« Les nuits prodigieuses » – Eva Dezulier- éditions Elyzad

Les nuits prodigieuses« La nuit des Onze

Ange

Aucune route ne mène à Machado. Le temps ici n’est pas le même qu’ailleurs, non. Les habitations les plus proches sont à six heures de marche. Elles ont l’air de décors miniatures, de part et d’autre de la montagne. On ne distingue pas le mouvement des voitures et des troupeaux. Aucun bruit ne nous parvient. C’est comme j’ai dit: elles pourraient tout aussi bien être peintes à même la roche. Ce qui s’y passe ne nous concerne pas. Machado vit à son rythme, on n’y respire pas le même air. Il y a bien un curé qui monte, une fois l’an, mais on a nos propres superstitions, auxquelles on croit davantage qu’au catéchisme d’en bas. C’est tout. Machado est un monde clos. »

Mais quelle belle découverte que ce petit livre inclassable. J’y ai trouvé un conte ou une fable, une fantaisie qui n’est pas sans rappeler la littérature sud-américaine, même si cette histoire se déroule tout près de la frontière espagnole et n’est pas toujours drôle. Le village de Machado voit passer de nombreux clandestins qui vont vers la France; Machado, me direz-vous, ça sonne espagnol, non ?  Et est pourtant en France? Machado est une sorte d’enclave dans les Pyrénées, qui comme le dit Ange le berger au début de cette histoire est un monde clos, qui pourtant laisse passer, traverser des clandestins allant d’un pays à l’autre. Ceci a son importance dans l’histoire, car c’est un de ces clandestins de passage, Guillermo, qui va laisser quelque chose qui chamboulera la vie de cette bulle spatio-temporelle, et la vie d’Ange d’abord. Dans ces montagnes merveilleuses, avec Eugenia, ils s’en vont:

« Je pense souvent aux millions de pas de tous les clandestins qui ont façonné ces chemins de hasard et d’adieu. J’ai parfois l’impression qu’ils sont là, tout autour de nous, et qu’ils nous accompagnent, quand le vent soupire. c’est comme j’ai dit: des vagabonds se cachent dans les taillis.

Le crépuscule habille les visages et les sentiers d’ombres mouvantes. Eugenia s’épanouit sur la route, et rit avec une gaieté que je ne lui connaissait pas. Ses pieds minuscules ne laissent pas de traces sur le sol poudreux. »

sheep-g43648c65a_640Ange est le berger d’un propriétaire de troupeaux, Mr Bartimée. Ange est un homme simple, qui vit de peu, accompagné d’Isidro, un ouvrier agricole. Le patron est un homme rude, en particulier avec son épouse Livia.

Un jour donc Guillermo, ingénieur clandestin, va confier un dessin, le plan d’une machine à cet Ange décontenancé. Il doit fabriquer cette machine et l’emmener au fils de Guillermo, Tomás, 9 ans, déjà en France. Ce serait bête de vous dire ce que doit fabriquer Ange, ni pourquoi, mais dans cette machine certains verront le diable et d’autres dieu. Alors que la réponse est bien plus simple. En tous cas, ce pauvre Ange va fabriquer cette machine en piquant ici et là – y compris chez son patron – des pièces hétéroclites pour la fabriquer. Une fois terminée, il en sera la première « victime ».

482px-Leonardo_da_Vinci_-_RCIN_912699,_Pictographs_c.1487-90Je mets des guillemets car, comme pour beaucoup d’entre elles, c’est l’usage qu’on fait des choses et aussi le « cœur » qu’on a qui en détermine l’action. 

Nuria, l’épouse d’Hostien, va être assassinée:

« J’ai touché le visage glacé de Nuria, ses mains, sa peau. Ce que j’ai d’abord pris pour une fleur rouge sur sa poitrine. Une putain d’idée stupide. Et même maintenant, j’y pense et je ne vois que la fleur.

