« Misogynie » – Claire Keegan – éditions Sabine Wespieser, traduit par Jacqueline Odin ( Irlande )

Misogynie-1-760x993Une brève note sur cette nouvelle de Claire Keegan, forcément une brève pour ce texte qui en 64 pages dépeint la genèse, la courte existence et la fin d’un couple. Et sans que ça ne le paraisse, c’est un joli tour de force. Assez navrante histoire, surtout en ce qui concerne Cathal. Car Sabine, elle, saura s’affirmer face à cet homme si convaincu de son importance et de son bon droit d’être supérieur. Avec une idée si réactionnaire des femmes, même celles des tableaux de Vermeer !

« […]  il trouvait les femmes de Vermeer, pour la plupart, oisives: restant assises là, comme si elles attendaient quelqu’un ou quelque chose qui ne viendrait peut-être jamais – ou se contemplant dans un miroir. Même la robuste laitière semblait verser le lait tout à 405px-Vermeer_-_Girl_Asleeploisir, comme si elle n’avait rien d’autre ou de mieux à faire. »

La finesse du récit consiste à montrer Cathal, l’homme du couple après la fin désastreuse de cette histoire . Un Cathal un peu avachi qui regarde de son canapé le mariage de Lady Di et du prince Charles. Cathal, qui n’a que mépris des femmes, et s’est pris une belle claque dont il peine à se remettre, ce qui ne fait en aucun cas varier ses certitudes. Le ton percutant de Sabine m’a réjouie, dans un dialogue épatant où Cathal n’aura pas le dernier mot. 

« -Le soir où tu m’as demandée en mariage, tu as acheté des cerises à Lidl et tu m’as dit qu’elles coûtaient six euros.

-Et alors?

-Tu sais ce qui est au cœur de la misogynie? Dans le fond?

Parce que je suis misogyne, à présent?

-Ça consiste simplement à ne pas donner, avait-elle dit. Que ce soit croire que vous ne devriez pas nous accorder le droit de vote ou ne pas nous donner un coup de main pour la vaisselle – c’est tout crocheté au même wagon. » 

fruit-ge7b58d898_640J’avais beaucoup aimé « À travers les champs bleus », un beau recueil de nouvelles et je n’ai hélas rien lu d’elle depuis, mais j’ai retrouvé l’écriture subtile, l’ironie et le regard perspicace sur les êtres. J’aurais aimé vous mettre les dernières phrases de ce texte qui me remplit d’aise, mais ce serait gâcher le plaisir. Je rajoute seulement que cette nouvelle a été offerte à Sabine Wespieser par Claire Keegan pour les 20 ans de sa belle maison d’édition.

« Les femmes du North End » – Katherena Vermette – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

51VfBe-O+fL._SX195_« La Brèche est un terrain vague situé juste à l’ouest de McPhillips Street. Un champ étroit, d’une largeur équivalant à quatre parcelles, qui interrompt de part et d’autre les rangées de maisons très rapprochées et traverse toutes les avenues de Selkirk à Leila, à la lisière de North End. Certains ne lui donnent pas de nom et n’y pensent probablement jamais. Je ne lui en avais jamais donné non plus, je savais juste que cet endroit existait. Mais quand ma Stella s’est installée à proximité, elle l’a baptisé « la Brèche », ne serait-ce que dans sa tête. Personne ne lui avait indiqué d’autre nom et, curieusement, elle pensait qu’elle devait lui en trouver un. »

Stella vit ici, dans cette Brèche, quartier pauvre où vit une communauté autochtone. Stella est une des neuf femmes qui vont ici raconter une histoire, neuf histoires qui s’imbriquent sur plusieurs générations neuf femmes et un homme. Une histoire de violence à laquelle ces femmes tenaces, fières, ces femmes qui malgré leurs douleurs seront toujours présentes les unes pour les autres, seront parfois moins vigilantes, parfois céderont à des vices, mais s’épauleront. Je vous mets ci-dessous l’arbre généalogique, que j’ai suivi attentivement pour bien comprendre ce qui les unissait toutes.

