« Le café sans nom » – Robert Seethaler – Sabine Wespieser éditeur, traduit par Elisabeth Landes et Herbert Wolf ( allemand/Autriche )

Le Café sans nom par Seethaler« Robert Simon quitta l’appartement dans lequel il vivait avec la veuve de guerre Martha Pohl, à quatre heures et demie, un lundi matin. C’était la fin de l’été 1966, Simon avait trente et un an. Il avait petit-déjeuné seul – deux œufs, du pain beurré, du café noir. La veuve dormait encore. Il l’avait entendue ronfloter dans la chambre. Il aimait bien ce bruit, ça l’émouvait curieusement, et il jetait quelquefois un œil par la porte entrebâillée, dans l’obscurité où palpitaient les narines grandes ouvertes de la vieille femme. »

Ainsi débute ce beau roman, où flâne de la mélancolie, une ambiance particulière, celle des années 60, en Autriche. Robert Simon, le personnage principal prend un nouveau départ et décide de reprendre un café abandonné, un rêve de gosse. Ainsi avec ce café qu’il nommera le café sans nom – il n’en avait pas, ou plus –  va renaître un peu de vie dans le quartier. Simon est logé chez une vieille dame veuve de guerre, et il va embaucher la jeune Mila, couturière mise au chômage.

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De ce lieu, de cet homme, de ce quartier, l’auteur va nous plonger avec beaucoup de délicatesse dans la vie de ces gens ordinaires, petits commerçants – le boucher – , artisans, et sous cette plume fine va renaître un homme qui enfin dans sa vie atteindra son but. Ce sera parfois difficile, des petites choses lâchent, il faut les réparer, Mila devra apprendre le service, mais Simon est un homme placide, qui perd rarement son sang froid.

La vie va ressurgir, les gens vont se retrouver, se croiser à nouveau, se saluer, parler et bien sûr boire des verres.

beer-6678724_640« Un jour, un pasteur évangélique avait débarqué au café […]. Il avait traversé la salle au pas de course, ôté son surplis d’un même élan, annexé un tabouret de bar et éclusé six bières à la file. Après quoi il avait commencé à parler. Il se sentait seul. Seul au monde, seul dans sa peau et surtout seul au milieu d’une tripotée de catholiques. Car l’homme n’était pas un mollusque. Ni une baleine errant dans les mers glacées. L’Homme avait besoin de l’homme. »

Pourtant, tout n’est pas rose. Mais ce lieu va donner (re)naissance au quartier, et surtout à ses habitants. Ce fameux lien dont on parle sans toujours le trouver ni parvenir à le créer, Simon, avec ses petits moyens mais sa grande envie va y parvenir, et ce jusqu’à la fête finale du roman.

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Faite de petites choses, de gens ordinaires, de vies parfois difficiles, l’atmosphère du Café sans nom apporte de la chaleur l’hiver aux vapeurs du punch, et aux beaux jours on boit frais sur la terrasse. Ce simple Café sans nom va recréer une communauté. Les chapitres alternent des morceaux de vie des personnages principaux, comme Mila et son catcheur, le boucher et sa nombreuse famille, Micha le peintre avec la crémière. Beaucoup de choses se jouent et se nouent au café. Qu’on y bavarde ou qu’on se taise, on est avec les autres.

« Il y fait chaud, l’hiver les fenêtres ferment bien, on peut boire quelque chose et surtout on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie. »

On sourit doucement à certaines scènes, tout est délicatement dépeint, c’est ce qui caractérise cette écriture fine, la délicatesse et l’affection qu’on ressent pour les personnages, même les plus bruts ( sans e ). L’ambiance peinte par touches est empreinte de mélancolie mais aussi d’une vraie joie à voir Robert Simon réussir, pour lui, et pour les gens de son quartier.

J’ai trouvé grand plaisir à cette lecture qui sans en faire des tonnes, au contraire dans une tonalité réaliste et pleine de justesse sur les habitants de ce quartier renaissant, par touches impressionnistes, m’a fait passer un beau moment dans ce Café sans nom, au chaud et en bonne compagnie, à siroter un punch.

hot-spiced-wine-79157_640« Les effluves de punch coiffaient la salle d’un odorant voile chaud qui, avec la fumée de cigarette, les odeurs d’oignon , de bière et de café moulu sur fond d’un brouhaha de conversations, produisait une douillette et brumeuse atmosphère familiale. »

Une très belle lecture empreinte d’une humanité chaleureuse dans la ville de Vienne où flâne la mélancolie.

