« L’autre bout du fil » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani (Sicile)

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(Lettre ouverte au commissaire Montalbano par son traducteur )

Serge, je suis. Comme cela fera bientôt vingt ans que nous nous fréquentons, je crois que je peux me permettre de te tutoyer. Inutile de me présenter. je sais que tu sais tout sur moi. Apprenant le nom de celui qui allait traduire tes aventures pour les éditions du Fleuve Noir, tu n’auras pas perdu de temps à consulter un fichier informatique ( pour cela, tu as Catarella), mais tu as dû appeler un ami ou un ami d’ami qui t’a raconté « vie, mort et miracles » du soussigné. Donc tu n’ignores pas que, dans le roman policier, ce que je n’aime pas, c’est le mot « policier ». pourtant, en dépit de ma flicophobie, tu es pour moi une présence fraternelle depuis que, dans « La Ferme de l’eau » et « Chien de faïence », tes premiers titres parus en français, j’ai découvert quel genre de flic tu es. »

C’est pour une fois le début de la préface que je vous propose ici. Parce que cette préface est très touchante, comme l’est ce livre qui fut dicté entièrement alors qu’Andrea Camilleri avait perdu la vue. Cette préface de Serge Quadrupanni, au-delà des explications sur sa façon de traduire, est un texte d’affection, d’amitié profonde pour cet auteur, à travers son personnage, l’épatant Salvo Montalbano. 

640px-Police_station_in_Rome,_ItalyLe roman est du même ordre que cette préface touchante. Notre cher commissaire vieillit et l’homme s’attendrit. Dans ce volume, on est à Vigata alors que des marées de migrants échouent sur les rives et qu’ici s’exerce la solidarité et l’humanité, les gens sont accueillis et la police œuvre jour et nuit pour mettre à l’abri ces pauvres gens.

« Et soudain, une idée le frappa : parmi ces misérables, combien de pirsonnes capables d’enrichir le monde par leurs talents ? Combien parmi les cataferi (cadavres) qui se trouvaient à présent dans l’invisible cimetière marin, auraient pu écrire ‘ne poésie dont les paroles auraient consolé, égayé, comblé le cœur de ses lecteurs. »

Ces faits d’actualité sont une vraie toile de fond à ce qui sera à proprement parler l’enquête de Montalbano et de son équipe. Une charmante couturière de la ville est assassinée chez elle à coups de ciseaux. Elle était une femme indépendante, de premier abord installée dans une vie calme et discrète, créative et assistée de Meriam. Silvia envoie le commissaire chez cette couturière, Elena, pour se faire confectionner un costume, et Salvo est fort gêné :

« -Il y a différence et différence.
-Et laquelle ?
-Que moi je ne me déshabille pas devant une femme. Que je ne veux pas qu’une femme me prenne les mesures comme à un cheval, qu’elle me tourne autour avec un mètre en comptant les centimètres des épaules et de la taille. Je veux être enlacé par une femme pour d’autres raisons…. »

schneider-1149346_640L’enquête démontrera que sa vie était plus trouble ou troublée qu’il ne semble. Elena travaille avec Meriam, une jeune tunisienne, le vieux Nicola et le jeune Lillo Scotto. Le Dr Osman est lui aussi un très beau personnage, important. J’ai trouvé dans cet épisode beaucoup d’humanité et un réalisme qui met en avant la belle part des êtres, sans en nier les défauts. Un grand attachement à certains détails, une très belle histoire humaine qui ne refoule pas la laideur du monde pour autant. L’auteur humaniste et engagé, énonce une virulente critique de l’Europe, des administrations, et la lassitude de ceux qui bataillent sur le terrain.

Conversation avec un crabe:

« Qu’esse t’en penses, toi, de l’Europe? demanda-t-il  au crabe qui, de la roche voisine, était en train de le mater.

Le crabe n’arépondit pas.