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Ce que voit Stella dans le premier chapitre, alors qu’elle s’est levée parce que son bébé pleure, ce que voit Stella, figée derrière la fenêtre, est le point de départ d’une enquête menée par deux policiers, dont le plus jeune est métis – c’est l’homme de l’histoire – . Stella berce son petit qui pleure, il fait froid dehors, il fait sombre, elle ne sort pas, mais appelle la police. Elle assiste à une agression qui s’avère être un viol . Elle le sait, elle l’a compris et elle finira par le dire, elle finira par comprendre aussi qui sont les coupables et à le concevoir bien que ça lui soit odieux.

L’enquête va commencer, révélant au fil des pages tout ce qui unit ces femmes, tout ce qui les différencie, et surtout l’histoire de cette communauté autochtone de North End, à Winnipeg, au Canada. Chacune au fil des chapitres va nous raconter son histoire, on va passer d’une génération à une autre, d’une époque à une autre, et on saisira le fil qui lie toutes ces vies. J’ai beaucoup aimé ces femmes, de Kookom l’arrière grand-mère, si âgée, si ridée, mais si vive d’esprit, aux adolescentes pleines de rêves et d’envies, et au fond fragiles, en passant par les grand-mères, mères, les liens entre toutes plus ou moins soutenus, parfois distendus. Une chose est sûre: la solidarité s’exerce en cas de coup dur. C’est une histoire tragique racontée ici. Je pense en particulier à Phoenix, que vous découvrirez bien assez tôt. Phoenix, qui n’appartient pas à cette grande famille, soulève des sentiments ambivalents, de répulsion mais aussi de pitié. 

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Avoir choisi une communauté autochtone pour raconter cette histoire de femmes, bien sûr,  rend les choses encore plus percutantes car ce sont clairement des vies avec deux handicaps. Sur ce sujet, Tommy le jeune policier, métis, est intéressant, qui jamais ne sait clairement de quel côté il se situe. Rejeté malgré son emploi dans la police par les Blancs, pas reconnu par ceux qu’il considère comme les siens il est un nœud dans cette enquête.

« Ce travail ne correspond pas à ses attentes. Tommy se voyait défoncer des portes et pensait qu’il serait toujours dans l’action. À l’école, on lui avait parlé de police de proximité, ce qui signifiait, en gros, qu’il était censé être gentil et tisser des liens avec la population, mais ce n’est pas non plus ce qu’il fait. Il se borne le plus souvent à prendre des notes et à rédiger des rapports, sans jamais y repenser par la suite. ou bien il y repense mais sans agir. Les incidents deviennent des comptes rendus, de simples mots sur un écran. Puis les fichiers informatiques deviennent des numéros et sont classés. »

Il y a bien à travers toutes ces vies une intrigue que les deux policiers parviendront à résoudre, en découvrant l’horreur du crime qui a été commis sur Emily. Je serais bien incapable de nommer entre toutes celle que je préfère, non, elles sont toutes des combattantes, qui peinent avec les hommes, souvent absents, et qui se débrouillent très bien seules, ou plutôt, en s’aidant les unes les autres. Une belle solidarité. Pour supporter la vie dans cette Brèche, ce North End, deux noms si parlants !

C’est un roman qui traite de la résilience, mais aussi de la résistance et de l’amour. La résistance et la solidarité:

« Un ancien m’a dit un jour que nos langues n’ont jamais eu la notion du temps, que le passé, le présent et le futur adviennent tous ensemble. Je crois que c’est ce qui se passe pour moi maintenant, j’adviens à tous les temps. Je crois que c’est aussi la raison pour laquelle tu ne me lâches pas, parce que je suis encore en train d’advenir.

Aucun de nous ne lâche jamais vraiment. Personne ne nous a montré comment faire. Ni pourquoi le faire. »

A lire pour ces belles rencontres – l’humour n’est pas absent de ce livre qui par ailleurs ne larmoie jamais ni ne donne de leçons- pour la saine réflexion qu’un tel texte peut soulever. Un livre hommage aux femmes et à ces communautés poussées aux marges des villes.

Je repense au dernier très beau roman de Louise Erdrich, « Celui qui veille », qui sur un autre mode et une histoire biographique, parle aussi avec affection et justesse des femmes autochtones.