J’ai contourné le lit, tiré les rideaux. Le soleil éclairait comme un phare. Éclairait ça. Rouge. Couleur invivable. On devrait l’interdire. Mon pied a buté sur quelque chose. La lame. Manquait la main. La plaie, la lame, la main, le nom. Qui? »

Chronique courte et qui se contente de dire mon enthousiasme pour vous inviter à aller faire un tour à Machado, mais quand même je ne vous laisserai pas en plan sans vous parler juste un peu des quatre sœurs, anachroniques et merveilleuses conteuses, Ada, Ida, Zelna et Florinda ( déjà rien que pour elles la lecture vaut le coup) :

« Quatre silhouettes voûtées surgissent derrière un bouquet de mélèzes rouges. Dans le petit matin, elles descendent à la queue leu leu vers la place du Velo Polvoroso. Vêtues de grandes robes à crinoline, elles font quand elles marchent un bruit de torrent. Ce sont les Impératrices. Elles sont sœurs, et la cadette doit avoir plus de cent ans.

Il y a longtemps, quand elles étaient jeunes, un homme les a aimées toutes les quatre. Un riche marchand à la peau sombre et au parler d’ailleurs. Il les couvrait de cadeaux et de toilettes chamarrées: elles étaient l’attraction du village. Le marchand, lui, n’appréciait pas qu’on lui demande d’où il venait. Il répondait qu’il était français, parfaitement français, puisqu’il habitait l’Empire. Alors on l’a surnommé l’Empereur, pour se moquer. On le disait avec une sorte de courbette ironique pour le faire enrager. Il n’était pas d’ici, c’est tout. Le soupirant est mort depuis longtemps, mais les quatre sœurs ont conservé leur titre dérisoirement clinquant d’Impératrices. »

Les femmes dans ce livre sont magnifiques, toutes, Livia, Ada, Zelna, Ida, Florinda et aussi Eugenia, et Nuria,Talia… Quant aux hommes, ils sont sanguins, colériques, immodérés, sauf les deux bergers, Ange et Isidro, doux comme leurs agneaux. 

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Bonheur, Rosa; Shepherd of the Pyrenees; Brighton and Hove Museums and Art Galleries; http://www.artuk.org/artworks/shepherd-of-the-pyrenees-74284

Voici une superbe histoire métaphorique sur l’amour, mais aussi sur la solidarité. En commençant cette lecture, je ne m’attendais à rien de particulier, et là, j’ai été « chopée »  aux premiers mots par la voix d’Ange et sa façon de s’exprimer ( beau travail sur les voix ):

« Et la vie de Machado se déroule sans penser au reste de la Terre. Même moi, qui travaille ici depuis tout petit, à la ferme de Ventanas, on m’appelle toujours « le gamin d’en bas ». On se moque un peu de moi, je crois qu’il n’y a pas de raison, non: c’est simplement que je viens d’en bas, c’est tout. »

Je m’arrête donc là, encore enchantée par cette si belle histoire pleine de magie, de charme(s), de nature, encore envoûtée par les voix des quatre Impératrices, majestueuses et bonnes. 

Quant à la machine, je ne saurais dire si je souhaiterais la posséder…A vous de voir, à vous de lire. En tous cas :coup de cœur !

Ange et Eugenia, fin du roman:

« Je l’observe à la dérobée. Les idées trottent dans ma caboche, de-ci de-là, comme le mouton à deux têtes. Dix minutes passent en silence, puis Eugenia recommence à bavarder de tout et de rien avec moi. Elle ne parle plus de reconstruire la machine et semble avoir déjà oublié cette conversation. Elle tourne dans ses doigts la médaille de Saint Gilles, qu’elle a trouvée dans la montagne, et qu’elle presse souvent contre ses lèvres. Ça ferait une bonne relique d’amour, oui. »

Pour toutes les femmes de ce beau roman et pour Ange le Tendre:

« La Maligredi » – Gioacchino Criaco – Métailié/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« C’était l’événement le plus magnifique de l’année, le miracle de Saint Sébastien, et même le plus magnifique depuis toujours, le plus extraordinaire de ma connaissance, même au cinéma du patronage je n’en avais pas vu de pareil et pourtant on y montrait le monde entier dans les films avec des shérifs et des Indiens ou dans les films chinois d’arts martiaux ou ceux des Romains de l’Antiquité.

