« La corde blanche » – Helen Faradji – Héliotrope NOIR

« Prologue

Juin 2005

Il était 23h30 et Jean -Luc Ullrich rentrait chez lui, comme tous les soirs. Il revenait plus tôt d’habitude, mais trois voitures étaient arrivées au garage juste avant la fermeture et son patron avait exigé qu’il s’en occupe? « T’as été trop absent ces derniers temps, faut que tu rattrapes un peu les heures perdues. » Cela ne l’avait pas dérangé, Jean-Luc aimait travailler. Ouvrir le capot, chercher la faille, la réparer. C’était simple. Il trouvait toujours. Et ça lui occupait l’esprit. »

Et c’est alors que Jean-Luc entre en contact – en collision serait plus juste –  avec Lisa Giovanni, sergente-détective à Montréal, contre laquelle il déposera plainte. Cependant, il a bien tort, accusé de viols et violences sur des femmes.

« Un an plus tard

C’était un de ces matins paisibles où Montréal, à peine réveillée, débordait de charme. Un soleil doux filtrait les rares terreurs de la nuit. Des matins comme ça, il ne pouvait rien arriver. »

Et bien si, matin tranquille et doux bien vite troublé, noirci par d’atroces faits, dont la découverte matinale de cet homme:

 » Sur le stationnement de l’aréna, l’homme gisait, les yeux fermés. Quelques cheveux longs, étalés en corolle sur le sol, lui faisaient une tête de marguerite à  demi effeuillée. Un chat de ruelle flânait le long de son flanc droit en reniflant. »

C’est ainsi que commence ce roman policier, noir et très bien écrit. L’écriture de Helen Faradji contribue très largement à la qualité du récit qui met en scène plusieurs acteurs de la vie de la ville: la police, des hommes d’affaires (sales), des politiciens ( douteux)  et des voyous acoquinés aux idées racistes et utilisés par les politiques véreux. 

On rencontre Omar et Rachida ( elle est discrète dans l’histoire mais je l’aime beaucoup ). Omar s’occupe des jeunes de son quartier, les rassemblant à la mosquée pour les garder dans le droit chemin, les faire lire, les éduquer et leur éviter la rue. Et bien sûr, suspecté du meurtre – on ne sait trop pourquoi – Omar est arrêté, et mis en prison.

Villeneuve, lieutenant de police et Lisa Giovanni ( virée de la police elle est dorénavant  détective privée ) vont mener l’enquête; ils connaissent tous les deux Omar et Rachida, et ne comprennent pas l’emprisonnement d’Omar. 

Va suivre une plongée dans le monde politique tellement douteux que ça fait froid dans le dos, lié avec des « hommes d’affaires » pas bien plus propres et des véreux de tout poil. 

Il est difficile de faire un panorama de cette histoire, dans laquelle on se sent un peu dans un labyrinthe fait de ruelles et de recoins sombres, mais qui grâce à la perspicacité de Villeneuve, de Lisa et de leurs soutiens va trouver une issue. Il semble pourtant que peut-être tout n’est pas terminé.

En tous cas, l’aspect politique du sujet est très intéressant, et dans cette belle ville de Montréal, les ruelles charmantes cachent parfois de bien vilaines choses. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Helen Faradji, à l’aise aussi bien avec les scènes de violences, qu’avec celles plus feutrées mais aussi moches des hommes d’affaires opportunistes en train de préparer des horreurs en dégustant un repas chic.

J’ai passé un excellent moment dans cette histoire et sa fin ouverte sur un tatouage, évoqué dans le roman et qui annonce, à n’en plus douter, une suite:

« Le véhicule partit en trombe, sans me laisser le temps de noter la plaque.

