« Deux petites maîtresses zen » – Blaise Hofmann- éditions ZOE

« Elles sont les voyageuses que je ne suis plus, je retrouve avec elles une géographie sensible, un ensauvagement des yeux. Je voyage avec deux petites éponges amnésiques qui renaissent à chaque coin de rue, inventent des activités inutiles, coupent de l’herbe, caressent des troncs, récoltent des cailloux, parlent à haute voix à une cousine imaginaire. »

Ce ne sont pas là les premières phrases de ce livre, qui n’est pas un roman, mais quelques mots sur ces deux petites maîtresses zen, qui sont Eve et Alice, les deux petites filles de l’auteur et de son amoureuse – c’est ainsi qu’il la désigne-.

Grand plaisir de lecture pour ce qui semble être un récit de voyage mais qui est surtout une réflexion sur le voyage, celui de nos jours où tout semble à portée de nos envies, avec les possibilités de se rendre de l’autre côté de la planète ou aux antipodes en presque rien de temps. J’ajoute pourtant que ce n’est pas permis à tout le monde financièrement parlant, et plus largement matériellement ( emploi contraignant, etc…). Bon, ici en l’occurrence l’auteur et sa famille peuvent partir un long temps, avec un budget confortable. Mais leur regard sur le voyage est celui des explorateurs, des curieux, des amoureux des sentiers non battus par les tongs, des amateurs du non spectaculaire ( comprendre du non-spot ) et de la vraie rencontre.

« Luang Prabang – capitale historique du Laos –  mot-valise, mot-fleuve, mot pour s’élancer avec un large sourire au sommet du toboggan, si seulement les dealers de divertissements ne vendaient pas à chaque coin de rue leur waterfall, leur elephant bathing, leur farmer experience, leurs selfies pieds nus dans la boue des rizières, leurs visites de grottes en kayak, leurs dégustations dans un whisky village.

La procession des moines est un spectacle folklorique, parfois pratiquée par de faux religieux, sur des rues qui viennent d’être pavées de briquettes rouges. »

luang-prabang-g562ede4e7_640C’est très intéressant parce que Blaise Hofmann et sa compagne, lui grand voyageur depuis longtemps, elle en quête de tissus exotiques et rares pour son commerce en Suisse, sont accompagnées de deux petites, très petites, 3 et 2 ans pour un long périple en Orient, Japon, Inde…Ce qui pousse à réfléchir l’auteur tout au long du voyage – avec divers modes de transports, divers types de logement – c’est l’observation de ses filles, leur regard et le naturel avec lequel elles se fondent dans tout avec simplicité, par une sorte de mimétisme spontané avec les habitants, les animaux, les lieux eux-mêmes, la nourriture. C’est en cela qu’elles sont des « maîtresses zen ».* Elles ne sont pas encore conditionnées et l’esprit libre de leur jeune âge papillonne et capte, teste, examine, intègre, connaissances parmi les connaissances et les savoirs en cours d’acquisition.. Les enfants qui jouent dans la poussière sont leurs semblables et elles jouent avec eux. Les mets nouveaux ne sont pas plus nouveaux que ceux qu’elle découvrent à peine dans leur pays. Des petites personnes toutes neuves en tout.

* »L’approche du zen consiste à vivre dans le présent, dans l’ « ici et maintenant », sans espoir ni crainte. »

C’est pour moi le plus intéressant ici. Même si, évidemment, elles sont protégées, veillées, accompagnées, bien que Blaise Hofmann ne soit pas un père surprotecteur, les laissant vivre leurs expériences ( certaines malheureuses ), bien sûr que ces petites sont plus en sécurité que les enfants des rues indiennes, en tous cas en règle générale. Voilà: ces derniers mots… »en règle générale ». C’est bien là l’écueil qu’évite l’auteur dans son voyage et dans son livre: la règle générale. Je suis sceptique malgré tout, j’aimerais savoir comment il se sent vraiment dans cette peau de voyageur, au vu des critiques qu’il émet.