Maintenant, me dis-je, je devais rester concentré: « Nous ne voulons pas de patrons, les droits nous reviennent sans avoir à les demander poliment », la voix résonnait, se gonflant comme le ballon d’un gigantesque chouinegomme, enveloppait la place, distrayant l’attention de la Louve, détournant le regard de la méchante vieille de sa marchandise, et donc Filippo passa à côté d’elle, pour se glisser sous l’étal et déboucher dans son dos; il jeta un coup d’œil à la vieille, prit un sachet et le lança: une parabole douce, Antonio l’attrapa au vol, grimaça, me le montra, « mieux que rien », tant pis si c’étaient des pois chiches grillés, ceux qu’on aimait le moins. »

Un long extrait – le livre est assez long – pour poser le décor de ce roman qui à mon sens est un grand roman. C’est un livre qui m’a saisie au vol par son écriture, son propos, le lieu, la Calabre, l’Aspromonte, et une communauté villageoise qui fête Saint Sébastien dans une grande cérémonie où chacun trouve distraction autant que dévotion. Il semble même que la dévotion ne soit que prétexte à la fête, dans ce village pauvrissime. La maligredi désigne l’avidité du loup qui tue tout un troupeau quand une brebis suffirait à le rassasier. Une fois ceci posé, pas difficile de comprendre ce que nous dit l’auteur, avec un immense talent. Ç’aurait pu être un livre enragé complètement, juste enragé, alors qu’il est  drôle souvent, lumineux et plein d’amour.

379px-José_de_Ribera_044On va comprendre le pourquoi de ce titre en lisant cette histoire d’une grande richesse, tant littéraire que sociologique et politique. Que ça ne rebute aucun lecteur car tout est amené par une écriture très vivante, riche et poétique qui exprime si bien la révolte et l’attachement à un lieu, même si celui-ci est dur, hostile, isolé et misérable. Son isolement est parfois un atout, mais il amène les hommes à partir travailler ailleurs, souvent en Allemagne, comme le père de Nicola, notre narrateur. Nicola vit avec sa mère et ses trois sœurs. La mère est une cueilleuse de jasmin, de ces femmes auxquelles l’auteur rend ainsi hommage :

« Magiques pour inventer des fables elles ont essayé de nous défendre contre toutes les méchancetés et, même si elles n’ont pas toujours réussi, elles ont rempli nos vies de douceur. Aux mères calabraises, à nos mamans de jasmin. »

Hommage aussi aux combattants de son village, Africo, où il est retourné cultiver la terre après avoir été avocat à Milan:

« Fidèles aux nobles règles de la montagne, fils de la révolution de l’Aspromonte. À Papulo et aux siens. À Rocco Palamara et à ceux qui ont tout risqué pour nous donner un monde meilleur. »

La Calabre, on le sait, est une des régions les plus pauvres d’Italie. Elle est le fief de la Ndrangheta, mafia locale dont le nom, comme de nombreux vocables de Calabre vient du grec. La Calabre si pauvre est décrite avec lucidité, mais surtout avec une affection, un attachement profonds; on y sent dans les mots de l’auteur ses racines très ancrées dans cette terre ingrate mais belle et sauvage, malgré les atteintes subies. Il y a de l’humour aussi dans la vie de cette jeunesse qui ne connaissant que cette vie de débrouille et de plaisirs simples –  car il y en a –  déserte ou plutôt fréquente à minima les bancs du collège de Reggio. Ces jeunes garçons, avec un fatalisme joyeux, pensent que l’école ne changera rien à leur existence. Peu importe que ce soit vrai ou pas, ce roman est une ode au courage, à la solidarité, et à la résistance. Une ode superbe, vigoureuse et fière. La plainte de la grand-mère:

« -Pour quoi faire je parlerais, pour dire le mauvais sort qui m’a donné six fils pour que je pleure leur éloignement? C’est pareil que si je n’en avais pas eu, vu que les garçons, c’est pas des vrais enfants, c’est juste des tromperies du diable, il nous les donne pour nous voir pleurer qu’ils nous manquent. Parce que si j’avais eu six filles, maintenant je la porterais pas seule et en silence, ma croix. »

C’est une chronique villageoise qui rend aussi hommage aux femmes, aux combattants et à une nature certes rude, mais parfois protectrice par sa sauvagerie même. Nicola nous emmène dans ses pas de jeune garçon, puis de jeune homme. On assistera à toutes ses initiations, à tous ses éveils, charnels et intellectuels. Village isolé s’il en est – le train ne fait que ralentir, il faut y sauter au passage – Africo se rassemble autour des contes et légendes brodés par de vieilles femmes, de vieux hommes, récits adaptés souvent aux événements du moment, en paraboles pleines de magie et de messages.