Sébastien Larrivée-Roy. Voilà, c’était comme ça qu’il s’appelait. Et au moment même où son nom me revenait en mémoire, j’eus l’intime conviction que ce tatouage était bien trop frais pour que tout soit fini. Il faudrait reprendre le fil de cette enquête qui ne voulait pas mourir. Et c’est ce jeune homme à la voix haut perchée qui m’amènerait jusqu’au bout de la Corde blanche. »

« Clete » – James Lee Burke, Rivages /noir, traduit par Christophe Mercier ( anglais-USA)

« Cette histoire se déroula en Louisiane à la fin des années quatre-vingt-dix, avant Katrina et avant les tours jumelles, quand mon podjo Dave Robicheaux et moi partagions notre temps entre La Nouvelle-Orléans et New Iberia, dans le golfe, au cœur de Dixie, où il fait 23°C le jour de Noël. »

Chacun en pensera ce qu’il voudra, mais je vais ici dire le bonheur intense que m’a procuré ce livre. Voici un bon moment que je n’avais pas lu James Lee Burke, et retrouver ici son écriture, ça a été très émouvant pour moi. C’est comme retrouver un vieil ami disparu un temps. Et puis ici Dave Robicheaux se fait voler la vedette par Clete Purcel, mais il reste là, vigilant vigile et surtout, ami indéfectible. Clete donc, atteint là, sous la plume du grand Burke, une intensité, une profondeur qu’à mon souvenir il n’avait pas – mais j’ai pu oublier – en tous cas, il m’a beaucoup émue . Clete a dans sa poche une photo. Une femme vient pour l’engager :

« -Je prends une affaire ou je ne la prends pas, dis-je. Quel est le problème?

-Mon ancien mari qui mérite une balle dans la bouche.

-Ouais, je connais ce genre de choses. Vous voulez passer à mon bureau? c’est juste à côté du vieux cinéma Evangeline.

-Si ça ne vous dérange pas que je vous pose la question, monsieur Purcel, quelle est la photo que vous tenez entre les mains?

-Une mère et ses trois enfants en route pour les douches d’Auschwitz.

Elle blêmit.

-J’aimerais choper les Waffen SS qui ont tué ces gens innocents, dis-je. Mais ils sont sans doute tous morts. Alors je ne sais pas ce que je vais faire. Vraiment pas.

-Vous ne l’avez pas été, dis-je en lui mettant une carte professionnelle dans la main. Passez quand vous voulez. Et en attendant ne tirez pas sur votre mari.

-Priez de ne jamais rencontrer ce fils de pute. »

Que dire de Jeanne la Pucelle qui vient le voir, lui parler, l’attendrir, qui surgit dans le bayou et à laquelle il s’attache comme un enfant à sa maîtresse. Hallucinations, visions,… néanmoins voici Clete, forcément épaulé par Dave, lancé dans une histoire sordide de meurtres, de trafic de drogue, de bourgeois dévoyés, des dingues de tous poils et des tarés de toutes sortes . L’inévitable Fentanyl tue la nièce de Clete, et le voilà parti sur des traces floues, toutes noyées dans les bras du bayou, dans les recoins obscurs, humides et dépravés de New Ibéria et de la Nouvelle Orléans. Je ne sais pas vraiment pourquoi, au fond, ce livre m’a tellement touchée. Est-ce le fait de retrouver cette écriture superbe, de renouer avec Clete et Dave? Est-ce qu’en vieillissant je deviendrais plus sentimentale? ( rire ironique )  En tous cas, je l’avoue, c’est l’émotion qui a dominé ma lecture.