-Tu préfères pas te compromettre. Alors, je vais me compromettre, moi. Moi, je pense qu’après le grand rêve de c’t’Europe unie, nous avons fait de notre mieux pour en détruire les fondements. Nous avons envoyé se faire foutre l’histoire, la politique, l’économie communes. La seule chose qui restait peut-être ‘ntacte, c’était cette idée de paix. Passque après s’être entre-massacrés pendant des siècles, on n’en pouvait plus. Mais maintenant, on l’a oubliée, cette idée, et donc, on a trouvé la bonne excuse de c’tes migrants pour remettre des frontières, des vieilles et des nouvelles, avec des barbelés. Ils disent qu’au milieu de c’tes migrants, il y a des terroristes qui se cachent, au lieu de dire que ces malheureux fuient justement les terroristes.

crab-79156_640Le crabe, qui ne voulait pas exprimer son opinion, préféra glisser dans l’eau et disparaître. »

C’est un réel bonheur, une parenthèse réconfortante de retrouver Salvo, mais aussi Livia et Fazio, Augello, Mimí et le si fantastique Catarella qui va s’éprendre du chat de la femme assassinée. Ce naïf si attaché à son chef est drôle et touchant par son immense envie de bien faire – et les maladresses que ça génère – Il fait tout avec le sens du devoir et un enthousiasme débordant, j’adore ce personnage auquel Camilleri donne ici une place plus grande, pour son grand cœur, sa générosité, sa naïveté tendre. Les joutes verbales de Montalbano avec le Questeur sont toujours aussi savoureuses et Salvo, de plus en plus souvent, trouve son travail pesant moralement.

« Trop de fois, il s’était retrouvé dans le rôle de l’oiseau de malheur, trop de fois il avait été contraint d’entrer dans la vie des gens avec des mauvaises nouvelles qui détruiraient leur existence.
Et après toutes ces fois bien trop nombreuses, il n’avait toujours pas trouvé la bonne manière d’apporter c’tes nouvelles ou du moins de les rendre moins pénibles à lui-même. »

food-1942403_640Je n’oublierai pas non plus de parler bonne table, bonne bouteille, et le chanceux Salvo qui en rentrant parfois très tard du travail, trouve dans le four les petits – bien que copieux! – plats d’Adelina. Un réconfort assuré. Personnellement, l’idée que je devrais quitter Salvo et les gens de Vigata un jour, ça me chagrine, leur père est mort et s’il nous a laissé encore de quoi savourer cette Sicile pittoresque, on sait que ça va finir. Comme Salvo, je n’aime pas les mauvaises nouvelles.

« Sa discipline de policier lui permettait de faire ce qu’il devait faire, mais son âme d’homme ne pouvait pas contenir toute cette tragédie. »

Fatigué, Montalbano entrera même dans une église:

640px-Monreale-bjs-4« Alors il fit une chose qu’il n’aurait jamais pinsé faire un jour.

Il sortit du commissariat à pied et se dirigea vers l’église la plus proche. Il entra.

Elle était complètement vide.

Il alla s’asseoir sur un banc, se mit à mater les statues des saints. Elles étaient toutes en bois, avec des têtes de paysans, des têtes de pêcheurs et la statue la plus grande de toutes était celle du Noir San Calò. Va savoir, peut -être Calogero était-il arrivé jusqu’ici en barque.

Puis, à l’improviste, un son explosa, quelqu’un s’était mis à l’orgue.

Il reconnut l’air, c’était la Toccata et fugue en ré mineur de Bach. »

( Je vous la propose au violon )

Tant que nous le pouvons, lisons Andrea Camilleri. Je crois que c’est un des meilleurs de la série, avec une volonté ici d’exprimer une forte humanité, une obsession de la vérité, la nécessité d’être juste et de ne jamais fermer ni son cœur, ni ses yeux. Un beau livre, que Camilleri n’abandonne pas au chagrin grâce à son humour pittoresque. Et puis, bravo et merci Mr Quadruppani.