Nicola et ses amis se feront receleurs pour une bande de malandrins, ils gagneront un peu d’argent en servant dans les noces et banquets, mais auront au final un joli pactole qu’ils partageront toujours équitablement, et pour une bonne cause. Bien sûr, ils s’offriront quelques vêtements plus beaux que l’ordinaire, une Vespa, ils fumeront beaucoup, et joueront au flipper, Commais surtout, Nicola aidera sa mère, car son père ne rentrera pas, abandonnant sa famille à laquelle il n’envoie rien depuis longtemps pour une femme allemande. La mère est un magnifique personnage; attentive, aimante, douce mais ferme, elle élève ses enfants seule, et la nuit va cueillir le jasmin pour un maigre salaire qui permet juste le plus souvent  des pâtes avec de la « fausse sauce ». 

jasmine-g8648ffea6_640« De minuit jusqu’au jour, au milieu des rangées de jasmin, elles chantaient comme des sirènes pour tromper ces timides vampires blancs qui se retiraient dans leurs cercueils parfumés afin d’échapper à un soleil qui était, pour eux, mortel. Il fallait huit mille fleurs pour faire un kilo, et les femmes les comptaient pour que les patrons ne les escroquent pas sur le poids; les championnes arrivaient à quarante mille par nuit, pour ramener à la maison les quelques lires pour remplir le ventre des enfants.

Seuls ceux qui les ont humées, ces aubes denses de retours parfumés, savent quel héroïsme il y avait chez les mères calabraises.

Seuls ceux qui les ont vues, les ruses pour transformer quelques tristes cuillères de concentré de tomate en somptueux et alléchants plats de pâtes, ont goûté le courage magique des femmes calabraises.

Et moi, j’ai eu de la chance, j’ai eu pour mère, une maman de jasmin. »  

Au fil de ces tableaux vivants de la vie quotidienne du village, nous découvrons une galerie de portraits pittoresques, mais pas seulement. Contes et légendes sont émaillés de l’histoire d’Africo et dès le début, la graine de la révolution est dans l’air avec ce jeune homme au pull rouge, baptisé Papule, qui discourt sous l’œil bienveillant – car éteint ! – de Saint Sébastien au tout début du livre.

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Entre la mafia, les malandrins, les patrons, tout ce petit monde laborieux se soude, se débrouille jusqu’à la révolte avec Papule et les autres. Et personne ne renâcle. Tout le monde se solidarise. De longs passages content les soirées où circulent les histoires, les bars et le flipper, la première fille de Nicola à Reggio, et puis ce combat pour des droits toujours refusés. Papule devra quitter le village et Nicola va l’accompagner. Ils partiront dans cette montagne dont le jeune homme a tant entendu parler sans imaginer vraiment ce que c’est, cet Aspromonte. Ces chapitres sont parmi les plus beaux du roman.

Je m’arrête là, voici un grand livre tant par l’écriture que par l’histoire. Comme toujours, la traduction de Serge Quadruppani est parfaite et je sais que cette chronique ne l’est pas. Mais en tous cas ce livre est je le répète, beau, poétique, et plein de la force, de la ténacité, du courage des habitants d’Africo, c’est un livre de combat et d’amour. C’est de la littérature qui remplit toutes ses fonctions. Les dernières pages sont bouleversantes, merveilleuses. 