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« J’ai lu il y a quelques jours que Mike Horn avait traversé le pôle Nord, sans assistance – 87 jours à -40° tirant un traîneau de 140 kilos – il avait évidemment une fois encore frôlé la mort, il avait alors pensé à ses deux filles: » Elles m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace. » Une énième entreprise coûteuse en énergie et en argent, qui n’apprendra rien à personne, un nouveau dépassement de soi sponsorisé, très masculin, compétitif, égoïste. À peine rentré en Suisse, il s’en ira en Arabie Saoudite pour rejoindre le team Red Bull et participer au Paris Dakar. »

Pourtant, moi qui ai si peu voyagé, j’ai pris un grand plaisir à partager sa route et celle des enfants. Parce que sans aucun doute je n’irai jamais ni en Inde ni au Japon, et que lui le fait et nous apporte son regard, et cette expérience. La seconde chose passionnante ici c’est bien ça, en fond la phrase de Claude Levi-Strauss qui comme on l’entend dans cette interview n’a pas tout à fait été comprise, parce qu’elle était brute, sinon brutale

« Je hais les voyages et les explorateurs. » 

Notre auteur, que je trouve personnellement extrêmement sympathique par sa capacité à remettre en question ce goût des voyages à l’heure de l’empreinte carbone, notre auteur donc pour autant ne peut renoncer au monde et ne peux renoncer à l’offrir à ses filles dont il va tirer des leçons en les voyant se l’approprier justement, qu’il soit celui de leur vie quotidienne ou celui du voyage. Elles appartiennent au monde, c’est tout. 

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La deuxième chose qui m’a marquée c’est ce que Blaise Hofmann décrit – concernant l’Inde et le Népal en particulier -s’incluant d’ailleurs dans le mouvement. Avec d’autres, tous ceux de la grande vague hippie il a parcouru, a occupé et intégré les lieux, les coutumes, les mystiques…ce qui amène des années plus tard à des rencontres comme cette occidentale qui est maîtresse d’un des plus grands ashrams du coin. Est-ce grave? Est-ce important? Lui, comme moi, ne peut l’affirmer. Il rencontre aussi des sociétés comme celle des Akhas, qui le ramènent à cette pensée:

« Je leur prête des convictions qu’ils n’ont pas: décroissance, résistance au consumérisme. Je lutte contre la vision romantique d’une vie sobre: le bon vieux temps. Je repense à l’exploitation des femmes, à l’opium. J’essaie de me situer par rapport au lieu où je me trouve. Depuis deux mois, notre maison tient dans deux sacs à dos, mais ce mode de vie est celui de ceux qui ont fauté et cherchent à se repentir, c’est un manque de respect total envers les pauvres, ces vrais minimalistes. »

Blaise réfléchit et tente d’analyser ce qu’il voit, et sa réflexion qui reste inaboutie, sans conclusion ferme et définitive sur le sujet donne à réfléchir parce que tout au long du livre, la nuance et le perpétuel questionnement dominent. Une très belle évocation aussi de Christian Bobin et cette citation:

rain-g51f416d40_640« Il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, avec la candeur d’un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent. »

C’est le doute que j’ai aimé chez cet écrivain ou plutôt l’impossibilité de trancher, lui, regardant ses filles si à l’aise dans le monde, à n’importe quel point de la planète. Enfin quand Blaise Hofmann cite Nicolas Bouvier, ce grand et si fameux voyageur…je fulmine ! Dans « Poisson-scorpion », extrait d’une lettre que Bouvier envoie à son ami et compagnon de route Pierre Vernet, lui parlant de Manon, son amie du moment qu’il vient de plaquer avec grande élégance, lisez-moi ça…:

« Y a eu un enfant chez Manon, je l’ai fait cureter, y en a plus. Mais cette petite cérémonie pas bien compliquée ( qui a marché d’ailleurs à souhait ), quel monde quand on aime la  fille, et qu’elle vous aime, et qu’elle vous interroge des yeux quand même. »

(-Je ne sais pas vous, mais moi, ces quelques mots me font frémir. Il en ressort que le voyage ne rend pas les gens meilleurs, excusez-moi, mais un salaud est un salaud quel que grand voyageur et auteur fût-il. C’était ma parenthèse énervée.-)

Dernier point, le fait que ce voyage a lieu juste avant l’arrivée du virus Covid 19. Là, chapitre sur les grandes épidémies qui ont cheminé au fil du temps un peu partout et qui pour de nombreuses d’entre elles ont été éradiquées. Mais dans le monde des voyages – des gens et des choses – la contamination est accélérée de façon vertigineuse. Notre petite famille va être embêtée pour trouver le chemin du retour vers la douce Suisse natale…où le virus bosse à fond !

