« Les fantômes de Rome » – Joseph O’Connor – éditions Rivages, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

« Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois.

Les combattants alliés ont débarqué il y a cinq semaines à Anzio, à cinquante kilomètres plus au sud. Leur avancée rencontre une résistance féroce.

Dans la ville en guerre, la contessa Giovanna Landini fait partie d’un groupe de résistants connus sous le nom de « Choeur », qui ont mis au point une filière d’évasion. Leur mission consiste à cacher des réfugiés et à aider des prisonniers alliés à fuir Rome où, sous la férule du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, la situation devient plus difficile de jour en jour. »

Ce roman est une merveille. Je voue une grande admiration à Joseph O’Connor, depuis ma première lecture de cet écrivain irlandais.

Voici la suite de « Dans la maison de mon père », et j’ai retrouvé avec bonheur et même jubilation, la Contessa Giovanna Landini, ainsi que ses « troupes » de résistants. Rome, 1944. C’est l’hiver et la Contessa et ses ami-e-s vivent dans un palazzo glacé et humide. Ce groupe nommé « le Choeur », en référence au livre précédent dans lequel les résistants chantaient en chorale – pour d’autres raisons que l’amour de l’art – ce groupe donc est formé de femmes et d’hommes qui ont mis au point une filière d’évasion. La mission: cacher des réfugiés et des gens recherchés par les nazis, les aider à fuir Rome. C’est  bien sûr un objectif compliqué, périlleux, mais entre les mains d’un groupe soudé, avec de nombreux soutiens, y compris au Vatican.
Rome est occupée par les nazis, les troupes alliées peinent à avancer. La misère a gagné la ville, la faim et la peur règnent. Mais pas pour tout le monde. Les occupants, eux, ne manquent de rien.
Dans ce palazzo en pleine décrépitude – un triste symbole – , cette chère Contessa et ses amis résistent donc et mettent en place un réseau pour permettre des évasions, ce, en plein cœur du Vatican.
Quel bonheur de retrouver cette femme qui a, à mon avis, toutes les qualités pour cette résistance en temps de guerre. Intelligente, diplomate, intrépide, courageuse, c’est elle qui mène le bal, épaulée par ses amis et avec le soutien de l’ Eglise.
Cette lecture a été terriblement captivante ! Quelle merveilleuse écriture, tout est tonique, nerveux, avec les personnages de ce réseau, auxquels on se lie en solidarité.

On retient son souffle et puis l’humour reste présent souvent avec une grande finesse et un sens de l’à propos incroyable. Joseph O’Connor est un extraordinaire écrivain!  – La traduction de Carine Chichereau est brillante, on sent comme elle s’est emparée de cette écriture et de ce sujet, je suis très admirative. –
Mais revenons à Rome, ravagée par les bombes, barrée par les chevaux de frise qui empêchent de vivre et circuler, Rome respire la peur, la contrainte, la misère. Mais la survie s’organise malgré tout.

Un homme va arriver mal en point, dont la Contessa ne sait pas qui il est ni d’où il vient et donc s’il est « fiable »; grièvement blessé, elle ne peut avoir d’informations. Et puis Hauptmann s’installe au palazzo (qui est immense ) et la contessa est sur ses gardes tout le temps. Bon, clairement, ce livre, comme le précédent n’est guère facile à condenser.  Émaillé de personnages fascinants – comme la jeune Manon, chirurgienne – offrant une peinture de cette ville mythique en temps de guerre.  Rome garde tant bien que mal la tête haute dans l’emprise allemande, et puis la Contessa, digne, vaillante, courageuse et tellement intelligente n’a de cesse de lutter.