« Je pense que la maligredi et la révolution se ressemblent, risquent d’être éternelles, comme l’espoir qui, par ici, malgré la tragédie infinie, est un vent qui souffle sans se lasser. Et il y a des hommes qui se reprochent chaque trêve concédée dans la lutte, et d’autres qui regrettent d’avoir lutté sans trêve. Moi, je voudrais que la mer Ionienne et le cap Zéphyr cessent de trahir la vie et fassent enfin la paix avec le libeccio. J’ai passé les trente dernières années dans le sombre secret des tortues, je m’accroupis près de Zacco qui a versé tout son sang par terre. »

Brillant, puissant, magnifique. Essentiel.

Une chanson, dans la voiture du patron du bar, Rocco :

« une « Fiat 128 immatriculée MIKO, de couleur céleste, comme il disait, alors que nous, cette couleur, on l’appelait juste « bleu ». »

« Misogynie » – Claire Keegan – éditions Sabine Wespieser, traduit par Jacqueline Odin ( Irlande )

Misogynie-1-760x993Une brève note sur cette nouvelle de Claire Keegan, forcément une brève pour ce texte qui en 64 pages dépeint la genèse, la courte existence et la fin d’un couple. Et sans que ça ne le paraisse, c’est un joli tour de force. Assez navrante histoire, surtout en ce qui concerne Cathal. Car Sabine, elle, saura s’affirmer face à cet homme si convaincu de son importance et de son bon droit d’être supérieur. Avec une idée si réactionnaire des femmes, même celles des tableaux de Vermeer !

« […]  il trouvait les femmes de Vermeer, pour la plupart, oisives: restant assises là, comme si elles attendaient quelqu’un ou quelque chose qui ne viendrait peut-être jamais – ou se contemplant dans un miroir. Même la robuste laitière semblait verser le lait tout à 405px-Vermeer_-_Girl_Asleeploisir, comme si elle n’avait rien d’autre ou de mieux à faire. »

La finesse du récit consiste à montrer Cathal, l’homme du couple après la fin désastreuse de cette histoire . Un Cathal un peu avachi qui regarde de son canapé le mariage de Lady Di et du prince Charles. Cathal, qui n’a que mépris des femmes, et s’est pris une belle claque dont il peine à se remettre, ce qui ne fait en aucun cas varier ses certitudes. Le ton percutant de Sabine m’a réjouie, dans un dialogue épatant où Cathal n’aura pas le dernier mot. 

« -Le soir où tu m’as demandée en mariage, tu as acheté des cerises à Lidl et tu m’as dit qu’elles coûtaient six euros.

-Et alors?

-Tu sais ce qui est au cœur de la misogynie? Dans le fond?

Parce que je suis misogyne, à présent?

-Ça consiste simplement à ne pas donner, avait-elle dit. Que ce soit croire que vous ne devriez pas nous accorder le droit de vote ou ne pas nous donner un coup de main pour la vaisselle – c’est tout crocheté au même wagon. » 

fruit-ge7b58d898_640J’avais beaucoup aimé « À travers les champs bleus », un beau recueil de nouvelles et je n’ai hélas rien lu d’elle depuis, mais j’ai retrouvé l’écriture subtile, l’ironie et le regard perspicace sur les êtres. J’aurais aimé vous mettre les dernières phrases de ce texte qui me remplit d’aise, mais ce serait gâcher le plaisir. Je rajoute seulement que cette nouvelle a été offerte à Sabine Wespieser par Claire Keegan pour les 20 ans de sa belle maison d’édition.

« Les femmes du North End » – Katherena Vermette – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

51VfBe-O+fL._SX195_« La Brèche est un terrain vague situé juste à l’ouest de McPhillips Street. Un champ étroit, d’une largeur équivalant à quatre parcelles, qui interrompt de part et d’autre les rangées de maisons très rapprochées et traverse toutes les avenues de Selkirk à Leila, à la lisière de North End. Certains ne lui donnent pas de nom et n’y pensent probablement jamais. Je ne lui en avais jamais donné non plus, je savais juste que cet endroit existait. Mais quand ma Stella s’est installée à proximité, elle l’a baptisé « la Brèche », ne serait-ce que dans sa tête. Personne ne lui avait indiqué d’autre nom et, curieusement, elle pensait qu’elle devait lui en trouver un. »

Stella vit ici, dans cette Brèche, quartier pauvre où vit une communauté autochtone. Stella est une des neuf femmes qui vont ici raconter une histoire, neuf histoires qui s’imbriquent sur plusieurs générations neuf femmes et un homme. Une histoire de violence à laquelle ces femmes tenaces, fières, ces femmes qui malgré leurs douleurs seront toujours présentes les unes pour les autres, seront parfois moins vigilantes, parfois céderont à des vices, mais s’épauleront. Je vous mets ci-dessous l’arbre généalogique, que j’ai suivi attentivement pour bien comprendre ce qui les unissait toutes.