Katherena Vermette nous offre ici un premier roman abouti, fort et engagé. Un très beau moment de lecture.

 

« Témoin de la nuit » – Kishwar Desai – éditions de l’Aube/Mikrós Noir, traduit par Benoîte Dauvergne (anglais, Inde)

9782815947190_549x822« 09.09.2007

Vous m’avez demandé d’écrire mes pensées. Mais il y a trop de questions qui se bousculent dans ma tête, trop de craintes. Il faudrait d’abord que je me débarrasse de toutes ces inquiétudes, et alors seulement j’arriverais de nouveau à penser. Vous ne pouvez pas comprendre combien c’est douloureux. Personne ne le peut.

Comment échapper à la tyrannie de nos rêves? Aux empreintes qui ne cessent de nous ramener vers cette maison pleine de fantômes, où chaque fenêtre est occupée par un visage aux yeux fixes, autrefois connu et aimé? Maintenant, les yeux sont sanglants, les lèvres grises, les mains ballantes, les corps flasques mais languissants. Ils sont tous silencieux. »

Je ne suis pas familière de la littérature indienne, et j’ai abordé ce premier volume d’une série de romans policiers avec curiosité. Écrite par une femme, cette histoire est clairement, outre une intrigue touffue, complexe, riche en personnages, une œuvre militante sur la condition des femmes en Inde. Et ce, que ce soit dans les milieux bourgeois ou les autres. D’ailleurs il est ici question de deux sœurs, une disparue et l’autre retrouvée dans la maison de famille bâillonnée, violée et brûlée, et également entourée de treize cadavres empoisonnés.

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« Durga n’est pas jolie mais elle a le teint rose et sain de la plupart des filles du Punjab, un état de l’Inde semi-rural où les enfants sont nourris de lait frais et de légumes du jardin. Toutefois, elle se tient voûtée quand elle est assise, comme si elle voulait disparaître. Ou au moins éviter d’attirer l’attention sur elle. Elle porte des vêtements amples, et bien que grande et bien bâtie, elle dégage une impression de fragilité, renforcée par son attitude docile. »

Le personnage principal est Simran Singh, travailleuse sociale hors les clous, un très sympathique personnage. En effet, dans cette société où les femmes doivent remplir de nombreux critères pour être présentables, aimables, correctes, Simran est comme on dit brute de décoffrage, que ce soit par son langage, par ses mœurs, son mode de vie, bref, elle ne plait pas à tout le monde. D’autant plus que son métier l’amène à affronter beaucoup d’hommes imbus de leur virilité, mais elle ne s’en laisse pas conter.

 » Je sortis de mon lit aussi lentement qu’une vieille femme et décidai qu’un bain me remettrait d’aplomb. Pour ne rien arranger, il y avait encore une coupure d’électricité et les gigantesques molécules d’air brûlant étaient à peine dérangées par les faibles mouvements du ventilateur, qui fonctionnait grâce à l’onduleur. La veille au soir, je m’étais donné beaucoup de mal pour réduire le stock d’alcool du Punjab et j’avais une gueule de bois infernale. Je sais très bien qu’il ne faut jamais boire seule. C’est l’un des plus sûrs moyens de devenir alcoolique. Mais ça m’était bien égal à ce moment-là. Je souhaitais régler cette affaire et rentrer chez moi. Je voulais commencer une nouvelle vie à Jullundur. »

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C’est sans aucun doute elle, Simran, qui fait la qualité de cette histoire. Grâce à elle, il y a de l’humour, de la raillerie et une saine colère qui pointe le triste sort des femmes en Inde. La famille de Durga, la jeune fille de 14 ans retrouvée chez elle dans ce bain de sang est fille de sikh, née dans une luxueuse demeure. Sa sœur Sharda a disparu, elle était la personne la plus précieuse pour Durga, celle qui l’aimait. Car être née fille est une malédiction, et elles n’étaient pas trop de deux pour tenir contre des parents qui les regardaient comme des intruses, des inutiles, des échecs dans leur vie de couple. Car en Inde, il faut être garçon et si on est fille, il faut savoir enfanter des mâles. Eux perpétuent le nom, s’occupent des parents âgés et héritent des terres, quand une fille, elle, ne fait que coûter une dot. La natalité en Inde voit naître un grand nombre de garçons, qui devenus hommes ne trouveront pas d’épouse. En effet, depuis la venue de l’échographie, les filles, surtout dans les familles aisées sont « invitées » à se faire avorter si elles attendent une fille.

