« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Le Duc »- Matteo MELCHIORRE- éditions Métailié, traduit de l’italien par Anne Echenoz et Serge Quadruppani

« Le dos du dragon

Les corneilles étaient peut-être une dizaine. Elles braillaient. Elles craillaient. Elles voltigeaient. Elles étaient aveuglées, furieuses. Elles tournoyaient dans une mêlée exaspérée, s’acharnant entre elles. Puis soudain elles se séparèrent, fuirent dans des directions opposées et dans le ciel dégagé resta un emmêlement d’ailes, une bagarre confuse qui tournait et tourbillonnait pour finalement, comme atteinte par un coup de fusil, tomber à pic dans le vide. »

Que voici donc un roman merveilleux !  Je l’ai savouré lentement – c’est un gros livre ! – et j’ai pris un immense plaisir à cette histoire italienne. A la fois drôle et poétique, parlant de la vie d’un village de montagne avec ses traditions, ses chefs et ses suiveurs, ceux qui possèdent, ceux qui travaillent, bref, un village, presque comme tant d’autres. Presque seulement parce que ce village a des personnages forts en caractère, une nature de même. Un jeune châtelain de retour en son domaine va sans le vouloir semer la zizanie, lançant cette histoire sur un conflit de forêts, les siennes, et celles de l’autre homme fort du coin, Fastréda. Je vous mets ici un extrait assez long qui à lui seul dépeint fort bien la relation des deux hommes ! C’est sur cette base que tout le livre est bâti, et je le répète, c’est absolument réjouissant et accrocheur, jusqu’au bout. On peut si on le veut « philosopher » sur ce roman, on peut juste se réjouir à chaque page de cette histoire de rivalité, c’est tellement bien écrit !

« Je sentis le charme dangereux du défi faire son chemin dans mes journées. Il me suffisait d’apercevoir la propriété de Fastréda par les fenêtres de la villa pour que je sois saisi du désir de défier ce souverain sournois. Il me suffisait d’entendre prononcer son nom pour que mon sang s’échauffe. Il me suffisait de regarder la Montagne, en direction de mes bois, pour me sentir victime d’une insulte qu’il fallait venger au plus vite. En  outre, chose inédite par rapport aux principes auxquels je m’étais tenu jusqu’ici, il me suffisait de prendre en main les papiers de la boiserie pour qu’une voix lointaine me murmure que j’étais toujours un Cimamonte, et qu’en tant que tel j’étais appelé à défendre ma personne et mes biens des affronts, des insolences et de l’impudence de Fastréda. Fastréda voulait commander? Très bien. Qu’il commande. Qu’il gouverne Vallorgàna. Qu’il règne sur la Montagne. Qu’il agisse en seigneur sur Val Fonda. Mais je ne lui permettrais certainement pas de me piétiner pour maintenir en vie son délirant machin féodal. »

Un jeune aristocrate, héritier d’un manoir quelque peu délabré dans lequel il s’installe, cerné par des forêts dont une part lui appartient. Il veut remonter le domaine, retrouver les archives et l’histoire de sa famille, revenir à la source en quelque sorte de son histoire familiale. C’est sans compter avec Fastréda, jusqu’alors l’homme fort du village, propriétaire de forêts comme notre Duc et c’est sur ce sujet que l’affrontement va commencer: les forêts et leurs limites floues. A quoi va s’ajouter l’amitié – amitié? –  qui se noue entre le Duc et Maria, fille de Fastréda, et vous l’avez compris, c’est bien délicat…y compris pour une raison dont je ne vous dis rien. Mais le chapitre 11, lui, vous en apprendra de bien bonnes.

« Je regardais la villa. Ce n’était qu’un sépulcre nu, une arche vide. Des murs, rien d’autre. Et à mon signal, j’en étais certain, elle s’écroulerait, renversant sa propre histoire et s’enterrant dans ses propres décombres.

Il ne lui restait, véritablement, que moi. Elle me regardait. Elle ne demandait que mon amour et ma présence. Elle ne demandait rien d’autre que ma fidélité: « Reste », dit-elle, « si tu t’en vas, je suis perdue. ».