33115794Affaire résolue, fin du livre:

« Montalbano se carra dans le fauteuil. Il se sentait en paix avec lui-même et avec le monde. Maintenant, le seul problème qu’il avait devant lui, c’était d’aller se choisir un beau costume. »

« La patience de l’immortelle » – Michèle Pedinielli – éditions de L’aube/L’aube noire

4222-Pedinielli-La-patience-de-limmortelle-inter-scaled« Putain, il a fallu que je crève ici. Ici, cette nuit, sur cette route quelque part au milieu du maquis. Il fallait que je crève dans le noir.

Ça a commencé par une sorte de plaf, et j’ai failli perdre le contrôle de la bagnole. Un coup à droite, un coup à gauche. Frein.  Stop. Les deux mains agrippées au volant, le regard qui se perd au-delà de la zone balisée par la lumière des phares. L’éclairage public des routes corses tendant vers le zéro absolu, je n’ai pas vu grand- chose. Je n’arrivais même pas à deviner la silhouette des arbres ou l’amorce du virage que j’aurais dû suivre vingt mètres plus loin. Le noir de Soulages est plus lumineux que cette route. »

Première rencontre avec Michèle Pedinielli et ce ne sera pas la dernière. J’ai pris un grand plaisir à la lire, à découvrir Ghjulia Boccanera, Diou pour les intimes et détective privée. Mais pas privée de tout: pas de charme ni de vocabulaire, ni de tempérament. Ah comme je l’ai aimée, cette Diou !

Elle porte le livre et est humainement un personnage riche, apte aux émotions, aux émois, mais aussi au sarcasme, à la réplique qui fait mouche. Fine et à la fois « brute de décoffrage ».

olive-grove-4955574_640« Sa voix est douce et calme et j’anticipe avec un ennui infini le discours new age sur les arbres et leur pouvoir de guérison, l’énergie de la nature, gnagnagna.

« Et je vais puiser ma force dans sa force pour ensuite sentir l’esprit de l’olivier qui va m’enraciner en moi-même? »

Il me regarde d’un air perplexe.

« Non. Je voudrais juste que tu regardes sa ramure là-haut sur la gauche: dis-moi ce que tu vois. »

Ben, mon gars, si tu comptes sur moi pour observer quoi que ce soit de vert, on n’a pas le cul sorti des ronces. Mais après tout… »

Elle sait s’émouvoir devant la petite Maria Stella mais balancer un retour verbal costaud à qui l’énerve, et parfois sans le dire elle fulmine en des termes et un vocabulaire qui m’ont souvent fait rire – et par les temps qui courent, ça ne se refuse pas -. Bref, je me suis régalée à cette lecture.

ice-cream-cone-421855_640« Le serveur amène nos consommations avec un air enjoué, « Et une glace pour la petite princesse! ». Je me demande à quel moment du siècle dernier les fillettes ont basculé sous le statut de princesses! » . Ça vient d’où? C’est la faute à Mickey? À la pub? C’est si enviable que ça d’être enfermée dans un donjon ou endormie sous une cloche de verre? D’attendre un bellâtre en armure avant d’enchaîner les grossesses pour atteindre le bonheur officiel? Le type me sourit. »

Mais quand même quelques mots de l’histoire. Letizia Paoli est retrouvée morte, calcinée dans le coffre de sa voiture et elle était la nièce de Joseph Santucci – Jo – l’ex compagnon de Ghjulia. Diou vient donc sur l’île pour accompagner la famille en deuil, celui de cette Letizia qu’elle a vue naître. Pour enquêter aussi, alors qu’elle est partie depuis très longtemps de l’île. Ce sera pour elle un retour dans cette culture aux codes particuliers, le silence têtu étant un des plus caractéristiques. On le comprend vite en rencontrant les femmes de la famille, dont la glaciale Diane, que Diou surnomme « La Raidissime » et Antoinette, sœur de Jo et mère de Letizia, la grand mère de la petite Maria Stella, dorénavant orpheline. Quant à Diane, veuve, elle est la belle-sœur d’Antoinette avec laquelle elle vit depuis son veuvage.

