« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »

 

« Rebecca de Winnipeg » – Anaïs Hébrard, éditions de l’Aire

« La disparition

Le Matin

Mardi 11 décembre 2001

Vous vous souvenez certainement de la jeune aventurière dont nous vous rapportions les frasques lors de la dernière fête nationale, à Altdorf. Eh bien, elle s’est tout simplement volatilisée, aux dires de ceux qui se sont fait passer pour ses grands- parents. On se demande ce qui a pu passer par la tête de cette jeune délinquante pour qu’elle disparaisse ainsi sans laisser de traces.

Aucune reconnaissance pour ces retraités aux revenus modestes qui l’avaient généreusement prise sous leur aile en se faisant passer pour des proches, afin d’éviter son incarcération. La police suppose qu’elle serait retournée en Bosnie, son probable pays d’origine, ou qu’elle serait victime d’un trafic de prostitution en lien avec la mafia moscovite. »

Un OLNI ! Comment parler de ce livre extrêmement original, pas tant par sa forme – une construction à voix multiples – que par le sujet, par l’héroïne essentiellement, et puis, et puis, c’est une histoire dingue, voilà, si je devais résumer, je dirais ça comme ça, inracontable, des passages parfois difficiles à lire parce qu’il y a des parlers surprenants, parce que le propos est totalement délirant, sauf pour Rebecca…

Mais qui est cette Rebecca de Winnipeg ? C’est une jeune fille amish du Manitoba, atteinte de la maladie du sirop d’érable… Ah ! Cela vous fait le même effet qu’à moi ? C’est quoi cette maladie fantaisiste canadienne ??? Quand j’ai lu ça, sottement j’ai ri, et pourtant cette maladie existe bel et bien, même si ce nom est plutôt drôle, c’est une maladie héréditaire très grave. Je vous mets un lien ICI pour en savoir plus .

Quoi qu’il en soit, ce livre est une sorte de road – book qui va mener Rebecca du Manitoba à la Suisse. Alors que la jeune fille, muette par choix – autant que faire se peut –  va être mariée à Isaac Le Bègue ( ça fait rêver, hein ? ) La veille du mariage, sa grand-mère, Gram Léa, va lui offrir un fer à bricelets en fonte, souvenir de sa Suisse natale, sur lequel, en médaillon, est représenté Guillaume Tell – enfin il paraît que c’est Guillaume Tell -… Et Rebecca va s’enflammer pour ce prince et alors se lancer seule sur les routes et l’océan pour le rejoindre, l’épouser et devenir reine de l’Helvétie. Oui, rien que ça…L’histoire se déroule dans ce début de siècle.

J’admets que j’ai eu du mal à lire certains passages, à cause d’une part de certains parlers – comme celui de cette femme française – de Tignes – dans sa Mini-Comtesse (elle vit dedans, attendant pour se poser de trouver le bon endroit pour enterrer son homme, plié en quatre bien congelé dans la glacière…)

« Moi tourne en rond grand rond est-ouest. Et quand moi trouverai le lieu idéal, m’arrêterai, creuserai le sol, pffff c’est dur, et déposerai mari à moi dans sa sépulture où restera en m’attendant. Personne délogera lui pour faire de la lumière dans sa cahute. Qu’est ce que moi en ai à foutre que les gens soient dans le noir ! Même les marins, m’en fous qu’ils se cassent la gueule contre les rochers, quand le phare en panne, électricité paf y-en-a-plus. Moi, bien au chaud dans ma cabane, mari bien au frais dans son trou, parfait-tout-bien, primus-plus. Faim, Vous? Miko dans la glacière, primus plus ils sont, miam c’est bon. »

comme les bavardages de tante Esther qui inverse certaines consonnes…et avale les syllabes

 » Tante Esther,  je t’entends me rire au nez quand je m’enfuis au bout du jardin et parler comme tu parles, à toute vitesse et en avalant les lettres. Et c’est encore pire quand tu manges les chewing-gums que tu caches dans tes poches. Hier, tu es passée sous ma fenêtre. « Eh, je reviens du bain, j’crois qu’c’est l’dernier d’la saison, la rivière, y disent qu’elle est ‘tit peu fraîche, y rigolent ou quoi? C’est l’Ancratique, c’te rivière ! Rien que l’orteil, t’as quasi pus de couenne dessus et c’est comme si l’ongle y s’décolle ! »

-Si t’as l’courage, tu f’ras une ‘tit’ trempette après la cérémonie du mariage, Reb, et, hum, tu s’ras douce comme un lapin pour passer au lit avec Isaac. J’oulbie toujours, t’sais pas nager. Tu remont’ras ta robe et tu t’tremp’ras jusqu’aux cuisses. Ça s’ra déjà pas mal. Ah, mais y a les cailloux, ils sont couverts de mousse, c’est la patinoire ! Zip, plouf, au fond ! Ta robe, elle f’ra un lampion au d’ssus de l’eau et toi, tu s’ras en dessous. Tu parles d’une blague ! Elle est où la mariée? Au fond d’lit…d’la rivière ! hahahah !