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Ce que voit Stella dans le premier chapitre, alors qu’elle s’est levée parce que son bébé pleure, ce que voit Stella, figée derrière la fenêtre, est le point de départ d’une enquête menée par deux policiers, dont le plus jeune est métis – c’est l’homme de l’histoire – . Stella berce son petit qui pleure, il fait froid dehors, il fait sombre, elle ne sort pas, mais appelle la police. Elle assiste à une agression qui s’avère être un viol . Elle le sait, elle l’a compris et elle finira par le dire, elle finira par comprendre aussi qui sont les coupables et à le concevoir bien que ça lui soit odieux.

L’enquête va commencer, révélant au fil des pages tout ce qui unit ces femmes, tout ce qui les différencie, et surtout l’histoire de cette communauté autochtone de North End, à Winnipeg, au Canada. Chacune au fil des chapitres va nous raconter son histoire, on va passer d’une génération à une autre, d’une époque à une autre, et on saisira le fil qui lie toutes ces vies. J’ai beaucoup aimé ces femmes, de Kookom l’arrière grand-mère, si âgée, si ridée, mais si vive d’esprit, aux adolescentes pleines de rêves et d’envies, et au fond fragiles, en passant par les grand-mères, mères, les liens entre toutes plus ou moins soutenus, parfois distendus. Une chose est sûre: la solidarité s’exerce en cas de coup dur. C’est une histoire tragique racontée ici. Je pense en particulier à Phoenix, que vous découvrirez bien assez tôt. Phoenix, qui n’appartient pas à cette grande famille, soulève des sentiments ambivalents, de répulsion mais aussi de pitié. 

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Avoir choisi une communauté autochtone pour raconter cette histoire de femmes, bien sûr,  rend les choses encore plus percutantes car ce sont clairement des vies avec deux handicaps. Sur ce sujet, Tommy le jeune policier, métis, est intéressant, qui jamais ne sait clairement de quel côté il se situe. Rejeté malgré son emploi dans la police par les Blancs, pas reconnu par ceux qu’il considère comme les siens il est un nœud dans cette enquête.

« Ce travail ne correspond pas à ses attentes. Tommy se voyait défoncer des portes et pensait qu’il serait toujours dans l’action. À l’école, on lui avait parlé de police de proximité, ce qui signifiait, en gros, qu’il était censé être gentil et tisser des liens avec la population, mais ce n’est pas non plus ce qu’il fait. Il se borne le plus souvent à prendre des notes et à rédiger des rapports, sans jamais y repenser par la suite. ou bien il y repense mais sans agir. Les incidents deviennent des comptes rendus, de simples mots sur un écran. Puis les fichiers informatiques deviennent des numéros et sont classés. »

Il y a bien à travers toutes ces vies une intrigue que les deux policiers parviendront à résoudre, en découvrant l’horreur du crime qui a été commis sur Emily. Je serais bien incapable de nommer entre toutes celle que je préfère, non, elles sont toutes des combattantes, qui peinent avec les hommes, souvent absents, et qui se débrouillent très bien seules, ou plutôt, en s’aidant les unes les autres. Une belle solidarité. Pour supporter la vie dans cette Brèche, ce North End, deux noms si parlants !

C’est un roman qui traite de la résilience, mais aussi de la résistance et de l’amour. La résistance et la solidarité:

« Un ancien m’a dit un jour que nos langues n’ont jamais eu la notion du temps, que le passé, le présent et le futur adviennent tous ensemble. Je crois que c’est ce qui se passe pour moi maintenant, j’adviens à tous les temps. Je crois que c’est aussi la raison pour laquelle tu ne me lâches pas, parce que je suis encore en train d’advenir.