swing-g7f2b2bf67_640« En traversant un village, les filles voient un tape-cul, un tourniquet et un animal à ressort, arrête-toi, papa! Les installations sont habillées de rubans rouges et blancs; un panneau rappelle que jusqu’à nouvel ordre, la place de jeux restera fermée. »

Que dire de plus? J’ai fait un beau voyage par procuration, comme j’en ai fait tant en lisant, j’ai aimé cet auteur, ce papa, cet homme qui avec beaucoup de modestie et de respect énonce ses doutes, ses bonheurs, ses inquiétudes et l’amour infini qu’il a pour ses filles, ses deux petites maîtresses zen.

Beau récit, et large piste de réflexion.

 

« Les vies de Chevrolet » – Michel Layaz – éditions Zoe

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« La coupe Vanderbilt

Che-vro-let! Che-vro-let!

Articuler ces trois syllabes est pour un Américain un plaisir aussi savoureux que de glisser dans sa conversation les mots C’est la vie, Femme fatale ou Chardonnay. À l’automne 1905, parmi les amateurs de sport automobile, le nom de Chevrolet n’est plus inconnu. Loin de là. Le 20 mai de la même année, dans le Bronx, le vent et la poussière, Louis a déjà marqué les esprits. »

Si on m’avait dit un jour qu’une histoire liée à la voiture me captiverait, je n’y aurais pas cru. Et pourtant voilà, c’est fait. J’ai rencontré Louis Chevrolet et comment ne pas l’aimer? Comment ne pas le suivre dans sa vitalité créative, dans sa passion, dans cette vie, ces vies intenses et mouvementées…

635px-Chevrolet_brothersD’abord, l’écriture de Michel Layaz est à l’image de la vie de son personnage, très vive, dynamique et précise, sans manquer d’humour. En 126 pages, il dresse le portrait de Louis, qui né en Suisse en 1878 grandit en Bourgogne où il sera réparateur de vélos. C’est à Paris que son parcours croise celui des automobiles qui l’emmèneront jusqu’en Amérique, avec une partie de sa famille. Il sera un  pilote acclamé des foules. Il dessinera, concevra, construira, et créera la marque Chevrolet. Photo de Louis et son frère Gaston en1910.

Première femme au volant:

« Assis dans son fauteuil en cuir, Louis rêvasse. Plus d’une année a passé depuis le mariage. Il se revoit conduire nonchalamment à travers les rues de New York, fier de son costard taillé sur mesure et de sa moustache au poil près. Devant le Flatiron Building, à trois cents mètres de l’Église catholique de St-Vincent-De-Paul, il s’arrête, prend place sur le siège du mécanicien et donne le volant à Suzanne. En avant la belle. À toi les commandes. En robe de mariée, sa traîne en paquet derrière le dos, Suzanne relève le défi. Elle sera l’une des premières femmes à posséder en Amérique le permis de conduire. »

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Et ici s’arrête ma présentation. Je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture, vous y gagnerez en surprise, vous serez épatés par cet homme qui m’a vraiment plu. Cette histoire est ébouriffante par la vitesse fulgurante de la vie de Louis sous la plume de Michel Layaz. On ajoute à ça toute une époque si bien relatée, celle de l’avènement de la voiture et de la vitesse, et la société américaine à l’aube du XXème siècle.  Louis, personnage si romanesque, impétueux, curieux, obstiné et bon, mène le bal sans qu’on s’ennuie une seule seconde. Ce petit livre se dévore, à toute vitesse mais sans en perdre une miette. Encore un livre des éditions Zoé qui ne me déçoivent jamais. 

« Chaque soir, Suzanne dépose un baiser sur les paupières de son mari. Dans un souffle, elle murmure le prénom et le nom de l’aimé. L’après-midi du 6 juin 1941, enfoncé dans son même fauteuil en cuir, Louis appelle Suzanne. Les yeux mouillés, la voix et l’esprit étonnamment clairs, il lui dit: J’ai manqué peut-être de chance. Ce seront ses dernières paroles. Pressent-il que plus personne, ou presque, ne se souviendra de lui ? Il y a eu Louis et il y aura Chevrolet. »

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Ce livre inattendu, vif, sensible et attachant est un vrai joli coup de cœur !