« Parfois, quand je pêche sur le golfe au crépuscule, il m’arrive de voir une vieille citerne de stockage en train de rouiller dans l’eau, des bambous engloutis avec un reflet iridescent qui n’est pas à sa place, ou un canal fait par l’homme qui jette ses solutions salines dans une forêt pluviale de gommiers, de cyprès et de tupélos. Ça me rend triste. Ça me donne l’impression d’assister à la fin de quelque chose, peut-être même la fin des temps. »

Pour les chagrins, pour l’amitié et sa force, pour le culot de mettre Jeanne la Pucelle au milieu du bayou. Moi, j’ai lu ce roman sans aucune distance avec mes émotions, et ce que d’autres en penseront, en fait, ça m’est plutôt égal. Je ne vous dis rien de ce qu’on nomme « l’intrigue », il n’y en a pas qu’une, vous les découvrirez bien vous-mêmes, mais toutes rejoignent le même principe : un combat inégal qui se joue ici entre le vice et la violence contre la vertu et l’honneur, les gredins contre les chevaliers et vice-versa. Quant à moi, je mets ce roman avec ce que j’ai lu de meilleur, dans ce genre, ces dernières années. Je sais que ce ne sera pas le cas pour tous, mais c’est bien normal. Mais:

Un monstrueux coup de cœur de la Livrophage.

« J’achetai un petit emplacement dans un cimetière de village au sud de Jeanerette, à quelques coudées du Bayou Teche. Les arbres étaient tous à feuilles persistantes, les pierres tombales de travers et tachées de lichen, les tombes enfoncées dans la terre, comme si les morts avaient besoin d’être enterrés deux fois. Je mis la coupure de la photo de la mère juive et de ses trois enfants dans une boîte de métal, je creusai un trou, j’y déposai la boîte et je pelletai de la terre dans le trou. J’achetai une lourde pierre, je la fis graver et je la plaçai horizontalement sur le sol. La pierre était en marbre, à la fois rugueuse et polie, et, tout autour, décorée de fleurs gravées. L’inscription est simple, au cas où vous voudriez la trouver et passer quelques minutes à l’ombre en compagnie de gens auxquels j’espère avoir donné un foyer. La voici: « UN ANGE ET SES ENFANTS REPOSENT SOUS VOS PIEDS. DONNEZ- LEUR S’IL VOUS PLAÎT LA GENTILLESSE ET LA PROTECTION QUI LEUR ONT ÉTÉ REFUSÉS DURANT LEUR VIE. » »

« La théorie des ondes » – Pascale Chouffot, Rouergue Noir

« C’était le 15 novembre 2007. C’était bien après les guerres.

Comme quelque cinq cents hommes et femmes, il avait reçu ce matin-là son carton d’invitation. Ainsi, la rumeur venait de prendre corps sous ses doigts, bien qu’il eût voulu l’ignorer. Il soupesa d’abord l’enveloppe, devinant la lourdeur des mots imprimés à l’encre grasse sur le papier de luxueux grammage, à n’en pas douter, il porta à son nez et sa mémoire cette fragrance de charité triomphante, il posa le fardeau sur la table de la cuisine, choisissant de l’offrir au blanc cru du néon qui s’esclaffait sur sa toile cirée, choisissant, in fine, de l’abandonner à des mains sans conteste plus robustes que les siennes. Celles de sa femme.

La Saône, mutique, n’avait plus envahi de son murmure herbeux les friches depuis l’hiver précédent, et toutes les routes pouvaient encore mener aux usines, encore que…avait-il osé penser au cours d’une seconde trop vagabonde. »

C’est sur un prologue énigmatique que débute ce roman, un beau pavé que j’ai beaucoup aimé. L’histoire qui suit ce prologue débute en février 2013, et se déroule à Chalon sur Saône. La ville vient de subir la fermeture de l’usine Kodak, laissant un grand nombre de travailleurs sur le carreau, et puis février est le temps du Carnaval, important dans cette ville.

En même temps, la police extirpe de l’eau le corps d’une jeune fille. Et celui-ci s’ajoute à d’autres, sans que le lien ne soit encore fait entre ces meurtres, car ce sont des meurtres.

Le personnage principal, l’héroïne du roman, c’est Catherine Gauthier, ex- flic à la PJ ferroviaire. A la suite d’un grave accident de moto, elle ne ressent plus la douleur. Maître Pierson vient un jour lui demander sa coopération, alors qu’elle est en convalescence; il sait qu’elle fût une très bonne flic de terrain et c’est ce qu’il recherche.