« Je suis Rebecca et je dois me marier avec Isaac le Bègue. »

ou simplement des délires de Rebecca parfois difficiles à suivre, ainsi quand elle parle avec son Guillaume (Tell )

« Je ne parlerai pas. Je ne parlerai pas. Guillaume, je te déteste. Tu es un salaud. Voilà. Mais j’arrive. Tu n’as pas intérêt à me dire que j’ai tardé parce que demi-tour. Une ferme. Une église. Des vaches. Des nuages qui ne racontent rien. Pas un seul edelweiss ni la moindre gentiane. Le plouc, à côté de moi, n’a pas intérêt à me causer. Ni à me toucher, même s’il est jeune et joli garçon. De toute façon, je n’ai plus rien à vendre. Je rêve ou il chante? Une connerie de plus à entendre. Hein ? Il yodle? Quelle horreur ! Non, il me chante le chant de la nation, si je comprends quelque chose à son charabia. Il m’explique que c’est l’hymne. Ô Canada…mais non idiote, il te chante l’Helvétie. [ superbe tirade bien bien virulente ] Sale petit pays encaqué de déjections dont je vais être la souveraine. Et l’autre plouc qui me demande où je vais. Mais je suis la reine, bordel. Une reine, ça va où, à ton avis? Ça va se faire défoncer à Londres, sur un trône couronné d’une saleté de patère? Non. Ça va à la capitale. Voilà. »

L’ensemble est vraiment d’une telle fantaisie, parfois absolument désopilant, très cru, très trash, comme le chapitre éblouissant « De Winnipeg à Montréal » avec le si brave routier. Au téléphone avec sa copine Marylène

« […]On a encore fait un arrêt. J’étais parti me payer un sandwich. J’reviens. Elle avait arraché toutes mes bonnes femmes. J’ai piqué ma crise, j’ai hurlé qu’elle avait pas à faire ça, que c’était quoi, qu’elle était jalouse ou quoi, que si elle s’imaginait être comme chez elle dans mon GM, elle se trompait, qu’elle m’faisait chier avec son regard à la Schwarzenegger dans Terminator, que moé, j’me sentais troué par son regard de lynx et que j’lui souhaitais que son Guillaume la troue bien profond pour qu’elle regrette toute sa vie de se trimballer le museau de cet épais encastré dans sa couenne. Là-dessus, j’lui ai jeté son sac à la face et j’ai sacré le camp.

-…

-Imagine, comme d’accoutumé, j’ai refait un u-turn au bout de dix miles. Y’avait du trafic. J’ai prié pour que ça avance vite.

-…

-Oué, j’ai prié. Moi qui prie pu depuis longtemps, c’est r’venu t’seul. J’ai crié dans mon truck: « Bon yieu de marde, tu les bouges ces chars qui m’font chier et tu me retrouves ta servante bénie entre toutes les chiennes et j’te jure de plus jamais tapisser mes portières de pinups et de boire que de l’eau ! » Enfin, j’suis arrivé au but. Elle avait disparu. J’ai pleuré comme les chutes du Niagara. J’ai même renvoyé. Mais j’savais que c’était fini.

-…

-Comment veux-tu que j’la retrouve? J’sais même pas comment elle s’appelle ! »

ou la rencontre avec Latifa 

« -Eh fille, pisque tu te soucies de tes bottes, tu peux bien te soucier de toi, non? T’appelles comment?

-Rebecca. Je suis Rebecca de Winnipeg.

-Ouaille, ben moi alors je suis Latifa, Latifa à la jambe de bois. De Gibraltar.

[…] »

Et le bordel des Freaks

« […]Heureusement, j’avais pas les légitimes sur le dos, vu que les gars qui venaient me voir, c’était des célibataires frustrés ou des missionnaires de la métropole en manque de quéquette. Bon, j’en ai eu vite ras le bol. Je suis retournée à St John’s, où, peu de temps après, il a fallu me niquer jusqu’à la cuisse. C’est le chirurgien qui m’a parlé d’un de ses potes qui voulait ouvrir un bordel spécial. Le bordel des Freaks, le bordel des monstres, quoi. Peut-être que je pouvais intéresser son copain rapport à ma grosseur et ma fausse guibole.

Tu veux dormir, p’têt’?

-Non, racontez. »

Lire la genèse de ce bordel est un sacré bon moment, encore quelques chapitres dantesques, je vous le garantis !

Au fond il est si triste le destin de Rebecca. Elle va rencontrer de braves gens et d’autres pas très fréquentables, mais elle est désarmante et sans le vouloir déstabilise complètement son entourage, le routier en particulier qui en quelques centaines de kilomètres va être si ému, si bouleversé, et même si transformé par la gosse. Quelques chapitres sont les notes du journal de Lise Landry, médecin de Rebecca à  Winnipeg; malgré la consigne de son chef –  ne pas s’attacher aux patients – elle ressent pour Rebecca une affection évidente.

« 27 juillet 1984

Post-it : Pffff, ce qu’elle m’a manqué quand elle est partie.

Rebecca est partie ce matin, avec son sac poubelle. Ils sont venus la chercher, Léa et Amos Lapp. Les parents étaient aux champs, comme d’hab’. Léa m’a donné des whoopies au chocolat dans un petit panier, Amos m’a bénie. Rebecca n’a rien dit. Je lui ai donné mon adresse et mon n° de tél. Elle n’a rien dit. À partir du moment où elle a su qu’elle allait partir, elle s’est tue et plus moyen de discuter avec elle. Je lui ai sorti un chapelet de gros mots pour la faire rire, rien. Je sais que cette petite fille est intelligente, qu’elle parle au moins trois langues, qu’elle a l’oreille musicale et qu’elle est gourmande mais si je ne l’avais pas côtoyée et observée pendant tous ces jours, si je n’avais pas eu des fous rires avec elle, si je ne l’avais pas entendue raconter Dallas en détail avec les mimiques de tous les personnages ( Sue Ellen bourrée, quelle rigolade ! ), si elle ne m’avait pas cassé les oreilles avec L’apprenti sorcier, je croirais avoir quitté une débile muette. »

Car comment ne pas ressentir de la compassion et une amitié pour cette jeune fille déroutante ? Malade, oui, et les gens l’ignorent. Malade et née et élevée chez les amish, ce qui je suppose n’arrange rien.