Les éditions Zoé, ma découverte suisse.

J’ai lu ce matin ce texte rédigé par l’éditrice et directrice des éditions Zoe, Caroline Coutau, sur le site Heidi.News

https://www.heidi.news/articles/il-faut-sauver-les-livres-l-actualite-vue-par-caroline-coutau-directrice-des-editions-zoe

Cet appel à soutenir l’édition, les écrivain-e-s, la littérature m’a touchée, et Caroline Coutau a accepté que je relaie son inquiétude.

L’article contient de nombreux liens à explorer. 

Ce petit post a pour but de soutenir cette belle maison d’éditions à laquelle je dois de très beaux moments de lecture ces derniers mois, « La voisine »,  « Le graveur », « Neiges intérieures » ou « Il est temps que je te dise » lu dernièrement, splendide et bouleversant récit. Qu’une telle éditrice risque de mettre la clé sous la porte, ça me chagrine. Son travail consiste à soutenir des artistes, à proposer des textes qui, à mon point de vue, se démarquent. Les éditions Zoe ont une vraie personnalité et existent depuis 1975. Comme je ne peux pas faire autre chose que lire les parutions Zoe, donner envie de les lire, et en parler…Rendez-vous sur leur site : https://www.editionszoe.ch/

Vous pouvez lire mes chroniques si ça vous tente, mais surtout lire les livres dont elles parlent . Dans tous les cas, il est bon de rester curieux, d’aller explorer hors des sentiers battus, et les éditions Zoé sont un lieu à visiter, c’est sûr.

Je profite de ce moment pour remercier Nelly Mladenov qui m’a permis cette belle découverte. Merci Nelly ! 

« Rebecca de Winnipeg » – Anaïs Hébrard, éditions de l’Aire

« La disparition

Le Matin

Mardi 11 décembre 2001

Vous vous souvenez certainement de la jeune aventurière dont nous vous rapportions les frasques lors de la dernière fête nationale, à Altdorf. Eh bien, elle s’est tout simplement volatilisée, aux dires de ceux qui se sont fait passer pour ses grands- parents. On se demande ce qui a pu passer par la tête de cette jeune délinquante pour qu’elle disparaisse ainsi sans laisser de traces.

Aucune reconnaissance pour ces retraités aux revenus modestes qui l’avaient généreusement prise sous leur aile en se faisant passer pour des proches, afin d’éviter son incarcération. La police suppose qu’elle serait retournée en Bosnie, son probable pays d’origine, ou qu’elle serait victime d’un trafic de prostitution en lien avec la mafia moscovite. »

Un OLNI ! Comment parler de ce livre extrêmement original, pas tant par sa forme – une construction à voix multiples – que par le sujet, par l’héroïne essentiellement, et puis, et puis, c’est une histoire dingue, voilà, si je devais résumer, je dirais ça comme ça, inracontable, des passages parfois difficiles à lire parce qu’il y a des parlers surprenants, parce que le propos est totalement délirant, sauf pour Rebecca…

Mais qui est cette Rebecca de Winnipeg ? C’est une jeune fille amish du Manitoba, atteinte de la maladie du sirop d’érable… Ah ! Cela vous fait le même effet qu’à moi ? C’est quoi cette maladie fantaisiste canadienne ??? Quand j’ai lu ça, sottement j’ai ri, et pourtant cette maladie existe bel et bien, même si ce nom est plutôt drôle, c’est une maladie héréditaire très grave. Je vous mets un lien ICI pour en savoir plus .

Quoi qu’il en soit, ce livre est une sorte de road – book qui va mener Rebecca du Manitoba à la Suisse. Alors que la jeune fille, muette par choix – autant que faire se peut –  va être mariée à Isaac Le Bègue ( ça fait rêver, hein ? ) La veille du mariage, sa grand-mère, Gram Léa, va lui offrir un fer à bricelets en fonte, souvenir de sa Suisse natale, sur lequel, en médaillon, est représenté Guillaume Tell – enfin il paraît que c’est Guillaume Tell -… Et Rebecca va s’enflammer pour ce prince et alors se lancer seule sur les routes et l’océan pour le rejoindre, l’épouser et devenir reine de l’Helvétie. Oui, rien que ça…L’histoire se déroule dans ce début de siècle.