« Frère »- Halldór Armand, éditions Métailié/ bibliothèque nordique , traduit par Jean-Christophe Salaün ( Islande )

« Les guides touristiques islandais qui exercent à l’étranger affirment que rien n’égale l’étincelle dans le regard de leurs compatriotes lorsqu’ils sortent d’un aéroport avec leurs valises sous le soleil. Cette pure joie de vivre, ce soulagement si singulier évoqueraient presque la réaction des personnages d’un film au terme d’une longue guerre ou d’une difficile bataille pour la liberté. »

J’ai commencé ce roman, je l’ai posé et repris. Lu d’une traite. Chaque livre a son heure ( si on y retourne c’est qu’on a perçu le petit truc qui accroche…). Quelle merveille que ce beau roman ! Je n’avais pas lu d’auteurs islandais depuis un bon moment et c’est un retour heureux vers cette veine littéraire si particulière. Voici une tragédie familiale qui emmène la lectrice dans les intimités de Skorri, Tinna , Hrafntinna en version intégrale,  Alfred le père, la belle-mère Sigga…et quelques autres intervenants dans ce drame bouleversant. 

Je peux dire sans risque de me tromper que ce roman est une histoire d’amour, une histoire de « folie » ( se méfier de ce terme ), un amour fou entre un frère et sa sœur, sans rien de douteux, je précise. Ils sont orphelins de leur mère morte d’un cancer et leur père Alfred a trouvé une bonne compagne en la personne de Sigga. Mais le souvenir tendre de la mère flotte encore dans la maison:

« Cette semaine-là, c’était l’anniversaire de sa mère. Elle aurait eu quarante-cinq ans; Qu’aurait – elle pensé de tout ça? Que lui aurait – elle conseillé? Il n’en avait pas la moindre idée. Dans sa mémoire, elle était tellement plus libérée et jolie que son père. L’un des souvenirs les plus vifs qu’il conservait, c’était la fois où il l’avait vue feuilleter des photos fraîchement développées en fredonnant une chanson du groupe Nýdönsk dans le vestibule. »

Le sentiment qui vient en lisant, c’est l’affection du grand frère pour sa petite sœur, fragile, mal adaptée au monde, scolaire ou autre, Tinna qui pleure souvent. 

On va suivre ces deux personnages, ils grandissent, ils font des rencontres et ils veulent écrire.  Après un job d’été à l’hôpital où Skorri rencontrera l’incroyable Harpa Glódís, une infirmière de la génération beatnik qui a gardé le goût de la liberté et autres plaisirs de ses années de jeunesse, Skorri donc fera de brillantes études de philosophie du droit.

Scène du vol du lit médicalisé au son des Bee Gees :

« À 0h07, Skorri remarqua un mouvement dans le rétroviseur et aperçut Harpa Glódís qui remontait la rue Eiríksgata avec un beau lit médicalisé. Il avait augmenté le volume de l’autoradio lorsque la chanson « You win again » des Bee Gees a commencé, et à présent le rythme s’intensifiait pour mener au refrain. Sur le point de sortir, il vit dans le reflet sa collègue pousser un cri muet et s’écrouler par terre en tenant sa cheville et en se tortillant comme un footballeur après un tacle. « Et merde! » s’exclama Skorri. »

Tinna écrit de la poésie. Le lien premier dans le livre est celui que fait Hanna, qui fut amoureuse de Tinna au lycée et veut, elle, écrire un roman sur cet amour échoué. Mais. 