-Alors, sois perdue, lui dis-je. Meurs. »

La fin? Non, pas tout de suite. Avec un incroyable talent, qui sait mêler le côté dramatique de cette histoire à son aspect frisant parfois le ridicule, dans une sorte de combat silencieux et lancinant, ce jeune auteur écrit là un superbe roman associant la beauté des paysages, la rudesse des âmes locales, la soif de pouvoir, noblesse, amour, histoire, tout ça dans un mouvement qui nous emporte dans les pages sans vouloir s’arrêter. J’ai tour à tour ri, été touchée, j’ai vu les forêts malmenées par les vents, les hommes au café, la fille de Fastréda s’éprendre du Duc. Et puis les incendies, les tempêtes dans les paysages et  les personnages, et puis, forcément il y a les corneilles.

La nature, forte – insoumise? – est ici la plus puissante, c’est elle qui mène le bal des tempêtes, de toutes les tempêtes. Ce sont ici les forêts qui décident en premier lieu de la vie des hommes. Qui doivent finir par se soumettre, par admettre. Je ne suis absolument pas certaine de rendre justice à ce merveilleux roman, un de ceux comme on n’en lit pas très souvent. Un roman d’aventure, d’histoire(s), d’amour, un roman qui fait l’introspection des personnages avec force, vigueur, justesse et un peu de dérision, sans jamais entraver la lecture qui file. Je n’ai pas envie d’écrire plus et de tout raconter, c’est un livre merveilleux, que j’ai savouré tout en voulant le dévorer, un bon gros livre dont on a pas envie de sortir. Premier roman et coup de maître !

Bravo, j’ai a- do- ré !!!!

Une chanson traditionnelle piémontaise:

« De neige et de vent » -Sébastien Vidal, éditions Le Mot et Le Reste

De neige et de vent par Vidal« C’est un vent féroce. C’est un hurlement. C’est un lieu perdu. La bise violente une armée de flocons affolés. Elle passe en sifflant comme un serpent sur un corps à demi enseveli dans la neige. Sous son souffle, une mèche de cheveux se soulève et frémit. À côté de la tête dont les yeux éteints fixent le ciel, une larme rouge cinglante sur les cristaux blancs; une unique goutte de sang figée par le froid. »

Voici donc comment débute ce roman qui m’a tenue captive, lu d’une traite. Première lecture pour moi de Sébastien Vidal, ce ne sera probablement pas la dernière. Le corps d’une jeune femme assassinée, et sans doute violée, son visage livide, les yeux ouverts tournés vers le ciel.  Un peu plus bas se profile la silhouette d’un homme accompagné de son chien, pris dans une tempête de neige par un froid de gueux. Ils marchent et se rendent en Italie. Les voici donc arrivés vaille que vaille au village de Tordinona où l’homme, Victor, décide de trouver un abri pour la nuit, avant de poursuivre sa route. Le panneau à l’entrée du village:

« Il est presque quinze heures et on dirait que la nuit tombe. Ils parviennent au panneau signalétique du bourg déjà à moitié enseveli. L’homme gratte de sa main gantée la neige et le givre qui le recouvrent et il tremble comme s’il allait s’effondrer. Le nom apparaît sous les flocons, en noir sur fond blanc ceinturé d’une bande rouge, TORDINONA. L’arrivant se penche et se rapproche pour lire une phrase inscrite à la peinture sous le nom du village:

VOUS POUVEZ ENCORE FAIRE DEMI TOUR. »

En même temps, Marcus et Nadia, gendarmes, s’apprêtent à redescendre dans la vallée. Marcus nous propose une « présentation » des Tordinonnais, qui fait comprendre que cet endroit est hostile à tout ce qui vient d’ailleurs. Je ne vous mets qu’un petit extrait, pour ne pas vous gâcher le plaisir

 » Ici, on n’aime pas le changement, donc on n’aime pas les étrangers, même les touristes, qu’ils aillent se faire escroquer ailleurs. Ici, on vivote entre têtes connues, on se parle avec des mots familiers, et les allures et les profils, les traits de caractère, sont plus fiables que les cartes de visite et les réputations. Le village se meurt, mais au moins les Tordinonais meurent entre eux. Marcus sourit, parce que les Tordinonais, il les appelle les tordus. »

Quant à la jeune femme morte, trouvée par le garde-champêtre, il s’agit de la fille du maire Basile Gay. Et vous aurez compris que Victor, ce voyageur, sera la cible toute désignée pour la vindicte des villageois, tout comme le sont les habitants de la ferme Arc-en-ciel. Le patron du café où Victor se met au chaud un moment, va l’envoyer d’ailleurs à la ferme Arc-en-Ciel, une exploitation agricole alternative, avec des brebis, des hommes et des femmes qui font des fromages, imaginez quel courage et quelle ténacité ils ont pour rester là…Bref. Victor ira donc s’y réfugier et ce sera le mieux pour lui et son compagnon. Pensant à eux, Basile Gay, le maire:

« Il ne les aime pas parce qu’ils sont trop différents d’eux, les villageois, les gens d’ici. Qu’est-ce que c’est que ces coiffures de délinquants, ces queues-de-rat dégueulasses, ces allures toujours négligées. Et puis on ne sait pas trop ce qu’ils fabriquent dans leur ferme. On n’y va pas. Si ça se trouve ils trafiquent de la drogue, le fromage c’est juste une couverture. Un hippie ne peut pas être un vrai paysan. Un paysan, ça bosse, ça n’a pas peur de faire des heures, alors qu’un branle-la -nouille de fumeur de chichon, ça n’en fout pas une rame. Ils sont fatigués d’être fatigués. Basile n’aime pas les étrangers, ça le rassure de rester avec des têtes connues, des gens qui sont de souche sûre, dont la famille est d’ici. Ils sont plusieurs à soupçonner ceux de la ferme de faire passer des clandestins d’Italie. « 

(Cet extrait « me parle »…j’en connais des comme Basile…hélas…)

Tandis que les gendarmes redescendent ils trouvent le maire, le garde-champêtre et la jeune morte bleuie et gelée. Voici le nœud. C’est là que se joue la suite de ce roman où le talent de l’auteur installe une tension de plus en plus forte, une dramaturgie même, compte tenu des figures qui nous sont décrites. Des hommes, qui n’aiment pas les inconnus, des femmes, qui se taisent – et qui ne dit rien consent? -.

Va se dérouler une tragédie, les tensions allant crescendo, et je vous assure que ça vaut la peine d’entrer dans ce huis-clos glacé. J’ai failli oublier d’évoquer Vosloo… Vous verrez, c’est lui aussi un « sacré personnage »… Et puis l’évocation de Walt Longmire mon shérif préféré de Craig Johnson lors d’une discussion entre Nadia, Marcus et Victor, qui a des racines Blackfoot:

« …Voilà pourquoi je suis  mat de peau, noir de cheveux et avec les yeux légèrement bridés. J’ai du sang français, limousin et breton, entre autres, mélangé à du sang blackfoot et Arapaho.

-C’est une sacrée histoire. Vous êtes allé aux Etats-Unis? J’imagine que cette partie de vos origines vous intrigue.

-Pas encore, c’est un projet. J’irai sur les traces de mon ancêtre, j’irai voir ce pays démesuré dans tous les sens du terme. J’ai une tante et un oncle encore vivants là-bas, dans la réserve de Wind River, dans le Wyoming.

-Oh! Le Wyoming! Je connais! s’exclame Marcus. Enfin, je connais, je n’y suis jamais allé, mais je lis souvent les aventures d’un shérif qui sévit là-bas, dans le comté fictif d’Absaroka. »

Sébastien Vidal va nous confier la vie et l’histoire des personnages majeurs du livre, Nadia, Marcus et Victor, tous prennent de l’épaisseur au fil des pages, et ils nous attachent inévitablement. Quant aux Tordinonais, on va pénétrer leur noirceur, leur vilenie, leurs vices jusqu’au dégoût. Va se livrer une vraie guerre, qui ira très très loin et laissera le village anéanti ou presque. 

Ce qui est remarquable dans ce roman c’est la maîtrise constante de l’équilibre entre les parties, la faction défense de la justice et la faction des villageois ( je dirais volontiers  » faction des bourrins », mais c’est faire injure aux chevaux, même aux mauvais ), ces « gens d’ici » qui n’ont rien à f….. de la justice officielle. L’auteur a un grand talent pour poser un décor que je n’hésiterai pas à qualifier de shakespearien, par sa force dramatique qui mêle les éléments naturels et la nature humaine sous toutes ses formes, sans oublier la pointe d’ironie qui agrémente le tout. Les personnages représentant l’ordre public sont loin d’être parfaits – leurs histoires respectives s’égrènent au fil des pages – , mais l’auteur, (ancien gendarme) en a fait des êtres humains « vrais », c’est à dire avec des défauts bien sûr, mais aussi des qualités humaines évidentes et le sens du collectif. Et puis il y a Victor, qui marche avec son ami le chien, Victor qui écrit, écrit, écrit encore. Un très beau personnage, Victor.