J’admets que j’ai eu du mal à lire certains passages, à cause d’une part de certains parlers – comme celui de cette femme française – de Tignes – dans sa Mini-Comtesse (elle vit dedans, attendant pour se poser de trouver le bon endroit pour enterrer son homme, plié en quatre bien congelé dans la glacière…)

« Moi tourne en rond grand rond est-ouest. Et quand moi trouverai le lieu idéal, m’arrêterai, creuserai le sol, pffff c’est dur, et déposerai mari à moi dans sa sépulture où restera en m’attendant. Personne délogera lui pour faire de la lumière dans sa cahute. Qu’est ce que moi en ai à foutre que les gens soient dans le noir ! Même les marins, m’en fous qu’ils se cassent la gueule contre les rochers, quand le phare en panne, électricité paf y-en-a-plus. Moi, bien au chaud dans ma cabane, mari bien au frais dans son trou, parfait-tout-bien, primus-plus. Faim, Vous? Miko dans la glacière, primus plus ils sont, miam c’est bon. »

comme les bavardages de tante Esther qui inverse certaines consonnes…et avale les syllabes

 » Tante Esther,  je t’entends me rire au nez quand je m’enfuis au bout du jardin et parler comme tu parles, à toute vitesse et en avalant les lettres. Et c’est encore pire quand tu manges les chewing-gums que tu caches dans tes poches. Hier, tu es passée sous ma fenêtre. « Eh, je reviens du bain, j’crois qu’c’est l’dernier d’la saison, la rivière, y disent qu’elle est ‘tit peu fraîche, y rigolent ou quoi? C’est l’Ancratique, c’te rivière ! Rien que l’orteil, t’as quasi pus de couenne dessus et c’est comme si l’ongle y s’décolle ! »

-Si t’as l’courage, tu f’ras une ‘tit’ trempette après la cérémonie du mariage, Reb, et, hum, tu s’ras douce comme un lapin pour passer au lit avec Isaac. J’oulbie toujours, t’sais pas nager. Tu remont’ras ta robe et tu t’tremp’ras jusqu’aux cuisses. Ça s’ra déjà pas mal. Ah, mais y a les cailloux, ils sont couverts de mousse, c’est la patinoire ! Zip, plouf, au fond ! Ta robe, elle f’ra un lampion au d’ssus de l’eau et toi, tu s’ras en dessous. Tu parles d’une blague ! Elle est où la mariée? Au fond d’lit…d’la rivière ! hahahah !

« Je suis Rebecca et je dois me marier avec Isaac le Bègue. »

ou simplement des délires de Rebecca parfois difficiles à suivre, ainsi quand elle parle avec son Guillaume (Tell )

« Je ne parlerai pas. Je ne parlerai pas. Guillaume, je te déteste. Tu es un salaud. Voilà. Mais j’arrive. Tu n’as pas intérêt à me dire que j’ai tardé parce que demi-tour. Une ferme. Une église. Des vaches. Des nuages qui ne racontent rien. Pas un seul edelweiss ni la moindre gentiane. Le plouc, à côté de moi, n’a pas intérêt à me causer. Ni à me toucher, même s’il est jeune et joli garçon. De toute façon, je n’ai plus rien à vendre. Je rêve ou il chante? Une connerie de plus à entendre. Hein ? Il yodle? Quelle horreur ! Non, il me chante le chant de la nation, si je comprends quelque chose à son charabia. Il m’explique que c’est l’hymne. Ô Canada…mais non idiote, il te chante l’Helvétie. [ superbe tirade bien bien virulente ] Sale petit pays encaqué de déjections dont je vais être la souveraine. Et l’autre plouc qui me demande où je vais. Mais je suis la reine, bordel. Une reine, ça va où, à ton avis? Ça va se faire défoncer à Londres, sur un trône couronné d’une saleté de patère? Non. Ça va à la capitale. Voilà. »

L’ensemble est vraiment d’une telle fantaisie, parfois absolument désopilant, très cru, très trash, comme le chapitre éblouissant « De Winnipeg à Montréal » avec le si brave routier. Au téléphone avec sa copine Marylène

« […]On a encore fait un arrêt. J’étais parti me payer un sandwich. J’reviens. Elle avait arraché toutes mes bonnes femmes. J’ai piqué ma crise, j’ai hurlé qu’elle avait pas à faire ça, que c’était quoi, qu’elle était jalouse ou quoi, que si elle s’imaginait être comme chez elle dans mon GM, elle se trompait, qu’elle m’faisait chier avec son regard à la Schwarzenegger dans Terminator, que moé, j’me sentais troué par son regard de lynx et que j’lui souhaitais que son Guillaume la troue bien profond pour qu’elle regrette toute sa vie de se trimballer le museau de cet épais encastré dans sa couenne. Là-dessus, j’lui ai jeté son sac à la face et j’ai sacré le camp.