Manon, l’amitié, la tendresse. » Manon recelait des trésors de bonté. Elle était bien d’autres choses mais, chez elle, la bonté était primus inter pares.
C’était le genre de personne qui, si vous lui demandiez le nom d’un fleuve, s’arrangeait pour ajouter ceux de ses affluents sans que vous vous en rendiez compte. J’avais remarqué qu’elle sautait des repas. Ne fumait pas ses cigarettes pour les laisser à d’autres. Cette abnégation était presque irritante. Elle et Blon semblaient souvent se quereller, comme des sœurs ou des amies intimes. À d’autres moments, toujours comme des soeurs, elles se  complétaient; Manon finissait la phrase de Blon; celle-ci lui tenait les cheveux pendant qu’elle mettait une boucle d’oreille. »

Tout dans ce livre est aventure, tant humaine que guerrière, faite de personnages fascinants – même les « mauvais – qui donnent tout pour la survie, la volonté de défendre la liberté de cette ville et de ses habitants en souffrance.

Un personnage ici règne comme une ombre maléfique, mais hélas bien concret c’est le chef de la Gestapo Paul Hauptmann, dont le caractère est creusé par l’auteur, sa vie privée, sa femme, ses exigences. Hauptmann est un personnage majeur.

Impossible de résumer ce récit complexe, comme l’est la mission du Choeur mené par la Contessa. Tous les jours le réseau doit réévaluer ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, et parfois des décisions sont difficiles à prendre, comme l’opération qui après moult discussions qui sera réalisée par Manon, chirurgienne, mais novice, au son de l’oratorio de Haendel, « Jephtha ». Un passage absolument fascinant.

Que dire, sinon que ce roman est brillant comme peu le sont sur ce sujet, mêlant vie et mort, drame et légèreté – car la vie continue, malgré tout…-, amour, humour, haine, peur, trahison – peut-être – et amitiés indéfectibles, les relations humaines en temps de guerre, à la façon unique de Joseph O’Connor, magistrale.
Je sais bien que je ne creuse pas pour vous l’intrigue en profondeur, volontairement.

Voici un très grand roman d’aventure, d’histoire , d’amitié, d’amour, voici le très grand Joseph O’Connor.

Les mots de la fin, sur une sépulture:

« Un avion traverse le ciel en directionde Shannon, sa longue traînée grise telle une bannière.

Une main sur la sépulture, il regarde vers la montagne.
Un nuage dérive.

Les mouettes s’enfuient.
il prend une balle de golf dans sa poche, la dépose sur la tombe, puis il retourne en hâte à la voiture, car dans l’air, il sent l’odeur de la pluie et le vent qui fraîchit. Il ne faut pas tarder.

Dans la rue, il remarque au loin un homme plus âgé qui discute avec Mr Clifford. Costume sombre, feutre, il se penche à la fenêtre côté passager. Ce n’est pas possible, pense Bruno. Pas après tout ce temps.

Weldrick vient vers lui, les bras ouverts en une invitation silencieuse.

Pendant un long moment, ils ne disent rien. »

Et « Jephta » de Haendel, une interprétation sublime:

Une inoubliable lecture.

 

 

« Sirène rhapsodie » – Sylvain Pattieu, éditions Cambourakis – Récits d’objets- Musée des Confluences

« Les sirènes

De base

C’est comme les dinosaures

Soi-disant elles ont des écailles

En vrai elles ont des plumes.

Les dinosaures

Ils ont mal fini

Météorite

Volcans

Ils se croyaient géants

Ils ont fini poulets. »

Ce livre est beau, drôle, émouvant, humain, intelligent, acéré…Bref, c’est beau comme tout. Je les ai lus, les petits livres de cette collection, j’en ai lu beaucoup, et celui-ci entrera au top ten de la Livrophage pour son écriture, son ton, mais aussi ses savoirs, ses regards sur l’objet, ses regards au-delà de l’objet. Ici il s’agit d’une sculpture de « Sedna » de George Arluk en stéatite, en provenance du Nunavut, au Canada et que l’artiste a terminée à Lyon en 2007.Cette œuvre est présentée au musée des Confluences pour l’exposition « Origines, les récits du monde ».