Campagne pour les filles à Pondichéry – Harrieta171 –

« Il n’y a pas si longtemps, les sages-femmes avaient pour habitude de soustraire les petites filles qui venaient de naître à leurs mères, de les enfermer dans des pots en terre et de faire rouler le récipient jusqu’à ce qu’elles cessent de pleurer. Ou alors, elles les étouffaient, tout simplement. Ou leur donnaient de l’opium et les enterraient.  Pour une communauté largement agricole, les filles représentaient une charge. Lors d’un récent incident, une femme avait reconnu avoir subi sept avortements dans l’espoir de donner naissance à un garçon. »

ancient-2179091_640C’est ce contexte que raconte cette autrice, avec souvent beaucoup de rage, de colère. A travers cette famille si peu aimante envers ses filles – un pays si peu aimant envers les filles – en montant son intrigue autour de ces deux sœurs et d’une correspondance entre Simran et Binny – mariée au frère de Durga et Sharda et mère d’une petite Mandy, Kishwar Desai tisse une trame compliquée, avec des hommes dont il est souvent difficile d’évaluer l’honnêteté – et Simra se fera tromper quelques fois. Ces hommes sont au pouvoir soit des institutions, soit de la famille, ils sont manipulateurs, trompeurs, menteurs, mauvais pour certains mais ils ont les rênes économiques. Ici, la mère de Durga et Sharda est exécrable, et tout joue contre les deux jeunes femmes, qui subissent un sort atroce. L’intrigue est tortueuse, tordue à souhait et on n’a pas le temps de s’embêter. Autre exemple sur le sort des femmes:

india-978488_640« On avait récemment recensé de nombreux cas de femmes achetées pour quelques milliers de roupies à Murshidabad, puis amenées au Punjab dans le but d’assouvir les besoins des fermiers et des autres hommes. D’après certaines ONG qui travaillaient auprès des prostituées, elles étaient souvent attirées par des maquereaux qui prétendaient les aimer, puis littéralement vendues comme esclaves une fois sur place.

Les mêmes ONG soulignaient que ce commerce de chair était une autre conséquence de l’effroyable déclin du sex-ratio; il n’y avait tout simplement plus assez de femmes au Punjab. Et la police et les autorités locales avaient beau être tout à fait conscientes de ce trafic, elles ne faisaient pas grand-chose pour l’arrêter. »

Virulente attaque contre le sort réservé aux indiennes, véritable réquisitoire contre une société machiste, ce livre n’est jamais ennuyeux ou sentencieux parce que le talent est là, dans l’écriture et la voix forte donnée à Simran. Gouailleuse, crue, fonceuse, cette femme engagée donne son envergure à l’histoire, comme la construction qui ne laisse aucun temps mort. On est tout de même surpris que ce pays qui fut parmi les premiers du monde à avoir une femme chef du Gouvernement ( précisément, Indira Gandhi en 1966, après Sirimavo Bandaranaike au Sri Lanka en 1960) , que ce pays en soit encore à perpétuer un tel archaïsme. C’est une société toute entière que dénonce Kishwar Desai, avec ce roman sans ennui et talentueux.

