second.

Image de la première de couverture« Fugu, poisson – poison » de Valérie Dourmiaux:

 

« Il était une fois un poisson capable de vaincre une armée de samouraïs, et dont la consommation demeure interdite à l’empereur du Japon; un poisson pouvant se métamorphoser en ballon lorsqu’il se sent en danger. Cela sonne comme le début d’un conte, et pourtant tout ceci est bien réel « 

C’est l’histoire de ce poisson interdit  de consommation à l’empereur du Japon. C’est une boule qui se gonfle quand il sent un danger, une bouchée peut être mortelle.
Ce petit livre (délicieux ) explique ce poisson pas ordinaire, et la façon de le rendre comestible. Il semblerait que ce soit un mets de choix si et seulement si il est préparé par un expert. 

Ce court livre, très agréable à lire, est didactique mais littéraire quand même, par la qualité de l’écriture.. Il explore les manières de consommer cet étrange animal, les risques qui existent si le plat n’est pas réalisé dans les règles de l’art.

 » Le goût du risque

« J’ai envie de manger du fugu, mais je tiens. Cette expression japonaise, évoquant une hésitation à entreprendre quelque chose de risqué, en dit long sur les craintes causées par le fugu. »

 

La fin du livre s’ouvre sur la cuisine japonaise, avec des recettes que je connais peu, mais que dorénavant j’ai envie de découvrir. Vous saurez tout sur le fugu, sa vie, son usage, sa dangerosité et sa saveur.

 » Hirezake

Des nageoires de fugu légèrement grillées sont placées dans du saké chaud. Appréciez d’abord l’arôme, puis le goût. Pour rendre la dégustation un peu spectaculaire, on peut flamber le verre pour que l’alcool s’évapore. »

 Une très jolie récréation littéraire !

« L’Homme de pluie »- Jonas Karlsson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Actes Sud

« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »

C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.  Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec. Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.

« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.

N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »

Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.

Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.

Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !

« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »

Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.

La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre. 

Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Nous serons un jour d’été » – Cécile Schouler et Sébastien- Les éditions du Panseur

Avant- propos:

« Ce livre est un dialogue né il y a trente ans et qui se poursuit encore aujourd’hui.
Lorsque tout a commencé, Cécile avait seulement douze ans, collégienne lambda, muette et invisible. Lui s’appelait Sébastien, et était à peine plus âgé.

Cécile n’a jamais su son nom, il tentait sans doute de l’oublier. Fugueur pas mal de temps, Sébastien vivait de manche et de prostitution: aucun nom ne saurait porter ça. »

Peut-être avez vous lu le post que j’ai écrit sur le premier livre de Cécile Schouler, « Comme une lanterne sur les ruines », dans lequel nous faisons connaissance avec ces deux très jeunes gens que Jacques Prévert et sa poésie va réunir sur un bout de trottoir, là où s’est posé Sébastien. Drogué, seul, il se prostitue pour acheter ce qu’il veut se mettre dans les veines. Mais je vous renvoie sur le blog, à cet article afin de mieux comprendre celui-ci, un livre à deux voix, celle de Cécile, vivante, et celle de Sébastien, mort.
Donc, ici, voici l’âge qui a avancé, la vie qui a continué, et cette conversation éprise de liberté, pleine d’un amour comme il en naît à l’adolescence, comme peu se poursuivent à l’âge adulte, pour autant que la vie soit encore présente.
Mon post est court parce que commenter cet échange entre ces deux êtres qui s’aiment, s’aimaient tant, pour moi ça n’a pas de sens. Il faut les lire. Cécile devenue adulte écrit encore et Sébastien lui répond par-delà le temps.
Comme le dit l’éditeur en 4ème de couverture: en un résumé concis mais complet:

« Avec une pudeur et une poésie phénoménale, ce récit à quatre mains est un dialogue au-delà de la mort entre un jeune poète exceptionnel, et une femme qui traverse l’enfer pour saisir, au bout du tunnel, un matin d’été qui a enfin la gueule de l’espoir. »

Ce nouveau recueil mêle les deux voix, Cécile qui se raconte et c’est d’une violence, d’une cruauté parfois qu’on a le souffle coupé par tant de chagrin. Puis Sébastien qui lui, de sa poésie fait un manifeste pour la vie et ses blessures, ses manques, ses ratés. Pages de gauche Cécile dit, raconte, pages de droite, Sébastien se livre. Croisant leurs voix au-delà de la mort, de l’absence, du silence, au-delà du temps qui a passé. toujours sous la houlette de Jacques Prévert, leur lien.