 » Il y a au Musée des Confluences, à Lyon, une statue verte de Sedna, sculptée par George Arluk. Au départ, ce musée, ce sont des notables, des négociants, des botanistes, des explorateurs, ils se font leurs collections. Des explorateurs du même genre que ceux allés chez les Inuits, sûrs de leur suprématie, sûrs de l’Europe, de la civilisation. Un peu partout ils prennent des objets. Pas seulement, mais aussi des objets. Ils les ramènent, ils remplissent leurs cabinets de curiosités. Plus tard, ils en font des musées, ou ils meurent et on en fait des musées, ou ce sont leurs héritiers, les autorités, les scientifiques: le musée Guimet, le Musée colonial, le Museum d’histoire naturelle de Lyon. »

C’est peu dire que Sylvain Pattieu ici casse les codes du récit d’objet. Il explore dans tous les sens, dans toutes les formes d’écriture, sous tous les angles, ce qu’évoque Sedna représentée par cette œuvre si belle, douce et arrondie, et tout ce qu’elle représente. Pour le peuple du Nunavut d’abord et avant tout. Car l’hommage rendu à ce peuple par cette œuvre, ce qu’elle évoque, son univers nous sont offerts, mais à nous d’en trouver le cœur et le sens.

« Elisapie parle de son cousin. Il s’appelait Tayara. Il était doux et gracieux. Il aimait danser. Ils écoutaient « I want to be free » de Queen, et ils dansaient. Il était tendre et il était triste. Il pensait ne pas avoir sa place dans le monde. Il s’est pendu.

Les Inuits ont un taux de suicide six à sept fois plus important que la population canadienne. Ce sont surtout les jeunes hommes qui passent à l’acte. »

 Avec délicatesse mais un parler franc, l’auteur évoque les spoliations, les abus de toutes sortes, infligés aux peuples premiers. Et le drame que vivent ces régions du monde et leurs habitants, ceux qui restent. Sommes-nous capables, nous, occidentaux, de comprendre ce lien fort entre un peuple et son territoire, et sommes-nous capables de saisir qui est Sedna? On saisit la beauté de ses formes rondes mais en captons – nous l’idée, le symbole et le sens? Sylvain Pattieu , lui, l’explore avec ce qu’il est et ce qu’il sait. Ce qui nous offre un moment de lecture à la fois très drôle, mais surtout poétique, tendre, auquel il se mêle, lui, son histoire, sa vie, il s’approprie l’objet, qui est bien plus qu’un objet. Bref, je n’en dis pas plus, cet opus de Récits d’objets entre définitivement dans mes favoris, voire Le Favori. Mais au fait, qui est Elisapie? 

« Highlands » – Jérôme Magnier-Moreno, collection Le sentiment géographique, Gallimard – Préface de Grégoire Bouillier

Highlands par Magnier-Moreno« Bleu pétrole

Londres, Euston Station, vendredi 24 mai 2013

21 heures

Sans m’arrêter de marcher sur le quai du Caledonian Sleeper, le train bleu pétrole qui m’emportera cette nuit vers le nord de l’Écosse, je fouille la poche arrière de mon jean et constate avec un léger affolement qu’il ne me reste plus qu’un seul et dernier Xanax. Je le manipule donc aussi précautionneusement que si c’était un œuf Fabergé, ce précieux comprimé ovoïde, puis le porte à mes lèvres et l’avale sans eau, de l’expert et affreux mouvement de déglutition du héron happant tout rond un poissonnet. »

C’est peu dire que je suis heureuse de retrouver Jérôme Magnier-Moreno dans un second voyage, ici vers le vert paradis des pêcheurs à la truite, l’Écosse. Et quel voyage. Je viens de relire la chronique que j’avais commise pour « Le saut oblique de la truite » et ma foi, je ne regrette rien de ce que j’y ai écrit. C’est avec un intense plaisir et  beaucoup d’émotion que j’ai reçu ce deuxième roman, qui comme l’auteur-  excusez-moi Jérôme, mais personne n’y échappe – a mûri, a pris du relief et de l’intensité.

Notre pêcheur vit un très mauvais moment, et file vers l’Écosse après un conflit dans son couple. Il s’en va vers les Highlands, tout empreint du souvenir de ses vacances là-bas avec ses parents; triste, chagrin, il gobe du Xanax comme les truites gobent les mouches. J’ai l’air de plaisanter, mais pour dire vrai, ce livre m’a vraiment beaucoup touchée.