« L’autre bout du fil » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani (Sicile)

51W9digQxTL._SX195_Caro Montalbano,

(Lettre ouverte au commissaire Montalbano par son traducteur )

Serge, je suis. Comme cela fera bientôt vingt ans que nous nous fréquentons, je crois que je peux me permettre de te tutoyer. Inutile de me présenter. je sais que tu sais tout sur moi. Apprenant le nom de celui qui allait traduire tes aventures pour les éditions du Fleuve Noir, tu n’auras pas perdu de temps à consulter un fichier informatique ( pour cela, tu as Catarella), mais tu as dû appeler un ami ou un ami d’ami qui t’a raconté « vie, mort et miracles » du soussigné. Donc tu n’ignores pas que, dans le roman policier, ce que je n’aime pas, c’est le mot « policier ». pourtant, en dépit de ma flicophobie, tu es pour moi une présence fraternelle depuis que, dans « La Ferme de l’eau » et « Chien de faïence », tes premiers titres parus en français, j’ai découvert quel genre de flic tu es. »

C’est pour une fois le début de la préface que je vous propose ici. Parce que cette préface est très touchante, comme l’est ce livre qui fut dicté entièrement alors qu’Andrea Camilleri avait perdu la vue. Cette préface de Serge Quadrupanni, au-delà des explications sur sa façon de traduire, est un texte d’affection, d’amitié profonde pour cet auteur, à travers son personnage, l’épatant Salvo Montalbano. 

640px-Police_station_in_Rome,_ItalyLe roman est du même ordre que cette préface touchante. Notre cher commissaire vieillit et l’homme s’attendrit. Dans ce volume, on est à Vigata alors que des marées de migrants échouent sur les rives et qu’ici s’exerce la solidarité et l’humanité, les gens sont accueillis et la police œuvre jour et nuit pour mettre à l’abri ces pauvres gens.

« Et soudain, une idée le frappa : parmi ces misérables, combien de pirsonnes capables d’enrichir le monde par leurs talents ? Combien parmi les cataferi (cadavres) qui se trouvaient à présent dans l’invisible cimetière marin, auraient pu écrire ‘ne poésie dont les paroles auraient consolé, égayé, comblé le cœur de ses lecteurs. »

Ces faits d’actualité sont une vraie toile de fond à ce qui sera à proprement parler l’enquête de Montalbano et de son équipe. Une charmante couturière de la ville est assassinée chez elle à coups de ciseaux. Elle était une femme indépendante, de premier abord installée dans une vie calme et discrète, créative et assistée de Meriam. Silvia envoie le commissaire chez cette couturière, Elena, pour se faire confectionner un costume, et Salvo est fort gêné :

« -Il y a différence et différence.
-Et laquelle ?
-Que moi je ne me déshabille pas devant une femme. Que je ne veux pas qu’une femme me prenne les mesures comme à un cheval, qu’elle me tourne autour avec un mètre en comptant les centimètres des épaules et de la taille. Je veux être enlacé par une femme pour d’autres raisons…. »

schneider-1149346_640L’enquête démontrera que sa vie était plus trouble ou troublée qu’il ne semble. Elena travaille avec Meriam, une jeune tunisienne, le vieux Nicola et le jeune Lillo Scotto. Le Dr Osman est lui aussi un très beau personnage, important. J’ai trouvé dans cet épisode beaucoup d’humanité et un réalisme qui met en avant la belle part des êtres, sans en nier les défauts. Un grand attachement à certains détails, une très belle histoire humaine qui ne refoule pas la laideur du monde pour autant. L’auteur humaniste et engagé, énonce une virulente critique de l’Europe, des administrations, et la lassitude de ceux qui bataillent sur le terrain.

Conversation avec un crabe:

« Qu’esse t’en penses, toi, de l’Europe? demanda-t-il  au crabe qui, de la roche voisine, était en train de le mater.

Le crabe n’arépondit pas.

-Tu préfères pas te compromettre. Alors, je vais me compromettre, moi. Moi, je pense qu’après le grand rêve de c’t’Europe unie, nous avons fait de notre mieux pour en détruire les fondements. Nous avons envoyé se faire foutre l’histoire, la politique, l’économie communes. La seule chose qui restait peut-être ‘ntacte, c’était cette idée de paix. Passque après s’être entre-massacrés pendant des siècles, on n’en pouvait plus. Mais maintenant, on l’a oubliée, cette idée, et donc, on a trouvé la bonne excuse de c’tes migrants pour remettre des frontières, des vieilles et des nouvelles, avec des barbelés. Ils disent qu’au milieu de c’tes migrants, il y a des terroristes qui se cachent, au lieu de dire que ces malheureux fuient justement les terroristes.

