« Croc fendu » – Tanya Tagaq – Christian Bourgois éditeur, traduit par Sophie Voillot, illustré par Jaime Hernandez

« 1975

Des fois on se mettait à l’abri dans le placard quand les ivrognes rentraient du bar. Assis, cachés, les genoux collés, on espérait que personne ne nous trouverait. Chaque fois c’était différent. Des fois on n’entendait que des coups, des cris, des plaintes, des rires. Des fois la vieille venait nous rejoindre et nous enserrait dans son amour déchirant. Son amour si puissant, si lourd qu’il ressemblait à un fardeau. À l’époque, je savais que l’amour peut-être une malédiction. Son amour pour nous la faisait pleurer. Le passé se changeait en rivière qui s’épanchait par ses yeux. Le poison de l’alcool, porté par son haleine, emplissait la pièce. Elle nous agrippait en gémissant pour nous embrasser, embrasser les seules choses dont elle n’avait pas à se méfier. »

Dire que ce livre est bouleversant, c’est bien faible, déchirant, révoltant, on est plus proche du juste. Il faut pour cette lecture faire table rase de notre culture, ou presque.

C’est un livre cru, de chair crue, à vif et ravageur. Anticonformiste et violent. Mais beau, poétique et plein d’amour.

L’auteure dédie ce roman

« Aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats. »

Tanya Tagaq est une chanteuse de gorge inuit, mais une chanteuse punk quand même, et son premier livre se déroule dans le Nunavut. La narratrice est une toute jeune fille. Oublions donc tout de notre culture, et arrivons avec respect dans ce monde de glace et de magie. Un monde sensuel, par les sens de l’héroïne, qui n’a pas de nom:

« Les odeurs libérées par le dégel printanier soulèvent en nous un furieux besoin de mouvement. L’air est si propre qu’on peut flairer la différence entre la pierre lisse et la déchiquetée. Humer l’eau qui ruisselle sur l’argile.

L’odeur sucrée du lichen. Le lichen vert ne sent pas la même chose que le noir. Au printemps, on respire la mort de l’automne passé et la croissance de cette année; le lichen plus ancien apprend au jeune à pousser.

Le gel piège la vie, immobilise le temps. Le dégel les délivre. On renifle les empreintes de l’automne passé, la décomposition récente de tous ceux qui ont péri dans les griffes de l’hiver. Le réchauffement de la planète relâchera les odeurs les plus profondes, fera jaillir des histoires du pergélisol. Qui sait quels souvenirs enfouis se cachent sous la glace? Qui sait quelles malédictions? Les rumeurs de la Terre libérées dans l’atmosphère ne pourront provoquer que des ravages. »

Il faut venir sans arrogance dans l’univers de cette adolescente qui aime filles et garçons, qui aime prendre des risques, se jeter des défis, qui cultive aussi en secret des pouvoirs que je dirai chamaniques, en tous cas, elle sait absorber ce qui l’entoure et en avoir alors des visions chimériques et/ou prémonitoires. On lira ici des scènes hallucinées et hallucinantes de l’héroïne sous les aurores boréales.

« L’Aurore boréale enfle encore, revêt des formes de visages flous, omnipotents, salvateurs et assassins. ils se font plus nets, je vois des Tantes et des Arrière-grand-mères. Je vois des Ancêtres et des enfants à venir; les jeunes commencent à peine à se développer, à préparer leur âme pour la prochaine rotation de leur Périple terrestre. on met des millénaires à retourner sur Terre après la mort. La majesté de nos ancêtres m’arrache des larmes, je dis merci d’avoir la chance d’en être témoin. Mes larmes gèlent. Ma chaleur intérieure se met à brûler et le monde chavire. »

Avec beaucoup de pudeur, avec je trouve une volonté de ne pas faire de sensationnel, les violences faites aux filles, aux femmes sont ici comme une ligne constante, ténue et diffuse. Par contre, notre jeune fille traverse le livre emplie de colère, de désir de vie, de désir de risques, notre gamine insolente et téméraire nous immerge dans ces traditions inuits où les chairs, humaines comme animales se valent, où la nature est une entité puissante. J’ai marqué de nombreuses pages (24, 49 et plein d’autres ) que je préfère que vous lisiez vous-même, à cause de leur dureté, de leur crudité, à cause du fait que c’est difficile à assimiler côté estomac. Il est extrêmement difficile de parler de cette histoire absolument tragique qui quand j’ai terminé de la lire m’a laissé une étrange sensation de vide.