« Bruits de pistons, orchestre de sommiers à ressorts, symphonie mécanique qui va m’accompagner jusqu’à demain matin 8 heures et demie, heure à laquelle j’arriverai dans le nord de l’Écosse, à Inverness.

L’effet tranquillisant de l’ultime Xanax se diffuse peu à peu à mes bras et mon ventre tandis que mes jambes se mettent à flotter tels de flaccides tentacules de poulpe. Je sens le fluide cotonneux panser les écorchures, calmer la souffrance, et ce n’est pas sans gourmandise que je m’apprête à passer une nuit régressive dans le ventre du train, loin de Paris et de l’Himalaya d’emmerdes que j’y laisse. »

Cet écrivain, peintre connu sous le nom de Rorcha, a une façon très personnelle d’écrire. C’est en particulier son ton, si changeant, qui va de l’ironie frondeuse au plus sombre désespoir, qui oscille entre humour décalé et profonde angoisse, et son écriture qui ressemble pas mal à ses tableaux faits d’ombres et de lumières, éclatants dans les turquoises, les jaunes, les oranges mais pleins d’aspérités et d’ombres dans les bruns, les bleus nuit, ou les bleus pétrole, ce sont ces éléments qui font de lui une voix originale et très attachante. Je dirais qu’il écrit comme il peint, avec ce qu’il est, qui il est, et ce qu’il vit. Tant dans sa vie concrète que dans sa vie secrète. Dans ce livre-ci, j’ai ressenti beaucoup d’angoisse, jointe à une sourde colère, mais pourtant sans jamais tomber dans le pathos, l’ironie et l’autodérision désamorçant toute tentative d’apitoiement. C’est ce qui fait de ce texte sa qualité, une belle manière de « calquer » le mental du narrateur avec le décor.

Donc, voici notre homme en route vers l’Écosse. Le train. Défilent peu à peu les paysages, tandis que les souvenirs remontent. La première partie, c’est à dire le voyage en train est très empreint de mélancolie, de chagrin même, tout autant que de colère arrosée de whisky. Notre homme rumine sur la dispute, sur la potentielle rupture, il pense à son fils aussi. Mais le second personnage de ce livre est pour moi sa mère, cette mère tant aimée et si aimante, si délicate – on le sait, on le sent à la façon dont son fils parle d’elle – et tout ça m’a vraiment émue. En cela, ce livre est plus mûr que le premier, comme l’âge du narrateur. Les couleurs en tête de chapitre n’évoquent pas, à mon sens, seulement les paysages, mais aussi l’humeur de la plume. Un superbe passage sur la mère, si bonne et bienveillante.

« Bien sûr on ne t’a jamais assez remerciée pour cela – nous autres petits salopards – , pas du tout assez, et j’ai mal chaque fois que j’y repense. Certes, ce n’était pas ton style de courir après les remerciements, mais quand même, ça t’aurait fait plaisir qu’il y en ait eu un peu plus, c’est certain.

Un jour, un soir plutôt, où nous étions comme d’habitude posés les pieds sous la table, tu t’étais mise à pleurer. Pourquoi? C’était la fête des Mères, et personne n’avait pensé à te la souhaiter, sans même parler d’un cadeau…Rien n’effacera jamais l’invisible raclée de tes pleurs silencieux ce soir-là. »

Notre  potentiel pêcheur cherche donc une forme d’oubli plus que la résolution d’un conflit. Viennent les descriptions des paysages, et c’est un enchantement, malgré la pluie, malgré le froid, malgré le fait que notre héros se perd et va se trouver dans une posture inquiétante voire dangereuse. . On ressent chaque particule de la nature, le végétal, l’atmosphère et chaque goutte de brume et de pluie, la tourbe où les pieds s’enfoncent. La pêche n’aura pas lieu parce que le potentiel pêcheur, suivant une rivière comme il suit ses souvenirs d’enfance, se perd, se casse la figure, glisse, tombe… bref. La suite, vous la lirez. 

« L’horizon, renversé comme un jouet cassé, barre le ciel d’une diagonale sombre.