-…

-Imagine, comme d’accoutumé, j’ai refait un u-turn au bout de dix miles. Y’avait du trafic. J’ai prié pour que ça avance vite.

-…

-Oué, j’ai prié. Moi qui prie pu depuis longtemps, c’est r’venu t’seul. J’ai crié dans mon truck: « Bon yieu de marde, tu les bouges ces chars qui m’font chier et tu me retrouves ta servante bénie entre toutes les chiennes et j’te jure de plus jamais tapisser mes portières de pinups et de boire que de l’eau ! » Enfin, j’suis arrivé au but. Elle avait disparu. J’ai pleuré comme les chutes du Niagara. J’ai même renvoyé. Mais j’savais que c’était fini.

-…

-Comment veux-tu que j’la retrouve? J’sais même pas comment elle s’appelle ! »

ou la rencontre avec Latifa 

« -Eh fille, pisque tu te soucies de tes bottes, tu peux bien te soucier de toi, non? T’appelles comment?

-Rebecca. Je suis Rebecca de Winnipeg.

-Ouaille, ben moi alors je suis Latifa, Latifa à la jambe de bois. De Gibraltar.

[…] »

Et le bordel des Freaks

« […]Heureusement, j’avais pas les légitimes sur le dos, vu que les gars qui venaient me voir, c’était des célibataires frustrés ou des missionnaires de la métropole en manque de quéquette. Bon, j’en ai eu vite ras le bol. Je suis retournée à St John’s, où, peu de temps après, il a fallu me niquer jusqu’à la cuisse. C’est le chirurgien qui m’a parlé d’un de ses potes qui voulait ouvrir un bordel spécial. Le bordel des Freaks, le bordel des monstres, quoi. Peut-être que je pouvais intéresser son copain rapport à ma grosseur et ma fausse guibole.

Tu veux dormir, p’têt’?

-Non, racontez. »

Lire la genèse de ce bordel est un sacré bon moment, encore quelques chapitres dantesques, je vous le garantis !

Au fond il est si triste le destin de Rebecca. Elle va rencontrer de braves gens et d’autres pas très fréquentables, mais elle est désarmante et sans le vouloir déstabilise complètement son entourage, le routier en particulier qui en quelques centaines de kilomètres va être si ému, si bouleversé, et même si transformé par la gosse. Quelques chapitres sont les notes du journal de Lise Landry, médecin de Rebecca à  Winnipeg; malgré la consigne de son chef –  ne pas s’attacher aux patients – elle ressent pour Rebecca une affection évidente.

« 27 juillet 1984

Post-it : Pffff, ce qu’elle m’a manqué quand elle est partie.

Rebecca est partie ce matin, avec son sac poubelle. Ils sont venus la chercher, Léa et Amos Lapp. Les parents étaient aux champs, comme d’hab’. Léa m’a donné des whoopies au chocolat dans un petit panier, Amos m’a bénie. Rebecca n’a rien dit. Je lui ai donné mon adresse et mon n° de tél. Elle n’a rien dit. À partir du moment où elle a su qu’elle allait partir, elle s’est tue et plus moyen de discuter avec elle. Je lui ai sorti un chapelet de gros mots pour la faire rire, rien. Je sais que cette petite fille est intelligente, qu’elle parle au moins trois langues, qu’elle a l’oreille musicale et qu’elle est gourmande mais si je ne l’avais pas côtoyée et observée pendant tous ces jours, si je n’avais pas eu des fous rires avec elle, si je ne l’avais pas entendue raconter Dallas en détail avec les mimiques de tous les personnages ( Sue Ellen bourrée, quelle rigolade ! ), si elle ne m’avait pas cassé les oreilles avec L’apprenti sorcier, je croirais avoir quitté une débile muette. »

Car comment ne pas ressentir de la compassion et une amitié pour cette jeune fille déroutante ? Malade, oui, et les gens l’ignorent. Malade et née et élevée chez les amish, ce qui je suppose n’arrange rien.