 »  Un garçon et une fille, je parle avec eux tous les jours.

Je suis pleine. Ils passent leur temps à me tirailler, à jouer avec moi, à me dire quoi manger. Souvent, ils veulent que je quitte ma conscience pour les rejoindre dans notre monde spirituel où on peut communiquer librement. On rit comme des petits vieux qui prennent le thé quand je leur tiens compagnie dans notre œil mental. Mes aînés sont dans mon ventre. Je les respecte et je les admire. Ils en savent tellement plus que moi. Personne d’autre n’est au courant tant ils remuent vite, comme des serpents dans mon ventre. Ce ne sont pas mes petits, mais mes égaux, mes guides. »

Je dirai la beauté parfois violente et crue de l’écriture, je dirai la finesse du regard sur l’adolescence et la féminité, je dirai le lyrisme des accès visionnaires sur la banquise, je dirai le goût de sang qui m’a envahi la bouche par moments, et la colère, l’immense colère que je ressens pour ce monde qu’on laisse – pire que ça qu’on aide à – mourir. Et la même intense colère pour ces moments durant lesquels une jeune fille, sur le lit, les pas s’approchant, trouve en elle la force de se fermer, de s’enclore au fond d’elle même, dans une autre dimension…pour moins souffrir. Une femme, la grand-mère du Plus Beau Mec, Helen, sera la bienfaitrice, l’amie l’épaule réconfortante, la solidité de la narratrice, très beau personnage:

« Helen et moi, on commence à se voir plus souvent. Sans jamais dire un mot sur ma grossesse, elle m’offre souvent de la moelle, de la soupe et du thé. Le plus clair du temps, elle parle l’inuktitut, qui envahit lentement ma conscience. Je commence à rêver en inuktitut et mes bébés frétillent de bonheur lorsqu’ils remarquent mon contentement. Je suis tellement connectée à mes tout- petits qu’à mes yeux ils sont devenus des individus. L’une est aussi douce et forte que le ventre qui l’abrite, l’autre a les arêtes plus âpres, il veut lancer des cailloux. L’une est plus petite, plus docile. L’autre la protège. »

Beaucoup de choses ici m’ont été difficiles à aborder, impossibles à vraiment comprendre, liées intimement à la culture de ce peuple, mais d’autres hélas sont tellement aisées à ressentir que ce livre n’est sûrement pas un livre qui fait du bien, à des années lumière d’un feel good, et c’est ce que j’ai aimé précisément : le malaise, souverain pour rappeler quelques réalités qui elles sont universelles. 

Ce qui n’empêche pas une infinie poésie, la construction alterne des chapitres en prose et de plus courts en vers. Sans oublier les très délicats dessins de Jaime Hernandez, qui si on les voyait hors du texte seraient juste « jolis », mais là, ils sont toute une histoire. Car notre héroïne, adolescente et frondeuse, s’adonne à tous les interdits.

L’histoire des Inuits me touche, comme me touche celle de tous ces peuples du continent américain ou d’ailleurs dont le mode de vie leur a valu l’extinction, la dissolution, l’effacement, la mise à mort lente… En écho à ce livre, écrit par une femme inuit, on peut aussi relire le formidable, triste et sensible « Grise Fiord » de Gilles Stassart.

