« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.

« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Clete » – James Lee Burke, Rivages /noir, traduit par Christophe Mercier ( anglais-USA)

« Cette histoire se déroula en Louisiane à la fin des années quatre-vingt-dix, avant Katrina et avant les tours jumelles, quand mon podjo Dave Robicheaux et moi partagions notre temps entre La Nouvelle-Orléans et New Iberia, dans le golfe, au cœur de Dixie, où il fait 23°C le jour de Noël. »

Chacun en pensera ce qu’il voudra, mais je vais ici dire le bonheur intense que m’a procuré ce livre. Voici un bon moment que je n’avais pas lu James Lee Burke, et retrouver ici son écriture, ça a été très émouvant pour moi. C’est comme retrouver un vieil ami disparu un temps. Et puis ici Dave Robicheaux se fait voler la vedette par Clete Purcel, mais il reste là, vigilant vigile et surtout, ami indéfectible. Clete donc, atteint là, sous la plume du grand Burke, une intensité, une profondeur qu’à mon souvenir il n’avait pas – mais j’ai pu oublier – en tous cas, il m’a beaucoup émue . Clete a dans sa poche une photo. Une femme vient pour l’engager :

« -Je prends une affaire ou je ne la prends pas, dis-je. Quel est le problème?

-Mon ancien mari qui mérite une balle dans la bouche.

-Ouais, je connais ce genre de choses. Vous voulez passer à mon bureau? c’est juste à côté du vieux cinéma Evangeline.

-Si ça ne vous dérange pas que je vous pose la question, monsieur Purcel, quelle est la photo que vous tenez entre les mains?

-Une mère et ses trois enfants en route pour les douches d’Auschwitz.

Elle blêmit.

-J’aimerais choper les Waffen SS qui ont tué ces gens innocents, dis-je. Mais ils sont sans doute tous morts. Alors je ne sais pas ce que je vais faire. Vraiment pas.

-Vous ne l’avez pas été, dis-je en lui mettant une carte professionnelle dans la main. Passez quand vous voulez. Et en attendant ne tirez pas sur votre mari.

-Priez de ne jamais rencontrer ce fils de pute. »

Que dire de Jeanne la Pucelle qui vient le voir, lui parler, l’attendrir, qui surgit dans le bayou et à laquelle il s’attache comme un enfant à sa maîtresse. Hallucinations, visions,… néanmoins voici Clete, forcément épaulé par Dave, lancé dans une histoire sordide de meurtres, de trafic de drogue, de bourgeois dévoyés, des dingues de tous poils et des tarés de toutes sortes . L’inévitable Fentanyl tue la nièce de Clete, et le voilà parti sur des traces floues, toutes noyées dans les bras du bayou, dans les recoins obscurs, humides et dépravés de New Ibéria et de la Nouvelle Orléans. Je ne sais pas vraiment pourquoi, au fond, ce livre m’a tellement touchée. Est-ce le fait de retrouver cette écriture superbe, de renouer avec Clete et Dave? Est-ce qu’en vieillissant je deviendrais plus sentimentale? ( rire ironique )  En tous cas, je l’avoue, c’est l’émotion qui a dominé ma lecture.

« Parfois, quand je pêche sur le golfe au crépuscule, il m’arrive de voir une vieille citerne de stockage en train de rouiller dans l’eau, des bambous engloutis avec un reflet iridescent qui n’est pas à sa place, ou un canal fait par l’homme qui jette ses solutions salines dans une forêt pluviale de gommiers, de cyprès et de tupélos. Ça me rend triste. Ça me donne l’impression d’assister à la fin de quelque chose, peut-être même la fin des temps. »

Pour les chagrins, pour l’amitié et sa force, pour le culot de mettre Jeanne la Pucelle au milieu du bayou. Moi, j’ai lu ce roman sans aucune distance avec mes émotions, et ce que d’autres en penseront, en fait, ça m’est plutôt égal. Je ne vous dis rien de ce qu’on nomme « l’intrigue », il n’y en a pas qu’une, vous les découvrirez bien vous-mêmes, mais toutes rejoignent le même principe : un combat inégal qui se joue ici entre le vice et la violence contre la vertu et l’honneur, les gredins contre les chevaliers et vice-versa. Quant à moi, je mets ce roman avec ce que j’ai lu de meilleur, dans ce genre, ces dernières années. Je sais que ce ne sera pas le cas pour tous, mais c’est bien normal. Mais:

Un monstrueux coup de cœur de la Livrophage.

« J’achetai un petit emplacement dans un cimetière de village au sud de Jeanerette, à quelques coudées du Bayou Teche. Les arbres étaient tous à feuilles persistantes, les pierres tombales de travers et tachées de lichen, les tombes enfoncées dans la terre, comme si les morts avaient besoin d’être enterrés deux fois. Je mis la coupure de la photo de la mère juive et de ses trois enfants dans une boîte de métal, je creusai un trou, j’y déposai la boîte et je pelletai de la terre dans le trou. J’achetai une lourde pierre, je la fis graver et je la plaçai horizontalement sur le sol. La pierre était en marbre, à la fois rugueuse et polie, et, tout autour, décorée de fleurs gravées. L’inscription est simple, au cas où vous voudriez la trouver et passer quelques minutes à l’ombre en compagnie de gens auxquels j’espère avoir donné un foyer. La voici: « UN ANGE ET SES ENFANTS REPOSENT SOUS VOS PIEDS. DONNEZ- LEUR S’IL VOUS PLAÎT LA GENTILLESSE ET LA PROTECTION QUI LEUR ONT ÉTÉ REFUSÉS DURANT LEUR VIE. » »

« Le baiser de la Demoiselle, histoire d’une femme décapitée » Kate Foster, éditions Phébus, traduit de l’anglais (Ecosse) par Christel Gaillard-Paris

« CHRISTIAN

Prison de la Toolbooth, Edimbourg, Octobre 1679

« Vous êtes condamnée à la décapitation. Que Dieu ait pitié de votre âme. Préparez-vous en priant.