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C’est donc ici que Diou, dépaysée, va poser sa valise et mettre en marche son enquête. Elle suivra des pistes diverses, comme celle de l’immobilier, des incendies inexplicables, des spéculations tortueuses et du jonglage avec les lois et leurs aménagements divers. Diou vient de Nice et se retrouve dans cet endroit pourtant connu un peu égarée face aux us et coutumes. Mais quoi, il en faut plus à Ghjulia pour perdre pied ! Ce personnage est véritablement magnifique tant par sa verdeur de langage que par sa capacité à s’émouvoir. Ce trait de caractère la rend totalement crédible lorsqu’elle arrive chez des gens connus d’elle, qui furent proches, Jo en particulier qui, lui, est policier. Letizia était journaliste, comme son mari, et la petite Maria Stella va attacher Diou illico, la faisant se remémorer Letizia petite.

« Letizia, je l’ai rencontrée bien avant qu’elle ne devienne journaliste, le jour où j’ai accompagné Joseph au village pour voir sa sœur Antoinette qui venait d’accoucher, il y a près de vingt-six ans. Au milieu d’une chambre décorée d’oiseaux, quelqu’un l’a installée doucement entre mes bras hésitants. Elle a replié ses genoux contre ma poitrine, ses doigts de pieds nus écarquillés. Sa tête a vacillé un moment, Tiens-lui la nuque, Boccanera. Et poum. Elle s’est endormie dans le creux de mon épaule. Mon nez dans ses cheveux frisés fins et doux. Qu’est-ce qu’elle sent bon. Je respire à travers ses boucles en profitant tant que ça dure. L’odeur d’un bébé qui dort. »

Bref, l’enquête va avancer avec un tas d’obstacles, mais le tout sera agrémenté de parties de belote au café où Diou va travailler, de recherches dans la montagne corse qui va éblouir Diou de ses points de vue sur la mer, par le ciel où tourne inlassablement un milan royal.

bird-3617786_640« Un sifflement surgit soudain d’entre les nuages blancs. Je lève les yeux.

« C’est un milan royal. »

Barto, le champion de belote assis à ma gauche, tire sur sa cigarette. Il me désigne un point dans le ciel en soufflant sa fumée comme un vieux dragon qui cache son jeu. J’ai déjà remarqué sa main droite recroquevillée comme une serre par l’arthrose, ou quelque chose de plus grave. C’est celle qui joue. Qui, même abîmée, assène inlassablement les coups à ses adversaires. »

C’est l’hiver mais le soleil règne en maître, on croise d’intrigants personnages et…on sort de ce livre avec une furieuse envie d’aller ou de retourner en Corse, pour ça, pour les paysages et la nature. Quant au reste, quant à ces caractères fermés, opaques, quant aux divers montages frauduleux pour gagner des terres constructibles, pour feinter les autorités, quant à ces choses qui ont mené Letizia à la mort, elle la journaliste trop curieuse, elle si au fait des caractères et caractéristiques locales, quant au cœur de l’enquête de Diou, quant à tout ça, vous le découvrirez  par vous-même. Letizia écrivait un blog sous le nom de Claire Filanciu, et Diou lit:

« Quand la Corse s’embrase en hiver.

Le sport national qui consiste à préparer la terre pour les corsican-goat-1783930_640troupeaux de villas-champignons se pratique donc également au milieu de l’hiver. Malheureusement, le manque de pluie depuis des semaines, la chaleur inhabituelle de cet hiver et des vents extrêmement violents transforment « l’écobuage immobilier » d’une parcelle en feux incontrôlables qui mobilisent plus de pompiers, et plus longtemps que d’habitude. Ceux-ci avouent leur crainte pour les jours et les semaines à venir devant un brasier qui semble couver en permanence et que l’on n’arrive pas à éteindre définitivement. Se rendent-ils compte, ces incendiaires, que c’est notre Amazonie à nous qu’ils brûlent? »

L’enquête va parfois buter et toujours Diou continuera, usant de ses attaches dans l’île avec subtilité et intelligence. Ce que je garde moi de cet excellent roman, c’est la nature de Diou qu’on aimerait rencontrer « en vrai « , je me suis vite sentie comme en confidence avec elle et son caractère décidé, opiniâtre et pourtant tendre et sensible. Sa façon de draguer un plus jeune qu’elle sans complexes, sa façon de se laisser attendrir par Jo, son regard sur Maria Stella, si émouvant, son attachement, quand il y en a un, si sincère et fort. Un très beau caractère, franc parler, humour et émotion, j’ai aimé Ghjulia.