Parmi les passages à la fois très très drôles et en même temps bouleversants , ceux durant lesquels Rebecca délire, se lâche en grossièretés, puis tout à coup, ça retombe en mélancolie et contrition…

« Tu ne vois pas que je crève de trouille Et ça me tord les boyaux alors pourquoi tu dois ouvrir ta grande gueule pleine de merde et de sciure. Non, chiure. Tu veux savoir où j’ai appris ça? Avec Esther, avec les Anglais, avec la radio du fond du jardin, avec la télé de Winnipeg, au bordel des Freaks. Et je les pense, et je les dis et je les répète et je les mâche et je les re-répète encore et la vérité vraie c’est que même si je dis trou du cul de Dieu à la chiotte de fuck you, il ne se passe rien, rien de rien de rien de rien de rien. Ta saloperie dégueulasse de malveillance merdeuse ne nous rend pas sourds. Ton putain-pourri regard de fouine ne nous crève pas les yeux. Rebecca, arrête ça tout de suite, l’avion va exploser et partir en pluie. Mon Dieu chéri qui efface tout même les vilains mots, faites que l’avion se pose. Pardon, pardon, Amos, efface, efface. Je n’ai rien dit. Tu mens. Je n’ai pas dit de mots sales. Tu mens. Laisse-moi tranquille, je t’en supplie, laisse-moi tranquille, je ne dirai à personne que tu as tapé Léa, pardon, Amos, pardon. Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse efface mon péché. Pourquoi mon voisin me parle-t-il? Ta gueule, le voisin con à la noix, Rebecca, ne recommence pas. Sois gentille. Ou alors va manger du savon dans les toilettes. Je ne parlerai pas. Je ne dirai rien qui ne soit… »

Enfin, rien de mieux pour parler de ce roman qu’une petite conversation avec son auteure, personnage je pense peu banal également. Une belle rencontre une fois de plus grâce à un livre. Sinon, Rebecca préfère la bande-son de Fantasia à l’hymne helvète…moi aussi, alors je vous propose Bach, toccata et fugue en ré mineur

Donc demain, Anaïs Hebrard se raconte et nous parle de Rebecca et sa galaxie.

« Allegheny River » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, nouvelles traduites par Bruno Boudard

« Quelque chose d’indispensable

 

Threadgill avait été l’un d’entre eux, plus ou moins. Voilà quatre saisons que la Compagnie ne s’était plus aventurée dans cette partie du monde, et ce depuis qu’elle l’avait perdu – lui, le champion de ses commis voyageurs – dans les environs de la Blackwater River, où un paysan l’avait arraché d’un coup de fusil au corps de son épouse. Threadgill avait profité de ce que l’homme introduisait fébrilement une autre cartouche dans la culasse de son arme pour s’enfuir d’une course maladroite par la porte du fond avant de dégringoler le long de la falaise abrupte qui bordait l’arrière de sa bicoque. Sa chute avait été arrêtée par un majestueux épicéa qui l’avait recueilli dans ses bras. »

J’avais adoré « Le miel du lion », un très beau premier roman. Je suis très amatrice de nouvelles, et voici un recueil dans lequel certains textes m’ont absolument emballée et d’autres pas. Un peu inégal, mais néanmoins une grande cohérence du propos. au fil du livre. La première histoire – « Quelque chose d’indispensable » – a de cette cocasserie acidulée que j’avais trouvée dans le roman.

« Cartright jeta un coup d’œil à la caisse qui tressautait sous la bâche. Il dit : « Putain, les gars ! Je serais presque prêt à l’acheter moi-même pour me sortir de cette galère. »

Il s’essuya la figure avec sa cravate. La chaleur du soleil dissipa bientôt le brouillard et l’astre s’éleva dans le ciel.

« Les canassons, j’ai plus chaud que deux rats qui baisent dans une chaussette de laine, j’aime autant vous le dire, se lamenta-t-il.

Il but une autre gorgée. Les mouches à viande offraient leurs dos d’émeraude aux rayons brûlants. « 

J’ai été souvent perturbée, comme dans  « Le couple », une histoire d’une cruauté incroyable dont on parvient à comprendre d’où émane cette violence sans toutefois pouvoir entrer en empathie avec qui que ce soit. Sauf avec le pyrargue. Les lieux sont tristes, à mourir:

« Les stèles penchaient vers l’horizon et chuchotaient des causes de décès archaïques: hydrophobie et mort subite du nourrisson, scarlatine et grippe espagnole. Un obélisque solitaire pointait vers le ciel comme un doigt décharné indiquant le chemin du paradis. Fendues par la glace et l’eau, dévorées par les assauts doux et obstinés du lichen, les pierres tombales avaient grandement besoin d’être réparées. Certains noms avaient été tellement érodés par les intempéries qu’ils étaient maintenant illisibles, qu’ils ne témoigneraient plus jamais, que plus personne ne pourrait les balbutier à voix haute. »

En tous cas comme le dit la quatrième de couverture « …si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. » En effet, en lisant j’étais dans un monde totalement étrange et étranger, et en même temps tout ce qui fait le mien s’y trouvait aussi. Déstabilisant, dur, cruel, l’univers de ces nouvelles semble parfois très froid. Certains des personnages sont absolument détestables, leurs pratiques, leur façon de vivre, tout est détestable, comme dans  « Ressources naturelles » , sauf les ours: Démonstration du talent de l’auteur avec l’humour noir, la dérision cruelle :

« On appelait cela « le safari du pauvre ». Un jour une femme arriva en voiture avec ses enfants. Elle désirait un instantané de son petit dernier avec un ours; […]. Elle prit le garçon, lui barbouilla la main de miel et le planta devant le véhicule afin que la bête puisse lécher cette gourmandise suave sur ses doigts. Son appareil photo était prêt. Deux ours accoururent en bondissant.

