« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo:

« Notre-Dame-des-Démolies » – Olivier Vonlanthen, éditions La Veilleuse

La citation d’Antonin Artaud qui ouvre le livre:

L’angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connait pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie. »

Ce n’est bien sûr pas un hasard, ce choix d’Antonin Artaud en préambule à la vie de Marthe. Marthe et son destin tragique, Marthe la pieuse, Marthe pauvre et dévouée toute entière à son travail.

Et quel choc de lecture. J’ai ouvert ce livre et l’ai lu d’une traite, puis je l’ai lu une seconde fois. La littérature ne cesse de se renouveler, quoi qu’on en pense. Chaque voix – ou presque – est unique, et celle de cet auteur m’a vraiment éblouie et bouleversée. Ce fut un moment intense, cette rencontre avec Marthe et cette écriture d’abord pleine de poésie et puis d’une force et d’une justesse impressionnantes. Qu’on se comprenne bien quand j’emploie le mot « poésie », c’est la poésie à la façon d’Antonin Artaud. La plus adaptée au sujet.

Car Marthe est atteinte de troubles psychiatriques. Le début du livre, en une longue phrase de 16 lignes la décrit assassinant sa patronne à coups de couteau. Et je vous le dis comme je le pense, cette phrase est extraordinaire, elle commence par:

« Un, la lame effilée qui brille au soleil… »

puis une autre phrase de 26 lignes qui finalise l’assassinat non sans difficultés et c’est tellement saisissant que j’en suis restée figée un bon moment avant de poursuivre. A la suite de quoi, Marthe sera internée après s’être dénoncée à la police par téléphone:

« Elle compose le numéro de la police. Il est dix heures trente, de l’autre côté, là où le temps ne s’est pas encore arrêté comme ici. Un homme décroche, et Marthe, sans vraiment attendre quoi que ce soit, sans même dire qui elle est et avec cette voix toujours un peu hésitante, venue au bord des lèvres avec difficulté, elle annonce:

« Venez vite, j’ai tué Madame. »

La vie de Marthe, la bonne à tout faire depuis son jeune âge, est une vie de servage ou de servitude en tous cas, au profit de bourgeois pas forcément méchants – car Marthe travaille bien – mais au mieux indifférents à la vie de cette femme -. Le livre commence par la fin du parcours de Marthe, on remonte de 1968 à Montpellier jusqu’à 1949 à Uebersdorf, en passant par Fribourg, Rabat et Matran, tous les lieux où Marthe travaillera pour les autres. Rabat:

« Marthe avance les yeux au sol. Elle rit de son ombre qui semble effacée, du bruit de ses pas qui claquettent sur le trottoir, de sa silhouette lourde dans les vitrines et du halo de chaleur qui semble l’entourer. Elle se sent comme un corps étranger dans la blancheur nacrée de Rabat, se ferait-elle expulser hors de ce pays juste là, maintenant, comme un buisson sec emporté par le vent, qu’elle ne s’en étonnerait pas. […]. Comment une dame de compagnie suisse s’est-elle retrouvée nounou d’une famille de diplomates iraniens au Maroc? Il est bien sûr question quelque part de survivre, de faire ce qu’elle sait faire, Marthe, c’est-à-dire se mettre au service de. »

Ce qui est tellement frappant et fort ici, c’est l’écriture absolument éblouissante qui jamais ne cède à un pathos bête, mais nous immerge dans la vie de cette femme fragile, consciencieuse dans son travail, un point d’honneur de bien faire, l’écriture soignée, sensible, lui rend hommage . Plutôt silencieuse, mais efficace, jusqu’au meurtre final à Montpellier. C’est une sorte d’aboutissement fatal à sa vie de servitude consentie si ce n’est choisie – elle ne la conçoit sans doute pas sous cet angle, Marthe, sa vie; elle se rend utile et cette vie alors prend un sens, en travaillant pour les autres – . Certes une vie, mais sans amour, sans attention, enfin en tous cas c’est ce qui m’a marquée et rendue triste pour elle. Une immense solitude et bien peu d’amour, voire pas d’amour du tout.

Comment peut-on vivre ainsi? Comment l’indifférence aux problèmes de Marthe – ne rien voir, c’est pratique – a pu être tolérée par son entourage, ces gens auxquels elle se dévoue. Marthe, elle, voue un amour inconditionnel à la vierge Marie, et c’est son soutien, sa compagnie, le peu de joie de sa existence. Marthe la pieuse.