Aucun de nous ne lâche jamais vraiment. Personne ne nous a montré comment faire. Ni pourquoi le faire. »

A lire pour ces belles rencontres – l’humour n’est pas absent de ce livre qui par ailleurs ne larmoie jamais ni ne donne de leçons- pour la saine réflexion qu’un tel texte peut soulever. Un livre hommage aux femmes et à ces communautés poussées aux marges des villes.

Je repense au dernier très beau roman de Louise Erdrich, « Celui qui veille », qui sur un autre mode et une histoire biographique, parle aussi avec affection et justesse des femmes autochtones.

Katherena Vermette nous offre ici un premier roman abouti, fort et engagé. Un très beau moment de lecture.

 

« Témoin de la nuit » – Kishwar Desai – éditions de l’Aube/Mikrós Noir, traduit par Benoîte Dauvergne (anglais, Inde)

9782815947190_549x822« 09.09.2007

Vous m’avez demandé d’écrire mes pensées. Mais il y a trop de questions qui se bousculent dans ma tête, trop de craintes. Il faudrait d’abord que je me débarrasse de toutes ces inquiétudes, et alors seulement j’arriverais de nouveau à penser. Vous ne pouvez pas comprendre combien c’est douloureux. Personne ne le peut.

Comment échapper à la tyrannie de nos rêves? Aux empreintes qui ne cessent de nous ramener vers cette maison pleine de fantômes, où chaque fenêtre est occupée par un visage aux yeux fixes, autrefois connu et aimé? Maintenant, les yeux sont sanglants, les lèvres grises, les mains ballantes, les corps flasques mais languissants. Ils sont tous silencieux. »

Je ne suis pas familière de la littérature indienne, et j’ai abordé ce premier volume d’une série de romans policiers avec curiosité. Écrite par une femme, cette histoire est clairement, outre une intrigue touffue, complexe, riche en personnages, une œuvre militante sur la condition des femmes en Inde. Et ce, que ce soit dans les milieux bourgeois ou les autres. D’ailleurs il est ici question de deux sœurs, une disparue et l’autre retrouvée dans la maison de famille bâillonnée, violée et brûlée, et également entourée de treize cadavres empoisonnés.

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« Durga n’est pas jolie mais elle a le teint rose et sain de la plupart des filles du Punjab, un état de l’Inde semi-rural où les enfants sont nourris de lait frais et de légumes du jardin. Toutefois, elle se tient voûtée quand elle est assise, comme si elle voulait disparaître. Ou au moins éviter d’attirer l’attention sur elle. Elle porte des vêtements amples, et bien que grande et bien bâtie, elle dégage une impression de fragilité, renforcée par son attitude docile. »

Le personnage principal est Simran Singh, travailleuse sociale hors les clous, un très sympathique personnage. En effet, dans cette société où les femmes doivent remplir de nombreux critères pour être présentables, aimables, correctes, Simran est comme on dit brute de décoffrage, que ce soit par son langage, par ses mœurs, son mode de vie, bref, elle ne plait pas à tout le monde. D’autant plus que son métier l’amène à affronter beaucoup d’hommes imbus de leur virilité, mais elle ne s’en laisse pas conter.

 » Je sortis de mon lit aussi lentement qu’une vieille femme et décidai qu’un bain me remettrait d’aplomb. Pour ne rien arranger, il y avait encore une coupure d’électricité et les gigantesques molécules d’air brûlant étaient à peine dérangées par les faibles mouvements du ventilateur, qui fonctionnait grâce à l’onduleur. La veille au soir, je m’étais donné beaucoup de mal pour réduire le stock d’alcool du Punjab et j’avais une gueule de bois infernale. Je sais très bien qu’il ne faut jamais boire seule. C’est l’un des plus sûrs moyens de devenir alcoolique. Mais ça m’était bien égal à ce moment-là. Je souhaitais régler cette affaire et rentrer chez moi. Je voulais commencer une nouvelle vie à Jullundur. »