crab-79156_640Le crabe, qui ne voulait pas exprimer son opinion, préféra glisser dans l’eau et disparaître. »

C’est un réel bonheur, une parenthèse réconfortante de retrouver Salvo, mais aussi Livia et Fazio, Augello, Mimí et le si fantastique Catarella qui va s’éprendre du chat de la femme assassinée. Ce naïf si attaché à son chef est drôle et touchant par son immense envie de bien faire – et les maladresses que ça génère – Il fait tout avec le sens du devoir et un enthousiasme débordant, j’adore ce personnage auquel Camilleri donne ici une place plus grande, pour son grand cœur, sa générosité, sa naïveté tendre. Les joutes verbales de Montalbano avec le Questeur sont toujours aussi savoureuses et Salvo, de plus en plus souvent, trouve son travail pesant moralement.

« Trop de fois, il s’était retrouvé dans le rôle de l’oiseau de malheur, trop de fois il avait été contraint d’entrer dans la vie des gens avec des mauvaises nouvelles qui détruiraient leur existence.
Et après toutes ces fois bien trop nombreuses, il n’avait toujours pas trouvé la bonne manière d’apporter c’tes nouvelles ou du moins de les rendre moins pénibles à lui-même. »

food-1942403_640Je n’oublierai pas non plus de parler bonne table, bonne bouteille, et le chanceux Salvo qui en rentrant parfois très tard du travail, trouve dans le four les petits – bien que copieux! – plats d’Adelina. Un réconfort assuré. Personnellement, l’idée que je devrais quitter Salvo et les gens de Vigata un jour, ça me chagrine, leur père est mort et s’il nous a laissé encore de quoi savourer cette Sicile pittoresque, on sait que ça va finir. Comme Salvo, je n’aime pas les mauvaises nouvelles.

« Sa discipline de policier lui permettait de faire ce qu’il devait faire, mais son âme d’homme ne pouvait pas contenir toute cette tragédie. »

Fatigué, Montalbano entrera même dans une église:

640px-Monreale-bjs-4« Alors il fit une chose qu’il n’aurait jamais pinsé faire un jour.

Il sortit du commissariat à pied et se dirigea vers l’église la plus proche. Il entra.

Elle était complètement vide.

Il alla s’asseoir sur un banc, se mit à mater les statues des saints. Elles étaient toutes en bois, avec des têtes de paysans, des têtes de pêcheurs et la statue la plus grande de toutes était celle du Noir San Calò. Va savoir, peut -être Calogero était-il arrivé jusqu’ici en barque.

Puis, à l’improviste, un son explosa, quelqu’un s’était mis à l’orgue.

Il reconnut l’air, c’était la Toccata et fugue en ré mineur de Bach. »

( Je vous la propose au violon )

Tant que nous le pouvons, lisons Andrea Camilleri. Je crois que c’est un des meilleurs de la série, avec une volonté ici d’exprimer une forte humanité, une obsession de la vérité, la nécessité d’être juste et de ne jamais fermer ni son cœur, ni ses yeux. Un beau livre, que Camilleri n’abandonne pas au chagrin grâce à son humour pittoresque. Et puis, bravo et merci Mr Quadruppani.

33115794Affaire résolue, fin du livre:

« Montalbano se carra dans le fauteuil. Il se sentait en paix avec lui-même et avec le monde. Maintenant, le seul problème qu’il avait devant lui, c’était d’aller se choisir un beau costume. »

« La patience de l’immortelle » – Michèle Pedinielli – éditions de L’aube/L’aube noire

4222-Pedinielli-La-patience-de-limmortelle-inter-scaled« Putain, il a fallu que je crève ici. Ici, cette nuit, sur cette route quelque part au milieu du maquis. Il fallait que je crève dans le noir.