Je me refuse à en dire plus, mais que vous aimiez le polar ou que vous n’en soyez pas un grand amateur, il vous faut lire cette histoire, plus humaine au fond que criminelle, si juste par son regard sur « les gens », puissante par sa description des éléments, partie prenante de cette histoire. Bien sûr, bien évidemment un gros coup de cœur. 

Demain, un entretien avec Sébastien Vidal . Merci à lui !

« Trop humain »- Anne Delaflotte Mehdevi, éditions Buchet-Chastel

Trop humain par Delaflotte Mehdevi« AVE

Suzie étend sa lessive dans le jardin qui donne sur la ruelle derrière, distraite par le manège que mènent une pie et un geai perchés sur le sapin bleu. Sur leur branche, là-haut, le geai a beau se grossir, la pie avance. Un peu inquiète, Suzie va s’en mêler, quand elle distingue la voix de monsieur Peck qui vient de tourner au coin, il vient vers elle.

C’est l’heure de sa promenade, l’homme est ponctuel. »

Un roman plein de charme qui aborde un sujet très intéressant. Qui accompagne le vieux Mr Peck ce jour-là dans sa promenade ? Eh bien c’est son AVE, Tchap.  AVE pour Assistant de Vie Electronique. Tchap est charmant, c’est un humanoïde à visage et corps humain, Tchap est beau ! Et Tchap va faire basculer la vie du paisible, mais un peu mort village de Tharcy. On jase au passage de Tchap, on jase à propos de Mr Peck, mais aussi à propos de Suzie qui passe de plus en plus de temps avec Tchap, trouvant en lui une oreille attentive et sans aucun préjugé.

 » Mais à la fin, c’est à se demander ce qu’on craint, la comparaison? Qui a esclavagisé et esclavagise encore le monde à la première occasion? Qui viole, détruit et pille? Les AVE? Mais le pillage et l’abus, mes enfants, mais c’est à nous qu’il vient comme le goût du miel à l’abeille! Un miel qu’elle produit, et qu’on pille, comme de bien entendu! Toutes ces sociétés fondées sur l’abus, c’est les robots peut-être? Tchap? Un gentleman à côté, je vous dis! Bon, j’arrête là, sinon je vais faire monter ma tension. »

Très intéressant sujet dans l’air du temps mais à Tharcy, avec Suzie et l’oreille attentive de Tchap, on va repartir à rebours du temps. Suzie, cette femme sans âge qui tient le seul café, ex hôtel- restaurant du village, café nommé « Le Bal ». Suzie va trouver en Tchap une écoute – puisqu’il enregistre tout, pour construire sa base de données en quelque sorte-. Le roman, sans négliger l’environnement, intégrant peu à peu des personnages – comme ces jeunes gens qui viennent repeupler un peu le village, rêvant d’une autre vie et d’un autre monde –  le livre donc est prétexte pour Suzie à dire l’histoire de sa famille et plus précisément celle de sa mère à la Libération; les ignominies commises, couvrant de honte, par la suite, ceux qui les commirent . Tchap va devenir pour Suzie une sorte de confident à l’oreille toute neuve, au « jugement » tout neuf aussi, Tchap qui lui sert du « chère Suzie » et nous devient très sympathique par sa vraie capacité d’attention. Mais surtout il pose des questions inédites qui peu à peu amènent Suzie à entrer dans le détail. On lira ainsi l’histoire de cette femme pleine de colère envers certaines personnes, mais qui continue sa vie sans faire de bruit.

« Derrière le comptoir, la vieille essuie les verres. Quelque chose dit à Marius que c’est elle qui se coupe les cheveux. C’est plutôt pas mal, c’est juste que comme les tartes Tatin, ça sent le fait maison.

Elle vient de servir un porto à ce Monsieur Peck. Et rien à « l’autre ». Tchap le marin ne boit pas? C’est en le dévisageant attentivement que Marius comprend. C’est un assistant de vie électronique! Dans ce bled paumé! Ils sont déjà là? C’est pas vrai… »

Un des personnages les plus importants, selon moi, est Marius, ce jeune homme qui quitte l’université où un doublon administratif lui rend la vie impossible – enfin, surtout à la secrétaire de l’établissement –  et Marius est vraiment un chouette garçon qui va s’installer à Tharcy .