Franchement, je n’écris pas bien plus, j’en ai encore les larmes aux yeux, de cette lecture; que je referai j’en suis certaine, pour mieux rencontrer Marthe. Quant à son entourage là on comprend très bien: différence de classe sociale, différence donc d’éducation, et surtout, surtout: indifférence terrible. La fin, Marthe dans une chapelle pour prier la Vierge :

« Elle ne sait pas exactement ce qu’elle a imploré, mais on lui a répondu, alors elle cherche au fond d’elle un merci qui ne vient pas. Elle pense à la petite Vierge du Kessiholz, à sa mère qui serait fière. Elle veut revenir au réel, courir à la maison pour maintenir à jamais contre elle cette sensation nouvelle, délicieuse, ce glissement de perles et d’or apaisant tout. Ses yeux se révulsent, son corps tout entier se cabre. Elle s’effondre ici soudain, dans sa grotte à elle où la douleur s’est tue, seule avec sa Vierge à elle, dans une apocalypse douteuse et délirante qu’on appellera pour Marthe, pour sa vie vécue et à venir, l’assomption de Notre-Dame- des- Démolies. »

Je vais relire je crois une ou deux fois ce texte époustouflant. Découvrir une plume comme celle-ci, c’est un bonheur infini, celui de savoir que les écrivains existent encore, que certains se penchent sur des sujets et des personnages comme cette bouleversante Marthe, qu’on peut être saisi à la gorge par un livre encore et encore.

Merci aux éditions La Veilleuse qui m’ont enchantée et émue avec  « Les arbres ici parlent aussi l’arabe » de Usama Al Shahmani, et qui viennent de me bouleverser avec « Notre-Dame-des- Démolies », plus beau titre que ça pour ce texte, il n’y a pas. Pour finir, vous dire que si ce roman était adapté au cinéma, c’est avec le visage de Yolande Moreau que surgirait Marthe.

 » Les arbres ici parlent aussi l’arabe » – titre allemand : « In der Fremde sprechen die bäume arabisch » – Usama Al Shahmani, traduit par Lionel Felchlin, éditions La Veilleuse

« L’arbre de l’amour

Le mot « randonner », je l’ai entendu pour la première fois en 2002. C’était en mai, peu après mon premier anniversaire en Suisse, quand j’ai fait la connaissance de Mme Wunderlin, la tante de Bilal, mon colocataire au foyer pour requérants d’asile. Elle passait rendre visite à son neveu, un jeune Irakien arrivé en Suisse en 2001 -six mois avant moi. Cette femme, la cinquantaine, ressemblait aux Suissesses, elle était svelte, maquillée discrètement, vêtue simplement, elle savait donner une importance et un charme particuliers aux choses qu’elle appréciait. Mais quand elle évoquait ses vagues souvenirs et son enfance perdue à Bagdad et El-Qurnah, une petite ville du sud de l’Irak, la tristesse cachée dans ses yeux noirs trahissait ses profondes racines irakiennes. »

Je n’ai pas pu raccourcir cette introduction qui déjà à elle seule dit le sujet, présente le cadre, et puis immerge dans une écriture magnifique ( traduction de même) qui m’a portée de page en page par sa douceur, sa finesse, dans la mélancolie du narrateur, qui jamais ne sombre dans la noirceur. Le camp de réfugié:

« Quelque temps plus tard, j’ai repensé à cette marche sans but. J’étais déprimé, la place manquait, le reste aussi d’ailleurs. Chaque résident du foyer bloquait le passage, tout le monde s’en plaignait. Mais j’avais bien le droit d’aller marcher, je me suis dit.

Je n’étais pas équipé pour une balade en forêt. Je n’avais qu’une paire de chaussures « de loisirs ». Je n’ai appris ce terme que plus tard. En ce temps-là, je ne savais pas que chaque paire de chaussures appartient à une catégorie, en Suisse. »

Quel magnifique texte. Usama a fui l’Irak pour trouver refuge en Suisse où il entame une procédure d’asile. Puis il apprend que son frère Ali, resté à Bagdad, a disparu. Le jeune homme rempli de chagrin, de peur, d’inquiétude, va trouver un refuge en marchant en forêt, et ce sont les arbres avec lesquels il va se familiariser – comme à la marche -, ce sont ces arbres, ces chemins, la nature et ses possibilités d’évasion qui vont l’amener au bout de sa quête de « guérison ». Car Usama, bien que son épouse l’ait accompagné, reste sur l’image de son frère Ali disparu, et de sa mère emplie de chagrin et Usama est empli d’inquiétude.