Depuis, elle et lui ont régulièrement des échanges privilégiés sur les dossiers en cours. Comme l’affaire Martin, petit dealer « fils à papa ».

« La loterie du prétoire. Et tout ça pour me donner bonne conscience. Enfin, c’est ce que me dit ma femme. Elle aimerait bien que j’arrête de jouer au bon samaritain. Mais qu’est-ce que je m’emmerderais! Alors, des petits cons comme le fils Martin, je m’en moque: il pourra faire toutes les saloperies du monde, papa et maman banqueront, et il se prendra trois mois fermes. Y a pas de justice dans ce pays…

-C’est ça: vous leur obtenez toujours juste de quoi se remettre en forme au placard, et hop! Trois mois après, ils sont dehors!

-Hé hé…laissez tomber un peu votre costard de flic. Vous savez bien qu’emmerder la police, ça me plaît aussi! »

Alors que le carnaval envahit la ville, un homme choisit sa proie dans la foule:

« La gamine, à l’odeur, était fraîche de douze printemps. »

Cette simple phrase fait froid dans le dos, et les pages et chapitres qui suivent vont entraîner le lecteur dans une sorte de tribulation angoissante, tendue. Entre les résonnances du chômage dans la population, les petites mortes retirées de l’eau et la folie du carnaval, tout est bruyant, inquiétant, la cohue recèle des personnages sur lesquels s’arrête l’autrice parfois. Des hommes, des gamines…

Enfin on va rencontrer des notables, leurs épouses qui se préparent à une grande soirée. On voit pourquoi Pierson a engagé Catherine. Il souhaite rouvrir les dossiers classés sans suite des jeunes mortes ramenées par la Saône tandis que de son côté le commissaire de la Criminelle Jean-Pierre Renaud va traquer un assassin qui court encore.

Ce sera un travail semé d’embûches de toutes sortes, compliqué par le Carnaval, la foule, le bruit, les multiples facilités pour se cacher, ou disparaître. 

Ce que je trouve important de dire sur ce roman, c’est d’abord que l’écriture est vraiment excellente, que chaque personnage prend vie et visage sous la plume acérée de Pascale Chouffot. Mais pour moi, le « clou » de l’histoire est au cœur du livre: un retour au début du siècle passé, en 1911, et à une page d’histoire triste et parfois sordide. Il s’agit des « colonies » du Morvan où étaient envoyés les orphelins de Paris. En à peine 40 pages, on apprend le sort parfois atroce de ces enfants. Et on comprend ensuite aussi pourquoi cette histoire trouve sa place dans l’enquête. Ça, c’est réellement une formidable idée. Je vous propose de lire l’article ci-dessous, très intéressant

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/l-histoire-des-petits-paris-ces-enfants-de-l-assistance-publique-places-dans-le-morvan-2052607.html

C’est donc un roman d’une grande richesse narrative. Nous présentant l’une après l’autre les familles des jeunes filles mortes, l’histoire peu à peu fait percer une logique, des liens entre les protagonistes de l’histoire, les édiles, la foule, les parents, les disparues. Tout ça dans une ambiance assez folle, bruyante, inquiétante même, sur les bords de la Saône qui porte ses secrets. Roman passionnant par les sujets amenés qui finalement s’imbriquent donc les uns aux autres en un tableau qui va et vient du grotesque du Carnaval à la peinture sociale, instillant peu à peu les vices, les mensonges, les travers, les choses cachées et honteuses. Il faut bien dire que le personnage de Catherine porte le roman; complexe, torturée – bien que ne ressentant pas la douleur physique -, tenace, extrêmement attachante, en fait. Les femmes sont très présentes dans cette histoire aussi, et d’ailleurs dans les enquêtes sur les jeunes filles, ce sont elles surtout qui témoignent, qu’on voit réagir, chacune à sa manière. Il y a là une belle « étude » de caractères.