Les services sociaux placèrent les trois autres enfants et le comté condamna par une clôture l’accès au site : la fête était finie. Et l’on raconte que cet endroit a jadis abrité les ours les plus heureux sur terre. Non seulement ils nous offrent leurs bambins, mais ils les trempent d’abord dans le miel.« 

 » La deuxième circonscription ».

« On trouve dans chaque bled une famille similaire aux Mavety, célèbre pas tant par la violence de ses délits que par la régularité métronomique de ceux-ci. Ils jettent leurs ordures dans la nature, chassent le cerf au phare, enseignent à leurs enfants bien portants l’art de  gruger le gouvernement pour toucher des allocations handicapés et celui de duper le plus inflexible des travailleurs sociaux. Il y a toujours une fille enceinte. »Le lumpenprolétariat. Ce sont aussi des électeurs », rappelait mon père. »

Même en regardant à distance leur milieu de vie, une relative pauvreté – tout autant intellectuelle que matérielle – on n’arrive pas à ressentir un poil d’empathie ou de compassion. En tous cas je n’y arrive pas. Mais là encore, c’est la nature non pas hélas la plus forte, mais la plus belle, après les cerfs, les ours, les pyrargues, ce sont les truites, l’eau, la rivière..Dans « Télémétrie »

« Les chaos rocheux, les espaces vides de tout être humain – une solitude qu’un citadin ne pourrait comprendre. Vous avez parfois l’impression de connaître plus intimement les animaux que les hommes. La tête des castors qui trace son sillage en fendant l’onde, les crottes d’ours serties de graines, les cerfs qui se désaltèrent dans l’eau fraîche. La famille de Kathryn vit ici depuis trois siècles. Mais c’est un pays extrêmement misérable et rétrograde, qui n’évoluera peut-être jamais. »

En fait, peu de personnages m’ont été sympathiques, sauf peut-être le père et sa fille, Nedermeyer et Shelly dans « Télémétrie », où finalement les sales types ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Ou encore Sarsen, dans « La lente bascule du temps », qui tiendra sa promesse de ramener ses bottes à Ezekiel de la part de son frère Henry pour un résultat ma foi bien décevant. Une vérité pas très reluisante qui ternit l’éclat de l’histoire, finalement. C’est ma nouvelle préférée, la plus longue, dans laquelle on retrouve le monde des draveurs du roman « Le miel du lion « .

« Henry Gorby avait connu le sort parfait: mourir sur la crête de la rivière, dans la fleur de l’âge, chanté à jamais par les draveurs. Et non vivre ce long et misérable après. Sarsen aurait donné tout ce qu’il possédait pour échanger sa place avec lui Voilà ce qu’il déclara sans aucune honte à Ezekiel et à son épouse. Il n’avait plus guère de souvenirs d’un homme aux cheveux noirs et de sa famille éplorée, avait oublié la suggestion d’Henry de trahir la compagnie en fermant les yeux sur le vol du pouilleux de la rivière, oublié la mule mourante et le maskinongé qui se débattait, oublié qu’il avait laissé Henry se noyer; rien de tout cela, hormis un léger doute qui le travaillait, la sensation que quelque chose clochait dans ce récit. »

Je crois que Matthew Neill Null est meilleur avec un peu de souffle, son talent a besoin d’espace, comme ceux qu’il décrit si bien ici, atteints par l’incurie des hommes, par le pouvoir de l’argent et la ferme certitude que l’homme a tous les droits, ce funeste sentiment de toute puissance. Voici un livre surtout infiniment triste, un sentiment de honte et d’impuissance accompagne cette lecture, sur les ravages qu’infligent les hommes à l’environnement; et  quoi qu’il en soit, c’est le ton général qui fait la cohérence de l’ensemble. C’est impitoyable. Et parfois très très beau:

« Les Dolly Sods sont une toundra perdue, un morceau de Canada égaré quelques deux mille cinq cents kilomètres trop au sud, abandonné là au moment où les glaciers avaient entrepris leur grande migration vers le nord, gribouillant la région de cours d’eau. Chaos rocheux balayés par les vents et trembles tordus, rivières chargées en acide tannique et tourbières envahies de sphaignes, lichen des caribous et lièvres à raquettes. Épicéas en drapeau au tronc noueux. Plantes carnivores: sarracénies et droséras, étranges survivantes du pliocène. Des mouches disparaissent au fond de leur gosier ou subissent l’étreinte instantanée de leurs tentacules gluants. L’été, le paysage est un flamboiement d’azalées et de pieds d’alouettes, mais l’hiver le fige dans le froid et le durcit comme une lame forgée. »

Cette lecture laisse donc un goût amer, bien peu de joie et d’espoir, et une grande colère. En ça, c’est une réussite. Une bonne claque parfois est salutaire.