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J’ai adoré ce livre, un grand bol de soleil, de ciel et de mer, les parfums aromatiques de la Corse sous le soleil même dans le froid, de l’humour et de l’intelligence. Michèle Pedinielli balance pas mal sur pas mal de sujets et ce sans en faire des tonnes; c’est vigoureux et revigorant. Que demander de plus? Merci Michèle Pedinielli, votre livre m’a fait du bien !

Ma page préférée: page 142, en entier.  Et le mot de la fin:

« Démerde-toi avec ça. »

« Tourbillon » – Shelby Foote – Gallimard/La Noire, traduit de l’anglais (USA)par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen

« Le greffier »unnamed

En général, la première semaine de septembre amène le temps le plus chaud de l’année et ce jour-là n’y faisait pas exception. Au-dessus de nous, les ventilateurs tournoyaient lentement. Leurs pales projetaient l’air vers le plafond mais nulle part ailleurs. Elles émettaient un grincement, un grincement continu et monotone ( on l’entendait pendant les dix premières minutes, puis plus du tout, à moins d’y penser ou d’y prêter spécialement attention) au-dessus des rangées de gens de la ville et de la campagne en manches de chemise et en calicot, et des quelques Noirs dispersés avec leurs grands faux cols et leurs chaînes de montre. Sur la galerie, les paysannes amies et parentes de Eustis et du vieux Lundy, munies de sels Cardui et de tabac à priser Tube Rose, tenaient des éventails en carton aux bords ramollis et effilochés car on en était au quatrième jour. Tout était terminé, on attendait plus que  le verdict. »

Lecture exceptionnelle de ce roman noir difficile à lâcher. Plusieurs choses m’ont beaucoup marquée ici. La quatrième de couverture indique qu’en 1959 ce livre paru en 1950 aux USA, ce livre jugé scandaleux fut jeté à la décharge de Memphis par des membres de l’American Legion. Quant à cet auteur, si vous souhaitez en savoir plus, suivez CE LIEN, passionnant.

L’histoire se déroule dans l’état du Mississippi essentiellement, et c’est dans ce Sud chaud, moite et dévôt que va se dérouler l’affaire Luther Eustis, le livre commençant à rebours avec le procès de cet homme. Livre polyphonique, une forme que j’ai toujours beaucoup aimé, et forme qui ici précisément ménage l’opinion qu’on va se faire de ce Luther Eustis, jugé pour le meurtre de Beulah. Chacun racontera sa version, y compris Beulah .

moon-1024913_640« Le passé a fui, temps perdu et mort, et l’avenir aussi: l’avenir est mort.  Pour moi, il n’y a plus qu’un temps unique, le présent, alors que je m’enfonce toujours plus en regardant vers le haut. Pour moi, ça n’est pas un souvenir, ça est. Je vois les bulles monter, comme des perles sur un fil qui se déroule au ralenti hors de ma poitrine et qui monte paresseusement vers la surface ridée que le clair de lune ne peut pas pénétrer. La lune brille, je l’ai vue, mais je ne connais qu’une seule chose: deux mains, deux bras qui se dressent comme des piliers: Meurs !Meurs ! Peu m’importe, que j’ai envie de lui dire. J’ai pas peur. Tu me ramèneras à la surface et je parlerai et alors… »

Belle option de narration qui fait parler la mourante. Le début du roman accroche immédiatement avec ce tribunal et le portrait de Nowell l’avocat et de Holiman, le juge aux allumettes.