Étendu face contre terre, dos vrillé, bras et jambes tremblants, je me dis que j’ai dû m’évanouir après être tombé de la falaise. Avec précaution je déplace mes membres ankylosés. Mal partout, crampes, os glacés jusqu’à la moelle, mais pas de douleur aigüe qui pourrait laisser craindre une blessure grave. Lentement je me retourne sur le dos.

Voilà, j’y suis.[…]

Puis mes yeux se rouvrent et mon regard s’élève le long des escarpements rocheux, là-haut dans le ciel à nouveau bleu des Highlands. Un aigle royal y plane en son tour de ronde, et, passant devant le soleil, me soustrait un instant à l’éblouissement. »

J’ai été touchée, amusée, et enfin captivée par cette histoire qui échappe à mon sens à tous les clichés. Un texte très personnel, unique, drôle et émouvant. 

Je remercie Jérôme Magnier Moreno pour la confiance qu’il m’a accordée . C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert ce second livre qui est aussi un très bel objet . Un très beau livre mêlant avec finesse les angoisses, la colère et le chagrin de cet homme qui vit ici une expérience qui n’était pas celle qu’il avait prévue. J’ai beaucoup aimé, le mélange d’humour acidulé et une sorte de mélancolie tendre. En tous cas, l’auteur a mûri et sans flagornerie, je trouve que c’est vraiment une écriture, un ton, très originaux.

Bref, je conseille ! Et comme j’aime bien un peu de musique, ces Ecossais là, à Glasgow, m’ont bien plu…

« Prendre son souffle » – Geneviève Jannelle, éditions Québec Amérique

Prendre son souffle par Jannelle« Il eut mieux valu que je ne te rencontre jamais, amour de ma vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. Reste qu’il y a  de ces jours où, au plus profond de mon ventre, je souhaiterais ne pas avoir traîné au lit, ce matin-là. J’aurais eu le temps de prendre un café à la maison et ne me serais pas trouvée sur ton chemin de cycliste pressé, mon latté à la main. Tu ne m’as pas renversée mais c’est tout comme. »

Un roman d’amour insensé, magnifique, bouleversant. Cru et cruel. Ces deux adjectifs vont très bien à cette histoire. Loin de ce qui peut exister de pire dans les romans d’amour, voici un livre qui nous atteint en plein cœur avec ce que la vie parfois peut nous réserver d’amour, de passion folle mais aussi de violence et de cruauté. Nous donner un immense bonheur pour nous l’arracher dans d’odieuses souffrances. C’est de ça dont il est question ici. D’amour fou et de douleur inextinguible.

Un jour ordinaire, « accident » de vélo, une rencontre fortuite et l’éblouissement, la folie des corps qui se met en marche, l’emballement des cœurs, le souffle coupé à la première rencontre. L’amour fou, quoi…

Les corps. Parlons-en… Le corps d’Eden, – car ce beau jeune homme sportif se prénomme ainsi -,  son corps donc, comme le furent ceux de sa sœur et de son frère –  est atteint de « l’ataxie de Friedrich », maladie neuro – dégénérative invalidante puis fatale.

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginé bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux- tu, c’est tout moi, ça: curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. Un père alcoolique? Des parents séparés à couteaux tirés depuis toujours? Une famille rongée par de vieilles chicanes intestines? Un frère en prison? Ou encore une famille née de l’inceste, où ton père et ta mère étaient en fait frère et sœur? J’étais loin du compte. »

On l’apprend assez vite parce qu’Eden se doit de le dire à cette femme dont il est éperdument amoureux. Il va lui expliquer ce mal qui lui a enlevé deux êtres chers. Alors ils vont vivre intensément, voyager partout dans le monde, dévorer la vie autant que possible.

« Tu voulais voir le monde et je voulais te voir voir le monde. Alors nous avons vidé nos banques de vacances compulsivement et pris des semaines à nos frais quand ça ne suffisait pas. Ça ne faisait pas l’affaire de tous les patrons, alors nous bougions. Ciao bye! »

C’est cet amour fulgurant que nous raconte l’autrice avec un incroyable talent qui essaye d’éviter les larmes – ou presque -. Elle raconte la soif et l’urgence pour ce couple à vivre intensément chaque moment.