Plus sur les Dolly Sods  :  ICI

On trouve de jolies vidéos sur cette Virginie Occidentale, mais…rien à voir avec ce que je viens de lire, car ici on a le « background » et ça change le paradis en possible enfer.

« Neiges intérieures »- Anne-Sophie Subilia- Editions Zoé


 » Premier cahier
Courir

Le bruit d’un torrent près des tempes
le bruit du vent dans le cou
je suis seule
pour un moment
j’écris mal et vite
dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue
je ne comprends pas ce que c’est
si c’est positif ou négatif
peut-être un reste d’excitation.
Pour le moment, rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.

Je le repousse depuis notre arrivée.
Je vais courir chaque fois que c’est possible.
Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.
J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.
Ce n’était pas prévu. »

Très belle et étonnante découverte que cette jeune auteure suisse qui avec beaucoup de poésie et de caractère raconte une aventure humaine collective et

individuelle. Les deux. Et c’est là que ces notions – collectif vs individu – se rencontrent, s’enrichissent ou se repoussent.

« N. dit que pour lui, le seul moment où il peut vraiment se retrouver avec lui-même, c’est la nuit. Le reste du temps on est soumis à nos présences. Il faut aimer ça sinon on est foutus. Alors courir est utile. Si je reste immobile, il se peut que je me retrouve ensevelie sous tout ce qui provient des autres. On vit les uns sur les autres comme dans une navette spatiale. Et le paradoxe, c’est cette immensité dans laquelle nous flottons. »

Voici un livre court mais dont la thématique est passionnante et envisagée sous de nombreux angles, comme une expérimentation. On peut lire ce texte comme un roman d’aventure, oui, ça l’est. Mais il faut y ajouter en son cœur une réflexion intense sur la cohabitation en milieu clos, en milieu étranger, extrême, les notions de « dehors » et de « dedans » dans toutes leurs possibilités, l’idée de solitude, la relation à son corps et à celui des autres, le corps dans toute sa crudité, sa concrétude, il me semble bien que ce soit le terme juste.

« C. me confie qu’elle souffre de ne pas laver ses cheveux.
Ils sentent le rance. Je la comprends, les miens me répugnent.
Elle propose qu’on s’entraide.
Sur le pont elle a tout préparé. Les bassines, la bouilloire, nos serviettes, un flacon de shampoing.
Elle s’occupe de ma tête.
Mes crins ne la rebutent pas, je crois.
Elle verse encore un peu d’eau chaude et continue.
Est-ce qu’on m’a déjà lavé les cheveux gratuitement? Je n’ai pas de souvenir.
Je cache mon émotion, le dos tourné je dis « merci tu fais ça bien ».
Je compresse le reste de la gratitude à l’intérieur, et mes carences affectives, qui me font honte.
Mais elle a dû sentir que j’étais émue, parce qu’elle a dit qu’elle pourrait finir seule si je préférais rentrer me mettre près du poêle.
Maintenant je suis coincée dans ce lien. »

Enfin, notre place dans l’élément naturel, nos interactions avec le monde et ce qui en résulte ou pas. Ici, elle court:

« Enfin la terre.
C’est entre chien et loup qu’on débarque et qu’on s’éparpille.
Rendez-vous dans une heure au zodiac.
Je tangue, petite ivresse terrestre.
La gorge ne se desserre pas tant qu’il me reste de la force dan se corps. Je cours. Il faut parfois des kilomètres. Les hormones arriveront peu à peu, je les fabrique et je les attends, elles savent que je les attends. Elles viennent, les endorphines. Je peux ralentir.
Deux parois de granit se dressent de part et d’autre de mon corps.
Je m’accroupis.
La pierre vibre autour de moi.
Je connais ce bruit. Grincements suraigus, enfouis, typiques des greniers. Chez nous ce sont les chauves-souris. Mais ici?[…]
Le début de la nuit s’accroche à la pierre et des étoiles arrivent.
J’entends les voix des camarades, des paroles qui sautent, des éclats.
Sous la voûte céleste, le plus inquiétant parfois ce sont les humains entre eux.
Et puis de nouveau l’isolement. Les grincements. Le vent dans les fissures.
Il fait bon chaud dans ma combinaison.
Je n’ai plus de motifs de bataille, plus besoin de me montrer victorieuse. Rien ne peut m’atteindre.
J’ai tellement sommeil. »

La magie des paysages a son pendant en hostilité pour l’être humain, qui a ici un impératif : s’adapter et rester humble. Ce livre est profond, et m’a profondément touchée, faisant écho à des sensations et émotions ressenties parfois.

« Cette nuit un morceau de glace a heurté le bateau. Je le note parce que plus nous avancerons, plus nous aurons de la glace. Heureusement il n’y a pas eu de dégâts, mais nous allons devoir veiller à tour de rôle. C’est mon tour. Je n’ai rien dit pour mes doigts. Écrire me fait mal, mais me tient chaud. Et aussi parce que j’ai réfléchi. Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes. C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire. »

J’ai été captivée en lisant ces quatre carnets écrits par une des deux femmes présentes sur Artémis, voilier d’aluminium équipé pour étudier le territoire du cercle polaire arctique, dans un voyage de 40 jours. Elle inventorie les constructions repérées pendant le périple. Avec elle l’autre femme, C., et deux hommes N.et S.; ces quatre-là sont des architectes paysagistes en mission d’étude, et les deux autres sont Z. le capitaine et T. son second.