supreme-court-building-1209701_640« Le juge Holiman donnait ses instructions au jury. C’était un vieillard avec un fanon de dindon, qui avait dix ans de plus que quiconque dans l’auditoire. Il parlait en mâchonnant le tuyau de sa pipe qu’il aurait pu acheter à Yale en 96, sauf qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une fac, à plus forte raison dans une université de l’Est. Chaque jour il vidait sa boîte d’allumettes de cuisine pour éviter que sa pipe ne s’éteigne et il crachait dans le pot de chambre posé près de lui, juste derrière son siège, sur une couche d’allumettes cassées qui s’épaississait tous les jours davantage, de sorte que, l’après-midi venu, si vous approchiez de lui par derrière, les semelles de vos chaussures ne touchaient plus le plancher. »

Eustis est marié à Kate dont il a trois filles, Myrtle, Rosaleen et Luty Pearl. Il va quitter femme et enfants quand il va rencontrer Beulah. Quel destin que celui de cette belle blonde, vendue sur un lit depuis son enfance à tous les hommes de passage. Beulah est un beau personnage. Et globalement dans ce livre, si on excepte la mère de Beulah – à sa décharge, elle a sans doute vécu ce qu’elle impose à sa fille –  les femmes sont de beaux personnages. Beulah et Eustis vont se rencontrer et sous de faux noms, Sue et Luke Gowan, vont partir vivre leur amour dans une cabane sur une île. Là vit Miz Pitts et son fils Nigaud, muet. Mais sa mère l’a éduqué et Nigaud ne l’est pas tant que ça, et puis il est un homme transi d’amour pour Beulah.

House of Prayer« Chagrin, dit le dictionnaire, « peine ou déplaisir causé par un événement fâcheux ». Vieilli: « douleur physique ». Il n’y avait rien de vieilli dans mes impressions. L’ennui avec un dictionnaire, c’est qu’il essaie de tout expliquer avec des mots, et il y a une limite aux choses qu’on peut dire avec des mots. Personne ne peut savoir ce qu’un mot signifie avant qu’on l’ait ressenti. Je savais cela maintenant. Chagrin, par exemple. »

bible-816058_640Ce qui est omniprésent dans ce roman, c’est la Bible et le poids de la religion, de la croyance en général et du fanatisme. Ce qui est frappant, c’est ce que j’appellerai le grand cirque de la foi avec ici Frère Jimson. Les chapitres de prêche sont absolument terribles, à faire peur. Ce que va faire Eustis, tuer Beulah pour retourner vers Kate et ses filles, est pour lui selon la volonté de Dieu, du Diable tout autant, et lui ne serait que le pauvre instrument de ces forces qu’en simple humain il ne peut maîtriser. Je vous le dis comme je le ressens, Eustis est juste écœurant de veulerie. Je l’ai détesté d’un bout à l’autre .

Ainsi sont contés les faits par le greffier, le reporter et Nigaud, dans la première partie, par Eustis et Beulah dans la seconde et pour finir dans la dernière partie par l’épouse (Kate), l’avocat, et le geôlier. D’autres voix se mêlent aux premières, comme le témoignage de Miz Pitts, un des personnages les plus marquants et peut -être le plus attachant du livre pour moi. Pourquoi?  Parce que Miz Pitts a une histoire terrible, c’est une femme intelligente, qui a su s’en sortir grâce à cette intelligence et une force de caractère peu commune. Il fallait bien ça pour survivre à ce qu’elle a vécu; et puis elle a son fils Nigaud auquel elle a donné des armes pour vivre comme un être humain, lire, écrire, comprendre le langage des signes et le langage labial. Elle vit de la pêche, travaille dur et sans se laisser faire par qui que ce soit, elle est une femme moderne dans un univers archaïque. Néanmoins elle défend avant tout son fils si fragile.

new-york-times-newspaper-1159719_640Beaucoup de personnages interviennent, jamais superficiellement, le monde des tribunaux, de la police et de la presse en ville et le monde de la campagne; j’ai ressenti comme une distorsion du temps. On est au XXème siècle, le début et la fin nous le confirment, mais les autres personnages semblent d’une autre époque, il m’a semblé percevoir un écart conséquent entre ces deux univers, je crois que ce n’est pas qu’une impression et c’est peut être bien encore le cas aujourd’hui.