Au cœur du roman, un drame va survenir, qui va faire déraper les chemins quand même  tracés de façon à peu près correcte, quelque chose va enrayer les relations du frère et de sa sœur. 

rural-g8565a4eeb_640« Son frère ne serait plus jamais le même. Cette douleur et ce chagrin ne l’abandonneraient plus. Il passerait toute sa vie à la frontière de la folie, en quête perpétuelle de quelque chose auquel se raccrocher, une justification, une excuse, un but. Pendant des années elle avait elle-même été cette justification, cette excuse, ce but. elle en était consciente. C’est pourquoi il était si intrusif, si autoritaire, si écrasant, c’est pourquoi il essayait de contrôler sa vie intérieure: il était convaincu de la protéger d’un ennemi qu’il avait lui-même invoqué, du fantôme de cette nuit sur la route 1, impossible à exorciser. »

La vie de chacun se trace, Tinna part vivre – fuit – à Berlin, Skorri part à sa recherche… oui, et ? Ah je ne peux rien dire sinon que ce roman, digne vraiment d’une tragédie antique va nous bousculer, il y a des retournements de destins et l’auteur avec un talent fou nous tient et nous emmène doucement, avec finesse, vers une fin terrible, où la réalité des faits tout à coup apparait, c’est extrêmement bien ficelé, intelligent, brillant, un bonheur ! Alors pas un polar, mais il y a un authentique suspense. L’écriture est magnifique, le rythme bien mesuré, les narrations des personnages, fines, et surtout parfois si ambigües !  

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Les personnages secondaires ne sont en aucun cas négligés, on voit une sorte de galaxie formée autour de Skorri et Tinna, avec des collisions, des dépressions, des perturbations, sévères le plus souvent. Ce livre, au fond n’est qu’une incroyable – et parfois épouvantable –  histoire d’amour contrariée par des rencontres, des départs, des mensonges et des silences. Bouleversants, souvent, ces personnages en errance. Je les ai aimés, les membres de cette famille, ils tentent de faire au mieux avec leurs histoires, leurs espoirs, leurs secrets. Magnifique, triste, parfois drôle, mais pas tant que ça parce que c’est bien compliqué pour rire dans cette histoire. Mais une chose est certaine c’est beau beau beau. J’omets volontairement d’évoquer plus que ça, une autre histoire d’amour dont Kíara fait partie. Kíara qui vivra plus tard avec Skorri. Tout ça, il faut s’y plonger pour comprendre que ce roman parle de la complexité des sentiments humains, de la difficulté à vivre, parfois, au sein d’une famille, même aimante. Ceci est dit avec finesse, intelligence, et délicatesse.

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Ainsi les scènes finales de cette famille en croisière, semblant retrouver une vie « normale » de famille unie sont une grande grande réussite! Car la famille, les liens familiaux sont au fond le cœur du sujet.

Je suis arrivée à la fin en un souffle. Et puis quelle poésie ! Je termine avec cette chanson islandaise, quand même, on l’entend dans ce livre, chantonnée par la mère. 

Ce roman est un coup de cœur, un beau retour en Islande.

« Sans collier » – Michèle Pedinielli – L’Aube Noire

Sans collier par Pedinielli« Il a acheté un costume. Il est revenu à Nice. il veut la retrouver. La barbière n’a pas cillé devant ses cheveux hirsutes et sa barbe de Robinson. Il lui a fait comprendre d’un signe qu’il voulait qu’elle coupe tout ce qu’elle pouvait couper, et s’est installé dans le fauteuil. A fermé les yeux. Presque. Il a perdu l’habitude de s’abandonner. Même dans ce moment de détente, qu’il n’a plus connu depuis des années, il veille. »

C’est le second roman de Michèle Pedinielli que je lis et clairement, il me manque quelques antécédents pour tout bien organiser dans l’histoire de cette héroïne peu commune. Détective privée, Ghjulia Boccanera n’est pas n’importe qui. Je n’ai lu  et chroniqué ici que « L’impatience de l’immortelle » qui se déroule en Corse. J’avais déjà ressenti beaucoup de sympathie pour Boccanera, Diou, une tendre dure à cuire.