La voix de Cécile:

« Comme à l’époque, on mêle nos mots ensemble.

Je prends des phrases dans le ventre du chien et je les noue à celles qui sont dans le mien.

Dans les vides qui se creusent, on glisse des mots orphelins.

Des mots qui sont ni de toi ni de moi, mais de « nous » qu’on ne devient pas et qui pourtant nous tient tout entier. »

Et celle de Sébastien en écho:

« Il y a des mots qui s’écrivent seuls.

Ils profitent que les vannes soient ouvertes et filent avec les autres.

Je ne sais pas d’où ils viennent.
Aval ou amont. Ils dévalent comme des torrents et remontent comme des geysers.

Un jour, ils recouvriront ma langue. Ils me feront à la fois Arche et Déluge pour quitter la terre. »

Tous deux parlent d’un amour fou et c’est bouleversant et beau, tous les deux parlent de douleur(s), parlent des élans vertigineux qui les tiennent serrés ensemble, sans nul doute pour toujours.
C’est beau, c’est cruel, c’est ici encore un livre émouvant dans lequel Cécile, au-delà de la mort et du chagrin, se raconte elle, son chemin, son retour à la vie. Je vous laisse découvrir. On ne peut pas « résumer » la poésie, et même, je trouve, la commenter, hors « technique », la poésie se lit, s’écoute et se retient en soi.

Je remercie l’éditeur Jérémy Eyme de m’avoir fait confiance en me livrant ces vies et ces mots.

« On sera un perpétuel jour d’été.
On sera immortels.

On sera toujours bien. »

« Une fenêtre par où s’échapper » – Madeleine Allard- éditions Québec-Amérique

« Cette nuit, comme presque toutes les nuits, Lucie ne s’endort pas, elle regarde le lit au-dessus du sien et elle réfléchit.
    « Je ferme les yeux des milliers de fois par jour. Des milliers de fois, mes paupières clignent pour mouiller mes yeux. On appelle ça un réflexe. Des

milliers et des milliers de fois le même clignement, le même réflexe. Des fois, je ferme les yeux pour d’autres raisons aussi, comme à cause du vent ou des graines ou des oignons que maman coupe. Ça aussi c’est une sorte de réflexe. Ce n’est pas ma volonté. Ce n’est pas ce que je veux vraiment. Ça se fait tout seul. »
Lucie cligne des yeux. »

Et Lucie, huit ans, tout au long de ce livre nous décrit ses angoisses et le regard qu’elle porte sur sa soeur Suzanne, sur la Fatigante, sa grand-mère et sur la Furie, sa mère. Cette lecture m’a attristée, angoissée, et j’ai ressenti beaucoup d’attachement pour Lucie.

Voici donc un roman que j’ai trouvé assez perturbant et surtout triste. Nous entrons par ces premiers mots dans une famille où les femmes sont la majorité. Lucie a une soeur, Suzanne, une grand-mère nommée la Vieille Fatigante, et puis il y a la mère, Denise qui loge en elle la Furie. Denise est vraiment l’axe – qui ne tourne pas toujours bien rondement – de cette famille.

« Denise n’avait pas toujours été cette mère -là, celle qui s’impatientait, qui ne prenait plaisir à rien, qui était imprévisible. Il n’y avait pas toujours eu la Furie en elle.
À une autre époque, Denise avait cru qu’il suffisait d’y mettre du sien, de se lever chaque matin sans se poser de question, de juste faire ce qu’elle avait à faire, jour après jour après jour pour repousser la noirceur, et de s’efforcer de faire jaillir des étincelles pour entretenir le feu qui brûlait en elle, car c’était au milieu de ce feu que naîtrait quelque chose qui ressemblerait au bonheur. »

Bien sûr, il y a le père, Robert, un très beau personnage, celui qui permet autant que faire se peut de garder une sorte d’équilibre à cette famille. Il reste discret dans le récit, mais il veille, il est pour moi en tous cas celui qui veille, celui qui répare, celui qui rend la vie moins pesante.