« Chute de tension
C’est arrivé à C. ce matin.
Nous la portons sur la banquette et nous lui faisons boire du thé sucré.
Elle me sourit, triste.
Après ça je prends mes distances.
C. se sent à part. Elle a besoin d’amitié.
Je n’arrive pas à la lui donner, je sens une résistance difficile à expliquer. J’aimerais la voir encore un peu souffrir et s’enlaidir, qu’ils la châtient. Ça me rassure sur ma propre place dans la communauté.
Aussi je trouverais normal qu’elle se donne la peine de gagner son estime. Comment, je ne sais pas.
Bilan rapide: j’ai envie de cajoler N. et S., qui ne veulent pas et je n’ai pas envie de consoler C., qui le demande.
J’ai mes cruautés.
Ça ne se voit pas, je ne laisse rien transparaître.
Tenir ce journal, c’est mon autre bouclier.
Peut-être qu’un jour je me ferai très mal, je me blesserai.
Ce sera la monnaie de ma pièce.
Je n’arrive pas à être vertueuse.
Les montagnes brillent sous leur demi-cape de neige.
Les montagnes, encore elles.
Elles vont me faire pleurer. »

L’initiale tient à distance et fait très bien ressortir le côté expérimentation scientifique ( qui n’est pas celle menée par les personnages ) de ce récit, évitant une trop forte personnalisation, tout comme il y a peu de détails physiques, plutôt des esquisses. C’est plutôt au caractère qu’on est confronté, que chacun est confronté. À celui des autres, la narratrice au sien propre et tous à celui de l’environnement.

« Ce n’était pas un ancien campement ni une cité lacustre, on pourrait donc penser que la matinée n’a servi à rien. Pourtant je me souviendrai. J’ai noté sa position géographique. Je m’y suis sentie à mon aise. Sans doute une question d’échelle et de reflets. Les joncs dans l’eau miroir. C’était à taille humaine et moins minéral.
Un lieu qui devrait continuer d’exister pour lui-même. Ça m’arrive de penser des choses comme ça, là où c’est le plus beau. Qu’il ne faudrait pas d’habitations, de mémoire, de maladie. Je ne peux pas en parler. Les camarades me gronderaient, je risquerais de baisser dans leur estime. Mais je ne peux pas nier que ces instants me détournent de notre métier de bâtisseurs. »

Louvoyant ainsi au milieu des glaces, en quête d’habitats locaux, entre les icebergs et les eaux, sur les restes de banquise, notre narratrice parfois s’évade et court sur la mousse quand il y en a. Et puis elle fait du pain, elle pétrit quand C. dessine. Elle – je l’appelle « elle » – va progresser en trois cahiers, trouvant de l’assurance sur certaines choses et en perdant sur d’autres, fragilisée, mais vivante, lucide, et surtout extrêmement fine observatrice. Parfois cruelle, parfois démunie dans le jeu collectif et dans sa solitude, celle de sa pensée qu’elle ne partage avec personne. Au quatrième cahier:

« Mon goût de l’indiscipline augmente. Je n’ai plus peur du paysage. Je marche longtemps sans prévenir. Sans plus courir. « 

 

© Anne-Sophie Subilia

© Anne-Sophie Subilia

Elle sait lire les regards, les attitudes corporelles, elle scrute. Mais voit – elle bien et voit-elle juste? Vous savez quoi ? J’aimerais beaucoup savoir comment chacun des autres l’envisage.

« N. ne parle plus depuis hier. Ce n’est pas normal. Il se claquemure dans le silence.On ne peut rien faire, son visage nous chasse. Il passe son temps sur le pont tout seul. Il est celui qui a le plus changé parce qu’il est celui qui s’expose le plus. Sa barbe grimpe sur la moitié de son visage. Ses yeux verts se sont enfoncés au milieu des cernes, des larmes coulent dans les plis de sa peau. Ce sont des yeux d’annonce, asiles de songe et de voyance. Comme certains enfants quand ils se mettent à fixer quelque chose qu’ils sont les seuls à voir. Il se tient à l’étai quand le génois est enroulé, sinon, patatras. Je m’inquiète de sa pâleur, mais je le lui cache. Il a horreur de nos excès de sollicitude. Quand on navigue, il se tient d’une main et laisse l’autre pendre, on dirait que son corps flotte, mais parfois son expression me trouble et me contamine: il semble en état d’absorption comme si la mer allait bientôt l’avaler. La mer c’est ce qu’il aime le plus au monde. Il ne porte aucun masque, il a le visage obscure d’un marin. »

Outre l’aventure de recherche, outre l’aventure humaine, outre la vision de ces contrées glacées mais vivantes, Anne-Sophie Subilia nous offre un livre à mon sens souvent philosophique et d’une grande poésie, dans une très belle écriture qui évoque le souffle court que peut provoquer le froid, l’économie de mouvements que génère l’étroitesse du bateau et la sobriété de parole que crée une grande et longue promiscuité. Elle s’immisce en secret dans les espaces privés des autres à la fin du livre, ici celui de Z. dont je ne vous livre que quelques phrases:

« C’était un kaléidoscope, le monde tenait dans le cabinet. Pas d’alcool, pas de drogue (manifeste ), mais un coffret en chêne sanglé de fer comme écrin des ses ouvrages en papier bible, et du roman qu’il faisait lire à S.
C’était sa chambre d’utopie, son secrétaire. À lui seul, cet espace faisait voler en éclat tout ce que je croyais connaître de Z.
Les objets semblaient habitués à traverser la houle, le capitaine avait vissé, cloué, scellé ce qu’il pouvait aux parois, le reste il le laissait s’embrouiller au-dessus d’un tabouret. En approchant mon nez, je retrouvais cette fragrance de patchouli que j’avais cru déceler chez lui de façon fugitive, comme évadée par-delà l’odeur plus acide du marin. »

Le vocabulaire est soigneusement choisi, rien n’est au hasard. Vraiment splendide. Je suis admirative !