Ce livre est vraiment remarquable, il capte et fascine, il nous embarque dans cette foule – moi qui la craint tant – et dans les salons bourgeois tout autant que chez des gens dits ordinaires, des mères flétries et tristes, en colère, et réclamant justice. Et puis bien sûr il y a les fantômes des jeunes mortes qui hantent tout le récit. Ceci avec toujours chez Catherine l’obsession de trouver la vérité et les coupables. Un bon gros pavé qui se dévore avec fébrilité . Remarquable ! Jusqu’à la fin:

« La naissance d’un drame est indubitablement question d’ignorance. Tout au moins de perte: de soi, des autres, du passé oublié au profit d’un avenir sans cesse plus urgent, plus rapide, sans pieds ni jambes pour tenir debout. Une ignorance qui, gonflée par la peur comme ici cette rivière en crue, se répandait, avait tout permis et permettait tout encore. Y compris de faire imploser des usines et exploser des vies. Il y avait peu, de l’autre côté de l’Atlantique, un homme s’était approprié le mot « révolution » pour justifier sa quête du profit; en réalité, ces monstres-là ne se cachaient plus. »

Remarquable roman, écriture brillante, une grande intelligence et  beaucoup de sensibilité. J’ai adoré cette lecture, d’autant que j’ai pu entendre Pascale Chouffot en conférence sur « Les violences faites aux femmes » et j’ai retrouvé dans son propos l’équilibre, la justesse et la délicatesse déposée par sa plume dans ce roman néanmoins très noir. 

« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Entre deux mondes » – Olivier Norek – Pocket

« L’enfant

Quelque part en Méditerranée.

La main sur la poignée d’accélération, il profita du bruit du vieux moteur pour y cacher sa phrase sans créer d’incident ou de panique.

-Jette-la par- dessus bord.

-Maintenant?

-On s’en débarrassera plus facilement au milieu de la mer que sur une aire de parking. Elle tousse depuis le départ. pas question de se faire repérer une fois qu’on les aura collés dans les camions en Italie.

Dans l’embarcation, deux-cent soixante-treize migrants. Âges, sexes, provenances, couleurs confondus. Ballottés, trempés, frigorifiés, terrorisés.

-Je crois pas que je peux y arriver. Fais-le, toi. »

Avant toute chose, je tiens à dire que lire m’est difficile en ce moment, assaillis que nous sommes toutes et tous par des messages et des informations anxiogènes dont il est difficile de s’abstraire, je n’échappe pas à cet état. Pour la lecture, j’ai lâché 3 livres qui doivent paraître ou sont parus. Pas accrochée à la moitié, j’ai renoncé; ce n’est peut-être pas leur heure, on verra. J’ai encore une jolie pile, mais on sait que les sorties sont repoussées et c’est le moment d’honorer les livres offerts, prêtés et achetés. Enfin, je ne passerai pas autant de temps sur mes articles, à chercher des images ( même si j’aime bien ajouter des photos, les chercher, les choisir, des photos libres et gratuites, croyez-moi, ça prend du temps ), et ce sera moins long. Pour tout vous dire c’est le calme plat ici et je me demande parfois pourquoi je passe autant de temps sur ces bafouilles…mais je sais bien pourquoi, c’est parce que je garde cette envie de partager et de donner envie. Et je le fais pour les auteurs, surtout les nouveaux, les premiers romans, les choses plus « confidentielles » qui ne le sont que parce que pas saisies dans le grand mouvement de la célébrité, du « grand » éditeur ou de la visibilité médiatique. Et je me demande si je suis bien efficace.

Bah ! Je continue parce que j’aime ça. Et parler de David Chariandy, d’Alan Parks et là, maintenant, d’Olivier Norek qui m’a bouleversée, parler d’auteurs connus ou pas, parler de beaux textes ça me plait à moi, et c’est déjà ça.