L’écriture est captivante, on ne s’arrête pas d’avancer parce que même sachant ce qui s’est passé, écouter les versions, interprétations de chacun est une véritable immersion dans des cerveaux, dans des vies et dans des situations terribles pour beaucoup.

« L’Amour nous a trahis. Nous sommes essentiellement, irrévocablement seuls. Tout ce qui semble vouloir lutter contre cette solitude est un piège. L’Amour est un piège. L’Amour nous a trahis dans ce siècle. Nous avons laissé passer notre chance en 1865, bien que nous ayons combattu avec une fureur qui semblait indiquer le pressentiment de ce qui arriverait si nous avions vécu. »

bible-1948778_640J’ai cordialement détesté Luther Eustis, vraiment. Très intéressante dernière partie avec un avocat qui va plaider l’irresponsabilité pour éviter la peine capitale. Mais chacun, chaque témoin, même Kate sait bien que Luther a joué de sa « foi » pour s’absoudre aux yeux de Dieu; mais aux yeux des hommes, c’est autre chose. Sa Bible, on le verra, sera témoin à charge de son acte, il y voit le démon en action, alors il prie…

Un univers incroyable, j’ai trouvé ce roman d’une force, d’une acuité et d’une âpreté exceptionnelles ajoutées à une construction parfaite. Pour moi un grand roman et il faut se réjouir de sa traduction en français aux éditions Gallimard en 1978, et de son retour à La noire aujourd’hui.C’est la découverte d’un très grand écrivain, que je me garderai bien de comparer à tout autre et qui j’espère sera lu largement.

Cette chanson

« De l’autre côté des rails » – Renea Winchester- éditions Le Nouveau Pont, traduit par Marie Bisseriex

« Bryson City, Caroline du Nord

1976

De-l-autre-cote-des-railsLes habitants de Bryson City n’avaient pas besoin de réveil pour savoir qu’un nouveau jour commençait; la compagnie ferroviaire Norfolk Soutier s’en chargeait. Trois locomotives traversaient la ville: celle de minuit, celle de trois heures et demie et celle de cinq heures et demie. Dans la nuit, tous les trains faisaient le même bruit. Un claquement rythmé d’acier contre acier, dont le vrombissement augmentait à mesure que chaque wagon se frayait un passage dans le noir. Puis un sifflement perçant la nuit, deux coups brefs suivis d’un long, avertissant tous ceux qui auraient été encore dehors après la tombée de la nuit – et il n’y en avait pas beaucoup –  de s’écarter des voies.

Sous sa couverture de pénombre, Bryson City avait l’air paisible. »

Encore une très belle lecture, une littérature américaine qui sous un autre angle que celui de la littérature noire raconte et décrit l’ambiance, les événements, la façon de vivre ou de survivre à Bryson City pour un constat identique sur la vie dans les régions retirées des USA, sauf le côté « défonce » absent car le récit est concentré sur autre chose et c’est essentiellement la vie des femmes de la petite bourgade. Barbara dit:

« Un jour, Zeke a confessé ses péchés de façon privée à l’un des diacres, et il s’en est sorti avec des excuses et la promesse de désherber les pelouses de tous les diacres pendant l’été. Mais les choses sont différentes pour les filles. Un garçon peut vendre de l’herbe à la moitié de la ville et peut mettre une fille enceinte sans faire trop de vagues quand les filles récoltent une mauvaise réputation. Chez nous, les joueurs de foot sont intouchables, jamais taxés de mauvaise conduite, contrairement aux filles du textile comme moi qui ne valent rien aux yeux des gens.[…] Et me voici désormais, des années après, vivant dans un mobil-home avec Pearlene et Carol Anne, du mauvais côté de la voie ferrée. Rien n’a changé. »

Bryson City est la ville natale de l’auteure en Caroline du Nord, dans les Appalaches. L’histoire est celle de trois générations de femmes d’une même famille. Mais le récit alterne entre les voix des deux plus jeunes: Barbara Parker et sa fille Carol Anne. La troisième est l’incroyable mère de Barbara, mamie Pearlene. Toutes vivent sous le même toit, sans homme(s).