En tous cas, « Croc fendu » n’est pas une lecture aisée émotionnellement parlant, c’est un texte d’une force incroyable, je lui rend hommage ici, et vous donne à écouter Tanya Tagaq, chanteuse punk ( je viens d’écouter plein de choses, d’en lire aussi…très intéressante personne volontiers provocatrice). J’ai trouvé une vidéo pour la chanson UJA, mais j’ai peur qu’elle ne rebute – oui, je prends des précautions avec mes visiteurs sensibles et ne vous propose que le son – bien qu’elle soit si adaptée à ce roman…Vous pouvez toujours aller voir par vous-même …

« L’ourse qui danse » – Simonetta Greggio – Musée des Confluences/ Cambourakis – collection Récits d’objets dirigée par Hélène Lafont-Couturier et Cédric Lesec

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.

Pour vous, je suis un Inuit.

À l’époque où tout ceci est arrivé, je n’avais pas quarante ans. J’habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l’univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.

Le reste du temps j’étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu’il y a à savoir.

Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi. »

C’est pour moi la troisième lecture de cette belle collection. Et je crois que ce texte-ci est celui qui m’a le plus touchée. Je pense que c’est le fait de le lire maintenant, dans cette période pleine d’inquiétudes, d’angoisses, d’incertitudes surtout. Cette histoire est très émouvante. On saisit ici tout ce que nous avons su si bien saccager dans notre rapport au reste du monde vivant. Et les erreurs que nous commettons encore, même pour certains d’entre nous si pleins de bonne volonté.

« Qui mieux que nous sait qu’un animal ne peut être gras dans l’impitoyable nature qui nous entoure? Un animal qui n’est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L’homme n’est qu’un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d’eau et dans les hautes herbes de notre bref été. S’il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.

Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. »

Un article court pour dire la beauté de cette histoire, sa cruauté, mais sa justesse. Pour résumer et vous laisser savourer cette lecture : c’est un retour aux origines d’un homme qui s’est fourvoyé en ville, pour nous, c’est une immersion dans une culture très très éloignée de la nôtre. C’est l’histoire, à travers le narrateur, d’un peuple méprisé (« animaux humains » ), avili par la sédentarisation et l’évangélisation, abattu par nos diktats et notre morale, mais surtout par l’argent, le profit et la spoliation de ce qui en faisait un peuple libre.

« La baie ultime

C’était un matin de septembre. Les familles « choisies » avaient été purement et simplement abandonnées dans le Haut-Arctique, presque sans vivres, en tous cas sans aucune protection. Quelques heures après leur arrivée, une tempête de neige s’était levée. Les gens  avaient tout de suite commencé à mourir.

C’était la fin de l’espoir et de la confiance. Nous avions été trahis. On nous avait lâchés dans cet endroit où il était impossible à quiconque de survivre. »

Partez avec cet homme à la chasse à l’ourse, et vous lirez, peut-être comme moi les larmes aux yeux, ce qui arrivera dans la confrontation.

« Nous sommes restés ainsi un long moment. Elle au-dessus de moi, balançant d’un côté à l’autre sa grosse tête, ses petits yeux chassieux remplis de rage et de douleur. Moi à genoux devant sa figure fabuleuse, comme sortie des fonds des âges. »

Dans mon exploration de ces lectures sur ces peuples du grand Nord, celle-ci laissera une belle trace, blanche comme la neige, rouge comme le sang, noire comme la colère.

Quant à « L’ours dansant II » , étonnant et visible au Musée des Confluences, c’est une œuvre de Davie Atchealak ( 1947 – 2006 ) , sculptée dans la stéatite. Elle vient de l’île de Baffin ( Ikirasaq ) au Canada.

Ce livre fait écho à « Grise Fiord » de Gilles Stassart et à « Croc fendu » de Tanya Tagaq ( à venir ) .

Coup de cœur plein d’émotion.

« Trencadis » – Caroline Deyns – Quidam Éditeur

« Pourquoi colories-tu en noir?

Rappelle-toi, on a expliqué la consigne, là-bas sur les bancs, tous ensemble, en regardant les images. Tu te souviens de ce qu’on a dit?

Y faut mettre des couleurs.

Plein de couleurs.

Il a pas écouté.

Faut faire des graphismes sur le maillot de bain de la madame en utilisant tous les feutres posés sur la table c’est ça la consigne moi je sais!