Ça a commencé par une sorte de plaf, et j’ai failli perdre le contrôle de la bagnole. Un coup à droite, un coup à gauche. Frein.  Stop. Les deux mains agrippées au volant, le regard qui se perd au-delà de la zone balisée par la lumière des phares. L’éclairage public des routes corses tendant vers le zéro absolu, je n’ai pas vu grand- chose. Je n’arrivais même pas à deviner la silhouette des arbres ou l’amorce du virage que j’aurais dû suivre vingt mètres plus loin. Le noir de Soulages est plus lumineux que cette route. »

Première rencontre avec Michèle Pedinielli et ce ne sera pas la dernière. J’ai pris un grand plaisir à la lire, à découvrir Ghjulia Boccanera, Diou pour les intimes et détective privée. Mais pas privée de tout: pas de charme ni de vocabulaire, ni de tempérament. Ah comme je l’ai aimée, cette Diou !

Elle porte le livre et est humainement un personnage riche, apte aux émotions, aux émois, mais aussi au sarcasme, à la réplique qui fait mouche. Fine et à la fois « brute de décoffrage ».

olive-grove-4955574_640« Sa voix est douce et calme et j’anticipe avec un ennui infini le discours new age sur les arbres et leur pouvoir de guérison, l’énergie de la nature, gnagnagna.

« Et je vais puiser ma force dans sa force pour ensuite sentir l’esprit de l’olivier qui va m’enraciner en moi-même? »

Il me regarde d’un air perplexe.

« Non. Je voudrais juste que tu regardes sa ramure là-haut sur la gauche: dis-moi ce que tu vois. »

Ben, mon gars, si tu comptes sur moi pour observer quoi que ce soit de vert, on n’a pas le cul sorti des ronces. Mais après tout… »

Elle sait s’émouvoir devant la petite Maria Stella mais balancer un retour verbal costaud à qui l’énerve, et parfois sans le dire elle fulmine en des termes et un vocabulaire qui m’ont souvent fait rire – et par les temps qui courent, ça ne se refuse pas -. Bref, je me suis régalée à cette lecture.

ice-cream-cone-421855_640« Le serveur amène nos consommations avec un air enjoué, « Et une glace pour la petite princesse! ». Je me demande à quel moment du siècle dernier les fillettes ont basculé sous le statut de princesses! » . Ça vient d’où? C’est la faute à Mickey? À la pub? C’est si enviable que ça d’être enfermée dans un donjon ou endormie sous une cloche de verre? D’attendre un bellâtre en armure avant d’enchaîner les grossesses pour atteindre le bonheur officiel? Le type me sourit. »

Mais quand même quelques mots de l’histoire. Letizia Paoli est retrouvée morte, calcinée dans le coffre de sa voiture et elle était la nièce de Joseph Santucci – Jo – l’ex compagnon de Ghjulia. Diou vient donc sur l’île pour accompagner la famille en deuil, celui de cette Letizia qu’elle a vue naître. Pour enquêter aussi, alors qu’elle est partie depuis très longtemps de l’île. Ce sera pour elle un retour dans cette culture aux codes particuliers, le silence têtu étant un des plus caractéristiques. On le comprend vite en rencontrant les femmes de la famille, dont la glaciale Diane, que Diou surnomme « La Raidissime » et Antoinette, sœur de Jo et mère de Letizia, la grand mère de la petite Maria Stella, dorénavant orpheline. Quant à Diane, veuve, elle est la belle-sœur d’Antoinette avec laquelle elle vit depuis son veuvage.

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C’est donc ici que Diou, dépaysée, va poser sa valise et mettre en marche son enquête. Elle suivra des pistes diverses, comme celle de l’immobilier, des incendies inexplicables, des spéculations tortueuses et du jonglage avec les lois et leurs aménagements divers. Diou vient de Nice et se retrouve dans cet endroit pourtant connu un peu égarée face aux us et coutumes. Mais quoi, il en faut plus à Ghjulia pour perdre pied ! Ce personnage est véritablement magnifique tant par sa verdeur de langage que par sa capacité à s’émouvoir. Ce trait de caractère la rend totalement crédible lorsqu’elle arrive chez des gens connus d’elle, qui furent proches, Jo en particulier qui, lui, est policier. Letizia était journaliste, comme son mari, et la petite Maria Stella va attacher Diou illico, la faisant se remémorer Letizia petite.