« C’est un samedi matin que, pour l’encourager à  abandonner les petites roues, celles qui faisaient d’elle la risée de ses sœurs et de tout le voisinage, Robert, le père de Lucie, l’avait emmenée dans un magasin de la paroisse pour lui faire choisir une nouvelle monture. Parmi une foule de bicyclettes usagées, installées pêle-mêle sur des supports, Lucie avait vu loin derrière un tas de roues et de guidons, une bicyclette blanche avec des taches roses et un siège banane. »

Car la mère, elle, est je pense atteinte de troubles profonds, je ne mettrai pas de terme trop connu, comme bipolaire, parce que je pense que c’est un personnage très complexe avant tout, une femme qui s’engage dans plein de choses, puis l’envie lui passe, elle coule, remonte à la surface, de man!ère assez constante. Ce qui génère chez la petite Lucie, vous l’imaginez, beaucoup de chagrin, d’inquiétude, un sentiment d’insécurité. Un regard juste sur ces femmes:

« Tant de fois elle a vu sa mère, sa grand-mère et sa belle-mère debout devant une fenêtre à regarder dehors. Maintenant elle comprend. Elles s’échappaient. C’est ça qu’elles faisaient. Elles s’échappaient dans le souvenir ou dans le rêve, elles s ‘imaginaient une autre vie, elles redevenaient des petites filles qui s’inventent un avenir, celui qu’elles auraient pu avoir si tout n’avait pas déraillé.[…] C’était ça qu’elle faisaient. Elles s’échappaient pour calmer la Furie. »

La plus grande partie du roman se passe dans l’appartement, et on a donc un sentiment de « cocotte minute » sous pression, qui pourrait exploser à tout moment. Le père est celui qui autant qu’il peut maintient une sorte de normalité, de stabilité, mais Denise, oscillant d’un état joyeux et « normal » à l’abattement ou la colère, laisse peser une sorte de violence contenue, en tous cas, une violence que Lucie ressent sans je pense parvenir à la nommer ainsi, parce qu’elle n’est qu’une petite fille.
C’est un très beau livre, qui m’a personnellement bouleversée, comme chaque fois que je lis sur l’enfance. 

Ce roman est une ambiance, difficile au long court, mais la vie y est présente par ces jeunes filles confrontées à une mère malade – parce qu’elle l’est, pour moi c’est une évidence. Très belle écriture en tous cas, et j’ajoute qu’il y a aussi, en tous cas je l’ai senti comme ça, une poésie dans cette histoire entre ombre et lumière. On garde Lucie au cœur et la Furie au creux du ventre, comme Lucie, à la fin de ce beau et bouleversant roman. Lucie, et sa petite fille qui la regarde, un matin:

« Lucie regarde sa fille un instant sans rien dire. Elle ne pourra pas écrire. Elle sent la furie qui monte. Elle sent aussi au même moment un amour immense lui serrer le coeur. Ces yeux si doux, cette morve croûtée au bord du nez, cette vulnérabilité déstabilisante, si fragile, complètement livrée au monde. Mais pourquoi ne dort-elle pas? Qu’est ce qu’elle veut? Tout bouge, tout tangue, tout lutte. Lucie sent l’amour et la Furie qui montent à tour de rôle, qui s’affrontent, l’une cherchant à dominer l’autre. Et finalement Lucie cède […]

Lucie s’accroupit devant sa fille. Pose une main sur son épaule.

-Qu’est-ce- que tu fais dans la cuisine à cette heure-là, tu t’endors plus? »

J’ai été bouleversée par ces femmes, j’ai aimé le père, celui qui répare et pas que les vélos, j’ai beaucoup aimé la petite Lucie et Lucie adulte. Un roman vraiment touchant qui dit beaucoup de choses sur les femmes quel que soit leur âge.