Les grosses dames elles s’appellent les meufs.

Lui a tout peinturé en noir fallait pas.

Tu vas lui mettre le bonhomme grimace maîtresse parce qu’il a mal fait?

Non c’est pas les meufs qu’elles s’appellent c’est un autre mot qui veut dire pareil mais je me rappelle plus…

Les nanas elles s’appellent les nanas les filles moi je sais! »

Je ne suis guère amatrice de biographies romancées, des ouvrages que j’aborde souvent avec méfiance et qu’en fait je lis rarement. Concernant « Trencadis », c’est une belle belle surprise et une lecture passionnante et très émouvante.

J’aime l’art, j’aime Niki de St Phalle, mais je ne me suis jamais tant penchée sur sa vie, me contentant de son œuvre et seulement dans des documentaires ou des livres. Je n’ai jamais vu d’expositions ou d’œuvres « en vrai ».

Caroline Deyns a su rendre visibles les nanas, visible Niki de l’enfance à la fin de sa vie, visibles sa douleur et sa force, audible la voix de cette femme hors du commun. C’est ici l’auteure que je veux remercier, car elle propose une véritable œuvre littéraire. L’écriture est remarquable, la voix claire et forte, une voix aux méandres similaires à ceux de Niki, une voix qui explose de vie, laissant découvrir cette artiste au destin hanté par l’enfance et ses traumatismes, mais cette belle Niki qui a su en fait dans tous les sens du terme, recoller les morceaux.

« Si je comprends bien, se dit-elle, c’est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite. Broyer le figé pour enfanter le mouvement. Briser le quotidien pour inventer le féérique. Elle rit. Ce devrait-être presque un art de vie, non ? »

Elle casse et elle recolle, elle arrondit les angles, elle tire par arme à feu sur la prévisibilité du monde pour le faire exploser.

Cette belle jeune femme est issue d’un milieu bourgeois début du XXème siècle, et travaille à briser ou plutôt à élargir, ouvrir, enrichir les codes de la « beauté » avec ses nanas toutes en rondeurs bariolées, ces nanas jardins semées de fleurs. Elle ne renonce à rien, elle veut tout, et sa vie est son œuvre comme l’inverse.

 

Outre le fait qu’elle est si bouleversante à écouter elle est sans conteste unique.

L’objectif du livre est je crois de montrer le combat de cette femme exceptionnelle, combat contre ses douleurs, combat pour faire ce qu’elle veut, comme femme et comme artiste, comme être humain épris de liberté.

« -Émilie, c’est mon nom. Je suis la fille de Léa qui a travaillé à Soisy en tant que femme de ménage de Niki de Saint Phalle. Madame Niki, elle l’appelait. En retour, sa patronne lui donnait du Madame Léa. Vous ne trouvez pas qu’on a l’air de deux mères maquerelles à s’interpeller comme ça tout le temps, lui avait lancé maman. madame Niki s’était esclaffée et lui avait répondu que même les putes avaient le droit d’être polies. C’est dommage que maman ne soit plus de ce monde pour répondre à vos questions, elle aurait été contente ! Mais bon… Je vais faire de mon mieux avec tout ce qu’elle a pu me raconter. »

Le livre lui donne la parole, comme il donne la parole à son entourage, propose le regard que les autres portent sur elle et celui qu’elle porte sur elle-même. L’auteure s’appuie sur ce qui est su et peut-être sur ce qui est supposé, et il sort de ce livre un hommage aimant et vibrant à Niki de Saint Phalle. Certaines pages sont extrêmement bouleversantes, sur la féminité, la maternité, le corps et la santé abîmée par les produits que Niki utilise  dans son travail