« Letizia, je l’ai rencontrée bien avant qu’elle ne devienne journaliste, le jour où j’ai accompagné Joseph au village pour voir sa sœur Antoinette qui venait d’accoucher, il y a près de vingt-six ans. Au milieu d’une chambre décorée d’oiseaux, quelqu’un l’a installée doucement entre mes bras hésitants. Elle a replié ses genoux contre ma poitrine, ses doigts de pieds nus écarquillés. Sa tête a vacillé un moment, Tiens-lui la nuque, Boccanera. Et poum. Elle s’est endormie dans le creux de mon épaule. Mon nez dans ses cheveux frisés fins et doux. Qu’est-ce qu’elle sent bon. Je respire à travers ses boucles en profitant tant que ça dure. L’odeur d’un bébé qui dort. »

Bref, l’enquête va avancer avec un tas d’obstacles, mais le tout sera agrémenté de parties de belote au café où Diou va travailler, de recherches dans la montagne corse qui va éblouir Diou de ses points de vue sur la mer, par le ciel où tourne inlassablement un milan royal.

bird-3617786_640« Un sifflement surgit soudain d’entre les nuages blancs. Je lève les yeux.

« C’est un milan royal. »

Barto, le champion de belote assis à ma gauche, tire sur sa cigarette. Il me désigne un point dans le ciel en soufflant sa fumée comme un vieux dragon qui cache son jeu. J’ai déjà remarqué sa main droite recroquevillée comme une serre par l’arthrose, ou quelque chose de plus grave. C’est celle qui joue. Qui, même abîmée, assène inlassablement les coups à ses adversaires. »

C’est l’hiver mais le soleil règne en maître, on croise d’intrigants personnages et…on sort de ce livre avec une furieuse envie d’aller ou de retourner en Corse, pour ça, pour les paysages et la nature. Quant au reste, quant à ces caractères fermés, opaques, quant aux divers montages frauduleux pour gagner des terres constructibles, pour feinter les autorités, quant à ces choses qui ont mené Letizia à la mort, elle la journaliste trop curieuse, elle si au fait des caractères et caractéristiques locales, quant au cœur de l’enquête de Diou, quant à tout ça, vous le découvrirez  par vous-même. Letizia écrivait un blog sous le nom de Claire Filanciu, et Diou lit:

« Quand la Corse s’embrase en hiver.

Le sport national qui consiste à préparer la terre pour les corsican-goat-1783930_640troupeaux de villas-champignons se pratique donc également au milieu de l’hiver. Malheureusement, le manque de pluie depuis des semaines, la chaleur inhabituelle de cet hiver et des vents extrêmement violents transforment « l’écobuage immobilier » d’une parcelle en feux incontrôlables qui mobilisent plus de pompiers, et plus longtemps que d’habitude. Ceux-ci avouent leur crainte pour les jours et les semaines à venir devant un brasier qui semble couver en permanence et que l’on n’arrive pas à éteindre définitivement. Se rendent-ils compte, ces incendiaires, que c’est notre Amazonie à nous qu’ils brûlent? »

L’enquête va parfois buter et toujours Diou continuera, usant de ses attaches dans l’île avec subtilité et intelligence. Ce que je garde moi de cet excellent roman, c’est la nature de Diou qu’on aimerait rencontrer « en vrai « , je me suis vite sentie comme en confidence avec elle et son caractère décidé, opiniâtre et pourtant tendre et sensible. Sa façon de draguer un plus jeune qu’elle sans complexes, sa façon de se laisser attendrir par Jo, son regard sur Maria Stella, si émouvant, son attachement, quand il y en a un, si sincère et fort. Un très beau caractère, franc parler, humour et émotion, j’ai aimé Ghjulia.

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J’ai adoré ce livre, un grand bol de soleil, de ciel et de mer, les parfums aromatiques de la Corse sous le soleil même dans le froid, de l’humour et de l’intelligence. Michèle Pedinielli balance pas mal sur pas mal de sujets et ce sans en faire des tonnes; c’est vigoureux et revigorant. Que demander de plus? Merci Michèle Pedinielli, votre livre m’a fait du bien !

Ma page préférée: page 142, en entier.  Et le mot de la fin:

« Démerde-toi avec ça. »