Quel plaisir de la retrouver ici avec son tempérament volontaire, culotté, on pourrait dire « sans peur et sans reproche »; oui, on peut. Elle est de retour à Nice, où un gros chantier pose des questions. Sur les gens qui y travaillent en particulier, sur, évidemment, la notion de promoteur véreux, ceux qui laissent la porte ouverte à des gens peu recommandables et qui exploitent les autres. L’auteure laisse entrer dans cette enquête les années 70 italiennes, et les « chiens sans collier », les « cane sciolti » (Chapitre 19)640px-NIKAIA-rossettiPlE

Je ne vous ferai pas l’affront de vous ôter tout plaisir de lecture en vous racontant tout. Ce que j’aime énormément, moi, c’est le ton, la vivacité, et l’humour fracassant de Michèle Pedinielli. La description de la ville, ses coins authentiques et ceux frappés du sceau de la consommation .

« Comme tout quartier populaire passé aux nouvelles règles d’urbanisme, c’est devenu le paradis des bars et de la bouffe, des concept-stores et des magasins de fringues – un Éden rempli majoritairement d’Adonis qui semblent ne jamais dépasser les vingt-cinq ans même quand tu sens qu’ils sont plus près de l’andropause que de la première communion. »

Notre détective se voit assaillie par une ménopause pas piquée des hannetons, qui donne lieu à des chapitres d’anthologie sur le sujet. Et je sais de quoi je parle. Donc, en plus d’être touchante, intelligente, fortiche, Diou est drôle, spirituelle et profondément humaine.

linden-g3db3c7add_640« -À part ça? comment tu vas?

-Tu veux la vérité vraie? Je commence à être ménopausée et je n’ai rien vu arriver. C’est nul, ça fait chier. J’ai chaud tout le temps. Je bous tellement que si j’approche d’un tilleul, je deviens la femme-tisane

-Ah merde! Mais…c’est naturel, après tout.

-J’emmerde la nature, Jo, j’emmerde la nature. […]La nature, à la base, je la vomis, mais là, avec l’invention de la ménopause, je la conchie ! « 

Elle va prendre des coups, elle va creuser dans des histoires qui nous feront rencontrer l’histoire de Monica et de sa sœur Rossella, au cœur du livre et pas mal de femmes, Klara, Sylviane, Angela. Le récit alterne les chapitres  avec des enregistrements de témoignages. Et puis qu’on ne s’y trompe pas, si l’ensemble est vif, plein d’humour , d’ironie grinçante, le sujet est on ne peut plus sérieux, l’enquête est nerveuse, tendue et complexe, mêlant plusieurs pistes. C’est une véritable enquête que Michèle Pedinielli ne laisse pas s’enliser dans le drame grâce à la vie de Diou dans l’à-côté de cette femme qui dit:

« Concevoir, me reproduire, perpétuer l’espèce… Faire un enfant. Ni en adopter un. Jamais. J’aime les enfants, les enfants des autres, tous les enfants de la terre. Mais je ne me suis jamais sentie en droit ni en capacité de devenir mère. C’est un sentiment que j’ai toujours réussi à expliquer et défendre fermement, face à mes copines et même à mes parents. »

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Si on a lu « La patience de l’immortelle », on sait comme Ghjulia aime les enfants. J’ai pris un très grand plaisir à cette lecture avec cette femme qui n’a pas froid aux yeux, mais trop chaud partout, oscillant entre une enquête tortueuse et passionnante et des vies décrites avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Il y est aussi beaucoup question d’amour et d’amitié, et d’une nana hors normes sur sa Vespa rouge.

J’aime!!!!

« Les morts d’avril » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( Ecosse )

« 12 avril 1974

-Qui voudrait faire exploser une bombe à Woodlands? s’étonna McCoy. C’est le trou du cul de Glasgow.

-L’IRA ? proposa Wattie.

-Pourquoi pas? C’est vrai qu’on est le Vendredi saint. Mais je ne suis pas sûr que faire sauter une loc merdique à Glasgow soit le meilleur moyen de frapper l’establishment britannique. C’est pas les Chambres du Parlement, quoi.

Plantés au milieu de West Princes Street, ils contemplaient les vitres soufflées et le grès noirci de la façade du numéro 43, là où se trouvait l’appartement en question. »

Ainsi commence ce 4ème mois des aventures de Harry McCoy, et de son adjoint Wattie. Et quelle réussite ! On commence dans le vif du sujet, des bombes sont posées, une explose dans une église, la seconde dans un appartement miteux, réduisant en charpie celui qui la bricolait. Bien sûr, l’IRA arrive à l’esprit de tous. Mais laisse sceptique notre flic préféré. Il souffre terriblement de l’estomac, et ne craint rien plus que la vue du sang. Ce qui n’est pas anodin dans sa fonction.