« Marius Berthelot en vrai laisse la place à Marius Bertelot en faux. Tout ça pour ça. Un malheureux « h », et muet encore. Ça me fait rire. C’est nerveux. Il veut la place? Qu’il la prenne. La numérisation est à l’administration ce que la guerre est à la politique: son paroxysme. Tu vois, j’en peux plus, maman. C’était la fois de trop. »

Mais Le Bal? Oui, autrefois, une salle adjacente au café était salle de bal pour les gens du village. Vous en saurez plus à la fin de votre lecture. Mais c’est réellement Tchap qui va peu à peu semer un certain mais nécessaire désordre jusqu’à la fin. Moi j’ai aimé ce Tchap, et puis forcément Suzie, une femme forte, qui ne se déstabilise pas aisément, qui ne renonce à rien, pas non plus à sa mémoire des faits qui la blessèrent . La salle de bal ouvre à nouveau ses portes:

« La pièce mesure dans les quinze mètres de long, sept de large. Trois mètres cinquante sous plafond. À intervalles réguliers, six panneaux étroits de papier peint couleur chocolat, barrent verticalement les murs bleu paon. Ces panneaux imitent des piliers, chapeautés « pour de vrai » d’appliques en opaline bleue, qui renvoient la lumière vers le plafond cuivré. Le lustre central , de la même opaline, clignote, crépite, envoie comme un appel, réfléchi sur le parquet de bois noir. Noir fossile. Lac sacré. Suzie, éblouie, est un peu sonnée de se retrouver au seuil de cette pièce dans laquelle elle n’a pas pénétré depuis longtemps. »

Le village sous l’impulsion de cette sorte de « nettoyage » des mémoires, sous le coup de vent frais amené par la jeunesse qualifiée de néorurale, de bobo et même encore parfois hippie ( mais oui mais oui ! )  qui va doucement trouver sa place en amenant du sang neuf, Tharcy, qui en a grand besoin, va sinon renaître au moins vivre encore.

C’est un très joli roman, qui rend justice à une femme, qui recadre également certains préjugés .

Si le fond du livre semble être Tchap et l’intelligence artificielle, la mémoire et ce qu’on en fait en est le cœur, avec ce que livre Suzie peu à peu.

J’ai beaucoup aimé cette lecture aisée, fine, qui bien que parfois vraiment très drôle, garde un fond grave, dans un bel équilibre . Un bon moment de lecture intelligent et jamais ennuyeux. Vous découvrirez avec plaisir la vie de Mr Peck, celle de Suzie, tout ce qui va secouer Tharcy, une jolie écriture, et la mémoire, toujours, en fil conducteur; un beau sujet. Un livre qui plaira à beaucoup. Et cet épilogue de l’autrice, très émouvant:

« Que reste-t-il de cette histoire puisque la mémoire de Suzie est perdue? À moins que les ingénieurs…

Que me reste-t-il à moi, sinon cette fiction, sinon d’avoir considéré le temps d’un roman la tension insoluble qui nous constitue, nous autres, qui vivons un pied sur terre, avides de déchiffrer ce monde physique que nous ne savons pas habiter autrement qu’en fabriquant des outils pour entrer en contact avec lui, le dominer, le façonner, nous arrimer à la réalité, et l’autre pied, ailleurs, un ailleurs fait de représentations, de subjectivité, de fantasmes et d’illusion.

« Pas étonnant que ça marche mal. »

Il me reste le personnage de Suzie, son excentricité, sa lucidité, et d’avoir ressuscité cette salle de bal plongée dans la pénombre, où ma tante, épicière et tenancière du café du village, entreposait ses cagettes de fruits parfumés. Un bal où je n’ai jamais dansé. »

Vous pouvez écouter l’autrice. Elle dit ce que je n’ai pas écrit ici, sans trop dévoiler, et j’aime cette voix:

« Arpenté » – Alain Fraudiger, éditions La Baconnière

« Tout ceci doit être considéré comme vécu par un personnage de trois à sept ans.

« C’est en toute première année scolaire, pendant la récréation. Je suis assis par terre, dans la cour de l’école du village d’Orzens, dans le Gros-de-Vaud. Mon grand frère et notre ami Alexandre sont non loin de moi, il y a du gravier, et depuis ma position assise je brasse et fouille le sol. Je m’arrête et attrape un petit morceau de métal, une tige enroulée sur elle-même, ensuite coudée en dessinant un cadre de chaque côté de ce rouleau. Je joue un moment avec ce trésor, et toujours assis et sans bouger, je continue à fouiller le sol, il y en a quelques autres de ces pièces de métal. Ce sont des articulations de pinces à linge – ici on les appelle plutôt des « pincettes » – à ressort, dont les deux pièces en bois ont dû se perdre. »

Ainsi débute ce petit livre surprenant qui m’a tout de suite accrochée, dès la première petite phrase qui indique l’âge du narrateur dans son récit.