Donc, un grand Olivier Norek, paru en 2017 – je vous ai bien dit que j’avais toujours un train de retard – . J’avais beaucoup aimé la trilogie et l’inspecteur Coste et là je dois dire que je suis absolument admirative, car disons-le clairement, c’est un sujet « casse-gueule » auquel il se frotte, Norek, et il s’en tire avec brio, nous proposant un roman extrêmement fort, particulièrement noir plus que policier ; si parfois par la grâce des personnages, il envoie un message qui tend à la fraternité, il repasse du côté sombre et désespéré fatalement compte tenu du lieu et du contexte.

« Nous devenons tous des monstres quand l’histoire nous le propose. »

Mais en fait il est là le talent d’Olivier Norek, il sait doser, on sait qu’il le fait en connaissance de cause, il écrit remarquablement, c’est intelligent, jamais caricatural, il nous brosse des portraits creusés, certains tourmentés par une conscience tenace et résistante à toute épreuve ou au contraire totalement dénués de tout état d’âme. Mais je dois dire que c’est bien plus fin que ça, plus fin,  la nuance est partout.

« Kilani ferma les yeux tout le temps de son grand nettoyage. Il resta calme et comme apaisé. Manon se demanda s’il pensait à sa mère, lorsqu’elle avait eu les mêmes gestes. Sur sa peau noire, les blessures n’étaient pas immédiatement visibles. mais le gant glissa sur ses épaules et caressa une brûlure. Sur une de ses jambes, une grande balafre courait le long du mollet. Dans son dos, des stries boursouflées. Ses mains étaient abîmées comme si elles avaient travaillé toute une vie. Manon n’était pas émue. Enfin, pas seulement. Elle était aussi en colère. une vraie colère profonde qui grossissait à chaque nouvelle découverte. Sous ses doigts, cette partition de cicatrices racontait la vie de l’enfant. »

Comme je suis en mode paresse, voici Olivier Norek qui mieux que moi parlera de la genèse de ce livre, qui pour moi devrait être lu massivement ( comme je suis énervée, je dirais même à voix haute aux plus récalcitrants attachés sur leur chaise, oui, c’est l’effet sur moi du confinement, ça… )

Dans ce livre, il est question de la Jungle de Calais, de policiers, de l’un d’entre eux, Bastien Miller, tout nouvellement arrivé avec sa femme dépressive et sa fille ado, Manon et Jade et d’un autre flic, syrien, Adam, qui cherche sa femme et sa fille, Nora et Maya ( avec Monsieur Bou ) dans cette Jungle.

« Il ne pourrait pas sauver son pays. Seules sa femme et sa fille comptaient à présent. Il allait quitter la Syrie par tous les moyens possibles. Et que ceux qui diraient qu’il aurait pu se battre pour aider son peuple aillent se faire foutre. Ou viennent à sa place, dans ce hangar surchauffé, recenser des suicidés aux pieds brûlés et aux dents arrachées. »

Et puis il y a Kilani…dans cet « entre deux mondes » violent, cruel, livré à lui-même et de ce fait livré aux prédateurs.

« Partout dans le monde, tu trouveras toujours un homme pour profiter de la détresse des autres. »

Les migrants fuient un pays en guerre vers lequel on ne peut décemment pas les renvoyer, mais de l’autre côté, on les empêche d’aller là où ils veulent. C’est une situation de blocage, on va dire. […] Vous croyez aux fantômes, Passaro ?
– Je ne me suis jamais posé la question. Vous parlez des esprits qui hantent les maisons ?
– Exact. Coincés entre la vie terrestre et la vie céleste. Comme bloqués entre deux mondes. Ils me font penser à eux, oui. Des âmes, entre deux mondes… »

Il y est question d’êtres humains et d’abandon. Mais aussi de courage, de fraternité, d’amour.

Un très très beau livre. D’accord avec Joann Sfar, magistral.