Usama parle de sa grand-mère:

« C’était sa manière d’être. Elle ne justifiait jamais rien. Même quand elle parlait d’elle-même ou de ses sentiments, elle s’en sortait avec peu de mots. Elle était analphabète, fille d’un paysan originaire d’un village proche des vestiges de Babylone. Au début du XXe siècle, l’école qu’elle aurait pu fréquenter n’existait pas encore, elle tirait sa sagesse de sa grand-mère et de son père. Elle me racontait de merveilleuses histoires de déserts et de héros qu’elle avait le don de rendre vivants. Ma grand-mère a représenté pour moi la première source de savoir. »

Ce sera grâce a ses marches en forêts, grâce aux arbres, aux chemins de campagne qu’il trouvera un certain apaisement. Quitter son pays natal, fuir la guerre en laissant une part de soi et de sa famille, aborder le monde occidental, la Suisse, y demander l’asile  – une pièce de théâtre qu’il a écrite l’a obligé à fuir l’Irak – , tous ces événements font de lui un être fragilisé, souvent triste, même s’il combat l’abattement.

« J’étais dans une forêt entre Amriswil et Romanshorn. Je ne sais plus exactement comment le lieu s’appelait. La plupart des arbres étaient nus, le soleil brillait à travers les branches et faisait des feuilles mortes une mer étincelante. Le son de mes pas m’apaisait et la distance entre ma peur et moi augmentait à mesure que je m’approchais de l’arbre.

Chaque jour la forêt m’enseignait quelque chose de nouveau. »

Ce seront réellement ses marches en forêt et les arbres qui lui apporteront une forme d’apaisement, moins de sentiment de solitude. Les arbres, comme le dit le titre parlent aussi l’arabe, ils parlent au cœur et aux émotions, ils sont là, plantés et penchés sur Usama sur les chemins.

Quel livre touchant…Un récit autobiographique douloureux et tendre à la fois, une histoire que je trouve vraiment représentative de ce que peut être l’exil – enfin je le pense -, la douleur à apaiser vaille que vaille, et le choix de résister, écrire encore, et marcher, et recevoir en soi la force calme des forêts, des arbres, des amis silencieux et bienveillants, les recevoir comme des âmes sœurs. Je sors de cette lecture emplie de sensations, celles que je connais déjà des bienfaits de la marche et de la marche en forêt en particulier. Usama, lui, a besoin de résilience, mot galvaudé mais qui ici a son sens le plus fort, et ce seront ces arbres et les sentiers qu’il va parcourir qui vont l’aider, en l’éveillant je crois à une autre manière de considérer le monde, et la vie. À propos de la langue et de son usage:

« Je préfère m’exprimer en arabe lorsque j’écris sur la patrie. Bien que mon quotidien se déroule principalement en allemand et que l’arabe soit quelque peu passé au second plan, cette situation a l’avantage d’avoir créé une certaine distance avec ce sujet, comme à travers un voile délicat.

Mais quand je n’ai pas entendu un mot de dialecte du sud de l’Irak pendant des semaines, je vais en forêt déclamer des mots, je les prononce comme mes parents et mes grands-parents. Je savoure ce rythme lent qu’on a là-bas. « 

Je ne dis rien de ce qui concerne ses échanges avec sa famille, au téléphone quand c’est possible, et cette quête d’Ali qui fend le cœur. Souvenirs, mélancolie et marche en forêt, l’écriture de Usama Al Shamani est d’une infinie poésie et ce livre m’a profondément émue et touchée. Je vous invite vraiment à lire ce texte tellement beau, fort, intelligent. Un bijou.

Il est clair que ce bref article ne dit pas tout, mais je préfère m’en tenir à ce que j’ai ressenti.

Un gros coup de cœur rempli d’émotion.

Absence, vacances !

J’ai cherché désespérément une chanson suisse…mais bon, on fera sans, je n’ai pas trouvé; mais oui, je pars donc pour une grosse semaine en Suisse, où je vais retrouver mon fils et où j’espère voir mon amie Martine ! Visites prévues de quelques villes, mais surtout la montagne, les lacs, les paysages. Par ailleurs la Suisse a des maisons d’éditions de très haute qualité, comme les éditions Zoe, les éditions de l’Aire, que je vous conseille vivement si vous ne les connaissez pas. Il y en a d’autres. Je penserai à vous dans la fraîcheur de ce petit pays, en sirotant un verre de blanc bien frais (sans fromage, j’aime pas ça ) et en regardant le soleil se coucher sur le Léman du côté de Montreux. Je vous embrasse et à bientôt !