« 19 h 28.Elle avance les doigts vers sa coupe, se ravise, les pose sur sa Ventoline. Paris lui réussit si peu qu’elle doit, ordre du médecin, partir chercher l’air au sommet des montagnes ou, si elle préfère, dans la chaleur des plaines désertiques. Elle a choisi la Suisse, aussitôt, sans même réfléchir. Mon mari y habite avec sa maîtresse, avait-elle plaidé, peut-être pourrais-je le voir plus souvent. Le médecin n’avait pas tiqué: la polygamie des artistes est désormais un fait entériné. Vous comprenez, avait-elle pourtant ajouté pour se justifier, je veux bien partir respirer dans n’importe quel trou paumé, mais il me faut absolument là-bas, un amant, un nouveau projet, des excitations, des fièvres, pour me brusquer le souffle, le creuser, le couper, bref me rappeler que j’en ai un dont je dois prendre soin. On oublie vite ce qui nous tient en vie si on néglige de vivre, je veux dire, vraiment vivre… »

et l’amour. Celui qui la lie à Jean Tinguely:

« Alors voilà mon Jean, on m’a dit que tu étais mort.

Tu étais mort et je ne m’en souvenais plus.

C’est assez étrange le tri qu’opère la mémoire. on pourrait croire qu’un événement pareil – ta mort – m’aurait laissé un souvenir franc et costaud, souvenir de taille, taille d’une pierre volumineuse couchée de tout son long sur ma conscience, capable de concasser tout ce qui n’est pas elle: ta mort. Quelque chose, vois-tu, proche de l’obsession. Eh bien non. C’est l’inverse qui s’est produit m’a-t-on expliqué: mon cerveau, pour éviter l’inconcevable, a préféré le réduire à la taille de l’infime, du délébile, de la poussière. Les jeunes enfants violés procèdent de même a-t-on ajouté. Undoubtfully. »

Sans oublier ce qui pour moi est le cœur de l’œuvre de cette artiste, la violence subie en enfance, la douleur et le chagrin. L’art comme exorcisme, et comme refus de la fatalité ou de la honte, ou de la déception ou de l’humiliation. L’art comme vie.

Je veux simplement et vivement conseiller cette lecture impossible à lâcher tant Niki est attachante, tant l’écriture de Caroline Deyns fait résonner chaque mot, chaque situation. Voir Niki dans ces vidéos m’émeut aujourd’hui, essayant de restituer cette lecture faite il y a quelques mois déjà.

De la vraie et belle littérature en hommage à une authentique femme artiste.

J’en ai gagné un regard sur elle qui en fait une sœur, me reste à aller voir les nanas, un jour j’espère.

« Elle hait l’arête, la ligne droite, la symétrie. Le fait est qu’elle possède un corps à géométrie variable, extraordinairement réactif au milieu qui l’entoure, des tripes modulables et rétractiles qu’un espace charpenté au cordeau parvient à compacter au format cube à angles aigus. À l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures: un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie. Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Dès le soir, elle se renseigne. Trencadis est le mot (catalan) qu’elle retient. Une mosaïque de céramique et de verre, lui explique-t-on. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple. Si je comprends bien, le Trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite, broyer le figé pour enfanter le mouvement, briser le quotidien pour inventer le féérique, c’est cela?  Elle rit: ça devrait être presque un art de vie, non ? « 

Mais  j’insiste encore, au-delà de la biographie de Niki, ce roman de sa vie est la découverte d’une très belle plume. J’ai pris un immense plaisir à cette lecture.

 

« Bondrée » – Andrée A. Michaud – Rivages/ Noir

« Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l’abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord- américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d’une déformation de « boundary », frontière. Aucune ligne de démarcation, pourtant, ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux États-Unis, jusqu’au sud -est de la Beauce, au Québec. Boundary est une terre apatride, un no man’s land englobant un lac, Boundary Pond, et une montagne que les chasseurs ont rebaptisée Moose Trap, le Piège de l’orignal, après avoir constaté que les orignaux s’aventurant sur la rive ouest du lac étaient vite piégés au flanc de cette masse de roc escarpée avalant avec la même indifférence les soleils couchants. « 

J’ai acheté ce roman en 2017 aux Quais du Polar, et c’est Andrée Michaud qui me l’a tendu, une femme discrète, pas assaillie alors par la foule, et qui a échangé un peu avec moi, alors que ma fille venait juste de quitter Lyon pour Montréal.J’ai aussi pu l’écouter lors d’une conférence en compagnie de Ron Rash, David Vann, Caryl Ferey, sur le thème : « Not my president : Un Trump pour 4 ans mais plusieurs Amériques, depuis toujours et à jamais », passionnante, vous vous en doutez vu la « brochette » !

« Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au-dessus des mers déferlantes. »

Ce livre a bénéficié du confinement, enfin il était temps. Mes premiers mots à propos de ce roman seront : quelle écriture remarquable, belle, très originale – et ce, même sans le parler québécois – pleine de vie, riche… Un régal pour qui comme moi attache beaucoup d’importance à l’écriture. Plein de détails donnent cette originalité, comme les mots anglais qui émaillent les discussions et les pensées dans cette Bondrée* entre deux régions, le québécois, avec pas mal de mots bien locaux ( les pitounes par exemple… qui sont des billes de bois ou…de belles filles ! ), agrémentant une narration dans un français impeccable, avec des structures de phrases drôlement travaillées, bref : Andrée Michaud sait ce qu’écrire veut dire.

« Maintenant que le vernis luisait sous la lampe, je ne pensais plus qu’à enlever cette cochonnerie, qu’à arracher la robe qui irait avec pour aller plonger les mains dans la boue qui se formait autour du chalet, là où les gouttières débordaient. Je n’étais pas Zaza Mulligan, je n’avais pas les mains fines des jeunes filles qui sentent le parfum. J’étais la puce, la punaise, le garçon manqué de la famille, et même si mes seins commençaient à me chatouiller, signe qu’ils poussaient, m’avait appris Emma, rien ne m’obligeait à me déguiser en poupée. Si ça continuait, je finirais par ressembler à la Barbie de Millie et par marcher sur des échasses. No way ! Tout à l’heure, j’emprunterais le remover de ma mère en prétextant que les ongles me chauffaient. Veut, veut pas, elle serait obligée de me croire, c’étaient mes ongles après tout, pour le moment, j’attendais qu’Emma me montre sa surprise. »

De fait, l’intrigue n’a rien de très original . Été 67. Le soleil brille sur Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry* dont les pièges étrangement resurgissent de terre. Deux jeunes filles sont assassinées; la police convient qu’il s’agit de meurtres et l’enquête commence alors dans ce microcosme estival. C’est assez commun pour un roman policier, sauf que cette histoire bénéficie de cette qualité de plume, à laquelle se greffent l’idée d’une sorte de huis clos en pleine nature et une ambiance de vacances mise à mal. L’œil affûté de l’auteure sait à merveille décrire les familles, ces étés rayonnants où chacun s’active à tondre, tailler, retaper, bronzer au bord du lac et boire un verre sur la terrasse…Tout ça tant que tout va bien.

« Au sein de la forêt, il avait donc pensé à Marie en retenant son souffle, puis il s’était mis à rire aux éclats, à se moquer de lui, de sa bêtise, cherchant un mouchoir dans sa poche pour essuyer ses larmes et s’accroupissant, une crampe au ventre, maintenant, une bonne crampe de fou rire. Ce qu’il avait pris pour une chevelure n’était que la longue queue d’un renard roux, mort de faim, de maladie ou de vieillesse. Maudit Ménard, avait-il murmuré, maudit Ménard que tu m’énarves, des fois. Lorsqu’il avait relevé la tête, un éclair de chair blanche l’avait ébloui, quelques pouces de blancheur prolongeant la chevelure. Son rire avait cessé net, un tir de boulet l’avait frappé en plein cœur et il s’était approché de l’arbre au pied duquel gisait la chose inconnue. C’est un renard, Ménard, pogne pas les nerfs, c’est rien qu’un pauvre renard. Mais la chose était presque nue, plus longue qu’un renard, plus blanche aussi. La chose avait des jambes et des ongles vernis. »