Récit d’enfance, oui, mais qui passe avant tout par la perception, tactile, olfactive, visuelle de l’environnement, le récit aussi donc d’une « géographie » à hauteur d’enfant. Je trouve cette idée formidable, touchante, tant chacun peut s’y retrouver. Je n’étais pas certaine en le commençant de lire ce livre jusqu’au bout, mais il n’a fallu que 5 ou 6 pages pour me capter totalement. Pourquoi? Parce que chacun de nous pourra s’y remémorer des miettes de vie. Dont moi-même. Le goût des choses:

« Je connais déjà les glaces, les glaces fusées surtout, ou alors la glace vanille ou chocolat qu’on mange parfois après le repas pour le dessert. Mais là, cette glace, d’un jaune orangé, est au « fruit de la passion ». Je la goûte, et – une extraordinaire explosion gustative en bouche – je découvre une saveur toute neuve et intense: le fruit de la passion! Une des choses remarquables dans ce goût outre son parfum et sa force aromatique, outre son absolue nouveauté, est le fait qu’il se forme sur le tard, comme un arrière-goût, dans un deuxième temps – et qu’il n’en explose que plus fort. »

Je suis finalement peu atteinte par la nostalgie de mon enfance. Si elle n’est pas toujours douce, notre environnement peut devenir un refuge, l’endroit où l’on se rassure, où les objets, les paysages, sont protecteurs. Et aptes au rêve et à l’imagination:

« Entre les racines d’un arbre, je dépose un jour au pied de l’arbre une petite voiture jaune, une Dyane, Citroën 2CV. C’est pour les lutins: je crois vraiment les voir, je crois voir une minuscule porte pour entrer chez eux, ce sont mes parents qui me parlent de ces lutins et moi je les vois, comme pour le cochon du village. La vision est-elle d’abord affaire de parole? Ce n’est même pas croire, croire est totalement court-circuité, les lutins sont là et je les vois, à partir du moment où on en parle. »

Dans le cas de l’auteur, il a clairement a eu une enfance choyée, attentive mais assez libre. Liberté d’explorer, d’expérimenter, de s’approprier ce qui l’entoure. Il nous raconte ici la découverte du monde par tous les sens. Il serait assez vain de faire long sur cet ouvrage, à moins de faire de la redite. La musique:

 » D’ailleurs une autre chanson de 1984, entendue ici et là, allait prendre encore plus de place dans cette voûte émotionnelle: « Un autre monde », de Téléphone. Ce morceau, avec cette voix venue comme de si loin, « Je rêêêêêvaaaaais…d’un autre monde »,  me bouleversait de beauté et me touchait profondément, et très longtemps je l’ai conservé comme un trésor de splendeur dans mon cœur, sans pouvoir le réentendre très souvent car je ne connaissais personne qui ait possédé le disque. »

J’y ai aimé ce que j’ai retrouvé de mes plus jeunes années, de mes premiers souvenirs. Comme l’auteur, à la campagne, avec des fermes aussi, avec de petites routes, des sentiers, et une cour de récréation, des forêts et des champs. 

Je vous insère ici quelques extraits caractéristiques. Ce n’est pas un roman, mais il y a du romanesque, de la poésie dans les découvertes de ce petit garçon, il y a des personnages marquants aussi. L’éditeur en dit:

« Il a quatre ans, il est assis par terre dans une cour et c’est son premier souvenir. Il évoque le sol comme élément primordial de cette période de vie, au sens propre comme au figuré. Le narrateur s’aventure dans ce territoire d’enfant, si souvent parcouru et si  précisément connu. Resurgissent alors les impressions de ces premières expériences: le rapport fort et sans filtre à la nature et aux lieux et surtout, la naissance des relations affectives. »

« Le ton joyeux du récit est celui de l’âge des découvertes et de l’émerveillement, qu’Alain Freudiger rend dans une langue sans affèterie à hauteur de vue d’un jeune garçon. Dans ce récit sociologique d’une enfance dans les années 80, on oscille entre le piquant de Colette et l’acuité de Perec. »

Ces quelques phrases résument bien le récit. Il vous suffit maintenant de le lire et d’accompagner ce petit garçon dans sa découverte du monde qui l’entoure. J’ai beaucoup aimé le faire par cette lecture inhabituelle.