Parmi les passages à la fois très très drôles et en même temps bouleversants , ceux durant lesquels Rebecca délire, se lâche en grossièretés, puis tout à coup, ça retombe en mélancolie et contrition…

« Tu ne vois pas que je crève de trouille Et ça me tord les boyaux alors pourquoi tu dois ouvrir ta grande gueule pleine de merde et de sciure. Non, chiure. Tu veux savoir où j’ai appris ça? Avec Esther, avec les Anglais, avec la radio du fond du jardin, avec la télé de Winnipeg, au bordel des Freaks. Et je les pense, et je les dis et je les répète et je les mâche et je les re-répète encore et la vérité vraie c’est que même si je dis trou du cul de Dieu à la chiotte de fuck you, il ne se passe rien, rien de rien de rien de rien de rien. Ta saloperie dégueulasse de malveillance merdeuse ne nous rend pas sourds. Ton putain-pourri regard de fouine ne nous crève pas les yeux. Rebecca, arrête ça tout de suite, l’avion va exploser et partir en pluie. Mon Dieu chéri qui efface tout même les vilains mots, faites que l’avion se pose. Pardon, pardon, Amos, efface, efface. Je n’ai rien dit. Tu mens. Je n’ai pas dit de mots sales. Tu mens. Laisse-moi tranquille, je t’en supplie, laisse-moi tranquille, je ne dirai à personne que tu as tapé Léa, pardon, Amos, pardon. Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse efface mon péché. Pourquoi mon voisin me parle-t-il? Ta gueule, le voisin con à la noix, Rebecca, ne recommence pas. Sois gentille. Ou alors va manger du savon dans les toilettes. Je ne parlerai pas. Je ne dirai rien qui ne soit… »

Enfin, rien de mieux pour parler de ce roman qu’une petite conversation avec son auteure, personnage je pense peu banal également. Une belle rencontre une fois de plus grâce à un livre. Sinon, Rebecca préfère la bande-son de Fantasia à l’hymne helvète…moi aussi, alors je vous propose Bach, toccata et fugue en ré mineur

Donc demain, Anaïs Hebrard se raconte et nous parle de Rebecca et sa galaxie.

« Violence » – Claudio Ceni – éditions Infolio/ Littérature

violenceUne amie suisse, Martine, m’a offert ce roman écrit par un ami fin 2015. Je l’avais bien entamé ( la moitié ) quand des préoccupations personnelles m’ont interrompue pour un passage à vide plus global concernant mon rythme de lecture. Parfois, j’abandonne un livre simplement parce qu’il ne m’intéresse pas, mais parfois aussi parce qu’un livre a son heure. Et il a fallu un an pour que l’heure de « Violence » sonne.

J’ai repris le livre là où la carte amicale de Martine s’était glissée car je n’avais rien oublié des 200 pages lues en 2015 ( ce qui est plutôt un bon signe incitant à la reprise, non ?)

Et j’ai retrouvé Tony Suter, quadra déstabilisé avec son cabinet de consultant en déclin, son couple à son point de rupture, ses relations en déliquescence avec Matteo et Teresa, ses deux enfants. Il ne se sent plus en phase avec sa vie paisible et confortable, dans sa maison cachée dans la nature aux abords de Genève. Quand un jour le visage d’une jeune femme en pleurs, Jeanne, le capte sur l’écran du téléviseur. Une entreprise importante va fermer et Jeanne y exerce son métier de psychologue du travail. Tony décide de se rendre sur les lieux où les salariés tentent de se défendre en manifestant; mais bien sûr c’est Jeanne, qui l’a fasciné, qu’il est venu voir. Ce roman conte une histoire d’amour fulgurante, la renaissance d’un homme encore jeune mais déjà fatigué, sans beaucoup de convictions, désabusé et quelque peu indifférent à ce qui l’entoure. C’est Jeanne et l’amour découvert enfin qui vont le ramener à la vie dans ce qu’elle a de plus essentiel. Mais ce serait peu dire de résumer à cela ce livre, puisqu’il est aussi question de notre monde tel qu’il va, ici et maintenant, ce n’est guère réjouissant ( euphémisme ), mais ça je pense, nous tous ici le savons.