Car cette tranquillité ensoleillée, égayée par les enfants dans leurs cabanes, ou au bord du lac, les rires, les jeux…tout ça va se trouver suspendu et vont surgir une angoisse et une méfiance collectives et surtout une longue et difficile enquête, dont Stan Michaud est le principal responsable. La petite Andrée – Aundrey – , la gamine « garçon manqué », douze ans et rien dans sa poche, ni ses yeux, ni sa langue, la puce, est une enfant dans une famille aimante et sûre, un grand frère, Bob et une petite sœur, Millie avec sa poupée Bobine. Des jours heureux, un petit paradis…Finis ou presque, sous l’œil de « la puce ».

« Ce n’est qu’au court de cet été, quand les événements se sont précipités et que mes repères ont commencé à vaciller, que j’ai compris que la fragilité des petits personnages confinés dans la boîte de chocolats Lowney’s avait survécu aux années, de même que ces peurs enfouies au cœur de toute enfance, qui refont instantanément surface lorsque vous constatez que la stabilité du monde repose sur des assises qu’un simple coup de vent mauvais peut emporter. »

Pour mener l’enquête, Andrée Michaud a campé des hommes pour certains en fin de course, d’autres encore jeunes et qui, confrontés à l’horreur des meurtres de Bondrée sont déjà près de sombrer et leur mariage avec, comme le jeune Cusack, dont le portrait est particulièrement réussi. Peu de descriptions physiques pour ces hommes, mais leurs pensées, leurs fatigues, leurs coups de sang les disent mieux que toute autre chose. À côté d’eux des épouses qui soit endurent, soit épaulent, et les enfants, essaim bourdonnant d’activités, sous le soleil d’août.

« Jim Cusack, plus que les autres, semblait atterré par la situation. Les coudes appuyés sur les genoux, il se tenait la tête à deux mains, contemplant lui aussi le plancher. Il ne voyait cependant pas que celui-ci avait été ciré la veille et que s’y reflétait cette lumière joyeuse de ciel sans nuages qui lui rappelait son enfance, les parquets aux odeurs d’encaustique annonçant l’arrivée de la fin de semaine. Il ne voyait que le visage de Laura, d’une beauté furieuse, qui avait quitté la maison en claquant la porte lorsqu’il était rentré le soir d’avant, lui reprochant de ne pas lui avoir téléphoné, de l’avoir laissée poireauter devant son fourneau éteint, à contempler un rôti qui avait fini aux ordures avec la tarte aux tomates dont elle s’était gavée à pleines mains, salissant sa robe blanche, le parquet fraîchement astiqué, ses chaussures de cuir verni. »

Pour moi, reste que la plus grande réussite de ce livre c’est le talent à dire l’enfance et ce passage si délicat à l’adolescence ou à l’âge adulte, par la voix d’Andrée, si attachante, si vive, intelligente et drôle. C’est justement ce qui fait le charme de ce livre qui pourrait n’être que noir c’est que c’est souvent très drôle et lumineux tout en étant émouvant et fin. Le dernier chapitre, « Frenchie » m’a enthousiasmée, touchée aussi, Andrée disant adieu à ses douze ans joyeux, quand l’insouciance s’enfuit, quand soudain, regardant sa mère, elle la voit sous un autre jour. La fin du livre est merveilleuse. 

« Je vais parler à madame Lamar, avait-elle poursuivi en laissant glisser son foulard de soie sur le sable,puis elle m’avait pris la main et m’avait souri. Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites d’or en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée et m’étais de nouveau attardée sur le bleu, plutôt un mauve, en fait, qui maculait sa cheville.

Je passe une robe par-dessus mon maillot et on y va, avait-elle déclaré en se levant. Je l’avais regardée monter vers le chalet, même pas fâchée que j’aie bousillé sa séance de bronzage, et j’avais ressenti un pincement au cœur, un pincement d’amour, en voyant sa jupette voleter sur ses hanches. Je vieillissais, il n’y avait pas d’autre explication, et prenais lentement conscience que ça pouvait être aussi douloureux que chiant. »

J’ai pris un intense plaisir à flâner dans ces pages, pour le lieu qui d’enchanteur devient menaçant, pour Andrée, Zaza, Sissy, Emma, pour Millie et Bobine, pour la mère vigilante, pour la forêt et le « fantôme » de Pierre Landry*, pour les renards et pour la chanson qu’on entend tout au long de ce coup de cœur. Très envie de lire encore Andrée Michaud.