J’ai adoré ce livre qui trotte encore dans mon esprit depuis sa lecture il y a quelques semaines. Je ne savais pas trop par quel bout vous en parler; car c’est un livre de silence aussi.

Très intéressant, CE LIEN

Un texte magnifique à découvrir, un gros coup de cœur ! Demain, Anne-Sophie Subilia répond à quelques questions.

« L’artiste » – Antonin Varenne – La manufacture de livres

« Paris grandit comme une vague nucléaire, poussant ses peurs vers l’extérieur. Elle se dilate, son centre se vide et les plantes du vide, la misère et la révolte, sont sa dernière enceinte. Les barricades, quand elles naissent sur les faubourgs, progressent vers le centre. Comme les ondes d’une bassine. L’écho de la périphérie. Qui ce jour-là soufflait un petit vent frais sur la nuque de la capitale. Un courant d’air humide, venu du nord, chassant au-dessus de Ménilmontant les nuages de la dernière averse. Des haubans de soleil balayaient les rues et les toits de zinc, faisaient briller les vitres des vieilles huisseries, et passèrent un instant sur un ancien immeuble de trois étages aux enduits fissurés. »

J’aurais pu poursuivre cet extrait jusqu’à la fin du roman. On en redemande d’une écriture comme celle-ci, et au-delà du sujet si bien travaillé, complexe, à facettes multiples, l’écriture est absolument merveilleuse. Complexe elle aussi, à plusieurs degrés, riche, belle quoi ! Donc, voici un roman qu’on peut dire « policier » sur sa trame majeure, mais aussi social, mais aussi psychologique…Un roman complet. De l’excellente littérature.

Enfin, c’est un livre qui est la réécriture par son auteur d’un autre paru en octobre 2006, « Le fruit de vos entrailles » ( éditions Toute latitude ) et que je n’ai pas lu; du coup je le regrette, car j’aimerais vraiment savoir ce qui pousse un auteur à retravailler un texte des années plus tard et lire « l’original » me permettrait peut-être d’en savoir plus. Mais c’est en tous cas une démarche intéressante dont j’aimerais connaître la raison.

L’histoire se déroule en 2001, à Paris où sévit un tueur d’artistes, mais la première apparition de Virgile est lors de la défenestration d’une femme avec son enfant dans les bras.

« Le flic se retourna, vit le lieutenant et sortit la queue entre les jambes. Heckmann prit sa place. Vue d’en haut, la terrasse semblait soufflée par une grenade. Il sentit sous ses mains le contact désagréable des gouttes froides, sur le zinc de l’appui de fenêtre, et essuya ses mains sur sa veste. Il ressortit et sur le palier questionna le flic gras du bide.

-Rien, inspecteur, aucune lettre. Elle a pas laissé d’explication. Tout ce qu’on a trouvé, c’est un peu de haschich. Certainement un acte de folie, inspecteur.

-Vous en savez quelque chose, vous, de la folie?

-Ben, ça fait vingt ans que je suis policier, inspecteur.

Vingt ans de carrière faisaient-ils d’un flic un connaisseur ou un fou? Heckmann ne prit pas la peine de relever l’ambiguïté du propos, ni le titre obsolète d’inspecteur que le vieux brigadier lui donnait. »

Un tueur qui s’applique à apporter sa touche personnelle à l’œuvre en cours chez l’artiste en question, qu’il soit peintre, sculpteur ou autre. Et à chaque nouveau meurtre, à chaque nouvelle création peut-on dire, l’horreur va crescendo. Perfectionniste, le tueur surnommé L’artiste – puisqu’il crée à partir du travail et du corps de sa victime sa propre œuvre –  va jusqu’à nettoyer, ranger et laisser à chaque fois son ouvrage dans un lieu propre. Peu après les attentats du 11 septembre, la première victime est Jules, amené sur la scène par une amorce affûtée, acide, décapante :

 » Des deux côtés d’un axe théorique, des intellectuels texans et islamistes repensaient le monde. La justice et la paix n’allaient pas tarder à régner sur Terre. Paris était en fête et comme toujours en province, régnait la morosité. Paris, elle, avait la culture pour égayer ses soirées. Robert Hossein préparait le procès de Ben Laden au palais des Congrès et place du Tertre à Montmartre, des artistes vous tiraient le portrait en trente minutes sur place ou d’après photo. Jules Armand était un de ces artistes que le monde entier nous envie. Il s’appelait en réalité David Kurzeja, mais trouvait le pseudonyme plus vendeur auprès des touristes américains qui voyageaient encore dans le monde laïc. pour cinquante euros seulement, il vous faisait un tableau des jours heureux assez ressemblant. Jules finissait sa journée, estimant qu’elle avait été de merde, avec en poche un traveller’s chèque American Express de cent dollars ( Jules ne rechignait pas à la petite escroquerie touristique ), une avance de trente euros et pour modèle la photo d’une adolescente qui lui avait demandé de ne pas peindre son appareil dentaire. »

C’est l’inspecteur Virgile Heckmann qui est chargé d’enquêter, Virgile qui n’est guère aimé dans son milieu professionnel, dandy médiatique, tiré à quatre épingles, il détonne un peu dans le commissariat.