« Nous vivions totalement dans le moment présent. 

Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir? »

Quand la maladie va faire véritablement son entrée dans leur vie de couple, ils vont tout tenter. Eden a dit à Anaïs qu’elle devra le quitter quand il ne pourra plus lui faire l’amour. Et quand ce moment arrive, après avoir usé de quelques stratégies pour quand même s’aimer encore, quand la tragédie va exploser dans leurs cœurs et leurs corps, ils feront appel à un homme, un troisième, pour les ébats sexuels. Il s’avérera que ça ne pourra pas fonctionner longtemps. Vous lirez pourquoi, et comment Anaïs, finalement, accompagnera Eden jusqu’au bout, après des détours infructueux. Rien que d’écrire ceci, j’ai des frissons dans le dos. 

« Me prendre dans tes bras semblait difficile. Tes mains répondaient mal. Ta tête reposait dans un drôle d’angle. Toi autrefois si beau, si fort, si viril, tu ne t’allais plus à la cheville. Tu étais…si diminué. Ça me faisait mal. Chaque jour, ça me serrait le cœur à m’en donner des douleurs à la poitrine. Te voir trébucher sur mon nom. Te voir laisser tomber un objet. Un autre. Un de plus. Te voir te lever péniblement de ton fauteuil pour aller cueillir un livre trop haut et y retomber comme si tu venais de gravir le Kilimandjaro. Mal, mal, mal, j’avais mal. Tout le temps, chaque fois que je te regardais.

Ce soir-là, me recroqueviller sur tes genoux a été ma façon de ne pas te regarder. Enfouir ma tête contre ton torse et fermer les yeux.

-Va-t’en ‘naïs. Lé pas to tard. »

Quoi qu’il en soit, je ne raconte rien de plus, ce roman est d’une grande force, d’une infinie tristesse, mais aussi très très beau dans une écriture qui nomme les choses sans détours; mais il dit aussi que la vie, même comblée d’amour, parfois ne peut pas être sauvée, que la mort avance comme une ombre jusqu’à ce qu’elle envahisse tout et que c’est inexorable et fatal. Le cœur d’Anaïs ne cessera de battre pour son homme, Eden, le seul, son unique amour.

« Un deuxième amour ne ferait que porter ombrage à la grandeur de ce que nous avions eu, toi et moi. Comme si c’était imitable. Remplaçable. Et ça ne l’était pas. »

Alors vous savez, je ne suis pas une grande adepte des histoires d’amour comme seul sujet d’un livre. Mais là, réellement, c’est bien plus qu’une histoire, c’est une sorte de leçon qui n’en a pas l’air. Une leçon de vie, à garder pour quand ça va mal, pour les jours qui parfois deviennent ténébreux, pour les découragements. Une leçon magnifique, jusqu’au bout. 

Contrairement à ce qui est dit en 4ème de couverture, je ne crois pas qu’Anaïs fasse « les pires choix ». Pour moi, non, tout au contraire, avec un énorme courage elle choisit de vivre son amour, quelles que soient les souffrances qu’elle endurera.

Un très beau livre, fort, difficile parfois, très troublant aussi. J’ai vraiment adoré cette histoire qui, je pense, peut donner également à réfléchir sur ce qu’on attend de la vie. Bravo. C’est un gros coup de cœur.

Anaïs écrit à Eden, le temps des adieux, quatre dernières pages bouleversantes, juste un extrait:

« J’ai écrit ces deux dernières phrases lentement, alignant les mots un à un, chacun portant tout le poids de mon amour pour toi: « Je ne sais pas si j’ai su t’aimer correctement. De la bonne façon. Mais je t’aime. » et pouf.

Après le point final, de battre, mon cœur s’est arrêté.

De battre, ou de se battre. C’est selon.