Entre le tribunal et la prison, les paroles du shérif, aussi pieuses que les cloches de la cathédrale Saint-Gilles, continuent de résonner. Six grands constables du comté me traînent à travers la place, bâton au poing – juste au cas où. Je suis dangereuse, affirment les libelles affichés sur les murs. »

Sous cette couverture bien attirante, se tient une lecture assez …je cherche l’adjectif le plus approprié…noire? grinçante? Je ne sais pas, mais en tous cas, cette plongée dans l’Écosse du XVIIème siècle s’avère prenante, violente, glauque et pour moi, révoltante aussi.

Voici l’histoire d’une jeune femme de bonne famille qui va être séduite par son oncle. Cet homme est une « machine de guerre » concernant la séduction de femmes, quelles qu’elles soient, nobles ou servantes, ladies ou putains, il est insatiable, violent, et personnellement je le trouve odieux et lâche. Lâche parce qu’il use et abuse de son pouvoir de maître avec les femmes en position de faiblesse de classe, et de son charme avec les autres, la principale étant celle qui mourra sous le « baiser de la Demoiselle », à savoir, la lame de la guillottine .

Ceci étant dit, la lady en question va se laisser séduire par son oncle donc. Elle est mariée, mais son époux voyage beaucoup et a peu – pas – de goût pour les jeux sexuels. C’est un homme austère et froid. Quand l’oncle, qui, lui, n’est jamais rassasié, va la mettre dans ses bras, puis dans ses draps – encore que le lit ne soit pas sa piste de jeux favorite, notre jeune épousée frustrée va découvrir le plaisir, la jouissance, ne va pas s’en remettre et sera insatiable, au point de perdre toute pudeur, toute la décence que son rang devrait lui indiquer. Mais fi des protocoles, elle se moque de sa tante, de son époux et perd tout contrôle quand l’oncle la frôle. Je ne vous dis là que peu de choses, parce que de nombreux personnages traversent cette histoire, et le rythme est vif. Des femmes, l’amant – l’oncle – , l’époux souvent absent, et puis ces filles de joie qui prennent ce qu’elles peuvent à la vie. Mais le triste sort de la petite Ginger, celui de Violet, par exemple me touchent plus que celui de Lady Christian. 

Le roman ne s’en tient pas à cela, il est aussi une charge assez féroce contre cette classe sociale « noble ». En effet, si l’oncle est bien heureux de lutiner – voire plus – sa nièce, il fait appel aussi à des femmes « de petite vertu  » , il violente les servantes, de pauvres filles, souvent venues du bordel, soumises à l’autorité du maître qui a ses favorites, Violet en particulier. Violette vient du bordel de Mrs Fiddes, fréquenté par le lord Forrester. On peut dire que l’autrice sait vraiment rendre l’ambiance de ce lieu, « l’esprit » qui y règne – une mère maquerelle à poigne mais qui se montre parfois un peu protectrice, enfin, bon, une posture ambigüe, autres temps, autres mœurs n’est-ce pas…Violette raconte son enfance, le moment où les curés la lâchent financièrement:

« On m’a dit qu’il était temps de trouver un travail et un logement.

J’ai arpenté Édimbourg dans tous les sens. Je jetais des coups d’œil aux vitrines des orfèvres et aux chapeaux à plumes dans les Luckenbooths. Je regardais les dames et les messieurs ouvrir leurs bourses bien remplies de pièces. Et j’comprenais pas comment Dieu avait pu créer un monde où il y avait des riches et des pauvres, ce qui m’a toujours paru injuste. J’ai essayé de trouver du travail auprès des vendeurs de rues, car j’étais douée pour attirer le chaland et surveiller les voleurs, mais personne a voulu de moi. Il s’est avéré que j’me trompais de marchandise; j’avais autre chose à vendre. »

Violette est ma préférée, qui sera finalement quelque peu vengée des violences et humiliations subies. Violette est une véritable héroïne face à Lady Christian, enfant gâtée par la vie. Vous croiserez dans ce livre plusieurs de ces prostituées exploitées chez Mrs Fiddes et j’espère ne pas être la seule à aimer Violette. Je ne vous parle que de ces quelques personnages, mais vous verrez que d’autres figures passent dans cette histoire qui a tout pour bien attraper lectrices et lecteurs.

Tout ça pour dire, donc, que ce roman mêle l’étude de mœurs, l’étude historique et sociale d’un monde où règne l’impunité des puissants et la survie des misérables, un livre à charge de ces mêmes puissants selon mon point de vue. Peut-être aimerez-vous Lady Christian, peut-être pas, peut-être ressentirez-vous de la compassion pour les femmes du bordel de Mrs Fiddes, ou pas. En tous cas, ce roman est bien un regard porté sur les femmes de cet endroit en ce temps, les inégalités et les fatalités, le désir et la violence. En lisant vous verrez que je n’ai pas tout dit. J’ai passé un bon moment, un livre facile à lire et prenant si ce n’est que cette histoire est inspirée d’un fait authentique ( je ne vous dis rien de rien de la fin ). Les notes de l’autrice sont très intéressantes et éclairent bien le roman.

Un lien vers un article intitulé : Fornication et classes sociales en Ecosse, passionnant!

https://www.persee.fr/doc/ranam_0557-6989_1978_num_11_1_1028