Et puis il y a Max, ancien détective privé, Maximilien devenu laveur de vitres s’est associé à Laurent Osdez, dont l’entreprise AcroJob est aux couleurs de la Jamaïque tout comme leurs cigarettes en ont le parfum.

« Ils enfilèrent leurs combinaisons de travail – c’était Osdez qui en avait choisi les couleurs, manches rouges, torse jaune et jambes vertes -, puis les baudriers, descendeurs, jumars et mousquetons, toute la clique. Max regarda Laurent.

-Je m’y fais pas à ces combinaisons. Tu sais que la Jamaïque, c’est pas un paradis. C’est un mythe.

-Personne s’en est plaint. Et puis on se souvient de nous, pas vrai? »

Max va être père et vit une angoisse permanente, voire un déni à cette idée. J’ai beaucoup aimé son épouse Hélène, d’un stoïcisme à toute épreuve, touchante et pleine de ressources pour endurer Max et ses angoisses.

Max et Virgile vont se rencontrer, les meurtres vont se succéder, de plus en plus mis en scène dans Paris puis s’en éloignant. Simultanément, Virgile se dégrade, boit trop, se bagarre dans les troquets, tombe amoureux de Julie sans que l’histoire aboutisse, il se néglige et le dandy n’en aura plus l’aspect. Mais entre Max et Virgile surviendra une sorte d’amitié, nouée tout autant par leurs forces que par leurs faiblesses.

On va aussi rencontrer un vieux médecin avorteur mais bien plus que ça qui vit dans une sorte de cloaque malodorant, mais dont le cerveau fonctionne extrêmement bien. Il sera celui avec lequel le nœud va se défaire. Il adresse des lettres à Virgile qui se renseigne sur ce personnage hors du commun.

« […] Parques était soupçonné de trafic de drogues médicales, d’être juif, communiste, anarchiste, libertaire, d’avoir hébergé et caché des membres du FLN, d’avoir été l’un de leurs porteurs de valises, d’être homosexuel, bisexuel, monogame et sataniste.

Il fallut deux heures à Heckmann pour éplucher le dossier. Une fois le tri fait entre fantasmes policiers et réalité, entre ce qui constituait des crimes trente ans plus tôt, devenu légal aujourd’hui, restait un fouineur, un militant, un acharné, un vieux médecin qui avait aujourd’hui quatre-vingt- deux ans et qui écrivait des lettres pour occuper ses vieux jours. »

L’enquête est donc complexe et passionnante, mais ce qui m’a le plus accrochée, c’est l’état de ces personnages en situation de doute, presque d’impuissance. Pour Virgile qui se retrouve mis à nu, pour Max qui croule sous ses faiblesses, Antonin Varenne a tout le talent nécessaire à dépeindre sa défense qui tombe et l’avorteur en son royaume dégoûtant devient accoucheur:

« Max raconta.

Le vieux recousait, le vieux l’écoutait et tirait sur son cigare. Max raconta tout depuis le pompier de Bercy 2 jusqu’à Heckmann, en passant par Hélène et le gamin.

Virgile avait arrêté de s’agiter et dormait pour la première fois depuis longtemps.

La salle de bains: grand prix du festival d’Avoriaz. Max se nettoya un peu, en ressortit rafraîchi, un gros pansement sur la joue et certain cette fois d’avoir trouvé l’origine de l’infection. 

En passant par la cuisine, il révisa son jugement. »

Et puis il y a Paris. Pour celles et ceux qui connaissent Paris, il est simple de situer les lieux. Je préfère presque n’en pas connaître grand chose, parce que le tableau que nous en fait l’auteur maintient à mes yeux tout ce que j’ai pu bâtir en imagination, à partir des lectures, mais aussi du peu que j’ai vu de cette ville, peu, trop brièvement, me contentant d’imaginer ce qu’il y a derrière, plus loin, autour…Paris est un personnage à part entière, la cité est un décor parfait pour l’intrigue qui s’y déroule. Et la fin parfaite, à l’image du reste, la tristesse en plus.

 « Virgile regarde Paris, blotti contre le fer de la grande antenne à rêves. La nuit est orange et froide, l’hiver ne fait qu’empirer. Il se souvient du froid d’une autre nuit. Virgile regarde Paris depuis le premier étage de la tour Eiffel. Des fenêtres s’allument et s’éteignent. Une image stupide, qui le fait pleurer. Le vent traverse sa veste aux couleurs de la Jamaïque.

La Seine glisse sur elle-même, brûle les crêtes de ses remous aux lumières des quais. Virgile essaie de ne penser à rien. Il accomplit son rituel. Sa colère explose, il lance son poing gelé contre le métal. »

 

Je sais, je n’en dis pas grand chose, de cette intrigue; d’ailleurs je ne dis jamais bien plus que ce que j’ai aimé, et ici tout, alors… 

Grand talent d’écriture, bel esprit qui ne manque ni de savoirs de tous genres, ni d’humour ( très important, ça ), ni de flâneries langagières poétiques et philosophiques que j’adore. Qu’il fasse parler les personnages de la vie, d’art, de désobéissance ou de soumission, de courage ou de lâcheté, tout sonne juste Avec des expressions comme « sa solitude débraillée » ou « il ne dépareillait pas avec la clientèle. Il tournait à l’épave, il devenait attachant. », et plein d’autres de ce style Antonin Varenne écrit un roman plein de vigueur et d’émotions, et il sait absolument inoculer à la lectrice que je suis ce que ressentent ses personnages -les envies de meurtre ?…-.

Est-ce que je dois dire plus que simplement j’ai adoré ce livre ?