Cet épisode le mettra d’ailleurs à rude épreuve, L’enquête est ouverte, sous les ordres de Murray, plus coriace que jamais. Sans compter la sortie de prison de Cooper, compagnon d’enfance de McCoy dans les « foyers » pour enfants à l’abandon et en perdition. Ce lien entre les deux hommes, le flic et le truand, est un élément important dans ce roman, tant Cooper sait jouer de cette connivence de l’adolescence, comme il sait  jouer sur la corde sensible de Harry McCoy, et tant McCoy reste attaché malgré tout à ce bandit. Qui sort de prison:

 » -Alors, c’était comment? s’enquit McCoy. T’as pas fait tomber ta savonnette dans les douches?

Cooper haussa les épaules. Ne rit pas.

-C’est tout? Tu as fait près de six mois de taule. Il a bien dû se passer quelque chose.

-Tu veux vraiment le savoir? demanda Cooper.

McCoy acquiesça, soudain un peu hésitant.

-Eh bien, va me chercher une autre pinte et je te raconterai.

McCoy alla au comptoir et se demanda ce qui lui semblait différent chez Cooper. Rien, en fait, il retrouvait le Cooper des débuts, avant qu’il ne devienne un gros bonnet de la pègre protégé par ses troupes et son argent. Le Cooper qui n’avait rien à perdre et ignorait la peur. Le Cooper dangereux. McCoy avait d’autant moins de chances d’obtenir ce pour quoi il était venu à Aberdeen. Mais bon, il fallait essayer. »

Les maux d’estomac et la phobie du sang sont importants aussi dans le portrait de McCoy. Ils dénotent quelque chose de profondément ancré en lui, un point faible peut-être contre lequel il lutte souvent. Même s’il n’est pas un « fier à bras », cet homme, un homme avant tout, n’est pas dépourvu d’empathie quand il le faut. Ni de saine colère, ni de rigueur. 

Quand il va rencontrer Andrew Stewart, qui cherche son fils Donnie, engagé dans la marine, notre McCoy va commencer une enquête pour retrouver ce jeune homme et découvrir pas à pas quelque chose de sidérant, par sa violence, par son cynisme aussi.

« -Où est Donny Stewart? C’est l’un d’eux? C’est l’un de tes soldats?

Lindsay rit.

-Non, Donny était appelé à de plus grandes choses. Il devait faire partie des Morts d’avril…

-Il devait quoi?

Lindsay le regarda, il réussit à fixer ses yeux sur lui pendant quelques secondes.

-Midi.

-Quoi? Qu’est-ce qui se passe à midi?

Les yeux de Lindsay se fermèrent, sa voix ne fut guère plus qu’un murmure:

-Boum!

-Quoi? Où? Où ça? Dis-moi!

Pas de réponse. McCoy le secoua mais c’était peine perdue, il était évanoui.

Il le reposa sur les oreillers, s’assit sur le bord du lit et prit sa tête dans ses mains. Il avait affreusement mal à l’estomac. Un nouvel attentat, peut-être plusieurs. Il savait ce qui allait arriver de grave. Le chaos. Et apparemment, il avait contribué à le déclencher. »

Quant à Wattie, il est de plus en plus attachant, y compris pour McCoy. C’est ce que j’aime dans cette série et en particulier dans ce 4ème volume. Les sentiments d’amitié sont mis en avant, importants, difficiles – dans la relation entre McCoy et Cooper en particulier – mais irrépressibles. Le duo fonctionne de mieux en mieux au fil des enquêtes. Et puis ce père américain qui cherche son fils est touchant, sans que jamais on ne tombe dans la mièvrerie – évidemment, me direz-vous, on parle ici d’Alan Parks et de sa plume acérée ! – 

Voilà pour moi un grand bouquin, un grand plaisir à le lire. Et notons la couverture, cette série « empruntant » les photos de Raymond Depardon, sa collection sur Glasgow ( que j’ai pu voir à Lyon )..