Mais il s’est littéralement arrêté. »

Gros coup de cœur et j’ai choisi ce morceau pour dire adieu à Eden:

« Marguerite et le Mont Blanc » – Michaël Sibony, éditions de L’Aube

Marguerite et le mont Blanc« Nous marchons dans le petit tunnel pentu percé dans la roche. Il fait sombre, nous distinguons à peine les aspérités de sa voûte de pierre. Seuls des reflets luisants sur les rails nous guident par intermittence. Le reste du temps, nous nous fions au brouhaha saccadé émis par le frottement de nos pas sur les cailloux du sol. Des petits cailloux gris, tranchants, mélangés à quelques pierres, plus grosses et polies. »

C’est un livre court qui d’une façon d’abord inattendue, mêle histoire familiale et histoire du Mont Blanc et de ses petits trains de montagne. En famille, un couple et le petit garçon, celui qui narre cette histoire, se promènent sur le Massif du Mont Blanc, et comme la maman est enceinte – de jumelles -, ils empruntent les petits trains qui emmènent les promeneurs à différents points du site.

Il y a trois locomotives de couleurs différentes, toutes ont un prénom féminin, et une se prénomme Marguerite. Ce n’est pas anecdotique car le petit garçon trouve ce prénom si joli qu’il demande à sa mère d’appeler une des deux fillettes Marguerite.

« Un barbu en uniforme, tenant dans ses mains des outils de mécanicien imprégnés de cambouis, surgit des flancs de la montagne. Il m’observe, attendri par l’enfant qui imite le train, puis il dit:

« Écoute. »

Je déraille et j’écoute.

« Sur la ligne du tramway du mont Blanc, dit-il, on a trois trains. Le patron leur a donné le prénom de ses trois filles: Jeanne, Anne et Marguerite. Ils ont tous une motrice et un wagon, mais ils sont peints de couleurs différentes.

-À la montée, notre train était rouge et crème. Il s’appelait comment?

-Ce devait être Marguerite.

-Marguerite?

Je cours vers le ventre arrondi de ma mère.

« Maman! On pourrait appeler une des deux jumelles Marguerite? C’est joli, Marguerite. »

Ma mère m’a laissé dire, amusée.

« Oui, c’est joli. »

L’histoire commence bien. Mais il n’en sera pas de même pour la suite. L’auteur va nous emmener loin, loin dans le temps, dans l’histoire, tout en nous attachant à ce massif, au glacier, à cette ambiance un peu inquiétante de la haute montagne et à une période sombre de l’histoire.

« Faut-il se priver de sauter d’un train en marche quand il nous embarque vers une mauvaise destination? »

Entre histoire du monde, histoire de famille, histoire géologique, ce livre pas toujours facile d’abord est très original par la façon de mêler plusieurs sujets qui finalement convergent, par l’écriture sensible pour un personnage qu’on voit grandir, hanté par la perte, par le massif du Mont Blanc sur lequel nous finissons avec lui, dans une lente et difficile ascension, un long et lent chemin avec Marguerite au cœur. Je ne m’attarde pas plus, c’est caractéristiquement un texte où tant de détails s’imbriquent, détails mais néanmoins essentiels pour l’architecture du récit, qu’il est pour moi trop compliqué d’en dire plus sans dévoiler trop. C’est un livre – un premier roman, à saluer –  que j’ai lu un peu hors du temps, emportée sur les montagnes, et dans le petit train rouge et crème. Sur fond de deuil.

C’est un beau livre, subtil et émouvant, qui m’a touchée. Un hommage aux sommets et à l’accomplissement qu’est leur ascension pour le personnage .

« Mes larmes sèchent au vent, ou bien gèlent-elles; j’ai du mal à savoir. Entre extase et supplice, les nuances sont absentes dans ce lieu de tous les superlatifs. Mon euphorie d’avoir été au bout de l’aventure se bat contre cette torture. Mon exaltation fugitive apparaît dérisoire face à ce calvaire.

Je suis ici, au sommet du mont Blanc et cela me suffit. Des désirs irrationnels m’inondent et prennent le dessus sur mon esprit et mon amour de la  vie. Redescendre m’importe peu. Je balaye cette idée non pas d’un revers de main, mais d’un revers de neurones obstinés à vouloir monter. Toujours monter. Même si nous sommes déjà au sommet. »