Allez ! J’ai trouvé Les orties…

https://youtu.be/WrDs0xEZ8O0?si=7slg4KAgi3RxwGb1

« Les petites musiques » – Roland Buti, éditions Zoe

 « Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil  pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore mais avec réticence et sans logique, comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines. »

Une lecture très émouvante, à la fois tendre et violente. Rocca, Dino Roccasecca, immigré italien, vient d’obtenir un permis de séjour de longue durée, et travaille, avec sérieux et passion aussi, dans une entreprise où il assemble des caméras. Il aime son travail, ce qui l’aide aussi à supporter le fait que la mère de son fils Ivo est morte à la suite de son accouchement. 

Un jour survient une femme blonde, qui descend  – ou plutôt qui en est éjectée brutalement – d’une auto . Voici Màša:

« Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Màša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.

-On m’a jetée. »

La vie de Dino avec Màša va ainsi commencer, et de cette union naîtra Jana, une enfant pas comme les autres, très proche de son frère mais bien moins « sage » que lui. Intrépide, elle l’entraînera dans les montagnes, dans les forêts, elle n’aime que ça et rêve de vivre en pleine nature. Jana, de deux ans plus jeune que son frère va être à l’origine de toute une suite d’événements perturbateurs. Et par ce biais, l’auteur, avec une grande délicatesse et beaucoup de pudeur aussi, parle d’un temps peu glorieux pour la Suisse sur le traitement des enfants « hors des clous » (pour parler avec délicatesse car Jana le mérite ).

C’est donc aussi l’histoire de Jana, fille libre et turbulente, fille indocile et intelligente. Cette histoire sera dramatique dans ce pays rigoureux, voire violent , sévère, sans indulgence pour les jeunes filles libres. Je pourrais vous raconter les escapades de Jana et Ivo, au lien si fort, vous parler d’Ivo, et de Rocca, ce père démuni, qui verra son emploi vaciller à cause des évolutions techniques et technologiques. Ses enfants jouent avec des rebuts de mouvements Colibri défectueux: 

« Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait de lamelles de métal qui vibraient. Ces mécaniques lilliputiennes parfaitement audibles à plusieurs mètres de distance étaient insérées dans de petites boîtes en bois peintes et illustrées, avec une clé de remontage pour tendre le ressort. »

Mais ce livre, au caractère très unique, vaut par sa narration, douce pour ses personnages, et très concrète pour une réalité si dure. Rocca, emploi perdu est plus qu’émouvant. C’est une des qualités de ce court roman: ne laisser personne dans l’ombre, chaque personnage a une place essentielle, les caractère sont pleins de finesse, c’est vraiment très très fort. On sent l’amour émerger de cette famille, monter en surface, avec des émotions très vives, quelles qu’elles soient, une vie de famille agitée de vaguelettes puis d’une lame de fond. Le lien entre Ivo et sa sœur est magnifique, si fort, si tendre, et par moments totalement désespéré face au monde réel. Ivo prend toute sa place vers la fin du roman, il est un très beau personnage, vraiment. Et si cette fin est triste, elle échappe au désespoir grâce à lui.

« Ivo a vu son père pour la dernière fois un dimanche matin dans la cuisine, le visage couperosé, les joues colorées et un regard plein d’incompréhension. Le vent mauvais de la crise avait aussi soufflé dans les montagnes du Jura. Les ingénieurs avaient pourtant longtemps affiché leur optimisme: la qualité supérieure de modèles uniques, le soin maniaque apporté au façonnage de la plus modeste pièce de leurs caméras, devaient s’imposer face aux appareils japonais ou américains moins chers et moins fiables. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence: la perfection n’était qu’un détail accessoire dans la vie économique. »

J’ai été littéralement envahie émotionnellement par cette histoire, dans laquelle on comprend comment un système peut détruire, et comment l’amour peut sauver. Je l’ai lu d’une traite, sous le charme triste et pourtant beau, puissant de cette histoire.

Volontairement, je ne propose aucun extrait parlant de Jana, elle est le cœur de cette histoire tendre et brutale et puis triste et lumineuse. Forte émotionnellement, un livre intelligent et sensible. Coup de cœur.