640px-EMD-GP50-Northern-Suffolk-7069Par la voix de Barbara et celle de Carol Anne, mais avec la présence constante de Pearlene, on écoute l’histoire de Bryson City et de ses habitants, tous dépendants de Cleveland Manufacturing, une usine de confection qui est une source d’emplois quasi unique dans le coin. Ainsi Pearlene y a travaillé, comme sa fille Barbara. Quant à Carol Anne, elle rêve. Elle rêve de ne jamais travailler à l’usine, elle rêve de partir de Bryson City et de quitter le ronron des trains, le ronron des lieux, des gens…Elle collectionne et étudie les cartes routières – je trouve cette idée très belle – . De 1960 à 1976, mère et fille racontent. Et ça donne une histoire sociale et humaine très touchante et très juste. Barbara dit :

oldtimer-286077_640« Depuis le premier rail posé par la Norfolk Southern, les jeunes de Bryson City ont toujours rêvé de prendre le train en marche et de voyager jusqu’au bout de la ligne. Comme d’autres avant elle, Carol Anne s’était promis de partir d’ici. La plupart ne tenaient pas leur promesse, mais Carol Anne était différente. Elle monterait à bord du train un jour, si elle le pouvait. Ou bien prendrait l’Oldsmobile et partirait.

C’est la raison principale pour laquelle je ne veux pas réparer la voiture; j’ai peur que Carol Anne s’en aille. »

sewing-machine-324804_640J’ai particulièrement apprécié les scènes sur la vie de l’usine. Pour tout vous dire, j’ai travaillé un an, il y a longtemps, dans une usine de confection. L’image des femmes courbées sur leurs machines, du travail « aux pièces » qui tient en tension terrible toute la journée, le bruit des machines à coudre, les poussières de tissu qui assèchent la gorge…Bien sûr que j’ai compris. Et cette usine, qui fait se lever très tôt les femmes de la ville, cette usine dont elles dépendent pour tout, cette usine va licencier, amenant dans la vie des trois femmes des bouleversements et des remises en question aussi. La communication entre ces trois personnes ne va pas toujours de soi. Si Pearlene et sa petite fille ont une belle connivence, ce n’est pas la même chose avec Barbara qui elle a le souci de faire vivre tout le monde. 

Il n’y a pas que ça dans ce très bon livre. Ce sont aussi les choses tues par Barbara, les secrets douloureux, les manques, les creux des vies, tout ça est dit avec force mais pudeur aussi. Les incompréhensions entre Barbara et sa mère, entre Barbara et sa fille. Une chose est importante aussi, la chose qui explique le titre. C’est que de chaque côté des rails se répartit la population, selon qu’elle a eu de la chance ou suffisamment d’emploi et d’argent: le côté des chanceux avec une maison, et le côté des autres, les mobil homes. La famille de Pearlene est passée du bon au mauvais côté. On saura pourquoi en lisant leur histoire.

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Photo :Dr Zak — http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Trailerpark.jpg

Pas une seconde d’ennui, des scènes cocasses avec Pearlene, un vrai tempérament, des scènes très tristes avec Barbara, et puis Carol Anne, l’espoir, la jeunesse, les envies freinées…On les aime toutes les trois, ces femmes. Elles sont surtout très crédibles, bien dessinées, avec tendresse. Je ne fais qu’évoquer Gordon, mais c’est l’homme important de l’histoire, un des seuls du livre en fait.

20210410_133426La fin est peut-être un peu convenue, mais finalement c’est bien, c’est ouvert vers un horizon et un avenir un peu moins dur, c’est de l’espoir et en ce moment ça réconforte.

Très jolie lecture, belle traduction je crois. L’envoi avec ce beau marque-page en tissu, la carte signée de l’auteure avec la petite locomotive, rend l’ensemble touchant, sympathique et profondément humain.  Je pense que cette maison d’éditions est prometteuse.

 

« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You