*Boundary Pond, un lac frontalier rebaptisé Bondrée par Pierre Landry, un trappeur canadien-français dont le lointain souvenir ne sera bientôt qu’une légende.

« La nuit féroce » – Ricardo Menéndez Salmón – éditions do, traduit par Jean-Marie Saint-Lu

« Portique.

En se réveillant, Labeche sent la chaleur des animaux qui imprègne sa peau comme un parfum antique. Dans les yeux profonds et doux des vaches les mouches dansent leur rituel secret. Le temps, dissous dans ce regard qui observe négligemment le cours du monde, semble avoir acquis la paresse du miel. La paix est un peu plus qu’un simple mot: la paix peut se respirer.

Un rayon de soleil tombe à l’aplomb sur la poitrine de Labeche, comme un javelot de pure lumière, et ouvre un cercle de bonheur, une monnaie d’or, presque, sur sa peau émaciée. Il y a au-dehors une rumeur d’eau, comme si une rivière léchait les pieds de l’étable. Et plus loin encore, au caprice du vent, on devine un chœur de rires. »

Un petit bijou que ce court texte. Une nouvelle plus qu un roman, mais si aboutie qu’elle atteint la perfection. Comme c’est extrêmement court ( 130 pages très aérées ), cet article sera très court lui aussi.

« — Aux mains d’un homme on connaît son âme, philosophe le maître de maison en coupant le pain.

— Aux mains d’un homme on peut connaître son travail.
L’âme, jusqu’à aujourd’hui, personne ne l’a vue.
Homero soutient le regard du maître de maison. Ses mots — sa réplique — vibrent dans l’air comme des notes de cithare. Et la note, comme par enchantement, tarde à
se briser. »

Le récit se situe dans les années 30 en Espagne, dans le village imaginaire de La Promenadia, dans les Asturies. Le personnage principal est Homero, maître d’école, surnommé le pique-au-pot, car s’il a un salaire, il est nourri par les habitants, à tour de rôle. Homero, un homme hanté par son passé. Un meurtre, deux « vagabonds » et la noirceur humaine se met en route avec à sa tête un prêtre qui entraîne sa meute.

« De tous les plaisirs que connaît l’homme, aucun n’est plus grand que celui de causer de la douleur. La contemplation de la beauté ou la transe de l’amour physique ne peuvent se comparer avec la jouissance de briser un os.
Et le fait que les philosophes n’aient pas encore trouvé de raison convaincante décisive, irréfutable, pour justifier cette caractéristique de la nature humaine, est un des plus profonds mystères qui soient. »

Plutôt qu’en écrire plus, et en ces temps difficiles pour les maisons d’éditions indépendantes, et exigeantes comme celle-ci, je vous invite à vous promener sur le site. Visitez, explorez et laissez-vous tenter. Mais celui-ci, ne passez pas à côté.

Ce genre de texte, c’est une sorte de miracle tant c’est parfait dans la forme, dans l’écriture, et bien sûr le propos ne peut échapper dans toute sa noirceur, sa profondeur et sa poésie.

 » Parce que c’est du mal qu’il s’agit, voilà de quoi il s’agit. Parce que ce qui se résout ici cette nuit, ce n’est pas si la grâce, la rédemption ou le châtiment existent ou non, mais s’il y a une justification pour ce que nous faisons, pour ce que nous pensons, pour cette vie qui nous est échue . »

Si on ajoute à ça la beauté de l’objet lui-même, avec ces dessins si expressifs, on a là un ouvrage à lire et faire lire largement et absolument.

« Dans les petits villages l’enfer est toujours grand. »

Du très grand art.