file4681237005651C’est essentiellement du monde du travail, soumis aux puissances financières et aux actionnaires dont il est question, l’entreprise, la puissance de l’argent, la compromission et le cynisme. Tout est passé sous la plume impitoyable de Claudio Ceni à travers les scènes avec le DRH indien par exemple, qui sous une apparence respectueuse et impliquée dans la souffrance de ses collègues, eh bien…reste un DRH:

« Ces gens sont admirables, vous savez, dit le DRH, mais nous avons en face de nous une force qui nous dépasse. Une force anonyme et véritablement violente. Je n’aurais jamais pensé que nous en arriverions à ce que l’une d’entre nous tente de se suicider. je continue à essayer d’y croire, mais je vous avoue que je me sens un peu dépassé par les événements. »

C’est cet aspect là du livre qui m’a le plus intéressée je dois dire, parce que sans doute moins commun que l’histoire d’amour. Et puis aussi les relations de Tony avec ses enfants, Matt le gamin de 12 ans surdoué et Teresa, l’adolescente perturbée. Ou l’absence de relations plutôt, tant Tony est en déshérence et centré sur cette dépression qui le dévore peu à peu.

L’écriture est fluide, agréable, et l’ironie se pointe parfois au détour d’un dialogue. Jeanne et Tony sont fous amoureux, mais néanmoins en désaccord dans leur vision de l’actualité, de la société, de la politique et des gens aussi. Leurs conversations sont des démonstrations qui tentent de convaincre l’autre, mais on sent bien la différence de point de vue, peut-être bien lié à la différence d’âge ( Jeanne est plus jeune ), à leurs métiers et à leur mode de vie.

« Paranoïa. Je sens venir la dispute politique, soupire Tony, décontenancé par la tournure que prend la conversation. On parlait de toi.

-De quoi d’autre ? C’est la même chose.

-Ces boîtes ont aussi fait notre prospérité. un petit pays montagneux, sans accès à la mer, pas de colonies à piller, deux tiers du territoire inhabitables. Sans nos multinationales, sans l’esprit d’entreprise de ce pays, on ne serait encore qu’une contrée reculée, peuplée de paysans faméliques et de mercenaires…

-Y en a point comme nous, c’est ça ? dit Jeanne avec un sourire narquois.

-On s’en sort pas trop mal.

-Mais à quel prix? demande-t-elle à voix basse. »

Claudio Ceni par la voix de ses personnages dénonce donc aussi le mode de fonctionnement de son propre pays ( que je connais très peu, je n’y suis allée qu’un été encore bien jeune ) et qui a aussi ses pauvres, ses junkies, ses clochards, qui a ses marges pas plus glorieuses que les nôtres.  Et puis l’argent toujours, qui pourrit tout ( ce en quoi je suis totalement d’accord avec lui ) .

Reste sur la seconde partie du roman l’amour entre Tony et Jeanne, qui transfigure cet homme. Il retrouve un contact avec ses enfants. J’ai beaucoup aimé Matteo, son intelligence, sa finesse; il sert je pense de porte-voix à l’auteur sur de nombreux sujets :

« Alors que Teresa leur rapportait ces propos, Matteo exprima son point de vue en adoptant une voix féminine, au ton béat de publicité télévisuelle:

-Quand j’ai fini ma journée, que j’ai pris mes trois repas équilibrés, composés d’au moins cinq fruits et légumes quotidiens, que j’ai bu mon litre et demi d’eau dégueulasse et hors de prix, parcouru mes dix mille pas recommandés, et que je me suis privée d’alcool, de tabac, et de tous les réconforts possibles, je vais me coucher pour mes huit heures de sommeil indispensables. Alors je suis contente de moi et…j’ai envie de sauter par la fenêtre, avec l’impression que la vie n’est plus qu’un vaste camp de rééducation… »

C’est une réplique que j’adore parce qu’elle dénonce une des choses que je trouve éreintante dans notre société, à savoir un mitraillage d’injonctions qui se voudraient bienveillantes pour nous, pour la planète, mais qui nous infantilisent, nous donnent un sentiment de stupidité, de honte, de culpabilité. Et qui ainsi laissent la main à d’autres qui pensent à notre place, et en profitent pour faire de l’argent.

Pour finir, ce livre est triste mais pas désespéré, bien construit et intelligent.