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C’est sans aucun doute elle, Simran, qui fait la qualité de cette histoire. Grâce à elle, il y a de l’humour, de la raillerie et une saine colère qui pointe le triste sort des femmes en Inde. La famille de Durga, la jeune fille de 14 ans retrouvée chez elle dans ce bain de sang est fille de sikh, née dans une luxueuse demeure. Sa sœur Sharda a disparu, elle était la personne la plus précieuse pour Durga, celle qui l’aimait. Car être née fille est une malédiction, et elles n’étaient pas trop de deux pour tenir contre des parents qui les regardaient comme des intruses, des inutiles, des échecs dans leur vie de couple. Car en Inde, il faut être garçon et si on est fille, il faut savoir enfanter des mâles. Eux perpétuent le nom, s’occupent des parents âgés et héritent des terres, quand une fille, elle, ne fait que coûter une dot. La natalité en Inde voit naître un grand nombre de garçons, qui devenus hommes ne trouveront pas d’épouse. En effet, depuis la venue de l’échographie, les filles, surtout dans les familles aisées sont « invitées » à se faire avorter si elles attendent une fille.

Campagne pour les filles à Pondichéry – Harrieta171 –

« Il n’y a pas si longtemps, les sages-femmes avaient pour habitude de soustraire les petites filles qui venaient de naître à leurs mères, de les enfermer dans des pots en terre et de faire rouler le récipient jusqu’à ce qu’elles cessent de pleurer. Ou alors, elles les étouffaient, tout simplement. Ou leur donnaient de l’opium et les enterraient.  Pour une communauté largement agricole, les filles représentaient une charge. Lors d’un récent incident, une femme avait reconnu avoir subi sept avortements dans l’espoir de donner naissance à un garçon. »

ancient-2179091_640C’est ce contexte que raconte cette autrice, avec souvent beaucoup de rage, de colère. A travers cette famille si peu aimante envers ses filles – un pays si peu aimant envers les filles – en montant son intrigue autour de ces deux sœurs et d’une correspondance entre Simran et Binny – mariée au frère de Durga et Sharda et mère d’une petite Mandy, Kishwar Desai tisse une trame compliquée, avec des hommes dont il est souvent difficile d’évaluer l’honnêteté – et Simra se fera tromper quelques fois. Ces hommes sont au pouvoir soit des institutions, soit de la famille, ils sont manipulateurs, trompeurs, menteurs, mauvais pour certains mais ils ont les rênes économiques. Ici, la mère de Durga et Sharda est exécrable, et tout joue contre les deux jeunes femmes, qui subissent un sort atroce. L’intrigue est tortueuse, tordue à souhait et on n’a pas le temps de s’embêter. Autre exemple sur le sort des femmes:

india-978488_640« On avait récemment recensé de nombreux cas de femmes achetées pour quelques milliers de roupies à Murshidabad, puis amenées au Punjab dans le but d’assouvir les besoins des fermiers et des autres hommes. D’après certaines ONG qui travaillaient auprès des prostituées, elles étaient souvent attirées par des maquereaux qui prétendaient les aimer, puis littéralement vendues comme esclaves une fois sur place.

Les mêmes ONG soulignaient que ce commerce de chair était une autre conséquence de l’effroyable déclin du sex-ratio; il n’y avait tout simplement plus assez de femmes au Punjab. Et la police et les autorités locales avaient beau être tout à fait conscientes de ce trafic, elles ne faisaient pas grand-chose pour l’arrêter. »

Virulente attaque contre le sort réservé aux indiennes, véritable réquisitoire contre une société machiste, ce livre n’est jamais ennuyeux ou sentencieux parce que le talent est là, dans l’écriture et la voix forte donnée à Simran. Gouailleuse, crue, fonceuse, cette femme engagée donne son envergure à l’histoire, comme la construction qui ne laisse aucun temps mort. On est tout de même surpris que ce pays qui fut parmi les premiers du monde à avoir une femme chef du Gouvernement ( précisément, Indira Gandhi en 1966, après Sirimavo Bandaranaike au Sri Lanka en 1960) , que ce pays en soit encore à perpétuer un tel archaïsme. C’est une société toute entière que dénonce Kishwar Desai, avec ce roman sans ennui et talentueux.