Remarquable en tous points, on commence et on ne s’arrête pas jusqu’à l’arrivée sur une fin ouverte et si bien ficelée qu’on attend le mois de mai de Glasgow avec impatience !

« Transformer l’Écosse ne l’intéressait plus, ça ne l’avait jamais passionné, mais c’était ce que voulait Lindsay et ça lui avait suffi. Ce qui l’intéressait à présent, c’était l’homme qui l’en avait empêché. L’inspecteur Harry McCoy. Mais rien ne pressait. McCoy n’allait pas s’envoler, et il avait besoin de temps pour fignoler son plan. Il n’échouerait pas, cette fois. »

Court chapitre de l’auteur en fin de roman sur ses sources d’inspiration, très intéressant. J’aurais pu choisir « Brown Sugar » ou « Purple Haze », mais non, on entend ça aussi au Paul Jones, à Dunoon, dans ce pub plein de jeunes gens.

« Oraison bleue » – collection Récits d’objets -Bérengère Cournut – Musée des Confluences & éditions Cambourakis

« Cher Geoffroy,

Je me demandais quel serait le premier mot à t’adresser dans cette lettre, et je souris en songeant qu’il suffit sans doute de te dire simplement bonjour, puisque c’est le nom que tu portais : Geoffroy Bonjour.

Cela fait certainement des semaines, presque quatre mois en fait, que tu me  regardes me débattre avec ce texte pour le musée des Confluences de Lyon. Que tu joues avec moi comme la lumière joue sur la surface opaque de l’eau. L’eau des fleuves, des rivières et des lacs; l’eau des rêves aussi. »

Encore une fois un moment formidable avec ce « Récit d’objet », une collection vraiment belle et à chaque fois intéressante. Ici, c’est Bérengère Cournut qui a choisi au musée cette azurite, superbe roche à dominante de bleu, du carbonate de cuivre . J’ai en plus appris que la mine d’où elle provient est tout près de chez moi, dans la commune de Chessy-les-Mines. 

Ici la roche est agrémentée de vert résultat d’une oxydation locale de l’azurite qui transforme le carbonate de cuivre de la lazurite en malachite.

Mais qui est Geoffroy Bonjour à qui s’adresse l’autrice si bien qu’elle provoque une belle émotion dans un cœur qui n’est pas de pierre, le mien. Il se présentait comme:

 » Geoffroy Bonjour (1981-2021)

« Épicurien et créateur de bijoux, je vis au milieu d’une mine de minéraux et j’en fais carrière. « 

On comprend en commençant la lecture que ces deux là aimaient la farce, la vie, les pierres.

Vous comprenez donc bien le choix de l’autrice de cette superbe lazurite en bleus et verts, du sombre au clair. Car elle aussi aime les roches, les cailloux. J’ai retrouvé dans ce livre mon enfance de campagnarde, gamine qui passait son temps dehors, dans les bois et les prés, et qui elle aussi ramassait des pierres, des cailloux qu’elle trouvait jolis, bizarres, doux…et tout un tas de petits trésors. Qu’est-ce qui fait qu’on développe une passion pour une roche, une pierre…Je crois que ça relève d’un monde onirique que nous avons en nous qui se projette sur ces « petites choses » glanées. Ici, Bérengère Cournut explore à travers cette profonde amitié et cette pensée pour l’autre qui s’en est allé ce que représentent ces pierres, et particulièrement cette superbe malachite. Et elle fait ça avec douceur, nostalgie, menant sa pensée au-delà d’elle, menant cette pensée à quelque chose de plus universel. 

J’ai trouvé ce petit texte beau, plein d’amitié et du goût des choses naturelles, et surtout de ces roches surgies du fond des âges, car c’est bien des siècles qui élaborent ces merveilles aux couleurs vives. L’autrice se questionne sur notre relation au minéral, à la Terre, avec inévitablement la question du temps, long, très long pour les pierres, les minéraux, notre Terre, et si bref pour nous autres, humains. Reste l’amitié, l’attachement aux êtres chers.

Une vraie pépite.